inactualités et acribies

Les objets de l'été - 4 -

31 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

        

         [Addendum 1 à Les objets de l’été – 3 – La fenêtre.

         Il se pourrait bien que cela devienne un refrain … mais je n’y peux rien.

En compulsant à l’aveugle mais sachant où j’allais, le Manifeste du Surréalisme d’André Breton, je tombe sur l’expression, connue-oubliée et image inusable : une phrase (une phrase ! pas une idée) qui cognait à la vitre. Suivent des lignes qui tentent de rattraper l’instant fugace du souvenir faible d’un homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l’axe de son corps. Et Breton de regretter n’être pas peintre pour représenter cette vision : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre » ; il faut avouer que ça manquait au billet précédent.

Addendum 2 : Breton, in Clair de terre – Nœud des Miroirs : Les belles fenêtres ouvertes et fermées/Suspendues aux lèvres du jour/ Les belles fenêtres en chemise/Les belles fenêtres aux cheveux de feu dans la nuit noire / Les Belles fenêtres de cris d’alarme et de baisers (…)Superbissime introduction d’Alain Jouffroy, dans l’édition Poésie/Gallimard 1961-1969]

*

* *

Donc, Les objets de l’été, 4ème épisode.

La boutique et le prie-Dieu.  

On pourrait y voir malice. C’est l’objet de notre billet de mauvaise foi, ou comment la présence du second ne rend pas la première moins accueillante, car il faut le reconnaître, le prie-Dieu, objet inattendu y compris dans les églises de nos jours, l’est encore plus dans une boutique joyeuse, hospitalière, lumineuse et autrement plus secourable qu’un oratoire confiné, sombre, humide, serait-il encensé.

Sans y avoir pensé, il se peut que se soit accompli là un geste surréaliste i.e : rapprocher deux objets hétéroclites ou, en poésie, deux mots ou deux images hétérogènes. L’une des plus puissantes réunions, selon le critère de l’étincelle chère à Breton et nos souvenirs :

celle d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, IV) ou pour le dire comme Reverdy, qu’il cite aussi, le rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Nous apprécions l’euphémisme.

Éloignés, nos objets susnommés ne le sont plus depuis qu’un facétieux bouquiniste a fait choix de mettre en sa bouquinerie et en bonne place, un agenouilloir comme porte-livre, ce prie-Dieu d’un autre âge remis au goût du jour. Reste à savoir ce dont il doit se confesser, nous parlons de l’objet, bien sûr.

Pour l’heure et les temps à venir, il lui faudra supporter la lourde faute de ceux qui, impénitents, se livrent, se sont livrés et se livreront au plaisir solitaire toujours renouvelé de la lecture, raison suffisante pour siéger en ce lieu défendu, au double sens de interdit, prohibé d’une part, protégé, préservé de l’autre. Sans exclure le péché d’abondance, non inscrit dans la liste des capitaux, ni même des capiteux, tandis qu’il est la cause directe et suffisante pour amorcer et entretenir ceux de concupiscence, gourmandise, envie et autres peccadilles – insatiabilité, appétit, ardeur curiosité, tentation – vénielles au regard de l’irrémissible inclination à se soumettre inconditionnellement à ce vice parfait, lire, lire et lire encore …

Mais le prie-Dieu-bouquiniste en dit bien plus. Qu’il soit là et seulement là  —une non-librairie, où vous chinerez et trouverez les ouvrages introuvables chez les vendeurs-de-livres-qui-viennent-de-paraître (attention, après les livres  – non, les « romans » de l’été, nous attendons ceux de la rentrée, puis ceux des prix, puis des fêtes, juste avant ceux de Janvier, tous, tous, sans la moindre exception, formidables et indispensables !) – que le prie-Dieu soit là et pas dans une bibliothèque par exemple – pardon, une médiathèque – est une invitation bien plus profonde encore : il est le seul signe sensible de ce qui manque dans les lieux susnommés, considération, estime, respect, curiosité pour des auteurs et des œuvres que la concurrence intéressée du marché et le manque de courage interdisent de rééditer, on y laisserait sa chemise. Et plus encore. Le prie-Dieu – retapissé aux couleurs cardinaliste et épiscopale, cela non plus ne peut échapper – rappelle à qui le regarde avec espièglerie, qu’en cette place de toutes les tentations,

il nous faut, avec sérieux, nous incliner devant l’infinité des manifestations de l’esprit humain qui tant font défaut depuis que rareté, élégance, précision, difficulté aussi, ont été ajoutées à la liste des vices d’écriture.

Aussi, quand nos yeux se portent sur la petite inscription gravée dans le cuivre et rivetée au dossier pour marque de propriété, comme fait le sang parfois devant l’étendue de l’ironie du sort quand elle confine à la perfection, nos yeux ne font qu’un tour dans leurs orbites : Mme Désespoir !

Magnifique travail du marguillier – il paraît que dorénavant il faudrait écrire marguiller, mais pourquoi donc ? – qui résout là une double difficulté : laisser le nom de la bienfaitrice à la postérité, lequel contient tout ce que l’avenir, peu avare de peines à venir, nous réserve. Ainsi, Madame Désespoir détenait en son église un prie-Dieu estampillé à son nom, qui, chaque fois qu’elle baissait la tête en signe de pénitence – c’est-à-dire sans cesse – lui rappelait sa condition définitivement irrécupérable. Madame Désespoir ignore aujourd’hui et là où elle est – si nous autorisons la synecdoque qui la ramène à sa seule chaise basse – que notre désespoir n’est plus le sien, mais que le sien était peut-être moins rude, si l’on considère qu’à genoux sur son prie-Dieu, elle n’avait qu’une seule dévotion livresque, son missel. Aucune autre tentation. Ce n’est vraiment pas notre cas.

Le prie-Dieu n’est pas le Saint-Siège, certes, certes. Mais la diablerie nous guette qui nous inviterait bien à poser notre séant où Madame Désespoir posait ses genoux, afin, tournant confortablement le dos à ce nom décidément trop in/croyable, nous voyions dans notre dévotion païenne aux livres refoulés des circuits consuméristes, la seule prière qui vaille.

Pour Luc B.

 en clin d’œil et remerciements pour préserver, à Rochefort, un petit coin de paradis.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article