inactualités et acribies

Une matinée au Musée – et retour.

12 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 

I — « si collé au sol, si touchant et si lent » - Ponge

 

Il faut toujours faire amende honorable de ses défaillances. Entre l’escargot et la peinture, l’affaire semblait réglée depuis que nous avions donné quitus à Daniel Arasse de la rareté – pour ne pas dire plus – du gastéropode en peinture*. Pourtant, l’étonnant animal avançait lentement puisque et contre toute attente, je le retrouve au bord d’un tableau de l’École hollandaise de la fin du 17e siècle enjambant le suivant : une Guirlande de fleurs

de Willem Grasdorp vue au Musée d’une ville de province – lequel possède aussi la gravure restaurée de Dürer, Le fils prodigue et les pourceaux, magnifique !

Daniel Arasse tout en ne disant pas exactement les choses n’est pas homme à mentir, il parlait des Annonciations. Aussi le petit escargot sous le gros bouquet (bien plutôt qu’une guirlande) de fleurs, ne se voit pas, surtout si, comme moi, on passe assez vite … des fleurs, des fleurs encore des fleurs ! On me tira donc par la manche. Et alors, le regretté Arasse le dit bien, on ne voit plus que lui. Dans les (autres et quelques) tableaux religieux – des Résurrections – où il peut apparaître, comme et avec la rosée, il est signe divin de retour et de fertilité. Et, contrairement à l’escargot de l’Annonciation de Francesco del Cossa, il ne participe pas au travail méticuleux de la perspective ni aux symboles religieux, à ce point anéanti par l’énormité du bouquet devant lequel il passe, qu’on pourrait bien, cette fois, en faire le capriccio auquel le peintre italien s’était, à l’évidence, refusé.

*ibidem : Le regard de l’escargot – 2 Avril 2022 – (les dernières lignes pour les paresseux.)

II — Démocrite.

On ne compte plus les tableaux, les statues en buste ou en pied les livres, les textes à avoir cédé au rire de Démocrite. Mes préférés, ceux de Starobinski – in L’encre de la mélancolie, ici même sous le titre Le paysage me gêne dans mes pensées, 11 mars 2019 – évidemment celui de Jean Salem, le spécialiste. Mais que fait Démocrite audit Musée, pas loin de l’escargot, de Françoise veuve Scarron – j’y viens – mais assez loin de la gravure de Dürer susnommée ? On ne sait pas. Ni pourquoi ni comment. C’est un portrait de Charles-Antoine Coypel – 1694/1792 - de l’École française. Rien de remarquable, un lourd drapé de velours anachronique et rouge sur l’épaule droite fait premier plan et oblige le philosophe à une torsion du cou pour regarder bien droit l’éventuel observateur, en riant de toutes ses dents qu’il a mauvaises. On connaît la légende – Démocrite riait tant et de tout, que ses concitoyens le prenaient pour fou et tant malade qu’ils firent venir le grand Hippocrate lui-même. L’intérêt de ces portraits écrits de Démocrite, est d’avoir fait passer le rire – et non les pleurs et/ou la tristesse sans fin, le tædium vitæ – pour une maladie, une folie, ce qui contredit le sens commun.

Ce Démocrite-là, accroché en province et décrochant un regard vernissé à qui passe par là – est-ce cela se tordre de rire ? – arrêta le mien non point pour sa qualité picturale, mais pour m’avoir rappelé, en quelques nanosecondes, le tableau d’un Empédocle tout aussi improbable et de plus de deux cents ans son aîné par Signorelli dans la chapelle Saint-Brice de la cathédrale d’Orvieto. Celui-ci se tordait aussi le cou, le dos, la tête, enturbannée, et le corps tout entier dans une posture intenable stricto sensu.

Le Démocrite du Musée de province, nonobstant une sorte de ressemblance avec un philosophe du 18ème qui aurait perdu son chapeau, ce Démocrite était, finalement, bien plus sage.

III — Françoise de.

Il y a 370 ans Françoise d’Aubigné épousait le contrefait Scarron. Devenue veuve et après des épisodes romanesques mais point romantiques, elle fut faite Madame de Maintenon. Tout le monde le sait. Il faut relire Michelet ou mieux, pour les détails et le style légers et croquignols un petit livre de 1936 – de Georges Girard dans une collection disparue – sous-titré celle qui n’a jamais aimé. La petite fille d’Agrippa d’Aubigné qui a bien des attaches avec la région poitevine et le Marais qui la sillonne à l’Ouest, s’affiche en deux portraits distincts au Musée. L’un en buste attribué à Pierre Mignard – toute de rubans, de dentelles, de perles et de tissu drapé couvrant l’en-dessous de son décolleté pour mieux laisser visible l’au-dessus. L’autre, datant du 19ème siècle, toute de noir vêtue, assise sans s’appuyer au dossier d’un noir fauteuil.

Près d’elle, sa nièce, dans une robe de tissu lamé, captant à lui seul, toute lumière possible et la renvoyant en reflets, moirés, chatoyants. Entre les deux tableaux, les années – on ne parle pas de celles des peintures, mais de Madame de Maintenon – ont passé.

 

IV — Retour

Quel rapport entre un évêque mort en 1493 à Séez – dans l’Orne, ce n’est jamais innocent – et le Callistemon lævis ?

Les deux s’appellent Goupillon – ce qui est quand même un peu fort d’eau bénite pour un représentant du culte – : le premier, prénommé Etienne, le second surnommé aussi rince-bouteille. Très vite leurs chemins se séparent, se seraient-ils même jamais rencontrés si le maniement des mots ne faisait thaumaturgie – l’ai-je suffisamment seriné ? – et mettre bras dessus bras dessous un évêque et … une jolie plante laquelle pour autant ne fréquente pas les églises, les rosières lui préférant le lys entêtant et royal ou un faux arum qu’on prend pour un vrai, alors qu’il n’est qu’un modeste zantedeschia réservé au vulgum pecus de bénitiers. La beauté du callistemon vient de son nom –καλός – « beau » en toutes ses variations, parfaitement adapté à son lignage de racine grecque. Nous effleurons la perfection.

Aussi, un Callistemon lævis ne pouvait pas ne pas prendre place en ma demeure, par la délicatesse avisée de l’amitié. On se reconnaîtra.

 

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S
L'art du clin d’œil ! Tes mots comme un fil d'Ariane musardant m'offrent une seconde visite.
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P
Merci, merci ; heureusement qu'il reste des petits escargots charmants cachés dans les petits musées également charmants ; ce qui fait de charmantes matinées de printemps.