inactualités et acribies

L’illusion d’être soi ou le bonheur mal-heureux.

24 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 « Pourquoi le sujet s’aliène-t-il d’autant plus qu’il s’affirme plus comme moi ? »Lacan, in Les écrits techniques de Freud. (février 1954) 

 

Selon l’opinion commune qui aime relayer péremptoirement des généralités qu’elle prend pour des vérités attestées, il serait important de bien se connaître, de savoir ce que l’on veut, en d’autres termes d’avoir conscience de ce que l’on est. Gages d’équilibre, de plénitude, de vie heureuse et harmonieuse, ces formulations comme autant de vœux pieux font les choux gras des conseillers en tout genre, guides de vie et de carrières, qui opèrent le raccourci affligeant suivant : la conscience de ce que l’on est, le trop fameux « être soi-même » rendrait heureux, et supposant que la connaissance de soi est une hypothèse plausible et bien que l’expression ne soit jamais employée,  estiment pouvoir mener à l’autonomie du moi dans le même temps qu’au bonheur. C’est, évidemment, une erreur  grossière puisque la conscience de soi ne prend aucune option sur ce qu’elle pourrait découvrir et  la logique qui l’unirait au bonheur n’est ni garantie, ni établie, ni fondée, nous sommes aussi le « siège des illusions »  et « le lieu de nos passions », autrement dit, le centre et le périmètre de notre propre méconnaissance. A l’inverse et avant d’établir tout lien ou toute forme de nécessité entre conscience et bonheur, entre réflexion – étymologiquement, retour à/en soi – et eudémonisme, pourrions-nous établir que l’ignorance (nous) rendrait (plus) malheureux ? C’est une autre opinion tout aussi généralement répandue – les opinions ont ceci de fascinant qu’elles ne se font pas concurrence, mais s’entassent – : il vaut mieux ne pas trop savoir, ne pas tout savoir de soi, on évitera ainsi déception, désillusion, le bonheur a quelque chose à voir avec l’ignorance, l’indifférence. En quoi, cette autre logique, si paradoxale, serait-elle aussi l’assurance d’être heureux ? Comment se ferait-il, comme unique être vivant doué de pensée et de conscience réfléchie, quand il l’exerce sur lui-même et non plus le monde extérieur, l’homme y perdrait des chances de satisfaction ? Et, si nous déroulons l’hypothèse de la réduction de la conscience au seul usage du monde et des renseignements extérieurs, en quoi nous rendrait-elle plus ou mieux accompli que si nous la tournions au-dedans de nous ?

L’erreur de raisonnement est confortable, mais n’en reste pas moins une erreur de raisonnement : je ne peux pas ne pas savoir ce que je suis et savoir que j’en suis heureux. C’est une illusion, un sauf-conduit dangereux, car une réflexion eudémoniste ne peut faire l’économie de la conscience réfléchie, laquelle n’est pas une attention introspective. Là aussi, le risque est grand de se tromper de sujet d’étude en interrogeant, plutôt que soi-même, les conditions auxquelles on voudrait le bonheur, car elles constituent souvent la liste contingente et variable de nos désirs et envies, susceptible d’être remise en cause selon les circonstances. Nous touchons là un point sensible, bien connu du travail philosophique : quelles valeur, vertu, validité accorder à l’altérable, au changeant, au mobile, à l’inconstant, à l’instable ? Il est remarquable, par exemple, qu’à aucun moment de ses textes, Descartes n’indexe une interrogation eudémoniste à l’établissement de la conscience de soi – qui est, qui n’est que, la certitude d’être par essence un être pensant, non de manière détachée de soi, non en un sens défectif, mais dans la coïncidence parfaite entre Cogito et Sum, laquelle ne se peut hors d’un Ego cogitans dans les limites et par les moyens de la Raison. Cette connaissance métaphysique n’ignore pas les manifestations irrationnelles, obscures, mystérieuses de nous en nous, mais elle prend la décision intellectuelle, philosophique, de les exclure de la conduite du raisonnement.

Malgré tout, si nous expérimentons sans cesse notre résistance obstinée à découpler recherche du bonheur et connaissance de soi, c’est pour ne pas analyser, ni simplement remarquer, l’indistinction que nous maintenons entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être puisque nous supposons – nous croyons – qu’il suffit de réaliser ce que nous désirons pour être heureux. Nous estimons qu’une satisfaction hédoniste est gage de vie heureuse, alors que nous avons seulement déplacé notre capacité à savoir, à connaître, à réfléchir, sur l’objet – au sens de la philosophie – que nous convoitons et non plus sur nous-mêmes. Aussi, nous poursuivons sans fin la recherche de ce qui nous satisfait momentanément, qui change sans cesse et cause ainsi en nous les plus grands troubles. Épicure l’a pourtant montré finement depuis plus de deux millénaires, et nous nous entêtons dans le contre-sens : le rapport entre satisfaction des plaisirs et bonheur est contradictoire, accéder à ses désirs rend malheureux, nécessairement. Ne pas avoir conscience de quoi/qui nous dépendons, ce qui nous rend serviles, soumis, déférents, voire courtisans, nous empêche de nous suffire à nous-mêmes. Et, vouloir peu est parfois déjà trop, si ce peu n’est ni raisonnable, ni constant. L’insatisfaction réitérée, le manque après avoir beaucoup désiré, le fait d’être joué par des forces étrangères, autant de conditions qui empêchent d’être heureux, chaque fois, on succombe au déséquilibre entre désirs et bonheur. Lacan ne dit-il pas quelque part que la croyance dans le moi est devenue une « folie », avec elle l’affirmation impérative de l’autorité de ses propres désirs ou l’insupportable formule « Je suis comme ça » qui se veut au sommet de la lucidité et n’est qu’au summum de l’impuissance captive. Le Sage, dit Épicure, ne l’est qu’en connaissant ce qu’il désire pour y mieux renoncer, et ainsi, être heureux. Le désir est par nature insatisfait et/ou insatisfaisant.

Les pièges sont là et notre réflexion, serait-elle toujours à l’affût, est faillible, c’est même le signe de notre grandeur affirme Pascal avec une audace intellectuelle dont nous avons, assurément, perdu et le goût et la pratique. D’Épicure, en revanche, le goût est devenu engouement, ce qui arrive quand on use des noms sans jamais avoir pénétré les écrits. Et de décréter se revendiquer épicurien et/ou hédoniste : contre-pied, contre-sens, incompatibilité crasse, contradiction totale, antithèse insurmontable, entremêlés à plusieurs niveaux. D’abord dans l’ignorance de ce qui fonde la philosophie d’Épicure, la physique matérialiste atomistique directement empruntée à Démocrite son grand prédécesseur : c’est parce que le réel dans toutes ses manifestations, y compris les moins visibles ou contestables sur ce terrain – nos sens, nos sensations, par exemple et pour aller vite – se compose d’éléments minuscules, de particules de matière, qui se réorganisent à la disparition de tout corps vivant, que la souffrance n’est pas une option de vie, ni l’angoisse une option de pensée,  puisqu’elles nous asservissent à ce qui ne dépend pas de nous,  à savoir un défilement du cosmos hors toute transcendance ; c’est parce que le plaisir est un leurre sitôt le désir satisfait, nouveau désir devenu ; que l’hédonisme est une réflexion rationnelle au service de l’eudémonisme ou le bonheur d’avoir renoncé à l’insatisfaction chronique et douloureuse de ses appétits. Ni de la mort à venir, ni du non-être précédant la vie, nous ne savons et ne saurons jamais quelque chose, nous n’y étions pas vivants, seule condition pour la connaissance. Nous n’existons donc qu’entre ces deux néants, desquels la métempsychose elle-même ne saurait nous donner la moindre idée, puisque nous ne serons plus jamais ce que nous avons déjà été. Si l’hédonisme épicurien a un sens, alors il pourrait se ramener à cette formule : seul le désir de ne pas subir le trouble de l’insatisfaction peut être satisfait en éloignant de soi tout désir du dispensable. Sachons y consacrer notre existence, en conséquence, nous bien connaître dans notre rapport à nous-même, aux autres, au monde (aux dieux ajoute Épicure, qui ne font que figuration sans pouvoir) et nous serons heureux. L’hédonisme bien compris est le contraire de l’hédonisme. Être épicurien est une tension ascétique permanente vers un eudémonisme débarrassé de toute illusion désirante, sur soi-même, sur les autres, sur le monde.

Je crois bien que l’idée de ces lignes – où l’on reconnaîtra pour les avoir déjà exprimées, mes obsessions terminologiques, philosophiques, sémantiques, d’acribies textuelles provenues de lecture entêtées de première main – m’est venue pour avoir lu, récemment, sur l’étiquette d’une bouteille de vin L’Épicurien ; comme on le voit d’ailleurs et ailleurs d’enseigne de restaurants ; ou l’entend à tout vat, lorsqu’un agité fait savoir à la cantonade qu’il est satisfait (jusqu’à la prochaine fois). Je me demande toujours 1) s’il mesure que l’insatisfaction vient, à cet instant, de se présenter à lui ; 2) s’il croit toucher là au bonheur, il ne vient que de faire une place à un nouveau manque ; 3) qu’il ne connaît sa dépendance ni à ses faiblesses, ni aux tentations ; 4) que cet hédonisme revendiqué est une hérésie dont je ne me remettrai jamais. En conséquence, que je suis, dans ce cas, bien peu épicurienne moi-même (évidemment pas du tout stoïcienne, mais c’est une autre histoire) non pour ne pas avoir adopté de tels comportements d’excès, mais avant tout, pour qu’ils aient sur moi un effet anataraxique.

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