inactualités et acribies

à la recherche de mots perdus - 6

12 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

       

                                       … ou comment, d’un bord à l’autre de l’abyme, je me cramponne aux désuétudes ; l’abîme, dorénavant abime, recommandé par une réforme trentenaire sans effet sur lui, car si tout le monde sait que le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme, tout le monde ou presque ignore encore qu’il s’y est noyé. Son chapeau perdu, abime a dorénavant la peau lisse au-dessus du crâne, lequel crâne ayant droit, en revanche, de garder son couvre-chef, allez savoir ! L’ordinateur, pourtant toujours prompt à signaler fautif le mot rare, soutenu ou soigné, refuse abime sans son chapiteau et sans rire, parce qu’il y en a qui ne rient jamais. Rabelais les nomme des agelastes, mot que l'on dit réservé au langage littéraire, encore un. Pourtant, agelaste (agélaste aussi, parfois, accent aigu et effilé) n’apparaît dans aucune des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française – je lance un appel officiel – à moins que je n’aie su chercher, qui passe de âge (encore un bonnet pointu) à agence … Évidemment et en toute logique, le Dictionnaire vivant de la langue française, ne connaît pas non plus agelaste, ce n’est pas drôle !

         En fabriquant agelaste – un préfixe et une racine grecs –Rabelais pindarise : verbe intransitif dont le sens premier est tautologique : imiter Pindare, mais signifie aussi, inventer des mots nouveaux. Et c’est exactement là qu’il faut s’accrocher aux parois de l’abîme, et même de l’abyme, car la trouvaille d’un faiseur de néologismes, un pindariseur, n’a pas pour vocation à être oubliée. Or, pindariseur et pindariser —qui s’auto-désignent – mise en abyme – ont totalement disparu de la surface du monde lexicographique, engloutis et recouverts par d’autres pindarismes sans grâce, ce dernier mot juste pour avoir un chapeau. On sait que Pierre de Bourdeilles(s), mieux connu sous le nom de Brantôme le reprend dans les Vies des hommes illustres etc. Mais il y a mieux. Dans la Vie des Dames illustres j’ai afflanqué le magnifique marrison(s) pour dire les chagrins d’Anne de Bretagne. Marrison n’est pas un pindarisme, mais un autre mot (féminin) disparu, perdu, abîmé par les avaries et dommages divers des emplois, fréquentations, maniements et usufruits de la langue. Monsieur Littré en majesté le dit tout à fait hors d’usage, tandis que l’Académie, là encore, l’ignore depuis 1694 jusqu’à ce jour.

Toute mise en abyme échoue avec bonheur en s’avalant soi-même ou ce qui lui ressemble, dans une sorte de porosité homéomérique où tout recommence en d’infinis vertiges. La Vie des Dames illustres, et particulièrement celle d’Anne de Bretagne, fut reprise pour servir de cadre à une nouvelle inachevée et longtemps restée partiellement inédite,  par … Pétrus Borel : Mab-Ivin de Roscof (sic) dans laquelle un lecteur tendancieux, partisan et partial ne peut pas ne pas remarquer – bien que cela soit dit furtivement -  que le protagoniste sera trahi par ses … souliers ;  un peu plus loin Pétrus Borel cite, cette fois formellement, un passage du De Oratore de Cicéron pour comparer les souliers de Sicyone à ceux de Mab-Ivin, sans élégance. L’histoire des histoires et les textes dans les textes – l’abyme, l’abîme ou l’abime – dessinent des lignes spiralées qui, à l’inverse de l’attraction terrestre, nous aspirent puissamment vers le haut.

Retombons à notre agelaste, un mot très sérieux à destination des rassis et desséchés, qu’on va peut-être dérider en leur apprenant qu’il désigne aussi une Pintade (agelastes niger) précisément celle – non européenne – dont le dessus de la tête est entièrement nu, seul rapport trouvé avec l’abime dorénavant à découvert. De caractère insaisissable, elle a l’horrible défaut de se nourrir de petits batraciens, ce qui est, ni plus ni moins, gros ou petits, un cannibalisme insurmontable pour tous les brissettiens passés, présents et à venir qui s’y reconnaîtront. Les autres n’ont d’autre choix que de leur faire confiance.

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