inactualités et acribies

Réfléchir, c’est aussi s’y remettre et ruminer toujours.

14 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

Ces lignes – corrigées parfois sur des points de lisibilité, vocabulaire, construction de phrase – résultent de la réunion des deux textes postés en 2017 consacrés à la révision du préjugé commun selon lequel Philosophie et Poésie seraient deux mondes radicalement opposés. Rien n’est plus faux.

 

C’est une intuition mienne très ancienne, très tenace, vivace et intime, une illumination, de celles dont un rude philosophe montra qu’elles sont aussi les plus fécondes : il y a, de la poésie à la philosophie, non point une rupture, un changement qualitatif irréversible, un abîme d’abîmes infranchissables, mais bien plutôt une différence dans l’usage des mots comme on a parlé de « l’usage du monde ».

Les poètes et les philosophes ne sont ni opposés ni étrangers les uns aux autres. Ils ont les mêmes questionnements, les mêmes suspensions métaphysiques devant ce qui est, qui aurait pu ne pas être, ou qui aurait pu être autrement. Les premiers choisissent, ou sont choisis, happés, entraînés, par des mots d’à côté, ceux qui pour mieux dire, manquent la cible et jettent mille feux, attisant le brasier, envoyant des étincelles et des flamboiements, nous plongeant d’aussi haut qu’il se peut dans la fournaise, l’aciérie, jusqu’au point d’incandescence pour nous y engloutir ; les seconds transpirant, prenant suée, sécrétant le goutte à goutte du terme pour l’exprimer  au plus juste de son sens, ne point le tordre ou le blesser pour ne pas déserter. De l’implicite rayonnant de l’un à l’explicite lumineux de l’autre, nulle opposition mais la même préhension méta/physique soit par le détournement des mots – poésie – soit par stricte adhésion du contenu et du sens  – philosophie –.

Instant poétique et Instant métaphysique, est le titre d’un texte publié par Bachelard en 1939 dans la revue Messages et sa première phrase, La poésie est une métaphysique instantanée. A la lire, l’excitation intellectuelle est de celles qui figent, pétrifient, consolident. Bachelard qui déroule là une réflexion à propos du temps, montre que cette instantanéité ne signifie pas l’abolition du temps étiré, ni qu’il soit in-sensible, im-perçu, ou que se juxtaposent des éclats de moments comme autant de points discontinus adossés les uns aux autres. Mais il faut s’éloigner ici d'une lecture bergsonienne pour comprendre ce que cette métaphysique instantanée signifie. Si la métaphysique suppose et impose la clarté due à l’élaboration longue, interminable, de ses outils ; si elle use du doute, c’est-à-dire des suspensions de jugement (ποχή) nécessaires à l’établissement et la formulation de principes vrais, (que valent, en effet, des affirmations soumises à la fausse prudence de la relativité des opinions ?), la poésie, elle, se passe de ces moyens, de ces intermédiaires rationnels, elle refuse les préambules, elle est l’expérience dans l’instant, elle abandonne, sans en formuler la volonté consciente,  la nécessité de construire une pensée continuée, alors qu’elle laisse en  nous ce murmure continu – la basse continue – d’un autre rapport au réel, à ce qui existe. Ni le poète, ni le poème, n’ont besoin d’un rapport horizontal au temps, que l’on appelle aussi, depuis Platon, le devenir. Il y a, dans la relation sonore aux mots, un rapport à des mondes de remous, de mouvements, de chocs qui écrasent – au sens de comprimer – tout raisonnement sans l’anéantir, ni l’ignorer pour autant, il s’agit de jaillissement. Et de convoquer Mallarmé et Baudelaire.

Mais, c’est l’usage de la syntaxe, de la ponctuation, de la grammaire, du vocabulaire qui réalise ces pulvérisations. Sinon, quoi d’autre ? Dans Le droit de rêver, Bachelard dit que la poésie doit rompre avec nos habitudes, c’est-à-dire nos habitudes … poétiques. (On reconnaît, lui faisant écho, la réflexion de l’épistémologue et son expression célèbre dans La formation de l’esprit scientifique : refuser les séductions premières). Le chapitre intitulé “La dialectique dynamique de la rêverie mallarméenne” est mieux qu’une invitation à poursuivre. Il nous tire, sans tension pour autant : la chose est lumineuse. Une vibration ontologique, de l’ordre de l’être-même pour dépasser tout paraître – ici, c’est Bachelard qui souligne – traverse le poème.

Ainsi, dans J’attends, en m’abîmant, que mon ennui s’élève, Mallarmé ne dit ni mieux, ni plus, mais autrement, la possibilité différée du divertissement, la conscience de l’absurde qui l’accompagne et l’un de leurs corollaires philosophiques, l’usage ou non du libre-arbitre. La métaphysique existentialiste [expression fautive, il n’y a pour l’Existentialisme doctrinal, rien au-delà de l’existence] i.e le questionnement sur la signification de l’existence, le sens de l’Exister, est ici submergée ou engloutie par l’envoûtant alexandrin de Mallarmé. Et Bachelard d’user par ailleurs de l’adjectif dynamique pour qualifier cette ontologie. Gageons qu’il s’agit là du sens étymologique (δυναμικός) qui concerne le mouvement, la cinématique, deux branches de la … physique, bien sûr ! Aussi, ne retenons pas notre regard attendri vers Empédocle, le physicien-poète-philosophe et avec lui vers tous ceux qui, pour penser le monde et le penser en minuscules particules de matière, ont eu recours à des écritures poétiques, pour la puissance de leur expression. [Après quelques pages on retrouve le verbe pulvériser qui (nous) rappelle un petit livre moins connu de Bachelard – Les intuitions atomistiques – avec pour premier chapitre : « La métaphysique de la poussière ».  Comment ne pas penser, par un télescopage évident, au livre – magnifique – de Jean Salem à propos de Démocrite, Grains de poussière dans un rayon de soleil ?]

 Du monde pensé et écrit hors volonté première de produire des effets, à l’écriture qui enrage de toucher le mot au plus juste, on pourrait croire le premier du philosophe et la seconde du poète. Pourtant c’est bien le philosophe qui use d’une écriture acribique. Il ne s’autorise ni sous-entendu, ni polysémie, plurivocité, ambiguïté ou ambivalence. La charpente, et partant, le corps tout entier du raisonnement s’en trouverait menacé et même faussé. [Qui a lu et ruminé l’Ethique de Spinoza peut en témoigner]. C’est pourquoi il faut lire les philosophes non point « de l’extérieur » mais de l’intérieur, à partir d’une connaissance minimale de leur lexique propre. [savoir par exemples que les Idées platoniciennes ne sont pas des idées, que le mot science ne recouvre pas le seul domaine scientifique, ou que les questions existentielles ne sont pas existentialistes…]. La philosophie, la métaphysique, l’ontologie requièrent des formulations explicites, et, paradoxalement, plutôt que partir de définitions (comme le suggèrent vulgairement la plupart des livres dédiés aux lycéens, sous les encouragements des enseignants) c’est à des significations qu’il faut parvenir, accostage qui parachève une navigation rarement tranquille – d’où l’importance des métaphores, qui ne sont pas le contraire de la précision, mais en sont l’ornement – ; le philosophe est toujours (un) écrivain, affirme avec force Merleau-Ponty, rendant pourtant hommage à Socrate, le seul qui ne le fut pas ! Premier lieu commun à battre et abattre : la poésie n’est pas réductible à la question des figures, pourtant si couramment posée par des commentateurs étroitement scolaires et scandaleusement bornés ; conséquemment, le discours philosophique non seulement n’est pas exempt de procédés, mais il en a besoin. Il met en œuvre des stratégies* pour que soit clairement exprimé ce qui ne peut pas ne pas l’être. Aussi, bien que l’écriture philosophique relève du plus petit écart possible entre signifié et signifiant, au sens saussurien, et ne puisse disséminer plusieurs significations dans des signes uniques, ce qui introduirait l’imprécision, elle rompt avec le langage ordinaire en recourant à des images, des métaphores, des analogies pour que le travail de la pensée s’accomplisse. Le philosophe déplie et déploie des formulations qui s’enrichissent et se compensent ; il revient, il recommence, il avance lentement. Il n’a qu’une obligation répliquée de mille manières, le principe de non-contradiction. Aussi, syntaxe, grammaire, lexique, rhétorique, tout a pour lui un pouvoir structurant. Il est l’ornemaniste de sa propre réflexion qui a besoin de temps long et de rumination. Il lui faut remettre, déposer, faire tenir une prose du monde, serait-elle aporétique. Aussi, quand Heidegger affirme que le métaphorique n’existe qu’à l’intérieur de la métaphysique, il dit que l’énonciation, pour être signifiante, ne peut pas se passer de la puissance sémantique et qu’elle profite de cette vivification sans laquelle le discours purement spéculatif s’assécherait. Il ne s’agit pas d’une question de style, toujours irrésolue parce qu’irrationnelle en sa dimension artisanale et artiste, mais de l’usage des mots, de la structure linguistique de la pensée.

          Difficile, impossible parfois même, tant les préjugés et les indignations résistent, d’expliquer que les mots font nos pensées, que nous ne sommes pas des êtres parlants parce que nous pensons, mais des êtres pensants par ce que nous parlons. On nous oppose “langage des gestes”, “émotions”, “sentiments”, “images” qui traverseraient nos pensées “hors mots” – comme certaines tomates de nos jours poussent “hors sol”. Merleau-Ponty, décidément notre référence sur cette question, emploie le très joli mot de sédimentation.  La langue que nous parlons est parlante : nécessité de la tautologie pour rendre compte de la quasi-corporéité que nous avons avec les mots, les expressions, voire les phrases, tellement en nous et tellement nous, que nous n’avons aucunement conscience qu’ils nous font être et non l’inverse : mes paroles me surprennent moi-même et m’apprennent ma pensée. Jusqu’au trébuchement pour trouver le mot juste, jusqu’à l’échec de l’expression, jusqu’au contre-sens, jusqu’à la rage de l’expression, qui nous font croire que ce qui est tu, n’est pas « dit » : version commune du fantôme d’un langage pur, emplie d’impudence et surtout de méconnaissance !

Dans cette impuissance grossière et coutumière, la poésie nous est indispensable. Elle esthétise notre regard et nous apprend le monde en nous faisant voir ce que nous n’y voyions pas. Ainsi, les brouillards de Londres qui nous sont un Turner. Merci Oscar Wilde ! Nous savons d’un savoir puissant, irréfragable, exact et précis que les rosiers sauvages sont pleins d’une douce et inflexible volonté** et que Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau (…) Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux là où le philosophe aurait expliqué que les apparences sont trompeuses et peuvent faire illusion, au point que la volonté s’affaiblit, alors même que nous avons l’illusion du contraire… La Charogne baudelairienne pour nouvelle image de toute Vanité, telle une métaphysique implicite de la condition humaine, c’est Epicure, Lucrèce, Montaigne et Pascal tout ensemble ; un Parfum, respiré/Avec ivresse et lente gourmandise*** ne dit-il pas aussi ce que Hume montre dans Le Traité de la Nature Humaine ?

 

*Paul Ricœur, La Métaphore vive ; **René Char ; ***Baudelaire

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