inactualités et acribies

Les objets de l’été - I -

16 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

C’est de l’éventail que viendra le salut.

Tel le petit pliage d’une pensée inexprimée mais déjà là, l’éventail s’ouvre et trouble l’air qu’il contrarie ; objet deleuzien – innommé – qui fait symbole pour une parole déroulée déroulante qu’on développe, sans que le contenu contenu dans ses plis ne désavoue ni contredise, une fois exposés, les détails ou motifs qu’ils renfermaient. Métaphore de toute démarche synthétique, qui ne dit ni n’ajoute, — à l’inverse de l’analytique — l’éventail, sous cet angle, est aussi un objet kantien, une condition de possibilité du raisonnement (hors les mathématiques, toujours a priori, relevant de la démonstration) ; ni leporello, ni flabellum en version réduite, domestique et laïque, cela fait beaucoup d’adjectifs – id est ce qui s’ajoute –  pour quelque chose d’amenuisé – terme qui, à son tour, se rappelle à nous, la menuiserie étant l’art de couper le bois menu et pas les cheveux en quatre.

Reprenons sur un autre mode, l’épuisement du traitement de la forme baroque du système de Leibniz – le pli, donc – ne saurait retenir plus longtemps ; y penser, ouvrant un éventail, relève peut-être d’une altération du bon sens, du sens des choses, ou d’une marotte que d’aucuns jugeront proche de la manie. Je vous l’accorde, c’est ma corde sensible, d’ailleurs la marotte désigne aussi un sceptre achevé par une tête encapuchonnée d’une coiffe à grelots, aux fins de représenter la folie. La folie attaque la tête et par la tête. Avec un éventail aérons-là, objet de l’été s’il en est, dont je requiers solennellement la réhabilitation, qu’il devienne objet du siècle, ce qu’il fut au 19ème.

Ses qualités l’emportent sur ses défauts : individuel, portatif, léger, anénergivore, non polluant, peu coûteux. On demandera à quelques créateurs comme on dit, de le (re)mettre au goût du jour. Inutile de multiplier les dentelles et les matières dites nobles – l’ivoire, tant mieux, est dorénavant proscrit – le léger et prolifique bambou fera très bien l’affaire. Monochrome serait un choix ascétique de bon aloi, mais peu de chances de faire des émules sur ce terrain, ce ne serait pas assez vendeur.

Nous ne pouvons pas taire quelque inconvénient, dont le premier et difficilement réparable : nous condamner à l’usage d’une seule main tandis que l’autre nous évente. Premières victimes les lecteurs, autres premières victimes, les lecteurs avec crayon, autres premières premières victimes, les écrivains sur papier ou sur éventail, il faut choisir : poser ou pauser.

Mallarmé écrivait des sonnets ou simples quatrains – vingt et un – sur des éventails qu’il offrait à des belles. Leur transcription sur feuille les aplatissant, la frustration s’invite. Avec comme pour langage/Rien qu’un battement aux cieux/Le futur vers se dégage/Du logis très précieux (Les quatre premiers vers de Éventail - de Madame Mallarmé in Poésies). Claudel compose Cent phrases pour éventails : il fut ambassadeur de France à Tokyo, il est vrai : Éventail/c’est l’espace/ lui-même en se repliant/qui absorbe/cet oiseau/immobile à tire d’aile/s.

Pour ne pas alimenter trop ce sentiment d’inassouvi, deux petites choses sur papier plat, qui si bien disent et si différemment et sans se faire ombrage :

Un léger somme –

La main s’arrête qui agitait

L’éventail

Taïgi (1709-1771)

 

« Dressez l’oreille au frrruit énigmatique de l’éventail qui se replie, au flac sec et superbe de l’éventail qui s’épanouit. »

In Grand Dictionnaire universel du XIX è siècle etc. … Pierre Larousse t.7 (1866-1877)

[Nous n’oublions pas le délicat roman d’Hubert Haddad – Le peintre d’éventailFolio 2013.]

 

S’il fallait retenir des éventails sublimement peints au 19ème siècle qui ne s’en lassait pas, alors je garde 

Renoir : 

Klimt : 

Modigliani : 

 

Mais s’il fallait n’en garder qu’un ce sera :

 

où le modèle est peintre aussi – qui peignit tant de femmes à l’éventail – cette fois dissimulée derrière le sien mais si peu,  dans sa longue robe, son regard et son éventail noirs. Qui se cache à l’autre ? Qui se révèle et quoi ? Que regarde-t-elle vraiment ? Berthe Morisot par Edouard Manet ne pouvait que diablement me séduire.

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