inactualités et acribies

Broquilles de presse inactuelles

9 Novembre 2022 , Rédigé par pascale

 

 

La dame Blot, 28 ans, faisait son marché en sa petite ville de Mesnil-Durand. Elle tenait son vieux parapluie gorge-pigeon, acheté 2 fr. 45 à un marchand ambulant, qu’elle laissa, à l’auberge où elle passa, ayant pris un autre gorge-pigeon-glacée par erreur. Sa propriétaire, la dame Valentin, l’avait payé 11 fr. L’erreur est humaine. Elle n’en dura pas moins 18 mois, le temps, pour le tribunal de Lisieux d’établir qu’en réalité, c'était constitutif d’un fait de vol en termes juridiques, et passible d’une peine. La dame Blot fut condamnée à deux jours de prison. Ce fut relaté dans le journal local, en Octobre 1873, qui ne relata pas pour autant les détails – qui eussent pu être passionnants – de cette terrible enquête. Le titre, passablement neutre : Un parapluie hors de prix.

Cette authentique brève – datée de Juillet 1896 – toujours à Mesnil-Durand, en Basse-Normandie. Le sieur François Gautier, 45 ans, s’est noyé en pêchant dans la Vie. Le rédacteur de l’information est d’une remarquable concision. Entièrement responsable des termes qu’il choisit pour présenter les faits divers du coin, il aurait dû – évidemment – ne pas faire la Vie  la cause directe de cette mort : soit il n’a rien vu, en quoi il est fort médiocre et fort indélicat ; soit il le fit délibérément, présageant avec un brin d’optimisme que les lecteurs des nécrologies sont en mesure de saisir cet humour … noir. Cela reste fort indélicat, bis repetita. Rappelons que la Vie est une rivière qui sillonne la campagne normande, passant par Vimoutiers et même Livarot. (ne pas confondre avec la Vie, en Pays de Loire).

Dans la toujours même presse très locale, les années passent et le style, à mi-chemin entre le presque sérieux d’un ton artificiellement neutre et la désinvolture des affaires dérisoires du (petit) monde de Mesnil-Durand, selon, probablement, qui tient la plume. En Septembre 1899, l’article intitulé « Effet de chagrin » commence ainsi : Quand Martin Morisse, 51 ans, est à jeun, il voit tout en rose, quand il est gris, il voit tout en jaune. On se dit que l’échotier d’avant n’est plus. Celui-ci, nous gate avec un semblant d’écriture et une lueur d’audace – comme tous les ivrognes, il voit double – qui s’achèvent pourtant dans un compte-rendu raplapla des quelques échanges au tribunal qui nous apprennent – dans le patois normand – que le pauvre Martin venant de perdre une vache (eune vaque) il avait tant de chagrin, qu’il but encore et encore et frappa sa femme « plus fort que d’habitude ». Le tribunal de Lisieux ne voulant pas encore augmenter son chagrin le condamna à 15 jours de prison.

Ces « Morts subites » maintenant, remarquables par les patronymes et le mystère. Il n’en faut peut-être pas plus pour atterrir dans la rubrique « faits divers » : Monsieur Fromage, tout d’abord – rappelons que la commune du Mesnil-Durand est en plein pays d’Auge avec le pavé du même nom (succulent et moins connu que les célèbres autres normands), Livarot à quelques tours de roue de charrette – meurt d’un coup après avoir procédé à une adjudication pour le compte de la commune. Y a-t-il un lien de cause à effet, ou un questionnement subliminal ? La veuve Champagne ensuite – les amateurs ne peuvent pas ne pas penser à la Clicquot – mourut aussi d’un coup, sans autre explication, de la part du gazetier s’entend. La demoiselle Roinsart, servante chez un fermier de Livarot, expira d’un coup elle aussi, tandis qu’elle « taillait le pain pour la soupe ».

Nous retrouvons La Vie – la rivière n’est-ce pas – dans laquelle un certain « Henri Jonchard, domestique à Mesnil-Durand, aperçut nageant à fleur de l’eau, une jolie truite qu’il tua d’un coup de fusil. A l’audience il brille par son absence et attrape 30 francs d’amende par défaut. » Il fallait recopier cette annonce mot pour mot, tant elle est succulente – on peut le dire. D’abord s’appeler Jonchard et voir, certes par les mots du journaleux, mais c’est bien cela l’intérêt, un poisson nager à fleur de l’eau, autrement dit joncher la surface, pour ensuite briller (de n’être pas) tel le dos d’une truite pour attraper un (poisson)-amende ! cela me ravit. (la faute pénale est le coup de fusil).

Je jure que je n’ai rien inventé, rien du tout, dans ce que je rapporte. J’ai simplement trié dans d’authentiques nouvelles et échos des jours, celles qui m’ont alléchée – comme l’odeur du fromage de la fable ? – tant, en quelques mots, en un nom parfois, elles semblaient fictives. Félix Fénéon qui s’amusait, lui, à les bâtir de toutes pièces en trois lignes et les glisser, ni vu ni connu, dans le Journal, est largement battu vs la réalité qui, comme chacun le sait, dépasse l’invention. Ainsi et toujours à Mesnil-Durand, on trouva un cadavre dans un ruisseau – la Vie ne semble pas responsable cette fois. Il s’agissait d'un dénommé « Péchet ». Rien à ajouter, c’est à cela que l’on voit comme le banal et le minuscule peuvent être sublimes parfois.

Aux petits travaux sans peine des petits chroniqueurs de nécrologie d’un petit journal d’une petite ville normande à la fin du 19ème siècle, et même au début du 20ème , ajoutons ces deux derniers évènements ainsi rapportés  :  à la suite de mauvais traitements, mauvais soins, et coups réguliers assenés sur la jeune Berthe, 9 ans, les parents furent condamnés à 3 mois de prison pour l’un et un mois couvert par le sursis pour l’autre. Cela faisait deux ans, apprend-on, que les voisins entendaient les cris de la « pauvre petite (qui) manquait de nourriture et de vêtements » et parfois couchait dehors. C’est sûr qu’avec des voisins comme ça, les indignes parents pouvaient taper sans crainte. Soudain, je me demande s’il est pertinent d’indiquer une époque ?

Jugement météorologique inaccoutumé : l’auteur des lignes, peut-être en manque de précisions chiffrées mais pas d’inspiration, après avoir fait remarquer qu’en ces jours (février) baromètre et thermomètre montent et redescendent en sens inverse, nous avise de son point de vue. C’est tout de même le dégel, espérons-le. Mais un dégel sans pluie n’est jamais bien sincère. J’avoue, j’avoue que cet usage de sincère est un petit bonheur inattendu, suivi, quelques lignes plus loin, d’un proverbe qui n’a pas dû franchir les limites de Mesnil-Durand, de Livarot et du Pays d’Auge – on ne le connaît point dans l’Orne, mais je veux bien être démentie : « Jamais février n’a passé sans voir groseillier feuillé ».

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