inactualités et acribies

les (grands) penseurs se lisent les uns les autres

27 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

    Epicure, Machiavel et Rousseau, mes trois victimes préférées de contre et faux-sens entretenus avec un succès certain. Déjà parlé du  premier*. Gardons les deux autres. L’imagerie scolaire et commune, celle-ci dépendant de celle-là, fait du Florentin un personnage cynique, qui vante la supériorité du mal sur le bien mais ne choisit ni l’un ni l’autre comme seul moyen d'arriver à ses fins. Le Genevois, belle écriture,  passe pour avoir une pensée molle ou rêveuse, tout occupé qu’il est à herboriser et méditer en confessant ses états d’âme pré-romantiques, dans une nature à son écoute, et réciproquement. L’Italien pourrait s’adresser à des hommes politiques avides de pouvoir avant tout et des avantages dont il s’accompagne –si toutefois ils le lisent ; l’Helvète à des post-adolescents en malaise d’émotions intensément et solitairement ressenties à nulles autres pareilles –si toutefois….ils le lisent. Mais montrer que le second a fort bien lu le premier, mérite un peu de patience… Et reprendre l’histoire de plus haut. Il manque un troisième homme.

     On a oublié, ou ignoré, les hommages et emprunts de Marx, excusez du peu, à Rousseau. L’homme du Contrat Social, du héraut de la liberté civile et du défenseur du droit  sur la force, exactement de la force du droit sur le droit de la force. C’est encore mieux comme ça. Aussi, un petit texte** qui trainait par là, où pourtant Jean-Jacques n’est pas nommé, me donne envie de revenir à l’un et à l’autre. Le principe de la ligne courbe peut frapper sans prévenir. Là, par une boutade rapportée par l’économiste et philosophe allemand, anonymement attribuée à un Français : « à l’occasion de l’établissement projeté d’une taxe sur les chiens : « Pauvres chiens ! on veut vous traiter comme des hommes ! » se serait exclamé un hexagonal inconnu. Sans commentaire. Lapidaire. Efficace. Insuffisamment développé en revanche, c’est pourquoi il y a des livres et même une œuvre autour, avant et après. Il faut relire –ou lire– Le Manifeste du Parti Communiste (1848). Avantages : c’est bien moins gros et long que Le Capital,  c’est écrit d’une plume alerte et claire, et ça ne tombe pas du ciel. Pour deux raisons : le socle épais contre lequel il se constitue, interdit de croire que cette réflexion gémelle*** serait venue de rien ou de cerveaux échauffés par l’air du temps ; ce serait bien mal démarrer avec cette pensée que d’en faire un âge ou an ou point zéro, atemporel, venu sur terre comme un messie laïc répandre la bonne parole. Marx (on n’oublie jamais Engels, mais pour faire court, disons Marx) le dit dans l’Idéologie allemande, mais pas que, les idées ne descendent pas du ciel sur la terre, mais l’inverse. Bien sûr, on trouvera dans le Manifeste des propos inaudibles aujourd’hui, soit qu’ils expriment les termes d’une action despotique à venir, soit que l’analyse et la description marxiennes correspondent si rigoureusement aux années 47-48 du siècle 19ème, qu’elles en deviennent inopérantes pour l’avenir. Mais en rester à ces rudiments simplistes équivaut à maintenir tout penseur dans le chloroforme. Et faire de toute bibliothèque un peu précise, un cabinet de curiosités. On passe, les auteurs sont trépassés. Et surtout cela équivaudrait, le paradoxe frise la contradiction, à n’accorder attention et lecture qu’à des œuvres théoriques, sans s’occuper pourtant des effets théoriques qu’elles ont-elles-même produits. Ainsi on pourrait lire Rousseau mais se priver de lire Marx. Certains ont même choisi de ne lire ni l’un ni l’autre...

     On connaît la phrase fameuse : « Le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx »****. Impossible, en effet, de décoller Marx de ce qu’on lui fait dire aux verres déformants de ce qu’il n’a jamais fait (12 fois seulement dans toute son œuvre, considérable, l’expression dictature du prolétariat, et on nous a fait croire qu’il ne s’agit que de cela) ; impossible de décoller Rousseau de ce qu’il a dit et qu’on n’a pas compris aux verres déformants de l’ignorance de la philosophie politique en général, de celle des XVII et XVIIIème siècles en particulier, y compris et jusqu’à l’usage de certains mots, trop simples, pense-t-on, pour devoir en peser la signification précise au trébuchet de l’histoire sémantique (souveraineté ; prince ; nature… juste pour dire….).

     Le bon lecteur de Rousseau que fut Marx se niche, non point exactement parlant dans les détails, mais dans la finesse, ce n’est pas pareil. Ainsi, quand l’auteur du Contrat Social développe la supériorité de droit de la liberté civile sur la liberté individuelle qui n’est que rivalité et victoire du plus fort (mais du plus riche, mais du plus malin, rusé, puissant, mieux entouré etc. ….) il offre à Marx un canevas pour expliquer la nécessité de la lutte contre l’ordre bourgeois –au sens de l’époque, merci !– symptôme de toutes les dominations déguisées en pouvoirs politiques et idéologiques. On peut le dire autrement : la liberté du commerce, soit la liberté économique, ce n’est pas une liberté publique mais son contraire absolu, la domination par une minorité. Numériquement parlant, catégorie chère à Rousseau également qui se demande bien depuis quand le petit nombre a-t-il pouvoir sur le grand ? (et même l’inverse, mais là nous sortons des clous….)

     Dans Le Capital, Marx cite Rousseau : « Je permettrai que vous ayez l’honneur de me servir [dit le capitaliste] à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander » qui écrit en 1760. Il est où le rêveur-promeneur ? cette implicite désignation d’une société en tension et en opposition frontale, -capital/travail-  est bien de sa plume. Marx s’inclinera. Telle qu’elle est devenue, et non pas telle qu’il était inscrit qu’elle devînt, la société, artificiellement entrée dans l’histoire qu’elle ouvre et inaugure n’est plus que rapports de forces eux-mêmes artificiellement organisés. Voilà le pouvoir de l’argent dès (et dans) l’analyse rousseauiste. L’homme historique –donc social– bafoue en même temps qu’il l’installe, un ordre moral que seul Le Contrat Social décrit dans l’œuvre éponyme pourrait, à des conditions non encore advenues, recouvrer. Faute de quoi la dégénérescence du politique ne cessera pas. Le maître et l’esclave se dépravent mutuellement est-il dit dans l’Émile ; il suffit de remplacer par les mots d’expression et de signification marxiennes : propriétaires privés/travailleurs ; bourgeois/prolétaires ; voire, investisseurs/salariés ;  financiers/employés…. actionnaires/personnel, d’usage plus récent. C’est d’un processus dont il s’agit, un mécanisme. Qui prend les hommes tels qu’ils sont dit Rousseau au début du Contrat Social, ce que fait Marx dans le Manifeste et l’Idéologie allemande, quand il reprend les étapes, réelles, historiques, les conditions matérielles qui mènent inévitablement à la bipartition radicale de toute société parvenue au développement industriel.

     On ne m’y prendra pas : Rousseau n’est ni un proto-marxiste, ni un marxiste qui s’ignore, ni un précurseur du marxisme –selon la formule scolaire la plus courante où tout le monde pré-course tout le monde, l’annonce, le précède, le devance… Mais, la lecture avisée des textes de philosophie politique de Rousseau qu’a faite Marx doit être mise en évidence. Ou comment des penseurs qu’on croirait d’une autre planète, c’est-à-dire chacun sur la sienne, se font révérence.

      Et Machiavel ? me dit-on. J’y viens, j’y viens.

 

*à l’occasion parlant de sa défense par Lucrèce, de la biographie de Gassendi, de l’éloge appuyé de Saint-Evremond ; et précisément, ibidem, 8 Août 2018, ** Contribution à la Critique de la  Philosophie du Droit de Hegel ; *** à quatre mains avec Engels, en 1847 ; ****M.Henry, Marx, une philosophie de la réalité. (1976).

 

...et le lendemain....

23 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

 

     A force de jouer la varvolette, j’en oublie le b.a.ba ; et dire que, comme tout le monde le voit, mais moi il me plait de l’écrire, la lettre S, la sinueuse, la sifflante, la serpentine, n’est que l’ombre d’elle-même si on la prend ainsi. Tandis qu’elle se pend à son mot, elle s’y suspend, elle s’y accroche et s’en saisissant lui donne souffle et vie ; car sans le S il n’y a point d’esses, de crocs de boucher ni de chevilles. Le S est à soi-même son essence avant tout existence, le S est platonicien : il ne saurait exister, même dans l’ombre d’une caverne, s’il n’était d’abord l’absoluité de tout son être ce qui en justifie, ensuite seulement, l’apparence1. Sensible. Accessible à nos sens… à moins, comme l’exige la tendance médiatique Spinoza2 qu’on ne dise qu’il ne pouvait pas ne pas être, comme Dieu, cause de lui-même suo motu. Ou per se, si vous voulez la jouer loin d’Aristote…

    Aurais-je pu faire la maligne si, en lieu et place du serpent qui ondoie sur le sol dessinant des semi-boucles qui ne se fermant point n’écriront pas de O, si j’avais dit*, amphisbène… amphisbène, le serpent a-t-il une gueule d’amphisbène ?

  *[comme Georges Fourest l’imbriaque verbal, à lire de toute urgence ; académiques, sérieux, roides et coincés littéraires s’abstenir. On entre ici dans un delirium très épais, gras et gros. L’argotique, le familier, l’à-peu-près, le chamboule-tout stylistique, l’invention –conculcant ; alonzoa– ;  la drôlerie – Ballade en l’honneur de la Famille Trouloyaux, irrésistible– ; c’est canaille et au-delà, très au-delà ; il faut quand même oser écrire : des lotus fiers d’avoir Loti pour génitif. Si vous concédez 9€ pour acquérir La négresse blonde (suivi de « Le géranium ovipare »), Les Cahiers Rouges édit. Grasset, je vous aurai prévenus ! Georges Fourest est mort en 1945. Des noms (il y en a beaucoup), des allusions (aussi), sont détournables, évitables, ils sont très situés dans l’époque et ses coteries littéraires, mais ne nuisent pas au beau moment d’égarement et de griserie que nous offre cet homme par ailleurs très respectable.]

    Georges Fourest m’a évité l’ennui profond d’une soirée sérieuse… deux livres d’Anatole France à venir me servaient d’accoudoir. Je n’insulte pas la mémoire du grand homme, personne ne m’a forcée à ces inactuelles acquisitions. C’est d’ailleurs dans cet esprit que je suis allée à la librairie : qui lit encore Anatole France de nos jours ? étonnure totale (au sens ancien, dorénavant n’est usité qu’en joaillerie ; c’est dimanche, c’est cadeau…. C’est l’effet Fourest !) pour cette entrée tonitruante et inattendue ! Il fallut commander, si l’on peut dire…

1)cette phrase entière est et fait le sens exact du mot concept, il n’aurait jamais dû en avoir d’autre… -soupir !- 2)vous n’avez pas remarqué comme Spinoza est à la mode… mais très soldé

 

... avoir des lettres...

22 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

 

   De l’œuvre au livre au chapitre au paragraphe à la phrase à la ligne au mot à la syllabe  à la lettre enfin, tel un aigle qui fond sur le rampant minuscule à mille miles des nuées qui l’indiffèrent parce qu’il ne les voit pas. Les nuages, les merveilleux nuages sont pourtant eux aussi de gouttes indivises formés en leur totalité. Leur immensité. Leur infinité. Et la rumeur des vagues océanes, de si petites perceptions accumulées, n’en est pas moins audible en sa totalité, ce que Leibniz a mis, en son temps, sous notre nez. Après quelques anciens, mais on les avait boudés. Ce parti pris de dissection quand il n’échoue pas dans un évanouissement ou un vertige mérité, mène aussi à des petites joies…

   Il y faut une bonne dose de naïveté, un abandon délibéré, voire une mauvaise foi patentée, mais tentante. Allons donc.

   Il y a des lettres intrigantes dans l’alphabet franco-latin –qui parle grec– au sens où à elles seules, elles sont et font la perfection de la forme et du fond, du son et du sens, d’un signifié avec son signifiant. Ou mieux, ou plus quand elles invitent à la divagation, et vaguent sur la vague sans s’en prendre au vide, ni au vaguement vacant, mais tiennent l’équilibre parce que le V est une lettre stable comme l’étrave d’un navire qui vogue, fendant les flots. Peu ou prou… et proue bien sûr !

   De la disparition de l’une au retour de l’autre, revenente revenue de loin*, il m’arrive fréquemment de saisir consonne ou voyelle au collet, la dépeindre, ou plutôt la dépendre, la tourner et retourner,  la ruminer pour tout dire. La regarder dans tous les sens. Me demandant sans jamais abdiquer, comment il se fait que quelques traits jetés devant soi sur le papier, et même l’écran, d’encre, de graphite, ou de pixels composés, quelques barres, quelques courbes, des virgules parfois au-dessus pour en aiguiser ou aggraver le son, ou en changer la signification, ou un chapeau pointu turlututu, signe diacritique, c’est pareil mais c’est moins drôle, comment tout cela fait-il merveille. Et ne trouvant d’autre mot que merveille, je demande qu’on lui accorde des pouvoirs illimités. À savoir, l’éblouissement, l’enchantement de ce que seule une magie peut faire, un ensorcellement, une féerie, un prodige…

   Jugez donc. Depuis peu -à la mesure de l’histoire de l’écriture- nous savons que l’A est revêtu de noir –quelle beauté ! mais seul un poète a pu le voir. C’est-à-dire l’écrire. Seuls les poètes sont voyants. Penchons-nous sur l’A. Penchons-le un peu. Juste un peu. Voilà. A. Ne tient-on là avec l’A un chevalet. Et repeindre le monde. Ou, à votre goût, à votre souhait, l’A du grenier pongien**. Et là, là, c’est vous qui vous allongez : sur la poutre de l’A, il poursuit volontiers un songe à la gloire du charpentier. Ce ne sont pas astuces pour retenir des graphies ou les apprendre aux petits, dessiner le S comme un serpent, le S qui siffle et sinue, recto et verso de lui-même, non, je vous parle d’un monde où, puisque les mots font les choses, alors leurs lettres aussi. Et de se balancer maintenant comme un gymnaste silencieux entre les barres parallèles du H, savoir si l’on chute de l’oublier ou de l’avoir mis là où il ne fallait pas. Erreur de positionnement, erreur d’équilibre, un H rappelle toujours à l’ordre, il nous remet les pieds sur terre, haltère impondérable des courants d’air de la phrase….

   Mais dans l’instant j’ai deux champions. Deux virtuoses. Mes deux préférés du jour, qui ne rime pas nécessairement avec toujours. Le premier cité m’est venu de nuit, et ça tombe bien, c’est le i –sur la majuscule duquel manque un point, on peut donc faire mieux à la main qu’à l’écran– le i, qui luit comme une bougie, là où nous avons besoin de lui. Et peut s’améliorer : que dites-vous de ce i, un peu fondu déjà ? Enfin, personne n’a trouvé mieux pour dire qu’un aXe, mettant tout chose de part et d’autre de son centre de gravité, ne pouvait être écrit autrement, aXé tant sur ce qu’il veut dire que la manière de l’écrire ; l’aXe se désigne en dessinant son nom. Élégance. Distinction. Oui, perfection vraiment.

*clins d’œil à Perec, (qui avec deux ‘e’ dans son patronyme, il est blanc comme neige !) ; F.P in Pièces ;

l'anarchisme est-il soluble dans l'assiette?

14 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

Je remercie ici l’orpailleur du dimanche, il se reconnaîtra.

        

      Il y a peu, je reçois dans ma boîte à lettres une enveloppe légèrement joufflue, pansue, ventrue. Le petit livre qu’elle retenait aura 100 ans bientôt. Pourtant il ne fut jamais lu. Jamais. Point encore n’était découpé. Personne ne l’avait tenu ouvert entre ses mains, n’en avait tourné les pages une à une, ne l’avait posé béant devant soi. Personne. Jamais.

         Je songeai à ce qu’il put bien être, où, pourquoi ; imprimé puis acquis par qui et pour qui combien de fois ; comment a-t-il franchi les ans, jusqu’à cent d’ici peu ? En quels lieux, quelles demeures, sur quelles étagères, dans quels coffres l’a-t-on posé, et oublié, comment se peut-il qu’il soit là, intact, à peine raidi et jauni, comment se peut-il être devant moi ? Combien de guerres et combien de batailles, sans se perdre jamais. Sans brûler, sans tomber dans un puits, sous un pont, être déchiré par le vent, sans recevoir jamais une goutte de pluie, un rayon de soleil qui eussent pu l’endommager. Le froisser. Le flétrir. Le faner.

         Je pris une posture, je l’avoue,  saisisant le coupe-papier posé là d’ordinaire juste pour rappeler d’où il vient, mais ne sert plus jamais à rien, avec quelques solennités et affectations, des lenteurs d’un autre âge, une préciosité en somme. Les pages, serrées les unes contre les autres depuis un siècle, pliées d’une seule pièce comme on faisait alors, les pages se divisaient et partageaient d’elles-mêmes, avec la plus grande douceur. La lame en bois se contentait de glisser sans bruit.

        Le Petit Bréviaire de la Gourmandise s’ouvre comme une bonbonnière. Délicatesse et curiosité. Cinquante pages, dont la première indique que la date n’est pas exactement la date…. Quelle merveille ! la tromperie après la tentation. Avant la convoitise. Et bientôt le plaisir. Le livre fut écrit en 1914, mais publié cinq ans plus tard. On comprend pourquoi. Suspension de tout désir, de toute impatience. Oublier jusqu’au régal gourmet des mots. Cinquante pages d’une plume puissante et fine, pour raconter une petite histoire des plaisirs attablés. Gastronomiques, célèbres, distingués mais canailles, alambiqués mais gracieux. Le titre à lui seul est une invitation à cultiver le paradoxe : nous tenons là un livre de piété païenne, un psautier athée à l’usage d’une table qui n’est point un autel, mais en l’honneur de toutes les grand-messes passées et présentes de la ripaille et de ce qui l’accompagne. Préparations, présentations, font significations. Point de leçons pourtant. Point de morale. Il suffit de lire. Aucune eau bénite ne nous vient à la bouche. Ni bénédicité. Ni grâces. Sinon celles que l’on rend à l’auteur, l’éditeur, les acheteurs, le trouveur, l’expéditeur, le facteur enfin qui glissa l’enveloppe finalement plus pansue que lippue dans ma boîte à lettres. 

          Les plus grands noms et les meilleurs y sont ; les plus bâfreurs aussi, les plus voraces ; les cuisiniers, les gastronomes, les commensaux. Les préparations, les cuissons, les menus, les tables, décrits. Les caractères, les conditions, depuis l’antique Rome jusqu’à Daudet Alphonse… dernier nom donné. Des observations de belle tenue : (la table) elle donne de l’esprit au niais, du caractère aux timides. De judicieuses remarques, Certains coulis ont la profondeur abstruse des métaphysiques. De savoureuses expressions dont on ne sait, de délicieuses à délictueuses, ce qui nous met le plus en allégresse. Vitellius, un goinfre d’une surhumaine capacité, Héliogabale, et ses mascarades gastronomiques –talons de chameaux, crêtes de coqs, langues de paons et de rossignols- petits joueurs comparés à Apicius –cervelles de phénicoptères, têtes de perdrix, de faisans et de paons- ; voilà pour quelques anciens. Ne pas s’attarder sur le Moyen-Age pas suffisamment gourmet pour notre auteur, consommant de la cigogne et du héron, oiseaux coriaces et viande immangeable ; ni les suivants qui fréquentent les tavernes mais n’en sortent pas repus. Sans intérêt, des repas qui ne servent qu’à manger….

          Le Roi-Soleil en sa majesté est un goinfre. Encore un, le mot est fréquent ici. On sait tout, du decorum, de l’habillement, de la composition des plats, des menus évidemment. Il a l’alimentation gigantesque dit notre échotier. Qui, d’une courte phrase a tranché : Ces crevailles sont un rite de la Monarchie absolue. Laurent Tailhade, anarchiste et anticlérical, fort lucide et un brin sociologue avant l’heure, sait aussi que la bonne chère partagée développe l’intelligence commune, et le goût du beau. Que la cuisine est un art qui compose créativité et amour des mots pour le dire. Il ne suffit pas de réaliser une recette, il faut la décrire avec les mots appropriés. Aussi les écrivains gastronomes existent pour ce double plaisir, Berchoux, Brillat-Savarin, Raisson, pour qui les grandes pensées viennent de l’estomac. On ne saurait ni ne pourrait faire plus court. Tandis que les exubérances vaisselière, légumière, fruitière, saucière, carnée et poissonnière, se répandent sur les tables bourgeoises du 19ème siècle*, le sien. Et vestimentaires aussi. Mais la rationalité du polémiste franc-maçon n’entrera pas ici. Cette phrase épatante : quand il souffle à travers les fourneaux, le vent du rationalisme tourne en graillon les sauces et compromet le rôti. Ahurissante et saine : il est des choses humaines de l’ordre du sacré ! on n’y peut ni ne doit y  prêcher la libre pensée, la gourmandise n’y trouverait pas son compte. Or la gourmandise se doit d’être double plaisir-double péché, de chair et de chère, auquel il faut succomber ; y contrevenir mène à faire pénitence et repentance et se soumettre à contrition d’avoir céder aux impostures de la mode, et revenir bien vite au régime de véridiques petits pois, de bouillons sincères et de rôtis hâtés à point. Ah ! ciel, si je puis dire, qu’on me serve des bouillons sincères ! Et Tailhade de se plaindre –nous sommes au plus tard en 1914- qu’on mange la même chose aux quatre coins du globe, où les sauces sont uniformément chimiques, et les viandes spongieuses, avec pour voisins de table des lecteurs semblables de journaux semblables et autres bavards de semblables fadaises. Suit un réquisitoire de la plus haute virulence contre ceux qui ont préféré les commodes recettes aux héréditaires et antiques, les ornements dorénavant sur les nappes, plutôt que le beurre. Et puisque Daudet fut ci-dessus cité, terminons par ce propos qui serait de lui. Rien à ajouter à cet esprit de sel : A Paris, une femme estime toujours le dîner bon, pourvu que sa robe aille mieux que celle des autres femmes.

Je vous offre un Café ?

 

*Laurent Tailhade (1857-1919)… je ne peux m’empêcher de croiser ces dates avec celles de JP Brisset… de 20 ans son aîné, mais mort la même année., à quelques semaines d’écart.

« Il aime son délire comme lui-même »*. JP. Brisset (3ème épisode)

10 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

 

     Année 1883, année des Révélations. Dont celle d’un soir du mois de Juin, où Brisset cède - le moyen de faire autrement ?- à une visitation mystique : tout y est, le feu, la force d’un esprit, l’irrésistible pesanteur d’une puissance céleste, archange et trompette de Dieu, une joie immense à côté de quoi les pleurs, pleurs de joie pascaliens ressemblent à un aimable chagrin. Fallait-il qu’il s’inquiétât de la grande angoisse qui suivit ? il semble, à le lire, que la peur ne durât pas. Il comprit de suite que sa personne -Jean-Pierre- compte ici pour rien mais qu’il est choisi, élu, porté au-dessus de l’humain, désigné, bref, qu’il a une mission. Dont il mesure la dimension rétrospective en concevant sur-le-champ, c’est ce qu’il dit, que ce qu’il a élaboré depuis toutes ces années venait d’échouer là, pas au sens de l’échec ou de l’échouage, mais de l’accostage, de l’abordage, de l’aboutissement.

     Quelques mois plus tôt

     Le 5 janvier 1883, c’est ce jour qu’il nous fut révélé** que  le latin est un argot et successivement que la parole remontait à la création des ancêtres de l’homme jusqu’à la grenouille. Le mois suivant, il affirme se trouver en face de l’infini** ; mais ignorer encore que La Grammaire Logique (1878), fût un livre prophétique** ; enfin, qu’il avait -il use du pluriel de majesté- vaincu les monstres et dissipé les nuées qui nous cachaient notre origine. L’esprit frappeur de Dieu fut si intense que les épisodes, surtout celui de Juin, l’inscrivent définitivement dans ce délire, dont, à y regarder de près, des traces se laissaient entrevoir depuis un certain temps déjà. Disons qu’on pouvait, à la limite, en faire abstraction… tant la nouveauté, l’originalité, la drôlerie, la cocasserie, et même l’outrancière folie douce se laissaient saisir pour elles-mêmes.

     Tandis que maintenant, il faut décider. Je parle du lecteur, pas de Jean-Pierre Brisset, qui sous le coup et les coups de l’Esprit divin, en devient le porte-Parole, et même l’agent verbalisateur, belle et étonnante expression qui dit la dimension langagière de la mission, mais aussi punitive, et l’engagement actif à son service. Comme lecteurs, il nous faut décider, il nous faut choisir. Soit, nous cessons là tout compagnonnage avec notre normand-amateur-de-grenouilles-et-de-cris-primitifs ; soit, nous avançons en ignorant le mysticisme prégnant, ce qui risque d’être compliqué, finalement impossible ; soit, nous poursuivons notre chemin, intrigués, mais déposons notre cerveau rationnel, littéraire, poétique, logique, avant d’y aller et décidons d’être brissettiens, de briser la tentation du recours à toute catégorie intellectuelle de référence ici usagée, usée, voire inutile, tout simplement. Ce que, bien sûr, nous allons faire a priori. Mais pas a posteriori.

     Restent quand même 30 ans à franchir pour parvenir à l’autre date de naissance de Jean-Pierre Brisset. La troisième de mon point de vue. Et même la quatrième, si l’on commence au commencement, le 30 Octobre 1837, l’officielle, celle de l’état civil, dans la commune de La Sauvagère, qui pourrait ne faire qu’une avec le jour où l’enfant sauvage mais pas trop, rompit d’un coup de baguette le joyeux temps de l’innocence, l’infantile latence toute vouée au principe de plaisir des champs et des bois où retentissent le chant et l’émoi des rainettes vertes au bord de la mare, aubes, hordes, l’amarre ***… Récapitulons : Jean-Pierre voit le jour un jour d’automne en Normandie et entend le côa de la grenouille plusieurs années après, premières naissances ; à 46 ans, à Angers, il reçoit en direct l’appel, happe-le***, de Dieu, l’Esprit, Jésus, les anges, le feu, après deux œillades discrètes préalables ; à 76 ans, enfin, il naît pour de bon, devant témoins et pour la postérité, l’évènement est photographié, il y a des articles avant et après dans les journaux, on offre des fleurs, on boit le champagne, on tient table de fête. On s’en souviendra. C’est sûr, cesse hure, césure***

     Ce jour-là, il est né Prince des Penseurs, pensez donc ! Le 13 Avril 1913, à Paris, en présence de poètes, d’écrivains, de curieux, d’admirateurs, de voyeurs, mais sûrement aussi d’arnaqueurs, de rieurs, d’infâmeurs affameurs, d’auteurs sans hauteur et autres flatteurs trompeurs et trompettistes d’une renommée fabriquée tout à leur gloriole. Pour peu qu’on relise dans la presse de l’époque les comptes rendus, mais aussi le récit qu’en fit Jules Romains de nombreuses années plus tard, on a un peu honte pour les organisateurs et responsables de cette mascarade, dont l’auteur des Hommes de Bonne Volonté en tête. L’affaire fit quelque bruit, cette invitation d’un obscur scribouillard d’abracadabrantesques théories sur les natures absolument philologique du monde et batracienne des hommes. Brisset fit conférence. Brisset répondit aux questions. Brisset fit bonne, très bonne figure. Nul doute qu’il se souvint alors qu’il était, depuis longtemps déjà, en mission spirituelle, et qu’ainsi il put rester digne, bien que tremblant un peu rapporte le Figaro. Quelques mois plus tôt il avait été élu, vainqueur de Bergson et d’autres mais surtout de Bergson : scrutin arrangé, élection truquée, mauvaise blague de parisiens en mal de moqueries provincialistes... Brisset, petit vieillard proprement vêtu de noir, chaussé de souliers neufs, une petite valise fauve à la main, et, sous le bras, un chapeau claque démodé****, Brisset ne sait pas que cette naissance stricto sensu éphémère, ne changera pas la moindre chose, pas la moindre, à son ordinaire, à quelques conférences désertées près. Brisset qui, à la retraite, vient vivre à La Ferté-Macé pour y mourir, en 1919, après deux ou trois séjours à Paris et même à Angers. Il ne baissera jamais la garde ;  sa conviction était si forte que ses travaux méritaient connaissance et reconnaissance, qu’il les envoya  un peu partout en France et dans le monde. Mais fit don de tous ses livres à la bibliothèque fertoise, avant de disparaître.

 

      Un fou. Un fou très logique à ne pas laisser aux biblioubliettes.****

 

    En matière de folie, on a le choix. Surtout si l’on n’est pas certain. La folie a ceci de déraisonnable qu’elle se cache souvent au milieu d’un chantier de construction architecturale des plus rigoureux ; il le faut bien pour que l’édifice ait quelque chance d’être visité.

     Les Grenouilles de la brissetterie ne sont ni feintes, ni élucubrées, elles ne ressemblent, ni de près ni de loin, par exemple, à l’énigmatique personnage décrit par Théophile Gautier dans Le Club des Hachachins  (ses jambes, je dois avouer qu'elles étaient faites d'une racine de mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues…) dans lequel on rit beaucoup, au milieu des monstres. Tout le registre lexical du rire, de l’amusement et de la grimace, est convoqué ; des nuances donc des précisions, usage fin de la synonymie la plus riche. Quelque chose de Jérôme Bosch en bout de plume d’oie… un cauchemar sans angoisse, avant que les choses ne se gâtent, il est vrai. Car à la fin je devins fou, délirant, quel aveu de clairvoyance,  contemporain si l’on peut dire, d’une désagrégation totale du temps, de la perception du temps, de la réalité du temps comme objet de conscience commun et collectif. La nouvelle -qui n’était pas que fiction- paraît en février 18461.

     Brisset est aux antipodes. Son œuvre est un système du monde, qui doit sa rigueur implacable à un axiome de départ in-contestable, pléonasme, il n’est d’axiomatique qu’adossée à de l’indémontrable (mais point à de l’irrationnel pour autant). Même Riemann et Lobatchevski ont cédé devant Euclide et préféré le contourner plutôt que le détourner. Mais Brisset, bien qu’il avance des arguments de rigueur, de scientificité, de logique, voire de mathématique  -ces deux termes dans les titres de ses essais de grammaire- intéresse poètes, linguistes, philosophes et psychologues (y compris psychiatres). Une fois passée et dépassée l’assertion un tantinet accommodante et confortable qui fait de son œuvre une joyeuse fumisterie, quelque chose comme de l’humour à très longue détente (comme le saut d’une grenouille ? a-t-on envie d’ajouter) ou plus charitablement une admirable ingéniosité2,  il faut l’interroger. Et comme il n’est ici pas question d’engager un travail de recherche -il m’importait surtout de présenter Brisset-  je lance quelques hypothèses, forgées à la fréquentation livresque des Foucault, Queneau, Breton, mais aussi Freud, Saussure, et autres spécialisés de l’écriture, du psychisme, de la poésie, raison et déraison tout ensemble. Et de Brisset lui-même. Des lignes apparaissent et des fils se tirent, d’autres s’éloignent. Brisset est un mythologue maniaque, un phonéticien obsessionnel, un aliéné de l’Origine, si l’on veut bien entendre dans « aliéné » la caractéristique de celui qui se soumet à autre que soi, y compris une idée, une croyance, une conviction, au point de s’y consacrer tout entier et de disparaître dans plus grand et plus haut que soi. Soumission totale. Brisset a passé toute son existence à établir une phylogenèse sans ontogenèse, une origine de l’humanité mais pas nécessairement les origines de l’homme. On pourrait dire sans passage par des filiations. Nous ne sommes donc pas en présence d’une bio-graphie, une écriture des commencements de la vie, mais d’une mythographie, l’établissement hors chronologie, hors téléologie, hors calendrier ou proposition de datation, hors pro-jet anthropologique, d’un récit anhistorique des débuts. Dans lequel il n’hésite pas un seul instant à supprimer les racines fécondantes, pire, à en inverser le cours (l’exemple du latin) ; mais ça ne suffit pas. Cette négation du mouvement de l’Histoire est un présentéisme à rebours, linguistique et animal, voire animalier. Non seulement au début la Grenouille est, mais elle coasse en français. Tout vient de là. Dieu l’a voulu ainsi, ne l’oublions pas trop vite quand même, les délirants les plus stricts sont aussi des illuminés.

     Brisset ose, sans la moindre assise biologique, paléontologique, génétique évidemment, biffer la distance infranchissable entre animalité et humanité. Ce que L’Origine des Espèces de Darwin qui paraît à Londres pour la première fois en 1859 contenait et qui fera sa gloire. Freud y verra3 une deuxième humiliation pour l’espèce humaine, qui, après avoir perdu sa place centrale dans le néo-univers copernicien (héliocentrique et non plus géocentrique), et avant de perdre la suprématie de la conscience au profit de la fécondité de l’inconscient (un gain dû à Freud lui-même), perd avec le naturaliste anglais, la supériorité et l’irréductibilité de sa nature, puisqu’il « descend » dorénavant du singe. Non ! de la grenouille  raconte un normand inconnu de tous à la même époque pourtant. À la différence que Brisset y voit et en fait une apothéose. Et qu’à l’instar de Léonard de Vinci, c’est par un souvenir d’enfance4 que l’œuvre se fécondera. Les compensations sublimatoires trouvant, elles, des itinéraires différents, selon le génie, le talent ou les qualités intellectuelles. Elles ne les créent pas.

      L’on pourrait, pour souffler un peu, relire La Grenouille5 selon F.Ponge. L’élégante Ophélie manchote (manchote ?) avec de jolies jambes,  qui ne dit mot. Pas même un Côa. Un couac. Un quoique. Et nous laisse cois.

 

     *Freud, à propos du cas Schreber, conforté par Lacan : le psychotique tient à son délire comme à quelque chose qui est lui-même, in Séminaire III ; ** je souligne ; *** ces pitoyables tentatives sont miennes ; je veille pourtant à ne pas satisfaire au principe simple du rébus, mais à une certaine thaumaturgie de la similitude des sons. Et ce n’est pas si facile. Quand on pense que Brisset en a fait Le Principe même du Monde !; ****Marc Décimo ;

       1  dans la Revue des deux Mondes ; 2 -Marcel Réja, L’art chez les fous, le dessin, la prose, la poésie. 1907 ; 3 – in Introduction à la Psychanalyse, 1916 ;  4- Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910 ; 5 - in Pièces

Brisset, voyageur presque immobile (épisode 2)

8 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

 

    Quelque chose me dit que dans la mare vous n’êtes point (encore) tombés. Ni ne vous êtes penchés sur les fonts-baptismaux, que vous jugez vaseux, de notre amateur de grenouilles, dont l’histoire ne dit pas s’il en mangea une seule fois dans sa longue vie ; pourtant, le village de Rânes, dont le nom, confirmé par le blason,

dit tout de sa familiarité avec la gente batracienne*, jouxte les communes de La Sauvagère  et La Ferté-Macé

    Rien d’écrit. D’avance. Les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets, contrairement à ce qu’on croit. Il serait opportun de relire Hume dont le raisonnement ébranla l’inébranlable Kant. Ce qu’on appelle déterminisme, ou sa version magique, destin ou destinée, ne se déroule ni devant ni derrière soi. Je veux dire exclusivement. C’est-à-dire consciemment, ou savamment, ce qui revient au même. Des réseaux inconnus de nous, aussi puissamment impénétrables que des talus de ronces dans la campagne normande, réalisent mystérieusement par leurs inextricables enchevêtrements, des histoires individuelles uniques et admirables. Ou pas. Comme la vie de Jean-Pierre Brisset.  Ordinaire et parfaitement banale en son déroulement linéaire, incroyablement foisonnante d’un point de vue mental ? psychique ? cérébral ?

     Ce qu’il dit de lui se résume à peu de choses. Et ce qu’on sait, une fois croisés les épisodes qui ont laissé une trace, guère plus, mais beaucoup mieux. Un jour, l’enfant s’amuse à titiller (écraser) une grenouille avec un bâton, une brindille, une ma traque, dit-il exactement, soit une énorme tige de saule. L’animal, chacun sait cela, loin de se rétracter, déploie au contraire ses quatre pattes (Brisset dit les jambes et les bras). La ressemblance avec le nageur au moment de l’extension du mouvement s’impose, et même frappe de stupéfaction celui qui n’en est là qu’à sa première illumination, mais  ne le sait pas encore. Ce n’est pas que la similitude, l’analogie saute aux yeux ! après tout, qui, ayant fréquenté d’un peu près les grenouilles, le constate et s’en  amuse. Mais qui en fait une cosmogonie, intrigue. Et qui ajoute dans ce court récit de quelques phrases qui engageront son existence tout entière, on dirait une personne, nous suggéra l’esprit, passe alors pour un fou !

    Y regarder de près devient suspect. D’au moins trois manières. Soit on est un peu fou soi-même ; soit on côtoie le monde des fous ; soit on est carrément poseur, on affecte de s’intéresser à ce qui ne fait pas consensus, à l’inconnu, à l’étrange. Mais pourquoi donc ? Il reste encore une dernière raison : on est ornais, orné, fertois, fertoise, faire toi, fer toit, faire toit… ou toise, pour mesurer la folie ordinaire d’un fils de journaliers du dix-neuvième siècle, qui réécrit la Bible, Homère, Ovide et Darwin tout ensemble à l’aune -l’aulne, bien sûr- du coassement des grenouilles et de leur anatomie comparée à celle de l’humain. Notez que nous tenons déjà deux critères. Il y a peu nous n’en avions qu’un. Côa ?

     Deux journées mémorables. Deux dates que trente ans séparent. 1883 et 1913. Et qui décideront, à mon sens, du reste de sa vie de penseur. En 1883, Jean-Pierre Brisset aura déjà rédigé, et parfois depuis longtemps : un Traité de natation, pour apprendre L’art de nager  (..) seul en moins d’une heure (1870), il se fait appeler Pierre à l’époque ; une methode zur Erlernung der Französischen Sprache (1874) ; La Grammaire logique ou Théorie d’une nouvelle analyse mathématique résolvant les questions les plus difficiles et…, (1878) ; déposé deux brevets 1) la ceinture-caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur (1871) déjà signalée et 2) La planchette calligraphique destinée à l’enseignement de l’écriture et du dessin, (1876), laquelle n’a pas, de mon point de vue, reçu tous les commentaires qu’elle mérite. Même si elle  bénéficia d’une Mention honorable. Dans la notice de présentation jointe, Brisset écrit : (…) Ensuite, avec une des pointes d’un bâtonnet simulant aussi bien un crayon qu’une plume, (à) parcourir l’enfoncement de ses lignes…. c’est encore moi qui souligne, en raison de l’étrange similitude entre ces termes et le geste tortionnaire de l’enfant à l’endroit d’une grenouille. Je ne dirais pas qu’ainsi Pierre** grave dans le marbre ce qui avait tant ému Jean-Pierre, ladite invention étant en bois, et susceptible de s’arranger du carton… mais là où nous en sommes, nous ne sommes, justement, plus à cela près, ni prêts. En 1883 donc, date mémorable on va le voir, Brisset aura déjà organisé toute la décomposition des règles de grammaire, écarté toutes les cacographies en usage, établi et indiqué comment par cette véritable gymnastique de l’esprit, il est possible d’avoir une nouvelle, entière et totale pratique du monde. Il a déjà aussi à son actif, l’apprentissage de la lecture, l’écriture et le calcul ; un peu de catéchisme, comme tout-un-chacun ; la découverte de l’humanité de la grenouille ; l’invention et l’abandon d’une langue tout à lui dans laquelle il a changé l’ordre des lettres (niap pour pain). Le départ à Paris pour apprendre le métier de la pâtisserie, à 15 ans. Deux ans plus tard, son engagement dans l’armée. Après quelques mois d’instruction à Cherbourg, départ pour la Crimée. Paris-Lyon-Marseille, par le train, embarquement à Toulon. Débarquement à Kamiesch, au sud de Sébastopol. Ces précisions pour indiquer que le soldat-Brisset ne fit pas un pas de côté, ni lui, ni l’adolescent-Brisset avant lui. Et que, sauf la maltraitance d’une rainette, et la sidérante assimilation du coassement de l’espèce à l’étonnement fondateur de toute métaphysique, Jean-Pierre Brisset est, ma foi, quelqu’un de vraiment ordinaire.

     Retour de Crimée en 1856. L’état des troupes est pitoyable, le caporal Brisset aussi. Un an plus tard il sera caporal des grenadiers. Et vivra les déplacements de l’armée de Napoléon III, et, contre les Autrichiens, les champs de bataille en Italie ; blessure à Magenta et à la jambe gauche. Son hospitalisation lui permet d’apprendre l’italien, et sa convalescence à Pavie de le perfectionner. Épinglé d’une médaille militaire l’an d’après et devenu sergent fourrier. On se frotte les yeux quand on lit, qu’en passant les grades et suivant les mutations, c’est bien dix ans de vie de caserne qui se sont écoulés là. Mais dix ans de misère matérielle.*** Il sera permissionnaire à la fin de l’année 1869. Presque quinze ans après son engagement, et dix-huit après son départ de La Sauvagère. S’il eut une vie éparse et active pendant ces années, elle fut paradoxalement tout sauf sauvage, brouillonne ou inorganisée. Ce qui reste une constante de cet excellent joueur d’échecs paraît-il, mais dont on ne sait ni où, ni quand, il apprit à déplacer les pièces. Pour faire table rase, avec quelques règles drastiques,  s’emparant de la Reine, de la raine, de la rainette-reinette ? Permission de passer quelques semaines en Normandie.

     C’est dans ces eaux-là qu’il développe toutes les raisons d’écrire, de publier et de faire connaître son Traité de natation, qui, nonobstant quelques formulations à sourire, est assez remarquable par sa clarté, sa logique, sa technique. N’oublions pas qu’il s’agissait à l’époque de nager en rivière… Mais l’on y trouve déjà une autre constante de la pédagogie brissettienne, très présente dans ses traités de grammaire : la répétition. Il faut faire et faire, refaire et refaire encore. Ainsi les exercices natatoires, sur le dos (!), hors l’eau, jusqu’à 600 fois, ainsi les exercices d’écriture avec la tablette de son invention, ainsi les exemples de grammaire, répéter et faire répéterdes milliers de fois ! L’obstination, pour ne pas dire l’obsession, pour protection au désordre du monde et des hommes. Pour rempart contre le doute. La petite ritournelle du dogmatisme que rien ne saurait fendre. Rien dans la vie de Brisset ne saurait échapper à la logique très pensée du commencement minuscule et animalcule : celui qui sait nager devient ipso facto, amphibien.

    Mais à l’été 1870, il faut rejoindre l’armée du Rhin. Laquelle jonction se termine en retraite et en déconfiture pour le 50e de ligne où notre Brisset souffre, avec ses compagnons de carnage, la faim, le mauvais temps, la mitraille prussienne, et finalement la charge de la cavalerie. Il est touché à la tête. La suite ressemble à un jeu de cache-cache avec la mort qui rôde et les cadavres qui s’accumulent. Brisset est fait prisonnier de guerre, emporté (déporté ?) en Saxe. Septembre, Octobre passent dans un froid épouvantable. Mais en Janvier, signature de l’armistice. Paris capitule. Et Paris se révolte le 18 Mars. C’est la Commune. Où est Brisset ? loin de Paris. Magdebourg, puis Lunéville, Mende… En avril, il choisit de démissionner de l’armée. Pas question d’aller en Algérie, ce qui lui fut proposé. Comme on disait à l’époque, aller chez les Maures, où Pétrus Borel était mort environ dix ans plus tôt.

     Mais que fait Brisset entre cette démission et ce soir de Juin 1883, où de ses propres mots un feu descendant du ciel lui procure une joie immense (…) et peu de temps après une grande angoisse dignes des plus brûlantes pages de la littérature anagogique ? 13 ans à venir, comme le 13 (du mois d’Avril) de l’an mille neuf cent treize- 1913, où par une calamiteuse plaisanterie selon les uns, ou la journée par laquelle notre compatriote est devenu illustre, selon d’autres (L’Echo de la Ferté-Macé), à plus de 75 ans, Jean-Pierre Brisset devint Prince des Penseurs, comme d’autres Princes des Motordus ? Mais nous n'en sommes pas là.

      Il est vrai qu’il avait bien bourlingué et deux blessures en héritage. Alors la première stupeur passée,  retrouver ce bas-normand à Marseille, pourquoi pas ? pour côa pas ? il eut sûrement si froid en pays prussien. Et puis, de Marseille à La Sauvagère, ou même La Ferté-Macé, seule la première est un réservoir raisonnable pour donner des cours particuliers. De natation. Pour nager en grenouille, avait-il précisé dans son Traité, on s’en serait douté. Mais d’élèves-nageurs, point. Pas un seul. Pas un. Il passe alors les examens nécessaires pour enseigner l’allemand et l’italien, qu’il obtient et lui donnent l’incroyable idée de (re)partir en Allemagne, lui qui mouline dans sa tête une œuvre -un grand œuvre même- par laquelle il expliquerait qu’à l’origine de l’humanité, il y a des grenouilles. Qu’il suffit de suivre leurs coassements pour comprendre toute langue, à partir du français. Je résume, mais ne caricature pas. Il y manque juste l’Illumination de Juin 1883. Forcément on est en 71, et Brisset fait son baluchon pour Magdebourg, l’endroit même où il fut prisonnier. Il y restera environ cinq ans. Vivant de ses leçons et d’obstination. Il parle allemand, il enseigne le français et l’italien. On ne peut mieux faire pour être en immersion dans les questions linguistiques. Il s’y plonge avec entêtement (c’est sa rigueur) et délectation (c’est son plaisir) ; il lit beaucoup, il écrit de même ; mais il rentre. Après un petit détour à Saint-Maurice-du-Désert****, où ses parents résident dorénavant. Ne doutons pas qu’il fasse, dans la campagne et la forêt alentour, de bien belles balades. Puis retour à Paris. Où il retrouve, à sa demande, une activité militaire dans l’instruction, époque où il invente cette machine à calligraphier ci-dessus décrite. Comme républicain honnête, il estime légitimes, avec bien d’autres, les protestations de Gambetta et en mai 77, rédige une (nouvelle) lettre de démission. Intéressante est l’expression employée par le lieutenant-colonel qui la transmet au général : un peu exalté dans ses idées. On n’en saura pas plus, sinon que ledit gradé ne manque pas de lier cette petite exaltation à une blessure qu’il eut à la tête…. Démission acceptée. Il se fait recommander par le ministère de la Guerre pour un emploi de Commissaire de surveillance administrative aux Chemins de fer. Disons plutôt pour concourir aux épreuves de recrutement. Lesquelles il réussira. À partir de là, l’existence de Jean-Pierre Brisset est droite et rangée comme d’un employé de la fonction publique. Il peut disposer de tout le temps qu’il n’y emploie pas, à peaufiner ses hypothèses, perfectionner ses travaux, creuser le toujours même sillon. Et sans le savoir à cette date évidemment, attendre la Révélation d’un soir de Juin. En 1883.

     * Rue des Rainettes, on sert du velouté ou des cuisses de grenouilles (cf, Décimo, ibid.) ; ** l’acte de naissance dit bien Jean-Pierre ; ***M.Décimo écrit : L’indigence est son lot quotidien. Et en donne les preuves, chiffres en main en quelque sorte.**** 3 kms de La Ferté-Macé…. On se rapproche !

Brisset, Jean-Pierre (épisode 1)

7 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

  [les textes des 21,23 et 29 Août ici même, posent, d'une certaine manière -la mienne- le décor ; ils furent pour que celui-ci, et les suivants, soient.]

 

   D’abord il y a la mare. Mare nostrum,  aurait-il pu oser.

   Mais ce n’est quand même pas l’Origine du Monde ! Quoique, coâ que ? répond en chœur le cœur des grenouilles. Qui passe(nt) l’hiver engourdie(s) dans le fond du limon,* et, réapparues au printemps, chantent incessamment et tôt le matin. Mais pas n’importe où. Ni n’importe quand. A La Sauvagère (à l’assaut, vache erre ?), où Jean-Pierre, 11-12 ans, traverse les prés et les champs. Il rapporte (les indices biographiques de son enfance normande sont rares dans son œuvre, il ne faut donc pas les manquer) qu’à Cossesseville, sur les bords de l’Orne** au sommet d’un rocher élevé, une grenouille, à moins que par métonymie ce ne fût un groupe, s’ébaubit du paysage, Que haut c’est ce ! vis-le, et s’enquiert d’un endroit où manger en ces termes : Là faire t’ai, mas ce ai. La Ferté-Macé. On finit par s’y faire. Un peu de ténacité, beaucoup de docilité. Discipline et souplesse. Tel l’apprenti en art natatoire, technique et pratique dont notre fertois favori fit un recueil, et pour lequel il inventa une ceinture-caleçon, brevet déposé à Marseille en 1871.

    Lui, il est né en 1837. Lorsqu’il quitte l’école, comme tous les enfants de l’époque dont les parents ont besoin pour assurer l’ordinaire, sa cour de récréation est à portée d’oreilles, d’yeux, de mains, et d’extravagances. Vacances a-t-on, décidément envie d’ajouter. Mais on est très loin du compte du conte, de ce qui se raconte en comptage des sons, en leçons de sons, car si notre homme est bien le champion du calembour, le calembour n’épuise pas son œuvre, ce serait la réduire à une habileté, certes de très haut niveau, mais vaine, stérile, mécanique. D’aucuns l’ont compris. Je ne décompte pas moins d’une centaine de noms qui, au détour d’une page, d’un chapitre, d’un livre, parlent de Brisset, je veux dire l’observent et/ou le dissèquent -ainsi le faisaient les écoliers avec les batraciens autrefois- d’où j’extirpe, excusez du peu, Desnos, Pound, Breton, Éluard, Leiris, Zweig, Foucault, Romains, Duchamp, Deleuze, Genette, Queneau*** ; et environ deux cents articles ou autres papiers, y compris étrangers, à icelui consacrés****, la fréquence s’accélérant avec les temps, plus on avance moins J-Pierre se brise et  s’en pire  -expression typiquement normande, voire ornaise, un pays où l’on ne dit jamais que ça va mieux, mais que c’est pas pire... Ce faisant, je m’exerce avec difficulté mais assiduité à l’application de la 4ème des Lois de la Parole,  dans La Grammaire Logique : Tout son peut être poursuivi dans les mots où il se trouve. Bien heureuse d’avoir aussi sous les yeux la formule foucaldienne, Brisset ou la pratique de « l’à-peu-près », dont il ne faut pas tirer argument pour la facilité ou le laisser-aller, bien au contraire. On verra à quel point, l’œuvre de Brisset relève d’une cosmologie mythologique, elle-même fruit d’une logique déductive, d’une construction pierre par pierre, comme seuls peuvent y consacrer leur énergie, leur temps, leur existence, des cerveaux étrangement perfectionnistes dans leur délire. Il est autant qu’il ne l’est pas, l’homme approximatif dadaïste ; ni lettriste, laid triste, qui s’exercerait au maniement des lettres (et non point des Lettres) ni, selon le cri d’Apollinaire dans Victoire, celui par qui l’injonction « on veut de nouveaux sons, de nouveaux sons, de nouveaux sons » se serait réalisée antérieurement. Dans ses textes, ni lipogramme, palindrome, collage, et autres jeux, n’est pas non plus Bobby Lapointe qui ne veut pas.

    Même si. Et pourtant, non. Des sons, Jean-Pierre Brisset en veut et n’en veut pas tout ensemble. Saisi -comme dans une illumination encore ignorée, il faudra y revenir- par l’analogie phonique entre en le Coâ de la grenouille et le Quoi de l’homme qui (s’) interroge, il réécrit la genèse humaine à partir de cette scène primitive qui, à l’encontre des fantasmagories, fantaisies, fantasmes et phantasmes de l’enfance, ne sera pas refoulée mais hantera toute sa vie, d’arborescences en fulgurations, de trouvailles occultes en enluminures aveuglantes et surtout l’organisera aussi en partie, avec la froideur, la ponctualité et la rigueur du Commissaire de surveillance administrative aux Chemins de fer qu’il sera pendant plusieurs années. Quelques mois à Orchies, dans le Nord, puis à Angers, -pays des anges vains n’est-ce pas ?- non sans être allé en Crimée (cri m’est ?), en Allemagne, en Italie, et retourné plein d’usage et raison à quelques reprises en son petit village ornais. Aussi, à 46 ans, parlant du latin en des termes qui feraient tomber d’inanition et d’apoplexie tout ensemble tous les enseignants de lettres classiques passés, présents et à venir, Jean-Pierre Brisset explique le plus sérieusement du monde, que le latin, qui renverse l’ordre des mots, fait ce qu’un enfant de 12 ans -lui en l’occurrence- faisait quand il renversait (c’est son terme) l’ordre des lettres dans les mots pour s’amuser. Ce qui montre selon lui, que le latin « n’est que » le français dont on a modifié l’ordonnancement. Ainsi la phrase : Nous avions orné une maison de campagne, « n’est que » champêtre maison ornéétions. Bien sûr, c’est moi qui souligne. Il fait remarquer alors, que là où le français dit nous avions orné (ornéavions, orné avions), le latin choisit le verbe être (ornéétions, orné(s) étions), ornaveramus et non ornavabimus. Bien sûr, la pertinence  de l’illustration n’a aucune valeur ni intérêt, ni efficience, ni même réalité linguistiques, mais tout le monde aura saisi la déclinaison de l’Orne, qui le mène, à vos yeux peut-être, dans l’ornière. À vos yeux seulement.

 

Ce très beau portrait de Jean-Pierre Brisset

par Charles Picard-Ledoux

(1913)

 

*Queneau s’en souviendra, (Les enfants du limon) ; Ici, cf Le Mystère de Dieu est accompli, imprimé par l’auteur en 1890 ; ** ibidem ; je résume la note attachée par l’éditeur à cette précision topographique : ladite commune est sise dans le département du Calvados, lequel est traversé par la rivière Orne, et le rocher est celui d’Oëtre (en contrehaut de la rivière Rouvre) –on eût aimé qu’il fût le Rocher Broutin de ma mémoire, pas du tout en voisinage, ici. ***auxquels j’ajoute Duhamel, Paz, Meschonnic, Steinmetz… liste inachevée ; **** recension présentée, jusque dans les années 2000 environ,  très exhaustivement par Marc Décimo, maître ès brissettologie et autres brissettages. (cf son Jean-Pierre Brisset, Prince des penseurs, inventeur, grammairien et prophète, 796p. aux Presses du Réel) auquel j’ajoute Patrice Delbourg, déjà cité en son temps, pour avoir « oublié » Pétrus Borel, dans son néanmoins efficace les désemparés, 1996, Le Castor Astral ; *****c’est dans La grammaire logique, p 435, Œuvres complètes (1318p.),  toujours aux éditions les Presses du Réel, et toujours sous l’autorité de Marc Décimo.

Au Marché de N.

2 Septembre 2018 , Rédigé par pascale

   C’est difficile d’écrire, de décrire, un marché. Si je dis, d’abord il y a les livres. Et la structure classée, parce que classieuse. Et le ciel bleu, normal. On pourrait croire que j’invente. Que j’arrange un peu les choses. Que je compose un tableau, juste pour y mettre des mots qui font bien.

   Donc, je recommence. D’abord il y a le ciel bleu, les façades blanches, les parasols multicolores. Et la structure métallique. Grise. Mais il reste les livres. Et dit comme ça, c’est déjà un peu moins chic.

   Je reprends. Je m’applique. Comme les écoliers du premier jour à qui l’on demande de raconter un souvenir de leurs vacances, rien de plus simple n’est-ce pas ? Ben, allez-y ! Faites ! vous n’êtes pas l’instituteur qui ne se soumet pas lui-même à ce que, pourtant, il demande aux enfants, n’est-ce pas ? Décrivez le marché du premier dimanche de septembre, dans une ville moyenne, en-dessous de la Loire, mais pas trop non plus. Vous devez impérativement  mettre dans votre texte –cela s’appelle des contraintes– des couleurs, des éléments d’architecture ; vous devez rendre compte de l’agitation, de l’ambiance, du temps ; et des livres. Des quoi ? des livres ! au marché ? au marché ! c’est un piège ? non, c’est une réalité.

   C’est même chaque premier dimanche du mois. C’est peu, oui, surtout qu’en hiver, la pluie, le vent, un peu de verglas parfois, même en-dessous de la Loire en période de réchauffement climatique, le premier dimanche du mois peut être pourri. Et on ne peut plus faire son marché de livres. On dirait même que le mauvais temps choisit chaque premier dimanche du mois. En hiver. Parfois en automne aussi. C’est même arrivé au printemps. Mais là, là, nous sommes en été. Le ciel est bleu. Tout le monde a son panier et fait ses provisions de fruits et de légumes, parce que c’est la rentrée….Je ne comprends pas bien en quoi la rentrée oblige à remplir son panier. Ne le fait-on pas de toute façon ? Sur les étals, du vert et du rouge partout, j’ai nommé les tomates, les salades ; pour les melons, des montagnes croulant de melons, on peut juste dire qu’ils sont orange à l’intérieur, ça c’est pour la contrainte chromatique, car pour le reste, les melons, les melons du pays, les melons du Poitou-Charentes, sont d’abord et avant tout succulents. Il faudra juste tourner un peu le moulin à poivre au-dessus des tranches, pas beaucoup, pour en exhaler le goût –on évitera sublimer, parce qu’on n’est pas à la télé.

   Alors ? les livres ? je tourne autour, normal. Le livreur de livres du premier dimanche du mois, Luc, il s’appelle Luc, installe des merveilles pour que l’on puisse tourner autour. Comme la mer avec le Mont-Saint-Michel. Ce n’est pas l’un de ces camelots qui vous font payer ce que vous avez-vous-même-trouvé-faute-de-mieux dans un entassement de vieilleries, où la poussière ferait partie du décor. Si l’on vient chez lui par hasard un jour, on y revient par fidélité. Et par curiosité. Car il ne rapporte jamais deux fois la même chose, la même livraison de raretés. Et il se souvient de ce que vous lisez, aimez lire, et n’aimez pas aussi, de ce que vous lui avez demandé de chercher pour vous. Parce qu’il cherche. Et il trouve. Tenez, aujourd’hui… trois pour moi ! Mis de côté, réservés. C’est comme la liste de nos envies livresques, plus elle raccourcit, plus elle s’agrandit. Et puis, le livre ou l’auteur, qu’on ne s’attendait pas à découvrir, parce qu’on ne savait pas qu’il l’avait parce qu’on ne savait pas qu’il nous manquait parce qu’on ne savait pas qu’il existait. Deux aujourd’hui encore.

Je vous mets la photo d’un, comme on doit dire sur les réseaux sociaux, n’est-ce pas ?

   Tout est emballé. Pas comme le porte-balle, emballez-c’est-pesé, mon gentil vendeur de carottes et de pommes-de-terre de chez lui, juste là à cinq kilomètres de la ville… Non, chez Luc, chaque livre est soigné, recouvert comme un manuel scolaire. Les petits comme les grands, c’est-à-dire les modestes comme les précieux. Et puis tout est rangé. C’est mieux que chez soi. Il est aussi délivreur de livres : il libère des livres qui ont été un jour emprisonnés chez des confiscateurs, qui, contrairement aux confiseurs, ne partagent ni ne font goûter. Y a des gens comme ça. Leurs livres sont toujours fermés. Comme eux. Aussi, acheter des livres chez Luc, participe parfois d’une véritable action de délivrance. Remettre de l’oxygène dans des volumes captifs ; tout le monde sait qu’on ne peut pas survivre dans un milieu anaérobique ; ou simplement sans être aéré. Les livres présentés par Luc, reprennent deux fois vie. Des cas rarissimes de double résurrection. Une première fois quand il les dégote chez qui veut s’en débarrasser. Une seconde quand il vous les propose, et, miracle ! c’est exactement celui (ceux) que vous vouliez-cherchiez-attendiez ou n’imaginiez pas retrouver un jour, parce que, bien sûr, vous l’avez perdu, on ne vous l’a pas rendu… chose qui ne risque pas d’arriver si, à l’inverse de moi, vous ne mettez pas vos livres un peu partout, voire n’importe où ; sur cette question il y a deux cas d’école, mais ce n’est pas le sujet. Quoique, l’école, nous y sommes et le sujet était : décrivez un marché.

Aussi, au risque de me faire taper sur les doigts, mon marché c’est ça : premier plan, des Pléiades, deuxième plan, des chalands bigarrés comme il faut toujours dire dans ce cas-là, même qu’ils se bousculent sous les parasols des marchands, au pied des Halles –la structure classieuse–  elles-mêmes bondées ; troisième plan quelques façades de pierre blanche caractéristiquement régionale ; au fond, l’une des Églises de la ville, en haut de la Colline, rien à dire. Tout cela chapeauté d’un ciel bleu-septembre, la couleur du jour.

Voilà Luc. Luc Bussot*.

Devant les récits de voyage où un livre-clin d’œil, oui, oui, ça existe m’attendait.  Pierre Loti, En pays charentais, textes réunis et présentés par Alain Quella-Villéger. (éditions Aubéron, 2004) ; ramassé comme un orpailleur le ferait d’une pépite, rapidement, clandestinement, peur qu’on vous la chope. Car, certains comprendront, il suffisait que ledit livre contînt les deux noms de Loti et de Quella-Villéger**, sur sa couverture, pour me rendre heureuse, que ce fût en pays charentais, ou, au hasard, en sudamérique, ne compte pas.

Vous ne trouverez pas chez notre livreur-délivreur de livres les livres dont on parle, ceux de la rentrée, celui de l’auteur le plus doué de sa génération, ou le mieux placé dans les ventes du mois…il y a des lieux pour cela. Ici, nous sommes au Marché de N.

 

*Luc Boussot, Bibliopuces, basé à Rochefort, mais qui va là où sont les lecteurs.

** A. Quella-Villéger, l’homme qui se demande ce que Los Angeles peut bien avoir de plus que Poitiers ?