inactualités et acribies

Les objets de l'été - 5 -

4 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

 

De tous les âges et usages,

 

Le tournesol n’est plus qu’un objet, tout replié devenu, par concrétion commune et mécanique dans le nom de Van Gogh. C’est tout juste si l’on se souvient qu’il s’appelle aussi héliotrope, enraciné étymologiquement en terre grecque. Les botanistes, maniant le latin à la binette et sur le terrain, le nomment helianthus annuus et prétendent qu’il suit le cours du soleil en se tournant de l’est à l’ouest depuis le matin jusques au soir, ce qui est, cette fois, un tripotage de l’astronomie galiléenne celle qui inversa le cours de l’univers, il y a un bon moment déjà, montrant pour toujours que les mouvements rotatifs ont échu à la terre seule.

Le tournesol, objet de culture et d’agriculture, kitschissime devenu en toutes matières et supports : la toile-cirée-des-tables-de-jardin, le couvercle-en-carton-des-boîtes-de-confiseries, la faïence-des-carreaux-aux-murs-des-cuisines-des-salles-de-bains-des-couloirs-des-lingeries, le papier-des-serviettes-en-papier et le papier glacé (glacé !) des publicités-pour-le-Sud plutôt que la lavande qui vient au second rang, selon mon classement rudimentaire, partial, non homologué. On dira aussi, pour achever les confusions de tous ordres, que bien des pages censées nous instruire de ce que nous ignorons – visibles à tout moment sur les écrans – se mélangent les pinceaux en affirmant plusieurs vérités, ce qui n’est pas la garantie d’en dégager une seule. Ainsi, si la plante fut introduite au 16ème siècle en Europe par les Espagnols qui la tenaient des Amérindiens en général et Mexicains en particulier, il s’agit de sa version domestiquée, cultivée donc, cependant que des héliotropes sauvages étaient bien implantés de ce côté-ci de l’océan, nous avons des textes. On dirait que l’ordinateur n’a pas les mêmes que nous. Pline l’Ancien en parle – Histoire naturelle, t II dans la catégorie des remèdes, en décoction avec de la racine de mercuriale (mâle pour engendrer des garçons et femelle pour … c’est si simple !) aussitôt après – à prendre stricto sensu dans le contexte – il faut, au choix : boire le suc dans du vin cuit, manger les feuilles (de la mercuriale) bouillies à l’huile et salées, ou même crues dans du vinaigre, mélangées à de l’héliotrope. Le même, quatre chapitres et quelques pages plus loin rend hommage à cette merveille, laquelle en sympathie avec le soleil se tourne vers lui, même par temps couvert. La nuit, comme s’(il) le regrettait, (il) ferme sa fleur bleue. Surtout ne pensez pas que Pline a confondu avec le lin, un jour de grosse chaleur ; héliotrope désigne un genre, il en existe donc des centaines, dont celles aux fleurs petites et bleues ou diversement nuancées depuis le violet, au point que la couleur et la fleur se nomment pareillement.

Plus grand-chose à voir avec les rondeurs éclatantes et haut portées de notre tournesol des champs, lequel serait bien incapable de nous protéger du scorpion, Pline encore, Pline toujours, nous instruit : avec un rameau d’héliotrope, encercler au sol l’animal, cela suffira pour qu’il n’en sorte pas. Vous pouvez aussi le recouvrir totalement de la plante, et bien d’autres recommandations pour éloigner les fièvres ou produire des effets aphrodisiaques.

Mais l’héliotrope d’Ethiopie a tout pour me séduire, puisque son nom contient les lettres de celui de son pays d’origine. L’inverse n’est pas tout à fait vrai. J’aime cette économie de moyens – 5 lettres communes – dont certaines langues ont le secret, les latines notamment, la française particulièrement. Seconde découverte, il ne s’agit pas d’une plante ou de sa fleur, mais d’une pierre, un objet minéral, que l’on tient dans le creux de sa main s’il est poli, qui lance des couleurs porracées – dixit (encore) Pline, et veiné de rouge. Mettez-le dans de l’eau et les rayons du soleil qui y tombent seront eux-mêmes madrés de reflets couleur de sang. Hors de l’eau, l’image du soleil lui fait un miroir et selon certains mages, mêlé à la plante du même nom, il vous rendra invisible, aidé par quelques incantations. Et là, mes pensées prennent deux chemins de textes différents. En raison du fait que je peux le saisir et le retourner dans ma main, ce caillou héliotrope est le galet pongien ; en raison de la légende d’invisibilité qui s’attache à elle, cette pierre est platonicienne, sertie dans un anneau qui rend Gygès inapparent à tous, s’il en tourne le chaton. Socrate – in Platon, République, ch. 2 – en fait une leçon philosophique redoutable : faisons-nous le bien par crainte des réprimandes ou parce que c’est (le) bien ?

Le tournesol porte aussi son poids de légendes, et comme il ne faut pas toujours croire qu’elles sont belles et douces, en voici une assez cruelle sous le régime courant de la métamorphose végétale. Avec Narcisse, Hyacinthe et les autres, voilà Clytia, dont Apollon, dieu du Soleil, était bien sûr ! éperdument amoureux … jusqu’à ce qu’il se lasse pour lui préférer Leucothée – forcément fille d’un roi qui en fut très fâché en l’apprenant et la fit ensevelir vivante. Clytia n’en retrouvait pas le repos, la jalousie et la délation sont vraiment deux vilains défauts qui vous pourrissent la vie ; elle passait désormais ses jours à suivre la course du Soleil son bien-aimé dans le ciel, avant, finalement, de se transformer en fleur héliotrope. Les deux amoureuses contrariées eurent une fin tragique, l’une sous la terre l’autre sous le soleil, pour l’éternité. Ce sera l’objet d’un ultime étonnement sans lien avec ce qui précède : comment se fait-il que dans le calendrier révolutionnaire, l’héliotrope apparaisse en Brumaire au 6ème jour, c’est-à-dire, à la louche ou plutôt la brouette, entre fin octobre et fin novembre, époque sans le moindre tournesol dans les champs de l’hexagone ?

Déjà, en ce début du mois d’Août, ils sont tous cramés. Bien m’en a pris de les photographier il y a quelques semaines,

je certifie que ces clichés très ordinaires, sont miens et ne proviennent pas d’une réserve accessible à tous. Selon une très belle expression de Ponge ils sont (des) objets du dernier peu. Et tandis que Rimbaud pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin /Avec l’assentiment des grands héliotropes, nous lisons dans l’inventaire après décès du célèbre parfumeur, Jean-Louis Fargeon, fournisseur attitré de Marie-Antoinette, qu’il composait de la pommade à l’héliotrope, il y en avait 32 et 6 kg séparés dans son stock.

 

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