inactualités et acribies

Le nom des rues.

29 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

     

           Une qui jouxte celle où je demeure – la croisant à angle droit – porte un nom inconnu et curieux. L’indication entre parenthèses de deux dates rapidement comprises comme enserrant l’espace d’une vie, ne nous en dit pas plus, sinon que l’individu vécut 4 mois et 64 années, dont la première franchit de peu la moitié du 18ème siècle. Un étrange patronyme en deux parties, suffisamment long pour que le prénom – double lui aussi, nous l’apprendrons – ne puisse loger sur la plaque émaillée, rongée par les pluies, de petit gabarit et certainement fort ancienne qui indique, pourvu qu’on lève le nez, son existence désormais posthume d’homme politique français.

         Il fallait quand même y aller voir. Homme politique français, est-ce un rang, une qualité, une condition qui suffisent à vous assurer une postérité odonymique (on accepte aussi hodonymique), une fois évincé de la célébrité historique, relative, de la mémoire collective, relative, de la considération des riverains, frisant le néant, survivant miraculé mais pas indemne, d’un oubli aussi colossal qu’injuste, mais évitant qu’une voie, une ruelle n’ait été nommée seulement en raison de son aspect, l’odonymie tautologique étant l’écriture sur plaque la mieux partagée de nos cités : il y a, à Caen, une Rue Froide – on s’y gèle en effet, jamais le soleil n’y entre ; partout ailleurs, des rues grandes nommées Grand-Rue ; une Rue Française à Paris. Aussi, des Rues des Fleurs, des Oiseaux, des Platanes pour border des maisons toutes semblables où il serait paradoxal de rechercher l’originalité par le nom. Pléonastiquement justifiée, la Place de la Sorbonne est à sa place, tandis que d’historiques remparts ne survivent parfois que dans le seul nom de leur rue. Pour l’histoire justement, les héros, les batailles, les dates, les victoires l’emportent haut et fort, sans oublier les arts et métiers, artistes et artisans ; les voyers, grands ou petits selon l’époque où ils sévissent, faisant preuve d’une imagination négligente : à ce propos, pourquoi donc a-t-on nommé tant de rues, Rue du Faisan ? je suis, probablement, un peu trop prompte à la plaisanterie …

         Dans ce foisonnement parfois drolatique – Rue du Chat-qui-Pêche, du Vide-Gousset ou de la Petite Truanderie, toutes sises en la Capitale – il y a le long cortège des hommes politiques français, inconnus de tous et occupant enfin ! la situation élevée qu’ils n’eurent pas de leur vivant. Notre homme, Louis-Alexandre, – un prénom double qui a de l’écho – est de ceux-là, écrasé par de Gaulle, Jean Moulin ou Jean Jaurès, plus jeunes et en meilleure gloire posthume. Dans la liste bien plus courte des noms et/ou prénoms féminins prêtés à des rues, Jeanne d’Arc est, peut-être, la championne toutes catégories, avec Marie Curie probablement, je parle d’intuition, sans oublier Notre-Dame – qu’on veuille bien me le pardonner dirait Brassens. Notre-Dame pour odonyme, un choix mou, paresseux, clampin et cossard, toujours redevable à la présence d’un édifice religieux ainsi baptisé. Idem pour les rues et places de l’Église avoisinant si souvent la rue ou la place du Marché, certains mauvais esprits (vous avez dit esprit ?) diront que, depuis Jésus chassant dans la colère les marchands du temple ou les chalands du sanctuaire, c’est-à-dire depuis le début, de l’Église au Marché et inversement, il n’y a qu’un pas.

         Je ne sais ce qu’il faut penser du petit voyer qui, un jour de grande fatigue, exigea que l’on inscrivît le patronyme de Louis-Alexandre à l’entrée d’une rue de ma ville de province, plutôt un peu longue, assez étroite pour les semi-camions ou les voitures obèses du siècle, qui monte très légèrement et déclive de même, au bord de laquelle une poignée de grandes maisons blondes, leurs porches et la cime des arbres de leur parc seuls visibles, s’enracinaient peu ou prou à l’époque large de la naissance de notre mystérieux homme politique français. Chaque fois que je l’emprunte, je souris in petto, me promettant de lui rendre une justice, un petit triomphe, à défaut une courte victoire sur l’oubli, de revernir un peu ses lauriers depuis longtemps et bien fanés. Cette heure est venue, et comme on le voit, elle est brève et raccourcie, c’est une heure d’hiver, que j’accommode à la sauce liponymique imparfaite, m’imposant sans la moindre obligation, la règle oulipienne bien connue : écrire quelques lignes à propos, sans employer le ou les mots directement reliés à cet « à propos » – en l’espèce ici le nom de famille de Louis-Alexandre, homme politique français du 18ème siècle.

         Savoir que s’il naquit dans le département, ce ne fut pas dans la ville préfectorale où son nom pendouille désormais en haut d’un mur ; qu’il fut médecin, c’est-à-dire notable, avant d’embrasser la carrière politique, selon l’expression-cliché un peu cloche,  et monter les marches de la Mairie de ladite ville, non pour y convoler mais pour tester le fauteuil de maire, pendant 21 mois, et passer à celui de député, le tout dans les redoutables années 90-91 du siècle, moins redoutables cependant que les 92-93 où il obtint divers succès électoraux – ne faisons pas dans le détail, cela n’intéresse personne – et se fait remarquer par sa discrétion. Ce qui ne plut pas particulièrement à Marat. Mais Marat … Chaque année ou presque il est chargé de mission ici, ou de bonne fortune politicienne ailleurs. Ses options politiques sont fluctuantes : il peut, tour à tour, refuser les emplois publics aux parents d’émigrés et vouloir aliéner/réquisitionner/ les jardins des presbytères, ce qui paraît sans rapport, justement. C’est pourquoi, par euphémisme courtois, je m’en tiens au flottement de ses comportements marqués de convictions et engagements royalistes, même s’il éreinta les Bourbons lors d’un discours au Sénat ; mais nous sommes alors en 1804, et ce n’est pas un cours d’histoire. On sait qu’en 1812, il redoubla de cajoleries et autres mamours politiciens auprès de Napoléon qui en avait grand besoin, mais vota, deux ans plus tard, sa déchéance pour applaudir son retour d’Elbe l’année suivante. Celui de Louis XVIII lui donne une nouvelle occasion de changer de doublure – autre manière de dire retourner sa veste – et assurer pendant des années des réélections en son département de naissance.

         Peu lui chaut de flétrir ce qu’il a adoré – les Cent Jours – pourvu qu’il salue le nouveau monarque, un Bourbon, maison royale qu’il a tour à tour servie et haïe, dans le ménagement cependant, car toutes ses volte-face et autres cabrioles firent de lui, assurément, un homme politique français. On ne nous dit rien des circonstances de sa mort, nous en présumons qu’elle ne fut ni violente ni spectaculaire, dommage ! c’eût été la seule véritable péripétie à mettre à son actif, quelque chose me dit que ce terme, actif, ne convient pas. Deux mots encore, ou un peu plus. Son nom de famille, inscrit sur la plaque de rue – quoiqu’il en soit, un mode de désignation plus joli quand même que les numéros étatsuniens – n’est pas sans commentaire possible. Formé de deux morceaux dont le premier n’a que quatre lettres et ressemble à un bout de jardin, – c’est une devinette inutile, je sais – ou si l’on substitue son d final le remplaçant par un s, il devient un animal de basse-cour ; mais, qu’on le laisse ou qu’on le supprime, il devient une grève, c’est-à-dire un tas de graviers. Pour le second morceau de son nom, les deux reliés par un tiret comme il se doit, il n’y a rien à dire. Sa qualité, in aeternum, d’homme politique français, qui lui vaut une reconnaissance de 450 x 250 mm, écriture avec listel, d’une valeur actuelle – mais Dieu qu’elle est vieille ! – d’environ 90 €, inaccessible à mains nues aux vauriens et vauriennes qui tenteraient d’en faire un trophée, est à l'image de sa carrière et de celle de la plupart des hommes politiques  français ou non, sans odeur et sans saveur, sinon du recuit, du cramé, du macéré dans les divers bouillons et bouillies de leurs époques respectives. A ce titre, et selon ces critères, je propose de remplacer régulièrement les noms oubliés et incertains des inconnus de la politique passée, faire une tournante en quelque sorte, histoire de sortir un peu les petits nouveaux, on n’y verra goutte : ils sont, les uns et les autres, faits du même bois, et il n’y a pas de raison que certains hommes politiques français inconnus et sans gloire, y compris sans honneur, prennent trop longtemps la place d’autres, tout aussi méritants dans leurs qualités opaques ou leurs défauts trop visibles. Si cette proposition ne convient pas, il suffirait alors de rectifier la plaque déjà existante – économie pour la municipalité, i.e pour les citoyens – en ajoutant, symbole (de l’homme politique français).

 

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