inactualités et acribies

Mélanges, miscellanées, miettes - 18.

13 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

Il m’arrive de penser que les écrivains ignorés des programmes scolaires sont chanceux : ils seront mieux et moins lus tout ensemble, ce qui les conservera intacts.

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Henri Calet est assurément de ceux-là. Manquerait plus que l’on demande, comme sujet de dissertation littéraire, de montrer « par la connaissance de son œuvre » la pertinence de cette phrase, extraite d’un entretien au Figaro littéraire en 1948 : « Ces traités d’abdication que sont mes livres », ou d’illustrer – toujours par l’œuvre – que selon ses propres mots et pour lui, écrire est une « débagoulée intérieure ».

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Peut-être, et même sûrement, René Crevel aussi, lequel écrivait (à Klaus Mann) en Janvier 1935, depuis le sanatorium de Davos : « Ici, rien de neuf. C’est la suisserie, la suissanderie neigeuse » ; d’ailleurs ne dirait-on pas du Calet, le Calet de Rêver à la Suisse ?

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Reprenons la recension régulière des bourdes dont nous gratifient aussi généreusement que stupidement la presse, dans laquelle, on l’a déjà beaucoup dit, l’usage du pléonasme tient le haut du pavé : à propos des rongeurs nuisibles aquatiques que sont les ragondins, on a écrit sans barguigner, que leur présence constitue un risque sanitaire en termes de santé publique, puisqu’ils sont porteurs et vecteurs de maladies. Difficile de faire plus ! ou pire !

Mais le pléonasme n’est pas drôle. Aussi, pour rire un peu, on peut compter sur les jeux de mots forcément involontaires puisque charriés par le surusage des clichés. Un résultat d’élection pour un candidat lambda – et identifié – fut rapporté en ces termes : X. récemment condamné pour violences conjugales, a été battu. Osera-t-on dire qu’il y eut, sur ce coup-là, une justice immanente ?

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Digne héritière des Nouvelles en trois lignes de F. Fénéon, mais relevée dans les potins du mois de mai dernier : un corbillard, qui transportait un cercueil, circulait sur la départementale 6 (…) quand, pour une raison indéterminée, le conducteur a perdu le contrôle et le corbillard finit au fossé*. Les gendarmes ont procédé aux tests d’alcoolémie et de stupéfiants. Aucun de ces tests ne s’est révélé positif. J’ai deux questions cependant pour la maréchaussée : a-t-on fait subir les tests à l’occupant du cercueil ? La brève ne l’indique pas. Ni, si l’on a considéré qu’il y avait un mort ou aucun mort. (* on notera la coexistence dysharmonique dans la même phrase du passé composé et du passé simple, mais écrire « à l’oreille » – comme Nietzsche – n’est plus de ce monde.)

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De l’encre et ses couleurs. Il y avait des sortes de concours de justice à Athènes – lointains ancêtres de nos concours d’éloquence – où l’on désignait chacun par une lettre de l’alphabet, alpha, béta, gamma, delta, etc. inscrite à l’encre rouge, rubrica. On voit nettement la suite de cette information.

Une encre d’un rouge pourpre, particulière, était réservée à la signature des édits.

Les poèmes que Néron récitait étaient écrits en lettre d’or.

Enfin, avec du lait frais et en saupoudrant de poudre de charbon, les amants, sur les conseils d’Ovide, pouvaient correspondre invisiblement.

Et mieux : Rousseau raconte qu’il mit « au net – nous dirions « au propre » - avec un plaisir inexprimable [les deux premières parties de Julie ou la Nouvelle Héloïse] employant pour cela le plus beau papier doré, de la poudre d’azur et d’argent pour sécher l’écriture, de la nonpareille bleue pour coudre mes cahiers ». Celui qui rapporte ces mots, ajoute, injustement selon moi, que Rousseau fétichisa lui-même ses propres manuscrits.

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Viendrait-il à l’idée de quiconque de dissimuler un gros diamant dans un citron ? ou tout autre cadeau précieux ou rare dans un objet ordinaire – manœuvre de l’imagination la plus exquise ou la plus vulgaire, chacun jugera. L’offrande, en revanche, porte l’épatant nom de sapate, tout droit venu, bien qu’un peu déformé, de l’espagnol zapato, soulier, souvenir de la coutume qui met les cadeaux de Noël dans les chaussures.

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Dans « Le Petit Musée d’Alphonse » – le musée Alphonse Allais de Honfleur, le plus petit musée du monde – on peut trouver, entre autres : le crâne de Voltaire enfant ; une tasse à thé à anse à gauche pour un empereur Ming gaucher ; une casserole carrée qui empêche le lait de tourner ; un aquarium en verre dépoli pour poissons timides etc. autant d’inventions insolites d’ « Alphie », le jeune A.A.

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Toujours quelques gourmandises de Michel Chaillou : Justement, elle l’est, sourde, faible d’oreille, d’esprit, avec son maigre corps à peine habitable autour d’un cœur en remous. Et aussi S’il cause avec lui-même, s’il s’adonne au style comme d’autres à la boisson, ce n’est pas uniquement pour désaltérer son âme. Il a surtout soif de rétablir la vérité. Et encore Il conte comme la Volga coule, des trains d’histoire, trains de bois défilant au fil de sa parole. J’en tressaille encore. (in La rue du Capitaine Olchanski). Ah ! lui non plus, il ne faut pas le faire entrer dans les programmes scolaires.

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« Ma lettre venait de partir, au milieu des rumeurs de la capitale, et des anxiétés de mon âme, ne sachant si je devais l’aimer, le regretter, ou le plaindre, j’ouvre le Journal de Paris, et j’apprends sa mort. ». Bernardin de Saint-Pierre à propos de son ami Jean-Jacques. On aurait pu hésiter, n’y a-t-il pas du Rousseau dans ces mots-là ? Jugez-en : « Il n’y a que la solitude, à la campagne, qui puisse calmer les peines profondes. (…) Les environs de Paris me représentaient les lieux où tant de fois nous nous étions promenés, ceux où il aimait à s’asseoir, ceux qui lui rappelaient les jours de son innocence. » Il serait alors le Rousseau des Rêveries, bien sûr, qui n’est pas, mais pas du tout celui du Contrat. C’est pourtant signé B de St-P.

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Il y a parfois, et plus souvent que parfois, dans les Mots croisés et autres fléchés (mais certains, seulement) de vraies trouvailles, des concentrés de figures de style et/ou d’humour, d’authentiques saveurs, et même des retrouvailles de mots perdus. Pour aujourd’hui, et pour commencer : Villa à louer. Solution (d’) Este.

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         Les arguments de Socrate : on connaît les préventions de Socrate à l’égard de l’écriture (cf Platon, Phèdre, 274e-275a) qui rendrait la mémoire paresseuse et la connaissance exogène et illusoire — avec des formules d’une incroyable fraîcheur : « lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante, ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusion qu’ils seront devenus » et le reproche que le texte écrit puisse tomber dans n’importe quelles mains « une fois écrit chaque discours s’en va rouler de tout côté » (273-d) « aussi bien auprès de ceux auxquels il ne convient nullement ».

         Il suffira – mais on l’avait deviné – de remplacer « texte écrit » par « Wikipédia » ou tout autre source que l’on croit d’informations, notamment les rumeurs réticulaires ou claviculaires, le reste demeure. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, que les choses soient écrites qui oblige à la méfiance, mais qu’elles le soient sur la seule foi de connaissances infondées et partagées tout de go, sans travail, sans sérieux, sans méthode.

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         Si c’est bien la langue qui délimite et organise ce qu’on peut penser, qu’en est-il de la négation qui dit ce qui n’est pas ou nie ce qui est ? Mais comment la langue fabrique-t-elle la pensée ou de la pensée ?

         Il ne se passe pas un seul jour sans que de telles questions me viennent.

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         Mais nier – dire que ne … pas – est toujours l’opération consciente et volontaire d’un sujet qui pense ce qu’il nie, donc qui l’affirme.

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         Italo Calvino – mais où donc ? dans quel livre ? – propose ce choix, escargot ou artichaut. Le monde ou les livres ? Avancer lentement et revenir toujours en sa coquille ; ou effeuiller à l’infini. Je crois bien pratiquer les deux.

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         D’un entretien de 2003 – Dix questions à Pascal Quignard – je prélève : « C’est la lecture qui est pour moi vitale. Au sens strict : qui m’a permis de ne pas étouffer, de surnager, de survivre. La lecture (l’étrange passivité, le regressus, la mise au silence) plutôt que l’activité conquérante ou volontaire d’écrire. » Ce que contient la parenthèse – et devrait nous convaincre que les parenthèses n’ont pas pour fonction la mise au second plan – est fondamental, (reste cependant l’immense question de contenu du livre).

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         Je lis, dans un article consacré à l’histoire des techniques d’impression et production littéraire (quelle expression indélicate !) qu’au 19ème siècle les éditeurs « inventèrent leur profession » en se séparant définitivement des métiers et tâches de l’imprimeur et du commerçant. Ce faisant, ils auraient endossé « leurs responsabilités intellectuelles et esthétiques ». Diantre ! on a des noms et des listes qui contredisent cette belle intention. Listes qui s’allongent, s’allongent, s’allongent. Les librairies sont emplies de ce genre d’ouvrages, dénués de toute garantie « intellectuelle et esthétique ». La petite liste de ceux qui viendraient redonner sa noblesse – il y en a – au métier – plus qu’à la profession – d’éditeur a été perdue dans lesdites librairies, entre deux cartons de … livraisons. Il faut voir décharger – cela m’arrive parfois passant devant une – des palettes, oui, oui, des palettes sorties tout droit de gros camions. Il faut bien trois fois deux petites mains, sans compter le chauffeur-livreur le mal nommé, pour vous descendre tout cela, plusieurs fois par semaine.

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         Benjamin Franklin, créa, seul, sa propre imprimerie avant de fonder, avec d’autres, l’indépendance des États-Unis. Voilà un raccourci formidable !

 

 

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