inactualités et acribies

Séléné, l’eutopienne.

29 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Nuit de pleine Lune, qui sait comprend.

 

D’autres mondes habités existent quand une poétique du regard l’emporte sur la rêverie. Quand celle-là énonce celle-ci sans la briser, quand un rayon de lune touche terre pour l’éclairer, que la lumière invente l’œil pour la capter et les mots, des lorialets glorieux.

C’est bien une Histoire véritable, celle de cette île ronde au surplomb de la Terre vers laquelle se sont rendus des expéditionnaires hardis et étonnants1 ; et un phaéton mené par quatre chevaux, un quadrige intergalactique, qui dépose Astolphe sur le sol lunaire2 d’où la Terre ne lui paraît plus qu’une petite assiette3 mais aussi et surtout opportunité métaphorique pour l’écrivain. Sans omettre, à tout seigneur tout honneur, Le SongeSomnium, rédigé en latin vers 1620 – de Kepler, un des physiciens les plus sérieux de son siècle, pour lequel l’existence des Sélénites ne soulève pas le moindre doute. Il faut dire qu’il exploite des ressources assez peu rationnelles pour y parvenir. Heureuses époques où les mêmes trempaient leur plume tantôt dans l’encre fantasmagorique tantôt dans la mathématique. On n’en finirait pas de recenser les Lunes fictives et les abracadabrants et rocambolesques moyens pour les atteindre, décrire et écrire tout ensemble. Fictives mais point irréelles, ce n’est pas la même chose, occupant un lieu ou même plusieurs dans l’univers stellaire, se mouvant la plupart du temps autour de l’astre solaire, parfois de la Terre, montant et descendant dans les espaces cosmiques, protéiformes selon le point de vue, celui de la lunette galiléenne, ou de l’objectif qui s’en saisit. Sans oublier dans ce très insuffisant inventaire, la tintinnabulante fusée X-FLR 64, si l’on ose, à côté de quoi la mission Apollo 11 passe pour une opération aimable.

L’imagination n’est pas, dit Bachelard, l’art de former des images, mais celui de les déformer. La Lune est bien plus généreuse, elle se transforme pour nous, montueuse en des lieux, en d’autres aplanie5, se cache, se découvre, passe du rouge au noir, au brun, se tavelle, se bosselle, s’ocre et s’anamorphose au point qu’on ne sait pas toujours si elle est nouvelle, lune jeune dans le ciel en quelque sorte, ou si elle est pleine, de rêveries, songeries, poèmes à venir, une lune parfaite disons-le, dans un ciel tant noir qu’il en est invisible. Plénitude de la Lune – antonyme de sa gibbosité, de ses quartiers et ses croissants pointus où accrocher nos mots – reflétée pour toujours, il suffit d’une fois. Un repos de l’être, Bachelard encore, qui n’hésite pas à parler de métaphysique concrète, expression qui étonne et le métaphysicien et l’empiriste, bien qu’ils sachent tous deux ce que la métaphysique doit à l’observation et que tout constat serait stérile sans réflexion qui le porte au-delà.

Sénélé – ô l’amour des sonorités lentes – la déesse enclose de brume, fixée au ciel à perte de vue à perte de pensée, Sénélé toute d’écho et sonorité mats, toujours au-devant de la scène que l’infini joue au néant, la nuit au jour lointain, le silence aux mots. Ou monde inventé pour y cacher des monstres, d’étranges bêtes, féroces stryges, sorcières rapaces. Utopie des mythes et légendes ou atopie de la contemplation poétique – Tout est d’abord rêvé dit Gilbert Trolliet – . C’est eutopie qu’il faut choisir. Ni l’absence de demeure pour en avoir trop habité aux ciels allégoriques, ni l’impossible séjour des rêveurs abandonnés, mais le lieu heureux et bon – eu, ce préfixe grec qui peut tout : poser l’œil rond et blanc de la Lune dans le creux de nos mains.

et Contempler jusqu'à l'heure extrême. (François Cheng)

 

  1. Lucien de Samosate (2ème s. post J-C) dont il faut tout attendre, surtout l’impossible.
  2. (Voilà pourquoi l’Académie nous prie d’user de atterrir et d’oublier alunir, afin de ne pas devoir s’adapter sans cesse – amarsir ; amercurir ; asaturnir ; anuranusir…)
  3. Ariosto : in Orlando furioso. (1532) – notons qu’à plusieurs reprises l’Arioste désigne la lune comme une " sphère".
  4. Tout le monde a reconnu l’allusion à Objectif Lune d’Hergé. (1953).
  5. La Fontaine, Fables, Un animal dans la Lune, livre 2, VII, 17 (1678)

 

 

 

Regrets

24 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

                       On ne savait pas bien quel âge elle pouvait avoir, mais elle était vieille, voilà. Nous avions, comme on dit, nos habitudes, elle et moi. On ne se gênait pas l’un l’autre. Ses petits riens, ces petits riens, qui d’une chiquenaude replacent tout, c’était elle : une chaise de paille mal assurée, ma table de bois encombrée, le furtif coup de propre pour chasser la poussière d’un livre trop fermé, ou demeurée sur quelques estampes ternies par la fumée, elle encore ; sur les deux plâtres modestes amicalement offerts, elle aussi. Et, dans un discret coudoiement contre ce qui résistait à mon impatience, elle toujours : replacer Homère, Virgile et les autres, afin que la planche de sapin ne ployât point sous eux, et d’un frôlement, rassembler et remettre un peu d’ordre dans les papiers épars. Ce qui laissait autant de traces tenaces que de services rendus. Je me sentais à l’abri de tout en son intimité. Ses disgrâces m’étaient nécessaires. Mieux, elles me rendaient heureux. J’aimais jusqu’à ses défauts, voire ses fautes de goût, une légère mesquinerie parfois qui, tel un vieux tapis, garde encore de sa superbe dans la demeure d’un orgueilleux.

         Elle assistait à tous mes travaux de plume, mes entretiens, qu’ils fussent de secours ou de conseils ; à tous elle aurait pu dire comme je fus toujours franc, sensible et fidèle. Elle savait à quoi je tenais dans mon petit réduit et ce que je n’aurais jamais laissé contre aucun faste ni aucune pompe, ce tableau, cette Tempête, image inversée du simple bien-être dont je jouissais, ce chef-d’œuvre de la peinture et de l’amitié - un Vernet ! - dont je n’ignore rien tant j’en ai fouillé tous les détails, les ai analysés, étudiés, admirés. Il m’est arrivé de penser que certains visiteurs ne venaient pas pour moi mais pour lui. Il m’est arrivé de dire que si je devais perdre tout, si l’on devait tout m’ôter, je ne pourrais supporter qu’on m’arrachât ce tableau. On fit tout autrement.

         Il me convient d’écrire – plagiant Montaigne parlant de La Boétie – Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Ce qui suffirait là et a suffi longtemps, jusqu’à ce qu’une salonnière se piquât de goujaterie, sinon de grossièreté qu’elle appela reconnaissances, et me rendirent esclave de ses bienfaits et de ses luxes, tout de fastes et d’opulences. Sous l’impérieuse somptuosité que la dame introduisit chez moi sans m’en aviser, je perdis non seulement celle qui me faisait compagnie depuis toujours, mais tout ce qui, avec elle, me comblait sans envie, me tenait sans fortune. Mieux valent les haillons pourvu qu’ils soient les vôtres, Aristippe en ses apparats fait rire Diogène. Tout fut désordonné. On mit à ma cheminée une glace, un fauteuil de cuir pour ma chaise de paille, un bureau en place de la table de bois. Je vivais sans pouvoir vérifier comme le temps nous tient, me voici devenu voisin d’une pendule toute d’or revêtue.  En un mot, mon réduit devenu cabinet, suis-je encore philosophe ou collecteur d’impôts ?

         Ce qui me mit le plus en peine et me fit maudire chaque jour un peu plus les gens du monde, fut que la sottise qui se mêle de tout, crut bon de soustraire à l’organisation de mes jours celle avec qui je faisais compagnonnage sans autre considération que d’être bien, nonobstant son allure, ses défauts, son teint passé, pour une plus jeune à la mine écarlate et l’air raidi d’une gouvernante de presbytère. On m’obligea à abandonner mon commode lambeau de calemande, on me le prit, me le jeta.

Ma vieille robe de chambre n’était pas à moi. Elle était moi.

         Depuis, je ne suis plus moi-même – Diogène en son tonneau était en guenilles mais il y était libre – me voilà obligé de vivre avec une intruse, un tyran, une impérieuse, parce qu’une dame jugea que pour remercier d’un service, il fallait me corrompre par de grossiers artifices. Mais elle n’y parvint point. Le paysan que l’on porte au palais tient toujours ses sabots dans sa chaumière. Aussi, en ce jour de février 1769 où je fais robe de chambre pleinière, je prends le temps de vous écrire ces Regrets, très cher Ami, ainsi du Bellay en son temps pour dire ses nostalgies. Vous en ferez ce qu’il vous semblera.

*******

 

         [Le véritable texte que Diderot envoie à son ami Grimm sous le titre Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune est espiègle en diable et futé comme un sac à malices. L’occasion de sa rédaction n’est pas à mettre en doute (Madame Geoffrin procéda bien au renouvellement du mobilier et de la garde-robe de l’écrivain, y compris sa robe de chambre tant aimée) mais d’aucuns ne l’ont pas vraiment pris au sérieux, Diderot lui-même, quelques mois plus tard et toujours dans une lettre à Grimm, en parle comme du « bavardage » d’un homme « qui s’amuse et qui a résolu d’écrire tant que cela l’amusera ». Moi-même je me suis récréée à l’imiter infidèlement au plus près.]

        

Silences

22 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Fléchie à la chute du jour ou au matin peut-être, mais au petit sentier,

 s’y trouvait une fleur au son de tinterelle effrouée de blanche gelée.

Telle la pivolette craintive, saisie à main grouée

Délicatement se ragribonne aux riées revenues passant sur les masières

Mit son beau bicoquet à la nuit rayonnante.

 

D’un soulas murmuré chassant Mélancolie la noire

Dans les roseaux essourdis de silence,

S’est tu le rouge-gorge.

Il gèle à glace dit le vent du diable à l’aurore,

Dans les prairies, la nuit

le poids de l’air s’est aboli

Revêtu d’une chainse délavée de rosée.

 

Enfin,

Je n’entends plus tout le froissis du monde.

Photographie V.D 

de la langue française.

15 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

Des autres, de l’autre, d’autrui, je sais intimement qu’ils ne sont pas moi, mais comme moi des sujets individuels, jamais des objets, c’est aussi un impératif catégorique même pour tout lecteur pressé de Kant. Mais le dire ainsi – énoncé moral, et conséquemment politique, nécessaire – ne rend pas compte de la dimension grammatique qui y préside, ni ne met en évidence comment une langue – singulièrement et de façon unique la langue française – fait anthropologie ou pour le dire en des termes acceptables par tous et avant toutes précisions, une image de l’humanité. Ce que fait Alain Borer dans un article minutieux, méticuleux, acribe, pour la revue « La Pensée »1 intitulé : L’Autruisme et le changement d’Autre en langue française.2

Celui-qui-n’est-pas-moi, l’Autre, n’est ni rien ni personne mais une personne en particulier et la place qu’il tient dans le discours – ou mieux, que le discours lui fait tenir – n’a pas été examinée comme elle a pu ou peut l’être dans l’Art. Ainsi, Alain Borer décline l’image de Saint-Martin, telle que peintures et sculptures la donne(nt) à voir, qui ne constitue pas seulement une phénoménologie de la position, considération statique, mais de la disposition, considération dynamique, selon l’œuvre. Où l’on comprend d’emblée que l’on peut être l’autre de quelqu’un sans bousculer en rien le rapport vertical de sujétion, alors qu’en étant sur un pied d’égalité, l’autre est, de facto, une personne. Ce détour en peinture n’en est pas un3, il permet d’avancer.

Dans l’énonciation, l’Autre prend (sa) place différemment selon le moment de la phrase où celui qui parle offre à son interlocuteur la compréhension de ce qu’il lui dit, même si ce n’est pas formellement prononcé ; cela peut inclure –parfois, seulement, on le verra– la possibilité de couper la parole, inter-rompre pour inter-venir4. Alors, si La place de l’Autre relève de la grammaire, la thèse qu’Alain Borer va développer, celle-ci fonde une anthropologie qui elle-même s’articule intimement à notre inconscient psychanalytique. Dans ce schéma de réciprocité induite entre celui qui parle et celui à qui il parle, la langue française fait figure d’exception. En conséquence – deux mots qu’il ne faut pas négliger – la place ou la moindre place qu’une civilisation accorde à l’Autre, est vérifiable dans sa langue, ou sa famille de langues. Alain Borer trace un tableau minutieux, historique, linguistique, des caractéristiques et des différences selon qu’une langue est romane, ouralo-altaïque par exemple. Les plus latinistes d’entre nous avons-nous bien conscience que la synchise : ce désordre grammatical d’une infinie souplesse permet de jouer, par surprise, sur tous les registres de la domination du locuteur ou de sa complicité, que la synchise, donc, coexistante à la phrase latine propose une représentation de l’Autre remarquable anthropologiquement parlant. Faut-il le répéter, une civilisation.

Il fallait donc faire remarquer le changement notable de perspective, de point de vue, de nouage5 que fut le VIIIème siècle, lequel dans sa redistribution religieuse des hommes et des choses donne prévalence au verbe, sitôt après le sujet. Exit la synchise. Dans cette organisation nouvelle de la phrase – Sujet-Verbe-Prédicat – donc des lois grammaticales qui lui préexistent, l’Autre a une place de choix, puisque saisissant immédiatement (Sujet-Verbe réunis-) ce que le locuteur dit. Il dispose du droit d’intervenir, il est, on l’a dit, idéalement sur un pied d’égalité. Ce qui n’est pas le cas dans les langues allemande, turque, ouralo-altaïques, où l’interlocuteur attend, soumis, que la phrase s’achève pour que le sens se montre. Aussi, la question de l’idéalisation est centrale pour Alain Borer, terme dont il use ici au pluriel, et qu’il dit, à juste titre, collective. Et en ce point particulier, si la langue ne nous dit pas (au sens où elle « exprimerait nos pensées », l’un des poncifs les plus éculés sur la question) elle nous dit au sens où la grammatique pense pour nous, ou plutôt pense à notre insu, la place de l’Autre, la place que nous lui accordons, et avec elle, les différentes manifestations de la relation humaine. Ce que le mot Autruisme contient.

A partir de là – ces précieux développements préalables étaient absolument nécessaires – Alain Borer concentre l’essentiel de son propos sur la langue française pour montrer deux choses : elle est la seule dont la grammaire réalise un projet de civilisation, c’est-à-dire inscrit visiblement l’idéalisation de l’Autre qu’elle nourrit, augmente, de cinq particularismes ou propriétés.  Attenter à ce génie propre c’est saper, et à terme ruiner, cette civilisation linguistiquement et grammatiquement marquée :  égal, non-étranger, proche, tel est l’Autre dans la langue française, mais aussi : langue de la prévenance -par la double négation- et surtout, exemple unique de vidimus terme qui désigne l’obligation de la preuve par l’écrit, ou d’une vérification de l’oral par l’écrit, mieux, sa confirmation. Le français est la seule langue qui écrit mais ne prononce pas forcément ce qui a pourtant valeur sémantique – magnifique développement de ce qu’est l’accord « marotique ». Il suffira au lecteur de ces lignes de prendre conscience non seulement qu’en disant « ils parlent », le groupe « nt » n’a aucun effet sur le pluriel à l’oral, qu’il lui faut donc le sceau de l’attestation par l’écrit, mais aussi que, ni rareté, ni exception, cela est de tous nos instants. Logiciel et trésor de la langue française tout ensemble ! Contrairement à l’anglais, où aucune précision de genre ni de nombre ne fait nécessité, la langue française donc son usager n’est-ce pas, est soucieu(se) de savoir ce qu’il énonce et sait qu’il s’adresse à un interlocuteur exigeant, qui mérite des propos précis et vérifiables, d’un mot, à une personne ce qui n’est pas la même chose que s’adresser à quelqu’un. Là où l’anglais, langue de l’utilitarisme et du pragmatisme, qui ne distingue pas le « tu » et le « vous » et met dans le même sac « your » qui déploie en français cinq plis, « tu, ta, tes, vos, votre. », l’anglais, langue pour laquelle, homme ou femme peu importe, c’est sans vidimus.

Les abus, dérives ou caricatures omniprésents, surabondants6 , surinvestis et désespérants, de l’anglais, c’est le changement de l’Autre qui subrepticement s’installe ; il n’y a plus personne, là où il y avait une personne. Notez les formes de la nouvelle politesse, lancée à la compagnie, dans l’anonymat collectif et unisexe (Bonjour !) par mimétisme et autres copiages éprouvants depuis l’anglais7 ; autant de « nouveaux usages » grammatiques, ou plus justement agrammatiques par lesquels la langue française est d’autant plus en danger que les exemples viennent d’en haut. Et Alain Borer de citer à la barre, les noms, dates, lieux et circonstances où politiques et responsables en corrompant la langue française, participent éhontément à sa disparition comme anthropologie, dont la prévenance est l’une des marques les plus nobles, en son contraire, la dissolution de l’autruisme en selfisme.

Le tableau est sombre, sombres les perspectives. Peu prennent conscience de l’enjeu, parce qu’il faut bien le dire, il n’est pas expliqué, analysé, décrypté. Il n’est donc pas compris. Certes, il faut du courage, des connaissances, de la volonté, et c’est un comble ! Il faut surtout qu’aient été apprises, aimées et partagées les subtilités logiques et illogiques, les difficultés de la langue française, non comme un fardeau, mais comme un trésor. Tout le monde déserte, tout le monde se moque, à commencer par ceux dont ce devrait être la mission sacrée. Ainsi, il y a peu - et faire écho à l’anecdote qui clôt ce passionnant article -  le sarcasme, la raillerie, la vexation, contre un quidam ayant usé, fort pertinemment, d’un imparfait du subjonctif, me mirent dans une tristesse et une colère infinies : la diversité des modes et des temps en français est une richesse, non un péché !  Heureusement, dans le même instant, ces pages bienfaisantes d’Alain Borer — dédiées à Barbara Cassin qui dit de la langue, Ce n’est pas vous qui la possédez, c’est elle qui vous oblige et vous fait me confirmaient dans l’urgente nécessité d’une résistance devenue héroïque !

 

1) n° 403 – Le devenir du français – Juillet-Septembre 2020. 2) sous-titré : « Essai de grammatique ». 3) je regrette de ne pouvoir reprendre en détail les exemples choisis. 4) peu importe ici que l’inter/locuteur soit allié ou ennemi, il s’agit de rendre compte d’un mouvement. 5) terme lacanien prisé à juste titre par A. Borer ; 6) on relèvera, depuis le texte et parmi tant d’autres, l’anglolaid ou désinvention par imitation, ex, maisonning-7) A. Borer note : perte de la double négation/inversion du sujet-verbe/prolifération du neutre …  

 

 

Mélanges, miscellanées, miettes -6-

11 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

« Je n’ai jamais pris la liberté de supposer qu’une femme pût avoir tort, mais il est bien sûr que vous avez parfaitement raison. »

Charles Nodier (répond à M. de la Sicotière à propos d’une question d’orthographe.)

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« De tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le coucou de Paris et la vinaigrette de Lille ; le coucou, humble boîte à compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le juste milieu entre la chaise à porteur et la brouette. » Ceci est la première phrase très appétissante d’une nouvelle de Jean-Joseph-Louis Couailhac (1810-1885), intitulée Le cocher de coucou, elle date de 1840. A défaut que le texte tienne les promesses de ces lignes, nous aurons au moins appris deux noms que pourtant nous croyions bien connaître.

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L’eau tonne fin septembre quand l’érable éclate de rouge pour ne pas éclater de rage.

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         En Normandie on ne dit pas « au coin de la rue » mais à la carre. Un peu partout ailleurs on fatigue la salade, on ne la secoue pas.

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Quand il n’est pas le nom d’une cité grecque ionienne et plus précisément le lieu où elle est érigée, Κολοφών, Colophonle sommet, le colophon désigne l’ensemble des références dont un ouvrage se réclame, parfois accompagnées d’indications précieuses pour l’imprimeur et, quand il est manuscrit, pour sa transcription. La ville d’Asie mineure susnommée est celle de Xénophane et possiblement d’Homère – que plus de 3 siècles séparent.  Et de la colophane. Comme chacun sait.

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S’avérer faux ne peut se dire ni s’écrire, puisqu’ « avérer » signifie montrer la vérité, faire apparaître ce qui est vrai (verus en latin). Mais on ne peut pas non plus clamer ne pas en croire ses yeux si l’on ajoute, c’est inouï ! puisqu’ « in-ouï », n’est-ce pas, désigne précisément ce qu’on ne peut entendre, ce qu’on ne peut ouïr.

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Nul n’ignore qu’Henri IV fut assassiné par Ravaillac – en 1610 pour les moins oublieux ; on se souvient un peu moins qu’Henri III avait subi le même sort en 1589, date pourtant plus facile à retenir, par Jacques Clément, moine fanatique qui portait fort mal son nom.  Les deux Henri étaient cousins, en conséquence fils et neveu de Catherine, épouse d’Henri II, venue d’une des branches de la grande famille italienne de Medici. Henri III fut aussi Henri I, roi de Pologne, pendant un an environ, repassé au III quand il devint monarque de France. Mais Henri IV était lui-même un Henri III – de Navarre – tandis qu’un Henri Ier – de Lorraine, appelé de Guise, mais 3ème duc – fut lui-même assassiné sur ordre du Roi Henri III. Il suffit juste de se souvenir que cet Henri III (fils d’Henri II) devenu Henri Ier en Pologne, cousin (et futur beau-frère) d’Henri III de Navarre, futur Henri IV, fit assassiner Henri III duc de Lorraine aussi nommé Henri Ier de Guise !

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« L’essaim des mots justes, ou guêpier » F. Ponge in La rage de l’expression.

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Les écrits à la gomme s’effaceront d’eux-mêmes.

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         Quand les nuages postillonnent, il crachine.

         *

Ne manquons pas de compléter la série des pléonasmes les plus fréquents et les plus assommants :

  • Anticiper l’avenir : bon, on va rappeler que l’on ne peut anticiper ce qui a déjà eu lieu et que ante, préposition latine signifie précisément avant. Donc, anticipons anticipons, point.
  • Les « jets de projectiles » me laissent sans voix, comme les choses qui « volent en l’air ».

Et de condamner ce genre de phrases qui passent pour le signe élevé d’un modernisme triomphant et ne sont pourtant que l’affichage d’une bêtise et vulgarité crasses :

  • « Il faut procéder au désherbage des stocks de la médiathèque » (authentiquement ouï !)

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« Auteur de plusieurs romans-feuilletons, il portait encore un doigt de moustache et des pantalons étroits. Il refusait d’acheter une auto. Avec cela, sentimental comme un églantier. Elle devait le quitter : c’était aussi sûr qu’une éclipse ». Voici les premières lignes – toniques, stimulantes, vigoureuses, enjouées, ingambes, fringantes – d’une nouvelle d’Ernest Pérochon, Le retour à la terre (1928).

*         

         Une psylle est un insecte, un psylle un charmeur de serpents. Y a-t-il la moindre chance pour qu’ils se rencontrent ?

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         Le seul fragment que nous connaissons de l’Apollonius en vers français, nous est parvenu parce que le feuillet a servi à relier un autre manuscrit. Aucune chance que cela se reproduise dans 1000 ans avec ces Mélanges

*

         Ces fautes d’orthographe que nous aimons – mais moyennement quand même : nous ne naissons pas tous égos ! (authentiquement lu).

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   L’indifférence messied au philosophe.

ab imo corde,

6 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Il fut un temps où l’on achevait son courrier affectueux ou amical avec des mots venus du cœur, du fond du cœur, ab imo corde*, pour ne pas se quitter tout à fait, ni clore ni cesser-là, alors qu’on allait expédier le pli – deux mots qui disent tout de l’ambivalence joyeuse et un peu triste à se séparer de ce qu’on cèle et cache dans le secret d’une dépêche, la si bien nommée. L’ensemble des Lettres échangées faisait Correspondance, terme qui sied à ce qu’il doit ou devrait dire : échanger par écrit avec ceux pour qui les accordances ou le commerce – dans sa stricte acception classique de relations humaines de qualité ­– font concordance, cum corde.

Le latin, qui si souvent sait nous gâter, nous a offert épître (epistola) ou missive (de mittere, supin missum), la première, échappée aussi de son grec (επιστολη), les deux, aujourd’hui significativement éloignées de leur sens originel, et devenues d’usage spécifique. Viendrait-il à l’idée de quiconque d’écrire une épître ou une missive à un destinataire privé, intime – cet adjectif ici pour sa stricte opposition avec extime ? Et pour quelques-uns, il n’y aurait d’épître que rédigée par de saints apôtres, et de missive par des généraux de guerres impériales, tout ceci, n’est-ce pas, au pifomètre !

Mais quid de l’art de la Correspondance, cet usage du temps, non pas de temps en temps, mais décidé, voulu, choisi, de distraire au sens de soustraire, un moment particulier dans l’écoulement tempétueux des heures. Certes, nous avons toutes les excuses pour justifier de « communiquer à la verticale », expression personnelle par laquelle je nomme le geste d’écrire sur un écran perpendiculaire face à soi, un mur, sans une feuille, un cahier, un carnet – une tablette de buis, clin d’œil à Apronenia Avitia – à plat devant soi où coucher ses dire ; et ces prétextes seraient ceux de « notre époque » comme si l’époque – et non les humains qui l’ont constituée – avait la conscience réfléchie d’elle-même. Passons.

Je me demande alors, lisant avec gourmandise nombre de Correspondances d’écrivains, philosophes, penseurs** comment on faisait quand on n’avait rien ou presque de ce que nous estimons indispensable pour écrire à autrui, je veux dire une réception instantanée. Nonobstant l’évidente perte de qualité, d’élégance, de choix des mots, de présentation même, l’incroyable idée que l’on pourrait s’écrire indépendamment d’une motivation pratique ou d’une information nécessaire a, elle aussi, disparu. Le contraire est devenu exceptionnel. Fera-t-il l’objet d’une conservation aussi précieuse, y compris héroïque, qui, sans le moindre étonnement, ont rendu accessibles à chacun de nous les échanges d’Héloïse et Abélard, Descartes et la Princesse palatine ou les mots de Cicéron à Atticus, Vincent Van Gogh à Théo, Henri Calet à Paulhan, et pas seulement Madame de Sévigné à sa fille – lettres de noblesse, dans tous les sens de ces mots.

Je me demande aussi s’il ne serait pas incongru – aux exceptions rarissimes toujours pensables évoquées – de recevoir, ou d’envoyer une Lettre sans autre raison que le plaisir, l’attention et l’égard pour sa rédaction, le choix de ses mots, l’application à la construction de ses phrases, non pour soi-même, ce serait un Journal et l’épistolier un diariste, mais en raison  de son destinataire seul. Ou faire comme Jean-Paul Toulet (1867-1920) qui s’est écrit et expédié à sa propre adresse, de tous les coins du monde et pendant un peu plus de 10 ans, une soixantaine de lettres et de cartes postales. Quand il était chez lui, il se postait des cartes d’ailleurs. Voilà qui donne des idées n’est-ce pas ? Reste à savoir si, comme lui, on oserait s’appeler soi-même « Cher ami », « Très cher ami » ou même « Cher et grand poète » ; chacun adaptera. Mais il est certain qu’il y a là matière à tester ses propres défauts et qualités, et pas seulement scripturaux. Toulet garde pour son meilleur ami intime le voussoiement, mais tutoie l’ironie, frôle la légèreté, se lasse parfois de ne jamais recevoir de réponse. Pratiquant plus volontiers la brièveté que la longueur – ce que la carte postale impose – la forme est fréquemment aphoristique et mélancolique. Et, chacun le sait, la mélancolie est souvent dispensatrice de légèreté sombre : Toulet sacrifie au rite puéril du petit signe sur le recto et son explication au verso : « J’y ai marqué d’une croix la loggia de la chambre, désormais illustre, où vous demeurâtes » (27 mai 1903). Et comme il sait tout de son destinataire, il se permet quelques piques amicales. S’il y a théâtralité, hypothèse qu’on ne peut écarter, la mise en scène est habile qui, se parlant à soi-même, ne semble pas exclure un futur possible lecteur, distinct et inconnu, réellement à venir, « Pensez-vous que la postérité s’occupera jamais de vous ou de moi ? ».

       Et pour se quitter, Toulet choisit aussi parfois le latin vale et me ama – c’est le moment de dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

        

*parfois ex imo corde (lu, par ex, dans la Correspondance de Flaubert, ce qui ne date quand même pas de l’Antiquité !) ; d’un point de vue acribique, ab semble cependant plus juste. ** dont certaines, et même la plupart, sont de véritables joyaux.

Note bleue – Autoportrait - Décrochage

1 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Ce qui suit se comprend comme prolongement du texte du 27 Juin 2019, intitulé « Ceci n’est pas un cliché » qui rend compte du procédé photographique des photogrammes, toujours usité pour les trois œuvres ici présentées et prélevées d’un ensemble que je complèterai plus tard.

 

 

Serait-ce un petit amas de mots – une note – que l’on écrit sur une feuille bleue, ou à l’encre bleue, ou d’un stylo bleu, ou encore de cette teinte qu’on a choisie par usage personnel hiérarchisé des occupations ou organisations à voir et à prévoir, à faire ou à défaire, à côté et à l’opposé d’une note rouge, urgente, ou noire, funeste ? Ou serait-ce la belle association d’une couleur et d’un son – une note – une vibration monochromatique, une ondulation teintée d’azur, une onde sonore perçue par l’œil, en raison du tracé souple d’un pinceau qui en aurait empli les espaces sinueux et creux, tels des Coups d’archets héroïques (Paul Klee -1938 – aussi traduit Traits d’arcs héroïques)

Les Correspondances entre réel et image figurée ne devraient-elles révéler que des mondes évidents, attendus, confortables à nos habitudes, tendant à rabattre l’un sur l’autre et annihiler toute distance créée par la liberté des artistes ? Ce qui convient à l’œil et l’esprit profanes pour lesquels « correspondre » signifie concorder, se conformer à, et même se ressembler. Dans ce monde-là, les couleurs et les sons ne se répondent pas, Baudelaire n’a jamais existé, une arabesque n’est pas une note, une ligne mélodique est invisible, les mots ne sont pas bleus, et les photographies, simples gardes-souvenirs, démultiplient nos fonctions mnésiques inextensibles.

 

- Note bleue -

 

Dans ce monde-là, un autoportrait, est une saisie nécessairement fidèle de soi-même par soi-même, une coïncidence trait pour trait, hors laquelle le terme ferait offense à la vérité, si naïvement confondue avec la réalité, cependant que Montaigne dit de lui qu’il a la taille fort ramassée, le visage (…) plein, et que, franchi un certain âge, ce ne sera plus moi, mêlant ses traits physiques au présent et au devenir in-saisi de son identité future ; que Picasso déforme son visage pour mieux se ressembler ; que Magritte ou Munch, s’appliquent à ne pas se ressembler pour mieux se peindre ; que Rockwell triche, mais pas vraiment, avec le miroir, objet de l’exactitude la moins contestable de tout ce qui s’y reflète – les peintres classiques nous l’ont appris, on dit que J. Gumpp fut l’un des premiers en 1646. Soit.

Et si l’autoportrait, tout autoportrait, n’était fidèle qu’à ce qu’il dit, désignant non pas qui dessine, peint, écrit ou photographie, mais celui qui en porte le trait. Non pas l’objet du portrait, mais le sujet qui le traite, qui ne sont pas les mêmes, quoi qu’on en dise. Non pas la confusion – déformée ou transformée de l’un par l’autre comme on le voudrait si souvent pour y voir un signe d’originalité ! – mais la création, l’écriture au sens large, la trace, l’invention, la composition, par le moyen qui lui est (en) propre – proprius et/ou auto – de se représenter. Alors, un Autoportrait photographique tout d’atomes jetés dans un vide saturé de noir constitué, dont les uns se rassemblent, les autres s’écartent, luminescents, opaques, dont l’ensemble esquisse sans jamais l’achever une forme profilée légèrement oblongue où l’on se plaît à deviner des yeux, un nez et une bouche – magie déjà dite de toute paréidolie – alors, un tel autoportrait dit tout de celui qui le nomme, bien plus et bien mieux que n’importe quelle prétendue fidélité-à-la réalité.

 

- Autoportrait -

 

     Tout décrochage suppose un accrochage antérieur, ce qui en fait en première intention signifiante, un geste de cessation, de disparition, ce qui signe une fin, une échéance, un arrêt. Rien que pour cela, intituler une œuvre exposée et non éphémère Décrochage déroute. Cette envisageable préméditation – dérouter l’observateur – serait à soi-seule bien suffisante. Mais l’embarras saisit : il ne paraît rien de plus solide, carré, résolu, que ce cadre intensément noir où sont rivés 14 x 14 petits dés blancs. Double perception d’équilibre qui est aussi celui des fugues de Bach si présentes dans Sonorité ancienne, abstraction sur fond noir de Paul Klee, sous-titre de son Carrés au rythme ternaire. Dont on ne peut ignorer qu’il le peignit dans les mêmes temps que Man Ray rayographiait en France.

         L’œil paresseux n’y voit qu’un inégal échiquier – inégal, car les petits tas se montrent vite plus informes qu’uniformes ; peu importe, on se plaira alors à évoquer une mosaïque ancienne aux tessons un peu usés par le temps, irrégulièrement émoussés. On se plaira à dire que Paul Klee aussi, peignait des carrés magiques qui n’étaient pas très droits, mais n’en étaient pas moins des carrés. Ce décrochage programmatique ferait-il contre-sens, antiphrase, ironie ? L’œil facétieux du photographe-compositeur nous a-t-il volontairement abusé, ou a-t-il, comme nous le soupçonnons, pensé une harmonie préétablie - n’aurait-il jamais lu Leibniz - ou organisé l’image du cosmos primitif, monde de particules suspendues dans le vide après qu’elles se sont rassemblées, selon une implacable nécessité ? Qui, ou quoi, de notre regard ou de notre esprit nous fait remarquer alors qu’un, un seul de ces atomes est détaché. S’est-il lui-même décroché ou l’a-t-on dépendu pour faire signature en bas, à droite ? Le clinamen lucrétien s’affranchissant de la chute incessante des corpuscules de matière, pour dire la possibilité du libre-arbitre, du pas de côté, de l’écart, du décrochage dans l’inéluctable destinée du monde et de soi.

 

 

- Décrochage -