inactualités et acribies

Que répondriez-vous si l’on vous demandait :

10 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Faut-il préférer la révolte à la résignation ? 

 

A première vue, il y a antinomie : soit l’on choisit la révolte et l’on combat ce que l’on réprouve, soit l’on choisit la résignation et l’on choisit de subir ce que pourtant l’on réprouve, car on ne se « résigne » pas à ce que l’on accepte ou avec quoi l’on s’accorde. Révolte et/ou résignation seraient deux « réponses » ou choix possibles mais contraires à une situation toujours jugée insatisfaisante. Et si la première paraît logique a priori, en revanche, la seconde se présente comme un paradoxe. Poser et supposer la révolte préférable c’est la qualifier favorablement, et discréditer la résignation rapportée à la passivité, la paresse, le manque de courage, le refus de l’engagement et autres primes à l’égoïsme comme autant de lâchetés.

Si se résigner signifie accepter de mauvaise grâce ou contre son gré, une situation avec laquelle on est en désaccord, on sait donc forcément à quoi l’on se résigne, on en fait choix contre une autre possibilité à laquelle on a renoncé. Celui qui se résigne est censé savoir ce qu’il sacrifie et ce qu’il accepte. C’est pourquoi sa situation est paradoxale qui consiste à refuser de… refuser. Qui se soumettrait à des règles auxquelles il s’oppose ou des lois qui ne garantissent ni protection, ni sécurité, ni intérêts communs — il faut poser dans le principe même de cette réflexion que les enjeux ne peuvent être individuels, ce serait contraire à tout effort dialectique — manquerait du jugement le plus élémentaire en se maintenant sciemment dans la soumission, la dépendance voire l’esclavage et passerait pour avoir méconnu maturité et analyse. Qui se révolte, en revanche, ferait preuve de jugement et de réflexion et gagnerait en indépendance et autonomie. Pourtant, chacun aurait fait la preuve d’une certaine prise de conscience qui l’aurait amené à une conclusion et une attitude différentes, pour lesquelles le choix de la résignation préférentiellement à celui de la révolte est fréquemment rapporté à ce que La Boétie appelle servitude volontaire, ce qui est un peu court s’il ne s’agit que de mettre une étiquette devant un fait ; l’expression de La Boétie mérite bien mieux, mais il est admis dorénavant que les titres sont suffisants pour toute lecture d’une œuvre, notamment philosophique.

Demandons-nous de quels « avantages » la révolte nous priverait, pour lui préférer la résignation qui, ne pouvant s’ignorer elle-même, doit nécessairement savoir désigner les bénéfices qu’elle induit. Il faudra montrer en acceptant un présent même insatisfaisant plutôt qu’un futur incertain, qu'il y aurait une « valeur ajoutée » de l’ordre établi sur le désordre, du connu sur l’inconnu. C’est l’argument de Pascal : il vaut mieux s’en tenir à ce que l’on sait qu’il serait illogique de sacrifier à ce que l’on ignore ; les lois émanent de principes et de fondements trop lointains pour être repris ; quelles qu’elles soient, et quoi qu’elles disent, elles sont respectables parce qu’elles sont respectées, c’est le fondement mystique de (leur) autorité — et non parce qu’elles sont les lois, qui est un contre-sens de lecture fréquent (cf Pensées – 228 [343]). Il ajoute, bien sûr, à la condition qu’elles ne contreviennent pas à la paix civile qui est le plus grand des biens. A cette aune et dans le respect de l’esprit athénien du Vème siècle avant J.-C., on peut aussi comprendre l’assertion socratique : plutôt l’injustice que le désordre et la résignation considérée comme une « sagesse » populaire, une manière de ne pas engager le pays, la cité ou le groupe, dans le chaos.

Ce point de vue réaliste est mis en avant plus souvent qu’on ne croit. Au nom de la sauvegarde ou du salut du peuple, de la communauté, de la société, voire de l’État, la résignation devient d’autant plus « acceptable » que les périls à venir seraient certains. Un gouvernant érigerait-il des lois et des règlements impérieux s’il pouvait faire autrement ? Sur un motif aussi étonnant que faible tant sur le plan éthique que politique, la légitimité du premier tyranneau venu est établie : il a persuadé le peuple qu’il est de son intérêt de se résigner … à la manière forte ! Et puisque les hommes sont naturellement envieux et cruels, seule l’autorité d’un Léviathan peut remédier à une guerre civile et totale annoncée. C’est bien la position défendue par Hobbes pour qui la révolte signerait la disparition du genre humain engagé inexorablement dans des luttes infinies. Le souverain – le gouvernant – hobbien « invite » donc les citoyens à se résigner : la liberté dangereuse ou la sécurité, tel serait l’enjeu. La première accompagne la révolte, la seconde se gagne par la résignation. Sans aucun doute il y a ici confusion entre résignation et soumission, et Hobbes n’évite pas la difficulté qu’il traite en termes de préférence, de comparaison, d’avantages et d’inconvénients dans lesquels la révolte est porteuse de plus de contradictions et de difficultés que la résignation : les hommes préféreront toujours, dit-il, la sécurité de leurs biens et de leur personne, à une liberté d’autant plus improbable en ses effets qu’elle va, fatalement, se mesurer à la loi du plus fort. Autrement dit, se résigner, se ramènerait tout simplement au désir bien « normal » de se garder en vie ou garder des conditions de vie acceptables car exemptes de risques et de dangers. Le souverain hobbien en cela – et seulement en cela – ressemble au prince machiavélien qui cherche à instaurer un pouvoir dont les « avantages » l’emportent sur les inconvénients pour le peuple, ce qui se ramène toujours à la sécurité des biens, des personnes, la prospérité des mêmes. Les moyens sont, si l’on peut dire, adaptables à chaque cas de figure, mais la règle consiste à rendre la résignation plus favorable que la révolte. Dans le calcul des risques – expression anachronique ici mais acceptable – le peuple va acquiescer à qui met tout en œuvre pour garantir la stabilité, id est la sécurité, nonobstant des pratiques cruelles et/ou injustes.

Faut-il considérer que le choix de la révolte est définitivement discrédité, si la résignation reste le moyen le plus sûr, à défaut d’être le meilleur, pour rendre supportable la vie en société ? Ce serait croire que l’on sait et peut toujours distinguer à temps le pouvoir de l’abus de pouvoir – tandis que ce dernier n’est souvent repérable qu’une fois déjà là — et que celui ou ceux qui font les lois pour tous sont toujours à l’abri de commettre l’injustice. En effet, s’il s’agissait seulement de maintenir un ordre social satisfaisant, sur le principe « sage » qu’on ne lâche pas la proie pour l’ombre, on pourrait admettre qu’il vaut mieux pour les hommes, les citoyens, les peuples, se résigner plutôt que se révolter. Mais l’ordre social est-il juste parce qu’il est l’ordre ? De quoi la paix civile peut-elle être le signe et est-ce dans le silence d’un peuple qu’on juge qu’il n’est pas soumis mais résigné « de bon gré », et non résigné « de force », ou « de fait » ? L’option de la révolte, ou du refus plutôt que l’acceptation ou résignation, prend toujours racine dans la conscience qu’il n’y a pas de résignation volontaire mais rendue nécessaire par la force du tyran. La servitude dont La Boétie nous dit qu’elle est de notre fait, est installée par un système qu’il est quasi impossible de renverser. D’ailleurs La Boétie appelle à la désobéissance et à la résistance, bien plus qu’à la révolte. Certes, nous sommes responsables de nourrir le potentat, mais la résignation n’est pas une fatalité parce que le tyran n’a de forces que celles qu’on lui donne. De toute exploitation et de toute injustice, les hommes ont le pouvoir de s’extraire y compris en prenant les moyens dont le tyran, le pouvoir, le souverain, se sert, révoltes et révolutions se font dans la violence. Reste à savoir si l’on accepte – sur quels fondements et jusqu’où — d’en user pour mettre fin à celles des gouvernants. La réponse marxienne est évidemment oui, ce qui signifie que certaines violences et usages de la force sont « meilleures » ou « préférables » à d’autres, celles des peuples à celles des pouvoirs, qui rendent la révolte « préférable » à la résignation, de facto, comme signe de la prise de conscience du caractère toujours injuste entre le/tout pouvoir comme maître et les peuples comme objets des intérêts, voire des caprices, des désirs, de celui-là. Préférer la révolte à la résignation c’est décider avec Rousseau que nul n’a d’autorité naturelle sur ses semblables donc que la seule autorité légitime possible doit reposer sur un contrat, un accord de tous avec tous, sans qu’aucun, ni individu ni groupe, n’ait avantage ou privilège sur d’autres. Mais puisqu’aucune société civile n’est à l’abri des abus ou des déviances du contrat originaire entre les gouvernants et les gouvernés, il n’est pas raisonnable de présupposer que tout pouvoir va bénéficier de la résignation du peuple de manière préférentielle.

Que la révolte soit préférable à la résignation, cette variation du fatalisme, ne veut pas dire qu’elle est le seul choix possible, ni qu’elle signifie nécessairement sédition, les situations réelles sont bien trop complexes pour être ramenées à des formules simples. Cependant, les principes doivent être établis à titre d’immarcescibles prolégomènes. Voilà ce que je dirais avant tout.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article