inactualités et acribies

Un sens du devoir ni unique ni interdit.

17 Novembre 2022 , Rédigé par pascale

 

Je viens de lire goulûment et d’un trait Fin de promenade et Trois autres contes de Remy de Gourmont* ; ce n’est pas un livre gros, épais, touffu, joufflu, mais une petite chose que quelques minutes de tranquillité vous permettent de déguster aux conditions suivantes : avoir pour l’auteur un attachement sincère dont témoigne la présence d’autres titres du même en vos rayonnages, présence que vous devez à votre amour des phrases bien rédigées, de l’ironie mordante bien sentie, d’un plaisir certain à déserter les autoroutes éditoriales imposées par les commerciaux et agents de « diffusion » des livres, laquelle, comme son nom l’indique, sait se répandre sans se faire ressentir. Peu importe si le format, la lourdeur du papier et les caractères épais ne (vous) paraissent pas absolument indispensables – vous n’êtes pas dupe de l’obligation de faire tenir quelques pages en un volume vendable (sinon qu’à tout jamais vous avez un respect absolu pour les œuvres qui s’apparentent à une cathédrale ou, comme on dit aussi, à l’assaut de l’Everest à mains nues et témoignent d’une érudition flamboyante), peu importe puisqu’en ces quelques pages vous avez touché le pur plaisir de lire, qui commence toujours par l’enveloppement de votre cerveau en des mots inaccoutumés, perdus : « il sortait et s’encourait … » une variante de courir aujourd’hui disparue, les dictionnaires et autres lexiques ne retenant que le sens ordinaire de « subir une pénalité » – j’en profite pour rappeler qu’il faut fuir Larousse et petit Robert, pourtant vénérés par le corps enseignant et leurs enseignés, à grandes enjambées : ils n’existent que pour reprendre les modes et autres défaillances de l’usage des mots au lieu de leur résister, le plus grand nombre valant pour le plus juste à leurs yeux marchands. S’encourir – mais point besoin de dictionnaire pour le comprendre – signifie aller quelque part, aller vers rien, aller au hasard dans la phrase gourmontienne. Vous avez vérifié au passage qu’Ahashvérus est l’autre nom du juif errant et que ægipans – au milieu des lutins, ondines, sirènes et autres archanges – désigne bien des divinités du genre sorcières, plutôt que des individus sales et répugnants. Vous vous réjouissez de rencontrer eucologe en raison de votre préfixe grec préféré – eu – mais vous déchantez un peu puisqu’il s’agit en vérité d’euch (pardon à mon helléniste préférée, j’ai perdu les accents en route), la prière, et qu’un eucologe est un livre pieux, un livre d’Heures, qu’on peut judicieusement orthographier aussi euchologe. Un quatuor de mots suffit à votre bonheur.

         Il y a mieux. Je ne cacherai pas que, de ces quatre historiettes, la dernière – Le Devoir – devient la première dans l’ordre de mes préférences. Avec l’incipit, tout est joué. En quelques mots fort ordinaires — M. Rame fut tout surpris d’avoir une maîtresse — et en quelques pages, se déroule sous nos yeux le contrat de lecture annoncé. Aucun retournement de situation, aucune surprise ni rupture ne seront introduits par le sur-usé et si artificiel « soudain » qui autorise de nos jours toutes et n’importe quelles modifications paresseuses dans un récit. Non, Madame Virgule et Monsieur Rame — deux purs personnages d’encre et de papier, d’ailleurs le second taillait ses crayons avec un soin et une finesse extrême (…) et parvenait à donner à la mine une acuité telle qu’elle piquait comme une aiguille (autoportrait ? se demande-t-on au passage) — sont des parangons de fidélité au titre : précision, solidité, loyauté que le texte manie avec sobriété et dépouillement. Nonobstant la trouble lutte de Rame pour respecter son sens des devoirs de mari, de père et de fonctionnaire et contrer l’outrage à la morale, Trois mois plus tard, Mme Virgule était sa maîtresse. Certes, celle-ci ne fut pas de première prudence et n’usa pas de la retenue que l’écrivain mit à raconter comment il succomba lorsqu’elle soulagea les boutons de son corsage, et que ses lombes à lui commençait à s’échauffer.

         Un homme de devoir n’en est pas moins un homme. Et la (nouvelle) situation de Monsieur Rame – un mari qui aimait sa femme uniquement « et » avait une maîtresse – aurait dû, après ce moment d’égarement le rendre à son foyer. C’eût été la seule réponse acceptable à sa sottise. En revanche et à l’inverse, Remy de Gourmont qui le tient à sa main, n’écrit pas … « mais » il avait une maîtresse ! ce « mais » auquel tout le monde s’attend, qui signe une opposition insoluble, et autorise parfois que des devoirs contradictoires s’annulent comme devoirs. Ce messéant « et » lève toute inconséquence et réduit toute antinomie. Rame est, dorénavant, un homme aux deux devoirs : une femme qu’il adore avec laquelle vivre heureux, une maîtresse qu’il n’aime pas, à laquelle rester fidèle. Ce mot, une véritable trouvaille dans ce contexte, concentre et évite un fastidieux développement psycho-moral où le pauvre Rame aurait … ramé et l’écrivain usé trop de papier, à ne cesser de s’interroger sur le meilleur moyen de tromper deux femmes sans se tromper soi-même. Cet étrange sens du devoir multiple appliqué à un seul cas de conscience, lui vint aussitôt qu’il rencontra Mme Virgule, la femme d’un de ses amis. D’où l’on déduit que s’il n’avait probablement pas lu Kant – cet aparté strictement de moi – il n’en était pas loin ; Kant pour qui la morale s’arrime « nécessairement » au respect du devoir indépendamment de tout autre considération. Rame pour qui la seule réflexion – vite résolue – fut non pas de savoir si les hommes (mariés) doivent avoir des maîtresses, mais s’ils en ont, qu’elles doivent (souligné par R de G) être les femmes de leurs amis et non d’inconnus. Pour lui c’est une évidence qui permet de faciliter la réalisation de (son) impérieux devoir.

*Éditions Les Lapidaires – déc. 2021.

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