inactualités et acribies

Le pamphlétaire (suite).

17 Octobre 2022 , Rédigé par pascale

 

Quand il rentra en France, en 1812, après avoir servi de façon parfois distraite, il faut bien le dire, les armées napoléoniennes, il s'occupa de ses domaines, forêts, fermages, vignes, et ses affaires, vendre, acheter, recouvrer ses dus, toutes occupations auxquelles un propriétaire de province se devait de consacrer son temps, son argent et son énergie. Il tenait ses biens et sa fortune de son père qui les avait constitués au service du duc d’Olonne dont il avait été le lieutenant des chasses. On a peu repris, me semble-t-il, l’incroyable analogie de parcours entre le père et le fils, une sorte de réplication des destins, à ceci près que le père de Paul-Louis – Jean-Paul Courier – échappa à sa mort préméditée, alors que son fils fut réellement assassiné : huit ans avant sa naissance, se joua le 1er acte de la pièce dont Paul-Louis fut le héros tragique du second et dernier. Cela ne fut pas remarqué : Jean-Paul Courier, amant de la duchesse d’Olonne, aurait dû périr, sur ordre du mari jaloux, si le soldat soudoyé pour accomplir cet assassinat n’avait tourné casaque et dénoncé ce vil projet à la force publique. D’Olonne, tout duc qu’il était et mari trompé, mourut engeôlé pour avoir fomenté ce plan funeste, tandis que la duchesse fut recluse en un couvent d’où elle finit par sortir, et trépasser douze ans plus tard. En Touraine, soixante ans après sa naissance environ, Paul-Louis fut assassiné dans l’une de ses forêts, par le fusil de l’amant de sa femme – ou l’un de ses amants – jaloux du mari ombrageux. Un biographe taquin risqua, à propos de ce mariage avec la (jeune) fille d’un ami et érudit helléniste alors que Paul-Louis remettait sans cesse un voyage en Grèce qu’il désirait ardemment : « Il la demanda en mariage. Il l’obtint. Il l’épousa le 12 mai 1814. Il eût mieux fait d’aller en Grèce ». En effet. A moins que l’on y voie la résolution psychanalytique d’un destin complexe : il fut son père tué !

Retombons aux pamphlets, un genre foudroyant pour Marc Fumaroli, dont Courier est le maître incontesté, auteur magnifique d’insolences en langue et sel attiquesFumaroli encore – qu’il déroule depuis ses terres en direction des autorités locales mais pas seulement, au nom de sa qualité de Tourangeau – j’habite Luynes, sur la rive droite de la Loire – contribuable – Messieurs, Je paye dans ce département 1.314 francs d’impôts – suppliant – On recommande à vos prières le nommé Paul-Louis, vigneron de la Chavonnière – étonnant – L’objet de ma demande est plus important qu’il ne semble – sincèrement insincère – Monsieur, Je suis … malheureux ; j’ai fâché M. le maire ; il me faut vendre tout, et quitter le pays. C’est fait de moi, monsieur, si je ne pars bientôt – plaisantin et menteur audacieux – Nous possédons en manuscrit, et publierons, quand la censure sera rétablie, différentes brochures de Paul-Louis, toutes excessivement utiles et prodigieusement agréables – direct – Conseillez-moi, je vous prie, dans un cas extraordinaire. Je serai bref, la vie est courte. Toutes ces formules sont des premières phrases, des entames, des entrées. Courier, à la presque fin du Pamphlet des pamphlets (1824, soit un an avant sa mort) promet ce qu’il fait déjà depuis des années : Je serais la mouche du coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Comptons sur ce conditionnel initial – je seraiS, Courier n’a jamais aucune approximation d’écriture – pour comprendre que, pourvu qu’on le laisse écrire, pourvu qu’il le puisse, rien ne l’arrêtera, dût-il payer le prix de l’indifférence, elle est à la mesure de l’instant, tandis que le coche fait image pour le monde qui avance lentement Mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles !

Les occasions de pamphlets ou de correspondance pamphlétaire – sont aussi nombreuses que variées, et pourtant se ressemblent. Le ton, bien sûr, le style, à n’en pas douter, la vivacité, l’intensité, l’ironie, le culot, l’aplomb, la fausse modestie dont voici un des meilleurs échantillons : Courier est à Sainte-Pélagie [convaincu d’outrage à la morale publique et religieuse — il faut lire ce dossier, c’est un festival, un monument, une précellence, l’accusé devenant accusateur] il parvient, du fond de sa cellule à faire éditer sa version complétée du Daphnis et Chloé de Longus traduit par Amyot l’incontesté (1513-1593) – toute une histoire, il faudra bien sûr y revenir avec d’autres anecdotes savoureuses réservées. Il signe : « Paul-Louis Courier, Vigneron, Membre de la Légion d’honneur, ci-devant canonnier à cheval, en prison » !

Les qualités de vigneron et de paysannous autres paysans – et de peuple sont revendiquées par Courier, individuellement et collectivement, avec insistance. Il ne se reconnaît et ne reconnaît les siens qu’à cette aune, il s’en revendique, elles sont et font l’exacte contre-mesure à sa haine de tout nantissement, qu’il soit matériel ou immatériel comme on dirait aujourd’hui. Comprenons, qu’il s’agisse de biens, d’autorité, de pouvoir. L’époque lui fut – si l’on ose – généreuse, pour dénoncer tous les privilégiés et leurs privilèges, les courtisans et leurs singeries lamentables – chacun se lance ; non, : à la cour, on se glisse, on s’insinue, on se pousse – les méprisants et leurs mépris, pire leur indifférence – Sans humeur, sans honneur – mais moi, petit propriétaire, ici je taillerais ma vigne, sans crainte des honnêtes gens. Aussi il y a dans ses pamphlets de véritables chroniques de la vie rurale ; et revenir à des textes aussi tendres pour les paysans qu’intransigeants pour les maires, préfets, curés, ministres. L’un d’eux, mais l’un seulement parmi d’autres, la Pétition pour des villageois que l’on empêche de danser. (1822), n’a rien d’une fiction : dans la commune d’Azai par le passé on dansait le dimanche sur la place de l’Église. Ce que le préfet – souvenons-nous qui dota la France, et quand, d’un corps préfectoral – interdit. Tout simplement, parce que l’interdiction d’un préfet vaut pour elle-même. Nous, gens de Véretz, ne pouvons plus aller danser à Azai, dont les habitants sont nos meilleurs voisins. Mais depuis l’interdiction les violons et les gendarmes (viennent) en même temps. Suit un bref développement faussement savant sur l’instrument qui animait – jusqu’à l’opposition funeste – les parvis dominicaux pour s’achever, royalement, par cette affirmation aussi simple que casse-cou et même franchement imprudente, osons, culottée – nous dansons au son du violon, comme la cour de Louis le Grand. La comparaison a de quoi laisser coi même un gendarme d’Azai en 1822. Mais, Courier ne serait pas Courier s’il s’arrêtait là, et c’est exactement ce franchissement que l’on aime, admire et applaudit, il poursuit sans reprendre souffle ; aussi, il faut citer sans quoi on manque l’esprit, l’art, la manière Courier, l’authentiquement pamphlétaire qui ne s’arrête jamais à la première salve mais en a toujours une, et même plusieurs à venir  – dans son autre vie il fut canonnier  – : Quand je dis comme, je m’entends ; nous ne dansons pas gravement ni ne menons avec nos femmes, nos maîtresses et nos bâtards.

Ce qui ne l’empêche pas de glisser des questions véritablement politiques et graves sous les aspects les plus légers, incongrus, naïfs. Ici, celle de savoir quelle peut bien être la nature d’un pouvoir (d’un gouvernement) qui s’intéresse aux danses du dimanche dans les petits villages et demande à son préfet d’en rendre compte au ministre. Tout cela est beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît et va bien plus loin que le son du violon. Il s’agit aussi de se rencontrer, de boire ensemble, de parler, de jouer – au palet, à la boule, aux quilles ; on peut même y faire des affaires ; et des mariages. C’est l’antidote à la violence ordinaire qui se danse là. C’est une petite économie locale, c’est un mélange des générations au centre du village. Aussi, l’interdit de danser – qui dans sa grande hypocrisie n’est pas une défense de faire la fête – fut bravé par certains qui sortirent du village, pour danser quand même au bord du Cher, sur le gazon, sous la coudrette. Mais l’encre n’était pas encore sèche. Jamais Courier ne cesse sur une note nostalgique, jamais il ne s’arrête sur une désolation, ses plaintes sont accusatoires et non de geignements. Il pratique la dénonciation, non la complainte, ni le thrène. La danse sous la coudrette c’est-à-dire hors la place commune, excentrée du cœur battant du village, n’est qu’un pis-aller, pas même une consolation. Tout juste bonne pour une églogue. Tandis que chez nous, paysan ne rime pas avec pastoral, danser c’est manger une omelette au lard, dans le cabaret prochain.

Suit, dans la même pétition – mais qui n’était pas annoncé dans le titre – un développement truculent et hardi à propos des jeunes séminaristes qui confessent les filles sans qu’on y trouve à y redire. Mais ce serait trop de joie en une seule fois, non que l’on soit rabat-joie, c’est plutôt l’inverse. Mais Paul-Louis Courier, Vigneron, se boit à petites gorgées.

 

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