inactualités et acribies

Les objets de l'été - 2 -

21 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

Précautions d’emploi.

Ne pas confondre objets de l’été et objets d’été. Les effets secondaires seraient fâcheux : humeur changeante et coups de chaud, suspicion de delirium à l’endroit de qui tient la plume, accusations à bas bruit de démence rampante. Ici, point de plages – sinon de musique ou de silence – ; le sable seulement quand il fait grincer la machine ; ni de sandales – hors celle d’Empédocle ; de soleil ni de boissons fraîches, de transat ou de parasol … Les objets élus pour de petites récréations estivales d’écriture ne sont pas nécessairement des choses, le mot désigne, on s’en souvient, tout ce qui se présente à un sujet – chaleur et oisiveté supposées de la raison en la saison n'ont point encore anéanti toute velléité de précision sémantique. Les objets de nos admiration, colère, énervement, joie, affection, tristesse, satisfaction … sont stricto sensu à admettre dans notre liste avec d’autres, animés et/ou inanimés, et là, les mânes de Lamartine se rappellent à nos souvenirs d’école.

Mais je suis bonne poire et vous le montrer me chaut, ce verbe seul convenant à l’air ambiant, il faut savoir s’adapter. Le fruit du poirier, gouleyant, léger comme un petit vin frais, fondant en bouche, en dégoulinade sucrée le long des doigts et gouttelant au bout des ongles, ne l’emporta point cependant dans le récit biblique pour dire la tentation, le désir, l’envie auxquels succomber ou, plus démoniaque encore, faire succomber l’autre, surtout s’il n’y en a qu’un. Impossible de garder une poire pour la soif. Les deux naufragés des premiers jours du monde, restent pour l’éternité les seuls mangeurs de pomme à s’être fait poirer*. Ne restait plus que la littérature pour leur inventer un destin plus goûteux, ou tout le génie de petits prométhées devenus maître-queux pour leur faire oublier qu’avant de descendre des singes, ils descendirent du pommier.

Un certain Tibaut écrivit au 13ème siècle un délicieux roman au goût exquis de l’allégorie mêlant recherches visuelle et auditive – acrostiches, anagrammes, lecture inversée, chants – s’achevant par un motet profane bien dans l’esprit du temps, au duo de la Dame et du Poète se joignit le Rossignol. Le Roman de la Poire est bien plus édifiant que le récit de la Genèse, jugez-en : l’innamoramento – l’entrée en amour – de l’aimé, le narrateur, lui vient tandis qu’il prend en bouche une poire qu’elle a, la Dame, préalablement pelée avec ses dents et goûtée elle-même, c’est le mors de la poire. Si la sanction est autrement plus douce que celle reçue d’Eve par Adam, il y a cependant deux points communs : la condamnation – au péché, à l’amour – est sans fin pour les humains ; elle est transmise par la femme. Aucun commentaire de ma part, sur cette simple et dernière remarque. Ni l’auteur ni le destinataire du Roman de la Poire, ne sont à ce jour identifiés précisément. Les chercheurs cherchent. Certains commentateurs ont évoqué l’érotisme de passages particuliers, comme l’insistance sur l’épluchage du fruit, il est vrai que dans la symbolique médiévale la poire est intimement liée au désir sexuel. Elle est l’objet par lequel il appert. Mais à l’inverse du mythe biblique, aussi du (célèbre) récit augustinien dit « du vol des poires »** (Conf. II) il ne s’agit pas là d’un fruit défendu aux conséquences lourdes et longues – la nature dorénavant impure et peccamineuse de l’humanité pour le premier ; la dimension pécheresse de l’autotélie pour l’autre, qui fixe pour longtemps l’équivalence entre faute et intention de la faute. La poire du sieur Tibaut a un goût étourdissant, voire paradisiaque.

Ci endroit commence l'histoire
De la plus merveilleuse poire
Qui jamais soit, ni jamais ne fut
Dieu l'aima qui en planta le fût.

(folio 15r° - vers n° 398 à 401)

 

 

Un autre et tout aussi peu, voire pas lu, roman dont les poires sont les héros, fut signalé dans l’impayable livre Romans à lire et à proscrire (du point de vue moral etc.) de l’abbé Louis de Bethléem – édition de 1914. Son auteur, Gyp – alias Sibylle Riquetti de Mirabeau alias comtesse Roger de Martel de Janville. Certaines poires n’ont décidément pas de pot : les crottes d’Hermite, seraient l’appellation argotique – disparue – des poires cuites, ce qui fait, à ce moment, l’objet de notre étonnement et rire.

Jean Siméon Chardin - vers 1768 -

 

« Qu’en est-il :  on rapporte que Schiller n’écrivait pas s’il n’avait, dans le tiroir de son bureau, des poires pourries … »

Celles-ci furent par moi photographiées - dans un jardin ami livré aux abeilles.

***

* le verbe poirer existe bien. Il signifie surprendre, prendre par surprise. Sa conjugaison est magnifique. Pour le plaisir, voilà un exemple de l'imparfait du subjonctif : que nous poirassions etc. 

** les poires sont ici aussi : archives, Pyrus communis (9 Octobre 2021) et Une poire pour la soif (7Août 2020)

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