inactualités et acribies

Peindre et mourir.

2 Octobre 2022 , Rédigé par pascale

 

Si je pratiquais la manière journalistique culturelle, j’écrirais : il est trop tard pour New-York, allez à Wien ! Et j’ajouterais, histoire de rendre la suite désirable, que l’exposition fut très en-dessous de l’artiste parce qu’à trop vouloir faire agiobiographique, il y avait bien peu d’art ; nous serons donc consolés à peu de frais – dans tous les sens du mot – de n’être pas allés visiter non point la rétrospective de l’œuvre, mais la vie domestique, familiale, livresque, chosiste, amicale, anecdotique aussi, anecdotique surtout, d’un artiste que le décès précoce rendit sa famille reconnaissante posthumément que l’un des siens fût aujourd’hui glorieux et célébré. Peu encline à la discrétion qui devrait seoir à des proches admiratifs de ce que rien ne laissait prévoir pour l’un de ses rejetons, les sœurs – pourquoi ai-je eu envie d’écrire les « frangines » ? – ont installé un immense et très luxueux agencement de ses carnets de notes d’école, son passeport ou son imperméable – que l’on nomme trench-coat de l’autre côté de l’océan – ses (quelques) livres, des meubles de familles etc.  sans oublier les inévitables séries audiovisuelles sans lesquelles, de nos jours, il n’est plus d’admiration esthétique possible. Tout cela nous fut fort heureusement épargné, le mot est juste, nous n’y sommes pas allés !

C’est à Wien, où je suis retournée il y a peu pour peu de jours et d’heures, que Jean-Michel Basquiat nous fut rendu tel qu’en son art, sans falbala, ni frou-frou, – et sans baratin – pour moi qui ne lis jamais les tartinées introductives aux tableaux – seuls les dates (très importantes les dates pourvu qu’on les mette en perspectives multiples) et les titres quand il y en a – mais Basquiat pratique le sans-titre, l’untiltled, à grand débit et à foison. Ce prénom doublement français, provenu d’Haïti, et ce nom si peu américain font illusion, Jean-Michel Basquiat est bien étatsunien de la Grosse Pomme, né à Brooklyn et mort à Manhattan 27 ans et quelques mois plus tard, après avoir consommé et consumé toutes ses énergies à vivre dans la ferveur de l’instant, l’effervescence et le tumulte de ces années follement déjantées, où il fut l’ami de Warhol, tout le monde sait cela, y voyant de façon simpliste comme dans une causalité élémentaire, les raisons des excès qui le menèrent à griller l’enfant radieux en lui. Un Soleil noir incandescent. Brûlé vif au feu de ses propres démons.

L’Albertina Museum de Vienne, blanc, lisse, sage, doux et propre, aux parquets silencieux et blonds est l’antinomie absolue des murs, trottoirs et fébrilités de New-York ; et ses visiteurs, aux postures faussement captivées, réellement fascinées, peut-être hypnotisées, certainement éblouies, petit regroupement silencieux aux antipodes des clubs et cercles remuants et tonitruants de la mégapole yankee des années 80 du siècle passé. Pourtant, si l’on (se) pose – furtivement – la question de la correspondance du temple autrichien avec l’idole abritée là pour plusieurs mois, on la ramasse et range dans l’instant, réalisant qu’elle est non pertinente, telles ces interrogations incongrues qui vous viennent uniquement parce qu’il paraît plus judicieux de formuler n’importe quoi plutôt rien. Époque salement bavarde. Nous avons cependant quelque chose à y répondre : oui, mille fois oui, ou plutôt cinquante fois soit le (petit) nombre d’œuvres exposées, oui : la violence, la révolte, l’intensité et la profondeur des griffures, des écritures, des ratures de Basquiat n’en sont que plus puissantes, plus prégnantes.

Et ses enluminures.

Un terme qui s’impose à mon goût prononcé pour les échos et rimes intérieures, aussi pour ses lumières encloses, ses courbures, arcures et cambrures magistrales et baroques. Soit ma fascination pour les Vanités – si souvent exprimée ici – a encore frappé, soit Basquiat a frappé au cœur métaphysique – un oxymore – de ma lecture du monde, ce qui pourrait bien revenir au même.

On m’opposera ses couleurs vives, ses teintes acryliques et nouvelles, ses angles et ses traits d’enfant en colère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses écritures – mots, noms et dates – sur les tableaux noirs de rage de chagrin de révolte de douleur de préconscience – peut-être, mais personne ne peut le dire – que l’accélération subite d’une existence tourbillonnesque ne pouvait que rencontrer une fin précoce ; ses écritures hachurées pour lointains rappels d’une ritournelle qui ne nous quitte pas – sic transit gloria mundi – échoués sommes-nous dans l’inanité de nos vies achevées depuis le premier jour.

    

 

 

 

 

              

 

         

 

 

 

 

Crânes, os, mots jetés non sur un support destiné à les recevoir, mais sur une surface assignée à les ex-poser, les montrer, crier, hurler - ils nous ressemblent ! - les renvoyer comme dans un miroir, à nous qui ne les aurions jamais saisis sans l’excessive puissance de cet enfant perdu, jeté, dans un monde si violent, lui si fragile, rattrapé par des passants pas toujours honnêtes, l’enfant désarmant-désarmé, revenu à l’origine du tout à partir de rien.

Il est des cris et des silences qui valent même douleur, et le noir incarné pour tatouage de son destin. Basquiat qui fut aussi de tous les combats et luttes anti-racistes,

 

 

 

 

 

 

 

donne au policier noir un crâne pour tout visage et le mot Irony pour légende d’humour de même couleur,  n’est ni drôle, ni fade, ni mou, mais impossible, stricto sensu in-vivable ; noire n’est pas la couleur de la force, noire sera la couleur de la révolte. Il faut de solides appuis pour tenir son destin. Celui de Basquiat, inscrit dès sa venue au monde, c’est le sens de ce mot, a le poids du métal – Iron man – peut-on lire aussi sans changer aucun mot. Et toujours, regardons bien, ces fils en guirlandes et volutes dont on ne sait s’ils tiennent une marionnette intérieure ou s’ils en montrent les veinures.

 

Chevalier de toujours, de nulle part, déjà mort au combat ou revenu d’outre-tombe, blessé, pansé, ouvert, disséqué, toute chair disparue comme un gant retourné, sauf un lambeau rose au bout de son pied gauche… le combat de Basquiat était perdu d’avance, tant de fragilités à dire dans l’en-deçà des mots. Intensité du tacite en soi. Et ces aplats gris-bleus-gris-blancs-gris qui tant (me) rappellent l’autre douloureux à vif de tout, Nicolas de Staël.

 

 

 

 

Les deux qui se regardent sans pouvoir se voir et pourtant se répondent. Masques mortuaires en diptyque flottent au-dessus des eaux dangereuses où rient les crocodiles que les enfants adorent autant qu’ils les redoutent, dont ils ne peuvent s’empêcher de parler, comme du loup… 

 

 

 

 

 

 

 

Intensité du Noir. Cérébralité du Noir. Invisibilité du Noir. Luminosité du Noir. Matité du Noir. Profondeur du Noir. Le noir est, évidemment, une couleur. Il est celui de la peau, de la vie, des combats, de la pointe des choses et du monde, du pinceau et de la plume.

 

 

AH ! je sais que rien de ce que j’ai écrit ici, ne trouverait grâce auprès des experts, et cela me ravit.

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