inactualités et acribies

D'Afrique, ses Impressions.

9 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

         Et peu importe, au fond, si les prémices furent rocambolesques. Disons-le, à la mode de notre écrivain qui nous fait un opéra de quat’sous au moindre pépiement de piaf parisien, et duquel on apprend surtout l’inimportant et même l’importun, élevés au rang du sacré. Pensez donc, au moment de partir, sa femme oublia son manteau ! Certes, il y avait à cela des circonstances : à l’heure de quitter Marseille, le Ville d’Oran ne partit point. S’en suit une série de micro-récits à sa main, qu’on aime tant ; un amoncellement d’infimes détails qui ne comptent que pour avoir été écrits toujours à mi-chemin entre dénégation, effronterie, faux flegme et même j’m’enfoutisme savamment travaillés, ce qui coupe les cheveux en quatre finalement et les chemins aussi.

         Si le petit récit des préliminaires au départ tient une place de choix dans les impressions de l’ensemble du voyage, c’est en raison de l’impressionnante insignifiance qui façonne ce regard et cette plume impressionnistes, peut-être même pointillistes, qui nous séduisent, y aurait-il, bien sûr, bien sûr, un clin d’œil liminaire à Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique, particulièrement déroutantes pour le lectorat, Roussel dont André Breton dira plus tard qu’il demeurera le pire contempteur, le pire négateur du voyage réel. Formulation* si on l’isolait du reste de son texte, qui pourrait à bien des égards convenir à notre écrivain ; mais Breton va contredire notre intuition en ajoutant : il faut que l’œuvre ne contienne rien de réel, aucune observation du monde ou des esprits. Cela pour Roussel exclusivement, car celui qui a toute notre attention – quels que soient ses textes, c’est une marque absolue – a le génie du détail qui navre, heureuse formule de Paul Fournel. Nous dirions bien du détail pauvre non au sens économique, ni esthétique, ni d’aucune autre manière que cette pauvreté qui noue ses relations verbales avec et dans la simplicité et la candeur de l’observation. Le même Fournel, Paul, en fait un romancier désencombré, la formule lui sied à merveille, y compris la suite : pas d’infrastructure, pas de superstructure, et un peu moins la fin de la phrase qui ne s’applique pas ici, sinon en sourdine comme toujours, rien que le couteau de cuisine, à vif, sur la plaie ordinaire.

         Je voudrais raconter mes impressions d’Afrique. C’est la première phrase de ce texte-récit-inventaire demeuré inachevé, longtemps archivé. Un ensemble d’une vingtaine de feuilles dactylographiées et quelques fragments manuscrits. Il a fallu retranscrire l’ensemble, insérer les notes en marge, envisager qu’assurément, le tout n’était pas fixé. Mais si l’on se souvient qu’à peu près à la même époque Henri Calet – il s’agit bien de lui, n’est-ce pas, tout le monde a deviné – rédigea L’Italie à la paresseuse** rien ne saurait plus nous étonner. Aussi, nous avons accordé d’emblée et inconditionnellement tous nos égards attentionnés à ce texte, lequel contient un dessin de sa main, remarquable à plus d’un titre : une rareté, un point de vue, stricto sensu, étonnant, et une netteté remarquable dans le trait. Nous y reviendrons, ou plutôt, disons-le de suite, le crobar – avec ou sans d – fait image et même métaphore pour l’écriture calettienne en général, pour ce texte en particulier : le plus haut, le plus beau, le plus simple, le plus inattendu, lointain ou rapproché point de vue du monde, n’est jamais qu’au bout de ses pieds.

A Sidi Madani, petit village algérien au sud d’Alger, Henri s’installe du côté du 14ème arrondissement devant un paysage dont il tenait à ne pas se laisser distraire. Et quelques lignes plus bas cet incroyable aveu, sans nuance : Quelques heures après, je me suis senti là comme chez moi, comme dans ma rue. Au lieu de la maison d’en face, j’avais la montagne. Autre manière de dire qu’il ne s’installe que dans ses impressions, mieux dans les mots qui installent ses impressions.

         Quand Henri Calet arrive en Algérie, il sort de ses bagages un livre sur Paris à terminer (Le Tout sur le tout), ses images, ses décors, ses lectures récentes, Fromentin, Ibn-Khaldûn, le Coran, Tite-Live, du moins c’est ce qu’il dit, car il n’en laisse aucune trace explicite. D’ailleurs, les cinq premières pages (sur un total de moins de vingt) sont consacrées à l’avant-voyage, l’avant-départ, l’avant­-arrivée, jusqu’à écrire environ à la troisième, Je n’avais plus grande envie d’aller en Afrique. Quel aveu ! suivi de remarques douces-amères mais plutôt amères, en débarquant à Alger : toute forme d’agitations, de fougues, d’éblouissements attendus, ramenés à la portion congrue : je n’ai pas d’impressions personnelles sur Alger, sinon que cette ville n’est pas blanche. Plus loin, avouer n’être pas parvenu à avoir, en Algérie, une impression personnelle bien à moi. Le mot – impression – revient souvent, on le voit, dans l’une de ses significations majeures mais décentrée : l’ensemble des effets que produisent sur nous des images, des sensations ; aussi ne sommes-nous pas étonnés des juxtapositions, listes, énumérations, inventaires, de fruits, couleurs, arbres, fleurs, dont les noms, les noms exotiques suffisent à eux seuls au dépaysement de Calet, notés après que l’ami Francis Ponge, compagnon et complice du même voyage, le devançait toujours, ou presque*** à ce jeu-là. Comment ne pas succomber, non point tant à la vue des lentisques, jujubiers, aloès et autres micocouliers qu’à leurs noms jolis qui suffisent pour toute « impression sensible » ce qui, une fois encore, nous convainc qu’entre les mots et les choses, Henri Calet, fixe les mots pour accéder aux choses.

         Deux passages au moins – qu'on va dire « du Kabyle » et « de la Chiffa » – sortent un peu Calet de cette apparente parce qu’avouée, difficulté d’écrire, de décrire, ce qui se présente à lui. A la traîne de Ponge, il se sent souvent empêché, comme en-deçà de ce qu’il voit, ce qui est bien un aveu de non-indifférence à ce qui l’entoure ; un peintre, celui qui dit avec des couleurs, serait bien moins impuissant que lui. Mais les lecteurs fidèles et obstinés de Calet savent que ses formules les plus ordinaires, les plus simples, que d’aucuns pourraient – mais de quelle autorité ? – juger « plates » ou insipides, sont au contraire celles où il dit le plus : nous allâmes visiter l’étable, où se tenaient plusieurs vaches et des enfants. Maîtrise absolue de la litote, la figure de style la mieux adaptée à l’anodin, au demi-ton, aux oreilles fines ; il n’est pas donné à tout le monde d’entendre les infra-sons de ce qui se joue là, loin, très loin des aigus, des stridents, des perçants, où comment dire avec une sobriété maximale qu’on a le cœur gros.

         Avec ces pages « rédigées », il y avait un ensemble de notes non insérées, non classées, flottantes, qui, dans leur indigence même, leur sobriété, font pâlir de jalousie – ou devraient le faire – tous les tâcherons de la justesse, de l’acuité et de l’exactitude. Juxtaposition de mots, sans ponctuation, la plupart du temps sans article, sans explication ni développement, faisant une liste de courses à la mémoire peut-être, ou à l’oubli qui sait ? Sous l’entrée Alger :  j’ai visité Alger auparavant – le jour et la nuit – deux ou trois fois rapidement /une grande ville/sous la pluie au soleil/je n’ai pas pénétré dans la Casbah (mais j’ai vu Pépé le Moko) /ruelle linge la porte (…) ; on ne peut bien sûr pas tout reproduire, de la même eau, émouvante. [Du voyage au Maroc qui fit suite, Calet ne rapporta aucun texte rédigé, sinon, à nouveau, un ensemble de notes d’observation, qu’on pourrait, certains l’ont fait, considérer comme participant de la « méthode » calettienne, déambulatoire et exploratoire. Ainsi sous l’entrée Rabat, (…) ville blanche, éblouissante mal aux yeux (…)  / 2 cigognes sur le minaret (…) /la barre, l’océan, les barcassiers (fourmis)/(…) ]

         Ils avaient raté le départ ensemble, ensemble fait le voyage, séjourné au même endroit – Sidi-Madani – étaient partis sans la moindre obligation comme le stipulait la lettre d’invitation du gouvernement général de l’Algérie (précisément, des Services des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire), sinon de tirer le bénéfice maximum de ce séjour, soit qu’ils l’utilisent à lier connaissance avec l’Algérie, soit qu’ils ne quittent point leur table de travail, soit enfin qu’ils souhaitent seulement prendre un agréable repos. Henri Calet et Francis Ponge. Avec eux acceptèrent, pour les plus connus, Michel Leiris, Louis Guilloux, Jean Tortel, en arrivée échelonnée, de sorte qu’ils ne se croisèrent pas forcément. Et ceux qui déclinèrent se nomment : Sartre, Beauvoir, Breton, Aron, entre autres. Ces absents-là ont eu bien tort. Nous manqueront à jamais leurs Impressions.

         De Sidi-Madani, Ponge, à l’instar de Calet qui resta calettien, demeura pongien. On lui doit un ensemble de remarques, très précieuses, datées et groupées, par lui-même, sous le titre My Creative method. Certains jours, il revenait deux fois à la tâche, variant les longueurs, les développements, s’avouant (comme Calet !) paresseux tandis qu’il s’escrimait à saisir ce qu’écrire, et singulièrement écrire des poèmes, signifiait pour lui, et comment s’y prendre. Aurait-on, en profit de son séjour, une illustration, un exemple au moins, une tentative de cet usage des mots si nouveau et fécond ? Prenons-nous en flagrant délit de création, décide-t-il le lundi 5 janvier 1948 se souvenant, d’un coup, où il est, et saisissant – enfin – les spectacles, la vue devant lui, dans une tentative besogneuse d’expression. De quelles couleurs sont les couleurs du Sahel ? Ce n’est pas tant comme il les voit – comme nous les voyons – qu’il s’agit de les dire ; mais comme elles se doivent, qu’il faut entendre comme un devoir, de convenir au plus juste, qui ne devient au plus près que pour s'être le mieux accordées à une satisfaction première, confirmée par l’étymologie et le dictionnaire. Ainsi, le Sahel en ses couleurs est d’un rose un peu sacripant. Ponge se livre alors à une éblouissante et rapide cabriole comme il en a le secret, convoquant l’Arioste et convaincu doublement par Sacripant et Rodomont qui d’Algérie fut le roi et dont le nom signifie Rouge-Montagne, que sacripant est le seul mot et le mot le plus juste pour dire, écrire ? la couleur de ce sable-là.  

Le même jour – et là, on frémit d’aise et de plaisir – un galet ramassé dans l’oued Chiffa, fera jouer en lui des ressorts inconnus, expression dont s’étonne qui se souvient que le galet est le morceau final du Parti pris des choses, édité en 1942, soit bien avant ce voyage. Si le premier, chronologiquement, laisse le poète dans une sorte d’insatisfaction (les défauts d’un style qui appuie trop sur les mots) tel un galet des débuts, l’algérien, celui qu’il tient véritablement en main, décliné en trois points de quelques mots seulement, celui-là est celui de la victoire. Il faut mettre en miroir ces deux textes que six années environ séparent.

On se prend à rêver de Calet et Ponge, dans la double unité de temps et de lieu et partiellement la troisième, l’écriture, que fut ce voyage en Algérie, devenue Afrique sous la plume du premier. Belle et réussie synecdoque sur laquelle personne ne s’attarde ; mais, le trope le plus abouti de ce déplacement des corps, reste l’involontaire schize que leur activité littéraire fit entre leurs deux esprits, séparés et comme disjoints par ce que les mots firent respectivement à leurs impressions. Jamais l’inverse.

 

* in Anthologie de l’humour noir. ** cf archives L’Italie d’Henri, 18 décembre 2019 *** il arrivait que Francis Ponge ne trouvait pas non plus. (ici, entre les deux écrivains, il s’agissait de trouver le mot juste pour dire la couleur de la Chiffa, un oued bruyant et serpentin. Finalement, limoneuse convint et convainquit.)

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