inactualités et acribies

Codicille au précédent.

21 Août 2021 , Rédigé par pascale

 

Réédité et modifié en 2007, trente ans après sa première parution, un petit livre, petit par ses dimensions mais co-signé par dix-huit noms – dont le plus connu du grand public, Michel Foucault – me retient au moment de le glisser entre d’autres ; toujours aussi difficile, le classement des « collectifs » ! En revanche, ils ont un avantage certain : aller prioritairement à ce qui semble (vous) faire signe par butinage et épluchage du sommaire. Aussi, je commence ma lecture à la page 175 : La Non-Fonction de l’écrivain, par Bernard Pingaud. En voici l’essentiel, codicillé et condensé, cela ne pouvait attendre, à l’heure où les livres entrent par tombereaux dans les commerces ad hoc.

Un livre, un de ceux que nous achetons en Librairie – on admettra une fois pour toutes que nous parlons de littérature – est un travail d’écriture et l’objet matériel dans lequel le texte, qui en est le résultat, se donne à lire. Bien que nous ayons la conviction de cette consubstantialité ou indistinction – i.e l’un ne va pas sans l’autre – ces deux aspects sont très différents, l’un désigne l’écrivain, l’autre l’auteur, le second l’emportant socialement–économiquement sur le premier, l’écrivain n’ayant pas de fonction parce que créer échappe à la loi du système et la contredit, tandis que l’auteur, entre dans un rôle, qui bien qu’il soit nécessaire, à tout le moins complémentaire, n’en est pas moins contradictoire. Deux en un.

On n’écrit pas pour se montrer, mais pour s’effacer. Phrase redoutablement cruelle à tous les écrivains tombés dans les rets de ceux qui les transforment en auteurs, comprenons : qui ont soumis aux contraintes de la fonctionnalité ceux qui, pourtant, n’avaient aucune vocation à y être. Aussi, il faut sérieusement se demander si la légèreté, la désinvolture parfois, ou tout simplement les pratiques de promotion par lesquelles chroniques et librairies cherchent à convaincre un éventuel lecteur que tel livre va lui plaire, qu’il faut l’acheter, ne sont pas responsables, in fine, de la disparition de l’écrivain au profit du seul auteur. Les mots sont durs : on développe toute une stratégie publicitaire qui jette l’auteur en pâture aux « représentants », aux libraires et à d’éventuels lecteurs, pour qu’il (l’auteur, à ce stade l’écrivain a déjà disparu) participe directement à la diffusion du livre qui culmine, après les passages dans les media et les commerces, avec l’éligibilité possible ou non, à un « prix », cela pour occuper une partie de l’automne. Les livres, comme les légumes frais, ont une saisonnalité courte.

Ces stratagèmes pour le seul profit quantitatif des ventes occulte(nt) le texte devenu un objet-livre et en oublient à ce point le travail de l’écrivain qu’ils devraient pourtant servir, qu’ils en sont devenus l’antinomie paradoxale, et conduisent, fréquemment, à cette absurdité actuelle où un article, un entretien, une note, valent plus que l’œuvre dont ils parlent. Si B. Pingaud a raison, ce que je crains, on voit alors pourquoi l’effacement de l’écrivain au bénéfice de l’auteur, ne s’arrête pas à une simple substitution de rôle : après tout, il faut bien, si peu que ce soit, pour celui qui écrit des livres, accepter quelques contraintes, cette logique devrait être évidente pour tous ; mais l’affaire n’est pas celle-là. Nous parlons de la disparition, l’absorption, de l’écrivain par l’auteur : soit par sa liquidation précoce – texte trop écrit qui n’entrerait dans aucune ligne promotionnelle – soit par la réception inconditionnelle de tout (n’importe quel) texte pourvu qu’il soit aux antipodes du premier. Voilà comment, en ramenant progressivement au plus grand dénominateur commun de la fonction sociale et économique, on a réussi à créer un grand mythe moderne, le besoin des livres comme objets de satisfaction, de plaisir, en un mot, de consommation. On voit ce que certains y ont gagné, on voit surtout ce que l’écrivain et son lecteur, y ont perdu.

C’était : les hasards de la bonne pioche.

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