inactualités et acribies

… soudain l’irruption d’un oiseau vous saisit…*

31 Mai 2019 , Rédigé par pascale

     Le rossignol gringotte aussi la nuit. Ni la grive musicienne, ni l’Hypolaïs polyglotte ne peuvent rivaliser. La nuit aussi, le rossignol quiritte. C’est à se demander s’il connaît son histoire, s’il connaît sa légende, s’il la trille jusqu’à n’en pouvoir mais ; qu’il lui faut et les jours et les nuits, et les heures bleues et les heures grises ; si Philomèle revient le hanter, s’il lui faut chasser les thrènes ; c’est à se demander. Des roulades, des vocalises pour oublier. Que n’est-il un pic épeiche pour frapper sec et vif à ne plus s’entendre, ou la cistole des joncs qui tout ensemble vole et chante, et qu’on ne peut repérer au-dessus des roseaux. Quand le soir tombe, le rossignol retarde le silence et même il le retient pour mieux chanter.

     Il y a bien longtemps et loin, un roi vivait avec ses deux filles. L’une partit se marier, l’autre resta près de lui. Mais celle qui s’était éloignée se languit de sa sœur. Elle demanda à son époux d’aller la lui quérir, au château de son père. Ce qu’il fit et obtint. Las ! les voyages fabuleux sont pleins de chausse-trapes où attraper les jeunes filles en fleurs. L’infâme ne fit pas mentir le dicton et violenta la belle avant que d’arriver. Et, pour ne point risquer qu’elle racontât son crime, lui coupa la langue, l’attacha par des liens, l’abandonna. Revenu au logis conjugal, il inventa son trépas lors du voyage de retour. L’épouse pleura beaucoup.

     Mais la sœurette blessée ne trépassa point. Elle survécut. Et de ses mains demeurées agiles, raconta ses malheurs les tissant sur une toile qu’elle fit secrètement parvenir à son aînée depuis sa recluse tanière ; le courroux d’icelle fut si grand qu’elle décida de venger les deux affronts, l’adultère incestueux et les derniers outrages. Retrouvant la pauvre délaissée en son pitoyable état, elle invoqua les dieux pour qu’ils les fissent échapper toutes deux à la poursuite du mari fou de colère et de chagrin –l’épouse, en premières représailles, lui avait fait manger leur propre fils, qu’elle avait occis, découpé et cuit… Ses prières furent nonobstant entendues, les dieux métamorphosèrent les deux femmes en oiseaux. L’une en rossignol, l’autre en hirondelle.

 

     Selon que la terrible histoire de Procné, Térée et Philomèle est narrée par Apollodore, Achille Titus dans le Roman de Leucippé et Clitophon, Sophocle dans une tragédie disparue, Térée, Ovide ou Pausanias -liste non exhaustive- le sort du trio, et même du quatuor en incluant le fils et neveu, n’est pas le même. C’est le destin de tout récit mythologique. Progne in hirundinem commutaretur, Philomela in lusciniam dit même Caius Julius Hyginus dit Hygin dans une de ses fables, qui semblent avoir été à l’éducation des jeunes romains ce que celles de La Fontaine ont pu être pour nous : une réserve sans fin et un parcours obligé. Pour Hygin, Philomèle est hirondelle et Procné rossignol. Mais le très long franchissement des siècles, les recopies, les adaptations et finalement les captations par la nomenclature oiselière ont définitivement choisi : le rossignol est philomèle, n’en déplaise à Hygin et semble-t-il à Sophocle.

     Cette identification est à première vue sans difficulté. Que la belle, fragile et deux fois blessée Philomèle soit devenue ce joli petit oiseau des bois et des jardins, fait réparation, même par l’histoire contrariée des emprunts aux textes fondateurs, à l’ignominie narrée avec constance exercée sur la douce par le brutal Térée. Mais, à y bien songer, qu’un rapt -plusieurs sources décrivent un enlèvement et non une invitation- suivi d’un viol suivi d’une glossotomie suivie d’un abandon, se concentre justement dans cette métaphore et fasse symbole est tout sauf évident. On rétorquera que les voies des dieux de la mythologie grecque sont rétives à une explication logique. On dira bien. Mais oublie-t-on qu’il y a toujours, même passant par l’Olympe, un lien, une liaison, une cohérence, si ténus soient-ils du symbole à ce qu’il symbolise ?

    

     

Le rossignol philomèle pour souvenance d’une antique et mythologique tragédie où la parole écrite -le tissage du texte- porte la vérité, quelque fût le destin réservé à celle qui ne pouvait plus rien dire, fait sens. Certes, celui qui parle et raconte ment, mais il est d’abord et avant tout celui qui tranche, qui coupe la langue, qui rend muet, muette. Inverser la signification, ce n’est pas la nier, c’est prendre le sens autrement. Ainsi dans la voie d’accès par l’herméneutique freudienne, les rêves, les mythes, les légendes, qui ne parlent ni à notre conscient ni à notre logique ni à notre raison, trouvent la bonne direction pourvu qu’on les retourne, exactement parlant, qu’on en inverse les termes. Comme le latin qui dit sacer pour sacré ou impie, ou altus pour haut ou profond, selon ce dont il est question autour…. ou comme le négatif d’un cliché qui contient tout le sujet photographié pourvu qu’on le révèle.

     La chevêche d’Athéna, par exemple, dont le nom, Athene noctua, contredit la vie diurne et relativement exposée, fait réfutation à l’isolement nécessaire du philosophe dont elle est l’emblème. Et l’air… revêche, malgré ses grands yeux d’or d’éternelle étonnée du spectacle du monde. On la dit rapace, et son cri inquiétant.

Aussi la fixité de son regard. Et si la chouette de Minerve prend son envol à la fin du jour, selon la célébrissime formule hégélienne, pas sûr que ce soit parce qu’il est toujours trop tard… mais que d’un ample vol silencieux elle s’éloigne des tumultes alentour.

 

 

*Francis Ponge écrit exactement : … tandis que l’apparition de la plus banale forme aussitôt vous saisit, l’irruption d’un oiseau par exemple. In Pièces, La robe des choses.                                         

 

Vous avez quatre heures....

26 Mai 2019 , Rédigé par pascale

Les sujets de philosophie du baccalauréat millésime 2019 sont connus. Ils sont même publiés. Et quelques impétrants heureux s’y sont collés, avec joie, enthousiasme, inspiration, fougue, frénésie, ivresse, peut-être transe, allez savoir ! Ça, c’est la version : je ne dis pas tout mais je ne mens pas, à la sauce très légèrement acidulée. L’autre version aurait supporté le titre suivant : actualité d’Averroès l’inactuel. Mais là, c’est moins vendeur comme dit le stagiaire en technique de communication… ledit stagiaire a, on le sent bien, encore des progrès à faire. Il a aussi pour sa défense, la bienveillance universelle, devenue l’impératif catégorique de la nouvelle éthique de responsabilité pédagogique, sans rire, il a donc pour sa défense, soit d’avoir séché les cours de philosophie en Terminale, soit de n’en avoir jamais suivi, bien qu’il ait forcément un avis sur la question, parce que on a bien l’droit de dire ce qu’on pense ! Ben voyons !

Commençons par expliquer l’inexplicable : comment peut-on connaître ce qui n’est pas encore advenu ? pour tout un chacun, qui fait de la distribution des sujets de philosophie, un matin de Juin à 8h00 pétantes, un moment essentiel de la vie publique, au point d’attendre qu’on en autorise la divulgation sur les ondes au bout d’une heure (délai obligatoire dans les textes administratifs), le rituel médiatique réservé à cette discipline, dans le plus grand foutoir des séries et des types de sujets, passons ! approche, mais ne saurait avoir été. Toutefois, il y a sur cette planète mais hors hexagone, quelques carrés magiques d’enseignement qui, parce que la terre est ronde, tourne sur elle-même et autour du soleil, planchent en décalage préalable de plusieurs jours, parfois quelques semaines ; la saison des pluies, des moussons et autres ouragans, leur valant un calendrier scolaire différent ; j’ai nommé les lycées français implantés en terre -et plus sûrement en ville- étrangère, pourvu que tous les critères soient remplis. Et les classes aussi. Tous ces détours pour vous détendre avant d’aborder la suite où vous risquez de vous saborder.

L’incohérence de l’incohérence est le titre de l’œuvre d’où un court extrait d’Averroès a été proposé aux facultés d’explication de nos lycéens en phase terminale. Cela s’est passé au Liban, il y a peu. Deux marques immenses de générosité des autorités académiques : il y a toujours trois sujets au choix mais un seul texte, ne restent alors que deux propositions dissertatives, et l’indication du siècle de l’auteur, le XIIème ici et en l’occurrence. Je gage que, même avec huit heures hebdomadaires et dromadaires, ni le nom, ابن رشد ni le siècle, ni la langue originelle, ni les textes, ni l’œuvre, ni les grandes lignes averroésiens, ni bien sûr l’importance de son rayonnement intellectuel au moins, philosophique au mieux, ne sont connus. Spécialiste, nous préférons dire, commentateur fin et avisé- d’Aristote et d’un précédent commentateur d’Aristote, Porphyre, cela et tout le reste avec, phénoménalement important, est aussi totalement insoupçonné de nos futurs bacheliers ; car, qu’on se rassure, ils seront bacheliers avec ou sans Averroès, la dernière et prétentieuse tocade d’un Ministère faraud et infatué. Reste une remarque, une évidence. A ces candidats —de série L, ils ne doivent pas être très nombreux au Lycée français de Beyrouth, même en terre de France c’est la série la plus désertée, je vous épargne désertique—, à ces jeunes victimes de la barbaresque rosserie de l’administration, il est donné pour seule indication, et ce n’est pas une exception pour Averroès l’inconnu, qu’il n’y a pas d’indication. On peut donc ignorer qui est l’auteur du texte proposé, il faut et il suffit que le candidat montre qu’il a compris, et l’explique ; ce qui, au passage, en fait une obligation d’étude et non comme le disent encore les indoctes, un commentaire, porte ouverte à tous les déserts –ah ! je savais bien qu’on s’y retrouverait– de rigueurs et de connaissances. Bon et bref, que faut-il faire de ces quelques lignes si l’on n’a pas décidé de fuir, s’enfuir pour s’enfouir dans les sables mouvants d’une des dissertations proposées. Je vais tenter quelques indications, pour montrer et la difficulté, et la nécessité d’avoir des connaissances, et l’impossibilité de baratiner, et d’enfoncer encore une fois un de mes clous préférés : la philosophie requiert des outils particuliers et spécifiques, elle ne peut se confondre avec n’importe quel échange d’avis, même éclairés, elle est à soi-même sa fin et ses moyens. Elle ne peut ni ne doit se plier à ce que les non-spécialistes-non-pratiquants voudraient qu’elle soit….

J’ai donc passé au rouge les termes remarquables, soit parce qu’ils s’opposent (ex : faits établis et sciences théoriques) ; soit parce qu’ils reprennent un thème courant dans la littérature philosophique (ex : immédiat et opinion de la foule) ; ou tirent un fil habituel (ex : le dormeur durant son sommeil)… etc… cela relève d’une pratique qui occupe les enseignants et leurs enseignables, il n’y a ni baguette magique, ni miracle, juste du travail lent et obstiné ; les raisons de ces marquages au fer rouge s’appliquent tout au long du texte déroulé, on précise bien sûr, qu’il est hors de question de mettre le foutoir –en bousculant l’ordre de sa rédaction– dans un extrait minuscule d’une œuvre immense… Deux ajouts de gras, pour des termes spécifiques d’une épistémologie élémentaire : méthode de la certitude, qui doit alerter tout cartésien même débutant, pourvu qu’il n’ait pas fait la sieste pendant les cours, et méthode de la démonstration, un peu plus loin, qui vient fournir la preuve textuelle, il n’y en a pas d’autres, que l’intuition rationnelle à l’œuvre depuis le début (sciences théoriques = mathématiques, renseignement de la boîte à outils conceptuels livrée avec le ticket d’entrée en série L etc, etc…. ) était la bonne.

Si je devais synthétiser, horresco referens, et pour garder le restant de ces quatre heures à lire Boèce ou Lucien de Samosate, et parce que je connais un peu la chose, je dirais que ces lignes abordent la redoutable mais très classique question de l’illusion du savoir de qui s’en tient à ce qu’il voit ou croit connaitre pour l’avoir juste approché, hors de tout raisonnement, et seulement par les voies de la conviction, y compris du bon sens, ou des renseignements empiriques. Seule la voie démonstrative, i.e de logique abstraite, apporte le coefficient le plus élevé dans l’ordre de la certitude. Maintenant, il reste 3h et 50 minutes pour développer, expliquer, préciser, en respectant la signification philosophique des termes, en montrant, sans le déchiqueter, l’homogénéité de cet extrait, et en le mesurant à l’autorité de quelques autres qui, malgré le coup de chaud dû à la surprise et à la solennité du moment, n’ont pas fondu comme neige au soleil de Beyrouth pour avoir été avalés la veille au soir. Et là, le choix est à la discrétion du candidat lui-même imprégné du choix à la discrétion de l’enseignant, il y a plusieurs voies et voix possibles, la platonicienne et la cartésienne ne sont pas honteuses à ce niveau lycéen, la kantienne évidemment ; il est juste hautement recommandé de ne pas faire croire qu’on maîtrise ce qu’on ignore, par des ficelles grosses comme des cordages….

A vous :

Il existe de nombreux faits établis dans les sciences théoriques qui, s’ils étaient confrontés au point de vue immédiat et à l’opinion que la foule a de la question, seraient, relativement à cela, tout à fait semblables à des choses que peut apercevoir un dormeur durant son sommeil ! Et nombre de ces choses ne reposent pas même sur des prémisses1 qui seraient, elles, de l’ordre des prémisses concevables par la foule, qui seraient persuasives pour la foule lorsque celle-ci réfléchirait à ces idées ; dont il est au contraire impossible qu’elles suscitent chez quiconque quelque persuasion que ce soit, mais dont on ne peut acquérir qu’une certitude, si l’on a procédé pour les connaître selon la méthode de la certitude2. Ainsi, dirait-on à la foule, ou même à des gens d’un niveau de discours plus élevé que cela, que le soleil, qui paraît, lorsqu’on le voit, de la taille d’un pied, est en fait à peu près cent soixante-dix fois plus grand que la terre, que les gens trouveraient cela impossible. Ceux qui imagineraient cela se feraient l’impression de rêver, et il nous serait impossible de les en persuader en usant de prémisses auxquelles ils pourraient assentir3 peu de temps après leur mention, en un temps raisonnable. Il n’est au contraire d’autre moyen d’accéder à une science comme celle-ci que la méthode de la démonstration, pour ceux qui ont emprunté cette méthode.

Averroès, L’incohérence de l’incohérence (XIIe siècle)

1 « prémisses » : bases du raisonnement. 2 « méthode de la certitude » : méthode démonstrative. 3 « assentir » : donner son assentiment, autrement dit considérer comme vrai.

Ces notes sont généreusement fournies par l’administration de l’éducation nationale, au service et au secours des planchistes (ceux qui planchent) défaillants et au risque de la paraphrase (note 2)

 

Et franchement, plus je lis et relis cet extrait, plus il est lumineux. Ce qui confirme 1) que la difficulté apparente est parfaitement réductible 2) à condition de connaître son métier, mais demanderiez-vous à un menuisier de coudre un vêtement ? 3) qu’on est devant un cas typique de spécificité du travail philosophique que l’on ne peut, en aucun cas, confondre avec une volonté plus ou moins bien armée, comme le béton mêmement qualifié, de discuter sur-des-grandes-questions-autour-d’un-café-pour-s’ouvrir-l’esprit-et-donc*-qu’il-faudrait-commencer-au-berceau… Bon, d’accord, j’arrête.

*ah ! la surabondance des « donc » pour cacher la misère de certains raisonnements.

L'indéchiffrable simplicité.

20 Mai 2019 , Rédigé par pascale

 

   Vieux, presque sec, et pourtant si robuste encore, il a survécu à quelques guerres picrocholines et leurs déplacements subséquents. Depuis un peu plus que peu, et un peu mieux que moins bien, il vit calme et posé au coin de la fenêtre. Attentif à ce qui passe devant lui, ou indifférent et résigné face à l’agitation d’un petit monde de presque rien, à vrai dire, je ne sais. Je lui porte des soins attentionnés, le tourne vers le soleil, quand il y en a. Le soulage des importuns, éloigne les nuisibles, lui fais un brin de toilette. Le rafraîchis. Le regarde, n’en finis pas de le regarder, ce qui est une façon de parler en silence.
   Chaque nouvel âge je l’attends. J’attends qu’un regain de vie lui vienne. Avec les jours si courts d’hiver et le soleil trop bas pour parvenir à lui, il perd quand même un peu de sa gaieté, sa verdeur et sa vitalité s’estompent. On le pourrait croire installé dans un abattement irréversible, une morosité inévitable, des instants qui seraient les derniers, mais il n’en est rien, imperceptiblement. L’indécelable à l’œuvre, c’est pourtant ainsi que tout commence, recommence ou s’arrête. Puissance de l’infiniment petit, pouvoir de l’inapparent. L’indétermination qui décide de l’à venir, l’excessive contingence de ce qui pourrait aussi ne pas être. Une affaire « obstinément ordinaire » dit Heidegger dans l’Introduction à la Métaphysique.
  Me suffira-t-il d’attendre en observant d’aussi près qu’il se peut, le minuscule changement qui fait bouleversement majeur, car enfin le passage de ce qui était à ce qui est, demeure insaisissable. Je pourrais mieux arrêter la chute d’un flocon de neige que ce moment-là, l’origine indépassable toujours est déjà passée. Comment ce qui apparaît peut-il bien n’avoir pas existé ? Où est le rien quand il n’est pas, ou plutôt quand il est ? pourquoi dit-on qu’une chose est absente, si par cette absence elle disparaît… On peut bien demeurer à l’affût, aux aguets, on peut se garantir de la raisonnable conviction que ce qui fut sera. Mais on sait dorénavant qu’on ne pourra pas dire qu’un nouveau jour se lèvera demain, avant… demain ! ah ! la permanente et toujours bienvenue affirmation de Hume, qui fait échec non seulement à toute posture sentencieuse mais surtout au dogmatisme ordinaire pour lequel les choses arrivent toujours comme il se doit, n’est-ce pas ? aussi et ainsi, le jour après la nuit, le soleil après la pluie, le printemps après l’hiver…. S’il n’est pas le plus beau, le schéma mécaniste est, de loin, le plus confortable. Croit-on. Car enfin, même l’inéluctable chute des atomes lucrétiens contient la possibilité du clinamen, ce qui peut aussi s’énoncer en ces termes : que celui qui, pourtant sûr et certain de l’avènement d’un phénomène, n’en a jamais douté une nanoseconde, que celui-ci se lève !
  L’incertitude comme effleurement contredit toute quiétude. De la nécessaire intranquillité du philosophe vient toute métaphysique. Aussi, celle des poètes. Que l’apparition soit miraculeuse, la préparation mystérieuse, que la rose desclose ce matin puisse ne plus l’être le soir, que la rareté d’une floraison justifie que l’on décline une invitation, sont les mots, les bouts de textes, qui me viennent espérant que fleurisse le Jasmin à ma fenêtre. Ce soir, cette nuit même, les petites fleurs et blanches sont toujours encloses dans leur chambre verte. Et je sais que je manquerai –dussè-je, comme Colette attendant l’épanouissement de son cactus, me couper du monde– je manquerai le moment exact et absolu où poindront les délicats pétales. Non par étourderie, inattention, distraction. Encore moins par abandon ou négligence. Seulement parce que d’une fleur enclose à une fleur éclose personne ne peut retenir ni suspendre l’instant. Apercevoir le passage, fixer la survenue de l’une par la disparition de l’autre. Non, personne.
 
   Mais aussi longtemps que le vieux, presque sec, et pourtant si robuste encore jasmin fleurira de mille étoiles blanches chaque matin, aussi longtemps son long et obsédant parfum du soir me mènera aux jardins de Sicile. Pour cela je donnerais l’univers tout entier.

Les ombres nitescentes

17 Mai 2019 , Rédigé par pascale

 

D’un seul frisson d’un murmure seul

le monde entier reprend toute laideur

amarante, veloutée et triste un peu

la Sphynge doucement glisse le long de son nom

 

*

 

 

Soudain, un bruit :

le poème est tombé

à mes pieds

en douze bris

 

*

 

 

J’habite les fragiles atomes d’une respiration

qui m’ouvrent au monde,

 vie éperdue se redresse et se revêt de moi

j’habite les sphères lointaines

des temps longs révolus,

 chaque nuit revenus,

lumières disparues d’étoiles  effondrées

invisibles devenues,

j’habite les feux éteints des creusets évidés du soleil

qui ne poudroie plus à l’horizon

 

*

 

Je me souviens de la glycine

et je pleure des larmes bleues

 

*

 

Il se peut que les mots s’avalent un peu l’un l’autre

fleurs noires au goût de café traversent l’air

et le brûlent

 

*

 

La nuit, l’infini

s’amuït

mieux encore que le silence

 

*

 

Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet.

12 Mai 2019 , Rédigé par pascale

   Saviez-vous que le baron Haussmann, Préfet de la Seine et de l’Empereur, est une métonymie à lui tout seul parce qu’en l’apostrophant on fustige aussi le système ? Assimilation du particulier au général et inversement, qui autorise une liberté de ton contrôlée envers l’homme, pour se dispenser des circonvolutions administratives, et envers le représentant du pouvoir pour lui signifier sa responsabilité historique. Ainsi se présente dès les premières lignes, la défense des morts parisiens, passés, présents et à venir, en 1870 par Victor Fournel*. La cause, inattendue, méritait des arguments affûtés, la détermination des raisons adverses ne manquant ni de mauvaise foi, ni surtout de moyens. A commencer par la protection suprême, Haussmann se sent sûr de l’amitié de Jupiter !

   L’affaire devait paraître assez simple au fond, pour ce préfet colossal, sûr de ses motifs, de ses appuis, de ses soutiens et de la volonté de Napoléon III en personne, qui le charge de rectifier Paris. On peut le dire ainsi, car il s’agit d’ouvrir des voies, de trouer des perspectives, de mettre droit tout ce que Paris compte de sinueux, et d’élargir les étroitesses. De la place pour des places, des espaces, de l’air frais et sain ! Paris doit devenir une ville de boulevards, de cafés… et de magasins de luxe. Cela s’appelle dans les années 50-60 du XIXème siècle, faire œuvre démocratique, et repousser les ouvriers vers les banlieues pour rendre la ville aux millionnaires, aux boutiquiers et aux Anglais en voyage, et impropre aux factieux et révolutionnaires de tout poil.  Dans tous les cas, les travailleurs n’ont plus les moyens de se loger, les loyers, nous dit Victor Fournel, ont doublé voire triplé ! Étonnamment, des questions d’une telle acuité sociale et politique ne font pas l’objet de son analyse, ni d’une description, tandis que le sort des morts de la capitale va devenir sa cause plénière. Il faut dire que Monsieur le baron et préfet Haussmann entendait les déménager, les exproprier, les déporter, eux et leurs descendants, pour faire place nette et propre dans son entreprise d’hygiène capitale.

   Si ces presque quatre-vingts pages commandent d’être lues ce n’est pas absolument parlant pour leur intérêt historique. Celui-ci, parfaitement identifié, n’en reste pas moins recouvert par une ébouriffante détermination -ce qui pourrait faire oxymore- à ne pas lâcher un pouce de terrain aux arguties officielles. Notre bon monsieur Fournel, journaliste énervé et certainement énervant pour ses opposants, n’entendait pas que l’on pût lui opposer le moindre interstice de réplique et avec un air consommé de ne pas gesticuler ni s’exciter, il tricote, point par point, la nasse dans laquelle enfermer les gardiens du bien-être des habitants. C’est en effet au nom des vivants que l’on va déranger les morts sans l’avoir bien compris –ou l’avoir si bien compris qu’il faut détourner l’attention, technique rompue de toute menterie officielle, ou noyer le poisson. Aussi, mais nous en serons épargnés comme lecteurs, l’affaire ne manque pas de brochures, de rapporteurs officiels, au Sénat, aux Pompes funèbres, d’études sérieuses, forcément sérieuses, de débats, et même d’enquête publique. Diable ! si l’on ose dans un sujet aussi délicat que le déménagement des cimetières parisiens intra muros, au profit (terme adéquat !) d’une commune -et de son Maire- hors les murs et via la compagnie des chemins de fer.

   Le silence prudent qui accompagna cette affaire si diplomatiquement conduite, -tout est dit- ne résista pas à quelques amnésies plus ou moins bien venues selon le camp dans lequel on se range…. oubli d’une commission municipale par-ci, du Corps législatif par-là (on l’en avait grondé, dit irrésistiblement Fournel). Mais pour nous, la narration des faits l’emporte sur les faits eux-mêmes, le récit prospectif sur les projets officiels des opérations mobilières, y compris les achats en sous-main et les reventes avec le bénéfice honnête et légitime que comporte toute opération commerciale. Si Victor Fournel ne maniait pas cet art consommé du second degré, de la litote, de l’antiphrase, s’il ne savait transformer un implicite en morale de la fable, mais surtout, même le faisant, s’il ne savait donner la légèreté qui, contre toute attente, convient à cette affaire, la véritable histoire de La déportation des morts ne mériterait pas notre inconditionnel et attendri soutien.

   Monsieur le baron Hausmann, dont l’amour pour la ligne droite est bien connu, rappelle perfidement mais congrûment Fournel, nous fait bien marcher, et de travers. Monsieur le Préfet de la Seine nous mène en bateau. Et prétend que les morts comme leurs survivants auront tout à gagner à prendre le chemin de fer pour aller à bon port. Tout sera fait pour que le dernier voyage des uns et le premier mais non le seul des autres, tout sera organisé, donc, selon le principe bien rodé en matière de gestion publique : faire compliqué surtout si l’on peut faire simple.

   C’est un joli bois que la Garenne affirme l’irrésistible polémiste, pour entamer un morceau de choix sur l’acquisition frauduleuse du terrain par M. Haussmann qui, quelle aubaine ! aime fort les bois aussi. Impertinence quand tu nous tiens…  Aussi, on ne se retiendra pas de dire que Victor Fournel n’a point balancé à faire du baron Haussmann un préfet plein de morgue ! et qu’on aimerait savoir où reposent à ce jour les restes de ce visionnaire, protestant de religion mais pas de ses méfaits à l’endroit du peuple parisien des enterrements, qui n’en est pas moins et sans exception possible toujours le peuple. Aussi et en conséquence, Fournel, d’une plume exacte, précise, soigneuse et terriblement spirituelle, va déplier longuement et respectueusement le cortège probable des inhumations futures après que les défunts les plus anciens et même les sans âge auront été déménagés vers les nécropoles haussmanniennes de la planification de Paris. Pages touchantes et pleines d’une humanité simple, à laquelle il ne sacrifie jamais son sens aigu de la formule – (l’introduction du chemin de fer et de la vapeur dans les pompes funèbres) y compris quand les chiffres l’emportent sur l’émotion : après tout, ces gestionnaires des vivants et des morts aimant les comptes et les décomptes, il va leur en donner, et de produire les calculs qui montrent qu’on ne peut éloigner impunément les défunts et les de cujus de ceux qui les inhument un jour et les visitent toujours. Après de nombreuses années de lutte, la raison des morts l’emporta, Monsieur Haussmann, authentique Préfet mais possible falsifié baron renonça.

   Avec La Déportation des morts en ouverture de son catalogue, les éditions La Mèche Lente** ont tenu là un texte inaugural inaccoutumé, oserons-nous ex-centrique ? Il le faudrait, car au-delà de la superbe maîtrise de l’équilibre de sa phrase –quasiment toujours à valeur de période– Victor Fournel sort doublement vainqueur des sentiers battus du fait divers et de la polémique journalistique. Primo au sens strict :  la volonté capricieuse d’un impérial Préfet par lui relatée nous déloge de préoccupations livresques trop conformistes ; secundo, son écriture positivement dé-rangeante réussit avec justesse, sourire et émotion à dire la dignité perdue des uns par l’indignité de l’autre. Peut-on même avouer, in fine, que c’est un vrai bonheur ? oui, on le doit.

 

*Victor Fournel, La déportation des morts, édité par La Mèche Lente, en Juin 2017, la première livraison de cette jeune et sympathique maison, sise dans les Deux-Sèvres. ** je rappelle, obstinée, les belles parutions que sont Ce vide lui blesse la vue de D.Montebello et Diogène ou la tête entre les genoux de L.Dubost (aller dans Recherche, en haut à droite….)

une herbe qu'on ne peut oublier*

9 Mai 2019 , Rédigé par pascale

A peine quitté Clément Lafaille, voici que nous arrive un léger frémissement, un chuchotement, un tremblement de feuilles et de plume, un regard frôlé ; voilà qu’une aventure d’un temps qui ne dit pas son âge, c’est celui de l’enfance, nous est contée ; voici-voilà que le hasard bienheureux des éditeurs qui ne confondent pas lenteur et inaction, c’est même l’inverse ici, porte à notre porte et livre à notre lecture, un nouveau Denis Montebello, une miniature qui fait enluminure. Ou comment le souvenir du Bois l’Abbé et de ses tremblants se laisse attraper par les mots de l’écrivain devenu grand.

Ce qu’il faut d’assemblages pour bien tourner un bel ouvrage, ce qu’il faut chercher, prendre, trouver, cueillir et réunir du fond de sa mémoire qui joue à cligne-musette avec les souvenirs, cette part du passé un peu défleurie qu’il faut ravigoter en la trempant dans l’encre d’imprimerie ! verbe de la nécessité ou nécessité faite verbe, conjugaison d’un passé presque parfait, Les enfants comme les tremblants sont présents. Les enfants sont des tremblants. Ils savent se tenir au milieu des grands. Et même se faire oublier tout l’hiver, comme des fourmis précautionneuses. On ne sait pas, des gamins ou des bouquets, si ce qui s’écrit là doit être dissocié, ou plutôt l’on comprend, avançant dans les herbes folles d’un texte que l’on suit à la trace, qu’en écrivant nous apprivoisons la friche, ou le terrain vague et instruit des plaisirs écoliers vacants, vaquant sans le savoir encore dans leurs mémoires brouillonnes comme feuilles de cahier.

Les Tremblants. Un livre qui tient dans une lettre et raconte une image. Ce n’est pas courant. Il faut même expliquer un peu : les éditions Les petites allées aiment les beaux caractères, les typographiques et les talentueux. Aussi, après les avoir agencés, elles les impriment sur des presses de deux cents ans d’âge et cousent stricto sensu, des petits écrits de qualité qu’en glissant dans une enveloppe, vous pourrez même offrir.

Avec Les Tremblants c’est un herbier tout entier qui vous arrive, un herbier arrangé sans rime ni raison valables mesurées par les grandes personnes, sinon les grands-parents des années où le faux buffet Henri II faisait tabernacle pour un bouquet sacré, un sacré bouquet, un vosgien des Vosges. Il fallait bien un travail artisan, des maîtres-mains ouvrières pour façonner le petit temple profane d’une écriture engraminée aux terres qui longent la Moselle.

 

Denis Montebello, Les Tremblants, éditions Les petites allées, Rochefort. (200 ex.) 29 pages. (10,5 x 13). Avec et à partir d’une photographie de Marc Deneyer.

 

(*contrairement à ce qui est écrit p 22…)

 

 

Un homme curieux

4 Mai 2019 , Rédigé par pascale

                                  est-il un curieux homme ? celui-ci déconcertant, celui-là fureteur. Il se peut que les deux soient aboutés et notre homme singulier ou paradoxal ne l’est alors qu’en raison du caractère de ses fouilles et de ses recherches, matérielles ou immatérielles. Fatalement ce curieux risque de devenir à lui-seul une curiosité, et le monde occasions jamais assouvies de répondre à ce défaut que Saint Augustin réprouvait comme une manifestation de l’Orgueil, lui préférant la studiosité ; ce qui élimine de la curiosité toute dimension appliquée, attentionnée, au profit, si l’on peut dire, d’un désir mal contenu d’amasser choses et bibelots par boulimie elle-même mal retenue. Si la curiosité est la juxtaposition passive de tout ce qui touche à une question de manière extensive, dispersée et non ordonnée, elle relève à peine de la collection mais de sa déviation, la collectionnite.

     N’y aurait-il donc de curiosité studieuse, qui s’appliquerait non à en-tasser mais à ra-masser ou re-cueillir? ce qui suppose un projet, une intention, qui dépassent l’excitation de la simple trouvaille au profit d’une passion de la prospection, voire de l’enquête. Ainsi faut-il, probablement, envisager Clément Lafaille, amateur éclairé, comme on dit de nos jours, dans un siècle où la métaphore aurait fait tautologie, le 18ème. Sur cet homme clairvoyant, Denis Montebello nous dit tout dans le petit livre Un bel amas*, un livret qui chante harmonieusement les louanges de ce rochelais obstiné qui dévoua sa vie à trouver ce qu’il cherchait et ce qu’il ne cherchait pas, forcément.

    On ne sait pas comment ça commence une curiosité ni quand elle se fait fascination, ni surtout pourquoi les mollusques plutôt que les pierres précieuses, sinon qu’en bordure d’Océan il y a des ports, voilà pour les coquillages et autres animaux marins, et aussi des bateaux pour les objets revenus de loin. Ces pages** ressemblent à ce qu’elles racontent : comme il ne suffit pas d’empiler des choses pour en faire une leçon, il ne suffit pas de les énumérer pour en dire l’intérêt. Entrer dans le cabinet Lafaille, c’est aussi entrer dans une bibliothèque que l’on n’ose plus qualifier de virtuelle, tant mieux, il nous reste vertueuse. Denis Montebello nous la fait visiter, ses départements grecs, latins, allemands, sciences naturelles, légendes et religions… sans en avoir l’air. Le pittoresque, l’inattendu, l’anecdotique et l’historique se déploient avec la facilité des branchies ciliées d’un dail, étonnante huître-moule, moulhuîtrée, proche cousine de la pholade, comme chacun sait, n’est-ce pas ?

     Sentir le vent du large et de tous les lointains, qu’ils soient de temps ou d’espace jusqu’à nous faire croire que le Déluge a bien eu lieu, n’est pas la seule qualité de cet opuscule bien né ; nous y sentons aussi l’odeur d’encaustique et de vernis des armoires et autres commodes où sont arrangés autant que rangés les trésors rescapés de la petite histoire, celle de notre curieux curieux, et de la grande, celle de son siècle et même des suivants, car si tout vient bien de quelque part –paléontologie intuitive et empirique de notre héros– tout y va aussi –paléontologie positive et scientifique des héritiers et continuateurs.

    

A lire -et relire- ce carnet de singularités savantes et passionnantes -mention particulière pour les grammites, ancêtres lapidaires des formes alphabétiques- on plonge dans des abysses à plusieurs étagements : à commencer par celui de l’honorable, honnête et même remarquable savoir de Clément Lafaille et quelques autres*** évoluant dans l’ambiance d’une époque partagée entre commerces (y compris humains) et religion avec ce goût si particulier des contrées exotiques…  et une très subtile touche d’animisme mâtinée d’un rationalisme rudimentaire qui se veut, à l’époque, la pointe acérée de l’esprit scientifique. On s’en voudrait de dévoiler cet équilibre subtil que Denis Montebello a construit, comme une mise en abyme symbolique de l’univers lafaillien lui-même. Un passage réussi du monde inordonné des tas et des dépôts -chaos- au monde ordonné et même organisé d’un bel amas, disposition et signification. Et même mieux, signification de ces dispositions.

 

*Denis Montebello : Un bel amas, Le cabinet Lafaille, Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle. Atlantique-éditions de l’Actualité Nouvelle-Aquitaine. A commander dans votre librairie préférée, s’il le faut avec insistance. ** 44 p. exactement en comptant les jolies photographies (comme toujours) de Marc Deneyer - petit format de poche au sens strict,11x14.5, je viens de mesurer. 9€ ; *** le sieur Dezallier d’Argenville notamment.

aux pays des mots perdus

1 Mai 2019 , Rédigé par pascale

 

     On peut être berdéloire et ignorer qu’on l’est, puisque la bécane veut me corriger au profit de bérelloise ou bordelier, soit j’habite Bérelles*, département du Nord, soit je fréquente les lupanars. Dans le premier cas, je reste au féminin, dans le second je deviens masculin ; cependant, bordelière existe -la tenancière dudit bordel- mais selon l’ordinateur-qui-mélange-tout-et-ne-sait-rien n’est pas substituable à berdéloire puisque le terme n’apparaît pas dans ses propositions. Résumons-les avant de poursuivre : on ne peut être berdéloire, information informatique par le vide ou le mépris, le saura-t-on jamais, mais on peut par anagramme approximatif être un gentilé féminin ou un homme de mœurs légères, à Bérelles ou ailleurs d’ailleurs. Ajoutons un désaccord recensé sur la signification de ce terme patois boréal ; l’un dit rouspéteuse, radoteuse, l’autre raisonneuse. Avouez qu’il y a un univers à franchir, et non des étapes à gravir. Raisonneuse a bien sûr notre préférence, je l’extirpe de la deuxième édition -1826- du dictionnaire rouchi-français, mais consent à reconnaître qu’avant de raisonner, il faut souvent pour se faire entendre jouer les rouspéradoteuses, on peut préférer radorouspéteuses, mais c’est moins élégant.

 

     Être berdéloire non pas sans le savoir -relire Descartes- mais ignorer certains mots pour le dire. Ainsi, busieux ou busieuse**, celui ou celle qui busie**, qui réfléchit, qui pense, peut-être même qui rêve, on sait depuis toujours, mais surtout depuis Bachelard, que la songerie est une variation de la réflexion ; s’absorber ou mieux, être absorbé dans ses pensées, transforme chacun en busier de lui-même -un poseur de tuyaux- nous penchons  pour conduits, comme autant de voies, de méthodes*** de soi à soi, de soi au monde, du monde à soi. Musarder, busier, rêver, réfléchir, se faire berdéloire ou busieux, réclame à défaut d’une rigueur intenable par tous les temps, une intempérance aux intempéries du monde. Un travail intérieur en sourdine, un travail de fouine, une application de chat. Se laisser grafiner ou graffiner légèrement les neurones par une idée qui passe, ou strimpellare les synapses, joli verbe italien pour dire qu’on gratouille un peu la guitare…

     On peut errer, faire erreur, fausse note ou fausse route : la malherbe, la malle-herbe guette, herbe mauvaise qui donne tant le vertige qu’on risque de se perdre et ne pas retrouver son chemin, car tous les chemins sont creux qui mènent au patois bas-normand, ou plus haut, creux ne signifiant pas qu’ils sont vides mais au contraire rebus, entendez “raffermis après la pluie”. Ainsi vont les pensées des passantes pensantes, les berdéloires du nord et les autres, jusqu’à s’embourbander et même embrelucoquer, image collante de la gadoue et/ou socratique de l’embarras, dans les deux cas vous n’en sortirez pas.  Surtout s’il parpleure****, moment parfait pour se prendre une surquette. L’expression, miracle de précision sémantique du parler local, désigne l’eau qui jaillit dans les chaussures en marchant sur un terrain spongieux après la pluie. On peut y voir la métaphore à peine moins paysanne de la rumination philosophique d’une Normande ordinaire, piétinant sans vergogne les champs gorgés des grands textes des grands auteurs, dont il lui reste toujours quelques éclaboussures dans le soleil.

 

*148 habitants environ…**tout aussi ignorés des lexiques actuels ; ***souvenons-nous que ‘méthode’ contient en son étymologie ὁδός, hodós qui veut dire précisément voie ou chemin ; et aussi que dans ‘éducation’ il y a ducere, conduire. **** il parpleure, il cesse de pleuvoir (et même de pieuve disait-on chez moi, sans garantie d’authenticité).