inactualités et acribies

Tempêtes au Musée

18 Septembre 2022 , Rédigé par pascale

 

Il y en a qui « ont piscine » et d’autres, robe de chambre pleinière. Avouons quand même que ne pas céder aux clichés, c’est autrement mieux, même si l’auteur de la seconde expression n’aurait pu user de la première, ce n’était pas l’époque. Pour autant, il ne donne pas dans la platitude, ce n’est vraiment pas son genre. S’il y a – mais il n’y en a pas – quelque vertu à ce que la pratique des auteurs classiques se soit perdue, ce pourrait être qu’ils échappent ainsi à la chute de leurs meilleures expressions dans le domaine public qui fait d’une trouvaille, d’une vérité scientifique ou d’un raisonnement, une formule à tout faire et surtout n’importe quoi. Si Diderot avait fait florès de sa robe de chambre pleinière, nul n’aurait plus à se demander s’il parlait de la vieille bleue ou de la nouvelle écarlate, ni même qui parlait, le psittacisme des clichés se suffisant à lui-même, c’est son principe. Un jour de février 1767, il y eut en effet, remplacement furtif et sournois de sa robe de chambre râpée, usée, fourbue, par une neuve et de belle facture. La fautive, la coupable de ce geste d’autant plus vil qu’il était plein de suffisance, devenue riche par matrimoniale union avec Pierre François Geoffrin, était fille du valet de chambre de la dauphine de France. On aurait bien envie de faire le lien direct entre le métier de papa et la nouvelle robe de chambre de Diderot – nous sommes de l’ère post-freudienne – nous éviterons aussi de traduire son irrépressible désir d’avoir auprès d’elle les esprits les meilleurs et les plus brillants qu’il se pouvait, en équivalent sublimatoire de ses propres lacunes. Ne soyons pas trop perfide, elle subventionna, pour partie, l’Encyclopédie.

Il se trouve que par une de ces curiosités rhizomiques qui m’embarquent en un point précis mais me débarquent après un très long périple et tortueux voyage fort loin d’où je suis partie et sans savoir où je vais, je retrouvai la robe de chambre pleinière de Diderot dans une note de ses Salons. Qu’allai-je donc chercher ou vérifier qui n’était point tant diderotien que, probablement, pictural. A ce point de mes déviations, crochets et autres picorages affamés, je m’arrête à Vernet, son peintre favori, celui pour la Tempête duquel, il dit qu’il aurait tout abandonné – un tableau semble-t-il perdu aujourd’hui – ce qu’il clame et proclame dans le fameux texte publié en 1769 – Regrets sur ma vieille robe de chambre* un petit bijou d’ironie piquante et de dérision poivrée, qui ne paraît pas en introduction de mon édition Salon iv chez Hermann, alors qu’il y aurait pris place dans d’autres éditions. Qu’importe, nous ne sommes pas dépourvus, la bise n’est point encore venue. Mais je m’égare …

Il faut reconnaître à Diderot que je pratique avec une modération qui frise l’ascétisme – mon xviii ème siècle étant celui de Hume, Rousseau et Kant – une plume trempée tant dans la drôlerie que dans la finesse et l’impertinence ; je n’ai pas la certitude, en revanche, que son œil soit toujours à la hauteur de sa plume, qui, lorsqu’elle estime que le pinceau n’est pas à son niveau, se contente de jolies descriptions, ce n’est pas si mal, mais enfin c’est un peu court. Dès qu’il s’agit, en revanche, d’aller au-delà, pas toujours pour des raisons avouables, dont la mauvaise foi couplée à des formules assassines, j’ose le dire, c’est un pur bonheur ! Pour le Vernet dont il ne nous reste que l’évocation, mesurez le sens de la formule, beaucoup plus équilibrée mais redoutable dans le maniement du non-dit : La reconnaissance a eu son moment, il faut que l’équité ait le sien. Cela fait probablement plus de deux ans, qu’il a acquis la Tempête**, la contemplation s’est-elle usée, l’admiration rafraîchie, Diderot n'est plus aussi dithyrambique, il a quelques réserves, estime qu’il y a, dans toute sa beauté, des reproches à lui faire, il n’y manque pas d’ailleurs, par petites touches cependant. Plus loin, d’une autre Tempête, il a cette phrase qui est d’un écrivain mais non d’un critique d’art : L’orage, à peine éloigné, tient encore le ciel en désordre.

J’avançai donc dans les Salons, me promettant – ainsi le fait-on quand on va au Musée – qu’à coup sûr on reviendra, il le faut. C’est le vieux contentieux entre l’émerveillement et la frustration qui nous fait traîner les pieds, précisément ici, tourner encore des pages. Et la sérendipité fit tout ce qu’elle avait à faire, elle le fit au mieux, elle me mit, à deux reprises et à deux cents pages d’écart, comme quoi il faut toujours insister un peu avec elle, en présence d’un Diderot auquel on a juste envie de dire : ah ! Monsieur, approchez que je vous embrasse ! Dans Salons iii, je rencontre et découvre tout ensemble Madame vien. Diderot lui fit un sort dont, s’il n'était si aiguisé au sens de acéré, serait un modèle d’acuité au sens de vivacité. Diderot, c’est certain, n’aime pas Madame Vien. En 13 lignes, ou plutôt 8 phrases dont plusieurs sont semi-coupées par des points virgules, ce qui leur donne à la fois le souffle court et le mouvement long, Diderot exécute – je ne vois pas d’autre mot – Une Poule huppée veillant sur ses petits, dont il dit à la suite faisant élision de verbes : Très beau petit tableau ; bel oiseau, très bel oiseau ; belle huppe ; belle cravate, bien hérissée, bec entrouvert etc. Je me force à ne pas tout citer. C’est très très drôle et s’achève ainsi : Je fus surpris de sa poule ; je ne croyais qu’elle en sût jusque-là. *** Mais c’est pour mieux ... achever son Coq-faisan, doré de la Chine, juste après. Belle duplicité, élégant double langage, on ne sait plus, sept lignes plus loin, si Diderot se moque de nous ou de Madame Vien dont il souligne, finalement, l’immense talent d’imitatrice, jugez-en. Alors qu’il note dès l’entrée qu’il est froid d’expression, et qu’au fond la poule huppée avait bien plus de force, qu’on dirait presque de lui qu’il est un oiseau de bois, et après quelques formules pour faire dériver l’intérêt du lecteur, il termine ainsi, grandiose dans la déloyauté honnête – mais oui – puisqu’il dit à la fois que Madame Vien a du talent et à la fois qu’il ne s’est pas trompé, tout en disant l'inverse. L’honorabilité de chacun est ainsi préservée : Réparation à Madame Vien. J’ai dit que son coq était sans mouvement et sans vie ; et je viens d’apprendre qu’elle l’a peint d’après un coq empaillé.

*cf ibidem Archives, Regrets, 24 novembre 2020 **Vernet en peignit plusieurs, on trouvera donc différentes toiles ainsi intitulées mais pas celle de Diderot.*** elle : madame Vien, à l’évidence.

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