inactualités et acribies

Broquille du lundi

30 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

En cet avant-dernier matin de Mai, il y a dans mon panier, Spinoza ;  le jasmin fidèle ; quelque mot perdu retrouvé ; une fâcherie comme je les aime ; des conjugaisons impossibles, curieuses et éteintes ; un nouvel exercice de style tout en monosyllabes ; un autre exclusivement en mots composés ; un autre encore tout d’ambivalence lexicale ; que je suis bibliophage plus que bibliophile, sinon par exceptions plurielles ; pourquoi j’aime la peinture métaphysique de Chirico, je ne suis pas la seule, mais nous ne sommes pas si nombreux ; qu’il existe un verbe inconnu pour parler de la pousse des premières plumes des oiseaux, on dit qu’elles druisent, aussi légères que flioques ou que fouailles qui volent au vent, telles des petites et brisées branches, que branchettes ne dit pas si bien, parce que tombées dans les étrequillons, les herbes sèches du champ d’à côté, tombées et non étreulées, ni même étrallées, qui n’appartiennent qu’à la chute dont on se gausse, celle d’un horsain, par exemple, alors qu’un oiseau aux plumes tant hérissées qu’il en paraît ou malade ou triste est hubi, adjectif qui lui est exclusivement réservé ; il reste encore de la place dans ma cloyère ce matin, partie de rien, un mot, suivi de deux, sans intention, qui en appellent et attirent d’autres et se déroulent et s’étendent et se déploient, et  contredisent mon envie de battre le Job après l’essentiel : saluer le jasmin au parfum croulé jusques à terre. 

Toujours en Juin, même s’il éclot parfois en Mai, il piquette des saccages de pointes blanches pour persévérer dans son être aurait dit Spinoza si seulement il l’avait vu et senti comme moi, et scruté dans le silence mystique de sa substance, dont j’ai du mal à penser, parce que j’aimerais tant croire le contraire, qu’elle n’est pas cause de soi mais en soi et conçu par soi – et un peu par moi, faisant pleuvoir chaque jour sans pluie, les quelques atomes d’eau dont il a besoin pour exister et poudroyer des arcs-en-ciel au creux de chaque feuille. Il est attesté que Spinoza ne connaît pas mon jasmin, ni le jasmin en général, peut-être – il vivait pourtant dans un pays tout de fleurs vêtu – mais on sait, de source sûre que le cachet de cire par lequel il fermait ses lettres de correspondance privée, représentait une rose. Cinq pétales, deux feuilles et épines, plusieurs et longues. C'était fort commun nous dit-on* et dans une intention très précise : écrire, ou même parler, sub rosa, suppose et impose le secret et signifie donc, sans divulgation**. Quant à caute, dans la partie basse du cachet, les latinistes soufflent aux autres qu’il signifie avec prudence. On se demande cependant si, par ces cinq lettres – tiens ? comme les cinq pétales de la rose qui scelle en cire pour faire cachette – Spinoza dit qu’il écrit prudemment ou qu’il veut être lu prudemment ou qu’il faut agir prudemment. Quel verbe sous-entendu – pratique latine courante – supporte la meilleure décision herméneutique, la plus spinoziste ? Sans oublier que la brachylogie – déjà au temps de Spinoza – exige brièveté et même un certain mystère, une ambiguïté, parfois une énigme. Si le latin est ici impeccable – caute / avec prudence, on ne peut pas faire moins – le français ressent quelque chose dans l’inachevé, probablement volontaire. Cinq lettres qui se lisent et s’entendent dans ce qu’elles ne disent pas plutôt que dans ce qu’on croit y lire, qu’on prendrait bien – par paresse et passivité de lecteur moderne – pour une phrase à elles seules, une formation syntagmatique parfaite en son économie maximale, ce qu’on appelle aussi un lexème.  Las ! c’est peut-être le contraire – si l’on peut toutefois le dire ainsi, il n’y a pas de contraire à un syntagme, ni à un lexème, autre qu’une absence de syntagme ou de lexème : de la prudence à la discrétion l'obligation s'impose entre lecteurs avertis, surtout si l’on est correspondant de Spinoza – dont l’écriture est toute spinosa, épineuse – n’en déplaise à ceux qui prétendent le contraire. La rose de cire est à elle-même sa propre signification ; ses épines, plus nombreuses ici que ses pétales, invitent à la première prudence, qui ne serait pas de censure philosophique – encore que Spinoza fût banni de sa communauté, on le sait – mais de difficulté heuristique. Il y a bien de quoi s’égratigner aux piquants mais se piquer aussi aux beautés des raisonnements du philosophe.

Cet avant-dernier matin de Mai, je me voyais vrédot – bouchon tombé dans le fond d’un tonneau – buette-si-bouit – propre à rien, tout au plus à regarder l’eau bouillir – je me retrouve en bas de page avec deux envies furieuses et parfaitement compatibles : retourner lire mon jasmin en respirant Spinoza.

 

* Jean-Claude Milner in Le sage trompeur – Verdier – 2013. ** employé encore – ou il y a peu – par les services secrets anglais, me dit-on, mais chut !

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