inactualités et acribies

On perd toujours à la fin.

8 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

Et si l’on vous disait qu’aujourd’hui, le 9 du mois, ne sera pas suivi de demain ? Inenvisageable, pensez-vous in petto et en vous-même, nul n’est maître des horloges n’est-ce pas — sinon Jules César imposant en son temps, le calendrier julien. L’expression toutes affaires cessantes prendrait alors un sens que personne n’avait sérieusement envisagé : interruption du cours des choses, gel du fleuve qui passe, cessation du flux héraclitéen du monde, sa fin, son tarissement, son terme. Pourtant le 9ème jour d’un mois de décembre lointain, devint, sur un claquement de doigt ou presque, la veille du 20ème dans le même mois. Onze jours disparus à tout jamais. En fin de compte — et même de décompte — le doigté fut un peu gourd et le tour de passe-passe prit plus de temps qu’on ne le crut, mesurons l’ironie de cette dernière formule. La soustraction eut cependant bien lieu, à des échéances différentes certes, mais suffisamment rapprochées pour que l’évènement — dont on peut difficilement écrire qu’il fit date — soit ramassé sous le même récit, ce n’est pas si souvent que l’erreur est juste ou que 4+1 = 15. Explications.

Soyons légers, l’affaire fut grave. Il y a 439 ans, le 24 février, un Grégoire, 13ème de son nom et pape de son état et en ses États, usant comme tous ses collègues passés et à venir de pouvoirs temporels à la mesure des spirituels, c’est-à-dire incommensurables, décida qu’il était grand temps de remettre les pendules à l’heure, les calendriers à jour, et les points sur les i. La Terre, dont on apprenait tout juste qu’elle tournait sur elle-même et la lune qui lui tournait autour — et nombreux ceux qui ne le savaient pas encore ou en refusaient la vérité — la terre avait des révolutions de retard. De l’un à l’autre astre, la différence, qu’on appelle épacte, se comptait en jours, selon les mathématiciens et autres savants fort instruits du ciel à l’époque : des jésuites à n’en pas douter. On décida donc de modifier le nombre et le rang des années bissextiles mais pas seulement. Là, il me faut avouer une légère incapacité à suivre ces esprits puissants, de la Terre à la Lune passant par le Soleil, suivant que les rotations des unes autour de la nouvelle fixité de l’autre, avaient trompeusement allongé le temps, chacun sachant, bien sûr en 1582 ! qu’un an est plein de 365,242 189 jours exactement ! Face à une imprécision aussi spectaculaire, le miracle supplémentaire de l’abrogation d’une année bissextile tous les quatre ans (sauf les années des centenaires à moins d’être divisibles par 4, ce qui est fort simple à suivre comme calculs …) pouvait ramener tout le monde à la raison. La raison de Grégoire le treizième qui fit connaître la nouvelle de sa décision au monde entier, par l’envoi d’une bulle, son moyen favori de communication toujours en vogue de nos jours. S’il ne s’était agi que de réajuster le placement des années bissextiles, la réforme grégorienne n’eût pas fait couler autant d’encre : notre intérêt de curieux nantis d’écrans qui changent la date des jour, mois, année sans nous demander notre avis, porte essentiellement sur ce saut en avant d’une décade —histoire de recaler les équinoxes depuis … douze siècles, soit depuis le concile de Nicée ! 

En bon fondé de pouvoir du temps humain et de ses contingences — la disposition de l’éternité revenant à Dieu seul — Grégoire XIII le Pape cacheta donc sa bulle avec de la cire le 24 février 1582 avec effet le 4 octobre suivant. Ce jour-dit devint alors le dernier d’un temps échu dont le lendemain – 15 octobre – fut le premier d’un temps nouveau. Entre la volonté papale et sa réalisation, il fut accordé plusieurs mois pour réorganiser le calendrier des fêtes chrétiennes qui rythmaient les travaux et les jours même les plus païens ; il fallait réaménager toute la vie commune publique et privée, des humbles et des repus, des croyants et des laïcs, qu’ils fussent de l’Ancien ou du Nouveau Monde, et rien de cela  ne pouvait se réaliser sans les imprimeurs, autres derniers arrivés dans une époque de chambardement intellectuel prodigieux, seuls à pouvoir faire connaître à tous et en tous lieux les exhortations et autres jussifs pontificaux. Et puisqu’en cela comme en toute chose, il fallut récompenser ou favoriser tel ou tel, que l’on soit roi ou pape, français ou italien, d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, rien ne se passa selon les directives officielles. On peut manipuler les jours, les dates, décider de faire disparaître le lendemain de sa veille, dissimuler l’aujourd’hui à l’hier et biffer d’un trait de plume d’oie onze jours de la vie du monde, on n’est jamais le maître absolu de qui l’on protège qui toujours vous montre que le protecteur dépend, finalement, de son obligé, et que le plus important des deux n’est pas toujours celui qu’on pense. A pressé et pressant, pontife et demi.

Le roi de France – Henri III pour mémoire – ne fut pas le meilleur de la classe des états catholiques. Il traîna les pieds dans ses mules voire ses escarpins, soit que l’imprimeur lui fît quelque lenteur, soit que le Parlement de Paris n’y mît pas l’entrain requis. Le premier, Antonio Lillio, ne dépendait pas de lui, mais d’un privilège pontifical mâtiné de favoritisme successoral, auquel tout souverain de France qu’il était, il devait se soumettre pendant dix ans, nonobstant la très mauvaise coopération de l’Italien ; le second rechignait à adopter un bouleversement qu’il n’avait pas initié, d’autant que les protestants protestaient, qui pour des raisons qu’ils disaient savantes, qui par refus somme toute compréhensible de se soumettre au pape catholique. Italie, Espagne et Portugal firent allégeance de suite, la France dont pourtant les rois étaient « fils aînés de l’Église » depuis Clovis au moins, mais point encore elle-même sa « fille aînée » * se fit attendre. Réalise-t-on bien ce qui put arriver entre des royaumes voisins, voire parents par intérêts matrimoniaux arrangés, qui commerçaient tant en marchandises qu’en savoirs en tout genre, se faisaient et la guerre et la paix, mais n’écrivaient pas en haut de leurs missives les mêmes dates pour les mêmes jours et cela pendant des semaines ? Henri mit la France au diapason le 9 décembre qui devint par décret royal la veille du 20. D’aucuns ont dû, parfois, recevoir des courriers avant qu’ils ne fussent expédiés. [Un pli papal pour reporter à plus tard en France, la suppression des dix jours excédentaires au nouveau calendrier**, arrivant après le 20 décembre devint caduque de facto.]

Tout fut tourneboulé, les dates de termes contractuels, les paiements à échoir, et bien sûr, les fêtes des saints toujours occasions de réjouissances populaires. On s’inquiétait : supprimerait-on, cette année-là, la Saint-Nicolas, le 6 décembre, fête des marchands de vin, huiliers et autres bateliers, avocats et notaires ? Pour ne rien dire du très suivi surlendemain, le 8, fête de l’Immaculée Conception… Le choix de la tranche 9-20 décembre, fut déterminé en raison de ses moindres dégâts eu égard à ces considérations *** même si, en période sacrée de l’Avent, le scandale tourna au cauchemar. Tout ce que Paris connaissait de clergé, de prêtrise et de théologiens multiplia les rencontres pour satisfaire les nouvelles exigences : on avança l’Avent, qui, d’office, s’en trouva deux fois mieux nommé (on rappelle l’étymologie, adventus, arrivée). Le Roi fit, en qualité de roi, ce qu’il devait (octroyer un privilège à un garde de la Bibliothèque royale pour imprimer le calendrier en français) car le préféré du pape et italien Lilio tardait toujours, on ne savait et ne saura jamais pourquoi. Aussi, Henri cassa son privilège : les imprimeurs français eurent le champ libre. D’ailleurs il ne s’agissait pas d’organiser le nouveau calendrier mais juste de le mettre sous presse, en quoi cela relevait-il de Rome ?

On ne saurait dire si la grande procession décidée par sa Majesté pour le 9 décembre devait marquer la fin du temps julien ou le commencement du grégorien, mais elle traversa tout Paris dès potron-minet, les reliques des saints, Paxan, Avoye, Opportune et bien d’autres, portés dans les rues boueuses et sales ; les hermines, les hoquetons, les robes de velours, de soie et de dentelles suivaient, y compris les souverains – chose rarissime – tous les grands et beaux messieurs du Parlement et des Ambassades étrangères. On reconduisit, à la fin du jour, Sainte-Geneviève en sa châsse et en son église. Le nonce n’en revenait pas « si fece la più solenne processione che si posa fare in questa città » s’exclama-t-il, pas fâché d’avoir désigné Lilio responsable d’un imbroglio franco-italien qui dura des mois, mais permit – les voies du ciel sont décidément impénétrables – de sauver la fête de Saint Denis que le passage du 4 au 15 octobre décidé par Grégoire XIII, aurait fait passer à la trappe ! Impossible n’est pas français monarchique, cette fête est la plus haute cérémonie catholico-royale.

Mais, pour peu qu’on soit un peu toqué de philosophie, dans cette prestidigitation qui fit perdre et/ou gagner dix jours cette année-là, le paradoxe est flagrant entre visible bricolage et invisible défaite : le temps ne se maîtrise pas. Si, par de grandes enjambées – ou tout déplacement mécanique – il se peut que l’on gagne du terrain, en revanche, on ne gagne jamais de temps, qui avance continument hors de nous, sans nous, quelles que soient les conditions de la dépense, de la mesure, de la codification dans lesquelles on le range ou l’on croit le ranger. L’exaspérante question de savoir si l’heure d’hiver qui disparaît avec les beaux jours, ou l’heure d’été qu’on semble nous confisquer à l’entrée des jours gris, ou l'inverse on ne sait jamais, ajoutera ou retranchera une heure à notre existence, n’est qu’un jeu dans l’artificielle maîtrise des agendas, montres, calendriers, horaires auxquels nous sommes assujettis mille fois par jour. Aucun de ceux qui ont cru avoir « perdu » 11 jours cette année-là, aucun n’a pourtant vu sa vie écourtée, aurait-on oublié de rapporter cette onzaine manquante à la fin de son existence, puisque nul ne sait jamais ni le jour, ni l’heure.

Et dans l’inévitable fracas de cette affaire bien surprenante, qu’on se souvienne de deux sagesses opposées : celle de son contemporain Montaigne qui sobrement écrivit : « Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois, (Essais III, 11) » qui pourrait passer pour un pied de nez à l’orgueil humain ; celle de Pascal au siècle suivant et sans y faire référence, méditant sur la condition tragique de l’homme : « Pourquoi (…) ma durée (est-elle bornée) à cent ans plutôt qu’à mille ? (Pensées, I). Oui, pourquoi ? Mais bornée dans tous les cas.

 

*les débats autour de cette appellation font florès depuis le 19ème siècle qualifié haut la main pour cette reconnaissance. ** pour une meilleure harmonisation des fêtes religieuses en Europe dès l’année 1583. Sans entrer dans les détails, l’unification des calendriers ne se fit pas, loin s’en faut. Elle s’étala même, dans certains cas, jusqu’aux 18 et 19 siècles. *** il est attesté que certaines missives n’arrivèrent pas en temps et heure, dans les endroits les plus reculés du royaume.

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P
Ils ont rechigné pendant deux siècles ! <br /> Et dans feue la Grande Russie jusqu'au début du 20ème je crois bien. <br /> Grand Merci Stéphanie.
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S
Ou comment Cervantes et Shakespeare sont morts à la même date mais pas le même jour ; les Anglais ayant encore plus rechigné à ce "décalage".<br /> Merci !
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