inactualités et acribies

Trois lettres

12 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

                      de mon Maître Jerphagnon dont le souvenir puissamment intellectuel et nostalgique ne me quitte jamais. Un dimanche après-midi de Novembre de l’an 2017 (Cf archives, « il écrivait à l’encre violette » 12 nov. 2017) je vous avais déjà parlé de lui, exercice difficile sous l’apparente simplicité du résultat. Jerph. comme les étudiants le surnommaient, n’aimait ni la fanfare, ni les paillettes, ni le bruit ni la fureur ; il était sérieux avec détachement ; drôle avec érudition ; et d’une humanité dorénavant lettre morte – je pèse le poids de ces mots, tombés de mon inconscient au bout de mes doigts – à tous les étages du système de l'Éducation dite Nationale ; ici nous sommes au 5ème et dernier de l’Université de Caen, à l’Institut de Philosophie comme on disait alors (comme bon nombre d'enseignants à l'époque, L.J venait en train de Paris à Caen - on les appelait des turbo-profs !). On me pardonnera d’avoir biffé les dates et mis entre parenthèses des considérations familiales et/ou domestiques, les siennes ou répondant aux miennes ; elles auraient montré à quel point sa proximité affectueusement philosophique n’était pas feinte. Mais on me croira sur paroles ! Je reproduirai d’ailleurs d’autres lettres de Jerph. reçues par son ancienne étudiante (l’une des plus jeunes qu’il eût certainement) enseignant la philosophie à son tour, grâce ou à cause de lui, même aussi un peu comme lui.

Autres précisions petites et liminaires : je ne pense pas disposer de toutes les lettres que Jerph. m’écrivit en retour des miennes – probablement perdues dans les replis de la petite histoire encartonnée de la vie. Et, bien sûr, je ne dispose d’aucune des miennes. L’époque n’était pas à écrire sur un écran et enregistrer de suite pour archiver, ni à recopier avant d’envoyer, ni à demander à son destinataire quel destin il réservait à sa correspondance. Chacune faisait conversation, quelles que soient la durée ou les raisons des interruptions. Toujours manuscrites

(à l’encre violette, donc) et ne dérogeant jamais aux lois – y compris minimales – de la typographie, usage des ponctuations et tous signes diacritiques. Une fois, il dut prendre le clavier (de la machine à écrire, n’est-ce pas) il s’en excusa en commençant sa lettre.

Jugez-en. De la (modeste) liasse que je tiens près de moi comme un trésor, j’extrais ces trois-là de la même année, pour leur ton agile et leur précision tout ensemble. Les relisant, je revois son œil et sa moustache qui frisent. Et j’entends comme il prononçait et articulait, en grec ou latin, c’était selon,  le passage dont il allait faire l'exégèse sans concession, lumineux.

*

Le 12 avril 19..

Chère Pascale,

(…)

En tous cas, je suis ravi – et touché, vous le savez bien – d’avoir de vos nouvelles, et de tout ce petit monde. Effarant organigramme ; qui exclut l’une ou l’autre des langues anciennes, et qui dissout l’enseignement dans un bordel de sous-sections, affublées chacune d’une lettre avec un exposant*… Ma chère épouse** n’en a plus, dans cette galère, que pour un trimestre, et ce sera la quille. Elle qui adorait le métier croule sous le poids des conneries, des copies de Terminale où Fidel Castro vivait au temps d’Isabelle la Catholique ; où l’Espagne barbote dans le Pacifique (tout ça rigoureusement sic) et il y en a d’autres, l’Alhambra de Venise, etc. Mais la couche d’osmose, ce n’est pas mal non plus.

(…)

Moi ? Bof … Du boulot d’érudition, surtout : articles « pointus » pour des revues étrangères (avec les Français, nous avons divorcé, en quelque sorte, par consentement mutuel…) ; un laïus de temps en temps, généralement au-delà des frontières ; quelques bricolages sur des dossiers « sensibles » en consultation. Ah, si : toute une équipe de jeunes chercheurs E.N.S, Ecole de Rome etc., m’ont demandé*** un article sur Sénèque pour un gros bouquin collectif sur Rome 1er siècle avant et après J-C (Vos élèves diraient sûrement : avant Jean-Claude, j’imagine ?). Et puis les types du Livre de Poche voudraient des morceaux choisis de Plotin, avec une présentation. On verra.

Je vous envoie un mini-tiré à part, 1/134 d’un bouquin collectif, à l’initiative de mon copain Bluche (le Louis XIV de Fayard). Ça vous rappellera le bon (vieux) temps. Courage : ne vous balancez pas dans l’Etna. Et d’abord, vous ne portez pas, comme Empédocle, des sandales de bronze…

Vous les embrassez tous. Et vous avec.
Bien fidèlement à vous

L.J

*j'avais dû lui toucher un mot des "dernières nouvelles réformes" de l’Education Nationale ! **que je connaissais aussi, et qui parfois ajoutait un petit mot en bas des lettres. Une femme délicieuse. ***en marge : « m’a ? L’un et l’autre se dit ou se disent … »

 

*

Le 28 mai 19..

(la même année)

Bien chère Pascale,

 

Tiens, tiens on repique aux études ? * Cela ne m’étonne pas de vous ! Dites-voir, elle est jolie, votre idée. Seulement voilà, ça risque d’être un peu mince … D’abord parce qu’à part quelques vagues bois sacrés, les Grecs n’ont guère cultivé de jardins. On cite bien celui d’Akadémos, celui d’Epicure – dont on serait bien en peine de dire quoi que ce soit – mais ce n’est qu’à l’époque hellénistique qu’ils s’inspireront de l’Orient : la Perse, Babylone. Les Romains, eux, se lancent dans les jardins d’agrément – là voyez mon cher vieux maître et ami Pierre Grimal (j’avais un mot de lui la semaine dernière.)

Quoi encore ? Relire Théocrite (par endroits …), Columelle, De re rustica X, Aratos, Phénomènes… Il y a aussi un beau passage d’Augustin, Conf. VIII,8-19 (le jardin de Milan) ; et un plus beau encore à propos du jardin de Cassiciacum, en Conf. IX 3-5. Autrement … Si, bien sûr, l’iconographie : les jardins pompéiens, le thème du jardin d’Eden, le « Jardin des Délices » de Jérôme Bosch (détaillez-moi ça !). Vous trouverez sûrement des choses, comme ça, à mesure. Mais … Ah ! si, tiens, ces jardins qui appartenaient à Valerius Asiaticus, que convoitait Messaline, et le pauvre Asiaticus, condamné à se suicider, et qui avait tranquillement fait déplacer son bûcher funèbre, pour que la flamme n’esquinte pas ses arbres… C’est dans Tacite (attendez) Annales, XI,3 ;

Voilà tout ce qui me vient à l’esprit pour l’Antiquité du moins – à part Jérôme Bosch. Pour un coup d’œil sur Epicure, voyez de G. Rodis-Lewis, Epicure et son école, (Gallimard, 1975). C’est une de mes ennemies, mais c’est valable.

Pas épais, tout ça … Enfin, vous verrez à mesure. Bon courage. Embrassez toute la familia.

Bien affectueusement

L.Jerphagnon.

* ce n’était pas exactement cela, mais un vague projet, et même un projet vague.

*

 5 octobre 19..

Même année.

Ces quelques mots rédigés au dos d’une Carte postale ; (Saint-Germain-en-Laye : musée des Antiquités Nationales).

 

Chère Pascale,

Je rentre tout juste d’Italie et je trouve votre lettre, vos projets empédocléens, qui ne manquent pas d’air, mais vous connaissant depuis une vingtaine d’années, de vous, rien ne m’étonne… Mais je trouve aussi un paquet effroyable de courrier : je ne devrais jamais quitter mon bureau, si je comprends bien. Alors, plutôt que de vous saloper une vague réponse (à la façon de certains que je connais), je préfère la différer, le temps de me dépatouiller des urgences. Pardonnez-moi, mais mergitur, le vieux maître … Courage pour la fosse aux lions : au bout, il y a la palme et l’auréole. Embrassez les descendants. Bien à vous,

L.Jerphagnon.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article