inactualités et acribies

« Jules emporte un mauvais souvenir de la terre. »

20 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

D’abord, on ose à peine ouvrir un livre qu’on a cherché longtemps et redouté un peu, tant ce qu’on en savait sans l’avoir jamais lu, faisait obstacle à toute précipitation tout en le rendant désirable. Ensuite, on tourne quelques pages, lentement. Enfin, on ne le ferme ou plutôt ne le quitte qu’à son ultime mot. Nulle aventure, ni narration, enquête ou autre récit, ni roman, ni romance, et l’on se moque bien de savoir s’il convient à un genre. Il ne se raconte, ne se décrit, sinon en le paraphrasant, ce qui est le manquer, un risque que je prends à cet instant même. Qu’on m’en absolve, je ne serai ni la seule ni la première. Quand il le reçoit pour le recenser — c’était aussi son premier article du genre — Maurice Nadeau comprend, mais l’écrira presque vingt ans plus tard, qu’il tient entre les mains Un livre à propos duquel je me sens incapable de dire quoi que ce soit.

Édité en décembre 1945 Les Murs de Fresnes* d’Henri Calet, sera réédité en 1993 par la maison Viviane Hamy qui en modifiera les aspects typographiques, photographiques et la mise en page d’origine. On hésite et on renonce à écrire « un livre-d’Henri-Calet » ce qu’il est un peu, sans l’être exactement ni même tout à fait. Sa contribution personnelle sera jugée (trop) brève par les uns, voire inutile par d’autres, la valeur testimoniale de ce qu’elle accompagne pouvant paraître se suffire à elle-même, paraître en effet, car ce n’est pas le cas. Henri Calet érige ici le monument le plus humble s’il se peut, pour ces hommes, ces femmes, ces presque-enfants ou pas encore-adultes, qui passèrent des jours, des semaines et des mois entre les murs des cellules de la prison de Fresnes pendant la guerre que l’on dit seconde et mondiale. Dénoncés, arrêtés, torturés, jugés, exécutés, disparus, Français, Anglais, Américains, Canadiens, Autrichiens, Espagnols, catholiques, juifs, athées, résistants, ils ont laissé une trace de mots et de chiffres — leurs prénoms, noms, surnoms, celui de leurs aimées, amours, amis, enfants, parents, celui de leurs traitres, les dates de leur naissance, du jour de leur arrestation, de leur arrivée, du procès, de leur départ, un numéro de téléphone, une adresse, parfois plus, souvent rien de plus ou si peu en quelques bouts de phrases, de slogans, des initiales, des signes de croix, des faucilles et marteaux, des signes d’engagement, d’activisme.

Les murs de Fresnes — trois fois cinq cents cellules — se sont couverts, puis recouverts, palimpseste fragile et périssable, des signes de l’inhumaine condition qui fut faite à des vivants par d’autres vivants. Ce que l’on doit à Henri Calet : leur lecture comme autant de scarifications sur un corps supplicié. Sur les parois carcérales, mais parfois aussi quelques objets affreusement dérisoires, les mots, les dessins, gravés par des stylets d’infortune, clou, épingle, ongles, un manche de cuiller ébréché** ; souvent, très souvent, les mots font échec aux phrases — « cond. à mort » — ceux-là, si fréquents de cellule en cellule, emportent avec eux toute écriture possible. Jaconelli-le-Valeureux — cellule 35 — est de ceux dont Calet fera un portrait plus épais, il aura laissé aussi plus d’indices. Mais l’écrivain, dont on connaît par ailleurs le talent à saisir au plus juste les individus [il faut, relire, par exemple, Les deux bouts dont cette phrase est extraite – c’est dans l’avant-propos : Je vais dire au jour le jour ce que j’ai vu, entendu, qui devient rétroactivement et fictivement une altération de « je vais dire de cellule en cellule ce que j’ai lu ».], l’écrivain Henri Calet retient sa plume : il n’y a que du vide, du silence, du froid, du figé. Ils sont tous identiques, par le destin, la souffrance, mais ne se ressemblent pas. Ils sont parlés, écrits, dessinés, graffités, pleurés. Henri Calet n’a pas la main qui tremble, mais il s’efface, il a compris qu’ici, l’écriture, le rapport aux mots, deviennent la seule respiration possible. Aussi, il recopie inlassablement, aussi nuement qu’ils ont été gravés sur le crépi pustuleux des murs, ceux qu’il peut ainsi sauver d’un effacement déjà à l’œuvre. De cellule en cellule, toutes répliquées exactement, chacune retenait d’humbles et incomparables hommes et femmes d’exception. Ce serait leur faire injure que de les recouvrir d’autres mots que les leurs propres, ce serait se placer en surplomb, ce serait une ignominie ajoutée à l’abjection de ce qu’ils ont subi.

Quand on s’adresse aux murs il convient d’être bref dit Calet avec ce ton inimitable qui fait tout son talent, qu’il ne faudrait surtout pas prendre pour de la désinvolture, ou alors, mesurer à quel point — s’il n’y a pas d’autre mot — elle est travaillée, volontaire, forcée, et devient, sur le champ, le contraire de la désinvolture. On pourrait colliger ainsi un petit bouquet d’apophtegmes et croire discréditer Calet, en faire droit pour un procès en cynisme, en indifférence. Quelle erreur ! Dont la première est de logique : l’indifférence s’oppose à l’intérêt et même à l’observation. Or, on a oublié, ou plus sûrement on ignore, qu’au début de 1946, soit quelques semaines après la parution des Murs de Fresnes-1945, *** Henri Calet accepte pour France-Soir de chercher à savoir ce que sont devenus les détenus disparus de Fresnes. Il y aura au moins quatre numéros, en février 1946, consacrés aux résultats de ses enquêtes, en première page. Et en juillet de la même année – dans la toute nouvelle revue Hommes et Monde – il en fera encore un compte-rendu. Il faut chercher ailleurs une signification plus généreuse à certaines formulations — pour autant typiquement calettiennes, contre lesquelles on ne peut pas toujours retenir un très léger agacement (sauf pour les calettiens pratiquants intégristes, avouons-le). En effet et par exemple, que faire de telles assertions : Fresnes est, paraît-il, une prison modèle. Modèle de quoi ? je le demande ; ou on a tout vu déjà ; on ne rougit même pas, on ne sait plus ; ou encore achever par ces mots, secs comme un coup de fouet : La visite est terminée.

Henri Calet, l’anti-lyrique, sait ô combien ! qu’il n’écrit pas Les Murs de Fresnes, qu’il n’en est pas l’auteur, qu’il lui a juste été donné de le faire connaître, qu’il lui revenait d’en être le scribe, le greffier, le plumitif un brin paresseux****, un brin calettien pour tout dire, plus attendrissant encore que tendre. Ici, profondément ému, il n’en faut pas douter. Mais, peut-être lire le tout d’un trait, d’un seul tenant, ne pas détailler sa lecture. Alors on saisira à quel point, et presque en catimini, Calet adosse sa visite sinon à l’argument littéraire du moins à la question du sens de l’écriture, dans ce reste à vivre d’une dernière hurlade avant le départ. Les mots gravés à l’étroit et à l’épreuve sur les murs de Fresnes, ne sont pas « commentés » par Henri Calet*****, ils sont mesurés à l’aune irréconciliable des éphémérides et de l’imprescriptible, laquelle n’est accessible paradoxalement que par eux : ceux de l’écrivain qui en a une conscience probablement plus aigüe d’une part, d’autre part ceux du détenu condamné, qui en a l’instinct et donc l’impulsion, irrépressibles. Écrire, encore et surtout.

Je m’en voudrais de ne pas souligner suffisamment, dans ces interstices où Henri Calet glisse ses propres mots près de ceux qu’il a détachés des murs pour les consigner dans ce livre, l’enjeu d’un sous-texte plus littéraire. Non que les graffiti s’élèvent — par la seule autorité de leur nature tragique — à l’art d’écrire, donc à la nécessité de lire, mais en raison des imperceptibles insistances que met l’auteur à nous ramener sans cesse à ce double impératif.  Une division intitulée Nacht und Nebel commence par un petit développement linguistique à propos de ces deux termes –Nuit et brouillard – dont il soulignera indirectement la poésie, en la rapportant à l’infâme usage du terme Meerschaum – l’écume de la mer – pour indiquer qu’un prisonnier exécuté ne sera jamais retrouvé. « La langue française, dit Henri Calet en cette division, ne dispose pas de mots pareillement durs et froids (Zum Tode verurlteit – condamné à mort – et Urteil vollstreckt – sentence exécutée -) topiques, en fer de couperet, ou de canon de fusil ». Il dira des deux lettres que Juliette** écrivit à ses parents avant d’être exécutée : « Je n’ai jamais rien lu de plus simplement beau ». C’est moi qui souligne, tout est dans ce simple simplement, qui en dit tant, il suffit de relire la phrase en le supprimant, elle devient plate et insipide.

Je m’en voudrais encore de ne pas reprendre un autre moment, comment dire ? livresque, au cœur de ces pages d’abomination et de dignité. Entre les murs de Fresnes, ou plutôt entre les mains des emmurés, circulait un livre venu de l’American Library de Paris, crasseux, taché, déchiré. Une sorte de polar apparemment. Il servit de support pour communiquer par code inventé à partir des phrases en américain. Quelques déchiffrements purent être résolus, dont Calet donne la traduction : les bonnes nouvelles de la mort de Rommel, d’une blessure d’Himmler, de la présence des Russes en Allemagne et des Alliés en approche de Paris. Wild Justice, c’est le titre de ce livre probablement revenu à l’état de presque chiffon, dont la présence réelle et symbolique fait une raison supplémentaire pour donner au Murs de Fresnes, sa juste dimension, c’est-à-dire grande.

Comme il était arrivé, avec son art du mine-de-rien quand il va quelque part, serait-ce à Fresnes, mais aussi quand il s’en va, Henri Calet quitte et les lieux et le livre qu’il écrivit par effraction : « Le cimetière de la prison où les tombes ont poussé parmi les carrés de choux. »

 

*éditions des Quatre Vents, très proche du milieu surréaliste par son directeur. **pour Juliette son nom de « geôle », Huguette Prunier, à l’état civil, épouse d’un rédacteur de l’Humanité. *** son titre exact. **** se souvenir de ce titre L’Italie à la paresseuse. ***** qui écrit d’ailleurs après une énumération d’une douzaine de cellules : « pas de commentaire » !

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