inactualités et acribies

L’infinité du plaisir infini des mots.

15 Mars 2022 , Rédigé par pascale

 

L’inactualité est de tous les instants, c’est infiniment moins fatiguant que de courir derrière les nouveautés : on ne peut s’y maintenir, elles changent tout le temps …  Voilà bien le meilleur argument jamais entendu — selon ceux qui s’y tiennent au risque de la contradiction — pour ne pas lire le journal qui ne dit jamais la même chose ! Cette admirable naïveté fait édredon à la paresseuse indifférence des nigauds qui se prennent pour des sages au milieu de leur propre bêtise. L’inactualité ne peut être une posture, elle doit être, en revanche, une position qu’il faut tenir avec la détermination d’un escadron, mot qui relève de l’équerre et du carré mais dont on peut ignorer que l’unité plus petite se nomme le peloton. Nous n’étirerons pas plus qu’il ne faut ces mots dévolus au vocabulaire militaire, les reproches pleuvent suffisamment sur qui osent le maintien de l’ordre de la grammaire, de l’étymologie, la syntaxe, la morphologie, les accords — leurs règles et leurs exceptions remarquables — l’orthographe, la sémantique, écrins indispensables aux créations et autres engendrements littéraires de génie par maîtrise de l’incartade, goût de l’escapade, de l’échappée, des cabrioles, extravagances et autres inconduites linguistiques, sans le moindre rapport avec l’abandon, mais qui ont tout à voir avec les polissonneries verbales et les embardées salutaires des grandes œuvres et belles.

En raison de ces armatures — mot que l’on doit cette fois à l’écriture de la musique — qui oserait dire que Schumann, pour avoir composé selon les règles du solfège et de l’harmonie, a écrit platement, tandis que l’on entend tant de tapages inarticulés et insoutenables que l’on doit à l’ignorance et à l’analphabétisme musical régnant en maître ? En raison de ces armatures, soutiens, charpentes, structures et autres bâtis, les plus audacieuses architectures, formes et lignes, ont pris le risque du risque, les cintres se courbent, les courbes s’affrontent, les simbleaux s’aventurent, les exceptions aussi et les aventures compromettent l’identique, le commun, l’uniforme, l’inégal se hisse à l’inégalé. La justesse de l’ajustée trouvaille s’impose mieux encore que la répétition du conforme, que la réplétion du correct ou le dogme de l’étiquette. Mais pourquoi ne le comprend-on pas, sinon parce que les arrangements ordinaires servent d’ais, d’excuses, d’alibis à nos faillites ; ou que suffit le petit poids des mots simplets échappés des réserves de plus en plus étroites du vocabulaire disponible ; ou qu’on reçoit avec des complaisances et amabilités grossières ceux que l’on connaît ou croit connaître,  sans n’accepter jamais de se laisser prendre, surprendre, saisir, pincer, dépeigner, secouer ou vaincre par une vieillerie, une curiosité, une innovation, une témérité, une de ces hardiesses que la maîtrise exercée des règles nous rend fascinantes et belles.

Me croira-t-on si je dis — mais je le dis — qu’un mot inconnu de moi me fit l’ensemble de ces effets et poser ces lignes. Une fois reçue l’intuition qui préside à l’expression mais ne la déroule, je me sens dans cette exaltante demi-mesure qui, en musique, suspend la respiration d’une ligne mélodique pourtant à venir, ou en broderie invente le motif dès le premier point. Mais croira-t-on — bis repetita — que ce fil filigrané se faufila et se cousit de deux mots pour un seul objet, tant les uns allument des flammèches dedans ma tête et l’autre les éteint. Ici, la langue fait merveille quand elle dit griche-dents, là où des pratiques grégaires creusent des citrouilles pour y mettre un lampion.

Griche-dents m’éjouit pleinement.

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