inactualités et acribies

Le monde du silence n’est pas le silence du monde.

18 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

Les deux, derrière moi, arrivés avant moi, parlaient fort et d’un unique sujet en déclinaison de puissance, couleur, consommation, prix et performances, pannes et réparations — la voiture — qui mérite bien son article singulier, devenue à ce point théorique, axiomatique, idéale qu’elle tangentait le doctrinal. Or, le doctrinal mérite un traitement capital, une transcendance qui s’ignore, un destin aristotélicien pré-mouliné par Platon : toutes les voitures réelles, empiriques, concrètes, pour image amoindrie, pâlie, effacée, imparfaite et approximative de La Voiture absolue, son être, son essence ! Les deux papotiers ignoraient qu’ils auraient pu, et dû, aller aussi loin. Aussi, ils finirent par se taire, et leur verre.

Le silence n’eut pas le temps de se faire entendre. Il n’a que des ennemis, il lui faut fuir, disparaître, devenir invisible, oui, oui, c’est le mot, imperceptible, insaisissable, il pourrait déranger s’il s’installait partout, toujours. Aussi, tel un carrousel infernal qui tourne, tourne dans une version girotapis, les jacasseries d’à côté ont tôt fait de rattraper mon ouïe que j’ai délicate et sensible, susceptible aux accents aigus, pointus, aciculaires si l’on préfère. Mille clous, fers, becs, pics me traversent. Eux sont touristes, totalement et tout à fait touristes, qui font avec détours tous les tours toujours. Ils sont touristes vous dis-je, ce qui signifie : quels que soient le lieu, le jour, le méridien, le parallèle, la distance des pôles et de l’équateur, la saison et le temps, la monnaie locale, ils cherchent et trouvent tout ce qu’ils ignoraient deux minutes plus tôt, chacun le nez collé au fond de sa main qui tient un téléphone dégueulant d’indications, de fiches, de dossiers, de documents, renseignements, avis, tuyaux et autres informations ; il suffit non point d’être le premier à avoir trouvé n’importe quoi, mais d’être celui dont le n’importe quoi sera clamé plus haut que les autres. Ainsi, les légendes et traditions de la ville où je réside et, bien sûr, des alentours. Touristes ils sont vous dis-je, c’est un état, une distinction, une spécificité. Mais pourquoi parlent-ils si fort ? Quelques centimètres – une vingtaine – les séparent les uns des autres. Pourquoi si fort parlent-ils ?

         Peut-être pour rivaliser avec des parasites et supplémentaires chambards et autre ramdams venus du Café d’en face qui annonce par haut-parleur quelle commande est prête à porter à quel consommateur ; lequel sera dûment ravitaillé dès que le serveur aura associé le prénom jailli du micro au numéro de la table concernée. Ce doit être une nouvelleté, une nouvelle nouveauté que de laisser son prénom au garçon de café pour être approvisionné. Je ne peux m’empêcher de relire in petto l’immortelle page de Sartre … qui est à la leçon de philosophie existentialiste ce que rosa, rosa, rosam est à la première déclinaison du latin. Rien d’étonnant alors, qu’à ce moment-là mes yeux rattrapent mes oreilles déjà détournées par des écoliers en paquets, je veux dire, en groupes, en grappes, pré-petits-vieux voûtés sous le poids universel et conjoint de leurs sacs à dos et de leurs mauvaises vannes.

         Deux Anglais très britishs – elle et lui – tentaient de calmer une appréhension monarchique – ainsi je qualifie leur inquiétude toute de retenue manifeste, puisque je l’aperçus et même la perçus – pour avoir osé commander une boisson jamais goûtée d’eux à ce jour, nous parlons d’un café glacé. Il faut dire que le préposé au service leur avait suggéré délicatement cette audace toute française, et que, me mêlant de ce qui ne me regardait pas mais que j’entendais trop, je levais un pouce approbateur et le sourire idoine qui dans mon langage intérieur signifiait beaucoup — ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle, le café français est italien en vérité et les glaçons dont on le gave, ce n’est pas la mer à boire ; voilà une expérience sartrienne pour le moins, ce serait même le bon moment pour relire votre presque concitoyen Hume à propos des émotions etc. etc. — et dans le leur, se ramenait à O.K. Et je revins au livre qui béait devant moi, béquillé par un crayon à mine de graphite, sans lequel – mais les marque-pages et les surligneurs – je ne sais plus lire avec mon cerveau et me contente de suivre les mots des yeux. Car au milieu de ce boulevari ordinaire, je lis. C’est même un test, un pari pascalien que je gagne chaque fois, une preuve toujours obtenue que la lecture est la seule activité cérébrale qui vous arrache au monde avec une surdose de satisfaction égoïste et mufle. Certes, il ne faut pas lire un roman, une intrigue, des histoires, le monde autour de vous fera tout ce qu’il faut, avec succès, pour nuire à l’attention intéressée et requise dans ces cas-là. Mais, qu’un texte ne soit pas consommable avec autant de facilité que la boisson bien fraîche que vous êtes venu chercher, quittant votre demeure pour entrer dans le monde, est pour moi la certitude d’une forme de paix, parfaitement paradoxale et messéante pour tous. Avec lui, un léger vent coulis et un verre de bière me font alors un monde largement mais passagèrement suffisant.

         Mes deux Anglais – elle et lui – devenus d’aventureux buveurs de café glacé se prenant pour des aventuriers canailles, passent devant moi en quittant le lieu. Elle s’arrête, sourit et, désignant mon livre dont elle ignorait tout, vous travaillez ? Comment dire et que dire ? Oui, euh, non, les deux … vous soulignez avec un crayon. Oui, euh, oui … Il y avait, en quelque sorte, un détournement de livre qui ne peut être objet de travail. Lire, ce n’est pas travailler… ah ! comme je bénis en cet instant mon très insuffisant niveau d’anglais – et qu’ils ne fussent pas italiens, je n’aurais pas résisté – au service d’une conversation policée ; et de bénir derechef qu’Il coupa court à cette difficulté internationale en, saisissant ma dextre qui tenait le crayon, y déposer les armes et un baise-main. 

[et, puisque vous voulez le savoir, je lisais, cet après-midi là, à une terrasse de brasserie en ville, un ensemble d'articles savants réunis en livre, à propos de l'écriture de René Crevel]

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M
J’ai récemment entendu, dans un cercle fermé, un propos annoncé sur l’art mais réservé à la peinture, avec une dissertation sur le beau et le vrai avec quelques références choisies parmi vos compagnons de lutte sur le front de la philosophie dont certains contemporains ont assurément votre agrément (avec une légère ironie dans ma remarque).<br /> En relisant votre « papier » intitulé « Le monde du silence n’est pas le silence du monde » je me suis risqué à remplacer « Voiture » par « Beauté »<br /> Je comprends que l’idée de « Voiture », voire sa représentation sur la planche à dessin puisqu’il s’agit principalement d’un objet matériel, précède ses fort nombreuses occurrences parfois aussi bruyantes que les conversations à son sujet.<br /> En revanche, j’ai perçu confusément que pour la beauté c’est l’inverse que ses définitions sont liées au nombre. Les œuvres d’art qui rassemblent les suffrages des regards portés sur elles, les qualifiant de « belles », conduiraient à dégager les critères de beauté « absolue ». Une sorte de beauté statistique. Comme je me rends compte, par expérience, de la fausseté de mon affirmation, me voilà fort dépourvu dès la printanière saison. Vous avez entretenu les lecteurs de la colère philosophique, qu’en est-il d’une beauté philosophique ? Question qui appelle comme seule réponse : « Débrouillez-vous, cela ne tient pas en trois lignes » au cas où la question serait admissible.<br /> Merci pour ce texte enchanteur. Je m’efforce de nommer les fleurs que je rencontre et je ne connaissais pas, jusqu’à lors, « aciculaire, si l’on préfère » Voici comblé un manque<br /> Courtoisement
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P
Il y a tant de choses dans vos lignes ! et heureusement que, parlant de la beauté, vous en avez conclu à la "fausseté de (votre) affirmation" car et en effet, cela partait un peu de travers, si vous me permettez. Et j'eus une petite frayeur. En trois lignes - pourquoi pas - je vous dirai bien ceci - après il faut s'y remettre pendant des années : songez donc à cette remarque parfaite que fit Socrate à l'un de ses interlocuteurs, auquel il demandait avec un brin de malice - peux-tu me dire ce qu'est pour toi la Beauté ? Celui-ci se goberge et commence à énumérer ce qu'il estime (trouve, croit) "beau" ; une belle femme, un bel objet etc. Tout cela passant pour fort simple ; Socrate, lui répond alors : je ne t'ai pas demandé d'énumérer des choses belles, mais, si elles sont belles, de me dire pourquoi - en raison de quoi elles le sont ! Socrate 1/l'interlocuteur 0 - <br /> J'ajoute, qu'il ne faut jamais, même avec toutes les précautions se satisfaire des comparaison - comparer ce n'est pas argumenter (Beauté et Voiture) , analogie n'est pas raisonnement.<br /> Mais je note - il faudra peut-être attendre un peu - de rédiger cette mise au point sur le Beau (plutôt que la beauté) - on a besoin de Platon et de Kant pour avancer, mais ni l'un ni l'autre ne sont obligatoires devant une œuvre de génie. Mais je peux tenter de barbouiller quelque chose ...<br /> Bien à vous