inactualités et acribies

« Fiat Lux »

17 Mai 2024 , Rédigé par pascale

 

                                ne veut pas dire « et la lumière fut » mais « que la lumière soit ! ». Ce qui éclaire autrement une idée cependant similaire : à l’origine était la nuit, l’ombre, l’obscurité, les ténèbres, mais réserve deux interprétations : d’une part, l’arrivée de la lumière comme moment de l’Histoire du monde et de l’humanité, inscrite dans la nécessité du progrès que la seconde apporte au premier en s’y incluant ; d’autre part, l’arrivée de la lumière comme souhait, ambition, volonté, instantanés ou reportés, dont la nécessité est tout aussi prégnante à cela près qu’elle ressemble à une exhortation miraculeuse semblable au « Lève-toi et marche ! »

         Il fallait bien tout le génie (méthodique, malicieux, rhétorique, poétique) de Francis Ponge pour nous mener sur des chemins inattendus sans nous perdre, quoique ... Sobrement intitulée Texte sur l’électricité – une quarantaine de pages selon les éditions, cette commande de la Compagnie d’électricité (1954) – époque révolue une fois pour toutes où l’on sollicite un poète pour parler à des ingénieurs ! – est une pure merveille verbale, sémantique, stylistique, que ne le fait-on pas Lyres – le titre du recueil – avec plus d’empressement, y compris, puisque ce fut sa vocation première, dans les écoles scientifiques qui ne perdraient rien à se frotter plus souvent aux arcs électriques de l’écriture poétique pongienne.

         L’une de mes fascinations pour l’œuvre de Ponge : cette façon faussement naïve, considérant un objet, de sembler prendre plus de temps ou de mots, pour dire ce qu’il va dire que pour le dire vraiment. Ici, il propose de jeter brusquement la lumière sur (ses) intentions. Très claires en effet dans leur énonciation – soumettre les gestes les plus anodins et ordinaires de la vie à un traitement intellectuel – sera-ce le cas dans leur réalisation ? l’intention de Ponge ne semble pas poétique, s’adressant aux architectes il va formuler la demande, simple en apparence,  d’accorder dorénavant leur conception des édifices à l’obligation électrique, décrite avec une facilité déconcertante, production, réseau de distribution, machines, appareils et bâtiments qui (les) contiennent, clients … mais il fait d’une obligation quasi déontologique d’évidence – manier des propos novateurs – comme s’ils devaient être oubliés dans l’instant. Sur un point il eut raison : personne ne songe plus à signaler aux architectes et ingénieurs de penser à l’électricité, sur un autre, rien n’est moins sûr que ce texte en soit la cause directe.

       Evidemment Ponge sème des indices suffisants pour s’arracher à une prose ordinaire, il multiplie les doubles sens, joue sur les implicites et les polysémies, mais se heurte à une difficulté : l’objet de son texte est, si l’on peut dire, immatériel, insaisissable. Comment va-t-il faire, lui le champion de la coïncidence de l’écriture à l’objet de l’écriture, comment va-t-il s’y prendre ? Ponge développe ses hésitations, ses mouvements, il prévient qu’il ne va parler que de lui, ce en quoi on aurait tort d’y voir une rupture, ou une interruption, de méthode ou d’intention. On m’a confié, dit-il, le soin de vous séduire. Jouant les faux modestes, pour se mettre au diapason de ses lecteurs premiers, lui aussi se dit technicien, on ne le contredira pas, technicien et/ou ingénieux ingénieur de la parole. Il est de la catégorie de ceux pour qui entre en ligne de compte, au même titre que la perfection interne et la conditionnant une certaine adéquation de leur ouvrage à son objet ou à son contenu. Ce qui n’est guère éloigné de l'obligation technique humaine de réussir, au sens d'achever, son objet pour un architecte, un électricien, un poète.

         Dans ce texte aux apparences faussement prosaïques, écrit par un profane pour des lecteurs profanes, où il insiste sans s’attarder – tout l’art du papillon, d’autant plus léger que l’air est plus dense – ni être dupe du certain agacement qu’il peut produire sur ses lecteurs, Ponge pratique l’art consommé d’agencer, en architecte ? toutes les techniques qui rendent la demeure habitable, alors, il faut bien, parfois, s’impatienter dans les détails. Il se joue de nous, fait croire qu’il découvre ou invente la marche en marchant, nous sert un floculer plutôt rare, s’amuse à allumer puis éteindre – réteindre – aller de la lumière à la nuit et l’inverse, annonce qu’il va passer à la poésie, un lieu de volupté et même de violence où il abandonne son lecteur désarçonné pour des propos faussement badins qu’il ne peut retenir et dont il donnera toute la dimension plus loin : il faut installer les interrupteurs près des fenêtres pour mieux goûter la nuit ! L’obscurité extérieure et intérieure doivent être en équilibre, à cette condition on peut se placer devant une fenêtre ouverte, la nuit, devant l'infini ...

         Si Ponge s’en prend aux clichés, c’est par stratagème, par ruse, pour montrer qu’il sait de quoi il parle, Thalès ou les Chaldéens, l’ambre jaune qui se dit « électron ». Tous les noms à inviter pour constituer un ratissage honnête de l’histoire de l’électricité depuis l’antiquité jusqu’à nos jours sont là, sans omettre la mythologie, Electre, sœur de Cadmos. Parsemant ses paragraphes succincts mais précis de volontaires chacun le sait, il fait semblant de se souvenir qu’il est poète, il fait semblant de s’inquiéter de l’état d’esprit de ses lecteurs, semblant de croire qu’il sait ce qu’il dit, mais il le sait.

         Restons donc dans la nuit quelques instants encore, où les connaissances se confondent avec les songes pour qui ne les maîtrise pas. Il sème les plus grands noms de physiciens du début du XXème, les hypothèses scientifiques les plus novatrices – principe d’incertitude, relativité, espace courbe, extension indéfinie de l’univers. N’avons-nous pas perdu le fil qui devait mener à des recommandations pour les architectes ? La cosmologie pongienne (nous pensons à Queneau et sa Petite cosmologie portative, publiée 4 ans plus tôt) est joyeuse, les électrons y sont libres, ils avancent en zigzags ils sont les lointains descendant du clinamen démocritéen ; hommage appuyé à Thalès le prédicateur d’une éclipse par ses seuls calculs mathématiques : nous avons retrouvé le poète qui gambade d’une étoile l’autre, d’un univers l’autre, d’un électron l’autre.

         Notez que nous n’avons pas encore rallumé. Debout à la fenêtre ouverte, il affronte le temps des Cyclopes, et presque celui du Chaos, celui où personne ne pouvait éteindre la lumière pour regarder mieux la nuit profonde, venant jusqu’aux temps d’Euclide et bien après. Euclide, c’est la conjonction des chiffres et des lettres, de la géométrie et de la poésie, des phénomènes cosmiques et de la rhétorique. : ellipses, hyperboles, paraboles sont des deux mondes, de la même matière, ce mot fondamental pour rappeler, s’il en était besoin, que le langage est une pâte primordiale dans laquelle formes et sons prennent sens. Et d’en appeler à un avenir proche où la poésie serait non euclidienne, dans un monde courbe où les mots danseraient.

         Champion de la chute, Ponge nous plante là, dans une rêverie élastique entre infiniment grand et petit, devant la fenêtre béante sur la nuit noire, sans électricité mais pas sans électrons, sans Electre mais pas sans l’ambre, il nous lâche brutalement, considérant que cette divagation, n’est pardonnable qu’au nom de la poésie, faute de quoi, nous avons gonflé nos baudruches, nous avons voulu être aussi gros qu’un bœuf. Et parce qu’il est Ponge et qu’il n’y a que lui qui puisse dans le même élan écrire et supprimer ce qu’il écrit, il l’abolit d’un geste, revient sous la lumière des ampoules, mesure que la nuit peut nous tromper, que l’électricité n’est pas une déesse sur les genoux de laquelle s’asseoir ; elle nourrit les objets du quotidien qui pourtant n’avaient pas besoin d'elle avant – machine à laver et autres rasoirs – ou plutôt, elle oblige à inventer les objets auxquels elle devra être reliée puisque sans elle, ils ne fonctionneront pas. Non, même s’il en a l’air, Ponge ne plaisante pas, il connaît tous les chiffres des besoins domestiques privés et collectifs de l’électricité, et leur progression ultra rapide, dans le même souffle il regrette qu’aucun grand texte n’ait été à elle consacrée – dommage pour les drôleries de Colette quand l’électricité arriva, trente ans plus tôt environ, à la Treille Muscate ou qu’elle s’ébaubit de son frigidaire nouveau.

         Le bout de phrase le plus désopilant – penser toujours aux destinataires officiels et premiers de ce texte – … ébloui par toutes sortes de lumières, (et) je me rendis chez une duchesse de ma connaissance, qui me fit dîner aux bougies. Chez laquelle, bien sûr, il y avait trente-six personnes soit une par chandelle. Une fois rentré, dans la fraîcheur et le silence de la nuit, il se mit au balcon en éteignant les lumières. Où l’on comprend que ce geste banal mais surtout tardif dans l’histoire humaine, est un geste primordial. A lui seul il permet cette entrée recueillie unique dans un espace où la lumière électrique n’est pas. On comprend que cela change tout. Mettez, Messieurs les Architectes, les interrupteurs à côté des fenêtres ! il en va de notre conception du monde dussions-nous le ramener aux petites dimensions d’un commutateur, un luxe absolu, une métaphysique à lui seul.

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