inactualités et acribies

Une simple histoire.

8 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

Rédigé librement à partir d’un fait divers authentique rapporté en quelques lignes dans le Journal de Lyon, Le Censeur, le Mercredi 19 Août 1840.

 

 

Clodomir Frénois mériterait notre souvenir juste pour son prénom, mais il a lui-même contribué à ajouter à son existence une pincée d’épices, voyons comment.

Il était une fois, il y a assez longtemps et assez loin, une île exotique qui vit passer les Français avant qu’ils ne cédassent la place aux Anglais et pour une fois, avec une noisette de diplomatie, les usages et lois françaises y furent gardées, on ne sait pourquoi, ni si cela influe sur notre affaire dont la véritable curiosité est dans la mort de Clodomir, riche négociant retrouvé chez lui à l’état de cadavre fort endommagé : il n’y avait, hélas ! aucun doute, Clodomir s’était brûlé la cervelle avec son arme à feu, celle-ci  —un pistolet — gisait près de lui. Plus loin, une lettre :

« Je suis ruiné un escroc m'emporte 25,000 livres sterling... il ne me reste que le déshonneur, et je n'y veux point survivre Je laisse à ma femme le soin de distribuer à mes créanciers les biens qui nous restent, et je prie Dieu, mes amis et mes ennemis de me pardonner... Encore une minute et je serai dans l'éternité. » Signé : CLODOMIR FRÉNOIS.

Les évènements se déroulèrent comme il se devait : pleuré tant par ses employés que par son épouse devenue veuve inconsolable au point de s’en remettre à la grâce de Dieu en entrant au couvent. Le neveu de Clodomir — médecin — aurait dorénavant la charge de régler le restant de l’actif (il y en avait donc un peu).

Ainsi fut fait avec application, et les héritiers mis au courant que le décès de Clodomir, le cher défunt, était consécutif à un vol, dont on établit très vite qu’il s’était produit au moment précis où l'employé, John Moon, avait disparu sans que quiconque n’en entendît plus jamais parler … jusqu’à ce qu’il réapparut, menant pendant un temps une vie tranquille hors du besoin, qui prit fin quand il fut interpellé. John Moon tint tête aux questions, arguant que son maître l’avait envoyé en France y recouvrer ses créances. Et comment expliquer que Clodomir Frénois l’eût accusé dans une lettre avant de se donner la mort ? Parce que les créances étant périmées, il lui fallait trouver un moyen de camoufler qu’il était seul responsable de ses infortunes ! Moon avait toutes les réponses et personne ne pouvant apporter la preuve de son enrichissement, l’homme ne fut pas inquiété plus longtemps, l’opinion publique passa à autre chose.

Jusqu’à ce qu’un jour, le créancier principal de Clodomir — Burnett William, un Anglais d’Angleterre — fût réveillé par un étrange étranger qui refusait de décliner son nom à la servante et demandait qu’on l’écoutât secrètement. Burnett s’exécuta mais faillit trépasser, reconnaissant son débiteur, lequel avait été mort et enterré un an plus tôt. N’avait-il pas assisté à ses funérailles ?

Une agitation inhabituelle régna quelque temps dans la maison. L’étranger, la servante et Burnett s’y étaient entourés de secrets, à l’exception près que l’on vît ce dernier faire plusieurs allers-retours chez le magistrat aux affaires criminelles.

Loin de là et sous les palmiers, John Moon était à nouveau arrêté par la police et mené en prison. Il parut devant un tribunal criminel sous l’inculpation de vol de confiance avec effraction chez le dorénavant feu Clodomir Frénois. Pourtant, il ne cessait de sourire comme s’il n’eût rien à redouter. Au président qui lui demandait s’il reconnaissait et avouait son crime, il répondit que cette accusation était absurde puisqu’il n’y avait aucun témoignage irrécusable et que ni la veuve ni les autres employés n’avaient connaissance d’un vol. Décidément très sûr de lui, il ajouta qu’il n’hésiterait pas à proclamer qu’il est innocent devant le cadavre de son maître ! C’est alors que le Président fit entrer Clodomir.

On imagine les cris d’effroi de l’assemblée, les femmes qui prirent la fuite. Tandis que Moon tomba à genoux, avouant son crime. Seul son avocat garda le sens de l’à-propos, demandant que l’identité de l’inopportun témoin fût constatée : on n’obtient pas des aveux par la terreur, dit-il ! Il y a, peut-être, quelque ressemblance physique pour expliquer l’inexplicable, mais c’est bien tout. Il demanda au défunt redevenu vivant de prouver qu’il est bien qui il est, et comment il se fait, non seulement qu’il sortît de sa tombe mais en sortît intact des balles qui l’avaient défiguré par volonté suicidaire.

Clodomir entreprit alors le petit récit suivant : l’accusé ci-devant était déjà loin quand je m’aperçus qu’il m’avait dépouillé. Mon déshonneur était tel que je résolus d’en finir. Et je fis tout ce que vous savez : écrire la lettre, prendre le pistolet. Faire une prière et tirer, l’arme dans ma bouche. A cet instant exact, on frappa à ma porte. J’allais ouvrir, non sans avoir caché l’arme ; l’homme, le gardien du cimetière, portait un cadavre tout nouveau à mon neveu médecin, en vue d’une dissection probablement clandestine. Je le sentis fort contrarié de ne le point trouver. Il m’expliqua qu’il lui en apporte et même qu’il lui en offre quand il s’en trouve, me suppliant de n’en point parler, il perdrait sa place.

Clodomir tenait là l’idée qui le fit être dans le même instant et mort et vivant. Contre deux pièces d’or au résurrectionniste, il prit le décédé dont il estima qu’il ferait un convenable ménechme. Et une nouvelle prière plus tard pour apaiser l’âme du malheureux, il le tua une seconde fois, avec son arme et le dévisageant. A ces mots, l’avocat de l’accusé laisse tomber sa tête dans ses mains.

Après l’avoir revêtu de ses propres habits, en avoir mis de plus simples et s’être rasé tout le poil, il s’en fut sur un bateau français vers le continent. La suite, non seulement nous la connaissons, mais elle fut conforme à ce que Clodomir avait envisagé : l’employé revenu sur les lieux de son crime s’y croyant à l’abri, vivait dans l’insouciance — à Maurice — des fonds qu’il avait volés et placés en France, jusqu’à ce que la fraude fût révélée.

Moon fut condamné à la perpétuité. Clodomir fêté comme il se doit. Sa femme relevée de ses vœux.

 

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