inactualités et acribies

Sigmund l’inconnu ou la malédiction de la célébrité.

1 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

         Le crédit porté au nom de quelques-uns est, bien souvent, en proportion inverse de la connaissance qu’on en a. Damnation et condamnation perpétuelles aux à-peu-près, malentendus et autres approximations ou contre-sens que subissent, longtemps encore après leur passage sur cette terre, les prodiges et génies qu’une humanité démiurge, dans son maniement mystérieux des esprits, des dons et des intelligences, répartit très inégalement selon les époques et les lieux. Certaines fois leur concentration est si favorable qu’elle donne à croire, discrètement, qu’il n’y aura jamais aucun malaise durable dans la civilisation, garantie de sa propre grandeur à l’ombre de ses géants. Leurs découvertes, inventions ou créations passeraient les siècles tant en raison de leur incandescence que de la mémoire soigneusement entretenue par les garants (les gérants ?) de l’édification des masses. Ainsi, Einstein ramassé en une formule jetée aux quatre vents de tout échange qui finirait par une embrouille ; Machiavel rabougri dans l’adjectif qui l’excommunie à tout jamais du cercle étriqué de nos références intellectuelles et historiques ; César, ramené à son seul rang impérial pour l’éternité ; pour ne rien dire d’Épicure, certainement l’un des plus malmenés à l’aune d’un succès fabriqué sur l’une des insciences les plus statufiées de l’histoire des idées ; ne pas oublier Marx non plus.

       Mais Sigmund, de ses véritables prénoms Sigismond, Sigismond Schlomo Freud. Il est de ceux-là, dont on ignore le tout et le reste :  l’an de sa naissance, parfois le siècle ou le moment dans ce siècle – début, milieu, fin ; la formation intellectuelle, le parcours et l’inscription dans la vie des idées de son temps et de son milieu ; ses passions, ses goûts et dégoûts, choix et itinéraires biographiques y compris géographiques. Usant jusqu’à la corde des termes auxquels il consacra des milliers de pages et tout le temps de sa vie qui fut longue, jetés dans la trivialité exécrable de l’insignifiance – refoulement, inconscient, complexe d’Œdipe, lapsus, névrose – nous arrachons de piteux lambeaux à une œuvre colossale, pour ne rien dire de la correspondance – évaluée à 20 000 lettres dont une grande partie non encore publiée – preuves et contre-preuves à la fois qu’il appartient à l’infinie kyrielle des hommes les plus célèbres et les plus mal connus.

       Ces remarques que je mâchonne et rumine autant à propos du Père de la psychanalyse (réalise-t-on bien que cette expression rabâchée est un véritable épitome ?) que de bien d’autres, n’étaient pourtant pas celles qui me venaient quand je franchis à Wien, au 19 Berggasse, le porche du Sigmund Freud Museum, dont les plus familiers de son œuvre et de sa vie, savent qu’à cette (fameuse) adresse il vivait avec sa nombreuse famille et recevait ses patients. Cette identification du lieu, de l’homme et de ses travaux, a tout recouvert, au point qu’on ignore parfois qu’il n’y entra qu’à 35 ans mais y resta 47, souvent dans un état d’impécuniosité et d’amertume dont il se plaint auprès de Fliess dans nombre de ses lettres. Ne sachant ce que j’allais trouver mais désirant y croiser l’ombre du maître, il fallut se rendre à l’évidence, s’il y avait un peu de Freud, il n’y avait plus rien de Sigmund. Et encore, le premier n’était pas tant freudien qu’écrivain, penseur, théoricien, et du second seul un gros poêle en faïence calé dans un coin, rappelait les heures miséreuses de ses débuts quand la famille n’était pas toujours chauffée à souhait pendant les longs hivers autrichiens. Nous n’étions pas au 19 Berggasse qui est à Freud ce que la jarre est à Diogène, malgré le minuscule artifice d’entrée qui demande de sonner avant de passer le pas, mais dans un appartement ripoliné, éclairé, sans meubles sauf la salle d’attente reconstituée, aux pièces occupées principalement en leur centre par des sortes de châsses où de nombreux livres et précieux – par leurs dates, leurs sujets, leurs éditions, leurs auteurs etc. – reposent ad vitam æternam et depuis toujours. Autant dire des pièces vidées, déménagées, ce que devint l’appartement – la clarté en moins probablement – quand Freud et les siens le quittèrent le 4 Juin 1938 pour Londres, via Paris. L’antisémitisme qu’à de nombreuses reprises et depuis des années il pensait en partie responsable du mauvais accueil que l’on faisait à ses découvertes – là encore, lire sa correspondance – l’antisémitisme n’était plus rampant comme on dit par une métaphore dont l’euphémisme cache mal le niveau d’inquiétude, l’antisémitisme n’était plus latent, pour emprunter le vocabulaire psychanalytique, il était bel et bien manifeste. Début Mars de cette année maudite, les nazis entraient en Autriche.

       Aussi, il ne fallait pas, comme je l’entendis de visiteurs qui s’attendaient sinon à s’allonger sur le fameux divan, au moins à le toucher des yeux, il ne fallait pas croire entrer chez le Pr. Freud, ni même en son bureau, puisque tout partit à Londres et s’y tient encore et pour toujours. Celles de sa collection de figurines antiques qui n’entrèrent pas dans les malles, sont regroupées dans un petit meuble vitré où elles se font du coude et se tassent, assez mélancoliquement, leur liste nominative et numérotée punaisée au mur. Il existe quelques photographies de Freud dans son cabinet, dont deux tardives, 1935 et 1938, où l’on perçoit dans la semi-obscurité une armée de statuettes et petits objets (il en aurait possédé plusieurs centaines) faisant rempart ? protection ? frontière ? devant et derrière lui, assis au bureau. Une autre, de 1912, le montre devant un moulage de l’Esclave mourant de Michel-Ange. De cela, et tant d’autres moments et objets, il faut, soit se souvenir par la fréquentation de son œuvre, de ses spécialistes et biographes, soit, les ignorant, demeurer – le mot est juste – dans un état de frustration à la mesure du mythe que le seul nom de Freud, fait advenir. Sauf à être en contact soutenu, voire dans le compagnonnage intellectuel de cette pensée si puissante qu’elle ne se peut enclore ni dans la seule lecture des œuvres que l’on dit majeures, ni même dans un commerce honnête mais relâché, on ne peut comprendre (au sens de prendre avec soi) une pensée qui ne cessa jamais de s’élaborer, de s’exercer et se théoriser, se reprit et se précisa, jamais ne se renia. On ne peut savoir à quel point l’homme Sigmund est un amateur fou d’objets d’art ancien, un admirateur attentif de peintures et obstiné de quelques grands maîtres, un passionné de littérature, un voyageur enfiévré et mystique qui haïssait le train, un écrivain précis et rigoureux, un épistolier admirable, un commentateur remarquable, un enthousiaste et fervent curieux des travaux et trouvailles de l’archéologie, alors en son âge d’or et d’enfance. De Schliemann, qui découvrit Troie en 1871 et Mycènes quatre ans plus tard, il dit – toujours dans sa correspondance avec Fliess – comme il se reconnaît dans ce travail de pic et de pelle qui ont exhumé les ruines … se comparant toujours à ces découvreurs du passé humain, enseveli mais non disparu, à l’instar de celui de ses patients, pour la mise à jour duquel il procède par la technique de défouissement d’une ville ensevelie. (in Études sur l’hystérie, 1895) précisant cependant dans un article bien plus tardif (1937) que parce qu’il travaille sur un matériau encore vivant, le psychanalyste l’emporte sur l’archéologue : le passé du patient (est) toujours à l’œuvre dans son présent (et) resurgit à l’improviste dans ses associations, reparaît dans ses rêves (…). Il l’emporte même deux fois, puisqu’il faut des circonstances exceptionnelles pour découvrir des restes de civilisations suffisamment en état pour reconstituer le tout, tandis que dans l’inconscient, rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié. L’inconscient ignore les effets d’usure du temps – la théorie freudienne envisage notre psychisme, et particulièrement notre inconscient, comme une énergie, en cela aussi et d’abord elle est novatrice – et ne connaît ni la négation ni la contradiction qui pénètrent et modifient notre conscient et notre rapport au monde.

       De toutes les statuettes qu’il installa devant lui jusqu’à former en demi-cercle un bataillon tutélaire, il aimait tout particulièrement un Janus de pierre qui, avec ses deux visages me contemple d’un air de supériorité, écrit-il à l’ami Wilhelm Fliess à l’été 1899 – une amitié qui dura quelques 17 ans, qui est avant tout pour nous aujourd’hui, le récit et l’acte de la Naissance de la psychanalyse. Mais ce Janus risque bien d’être surtout l’un des meilleurs visages (sinon quel mot ?) de Sigmund Freud : l’homme qui, dès qu’il mit le pied à Vienne pour ne la point quitter, si ce n'est 78 ans plus tard pour les raisons que l’on sait, la détesta. Ce qu'on ne dit pas si souvent. 1888 : l’atmosphère de Vienne, (…) peu faite pour fortifier la volonté ou pour inspirer le ferme espoir d’une réussite ; 1898 : depuis trois jours à peine que je suis revenu, je subis déjà l’influence déprimante de l’atmosphère viennoise. Quelle misère de vivre ici (…) ; mars 1900 : J’ai voué à Vienne une haine personnelle (…) ; avril 1900 : Vienne est toujours Vienne, donc tout à fait exécrable. L’antidote est Rome, si longtemps désirée, si longtemps attendue, évitée, contournée, même voyageant en Italie où il se rendra plus de vingt fois. Vienne, où bien que marchant dans la ville, il était à demeure dans son cabinet, Rome et l’Italie où il se rendait en train – malgré la phobie qu’il en avait ; d’un côté l’écrivain, le penseur, le psychanalyste, de l’autre l’homme animé d’une pulsion viatorique – selon l’expression de G. Haddad ; dualité de la culture gréco-romaine qu’il maîtrisait par ses deux langues, son art, sa mythologie, sa littérature et de l’hébraïque dans laquelle il fut élevé, sans excès mais dans ses traditions. Aussi, si le Janus, évidemment, n’est plus au 19 Berggasse, ni le divan, ni les moulages de statues florentines, si la salle d’attente est la seule et infidèlement reconstituée, si des reproductions de photographies (dont Einstein avec lequel il correspondit) ont été ajoutées, déplacées, sur les murs, si l’on sait que la visite que lui rendit André Breton en octobre 1921, fut courte, polie mais sans enthousiasme pour Freud, cela incompréhensiblement pour le fondateur du surréalisme ; et qu’à l’inverse, en 1938, Salvador Dali lui fit une très forte impression avec ses yeux candides de fanatique ; si l’on sait un peu de tout cela et trop peu de tout le reste, l’une des premières « prolongations » de la visite au Sigmund Freud Museum de Vienne, si propre, si blanc, où aucune odeur de fumée de cigare ne flotte, fut de relire les belles pages de la Gradiva – Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen pour le titre exact – dont il ne reste nulle trace non plus au 19 Berggasse, ni la légèreté, ni la grâce. Il faut donc entrer là, laissant tout espérance pour le dire comme Dante – un auteur que Freud affectionnait – non qu’on soit devant l’enfer, mais parce qu’on n’a aucune chance, visitant les lieux, d’y rencontrer l’homme.

[Ses cendres reposent dans un cratère grec du Ve-IVe siècle avant J-C, à Londres. Ce qui dit tout.]

        

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