inactualités et acribies

A la recherche de mots perdus - 8 -

7 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

A le lire et le prononcer, doucir ne vrombit ni ne tonne, mais chantonne, bourdonne tout bas, résonne longuement dans le silence qui le suit et porte en lui tout ce qu’il dit. Doucir chasse douloir à pas feutrés qui disparaît à mots comptés, n’ayant pas messis aux parlers gras et gros des temps nouveaux.

Ayant douloi de ces abandonnements, quelques parlers jolis paraissent impromptus, inconnus, en improvisade au tournant d’une phrase depuis tant délaissée qu’elle semble contrefaire les hiéroglyphes que nous aimons saluer pour leur étrangeté incognoscible et par admiration d’autant plus feinte et fausse que des mots juste perdus ou des mots justes, perdus, dorénavant indiffèrent. Dorénavant étonne, lui aussi, portant vers l’avenir, de hora – à partir de cette heure – d’abord en trois lettres, ora/ore – tandis qu’une oreille sensible aux résonnances, entend : l’avant était doré, pour toujours couronné d’or, auréolé. Cela ne manquera pas de susciter chez les uns, grimaces et autres rictus – terme devenu invariable en français emprunteur une fois encore du latin – chez d’autres, l’irréparable grief – de gravis, grave – de passéisme, ringardisme, traditionalisme et perfectionnisme exaspérants, autant de fautes – il y a de la morale dans ce jugement – autant de fautes donc, auxquelles on vous renvoie vous accusant d’être has been, c’est tellement plus facile en français courant, tombant comme un couperet.

Dorénavant n’est pas, convenons-en, un mot perdu – il n’était pas, d’ailleurs, le point d’entrée – aussi rendons lui sa pertinence aux dépends de sa musicalité, même si et bien que, je l’entendrai toujours chapechuter à mon oreille, dans l’inversion de ses syllabes, que le passé se peut repeindre à la feuille d’or. Qu’il m’amenât à ces broderies n’est pas le seul de ses mérites. Ignorant le mot et son sens, et vous rappelant comme votre goût est mauvais puisqu’il n’est pas du jour, il n’est pas frais, il est passé, dépassé, d’aucuns ont ranimé ma mémoire d’un terme dorénavant inusité : couvi. Se dit de l’œuf pourri, gâté — qu’on entend comme comblé, qu’il faut ouïr comme avarié — couvé trop longtemps, indigeste en conséquence iningérable. Nous serions, selon qui ne l’entendent pas de cette oreille et ne le goûtent pas ainsi, nous serions, tels des œufs couvis, impropres à la consommation, mot qui percute immédiatement une autre parcelle de mon cerveau, insensible à l’usage consumériste de la langue, celui qui pervertit l’élégance ordinaire – je dis bien ordinaire – du français parlé et écrit.

Aussi, la perte par abandon volontaire et mise en accusation de toute résistance à cette lâcheté quotidienne, de mots qui ornent, enjolivent, embellissent, précisent nos phrases, et, partant, les pensées qui s’y forment, fait notre esprit se douloir et saigner notre cœur. Croyant qu’à en réduire le nombre de ses mots, on ôterait à la langue française ses épines – ce qui est quand même une étrange et inquiétante conception et confusion – on empêche, à l’inverse, que tels un marbre ou une verrerie, on la puisse doucir, polir, velouter, satiner. Mais si, par seul effet de mode quelque mot est repêché – il ne faut pas minimiser ce goût du coup d’éclat – son sens est quasi toujours altéré. Ainsi de doucir, qu’on a pu lire récemment mais de très rares fois dans des articles mal fagotés, pour – il fallait s’en douter – adoucir : une saison doucie, à la place de douce, et dans une recette écrite avec les pieds, mettre des œufs à doucir dans l’eau ! Et là, l’intention m’échappe et toute espérance m’abandonne, aussi j'opte, dans l'accablement et la détresse, pour la faute de frappe non corrigée, ce n'est pas moins impardonnable.

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