inactualités et acribies

Une relation bancale… (lettre à mon banquier)

31 Mars 2017 , Rédigé par pascale

Cher Monsieur Mabanque,

La Banque, ce n’est pas vraiment le lieu où l’on fait des banquets, ni où l’on observe la Banquise depuis sa banquette, c’est pourtant le parent en ligne directe du banc sur lequel s’asseyaient, italiens probablement, vos ancêtres, Monsieur Mabanque. Et dans cette grande famille, je n’oublie pas Monsieur Saltimbanque, bien qu’on ne sente plus chez vous cet esprit de légèreté qu’il y a nécessairement chez lui, qui n’a jamais songé à faire sauter la banque ni provoquer la moindre banqueroute. Pourtant, Monsieur Saltimbanque, cousin oublié de tous, n’est pas le mieux aimé de la maison, je veux dire la bancaire.

Je n’ai pas, Cher Monsieur Mabanque, vraiment le choix. Je suis tenue de vous confier toute ma vie. Mais non, me dites-vous, je suis juste dépositaire de votre argent. Que nenni, de ma vie ! j’insiste et je le montre. Ce que j’ai, en terme banquiers, bancaires et autres bancelles et balancelles, ce dont je dispose et que je dépose en vos murs, ce ne sont pas des chiffres, mais des choix. Pas des avoirs mais de l’être. Et vous en laisse l’usufruit, puisqu’à m’empêcher de payer tel ou tel, à me refuser telle manœuvre, à ne pas m’écouter ni me répondre, c’est de ma vie dont il est question, c’est de moi.

Quand les vacances, les maladies, les formations, et autres arrêts cumulés de ma banquière, que vous vous obstinez à nommer ma conseillère, ont des effets négatifs voire nocifs sur mon compte, je me demande, Monsieur Mabanque si je suis à la bonne adresse, celle qui promet –à des dizaines de milliers de compteurs comme moi –je veux dire de détenteurs de compte- qui logent chez vous, une relation personnalisée.

Banco !

J’énumère : je ne peux jamais vous joindre au téléphone. Un numéro m’amène à ‘une’ voix, en plateau, plateforme, plat pays de l’inconnu(e) mais que je dois rémunérer si je veux qu’on se parle, je ne vous dis pas le mot qui me vient…. Mes courriels restent lettre morte si la banquillère (banquière/conseillère) ertétise ou s’absentise. Et je réalise moi-même-personnellement toutes les opérations par l’internet, pas si net que ça d’ailleurs, comme ça je ne vois plus sa voix… En fait d’explications à la raison-du-comment-du-pourquoi- vous décrivez le système, ça s’appelle de la paraphrase. Et en guise d’excuse –pour ce désagrément ! euh… ça c’est un… euphémisme …. vous rappelez que vous gérez un établissement commercial. Et le sourire qui va avec (commercial) et le petit café, grand merci. Je vous rappelle avec désespoir, dépit, déception, désenchantement, et autres décompositions de tout mon être déconfit, que dans un commerce, j’aime qu’on me chouchoute et me connaisse…. sinon je le quitte.

Mais je vous aime bien quand même, Monsieur Mabanque. Vous êtes le chef. Aussi vous avez sorti toutes les ficelles pour que je ne sorte pas la corde pour vous pendre. Ou moi. Montée sur le petit banc de ma colère, que j’aurais balancé d’un coup de pied rageur pour me balanstiquer dans le vide, histoire de vous donner mon compte. Et nous nous en sommes bien sortis. Pour autant nous ne partagerons pas demain les bancs publics, ni les bans publics d’ailleurs. Ce mariage n’est que de raison, et celle du plus fort étant toujours la meilleure, je balance encore pour savoir, qui de vous ou de moi s’est satisfait de l’autre. J’ai les lettres, vous avez les chiffres. Relation bancale, je le redis. Vous le savez. Mais s’il vous plait, ma vie vaut plus que mes dé-comptes qui vous rendent mécontent.

Au fait, le nouveau banquiller personnalisé dont vous m’avez gratifiée, gratis, est vraiment un jeune homme formidable et gracieux. Je vous le conseille.

moi, décomptable de contes en banque

 

Le vin est une personne

28 Mars 2017 , Rédigé par pascale

On appelle « vin Marquis » dans le Midi, le vin nouveau bouilli -on dit « boullu » dans le Beaujolais- et réduit au tiers. Mais Colette nomme Monseigneur le Vin de Bourgogne, et le Jurançon, prince enflammé, impérieux, traître comme tous les grands séducteurs. A plusieurs reprises, l’accusation de trahison a désigné les vins auxquels elle succombe volontiers. Le Frontignan de ses trois ans, l’Asti des premières rougeurs au front. Est-ce à dire que le vin est infidèle, ou qu’il est trompeur ? plus ou moins que séduisant ? Cela manifestement lui convient. Et Colette, qui n’use jamais d’euphémisme quand elle parle des vins qu’elle aime, décrit sans pudeur la volupté qui circule du verre à la bouche et de la bouche au verre. Vin d’Arbois, dont la traîtrise veloutée m’abuse chaque fois que je lui cède.

Aux vins à courte échéance, comme elle les nomme, aux petits vins blancs qu’elle affectionne pour les boire dans les jardinets des bistrots parisiens, au vin jeune parce qu’il est gai, ou encore clair, sec, varié, elle réserve des mots affectueux, tendres comme du bon pain, ou frais comme les salades et les fruits mûrs qu’ils accompagnent. Ainsi le vin de sable, ou le charmant vin de Treigny, un gentil cru régional qu’il fallait servir avec la flognarde, une tarte toute de sucre et d’œufs ; le Vouvray sec et les fraises de juin qui réjouissent, et tous ces vins pailletés qui vont si bien au corps et à l’âme. Chaleureux, gais, des vins qui ont plus de couleur que de bouquet, des vins ambrés, sucrés, encore que le jeune vin de Cavalaire ait surtout un arrière-goût de bois de cèdre. Des vins qui vous évitent de penser, et qui éveillent en vous le bourdonnement de la mer. Ou bien le Chavignol qui éclaircit jusqu’à la lumière elle-même. Ils sont tous vins à vivre, nécessaires comme l’air que l’on respire. Colette ne peut pas plus s’en passer qu’elle ne peut se passer des tomates, piments, oignons, aulx, ni du beurre, des châtaignes et des truffes, tant son goût des nourritures terrestres l’emporte sur tout et prend rang de vertu. Sauvages, païennes, brutales et préhistoriques, il en est de certaines gourmandises comme de tous les vins, elles font corps avec l’univers, elles font penser le corps. Comme une religion domestique, elles requièrent des rites, des cérémonies, des cultes et surtout un langage. Une conscience aiguë que tout vivant, végétal, animal ou humain s’enracine dans le même terreau, s’alimente aux mêmes sources. Ce que la vigne rend intelligible : cette véritable saveur de la terre, qu’un mot savant -de ceux dont Colette avait horreur- nommerait thériomorphisme. Des tubercules, des moisissures, des gibiers, des viandes rouges ne vont qu’avec certains vins. Un grand ancêtre bourguignon au sang généreux pour la truffe, à défaut un Mercurey, et pour faire plaisir au fromage, un beaujolais. Le vin convient au feu, aux ciels rouges et venteux. Comme eux, il est substance vivante.

Jamais Colette n’évite la traduction pratique de ses émotions les plus fortes, les plus pures, les plus authentiquement belles. Là où, peut-être, l’intellectuel s’en tiendrait à une expression strictement esthétique de son rapport au monde, elle « passe à l’acte », ou, comme on dit aussi d’une formule plus efficace, elle joint le geste à la parole : et Colette charge le « vieux duc » qu’elle vient d’acquérir (un véhicule à cheval des plus rudimentaires) non seulement de l’indispensable -fleurs, pommes et châtaignes- mais de l’irremplaçable, un butin de bouteilles d’âge : Volnay, Chambertin, Corton et autres Frontignan quadragénaires ! et elle achète du vin à Pierre Moreno pour ranimer ses papilles physiques et mentales ; et elle s’inquiète du rite particulier qui concernerait cette acquisition. Elle aime quand la cave sent le vin. S’amuse à abreuver un sylphe d’une goutte de vin rouge : il est parti, ivre, raide-saoul, noir, poivre, schlasse, dormir je ne sais où. Connaît exactement le nom des raisins : Sauvignon, Sémillon, Melon et le luxueux Picardan. Le rapport entre sa haute qualité et sa maigreur. Elle sait qu’un raisin peu abondant peut néanmoins être plein de feu et de sucre. Qu’on soigne les engelures - celles de l’enfance- avec du vin-aigre, et que, comme sa mère le lui a toujours dit, la feuille de mauve dessaoule.

Quand elle parle du style (fait extrêmement rare) c’est pour revenir, évidemment à l’enfant qui sculpte ses durables figures fantastiques dans le réel, comme si, en s’y enracinant et en s’y fixant, il se donnait à jamais -et hors de toute conscience volontaire- un alphabet instinctif des choses et du monde. Colette ne disait-elle pas qu’elle épelait le vin bien avant l’âge où l’on apprend à lire ? Puissante et délicate mémoire qui prend naissance à la porte de la cave familiale, dans un pays où l’on n’a pas soif mais faim de boire. Ironique mémoire qui installe une bourguignonne amateur d’Yquem rue de Beaujolais, pour de longues années... Ecrasante, fracassante, délicieuse mémoire de l’œil d’abord, le nez ensuite, la bouche enfin... Mais pour subtile qu’elle soit, aucune mémoire d’une substance aussi vivante que le vin n’est possible sans une inscription cérébrale -Colette préfère dire mentale- le contraire pourtant d’une intellection bien trop loin des sens, par recherche obstinée et désincarnée, de finalité, voire de transcendance. Cérébrale, mentale, incarnée pour tout dire.

Pour que la vendange soit plaisir(s) plus rouge(s) que les autres plaisirs, ou que certaine application à boire soit celle d’un nourrisson alcoolique, quand elle ne dit pas plus crûment, vous buvez comme on tête, Colette sait, d’un savoir brutal, instinctuel, primitif, que le vin réveille aussi en l’homme sa part d’animalité. C’est pourtant à la douceur et au silence qu’elle en appelle, comme à des gestes alentis, immémoriaux, inspirés par la giration planétaire, pour nous dire, in fine, que ce trouble est bien agréable.

« Il faut adopter un style de rêve ou de conte » Nietzsche

24 Mars 2017 , Rédigé par pascale

Comme un secret posé sur la mer, la Sicile. Là, le Soleil fait naître ses troupeaux. Des fleurs poussent dans les prairies, que les jeunes filles viennent cueillir. Déméter la préfère à l’Olympe lui-même, dans lequel elle ne fait que passer, dit-on. Elle y élève sa fille, Coré, autrement nommée Perséphone, -qu’elle eut de son frère Zeus- protégeant sa beauté au contact d’une terre elle-même si belle. Pour la ravir à son lieu préféré et à l’amour infini d’une mère, il fallut que la détermination d’Hadès fût confortée par le soutien de Zeus. L’enlèvement de Perséphone par son infernal amoureux ne fut pas sans superbe. Tandis que la belle cueillait de délicats narcisses en compagnie de ses amies, la terre s’ouvrit. Le futur époux enleva la jeune enfant sur son char, magnifique. Quatre chevaux d’un bleu sombre les entraînèrent aux royaumes souterrains. La scène se passe au pied de l’Etna pour les uns, dans les paysages champêtres d’Enna, ville proche d’Agrigente pour les autres. Et si, de cette époque on date l’arrivée des Sirènes en Sicile, peut-être est-ce en raison d’une troisième version selon laquelle, cette fois, c’est dans les flots qu’Hadès entraîna Perséphone.

O douleur, O désespoir d’une mère! Déméter quitte la Sicile pour errer, lamentable, sur toutes les terres du monde. En son absence, le sol devient infécond. Qu’importe! Il n’est jusqu’à l’obscurité d’une caverne profonde qui convienne à sa souffrance. Alors, revenir aux lieux du bonheur passé, revenir en Sicile...

La nymphe Aréthuse lui rapporte qu’elle vit Perséphone aux Enfers, alors qu’elle-même gagnait l’île d’Apollon depuis la Grèce, passant sous terre... Comment convaincre Zeus, père inflexible? Inflexible mais juste. Il fut convenu avec l’époux Hadès que Perséphone partagerait son temps entre sa mère, c’est-à-dire aussi sa terre, et son mari.

Dorénavant, pour tout Sicilien, nulle promesse ne se formule plus sans en jurer par Perséphone. Les cultes les plus solennels lui sont rendus, et à Déméter, dispensatrice du blé, des céréales, de la fertilité en général. Veillant maternellement sur la fécondité de sa terre, avec sa fille, elle est présente aux semailles et aux récoltes. On ne peut comprendre autrement l’extraordinaire richesse de l’île, particulièrement dans la région d’Agrigente où naquit et vécut Empédocle. Et Sciascia, écrivain d’un lointain futur abordé aux rivages de Déméter, formulera ainsi la cartographie insulaire : ma terre est sur les fleuves, enserrée par la mer. A l’Ouest, l’Hypsas. A l’Est, l’Acragas, fleuve éponyme d’un fils de Zeus et d’une des trois mille Océanides, elles-mêmes filles de Théthys, déesse Océane.

Cette terre sicilienne est agrigentine avant tout. Elle baigne dans ses couchers de soleil, et les silences qui enserrent les colonnes des temples lui sont une écholalie purificatrice. Dans la ville, la chaleur a tout contaminé, par sa couleur, sa moiteur, son contact. Elle a pénétré le calcaire des monuments, s’est étendue sur le plateau rocailleux qui la jouxte, infiltrée dans les rues, éclate aux carrefours où elles se coupent à angle droit. Agrigente est belle quand elle s’appelle Akragas. Fière, virile, tout juste ce qu’il faut rétive pour se croire hautaine, ou être jugée orgueilleuse. Naturellement protégée par des pentes rocheuses dans lesquelles l’ingéniosité des architectes et le travail des esclaves ont habilement intégré un mur d’enceinte, Akragas repose. A certaines heures, il n’y a que le sirocco pour saturer l’espace, rebondissant de marche en marche contre les maisons échelonnées de la colline.

Il y a bien quelques ruelles, quelques venelles fraîches pour avoir su capter l’ombre. Mais elles ne sont guère fréquentées par les riches citadins. Les nombreux sanctuaires et les prestigieux, les portiques, les fontaines, sont érigés sur des places dégagées, libres, plantées de vastes palmiers qui frémissent légèrement quand retombe le souffle lourd du vent du Sud. Sur d’autres plus petites, des oliviers. Les artères les plus larges permettent le passage de litières d’ivoire et de véritables cortèges de chevaux richement caparaçonnés... Il n’est jusqu’aux agrès dans les gymnases qui ne soient recouverts d’or. Même les animaux domestiques ont leurs tombeaux. De marbre, d’or et d’argent. Et malgré les difficiles approvisionnements en eau, on fit creuser à mains d’homme, un lac où de nombreux cygnes évoluaient pour le plaisir des yeux, et des multitudes de poissons croissaient pour pourvoir aux banquets publics. Des routes souterraines rejoignaient aussi la campagne.

Bien qu’il appartînt à l’aristocratie agrigentine et qu’il sacrifiât à ses splendeurs en son temps, Empédocle la fuyait par n’importe quel étroit passage entre deux rues, ou mieux encore, dans la campagne magnifique d’où il voyait autrement les Temples. A mi-chemin entre légèreté et pesanteur, ils découpent dans le paysage, de ce côté-ci de la ville, une solitude prégnante. Leur puissance est puissance divine, leur grandeur, voire leur démesure, humaines. Consacrés à Héraclès pour le plus ancien, Zeus pour le plus grand, Héra ou la Concorde... Leur architecture rythmée en fait des vivants. Ils respirent entre leurs colonnes et leurs pilastres. Qu’en restera-t-il dans longtemps.... Les temples, comme les hommes, retrouvent-ils leur âme après que leur revêtement de pierre a été défait, limé, élimé par le soleil, les vents et les pluies, les embruns? Deviennent-ils ruines à tout jamais, ou les ruines elles-mêmes finissent-elles par disparaître? Et quand cela s’engage-t-il? Dès que les beaux stucs polychromes perdent leur éclat? Quand le calcaire coquillier trop patiné devient couleur de miel? Faudra-t-il attendre que les Télamons gisent au sol, vaincus par les forces chtoniennes si actives en Sicile où elles ont leurs demeures ? Empédocle aime ces atlantes gigantesques qui soutiennent les architraves noirs, rouges, jaunes et bleus, et retiennent de leurs bras puissants le toit aux tuiles de marbre de couleur. Muets comme des golems -ces créatures inanimées qui prennent vie sitôt qu’on prononce le mot magique-  dans cette allure colossale qui aurait pu leur interdire toute élégance, ils ne sont pas exempts d’une certaine souplesse.

Et cette irrésistible envie de les effleurer, cessera-t-elle un jour?

 

Carton rouge pour mes livres

21 Mars 2017 , Rédigé par pascale

Non, mes livres ne sont pas cartonnés (quoique…) mais certains sont encartonnés, ils ne sont pas de carton, ils sont dans des cartons. Certains seulement. Ceux qui n’ont pas été estimés « en urgence absolue ». Seulement, ça commence à râler…

Ainsi, depuis plusieurs semaines, j’en recherche un désespérément et bientôt désespérée. Je suis sûre de l’avoir acquis, il y a au moins une vingtaine d’années, de l’avoir lu avec gourmandise comme on dit, mais surtout et bien mieux avec passion. J’ai retrouvé ses petits cousins –d’autres du même auteur- mais pourquoi pas lui ? pourquoi pas toi ?

Le tutoiement est de rigueur. Mes livres sont des personnes, et comme je les maltraite, ils ont droit aussi à quelques douceurs, disons que le tutoiement en est une. Un régime de faveur pour quelques-uns –mon rapport aux livres est tout sauf démocratique, je cultive les privilèges, la relégation, l’usure et la domination- les astreins à être près de moi ou accessibles à la demande. Mais voilà, celui-là résiste, et je n’aime pas ça.

L’épisode est déjà arrivé, je l’ai toujours remporté haut la main. La petite cachoterie qui consiste à se rendre invisible entre deux autres ne tient pas longtemps, il me suffit de démonter la pile, de défaire le bout d’étagère, de poser, déposer et reposer un à un ceux qui peuvent jouer les recéleurs, les complices, ou faire écran… un comble ! Mais là, rien, rien, rien. C’est très agaçant. Très.

Alors je me suis jetée dans les cartons crevés qui gisent, ci-gisent, ultimes restes d’un déménagement toujours inachevé, l’espace dévolu aux livres imprudemment évalué s’étant révélé insuffisant. Se regardent et se jaugent, soit partiellement ouverts, soit partiellement déscotchés. Ont eu l’honneur d’un rangement thématico-chronologique (fort compliqué et toujours à refaire) la philosophie, la littérature, la poésie, les essais* afférents** venus s’intercaler par une indécision indélicate, remise en cause à chaque recherche. L’aporie en acte. Mais de ce livre dont le désir augmente avec la perte, rien, nihil, niente…. Et pour bien me signaler qu’il ne faudra pas compter sur un remplaçant, l’édition en est épuisée, bien sûr… comme moi ! J’enrage.

Je suis convaincue que nos livres nous jouent des tours. Et des contours répondit l’écho… et pire encore. Certaine qu’ils ont une vie hors de nos mains et nos yeux. Qu’ils sortent des rangs, et telles les souris, le chat parti, ils dansent la farandole comme des fols. Et vivent leur vie. Vive. Et carton plein ils font, tandis que je fonds devant mes cartons, vides de l’absent.

*mais justement, ça coince, le perdu-de-vue recoupe à lui seul deux de ces catégories….

**et les romans me direz-vous ? ciel ! là c’est toute une histoire, je dirais même une tout autre histoire.

 

 

écrire comme ils peignent

17 Mars 2017 , Rédigé par pascale

Leonardo. Il multiplie les esquisses, les brouillons, n’en finit pas d’achever, ou plutôt d’inachever ses tableaux. L’incertain, l’indéterminé, l’indéfini, l’informé sont sa forme. Il essaie des contours, des lignes, les abandonne, y revient, comme autant de repentirs. Il s’agit plus de cheminer que de parvenir, d’errer que d’avancer, même si, s’arrêtant sans mesurer son temps dans une clairière illuminée, le peintre observe, dessine, explore et trace des anatomies d’une précision époustouflante. L’ébauche est sa manière. Il croque le mouvement, le geste, et fixe ainsi toute dynamique dans son élan.

Quelle tentation de voir en Montaigne un Leonardo de l’écriture quelques décennies plus tard, dans ses brouillages et ses instantanés, ses saisies comme autant de fulgurances, sa plasticité phrastique, le chantier de son œuvre. De minute en minute, une ligne souple court de mot en mot, dessine des passages, fixe sur le papier leur déroulement. Mais, dans la belle lenteur apparente de ce fleuve qui serpente et avance sur place, les pensées de Montaigne se précipitent à très grande vitesse. Elles jaillissent. Peut-on fixer des nuages qui courent? en capturer la rapidité, celle d'un cheval au galop, un cheval échappé?

Alors, dans cet écart entre l’idée, l’image et le mot, prennent place nos chimères et monstres fantasques. La main ne pouvant rattraper le cerveau, les rôles s’inversent, et naissent alors des folies, des grotesques, qu’il faudra bien quand même arrêter. Ainsi font les peintres en la variété et estrangeté, qui tracent “ des formes en dehors de toute règle” et peignent “une foule d’espiègleries et d’extravagances” selon les termes de Vasari.

L’infatigable Montaigne se laisse aller ainsi, à part des règles connues et des logiques convenues. Mieux encore qu’un Leonardo dont le génie s’arrange si bien des effets calculés, n’est-il pas Piero di Cosimo, le délicieux excentrique ? Il s’égare, il se perd, s’écarte et puis revient, reprend à l’endroit qu’il avait abandonné, mais peut-être en deçà, mais aussi en delà. Comme Piero, cet homme incroyablement libre au point qu’il en devint sauvage, il écrit dans la marge de ses pensées, quand le peintre brise les lignes vers d’infinis et extravagants tressages. Les grotesques, qui associent symétries et caprices, qui transforment “ les pattes d’un cheval en feuillage, les jambes d’un homme en pattes de grue” sont un art de la légèreté et du monstrueux. Piero di Cosimo excelle dans les hybrides quand Montaigne s’essaie à escrire chez moy, en pays sauvage. Loin de toute civilité, quand l’un peint quelques années avant que l’autre n’écrive, celui-ci ne taille pas plus ses idées que le premier ne taillait les arbres de son jardin.

L’auteur des Essais pourrait bien être le peintre de “la réalité changeante et fuyante” comme on l’a tant dit, Monet, Cézanne, Boudin... Mais il est Piero, Piero di Cosimo, le fantasque, le profane. Nulle mystique de la nature, qui n’est qu’ornement pour nos âmes, leurs plis et leurs replis. Et telle une soierie, une dentelle moirée, le texte répète inlassablement le même motif qui tourbillonne et prolifère jusques en ses grimaces magnifiquement articulées.

 

 

échec d'une politique des transports (3) et suite...

14 Mars 2017 , Rédigé par pascale

Blaise Pascal pratique la charité en ces temps de pauvreté, de misère et d’injustice. On meurt de faim en France quand le jeune Louis XIV décide de prendre les pleins pouvoirs. On meurt de faim à Paris, à Blois, partout. Pascal dilapide la fortune familiale en bonnes œuvres au grand dam de sa sœur Gilberte. Il croit aux actions ponctuelles : lui qui court les rues de messe en messe à cette époque, dernière de sa vie, quand il n’est pas cloué sur son lit de douleurs, invente le transport urbain collectif.

Les coches dits « de campagne » vont de place en place, tandis que les chaises, les voitures, circulent dans les villes. Elles sont privées. On peut les louer pourvu qu’on en ait les moyens ! Il met donc au point une idée fort simple : faire circuler dans Paris des carrosses à deux tarifs, un pour les riches, l’autre pour les pauvres. Le tout rigoureusement organisé, implique un nombre assez considérable de participants, depuis les financiers, jusqu’au prévôt du roi. Las ! un privilège dudit roi en interdit l’usage aux soldats, pages, laquais, gens de bras et autres gens de peu… Restent les pas-assez-riches pour avoir leur voiture privée et les trop-pauvres, privés de voiture… Ce qui permet quand même, pendant quelque temps, la mise en fonction d’une ligne avec succès, puis deux, trois et quatre, autrement dit, les bénéfices ont été réinvestis. Autrement dit encore, l’argent n’est pas allé aux pauvres….

 

Blaise meurt quelques mois plus tard.

 

Précisions ou quand Pascale revient sur les affaires de Blaise…. (quelques heures plus tard)

Le projet de Pascal est avant tout un mouvement de charité et de soutien aux pauvres, ce n’est pas forcément le cas pour ses associés. ils sont trois, passons. Port-Royal lui restituant la dot de sa sœur Jacqueline décédée, il en conçoit, en y engloutissant toute la somme, l’obligation morale, pour tout dire, chrétienne, de soulager la misère populaire, immense nous l’avons dit, en ces années 60 du siècle : « les chaises et les carrosses ne sont établis que pour des personnes de plus de considération, qui peuvent dépenser une pistole ou deux écus par jour, ce qui dépasse de beaucoup la portée des petites gens, lesquels pourront être pris en carrosse pour un prix si modique que pour les traites ordinaires on ne paiera que deux sols, et pour les plus éloignées quatre à cinq sols ».

Financement, affiches et placards (rédigés par Blaise lui-même sur son lit de douleurs, semble-t-il), autorisation royale, une Société d’exploitation des carrosses créée en bonne et due forme, tout cela est rondement mené. Des mauvaises langues insinuent que le prévôt du roi, chargé de la sécurité parisienne aurait appuyé le projet contre la remise d’un “revenu”, Pascal semble hors de cause dans ce qui ressemble à la corruption d’un agent royal, ni plus ni moins. Nous n’y songeons point ! Et d’autres authentiques mauvaises personnes, membres du Parlement de Paris (fraîchement anoblis, est-il ajouté dans certaines sources….) en interdisent l’usage aux “soldats…et autres….”, mais cela a été dit tantôt. Confirmé : il y a bien deux tarifs : un pour les riches, l’autre pour les pauvres. Et notons cette curiosité, le cocher, qui perçoit l’argent du client, n’est pourtant pas tenu de rendre monnaie. Qu’on se le dise !

L’établissement dans la ville et ses faubourgs de carrosses publics destinés aux petites gens afin de leur procurer les mêmes commodités qu’aux riches selon les propres termes de notre philosophe bien-aimé, est…. en route ! la 1ère ligne est inaugurée le 18 mars 1662, ce qui fait aujourd’hui, presque jour pour jour, 355 ans. Comme le temps passe ! A la fin du mois de Juin, il y en aura cinq. On dit que les affaires prospèrent, puisque Pascal (qui n’est pas seul, rappelons-le dans cette aventure charitable et protocapitaliste) peut coucher sur le testament qu’il rédige 15 jours avant de passer, et 5 mois après le lancement, que le montant des revenus –des actions ?- liés à l’entreprise de transports publics qu’il a voulue ardemment, et la première du genre, soit pour la moitié répartie auprès de deux hôpitaux, à Paris et à Clermont. Il a tout juste 39 ans quand il meurt le 19 Août.

Sur la disparition des carrosses à cinq sols, les raisons et même les dates avancées sont diverses et non définitives. On parle quand même de 1677, soit 15 ans après le premier tour de roue, ce qui marque un succès certain. Mais il s’agit de l’arrêt des derniers services, car il semble que la hausse des tarifs (eh oui…) eût lentement mais sûrement raison de la belle affaire, depuis un certain temps déjà.

 

Transports philosophiques (2) ou le bateau-école

10 Mars 2017 , Rédigé par pascale

A l’époque de Socrate, Aristippe et Diogène, il faut imaginer des bateaux croisant dans le Bassin méditerranéen chargés d’hommes, de marchandises, d’animaux aussi, du moins pour ceux qui assurent le transport et le commerce. S’y ajoute la flotte de guerre, les trières et leurs rameurs, entre trois et quatre centaines de bâtiments. Ce qui devait faire une belle circulation !

Qu’il soit longiligne ou arrondi –de guerre ou de commerce- le bateau anime le paysage, car la navigation est essentiellement côtière. Ce qui ne la rend pas pour autant sans danger. Pas de bonnes cartes, ni boussole ni sextant, elle se fait à la belle saison, car au-delà des points cardinaux, du zénith et des étoiles, pour faire bonne route il n’y a que les souvenirs et l’expérience. Certes, les trières font souvent office de police navale en chassant les pirates, mais nul n’est jamais absolument à l’abri.

Et puis, à bord, la vie n’est ni facile, ni confortable. Peu de réserves en boisson, pas de cuisine, pas de chauffage. De mauvais calfatages d’étoupe et de cire. Si la compagnie des dauphins et des marsouins est attestée dans de nombreux récits, d’autres beaucoup moins enchanteurs rapportent, et surtout colportent, d’effrayantes histoires sur les peuples riverains. Riverains et barbares.

Le bateau n’est donc pas chez les Grecs occasion de métaphore, comme il pourra l’être plus tard, (la vie est un passage et le naulage de la barque réglé à Charron l’atteste), il est une situation réelle, comme l’agora est un lieu précis, pour exercer un art de vivre. On le voit bien a contrario avec Socrate le sédentaire, qui, n’empruntant jamais la voie des mers, ne parle ni de bateaux, ni de navigation, et préfère les ateliers des artisans. Tandis que son contemporain, Aristippe, voyage par mer, pour aller de Cyrène à Athènes ou d’Athènes à Syracuse.

Aristippe ne refuse pas d’être rémunéré par ses disciples, dût-il subir les reproches des amis de Socrate, en raison  de l'admiration qu'il lui porte, justement. Socrate, celui qui survit grâce aux quelques denrées que lui offrent ceux à qui il fait don de sa parole. Paradoxalement, en acceptant salaire ou en profitant du train de vie fastueux de Denys le tyran syracusain, Aristippe affirme et signifie que l’argent est sans effet sur lui. Et il le montre. Qu’il s’agisse d’un serviteur, d’un esclave, ou de lui-même, les anecdotes s’accordent toutes pour le dire. Et le voyage par mer est une expérience fondatrice pour le mesurer. Car on perd tout lors d’un naufrage, d’une tempête ou d’une attaque, puisqu’on emporte avec soi ce à quoi l’on tient, ou ce qui va être utile, une fois arrivé. On voyage donc avec des sacs remplis de son or, on ne peut guère envisager faire autrement. Le risque n’est pas seulement vital, il est aussi économique, et la leçon, philosophique. Le voyage maritime c’est l’espace et le moment d’une expérience déterminante pour établir la nature du rapport que le sage entretient à la richesse, ou simplement à l’argent :

   un navire pirate est en vue. Aristippe en a la certitude avant toute confirmation. Sur le champ, il prend son or et le jette par-dessus bord, afin que l’argent disparût de son fait, et non, aurait-il ajouté, qu’Aristippe disparût pour avoir voulu sauver son argent ! La leçon est sans appel : en perdant ses richesses, Aristippe gagne son salut… terrestre, il tient à la vie. Il n’est pas Socrate. Mais si d’aventure un naufrage au large de Syracuse le jette sur la plage, il n’y abandonne ni son goût des plaisirs, ni son sens de l’ironie, ni son génie du trait opportuniste. Là où d’autres y aurait pris une leçon d’ascétisme –le superflu ne concerne plus celui qui vient de côtoyer la mort- Aristippe donne une leçon d’organisation et de pratique : il ne faut prendre, sur un bateau, que ce qu’on est capable de sauver par soi-même, à la nage. Les bateaux sur lesquels le philosophe voluptueux sillonne la mer grecque, valent pour école.

 

 

 

...de l’usage du monde par le petit trou de la serrure...

5 Mars 2017 , Rédigé par pascale

   Deux orthographes pour un mot d'une seule syllabe, n'y a-t-il pas là de quoi faire rêver?

   De la clé des songes à la clef des champs, ou la grande leçon d'une petite clé, une clavicule. Il aura suffi d'un défaut, que dis-je? une infime et imperceptible faiblesse dans sa tige.

   Que faire d'une clé qui vient de casser sinon la métaphore inversée d'une ouverture, d'une levée d'écrou, d'un déverrouillage? Il y a de quoi rager, hurler, tempêter, dans un premier temps, devant le constat de notre dépendance aux objets, particulièrement les plus petits, ceux dont on ignore à quel point grand est leur pouvoir. Et, dans un second, quand on réalise le nombre d'intermédiaires et d'intervenants qu'il faudra contacter, auprès de qui il faudra argumenter, qu'il faudra convaincre que votre problème est le seul qui vaille, qu'il est, toutes affaires cessantes, celui qu'il faut régler.

   La partition de ce jour-là est brutalement passée de majeur en mineur. Asyndète tonale. La légèreté cède la place à la lourdeur, c'est la colère. L'harmonie se fait grinçante, la symphonie pathétique. La clé du sol se dérobe. Elle décroche. Je ne me savais pas le chef de l'orchestre bien rodé de mes petites journées. Je deviens par l'insolente liberté d'un instrument qui joue solo, hors de ma portée, un histrion lamentable. Les clefs du royaume ont bien plus d'un tour dans leur sac.

   Histoire à clefs :

   C'était la morne plaine d'un espace de stationnement pour automobiles. Il suffisait d'ôter la clé de contact pour couper le moteur et, d'un tour de main, redevenir immobile. Le geste est instinctif, et la clé ne pense pas. Les objets ne pensent pas. Ils sont au service d'autres objets qui sont au service de l'homme qui est leur maître. Ou comment un sujet pensant peut assujettir une chose pour en faire l'objet de ses fins propres. Seulement voilà, c'était sans compter sur la capacité des objets à compenser leur absence d'entendement, donc de libre-arbitre, par une infinie et toujours aléatoire propension à refuser de fonctionner par défaillance matérielle, puisqu'en défaillance spirituelle ils ne peuvent se commettre.

   La clé cassa donc. La clé se cassa, seule action réfléchie qu'elle fut capable d'accomplir. Et encore, par défaut. Dans l'instant, je suis dans une déréliction sans mesure, sans fond ni sans fin. Inévitablement il crachine. Immanquablement il fait nuit. Evidemment, l'heure n'est pas ouvrable. Il ne peut en être autrement. Cela s'appelle l'acharnement du destin pour qui est sensible à la dimension tragique de l'homme, le grain de sable dans la machine pour les autres.

   C'est une question de panneton, cette partie de la clé qu'on ne considère jamais à sa juste mesure, puisque c'est d'elle et d'elle seule que dépend tout le reste, car il ne suffit pas qu'elle entre aisément dans la serrure –ce qui n'est pas toujours le cas- encore faut-il qu'agissant sur le pêne, elle ne se rompît point. Ce panneton réserve lui aussi une délicate nuance orthographique. Otez l'un de ses deux "n" il devient paneton, petit panier du boulanger, qui y dépose les pâtons pour que la pâte se forme. Hic et nunc, le pêne donna de la peine au panneton. Et voila l'automobiliste redevenu piéton. Au cœur de la nuit.

   Il y avait quelque chose à la clé de cette aventure moderne et urbaine : une vraie leçon de philosophie. Ou comment passer d'un clavier –l'anneau de métal qui réunit différentes clés- à un autre, celui de l'écriture claviculaire, celle qui redonne à l'ordre trivial son pesant de signification. Pour avoir été empêchée d'aller dans le sens du tour de clé, je n'en trouvai pas moins un sens à l'évènement. Et d'abord qu'on est bien peu de choses eu égard aux objets. Tout le monde le sait plus ou moins, mais peu prennent conscience de l’importance véritable d'un panneton. Car l'histoire ne s'arrête pas là. Les catastrophes ont pour raison d'être de ne jamais se manifester isolément, mais d'enchaîner des effets qui deviennent des causes pour de nouveaux effets, parfois ad infinitum, toujours ad nauseam, ce que d'aucuns appellent le déterminisme et d'autres l'impuissance. On désespère alors qu'on espère toujours, la lucide formule moliéresque du Misanthrope me rattrape sans me retenir. A cette heure, à ce moment précis, je hais tout à la fois le monde des objets et le monde des hommes. Les hommes en cette affaire feront pire que la clé. De celle-ci il est inutile d'attendre le moindre sursaut, la moindre bonne volonté, ni compassion ni empathie. Mais les hommes? Les techniciens des clés, des voitures, des dépannages en tous genres, de l'assistance aux abandonnés du matériel, de ceux qui, par formation, par délégation, par vocation, par fonction occupent la position-clé qui ouvrira la porte, donnera la solution, résoudra le problème? Dans ce monde-là, Vous qui entrez, laissez toute espérance ……

   Qu'il eût mieux valu n'être point sortie, n'avoir pas franchi le seuil de son petit logis ce jour-là, qu'il eût été préférable de n'avoir jamais eu recours à l'obligation de rencontrer les autres que certains fautivement, ou naïvement, appellent vos semblables, autant de certitudes, autant d'évidences, autant de convictions, autant de raisons de mettre la clé sous la porte. Et de fuir. A pieds.

   De la parole donnée par celui qui viendra –assurément ! c'est son métier- vous sortir de cette enclave, à celui qui n'en aura que pour un instant –mais quand?- à régler la question, en passant par d'insaisissables promesses de faire au mieux, le pire est bel et bien toujours possible. Le coup de main, le coup de pouce, le tour de clé, anglaise ou à mollette, bénarde ou forée, devient le tour de force d'un passe-partout sauf sur votre chemin, d'un rossignol, le si mal nommé quand il ne s'agit pas, comme ici, de l'oiseau mais du maître chanteur. Expert ès explications oiseuses pour dire qu'il vous faudra attendre, puis attendre, attendre encore, à moins qu'il ne vous fasse comprendre que cette clé-là n'est pas de son ressort.

   Elle est toujours, en revanche, de votre porte-monnaie, de votre patience. Bientôt de votre impatience, puis de votre fureur, peut-être de votre folie. A ce moment, il convient de convoquer Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle, Montaigne et Pascal, al minimo, de se souvenir qu'aucun livre de ceux-là ne s'est jamais trouvé, même par inadvertance, dans la boîte à outils de votre garagiste, pas un mot, pas une ligne dans votre contrat d'assurance. Tu as là devant toi l'un de ces impudents dont l'existence est nécessaire dans le monde…. C'est évidemment ta faute, si tu as cru que cet homme, ayant ces dispositions, tiendrait sa parole…….

   De l'interprétation des choses on parle en terme de serrurerie : comprendre des symboles, des signes, déchiffrer, c'est trouver la clé de l'énigme. De l'exégèse, de l'herméneutique, de l'héraldique, de la mythologie et des légendes comme lecture du monde. Ajouter au trousseau l'alchimie pour laquelle la clé d'or sert à lier et celle d'argent à délier. Et la musique qui dit si bien, par l'armature, qu'après avoir mis dièses ou bémols à la clef, on est fin prêt pour jouer. Se souvenir que l'on parle toujours d'un jeu de clés, comme d'un jeu de mots ou de dupes. Et que, de cette aventure, il faudra bien refermer la porte.

 

 

 

 

 

transporter les politiques

2 Mars 2017 , Rédigé par pascale

   Quand il emprunte le coche, -mais aussi la litière et le bateau, serait-il simple galliotte-, Montaigne a un souslevement d’estomac. Il se déplace donc à cheval, assiette en laquelle il est, de son propre aveu, en bien meilleure condition physique et mentale. On pourrait en déduire que les moyens de transports ne méritent pas réflexion pour notre Gascon. Pourtant, grande est la place qu’il fit aux coches, ennemis de son corps, autant que de son esprit.*

   Parlant des coches, Montaigne parle donc de tout autre chose. C’est l’expérience dit-il, non l’argumentation ou le raisonnement, qui le guide. La peur, l’effroi, la crainte délivrent une leçon à ceux qui voyagent, c’est-à-dire à l’époque, qui risquent le péril et fréquentent la mort. Mais la peur n’a pas lieu d’être, les troubles physiques l’emportent et le corps a ses raisons. Aussi, les coches et les bateaux ne sont pour lui ni une leçon de perception empirique, ni même de sagesse individuelle. Montaigne n’a pas à vaincre ou à décrire une angoisse qu’il ne ressent pas. Il ne va pas non plus se féliciter d’avoir dépassé par une volonté de marque stoïque, la mécanique de son estomac trop faible. Il va nous embarquer, littéralement et paradoxalement, dans un étrange voyage exotique dont les coches et les litières ont été le subjectif prétexte à une leçon de philosophie politique.

   Tout comme Socrate –le philosophe le plus sédentaire qui soit, peut-être-, Montaigne n’a pas peur d’avoir peur. Mais tout remuement, lui est fatal. Aussi, c’est à une chevauchée inattendue et fantastique à travers l’histoire et la géographie péruviennes qu’il invite ses lecteurs, époustouflés. Car Montaigne ne cache pas son émerveillement pour ces rois du Pérou qui, de Quito à Cusco voyagent de palais en palais, dans des chaises portées par des brancards tous d’or recouverts. Mais d’un siège doré comme d’une humble litière, tout homme peut tomber ! A cette morale élémentaire – Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes assis que sus nostre cul- Montaigne porte réflexion sur la nature si fragile du pouvoir et de la souveraineté. Ou, comment faut-il s’attacher ses sujets par la pratique de la frugalité et du don, le sens de la dépense publique et du bien commun. Véritable leçon d’économie politique au service du peuple. Que l’on construise des ports ! que l’on bâtisse des églises, des hôpitaux ! que l’on refasse les routes ! Voilà le programme que Montaigne oppose à ceux qui préfèrent leur bien-être à celui de leur peuple. Mieux vaut un prince sans coche, qu’un prince sans mesure, dit-il en substance. La magnificence des coches de Cusco fait symptôme et sens pour notre nauséeux : il en est sur qui les belles robes pleurent. Tout est dit dans le portrait du Prince qui aménage des arènes comme une forêt tropicale, recouvre ses amphithéâtres de marbre et en transforme le centre en mer profonde en l’inondant. Que de vanitez que les coches ont été l’occasion de dénoncer !

   Cusco et Mexico, villes magnifiques récemment découvertes, vaincues par les Espagnols. Pitoyable victoire - pour quelques grains de poivre !- que celle que l’on tient contre tout droit des gens. L’expression sent la plume du Maire bordelais et négociateur secret près la cour royale. Elle est surtout de qui a appris en l’amitié d’Etienne de la Boétie son abécédaire du refus de servir. Quand on met tout son pouvoir dans ses coches, -comprenons dans la parade- on ne peut qu’estimer légitime la boucherie coloniale, et les rois du Mexique et du Pérou ont présenté leurs peuples à la cruauté et l’injustice des nôtres. On les brûla, on les rôtit. Montaigne accuse : impardonnable faute de jugement ! il affectionne : mes Cannibales ! il vilipende : pour quelques vases d’or ! il conclut enfin : honteuse cruauté envers des civilisés et artistes autant et peut-être plus que nous !

   Et, se souvenant qu’il doit d’avoir laissé voguer ses idées et formuler ses critiques aux impressions réminiscentes du mal des voyages qui le saisit en tout moyen de locomotion mécanique, le cavalier Montaigne, triomphal dans la chute, dépose cet étonnant : Retombons à nos coches, avant de rappeler que le dernier roi du Pérou, en sa chaise à porteur, fut tué par un homme à cheval qui le mit à terre.

   Des coches, des chaises à porteur et des litières, pour signes de la fragilité de tous les puissants.

*Essais, III,6