inactualités et acribies

une archive judiciaire ou presque

6 Octobre 2022 , Rédigé par pascale

     

 

            Il faut faire le ménage et le vide au moins une fois par siècle. Ce que je fais parfois. Et je retrouve ceci que je recopie sans en avoir rien modifié mais avec les précisions préalables suivantes :

            - Cette lettre n’est pas fictive, je l’ai rédigée et transmise à un ami de Jojo connu de moi ; celui-ci la trouva et la lut le jour même où mon ami la recevait, il venait le voir.

            - Georges Courtois a passé plus de la moitié de sa vie en prison, visitant de temps à autre le quartier de haute sécurité pour l’ensemble de son œuvre d’escroc et braqueur en tous genres. En 1985, alors qu’il comparaissait avec ses complices devant la Cour d’Assises de Nantes, il prend en otage le prétoire et le public, autant dire tout le Tribunal, aidé d’un comparse lourdement armé venu de l’extérieur (sauf exception de huis-clos, en France, les procès sont publics et les portes ouvertes ; à cette date, il n’y avait aucune vérification de sécurité pour entrer dans une salle d’audience). C’est lui qui exige la présence des caméras de télévision pour que tout soit filmé en direct qui dura 34 heures, intérieurs et extérieurs. Monsieur Georges est mort en 2019.

 

 

Monsieur Georges et Cher Jojo,

 

            Je viens de lire votre bouquin, Aux Marches du Palais*. J’ai tourné les pages du même geste hâtif que l’avalage d’un ballon de rouge sur le zinc. Et de celui qui en r’demande, dès la dernière goutte en vue. J’en suis sortie sans tituber, sinon de régalade et de rigolade, mêlées d’un coup de chapeau, bien bas, et d’une onomatopée non encore répertoriée par l’Académie à ce jour.

 

 Ma première idée : en parler posément. Le témoignage est formidable. Mais, voyez comme ce mot « formidable » n’a strictement aucun sens, aucune portée, comme il n’est pas à la hauteur. Exit donc cette approche, après une tentative honnête (oui, oui …). Tiens, je l’avais même titré mon truc « Grande Gueule et Courtoisie » et la première phrase était : « Ce temps-là, les moins de vingt ans, et même de trente, ne peuvent pas le connaître. Mais leurs parents, oui. ». Mais, il n’y a pas que ça. L’écriture, jubilatoire. Les dialogues, épatants. Les récits exaltants. Les suspens, permanents. L’émotion, à bord de paupière. L’exclamation, incessante. Oscillant entre « il pousse un peu, Jojo » et « faut mettre ça au programme des concours d’entrée et épreuves d’accession aux métiers de la Pénitentiaire, de la Police, de la Gendarmerie, de la Magistrature, de l’Avocature, de l’Éducation » – ah ! vous en touchez du monde ! - et, pour autant, je savais que mon plaisir n’était pas seulement dû à mon intrusion par effraction dans le monde inconnu des bandits de haut rang, des voyous  classieux, et des anti-héros magnifiques, car, j’en suis certaine, croix de bois, croix de fer, seules la mise en mots, la mise en texte, donnent leur véritable existence à ces faits, je veux dire cette existence-là. Étonnant non ? alors que tout le monde a, chevillée au corps, la conviction que seuls les faits sont concrets, réels, j’affirme, mais c’est mon dada, que seuls les mots font les faits, et même les fondent. Non, non, je ne m’égare pas. Vous me suivez, Monsieur Georges ? Votre bouquin, fallait l’écrire quoi ! Et surtout l’écrire ainsi. Pour que les choses soient.

 

Après, il me reste bien quelques remarques … Mais ce n’est pas ce qui compte, même si elles ont de l’importance, extrême parfois, je ne vous le cache pas, franchement, ce n’est pas le moment de faire une dissertation.  Je vous en lâche juste une, Monsieur Georges, qui me tient un peu à cœur, perso, celle de la datation, pour le dire avec sérieux. Aux débuts de votre carrière, les magistrats avec qui vous eûtes de belles joutes, pour peu qu’ils n’eussent pas trop été juvéniles (est-ce que je suis pas en train de me casser la gueule avec la concordance des temps et des modes ?) ont dû faire leurs études dans les années … 40 … Ça donne une idée de la distance révolue dans laquelle on peut injecter quelques différences – euphémisme – dont il n’est pas question de parler ici, parce que je voulais juste, Monsieur Georges et Cher Jojo, vous assurer de ma très sincère sympathie, et vous remercier pour ce maniement des armes hautement efficace qu’est votre écriture, témoin à charge d’un esprit de belle facture.

             Respectueusement.

 

*Georges Courtois, Aux marches du Palais, Mémoires d’un preneur d’otages. Ed. Le Nouvel Attila, nov. 2015

 

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