inactualités et acribies

« Ô très paisibles photographes » *

21 Octobre 2022 , Rédigé par pascale

 

Pour A.

Entre Richelieu et Descartes, j’avais rendez-vous avec les nuages.

Le premier disparut un peu avant le second, lequel je laissais à main droite, avançant tout devant, lentement.  Il n’est pas si facile, ni si prudent, de regarder le ciel en observant le sol ; des énergies telluriques se chargent de vous porter là où vous devez aller – par un impératif catégorique d’affectueuse nouure – tandis que votre esprit flânoche en bord de firmament. Ce jour-là, jour anniversaire de la naissance de Rimbaud – 168 ans et toujours 17 ans – les bleuités, les figements violets, le ciel rougeoyant, les immobilités bleues, * achevaient en mille élégances un été dramatique, chuchotant aux arbres étonnamment reverdis mille questions/Qui se ramifient, je voyais l’absence des oiseaux, j’entendais le silence, je suivais la ligne médiatrice des avions monter à la verticale dans le ciel bleu-turquin.

la main de la campagne me tenait par le cœur, le chœur des mots, calme et beau ; j’entendais au loin une cloche de feu rose dans les nuages. Et je passais un pont, un de ceux, ordinaires, qui protègent un peu les alentissements d’une eau millénaire que l’on croit d’un instant ; celui-là, aucun autre, qui vous fait vous arrêter, vous pencher au-dessus de cette eau qui n’est là que pour vous sous des ciels gris de cristal aux reflets bleus. Mais vous avez peut-être inversé les reflets. Le Cher est un cours d’eau qui porte bien son nom quand il passe en Touraine. Il glisse au pied des vals et des vallons, indifférents sauf au poète qui de vos forêts et de vos prés est démiurge quotidien. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le temps a pris la forme du large buffet sculpté, impassible dans son chêne sombre  le temps, un peu pongien aussi, puisqu’avec lui je tiens l’huître calée dans le creux de ma main, je veux dire qu’une fois ouverte, des ciels infinis et blottis contre un plafond nacré jouent à échanger mille verts pour un empire. Sous la treille éternelle, nous gobons des souvenirs, buvons le vin doré.

 

A l’aplomb de la ligne courbe et arborée qui sépare doucement le ciel de la terre incurvée, deux segments blancs coupent à angle acéré et droit le premier plan élargi, l’écran lumineux d’un petit théâtre d’ombres. Ce promontoire devant l’infini — observatoire de l’éternité, baignoire de méditations devant le ciel étoilé — pénètre en s’acuminant dans le paysage ; sur sa rampe, une main bienveillante déposa deux tasses simples et semblables, à moins qu’elles n’y fussent depuis la nuit des temps.

 

Démonstration a contrario d’une des plus célèbres leçons de la philosophie platonicienne. Le muret qui, dans la fameuse allégorie dite de la caverne,** le muret qu’on oublie un peu trop entre la paroi du fond et le soleil régnant en maître de vérité et en hauteur, nous y sommes. Nous y sommes très exactement. Il y a, dans le texte platonicien, des montreurs de marionnettes et des feux intermédiaires pour illusions d’une supériorité encore inaccessible à ce niveau. Ces « détails » ne sont pas souvent retenus, tant les lectures ont été simplifiées, si loin de l’original. Mais enfin, ils sont. Et nous avec. A cette différence déterminante près, qu’ici, les ombres sont, évidemment, plus réelles que la réalité même, qu’il n’y a point de vérité solaire, mais le déploiement de nuances infinies qui – malgré tout – nous dépassent ; ce « malgré tout » fait tout. Notre point de vue, le point de notre vue. Nos mots, la fabrique d’un silence aussi vrai que le ciel, à cet instant, contenait tous les mots de la langue.

*les mots ou expressions en italiques sont tous de Rimbaud, y compris le titre. **Rép. VII

        

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