inactualités et acribies

Eloge par quatre de la grenouille,

4 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

                                           

                                                 un personnage à elle seule, même quand elle chante en chœur avec ses semblables, plutôt mal il faut le dire, chez Aristophane. Le singulier pour rendre hommage à l’espèce batracienne tout entière, procédé allégorique courant, dont il ne faut pas se priver : il pourrait bien nous livrer des clefs, même si la chorale des grenouilles est ici seconde, ne servant qu’un légitime besoin de divertissement, à l’intérieur du divertissement premier. Sommes-nous sensibles à ce chant « coassant, dans une suite de trochées qui s’élève en prestissimo, jusqu’à en faire crever Dionysos qui rame sur un rythme iambique, ruisselant de sueur » tandis que la cacophonie l’emporte, manière pour Aristophane le conservateur, de « dire » tout le mal qu’il pense des musiciens novateurs de l’époque, et d’opposer, par un maniement consommé de l’ironie, les inharmonies réelles et pénibles des coassements choristes – brekekekex koax koax – aux qualificatifs prétendument élogieux du texte. Personne n’est dupe. Il s’agissait de désavouer Euripide.

Que les grenouilles fussent muettes (άφωνους) sur l’île de Sériphos, et peut-être aussi à Cyrène, ne peut être qu’une légende, n’en déplaise à Aristote et même Pline l’Ancien. Certains disent – Théophraste – que la mutité batracienne ne tiendrait pas tant à l’espèce qu’au lieu, l’eau y étant trop froide – qu’on les porte ailleurs, elles recouvrent leur voix – mais comme toujours la légende est plus belle : Persée, arrivé à Sériphos exténué d’avoir lutté contre la Gorgone, ne pouvant se reposer, encore moins s’endormir, tant les grenouilles grenouillaient, demanda à son père Zeus de les réduire au silence pour toujours. Ce qu’il fit.

La grenouille jaillit parfois sous les pas du poète. Elle n’est plus personnage, elle est une personne, avec de jolies jambes et un cœur qui bat gros si vous l’avez saisie entre vos doigts, il vous faut la tenir un peu fort, trop fluide dans un corps ganté de peau imperméable. Hissée alors, tel le mollusque, au rang de qualité mais seulement presque une. Il n’y a que Francis Ponge, ou François Cheng, pour savoir épeler l’être du monde, entendre le pur silence dans le passage de l’oie sauvage, l’aile de l’effraie, ou l’effleurement de l’eau entourant le lotus. En bordure de l’étang, le poète est troublé, ou l’étant de Gilbert Trolliet apparu dans un lien mince comme un cheveu. L’étang, le marais, la mare, bordés de chênes, peut-être, arbres de l’Être - de l’Être-peu – c’est le poète qui l’écrit. Il faut le croire.

Dans la nuit éléatique, quand la physique et la métaphysique se confondaient en un seul souffle, la métamorphose du vivant dans le long si long travail du temps fit la diversité infinie de l’univers. Un jour futur lointain, si lointain, un que l’on dira fou, comprit la réticence du monde à se vouloir simplement exister, alors qu’il se voulait Être-mot. Dans un trou d’eau verte où traînait des herbes grises d’après la pluie, l’enfant, jouant comme aux premiers matins du monde à remuer l’ennui par un bout de roseau, l’enfant apprit d’une grenouille qui poignait là, un son articulé dans le désarroi : Coâ ! coâ ! — Quoi ? Et parce qu’il écrira bien plus tard que tout son peut être poursuivi dans les mots où il se trouve, nous avons aujourd’hui une dette profonde, émue et reconnaissante à l’égard de Jean-Pierre Brisset pour qui s’étonner que de l’être soit, est la première, sinon la seule, question qui vaille.

(pour un brissettien majuscule, en clin d'œil.)

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