inactualités et acribies

J’avais dix-sept ans,

19 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

                           et très vite vingt. Je lisais Les Noces de Pierre-Jean Jouve et notait – déjà – d’une plume large et tranquille comme la Loire en été, des extraits de l’Introduction de Starobinski, c’est écrit dans un cahier grand format, couverture cartonnée, pages lignées et sans marge. Je lisais aussi Les Nourritures Terrestres de Gide, dans la ferveur. J’écoutais les concerts classiques diffusés à la radio, j’allais au Théâtre de Caen entendre Yuri Boukoff, Jean-Pierre Rampal, je fuguais à Paris pour un récital d’Alexis Weissenberg. J’étais en vénération d’Arthur Rubinstein dont les rediffusions historiques – quand j’écrivais il était alors dans son plus grand âge et ne se produisait plus – n’étaient pas rares, nonobstant leurs mauvaises qualités acoustiques. Et je jouais très mal du piano, mais ne pouvais m’en arracher. Cela faisait mes jours et mes nuits entre les cours à l’Université auxquels j’assistais avec une assiduité rare, additionnant les horaires jusqu’à plus soif, ajoutant le grec au latin, la littérature médiévale au surréalisme, Rousseau à Marx, Machiavel à Kant, la logique à l’esthétique, Aristote à Platon, Plotin à Averroès, Saint-Thomas à Denys l’Aréopagite. J’aurais voulu que les journées n’eussent pas de fin, que les cours fussent interminablement interminables. J’aimais de passion entendre et comprendre tous ces savoirs qu’on avait appris et compris avant moi, cela me fascinait, subjuguait, m’envahissait, m’émerveillait, j’en voulais toujours plus et j’admirais les enseignants inspirés qui les dispensaient. J’eus peut-être bien de la chance, dont la première fut d’avoir probablement occulté tout ce qui s’opposait – il dut bien y en avoir – à cette insolente boulimie intellectuelle. Oui, il y en eut forcément.

Pour captivantes qu’elles étaient, ces années n’avaient rien d’une promenade de santé comme on dit. Des questions intenses, insistantes, incessamment revenues et formulées avec la régularité obstinée des marées, ne me quittaient pas. Elles sont toujours là, arrimées aux longues plages de sable fin sous la pluie : de l’usage des mots, de leur rapport au monde ; du rien et du néant ; de l’Être et du Non-Êtreomniprésence de la question du langage, de sa puissance et de ses limites ; déjà formulé le rapport de la philosophie à la poésie, la seconde dont je dis qu’elle est à la limite de la rhétorique et de la psychanalyse ; que les figures cependant résistent toujours à ce classement parce qu’elles comportent une part tue ; que le poème serait – serait-il – le langage qui prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, ou pour ce qu’elles sont ? Pourtant « la terre est bleue » - simplicité absolue d’une formulation qui ne dit ni la terre, ni la couleur bleue.

« Toujours en moi cette vieille antinomie qui ne me quitte pas. Tenir certaines choses à la fois pour essentielles et pour inutiles. ». Ne faut-il pas ajouter aujourd’hui : essentielles parce quinutiles au sens de l’incompétence à servir une fin pratique. J’étais dans cette obsédante idée de tout ce qui n’est pas, qui prend le pas sur tout ce qui est. Formulation lumineuse dans sa gravité même, la relisant lentement, elle ne laissait aucune chance à la frivolité.

 

         Mais c’est à la musique que je dois mes meilleures hésitations verbales, mes bafouillements incomparables, mes brièvetés bavardes et impuissantes tout ensemble. J’y allais par deux chemins : l’écoute ininterrompue de la radio musicale et la pratique enragée, frénétique, du piano, sans cesser, de l’une à l’autre. J’écrivais l’une et l’autre en termes pauvres.

Deux Préludes sous mes doigts et souvent sous ma plume. L’un de Bach, toujours à recommencer ; longues heures en tête à tête avec le clavier, la dure bataille, la résistance des notes des doigts aussi, le mécontentement devant les difficultés invaincues. Enfin, la merveilleuse fatigue. L’autre, pianistiquement beaucoup plus ardent et ardu : c’est encore la même bataille. Je travaille avec l’acharnement du condamné ce Prélude de Rachmaninov. Il y va de moi, semble-t-il, me semble-t-il, dans cette lutte à mort dont je ne suis pas sûre de sortir victorieuse.

Et plusieurs semaines plus tard : Rachmaninov doit être terminé. Possession complète et « voluptueuse » loin d’une rencontre avec le calme et la plénitude Quelque chose de bestial qui m’épuise et me terrifie. Et m’impose silence.

De la Marche funèbre de Chopin, d’un Concerto de Mozart (le 21, la partition de piano du 2ème mouvement), de l’Adagio de la Pathétique de Beethoven, je ne dis rien. Je les nomme. Et Ravel ! ah ! Ravel que je ne sais pas aimer. Et celle jolie formule, je trouve : J’ai des problèmes avec une Colombe en ce moment. Il s’agit du Prélude (encore un !) de Messiaen que je déchiffre avec douleur. Impossible de savoir quand il y a, ou non, une fausse note … mais c’est magnifique ; cette Colombe est sûrement un oiseau blessé. J’ai tout de suite pensé au Calligramme d’Apollinaire.

Mais

près d’un

jet d’eau qui

pleure et qui prie

cette colombe s’extasie

         Messiaen est d’une telle pureté qu’on se sent bien trop humain pour oser jouer cela. Il y a là-dedans une dimension que je n’ai jamais trouvée dans les œuvres romantiques. Non qu’elle soit supérieure, mais elle est Autre.

Et sobrement [sobriété qui me quitte, on le verra, quand je quitte moi-même le clavier] :  Je suis toujours dans Schumann. J’avance comme un funambule sur la corde raide des Scènes d’Enfants.

Donc ces trois écoutes : Il y eut le concert Yuri Boukoff – magnifique – le 4ème de Beethoven. Ma grande satisfaction musicale depuis la rentrée. Un jeu d’une simplicité extraordinaire. Rien en plus, rien en moins. Et comme nous avons beaucoup applaudi, il nous a « donné » la Pathétique. Je connais cette partition note par note ; ressentie différemment par moi, elle n’en était que plus belle jouée par lui. Qui semblait la précipiter un peu, mais dans quelle pureté ! Même le dérapage sur l’avant dernier trait n’a rien ôté à l’ensemble ; accident de parcours qu’il prit avec le sourire, sans nous laisser le temps d’un soupir. Boukoff. Très grand.

J’entends les applaudissements qui saluent l’arrivée de Rubinstein (rediffusion radiophonique) et je me dis que c’est gagné. J’adore ce concerto (Brahms) « tendu à se rompre ». L’introduction est d’une intensité folle. Je connais le poids de ce mot qui chavire. Et chavire avec l’orchestre, et bientôt le piano. Toutes ces cordes – là aussi je pèse mes mots – font plus que vibrer pour soutenir le pianiste. Et toutes ces notes, ces touches lentes à prendre leur envol, terriblement lourdes de tant de poids, lourdes du seul et même sens celui qui va en droite ligne vers un seul point. Toutes ces notes qui supportent difficilement le poids que pèse le non-langage. Le vide des mots est lourd à porter.

Et je me porte, piano-pianiste, loin là-bas à la ligne d’horizon. Pourtant je tends les bras et la mer est à moi. Calme et facile. Elle s’enfuit et disparaît, la ligne d’horizon dans une absence qui sait s’imposer. Magnifique la tempête qu’elle soulève et me soulève.

Mouette tranquille qui repose, je suis le soleil et la mer qui s’y noie. Une fois, plusieurs fois. Et me lave, et me ruisselle, et me chante, m’éclabousse, me plénitude et tempête. Vagues les vagues qui me ressassent et m’enveloppent, me ritournellent. Brisures de rocher. La mouette, oiseau de ma folie au bord de chaque mot qui me traverse de part en part. Roseau dans le vent que je berce pour l’enfant que j’étais sans l’avoir jamais su. Au loin, comme un écho, la mélodie sans avenir, sans vie possible autre que l’instant qui la possède entièrement.

Ce combat terrible est follement épuisant. Bien plus long mais bien moins violent qu’avec Rachmaninov où tout est dit dans l’instant même.

Chant des oiseaux sous le soleil, le 3ème mouvement. Il monte et redescend, formidable vertige dans l’écho des premières mesures, vers le débordement. La mer est toujours immobile qui court de vague en vague, d’une corde à l’autre de l’orchestre. Au loin s’avance, de goutte en goutte, grain à grain, mille grains de sable sur la plage où échoue le rivage, le visage et regarde ma parole enfuie. Comme un chant sur mon chant.

Schumann : me rendra dingue, semblable à sa folie propre. La Fantaisie, que je connais par cœur sous les doigts de W. Inconditionnellement. Roulent les eaux du Rhin sur ses angoisses déchaînées. Il se noie, il me noie dans les plus grandes accalmies de son esprit. Là où l’intensité de la question posée est maintenue à son point maximum par une note, un silence, au-dessus de l’eau. J’ai la nostalgie de ces immensités de luttes pour la vie dans ce qu’elle a de moins sûr. De ces longues marches le long du fleuve où tout peut se résoudre. De l’intenable obsession d’une note où le vivre s’engloutit. De l’insaisissable perfection de l’eau qui coule sous le regard de l’angoisse.

Je n’aurai jamais assez de mots pour dire l’attirance, la fascinante attraction que j’ai pour Schumann, l’homme meurtri par son « exister », celui pour qui le sens même d’un sens, n’importe lequel, n’atteint pas à l’intensité de l’interrogation.

Le 2ème mouvement est quelque chose de … perpétuel. Une roue qui tourne jusqu’à ce que le vide, l’attraction de l’espace vide soit la plus forte. Avec l’interprétation de W. je m’en suis fait un tel vertige que nul ne saurait calmer mieux que lui, et attiser en même temps, cette horreur-espérance des « espaces infinis ». Tout y revient de tellement loin … d’un au-delà de soi vers la vie dans sa plus immédiate temporalité. Tension insoutenable de moi à lui, arrachée note à note au morceau qui se déroule, et coule dans le fleuve de mon regard en moi.

L’adagio. Une prière véritable sous ses doigts. J’avoue avoir perdu depuis pas mal de temps le sens du recueillement au profit de mes « cogitations silencieuses » celles qui m’absentent des autres ; mais un passage tel que celui-ci rend à la partie la plus enfouie de moi-même une violence qui me rend dingue. Il me semble que si Schumann n’était pas passé par ce point maximum de l’angoisse de vie, cette apogée irréversible, cette tension du vivre, tellement évidente qu’elle ne supporte plus de paraître, un tel adagio n’aurait pu être ce qu’il est.

Et recopier cela pour finir : W. joue Bach dans un dénuement, une sobriété, une aplwsiV – il y a des mots qui ne se disent qu’en grec – la seule à pouvoir vraiment rivaliser avec ce Silence.

*

Quand mon regard file loin devant, loin, il s’en va retrouver des nostalgies passées.

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