inactualités et acribies

"Prière de mettre son masque".

31 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

(les expression de l’été, 3ème)

Affichage authentique à l’entrée des cimetières – tous, je ne sais pas, mais ceux que Marie fréquente autour de chez elle. Mémoire vive des oubliés-là et des autres aussi, elle est préposée, gracieusement cela s’entend, par les pouvoirs conférés à la municipalité du bourg où elle réside à rechercher des plus disparus que pourtant bien morts, renommer des anonymes dont elle seule connaît les noms, recoudre les filiations usées par des frictions et des tensions d’un autre âge, empêcher que d’aucun soit viré de sa place pour en mettre un plus récent ou assouvir une vieille vengeance, et même, cela s’est vu, sauver in extremis, un crucifix ou une pierre tombale au titre du patrimoine rural, ce dont tout le monde se moque ici, sauf elle. Et Marie gagne toujours à la fin, puisque toujours elle obtient l’approbation, l’assentiment ou l’homologation ad hoc des fonctionnaires élus ou non, plumitifs devenus navigateurs d’internet où l’on ne voit que pouic. Pour tout équipement, un cahier, un crayon, ses souvenirs directs et les souvenirs de ceux qui les lui fabriquèrent, Marie remonte les allées plates du cimetière, seule à savoir et pouvoir authentifier, tel nom, telle ascendance ou généalogie, telle histoire de famille, tel drame, telle anecdote. Tout, elle sait tout sur tout, tous et toutes.

Il arriva qu’elle m’y menât et me fît la visite, ni plus ni moins que dans un musée, où les morts, cette fois, sont bel et bien à l’horizontal comme il se doit, parfois entassés, et non suspendus ou pendus à des cimaises, des clous, des pointes, surveillés et préservés de la curiosité dévorante et grégaire des visiteurs payants. Ici, la visite est gratuite, il y a donc nettement moins de monde. Ce jour-là, sur le seuil d’un des cimetières de Marie plus vide qu’un bénitier par temps de canicule, je me suis tout de go demandé :  à qui s’adresse cette prière au seuil d’un champ de marbres de pleine terre, tels ces plants résistants à toutes les saisons, de ceux qu’on appelle vivaces ? Aux entrants qui ne ressortiront plus, ou à leurs visiteurs qui ne peuvent plus les contaminer de rien, pas même de leur irréligion ? La première hypothèse est de loin la plus tentante, selon moi, toujours prompte à suspecter que les mots fabriquent entre eux de ces cachotteries qui n’apparaissent qu’à la faveur d’une mauvaise foi, pourtant nantie d’une légitimité rétroactive.

Quel masque celui qui franchit la grille d’un cimetière peut-il bien devoir porter, sinon le mortuaire ?        

 

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Nidi 01/08/2021 09:35

"les mots fabriquent entre eux de ces cachotteries qui n’apparaissent qu’à la faveur d’une mauvaise foi"
Très belle "formule" !!!!

Pascale 01/08/2021 12:58

mais pas la "mauvaise foi" … encore que, si c'est pour la bonne cause !

Nidi 01/08/2021 11:20

La foi est une vertu !!

Pascale 01/08/2021 09:55

Merci, merci … mauvaise foi qu'il faut cependant faire passer pour de la vertu !