inactualités et acribies

Mélanges, miscellanées, miettes - XIII

14 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

J’aime beaucoup celle-là, dans une liste des raisons qui rendent impossible l’advenue d’un livre : « & ce Juan Opiedo, dont parle Borges, qui toute sa vie exerça la profession de cordonnier et qui sur chacune des semelles des chaussures qu’il rafistolait écrivait des vers de sa composition qui finissaient par disparaître peu à peu, usés par la marche sur les trottoirs de Buenos Aires. »

          mais moins que celle-ci : « & celui qui souhaitait qu’on l’oublie et fut comblé ».

(Philippe Claudel, in de quelques amoureux de livres que … etc. la suite du titre se répand sur toute la page ; éd. Finitude, 2015)

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Quand le mouton est tondu, il devient tout mou.

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L’écrevisse

(Apollinaire, Le Bestiaire ou cortège d’Orphée.)

Incertitude, ô mes délices

Vous et moi nous nous en allons

Comme s’en vont les écrevisses,

A reculons, à reculons.

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« Laver les mots dans la rivière d’eau douce » Éléonore – 7 ans. Sa petite sœur, Armance, 18 mois : "hop là !"

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Je lis, dans la presse locale qui, sur tous les sujets, a valeur d’observatoire du genre humain, la date et l’heure d’une rencontre à venir dans un bistrot de la ville, pour un Happyritif ! organisé par un groupe qui se dit Passeurs de bonheur au travail, lequel ne doute de rien en disant n’importe quoi – notez qu’il y a un lien. En attache avec un think-tank – ce qui me fait toujours penser à un char de combat avançant à gros sabots – disons un groupe de réflexion ( !) national privatisant Spinoza comme d’autres le font de Montaigne, leur raison d’être (on évitera le mésusage permanent du mot finalité n’est-ce pas ?) s’apparente à une mission mystico-économico-patronnesse, puisque, tenez-vous bien (dans le char qui avance à gros sabots) il s’agit de permettre le partage des expériences de chacun,  des bonnes pratiques, des moments de convivialité  (déjà, on doute de la créativité langagière dudit groupe). Bien sûr, il est porteur d’actions à l’échelle locale (les bras m’en tombent, de l’échelle), qui, sans surprise, seront de sensibilisations d’acteurs locaux, (la vie est vraiment un théâtre) qui vont ou voudront ou pourront, ou feront, ou aimeront, ou je-ne-sais-quoi qui rime en « on » amener une réflexion (en transport en commun ?) une prise de conscience (attention les doigts) et l’une de mes préférées : initier de petits gestes. Tout ça pour ça ? Qu’on se rassure, la suite de cette énumération charitable, moralisatrice et paternaliste vise par un altruisme miséricordieux et un tantinet prétentieux, un public moins averti. Ce groupe – aux sérieux et à la profondeur indéniablement volontaristes – se donne – ben voyons ! pour mission première de semer l’envie de ramener la joie de travailler. Ah ! tout va bien ! J’ai cru, un instant, que la dimension apostolique de ces braves gens était mue par une foi en l’homme et un engagement pour le salut des plus miséreux. Me voilà rassurée, il s’agit bien de sanctifier le travail seul à même de (nous) mettre en joie (pardon, Spinoza, ils ne savent pas ce qu’ils disent !).

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         Obcordé, par ce mot l’on désigne tout ce qui a forme de cœur renversé et rhagoïde de grain de raisin. Mais supposons, par une étonnante mutation (pléonasme), que les grappes de raisin portent dorénavant des grains obcordés, quel mot alors ? D’aucuns peut-être se disent que je suis incurablement atteinte de verbigération, n’empêche, j’aimerai bien qu’on me le dise.

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         Le tableau de Gustave Klimt, La Philosophie, fut détruit par les Nazis en 1945. Sans commentaire, sinon s’étonner qu’ils ne le fissent pas plus tôt.

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Vitement, fait partie de ces mots auxquels il faut rendre un usage courant, retrouvé chez Champfleury, dès la 1ère phrase des Confessions de Sylvius, 1857 : « réponds-moi vitement ».

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         Courir comme un dératé. L’expression n’est point lyrique et son explication non plus, installée sur une croyance ancienne, comme souvent, selon laquelle c’est à la rate qu’il faut s’en prendre si l’on souffre de points de côté, en particulier en courant. Encore au XVIème siècle, on pratiquait l’ablation de la rate sur les chiens aux fins d’améliorer leur performance – bien sûr ils en mourraient plus vite qu’ils n’en couraient – de là à penser qu’un homme sans rate court plus vite qu’un autre, on s’empressa d’y croire

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Le nom de la clématite dément pourtant toute matité clémente.

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         Quand on parle de plantes ou d’espèces endémiques, il semble qu’on veuille dire qu’elles n’existent nulle autre part ailleurs sur notre planète qu’à l’endroit où, précisément, on les connaît. Ainsi le séneçon blanchâtre, sur les falaises du Bessin et du Pays de Caux ou le koala en Australie. Endémique, le mot porte en lui le double caractère de la restriction géographique et de la rareté. Au point, d’ailleurs, que non protégée, l’espèce finit par disparaître, tel le Dodo de l’île Maurice. Qu’on m’explique alors par quelle sorcellerie ignorante, nous entendons ou lisons dorénavant que telle difficulté, telle évolution de société, telle perte de moralité ou déclin de vertus sont devenus des problèmes ou des questions endémiques (pour dire qu’ils se répandent) … Prêtez l’oreille aux barbarismes sémantiques dont l’époque se repaît bé(a)tement, se pensant savante. En revanche, si vous tenez à vos nuits de sommeil apaisé, n’en faites rien !

         J’en profite pour dire que du côté de Tracy-sur-mer, de petites sources jaillissent de la falaise. Rien à voir, mais c’est si joli !

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Il ne suffit parfois que de quatre lettres et un chiasme pour faire un monde :

ados/soda

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Pourquoi il ne faut pas écrire paraphe avec un f (parafe) : pour ne pas le confondre à une longueur près de jambe pendante avec la carafe.

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Ah ! j’aime beaucoup (aussi) celle-là : Ils ne se rendent pas compte de l’inconscience (qu’il y a à …), euh, ben oui, forcément !

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         Au livre 3 des Deipnosophistes – l’ensemble est un petit bijou dont je ne me lasse pas – Athénée de Naucratis (IIIème siècle) raconte que les huîtres nées en mer sont d’autant plus excellentes que, dans le voisinage, il y a un étang ou une rivière, c’est-à-dire de l’eau douce dont la délicatesse passe dans leur goût. Celui-ci devient acrimonieux si les huîtres sont nées sur les rivages ou les pierres. Mais rien ne vaut celles du printemps qui s’achève i.e de l’été débutant : elles ont été abreuvées d’eau muriatique approuvée par notre estomac. Il ne reste plus qu’à les faire bouillir seules ou avec du poisson. Ajouter de la mauve ou de la patience (Athénée nomme la plante tandis qu’en français, nous pensons à la vertu) et voici un mets de choix.

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         Preuve de sa pérennité dans le cœur et l’âme des hommes, la mélancolie, le mot, a une existence attestée et à peine altérée depuis deux millénaires et demi.

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Le long du mail, les belles marchaient avec langueur. Parfois, riant à gorge déployées, elles montraient l’émail de leurs dents superbes ce qui attiraient – mais peut-être le voulaient-elles – l’attention des joueurs de mail, un jeu d’adresse avec maillet à manche flexible.

(toujours dire et écrire courriel, lettrielle, ou courrier électronique, merci)

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Ne supra crepidam sutor iudicaret : un cordonnier ne devrait pas donner son avis plus haut que sa chaussure.

[Il y a de nos jours, comme qui dirait, une foultitude de cordonniers qui se mêlent (semelles, merci qui ?) de ce qu’ils ignorent, comme s’ils le savaient.]

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