inactualités et acribies

Onomastiquement vôtre.

29 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Quand on s’appelle Noël Parfait, on n’a vraiment pas droit à l’erreur. Ce n’est ni une blague, ni une fiction, dans ce cas-là dorénavant, on choisit contre toute logique des noms et prénoms en raison de leur conformité avec la « vraie vie » – Louis, Camille, Gabriel ou Victor – et invente des histoires ordinaires, très ordinaires pour lesquelles on fait imprimer sur la première de couverture : « roman ».

L’authentique Noël Parfait (1813-1896) eut tout de suite un bon départ dans la vie, puisque – il fallait quand même oser le faire savoir – la bonne dame, femme sage et sage-femme qui le fit venir au jour, était mère d’un éditeur nous dit-on ! Que l’on pense, un instant, au double poids du destin dès ce premier jour ! Mais il y a mieux : naître rue de la Pie, dont on ne sait jamais s’il faut l’accabler de chapardage ou de bavardage. Et si, de l’inspiration brissetienne* nous reprenions le flambeau, nous écririons plutôt bas vardage en confirmation de sa filiation et de tous les fils possibles à tirer : Noël Parfait est né de parents qui vendaient des bas après les avoir fabriqués. On évitera de dire qu’ils étaient de bas étage ou d’extraction modeste, il fallut quelque haute audace pour fixer cette enseigne au-dessus du magasin :  Au chat qui fume. Avouez quand même que notre Parfait, prénommé Noël et pas l’inverse, les accumule ! Heureusement pour lui, il rate le 25 Décembre pour arriver au monde et en repartir, se contentant du mois de Novembre, au coin de la cheminée qui, avec le chat, fumait.

On aime très modérément ces formulations, extraites des premières lignes de ce Drame anecdotique** co-écrit avec Théophile Gautier, en 1846, qui ne refranchira jamais la margelle du puits au fond duquel il est tombé poussé aux oubliettes d’une renommée littéraire parfois aussi stupide qu’injuste, mais pas toujours non plus :

Une température d’œuf à la coque, c’est dur

***

Je voudrais bien prendre quelque chose de frais… de l’eau-de-vie, de l’absinthe ou du kirch… un petit verre de n’importe quoi…** 

et on maintiendra dans l’oubli sans excessifs remords les poèmes La Beauceronne – La fleur du tombeau et autres ; en revanche, on saluera ardemment ses engagements politiques pour lesquels il fut logé pendant deux ans dans les geôles françaises, sous Louis-Philippe, et puni d’amendes et même exilé. Ce qui lui valut d’habiter chez Alexandre Dumas en Belgique et de correspondre avec Hugo le Guernesiais, chez le premier à recopier des livres entiers***, pour le second à corriger des épreuves****. Dans une lettre, Hugo lui dit : « Votre observation (…) est parfaitement juste, et je vous en remercie, cher confrère. J'y ferai droit ». Il est parfaitement inattendu d’apprendre que de parfaits inconnus des canaux historiques de l’histoire des lettres ont participé, par leurs remarques et corrections, à la confection des chefs d’œuvres dont nous aimons croire qu’ils sont sortis parachevés de cerveaux géniteurs supérieurs. Pourtant, une partie du livre III (…) ou la page 139 du manuscrit, sont envoyés à Parfait par Hugo aux fins qu’il les relise et les corrige. Admirez la précision de la demande.

Quand on nait, sans le savoir ni le vouloir évidemment, sous le signe maïeutique de l’édition, donc des livres, on entre à 13 ans comme apprenti-relieur chez un imprimeur avant d’aller à Paris faire le commis dans une librairie. On a 16 ans environ et l'on n'est pas sérieux, on prend part aux journées de Juillet 1830. On s’appelle Parfait. On se fait embaucher au Journal le bien nommé « La Presse », correcteur de feuilletons et connaître et remarquer et enrôler par Gautier, Théophile. « Mon cher Parfait, lui écrit-il en 1843, j’ai lu votre feuilleton sur Eve, il est parfait sans calembour. Si je n’étais pas bien sûr de ne pas l’avoir écrit je ne croirais pas qu’il est de moi. » Ou comment les meilleurs compliments exigent d’être servis avec un brin de fatuité. Dumas, Sand, Michelet, Balzac, sont tous passés sous son œil précis. Il apparaît à plusieurs reprises dans la correspondance de Flaubert. Avait projeté d’éditer Nerval. Et, après la chute du Second Empire, renoua sans discontinuer avec la politique, élu à la Chambre des députés sans reprendre souffle et jusque 6 ans avant son dernier. C’est surtout pour cela que la postérité le retient dans ses rangs et rets.

Mais enfin, que ma femme, ma fille, mes fils, raffolent de vous. (…) lui écrit encore le grand Victor, ou qu’il demande que Noël Parfait le mette aux pieds de (sa) belle et gracieuse femme, et même si l’on sait que les mœurs épistolaires de l’époque étaient parfaitement emphatiques, pour ne pas dire ampoulées, on aime que, dans l’excès, il soit fait preuve de civilité bien plutôt que de grossièreté. Pour cela seul, pour au moins cela, notre époque ferait bien de relire quelques classiques parfaitement dépassés…

 

*de Jean-Pierre Brisset (en tapant ce nom en haut à droite, pour les nouveaux entrants ou les passants de passage : tout ce pour quoi (Coâ) J-P B. est cher à mon cœur.) ** La Juive de Constantine dont le vocabulaire et le ton – si l’on peut dire, car il était courant à l’époque – messiéraient absolument de nos jours. ***et certainement bien plus. Un secrétaire particulier plutôt. ****Les Contemplations et La Légende des siècles notamment. Excusez du peu.

Mélanges, miscellanées, miettes - 5-

24 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

[pour ceux qui suivent et même pour les autres :  la numérotation de ces petits mélanges etc. passe de 3 à 5, parce que, cela n’a échappé à personne, j’ai posé deux fois le chiffre trois : III, puis 3, sautant du latin à l’arabe sans douleur ;  aussi, nous oublions le n° quatre, 4]

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Chaque matin, la rose rougit à l’Est.

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Pour Nietzsche, le philologue « rampe dans la métrique des Anciens avec l’acribie d’une limace myope ». Je me suis donc approchée lentement, pour aller y voir d’un peu plus près.

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Certains jours, le bain bouillonnant des nuages donne une furieuse envie d’y plonger les deux mains et les bras avec.

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Lisant dans un ouvrage de ce siècle – 2012 – le bout de phrase suivant : « un peu de (là on met le mot que l’on veut, savoir, intelligence, prudence, réflexion, raisonnement, lucidité, engagement,) ne messied pas », je me demandai combien de fois par an, par quinquennat, par décennie, par demi-siècle, il est possible 1) de rencontrer ce verbe 2) de l’employer soi-même 3) de le conjuguer sans tricher, et saluai au passage la double négation sémantique, bien plutôt que syntaxique, pour dire n’est pas inconvenant.

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A. (4 mois) se voit dans une glace et (se) fait un sourire ; E. (6ans) « oh ! regarde, elle fait un sourire à son soi-même ! »

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Trouvé cette formulation si juste : la littérature moderne, celle qui ne deviendra jamais de la littérature ancienne.

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L’olivier a l’œil luisant ce matin (dédicace personnelle)

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Dans la (toute) petite série Ces fautes d’orthographes qu’on aime : « Les vitres des fenêtres ont été brisées par le raisonnement du feu. »

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Le signe du silence est le silence.

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J’aimerais que Navigius me parle de son frère, Augustinus et de son fils Adéodat, son neveu. A Milan, Augustinus avait tenu la charge de rhéteur, encouragé par Symmachus - dont on se souvient qu’il fut le beau-père de Boèce - et  financièrement aidé par Theodorus  ; après sa conversion, Augustinus ayant quitté sa charge, se retire à Cassiciacum dans la villa de Verecundus, son ami, avec tous les siens. Il relit, c’est attesté, les platoniciens, - Plotin-, et Marius Victorinus, traducteur de Porphyre, et Virgile, Saint-Paul bien sûr. Tout cela se passe entre l’automne 386 et le printemps 387 de notre ère. C’est très simple. Mais j’aimerais que Navigius me parle de son frère Augustin, avant qu’il fût devenu saint.

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On ne peut pas empaqueter son cœur avec sa peau.

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[…]je me démasque et desquame en lisant sagement les autres comme un ange, je me fouille jusqu’au sang, mais en eux, pour ne pas vous faire peur, vous endetter auprès d’eux, non de moi […]. Jacques Derrida, Circonfession.

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Plutôt qu’un quidam, ne devrait-on pas dire un aliquis ?

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« Personne, petit sot, n’en sait rien. Petit saurien. » (Indépassable Francis Ponge ! In Ecrits)

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« Allons, nous allons exposer ce triomphe de l’ordre ; nous allons peindre ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort ; ayant pour lui une foule de petits jeunes gens qui ont plus d’ambition que de bottes, beaux fils et vilains gueux. » (Victor Hugo in Napoléon le Petit)

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     Bien sûr, l’expression enseignement à distance ne pouvait convenir dans le nouveau monde, pensez donc ! elle avait plus de 80 ans, créée avec et pour le CNED (le Centre National du même nom pour les non-initiés). Il fallut donc la remplacer si possible depuis l’anglais, ça vous pose ! Et – si l’on peut doubler la mise – puisque presential existait outre-Atlantique et après avoir bricolé le très vilain en présentiel pour ne pas dire en présencerédhibitoirement trop français– le plus qu’hideux en distanciel fut lancé avec un succès foudroyant.  Peu de gens s’en plaignent, c’est stupéfiant !

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A tout va mais à Dieu vat.

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L’épizeuxe cache sous son nom faussement divin, faussement champêtre et faussement savant, la figure la plus simple, simple de chez simple, d’entre toutes, qu’est la répétition, une palinodie, voire une épanalepse si l’on préfère, afin d’attirer l’attention ou de réveiller les endormis. Ces derniers mots non attestés par les spécialistes de stylistique  mais par l’expérience.

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« Au soir de sa vie, Aurore déclinait doucement » : il y a quand même une légère difficulté avec le choix de certains prénoms ! Certes, il n’est pas donné à tout le monde de s’appeler Émérencienne.  (dans un roman écrit en 2007 mais se situant dans les années 50 du siècle d’avant ; il est vrai que son auteur est spécialiste du Moyen-Âge).

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Enfin, dans l'interminable  rubrique « chasse aux pléonasmes » : Voir la vidéo !

On ne peut en effet voir (ni même regarder) une bande audio. En revanche, on peut voir (et surtout regarder) un documentaire, une illustration, une diffusion ou rediffusion (on se passera très volontiers de replay), un film, un reportage etc.  qu’en pensons-nous ?

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Portraits minuscules (5) : le droit de rêver. *

19 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir eu pour jardin familial celui d’un horticulteur que, l’âge venant avec la fatigue et inversement, il se força un jour à vendre garni d’une maison érigée là, mieux, enracinée depuis longtemps ; et de remercier, bien plus tard, tous les dieux architectes ou leurs artisans de service de ne l’avoir pas plantée en son milieu, mais reléguée de côté ; ainsi,  dès le portail franchi, on ne la voyait plus, ni ses grandes baies vitrées irrecevables trouant carrément la belle façade de pierres d’où d’anciennes petites fenêtres harmonieusement distribuées avaient été délogées dans le fracas. Au moins, le jardin ne fut-il pas rénové au goût du jour, mais laissé dans sa composition ancienne.

La plus belle pièce du jardin, il faut le dire ainsi, était une exquise serre ancienne, subtilement délabrée, joliment vétuste, délicatement romantique à l’ingénu regard de la jeune et irréprochable lectrice de Lamartine que j'étais, ce qui ne se faisait pas beaucoup, même et déjà dans ces années-là, et ne se fait plus du tout de nos jours. Jocelyn et Raphaël me ravissaient, peut-être aurais-je dû leur préférer La vigne et la Maison : Regarde au pied du toit qui croule / Voilà, près du figuier séché/Le cep vivace qui s'enroule/A l'angle du mur ébréché, de meilleure harmonie avec le décor. La peinture blanche du châssis jamais rénovée, piquetée de rouille, et des bris de verre demeurés à terre suffisaient pour toute interdiction d’entrer. Envahie dedans-dehors par une vigne ensauvagée dont quelques grappes étiques et vert cru même aux jours de fin d’été – ce qui contrevient aux lois formelles de la viticulture, pas à celles de la réminiscence – la serre semi-enterrée de sorte qu’en poussant son portillon mi-vitré toujours entrouvert, il fallait descendre quelques marches instables, la serre n’avait pas d’autres visites que les miennes.

         Depuis l’intérieur d’où je n’entrevoyais plus le jardin que deux fois déformé – la première par l’opacité terreuse des bouts de vitrages restés en place, la seconde en raison du semi-enfouissement de son embasement de pierres – je rêvais. Je méditais. Songeais. Rêvassais. Je ne crois pas – mais comment en être sûre ? – que je réfléchissais, encore moins que je raisonnais. Au fond, il ne s’agissait – déjà – que d’échapper à l’emprise de ce dont on peut se dispenser, dans un usage instinctif, intuitif, des préceptes stoïciens les mieux connus : savoir ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas. Aller dans la serre dépendait bien de moi, j’aurais pu occuper mon temps à d’autres choses, dont j’aurais appris après coup leur rapport mortifère au temps qui passe, irréversiblement, pour l’avoir éhontément gaspillé à des broutilles. Bien sûr, il serait parfaitement insolent, faux et prétentieux d’affirmer que l’on sait toujours pourquoi l’on fait ce que l’on fait. Si l’on veut bien s’en saisir – obligation hélas aléatoire – cet escient n’apparaît que dans une commotion douce, lente, têtue, incorrigiblement relaps à l’égard du dérisoire et tête à claques envers l’in/signifiant. Il faut avouer qu’aller dans la serre plutôt que jouer – mais à quoi donc et avec qui ? – me plaisait tout simplement. Me plaisait infiniment.

Ainsi reléguée sans qu’on m’y forçât, j’accumulais des réserves inépuisables d’intolérance aux bruits, à l’agitation, au remuement, à la dispersion, au divertissement, en proportion d’une appétence jamais démentie au calme, au silence, au détachement et à la concentration tout ensemble, celui-là étant la condition de celle-ci. A moins que – quoi qu’il en soit de toutes les contingences adventices qui nous font être ce que nous sommes – ma nature, mon caractère, fussent de ce bois-là. De cette treille, ce pampre. Lambrusque devenue, par imprégnation de la vigne sauvage d’une serre abandonnée au milieu d’un jardin. Et si je n’ai aucune image souvenue d’y être restée dans l’obscurité, ni la nuit, ni même le froid, ce n’est pas que j’en eusse eu peur, quoique que cela fût bien possible, mais que, même dans le jardin, il était interdit de sortir dès la tombée du jour. Sans oublier les longues années de l’internat. La serre n’aura jamais été pour moi un jardin d’hiver et la lumière du soleil d’été, diffractée par les particules de poussière dansant dans ses rayons vibrés, me semble aujourd’hui la seule possibilité de sa clarté.

Le jardin était fleuri, et je m’étais autoproclamée bouquetière officielle. J’aimais – j’aime toujours – couper tout ce qui éclot au bout d’une tige et installer dans des vases des assemblages sans idée préconçue autre que ma fantaisie, soit un dégradé de couleurs, soit une harmonie de formes, de tailles, soit, plus fréquemment, le choix du laisser-aller. Dès le printemps pour les jonquilles, les tulipes, les narcisses, les renoncules, tout l’été, les glaïeuls, les dahlias, anémones, freesias, la maison comptait deux ou trois bouquets frais, renouvelés par roulement chaque jour… pendant les vacances. J’avais des préférences – les glaïeuls me semblaient plein de bêtise et d’arrogance, aussi je tâchais de les regrouper pour faire masse et les isoler pour ne pas gâcher de plus subtiles associations – et des règles implicites, pas de fleurs de rocailles, pas de fleurs d’arbustes, sinon de lilas et de rosiers pour lesquels j’avais décidé que plus je couperai de fleurs, puis ils m’en donneraient. Et une exception hiémale, le camélia.

J’étais seule à le voir, depuis la fenêtre de ma chambre, loin en contrebas de la serre, à l’entrée d’une allée de froidure et de vent. Ses fleurs rouges, rouges, aux pétales rangés si régulièrement, ses fleurs écloses d’un bouton serré, hermétique, verrouillé, d’un luisant légèrement plus clair que les feuilles vernissées au cœur desquelles il s’abritait, ses fleurs, les fleurs du camélia de ce jardin-là, poudroient encore dans cette mémoire qu’avec Bachelard je dirais bien végétale. Le surplombant de peu, un bouleau argenté dont le frissonnement des feuilles ondoyait le ciel de changeantes couleurs grises, vert-de-gris, verdet, perses, et un long cou de girafon blanc-gris qui lui servait de tronc.

Chacun de nous gagnerait à recenser cet herbier intime, au fond de l’inconscient, où les forces douces et lentes de notre vie trouvent des modèles de continuité et de persévérance. Une vie de racines et de bourgeons est au cœur de notre être. **

*Titre d’un livre posthume de Bachelard (1970) ; ** ibidem            

 

La fable des deux amants.

13 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tout dans cette fable est posthume — sauf leur histoire. Cela s’appelle postérité ou célébrité, encore faut-il saisir la nuance pour, au nom d’une idée crasseuse de la seconde ne pas faire un sort à la première.

Mais fabulons, affabulons.

Deux amants s’aimaient d’amour pas toujours tendre. L’un violent et jaloux. L’autre aussi. D’un naturel fort doués tant pour la liberté séparément, que pour la prison des liens ensemble. Ni avec toi-ni sans toi, eût pu être leur devise quand ils se ménageaient une commune vie, pour quelques temps, de temps en temps, mais pas toujours. Ils eurent bien des orages, qui leur faisaient des semelles de plomb le long de leurs longues chevauchées et fugueuses, de leurs ivresses aussi. Captifs, reclus, détenus. Affranchis, buissonniers, vagabonds. Telle fut la vie de ces amants-là, telle est celle de tous les amants, pour qui l’amour ne dure qu’un temps, le temps de l’amour.  Et puis s’en va. Et puis s’en vont qui se sont tant aimés qu’ils se sont désunis. A tout jamais, pendant le reste de leur vie et tout le temps de leur mort. Cela ne fait pas une fable. Ni une Bonne chanson, pas même des Fêtes galantes. Tout juste une Saison en enfer.

Supposons — ce peut être le début d’une fable — que quelques coquins, fripouilles, arsouilles, réunis en conciliabules fissent le sot projet de déranger les morts, histoire de s’occuper ou de se faire valoir par les gens importants. Lesquels sont importuns aux affaires intimes. Ce ne serait pas tout à fait la première fois qu’ils décidassent d’un coup de dé, du lieu et du rang des dépouilles des nôtres comme si c’était les leurs. Une engeance pareille sévit à tout moment puisqu’elle se reproduit dans le seul souci de tirer avantage de ses méfaits. La déportation des morts* parfaitement organisée par un ami de Jupiter — ainsi appelait-on l’empereur Napoléon III — pour faire œuvre démocratique, fut narrée d’une plume brillantissime par Victor Fournel, et avec succès puisque le préfet plia et Jupiter aussi. Les morts ne furent ni dérangés ni déménagés. Requiescant in pace.

Au deuxième temps de la fable, le scénario peut s’affiner en prélevant quelques morts plutôt que d’autres, pour l’édification de tous — pour faire œuvre démocratique, bis repetita ? — il les faudrait exemplaires, édifiants, appelons-les des défunts pédagogiques. Un grand pays n’en manque pas. Ainsi on les ex-posera… à l’intérieur d’un bâtiment dédié, quelle qu’ait été sa vocation première, il sera détourné. Une église chrétienne devenue temple païen polythéiste, un panthéon donc, fera très bien l’affaire. Ainsi, aux grands voyageurs reconnaissants, le pays offrira la visite payante d’une sanctuarisation détournée avec obligation de se prosterner, dans un lieu sombre et froid, pire qu’un cimetière dans les courants d’air de Novembre. Défiler dans un même périmètre, devant tombeaux et catafalques divers et variés, évite d’avoir évité des morts célèbres qui seraient, on ne sait jamais, restés autour de leur église, ayant vécu en leur petit village le reste de (leur) âge ; ceux à qui l’ardoise fine plait plus que le marbre dur. Il est tout à fait certain que cette éducation ostensiblement macabre et concentrée a eu et aura les meilleures conséquences sur un peuple et son pays.

Au troisième temps de la fable, pourrait-on inventer pour l’élévation des foules, la déportation des restes de deux amants exemplaires ? Pour qu’une telle idée se réalise, il faudrait — et à l’impossible on est tenu quand il s’agit de fable — que les amants aient été irréprochablement amants ; qu’ils fussent inhumés ensemble dans une dernière demeure commune, de manière anthume, si l’on ose. C’est le minimum syndical pour une panthéonisation à valeur de symbole, pléonasme irrécusable. Ou, à défaut, avoir eu un si haut, péremptoire et notoire sentiment patriotique et partagé, que ledit choix panthéonistique se serait imposé à tous, à tous, pour y loger nos deux amoureux plus attachés encore à leur pays qu’à leur amour si possible, l’avoir dit et crié sous toutes les formes, y avoir sacrifié leur liberté duelle et individuelle, en avoir fait des livres ou des chansons avec obstination. Avoir vécu là où ils sont morts et être morts là où ils vécurent. Et si par la générosité des Muses, il se pouvait qu’ils eussent quelque talent de plume, nous ne serions pas loin de la béatitude, celle du visiteur bien sûr, car dans béatitude, il y a béat ! Pourtant, si grande une bouche puisse béer devant un tombeau, il n’y entrera jamais ni les vertus ni les mérites, les talents ni les prédispositions des gisants qui l’occupent.

Que nous reste-t-il, une fois tout le monde d’accord, n’est-ce pas, sur l’urgence, la priorité, l’impératif catégorique, la nécessité apodictique, en ces temps de grise-mine, de porter des nouveaux venus, un voisinage tout neuf, un entourage innovant, aux dépouilles sanctuarisées-là sans leur accord de leur vivant ? Quels sont les néo-candidats à l’exhibition marmoréenne et publique de leur invisibilité définitive ? On nous dit sérieusement, mais sérieusement nul ne peut le croire, que deux poètes ont été présentés à la postulation. Deux poètes qui déjà longtemps avant leur mort vivaient si loin et si fâchés l’un de l’autre qu’ils ne se virent plus ; que l’un mit des mers et même des océans, des pays et des continents entre lui et l’autre, et aussi tous les autres ; qu’un génie tel n’avait ni patrie ni nation, sinon la liberté ; que l’autre la sculptait dans les vapeurs d’absinthe où il trempait sa plume ; qu’ils n’auraient voulu, pour rien au monde, au ciel et sur la terre, qu’on les enterrât ni ensemble, ni côte à côte. Qu’aucun des deux n’y songea jamais, ni ensemble ni séparément. Mais qu’une poignée de capricieux imbéciles traînant dans leur sillage des ignorants impérieux et puissants, souhaiteraient pour leur propre gloriole que cela se fît en osant décréter qu’il y a là une mission (sacrée ?) à accomplir au titre du symbole.

Paul et Arthur symboles devenus de tout ce qu’ils n’ont jamais été. Oui, c’est bien une fable, une mystification, un cauchemar, une tocade, folie, doublés d’ignorance, d’arrogance et d’affront pour le moins. Une descente aux Enfers.

 

*Cf, Archives, Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet, 12 mai 2019 

Une histoire célèbre mais inconnue

10 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Au fond, nous avons tous lu les auteurs grecs sans le savoir, ou presque.  En ayant fréquenté les bancs de l’école et quelques cours d’histoire dans notre jeune âge, nous savons que les Grecs pratiquaient le sport, ou dans un sursaut de précision, la gymnastique. Peut-être nous souvenons-nous que le terrain dévolu se nommait palestre, que toutes les villes avaient un stade, que la lutte (palé justement) y était favorite et le disque, (merci le discobole !) et le javelot les accessoires par excellence – que nous avons oubliés comme arme de chasse et de guerre pour le second. Certains aiment le joli mot de pancrace dont la réalité est pourtant celle d’un affrontement particulièrement brutal où presque tous les coups étaient permis, sauf les doigts dans les yeux ! Mais avec Marathon et Olympie, c’est à peu près tout…  Autant dire quasi rien, juste ce qui fait écho à nos mémoires scolaires, peut-être filmiques aussi, prolongements souvent déformés des premières.

         Commençons par revenir aux temps imprécisés où les récits relèvent de la légende, de la légende poétique, où les comportements, les idéaux, les exemplarités font référence. Patrocle, Ulysse, sont des combattants, des athlètes, des guerriers tout ensemble. Ajoutons, comme pour tant d’autres choses, des mythes, et gardons le pluriel ! Qu’ils aient été institués pour expier un crime 1 – un certain Péplos aurait obtenu la main de sa prétendante par la double faute d’une ruse et d’un meurtre – ou, selon une autre légende, par Héraclès lui-même pour rendre hommage à ce même jeune homme valeureux, ou qu’ils aient été fondés antérieurement à ce premier mythe, les Jeux Olympiques ont une origine supra-humaine. Ils s’enracinent dans le divin.

Ces Jeux qu’aujourd’hui nous appelons, à tort, olympiques étaient « installés » dans un sanctuaire réservé à des cérémonies religieuses toujours prédominantes : à Olympie, c’était celui de Zeus. Processions, rites et gestes sacrés accompagnaient les épreuves avec sacrifices et remerciements. Sacré et profane inextricablement mêlés. Paul Veyne2 fait à cet égard, une intéressante distinction entre ce qui est « consacré » à un dieu, qui permet la solennité pour le public qui ne vient pas nécessairement dans un acte de piété, et ce qui est « en l’honneur » d’un dieu, qui permet la religiosité, plus contingente en revanche et pour satisfaire aussi le plaisir du spectacle. Leur succès, dans le temps et dans l’espace, est total jusqu’au début du VIème siècle après J-C et ces origines légendaires ont fondé l’indistinction positive – donc culturelle – du sport antique. C’est la « même antiquité » dit toujours P. Veyne.

         Nous croyons que les Jeux Olympiques ne se déroulaient qu’à Olympie. Mais quatre sanctuaires très célèbres organisaient des Jeux à partir du VIème siècle avant J-C, époque où le déroulement des épreuves est quelque peu stabilisé : Olympie (en Élide) ; Delphes (Jeux pythiques) ; Corinthe (Jeux Isthmiques) et Némée (en Argolide). De tous, les premiers sont les plus prestigieux. Un seul vainqueur.  Être le premier ou rien. Seul il a droit aux honneurs, à l’acclamation de la foule, aux fleurs qu’elle lui jette, au bandeau de la victoire, à la palme enfin, et au dernier jour à la couronne d’olivier sauvage, coupé par une faucille d’or. Banquet est offert au Prytanée où un poète peut célébrer l’exploit, Prytanée qui l’entretient jusqu’à la fin de ses jours s’il est athénien. Certains, s’ils en ont les moyens, peuvent demander leur effigie à un sculpteur et la mettre dans le sanctuaire. Les anecdotes ne manquent pas qui rapportent comment telle ou telle magnificence fut faite par la cité à son champion, dont la gloire devient alors la sienne.

« Un concours de force, une émulation de richesse, un déploiement d’intelligence » dit Lysias (Discours, V-IV siècle). C’est toute la question : de la force à l’intelligence, nous parlons bien d’éducation et même de culture. En effet, la place du sport dans la Grèce antique et le lien que les Grecs ont avec lui, relève d’un très haut coefficient culturel.  C’est l’idéal de la paideia c’est-à-dire l’éducation. On honore ainsi et aussi sa famille et sa cité3.

La Grèce comme pays agonistique, c’est une évidence qu’il faut mettre au crédit de cette dimension paradoxalement culturelle. Organiser, dans leurs aspects religieux, matériels, humains, sociaux, tant d’occasions très précisément « institutionalisées » par le calendrier, les rites, les rencontres, les déplacements, les arts, les techniques, et tout ce qui les rend possibles, que ce soit, les banquets, les odes, les sacrifices, les accessoires, le personnel spécialisé ou non, les préparations des lieux, sur place, aux alentours… tout cela, dans sa dimension générale et détaillée, est bien la marque d’une culture. Paul Veyne (ibid) en parle même en termes de dignité sous le double point de vue social et culturel. Ce qui lui confère, au-delà de la diversité des pratiques, une certaine unité. Là où nos contemporains voient un « phénomène de société », autant dire une pratique grégaire, les Anciens en faisaient une activité porteuse de dignité au sens où il en va très précisément de leur honneur. Dans la Grèce antique, on vit plus souvent en état de guerre qu’en état de paix, contre les envahisseurs, contre les cités voisines.  Aussi, même si les Jeux doivent se dérouler en temps de paix, – il faut permettre aux participants et aux spectateurs d’y accéder sans risque –, même si cette trêve (un mois environ) se déroule dans la joie, il ne faut jamais oublier qu’il s’agissait surtout d’y entraîner, former et exercer les soldats aux dures épreuves de la guerre. Ou de leur ménager une pause. Impossible en effet pendant ce temps d’aller en expédition. On trouve même des témoignages de punitions, d’amendes infligées aux cités qui ne respectent pas la trêve. Sparte, par exemple, fut exclue des Jeux pour cette raison pendant la guerre du Péloponnèse. On le comprend, ce mois est sacré.  Il participe à la fois de la fête, de la foire, du pèlerinage, de la fréquentation des sophistes – hommes cultivés – ou des écrivains, des poètes, de la contemplation de peintures, sculptures, toutes choses quasi impossibles autrement pour les spectateurs venus de loin. Pour éviter tout anachronisme, Paul Veyne insiste : il ne faut y voir aucun caractère « national » mais un fort sentiment hellénique qui ne lui est pas substituable. Il ne s’agit pas d’aller à Olympie, ou ailleurs, pour constituer ou reconstituer une identité, mais une citoyenneté « œcuménique », « pan-hellénique » à la seule mesure du mérite ou du courage de quelques champions venus de partout, devant un public heureux, venu lui aussi de partout. Fierté, ferveur, honneur, voire privilège d’être là. Olympie – avec Homère – est une composante immarcescible de la « culture » collective des Grecs, deux points d’ancrage, deux phares.

 

1)Pindare : Odes, les Olympiques ; 2) Paul Veyne : Pourquoi Olympie, Varia n° 8 ; 3) Ce qui permet aux fils de souscrire à l’idéal de leur père lequel ne leur était pas souvent compagnon de vie. Cl Bernand in Guerre et violence dans la Grèce antique rapporte qu’à Athènes par ex, un citoyen est appelé à faire la guerre de 19 à 49 ans, et 10 années de réserve à suivre…

du bord de l'eau aux bordures du monde

4 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tourbillonnante au jour premier du monde, une eau blanche et gelée cède au feu d’un soleil aussi lourd que le plomb. De brefs coups d’un pinceau primitif griffent l’espace, plissent la pierre, froissent la terre, sous la colère hurlée de tous les dieux jaloux. Tournesols à venir fissurés de béances et de sillons secrets, arrivés bien avant l’eau à la mer, les sables aux rivages, les nuées aux nuages.

Avant, il n’y avait rien. Avant les trombes sculptant le vide, avant les typhons vomissant sans fin déluges et allevasses. Seul, le silence enflé de tous bruits à venir, hourvaris des chasseurs de tempêtes, tohu-bohu des égarés informes, monstrueux maléfiques errants dans un néant échevelé. Boucaniers de dragons et de drées et de guivres, avaleurs à l’horizon de la courbe qui sans cesse s’éloigne, tous, longs serpents de glaise abandonnés des vouivres devenues folles.

L’eau lourde retenait encore un peu ses vagues dans des laves épaisses, laineuses, ténébreuses et grasses opacités, traversées de barbilles luminescentes ou de chevelures océanes arrachées à d’invisibles noyées-là.

Il n’y avait personne pour le dire ni le chanter, nul ondin pour pleurer, ni ange ni démon, nulle terre, monts ou bois, vals ou puys. L’eau lourde couvrait tout.

 

 

Un étrange lendemain parut dans les lointains. Calme, il recouvrit d'un chatoiement inabouti les sols encore dépourvus de mousse. A son passage, les pierres s’adoucirent, micelles et bryacées invisibles encore, avançaient leurs reflets. Une brillance nouvelle empaumait les cahots. Et les cailloux devinrent des galets d’or.

 

Une peau écailleuse les protégeait de tout, rêche au regard seul, penaillon d’un instant, peausserie, parchemin, pelure pour les temps à venir, pour les temps à écrire. Pour les mots, tout entiers enchâssés d’un reliquaire inconnu et précieux. Recouverte d’une eau fine insaisissable, une ligne de calcins dessinait en mosaïque de verre la fragile disposition des fragments d’un monde disparu, arrivé là depuis les cendres et les lavis d’avant le temps des hommes.

 

 

Un large et doux frisson saisit la main du peintre, repentie. Sur l’eau déposa une lumière vibrée, bleue, ombrée, respirée, finement ocrée de terre par le ciel reflétée ; se fit ambrée, piquetée d’émaux et de flocons de plumes, de bouquets fleuris blancs, sables d’argent, sinoples échiquetés d’azur. Mince glacis diaphane, calmé.

 

 

 

 

 

[saisis au même endroit et successivement

dans le même court moment,

quatre clichés photographiques non modifiés]