inactualités et acribies

Lire,

25 Septembre 2021 , Rédigé par pascale

 

ce devrait être un événement provisoire mais accompli, s’achevant dans un sentiment d’inachevé ; éphémère par obstination : autant de mots accouplés à leur contraire pour, d’emblée, faire un sort à la facilité, indiquer que l’heure est venue de refermer les portes ouvertes.

Il y a bien des mystères que l’on ne veut interroger : pourquoi un texte, s’il est gardé par-devers soi n’atteint pas sa plénitude significative, herméneutique, euristique, émotionnelle, et qu’il lui faut la médiation d’un lecteur pour y parvenir, pour devenir – et par quelle transfiguration – ce qu’il veut dire ? En termes aristotéliciens cela signifierait que lire est l’acte de la puissance d’écrire, non dans un sens négatif mais exclusif : il n’y a rien d’autre qui permet cela. Rien. Rien – sinon (le) lire – ne donne à un écrit son sens, sa signification, sa justification, sa raison d’être. Nous excluons donc, ici, toutes les lectures de stricte information ou communication, nonobstant leur irrécusable dimension utilitaire, leur nécessité absolue tant dans la vie individuelle que commune ; avec elles, exclues aussi toutes lectures d’ouvrages dont le contenu est pré-adapté au goût et aux attentes de ceux qui les acquièrent par la sorcellerie des procédés de commerce, mais vont nous servir de contre modèle, d’indice ou de critère a contrario, de point de contact en creux. Nous anticipons là ce que nous voulons établir : toute lecture ne relève pas de ce que lire veut dire !

 Nous sommes à ce point conditionnés à ne lire que de l’imprimé [cette transposition multitechnique de la trace si intime et quasi inimitable d’une écriture individuelle, avons-nous jamais pensé à cela ?] que nous escamotons, en amont, la valeur qualitative du travail qui permet de porter un écrit au rang de texte, parce qu’il détient en lui, le moyen de sa fin : être lu, au sens où nous l’entendons hic et nunc, hors de toute utilité ou intérêt dicible et jusqu’à penser que cet « escamotage » consubstantiel suffit. Pourtant, le livre, depuis que l’invention de l’imprimerie l’a disséminé dans le monde, le livre imprimé, en devenant un pléonasme est aussi devenu un objet autonome. D’aucuns parlent de métamorphose, serait-elle liée à des codes, obligations et savoir-faire strictement artisanaux ou industriels : choix typographiques, distribution spatiale du texte, parti pris de couverture, de titrage, de paragraphes, insertion de métatextes et autres caractéristiques qui présentent une œuvre sous un aspect unique à un lectorat varié et divers. Sans oublier que pendant quelques siècles au moins, un pouvoir nouveau supplanta celui des religieux et des politiques, le pouvoir des écrivains, depuis peu remplacé par l’omnipotence des commerçants-libraires, commerçants-diffuseurs, commerçants commerciaux, consommateurs-lectorats.

Malebranche aurait écrit quelque part, on se met à lire comme on se met à prier, ce qu’un inspecteur de l’Education nationale aurait rapporté dans son Journal pédagogique à la fin du 19ème siècle. Bien mal lui en prit, car il n’est pas certain que l’assertion soit féconde, sinon à ceux pour qui lire relève du suprahumain et le livre, objet chamanique ou gri-gri. Or, il n’y a rien dans la confection d’un livre, depuis son écriture jusqu’à sa lecture qui ne soit pas de facture strictement humaine. Rien. Mais au moins ce discutable rapprochement a le mérite de pointer la difficulté jamais résolue – l’aporie – qui enveloppe le rapport entre texte et lecture de texte, le passage de l’objet externe à l’effet intellectuel, cérébral, sentimental, émotionnel, en notre intériorité, notre intimité. Si l’on pouvait saisir ce point de basculement, on saurait peut-être, mais ce n’est pas certain, ce que lire veut dire. Nombreux ceux qui s’y collèrent, qu’il ne faut surtout pas confondre avec les bibliomanes, bibliophiles, bibliolâtres – qui adorent les livres à l’égal d’un dieu ; non point les livres – une catégorie de vrac – mais les enmaroquinés, les reliés de maroquins, qui vous transforment un homme en bibliofol endolori. *

 

Il y a d’abord une mauvaise manière de lire qui s’ignore : elle est due au recouvrement mnémique des textes (anciens, classiques) par des couches explicatives superposées jusqu’à la réduction, rendant impossible l’accès à une explication ou un sens différent, mieux, différant – pour le dire comme Derrida. Ainsi, Antigone, Créon ou Héraclite, sont respectivement devenus pour tout lecteur non spécialiste, la famille, l’État, le fleuve. ** Or, la lecture philologiquement herméneutique qu’a faite Jean Bollack d’Héraclite (mais il fit la même d’Empédocle), montre sans renoncement et même en recourant à la technicité du texte, que l’effacement par la substitution est encore la forme la plus puissante de l’oubli, autrement dit, qu’une lecture paresseuse, passive, installée sur de traditions fautives ou semi-fautives devient une lecture défectueuse, erronée, d’autant plus condamnable qu’il y a du vrai en elle mais définitivement bloqué, empêché par, et c’est paradoxal, la force des simplifications successives. C’est pourquoi, Bollack, et d’autres, ne savent pas lire sans un crayon en main. Non pour relever telle phrase qui ferait citation ou tuteur à la mémoire une fois reportée sur un autre support – ah ! qu’ils sont touchants les petits carnets, feuillets, cahiers, bouts de papier, des écrivains/lecteurs – mais pour travailler (sur) le texte, rapporter tel mot à tel autre, croiser tel et tel paragraphe, retenir telle difficulté, expression, obscurité … ou signaler un autre passage, livre, auteur. Dans Sens contre sens, *** Bollack encore développe comment il a longuement lutté contre l’idée fort répandue qui voudrait que tout texte – nous parlons toujours des classiques, des Anciens – est porteur de son sens comme s’il allait de soi ; cette doxa universitaire, imbriquée à la précédente – simplification à force de lectures non critiques (on rappelle ? que critique, signifie étymologiquement, précision, discernement) - mène immanquablement à des déviations, des significations qui font obstacle au sens. En exergue à la deuxième partie de ce livre d’entretiens titrée « Comment j’ai recherché le sens : l’art de lire », il cite Spinoza **** pour lequel il est impossible, lisant un livre difficile (dans des termes extrêmement obscurs) si nous en ignorons l’auteur – qui il est vraiment et non comment il se nomme – en quels temps et occasions il fut écrit, d’en connaître le sens. Voilà pourquoi lire, est un accomplissement, une construction et même une reconstruction. Parce qu’on entre dans une syntaxe, des relations, une sémantique, des fonctions, structures, un ordonnancement, parce que des mots, certains, font insistance et rayonnement ; que la constitution du sens ne se peut offrir mais doit se dégager en luttant contre ses propres lenteurs ou ses légèretés, ses rapports avec les interprétations traditionnelles, ce qu’il nomme le stade de la non-connaissance, une facilité qui se contente du sens attendu, celui dont on s’est satisfait parce qu’abusivement légitimé et contre lequel il faut appliquer un doute féroce et instruit, féroce parce qu’instruit. Et Bollack de défendre et revendiquer la lecture comme travail technique et oser affirmer qu’elle se doit d’être savante. Sinon, elle est occupation de temps disponible.

Lire – les classiques et les Anciens – c’est aller à la recherche du sens d’un texte et le construire, c’est le produit d’un savoir-faire et le résultat d’un jeu savant. Voilà pourquoi on peut légitimement parler du travail de lecture, celui qui met à jour tous les principes de la composition d’un texte, laquelle va nous mener – pourvu que nous pratiquions l’exercice avec compétences – à la magie d’une mathématique mystérieuse, expression remarquable qui autorise l’analogie avec la musique, dont la connaissance des complexités techniques et strictes, non seulement ne fait pas obstacle à la passion et l’admiration qu’elle suscite, mais l’amplifie. Ainsi, il n’y a de lecture digne de ce nom sans une fascination pour les mots, leur pouvoir de faire sens en s’organisant en texte, dont les parties et les moindres composants – mots, placements, choix, étymologie, ponctuation, conjugaison, concordances, préfixes, suffixes, synonymes, décisions syntaxiques – sont, séparément, sans la moindre charge ni portée, mais l’agencement calculé, fin, volontaire, décidé, obtenu de haute lutte parfois, fait œuvre, opus.

On trouvera cela fort éloigné de ce que chacun entend et pratique sous le nom de lecture, jusqu’à n’avoir rien à y voir. Envisageons d’inverser ce grief plutôt que le retenir sans lui porter argument, les habitudes les plus courantes et les plus partagées s’auto-légitimant sans peine : ceux qui revendiquent la pratique de la lecture comme essentielle, vont plaider contre une sévérité de mauvais aloi, austérité, intransigeance, rigorisme et autres rigueurs : lire est un plaisir, un loisir, une passion qui (nous) fait du bien, dont nous avons besoin, qui (nous) change les idées, nous ouvre au monde ! Les stéréotypes persistent qui poussent à acheter les « meilleurs » romans de la saison, biographies et livres de confidences, d’intimités, d’exploits ou d’aventures, pour passer le temps ou se divertir. Lire ainsi, c’est ne pas prêter attention à cette incroyable alchimie qui, par les mots, les syllabes, les ponctuations, la grammaire, l’agencement des phrases, fait du sens, mais laisser dérouler devant ses yeux une histoire, une narration, un récit, dont l’intérêt est d’autant plus grand – et trompeur – qu’il sert de miroir, parfois inversé, à son lecteur, qui, se croyant passionné de livres et de lecture, n’a fait qu’y entrer passivement et en sortira réjoui. Il serait injuste en revanche, d’imputer cette faute majeure au seul lecteur. Sa soumission, son inertie, sa servilité qu’il appelle lecture, sanctifiée à tous les étages et sans raison patente, ne sont qu’adhésion à des écrits indigents dans lesquels, à l’exigence portée aux mots, leurs synonymes, leurs nuances, leur rythme on oppose, dans les faits, sinon dans les déclarations, le refus des difficultés sémantico-syntaxiques, le rejet des mots rares, le choix de la narration ou de l’intime individuel exposé au monde entier, désormais seules offres possibles, un terme mercantile dorénavant assumé.

 

*in Bibliophiles et lecturomanes – éditions Plein Chant – 2017 ; **Jean Bollack in La Grèce de personne – Seuil – 1997 ; *** sous-titré Comment lit-on ? Presses universitaires du Septentrion 2018 ; **** in Traité théologico-politique.

 

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