inactualités et acribies

Les objets de l'été - 3 -

24 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

[Addendum à Les objets de l’été – 2 –

Parcourant une nouvelle fois les Lettres de jeunesse de Freud pour y confirmer une intuition qui me tarabuste, je lis, à la date du 22 Août 1874, ceci : J’ai la plus grande envie de voir revenir le temps du raisin ; pour l’instant, il n’y a rien d’autre que de monotones poires. Les poires sont le fruit le plus stupide, le plus fade, le plus prosaïque du monde. Là, je dois dire à Don Cipion – Freud – mon plus profond et respectueux désaccord, auquel je mêle cependant la plus grande satisfaction de le lire dans un registre moins attendu.]

 

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Objet oublié de l’objectif, la fenêtre.

Même l’arc des fenêtres

Sera pour vous.

Guillevic Du Domaine.

 

Je choisis, lorsque je me déplace – la distance ne fait rien à l’affaire – les portes plutôt que les fenêtres dans mes (modestes) intentions photographiques. Un choix ni volontaire, ni déterminé, mais de fait, je le constate tout simplement. Et les toits aussi. Récemment j’ai commis deux exceptions remarquables au sens où les intentions tues qui président à certains gestes – écrire aussi par exemple – m’ont portée à saisir deux clichés que tout oppose premièrement, et, deuxièmement, que rien n’imposait ; rien, c’est-à-dire aucun sous-entendu esthétique, mental, mnésique, poétique ou philosophique, de ceux qui émergent dans une évidence fugace mais forte, quitte, un peu plus tard, à l’abandonner – elle n’était pas pertinente – ou l’oublier.

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La façade parfaitement régulière, géométrique, simple, supportant la réplication qu’on pourrait croire à l’infini de fenêtres alignées sans recherche sinon un impeccable équilibre me plut, instantanément, parce que toute cette linéarité sans heurt, s’obstinait à être contredite par des courbes, de légers reliefs, de fausses sinuosités et flexions résolues dans un autre maillage lui aussi symétrique et stable dans ses méandres. L’anomalie de l’ensemble résidait dans sa seule fenêtre ouverte. Je ne le vis qu’après, toujours attirée par les lignes droites, seraient-elles soutenues par des volutes, arabesques et autres ondulations, et l’inverse.

 

Ciel ! que cette ouverture – je cherche quel pourrait-être son nom vrai – que cette ouverture est belle, qui deux fois bée sans laisser rien passer ni sans rien retenir : la première parce qu’elle est ouverte depuis toujours et qu’aux vents et tempêtueuses allevasses elle a résisté, la seconde parce qu’une partie de ses vitres sont cassées. Deux bonnes raisons pour une fenêtre, serait-elle lucarne, baie ou vasistas, pour faire courant d’air. Mais le châssis, coincé contre le mur probablement par des gonds rouillés et la poussière des verres restant ayant eu raison de toute transparence, la fenêtre de l’appentis s’est métamorphosée en véritables ruines, au sens noble de vestiges. Sans usage et sans âge, rongée de vermoulures infligées par les intempéries, retenant quelque brindille sèche ou fil mort depuis longtemps abandonné par des araignées xériques, de la fenêtre il reste mieux que l’embrasure, que la crémone, le dormant, le montant, la paumelle, il reste le goût, la souvenance, la remembrance qui font célébration.

 

 

Qu’elles soient d’Apollinaire (Calligrammes), de Mallarmé (Le Parnasse Contemporain), de Baudelaire (Le Spleen de Paris, XXXV), c’est au pluriel qu’elles se présentent, alors qu’au singulier, elles s’ouvrent le plus souvent et closent le poème du premier. La fenêtre s’ouvre comme une orange/Le beau fruit de la lumière. Éluard s’en serait-il souvenu sous le ciel bleu ?  Les croisées devenues, pour le deuxième, puis la vitre — plus loin, l’ode au vitrier, après le savetier, lui-même avant le cantonnier, lequel en quatre vers est dévêtu de sa chemise par le pur soleil, ébloui dans un déplacement réussi de la lumière — la vitre devant l’azur d’où chercher à s’enfuir Au risque de tomber pendant l’éternité. Du dernier beaucoup savent qu’Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle, modulation disloquée par l’apposition harmonieusement contraire de l’obscurité et de la lumière, s’achevant par une étonnante réfutation du sens commun : ce qu’une vitre sépare de l’extérieur, l’emporterait sur le spectacle du monde.

L’un (naviguait) lentement depuis (sa) Lucarne, l’autre de (sa) fenêtre regardait le Palais-Royal, tous les deux admiraient Paris. L’un repeignait ses mots en gris, celui du zinc et de l’ardoise, la teinte dominante, l’autre ne voyait que toit(s) rose, tuiles à godrons, belle lumière. Le troisième, on s’en doutait, dit le tout en dix mots : Le corps posé sur ton appui/mon esprit arrive au-dehors.

Ponge, sans démentir ni Colette ni Calet, et sans qu’il le voulût, donne raison aux peintres et aux poètes qui firent de la fenêtre une passion à intempéries. Parce que l’ouvrant, la fermant, s’y penchant, regardant, le sachant ou l’ignorant, il est des fenêtres, réelles ou rêvées, écrites ou peintes où l’on cherche mieux que partout un point de perfection. Celui auquel Chirico parvint, qui aurait fait un chercheur se jeter par la fenêtre, s’il n’avait lu sa signature au bas du tableau après que René Crevel eut collé sur les vitres une (de ses) toiles qui l’empêcha de s’élancer dans la rue mystérieuse et miraculeuse devant lui ouverte, métaphysique. 

 

 

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