inactualités et acribies

Pyrus communis.

9 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

Il n’est jamais trop tard pour avouer ses faiblesses toujours un peu fruits de la précipitation. Lorsque je formulais, au temps et mode de l’assertion sans condition ni doute, que la poire était fort mal traitée parce que De tous les fruits que la littérature ou la tradition écrite cueillit pour en faire symbole ou succès, la poire n’est pas la mieux placée*, je dois le dire, je me trompais. D’ailleurs et depuis, je me suis modestement rattrapée, d’abord en rapportant une délicieuse et ignorée répartie d’un paysan sicilien à l’endroit d’un poirier légèrement présomptueux (Pira 'un facisti e mraculi vòi fari? **), ensuite reprenant l’énergique accusation de Zo d’Axa envers ses contemporains comme électeurs lâchement complices de leurs élus. (Vous n’êtes que des poires ! ***). Mais si l’on veut aller à résipiscence, il faut faire plus encore : une broquillette du vendredi soir par exemple, de celle qui fait venir, passant devant un plat creux (j’adore ce syntagme qui suffit, dans l’instant, à convaincre que l’usage des mots dépasse incommensurablement leur fonction) où reposent poires, pêches, pêches de vigne, brugnons et raisins, tant les mots à la bouche qu’une vaniteuse démangeaison d’écrire.

Nous laisserons au fond de la coupe trois morceaux en forme de poires, d’Érik Satie, pour piano à quatre mains, bien que ce soit dans le même texte — Nioque de l’Avant-Printempset à deux pages, ou plutôt deux jours d’écart, que Ponge venant à parler des poiriers, se souvint aussi de Satie – qu’il connaissait bien – et avise son lecteur qu’il a formé le terme Nioque, en écho phonétique de Gnoque, venu de la racine grecque qui veut dire, connaissance,  sans reprendre pour autant celui de Gnossienne, déjà saisi par l’impertinent compositeur.

Le 10 Avril 1950, dans l’après-midi, Ponge parle de poiriers. Le verbe est juste, car si, stricto sensu, il écrit, on ne peut le suspecter de ne pas choisir précisément ses mots qui par (ma) voix vous serons dits ; et passant de la forme passive à l’active réfléchie, il répète : Voici que les poiriers aujourd’hui veulent se dire. L’inversion du sujet – le poète écrivant – avec l’objet – le poirier devenu écrivain – s’opère dans une métamorphose aussi invisible que réussie, mêlant écriture et tessiture et le spectacle printanier des feuilles (de papier ?) et des baguettes (crayon, stylo ?) menant à bien leur projet (paraphrase inévitable) en promenant le lecteur dans le ravissement de cette confusion parfaite. Parfaitement réalisée. Les poiriers sont les cerfs du potager, du verger : la métaphore glissante, du végétal à l’animal, pour indice d’une saisie par les mots dément – c’est le génie poétique de Ponge – toute tentative de description autant que d’essentialisation ontologique. Dans une formulation fort hasardeuse, Sartre dira qu’« il ne se soucie pas des qualités mais de l’être », ce qui ne paraît pas plus ajusté à l’écriture pongienne que d’y voir un projet au sens existentialiste du terme****. On peut, comme Georges Mounin***** préférer la formule de Ian Higgins pour lequel chez Ponge les mots et les choses, bien qu’éternellement distincts, sont éternellement inséparables. La phrase de Ponge est un monde minutieusement articulé, où la place et le choix – et le rejet aussi, avec les repentirs – de chaque mot sont calculés, tels les calculi, petits morceaux de pierre qui forment les mosaïques et en donnent la formule invisiblement.

Deux jours plus tard, mais la nuit, Ponge apporte confirmation – c’est son terme – c’est-à-dire validation et approbation, à ses Poiriers ainsi écrits, saisis dans ces mots-là passés à l’épreuve de l’expression, telle une poterie à l’épreuve du feu. La résistance obtenue, vérifiée à distance – le surlendemain – est gage et gageure tout ensemble. L’évidence s’impose : forme, tailles, rature ont fini par « nouer » une écriture que, si l’on osait, on pourrait dire « pirimorphe » non parce qu’elle serait en forme de poire – même pour faire clin d’œil à Satie – mais parce qu’elle donne à toucher par les mots, et cela sans les décrire – les poiriers à gros fruits.

 

*une poire pour la soif ; **mélanges, miscellanées, miettes xi ; *** reprenons nos ân(imal)eries ; **** l’article bien connu « L’homme et les choses » in Situations I, déc.1944 ; ***** in Sept poètes et le langage, ch VI .

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