inactualités et acribies

"Prière de mettre son masque".

31 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

(les expression de l’été, 3ème)

Affichage authentique à l’entrée des cimetières – tous, je ne sais pas, mais ceux que Marie fréquente autour de chez elle. Mémoire vive des oubliés-là et des autres aussi, elle est préposée, gracieusement cela s’entend, par les pouvoirs conférés à la municipalité du bourg où elle réside à rechercher des plus disparus que pourtant bien morts, renommer des anonymes dont elle seule connaît les noms, recoudre les filiations usées par des frictions et des tensions d’un autre âge, empêcher que d’aucun soit viré de sa place pour en mettre un plus récent ou assouvir une vieille vengeance, et même, cela s’est vu, sauver in extremis, un crucifix ou une pierre tombale au titre du patrimoine rural, ce dont tout le monde se moque ici, sauf elle. Et Marie gagne toujours à la fin, puisque toujours elle obtient l’approbation, l’assentiment ou l’homologation ad hoc des fonctionnaires élus ou non, plumitifs devenus navigateurs d’internet où l’on ne voit que pouic. Pour tout équipement, un cahier, un crayon, ses souvenirs directs et les souvenirs de ceux qui les lui fabriquèrent, Marie remonte les allées plates du cimetière, seule à savoir et pouvoir authentifier, tel nom, telle ascendance ou généalogie, telle histoire de famille, tel drame, telle anecdote. Tout, elle sait tout sur tout, tous et toutes.

Il arriva qu’elle m’y menât et me fît la visite, ni plus ni moins que dans un musée, où les morts, cette fois, sont bel et bien à l’horizontal comme il se doit, parfois entassés, et non suspendus ou pendus à des cimaises, des clous, des pointes, surveillés et préservés de la curiosité dévorante et grégaire des visiteurs payants. Ici, la visite est gratuite, il y a donc nettement moins de monde. Ce jour-là, sur le seuil d’un des cimetières de Marie plus vide qu’un bénitier par temps de canicule, je me suis tout de go demandé :  à qui s’adresse cette prière au seuil d’un champ de marbres de pleine terre, tels ces plants résistants à toutes les saisons, de ceux qu’on appelle vivaces ? Aux entrants qui ne ressortiront plus, ou à leurs visiteurs qui ne peuvent plus les contaminer de rien, pas même de leur irréligion ? La première hypothèse est de loin la plus tentante, selon moi, toujours prompte à suspecter que les mots fabriquent entre eux de ces cachotteries qui n’apparaissent qu’à la faveur d’une mauvaise foi, pourtant nantie d’une légitimité rétroactive.

Quel masque celui qui franchit la grille d’un cimetière peut-il bien devoir porter, sinon le mortuaire ?        

 

"Réussir son été".

29 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

(les expressions de l'été, 2ème)

Un qui se dit philosophe depuis des décennies — après avoir tout tenté pour réussir dans la carrière en rapportant sa qualité d’intellectuel au nombre de ses livres graphomaniés à la vitesse du son et des passages sous les spots de la culture intensive expresse, la seule qui a droit de parole aujourd’hui — un qui se dit philosophe, pratiquant assidûment exposition, confession et narration publiques de ses maux et de ses biens, rédige* il y a peu, cette scie démagogique à laquelle un penseur digne (de ce nom) ne se laisse pas aller : Le petit guide philosophique pour réussir son été.

Entreprise calamiteuse qui vient se loger entre réussir sa mayonnaise ou son entretien d’embauche – ou la nouvelle version par l’éducation nationale, réussir son grand oral ! L’été, devenu occasion de recettes par personne autorisée, l’été consommable à bon goût en y mettant les ingrédients, l’été qu’il ne faut pas rater. Parce qu’en y réfléchissant – oups ! – s’il y a nécessité de réussir au point que cela vaille un articulet public, (mais payant quand même pour le lecteur forfaitaire persona grata aux conseils hermétiques de l’Initié) c’est que le recalé en subirait des embarras ou des mécontentements irréversibles, voire des contraintes insupportables. Et, allons plus loin, approfondissons, raisonnons – oups, oups ! – il s’agit d’indexer une valeur intrinsèque à l’été, contrairement à ce que profère le philosophe sur/en/de papier glacé dès les mots d’entrée, autrement dit qu’il soit essentiel. Sinon quoi ?

L’article étant réservé aux abonnés, je n’en ai lu que les lignes premières, celles qui s’estompent bien moins joliment que l’eau de la marée descendante dans le sable des plages bas-normandes, et je vais, pour une fois qu’on ne s’avisera pas de me reprocher, parler de quelque chose dont je n’ai pas épuisé, essoré, criblé le tout. Et reprendre d'urgence, une fois ces mots posés, Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle et tant d’autres qui ne mettaient leur âme, leur esprit, leur pensée, leur réflexion pas plus au service de l’éphémère – stricto sensu – que de leur propre célébrité, renommée, publicité, notoriété en un mot, de leur personne. Et puis, cette foutaise du titre – on me dira que c’est plus le fait du journal que du pisse-copie*** (celui qui a toujours une copie à placer) – qui confond l’été – une saison qui dure un trimestre – avec la vacance des occupations ordinaires – quelques jours, trois semaines au plus. A moins qu’il ne s’agisse d’une synecdoque qui s’ignore, pourrait aussi répondre celui qui a réponse à tout. Mais une synecdoque qui s’ignore n’en est pas une.

On le voit, on le sent, on le lit, ma deuxième expression de l’été me met en colère. Grave. Il y a cumul de manquements tant à la philosophie qu’au respect du lecteur-passant-par-là**. Aucune philosophie, aucun philosophe digne (de ce nom) ne peut se prétendre être (un) guide pour quiconque, a priori, cette dernière expression, cardinale, pour dénoncer la posture de surplomb, dominante, dominatrice, celle qui n’a rien à voir avec la conversation, l’accompagnement, l’échange, le dialogue philosophiques, y compris entre celui qui dispose d’un savoir et celui qui n’en dispose pas, chose courante dans tous les domaines de la vie ordinaire où ce que l’on maîtrise est toujours moins important que ce qu’on ne maîtrise pas.

M’enfin ! comment oser ! Prenons les termes un par un avant d’en finir, je promets que ma prochaine expression de l’été sera ou drôle ou légère, ou folâtre, insouciante, alerte, déliée, désinvolte, pétillante, guillerette, pour réussir contre les pisse-froid et les pisse-vinaigres, feraient-ils un effort incommensurable en guidant les autres, pour descendre à leur niveau et leur tenir la main pour passer l’été :

                                         Le / petit/ guide/philosophique/pour réussir/son été/ se présente en toute immodestie comme n’étant pas un parmi d’autres, mais le / il use de la litote (petit) dont on sait – au moins depuis Corneille (Va, je ne te hais point !) quel est son redoutable pouvoir de persuasion / je pense immanquablement et alternativement soit au guidon de la bicyclette soit à tous les Guides prétendument Suprêmes, passés, présents et à venir de la planète, dans tous les cas, à ce qu’il ne faut pas lâcher pour ne pas chuter (ou pécher ?), diantre ! ; la qualification de philosophique tient de l’usurpation d’identité ou de l’oxymoron en proximité du précédent, au choix ; à propos de la charge conquérante, triomphale, victorieuse du verbe réussir on précisera que dans cette tonalité performative, l’échec n’est donc pas envisageable, puisque le guide vous mène au succès, quoi qu’il arrive. On peut donc supposer, i.e croire, qu’il n’ignore ni l’avenir, ni l’impondérable, ni l’inattendu, le contingent, le hasard, les aléas, imprévus à venir, forcément. Enfin, l’été, est devenu par la décision d’un archipatelin de papier, le nec plus ultra de notre présent, mais chacun le sien, son été, et tant pis pour les autres.

Que va-t-il se passer quand l’été – réussi, forcément réussi après cette lecture édifiante – laissera inévitablement la place à l’automne ? Faudra-t-il résister au changement de saison ou quitter un tel éden et pour quelle géhenne ? ou attendre, dans l’impatience, la recette suivante ? Et chaque année quatre guides chaque fois différents, pendant combien de temps encore ? L’inquiétude gagne certains, je le sens. Moi, je fuis. 

 

* dans un « grand » journal « national » dont les analyses, publicités, conseils à l’endroit des nantis font la réputation. **abandonnons les abonnés. ***celui-ci, livrant son « texte » accepte, de fait, de droit, implicitement, ou explicitement, comme on le titre ; il se peut aussi que ces mots soient extraits de l’ensemble. C’est un accord tacite.

La brosse en soie était au milieu des casseroles,

26 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

ou le régal de faire titre avec des mots échangés en situation limitée et délimitée, en les en extirpant pour les lancer sans filet dans le monde. Ç’aurait pu être aussi : la brosse était en soie au milieu des casseroles, un tour de passe-passe laissant indifférent aux inépuisables ressources du langage en général, de la langue française en particulier, ceux qui s’obstinent à les confondre avec un outil de communication et méconnaissent que le syntagme langage humain fait pléonasme. Mais, l’entendant avant de l’écrire, l’oreille de mon cerveau avait aussi saisi la brosse en soi, expression audible aux lecteurs (assidus ?) de Platon et ridicule aux autres :

si l’Intelligible – saisissable hors de toute immersion et même compromission dans le monde sensible, empirique, le monde des brosses et des balais, toujours changeant et pluriel – si l’Intelligible platonicien est ce qui, transcendant les conditions innombrables des apparences, permet de les com/prendre dans une Unité supérieure – ainsi le Beau pour tous les objets beaux ou le Juste pour toutes les occasions de justice – se peut-il que l’Être – l’Essence – l’Idée* – le Concept* fassent archétype pour une catégorie banale, voire triviale, vulgaire. Se peut-il qu’il existe une Brosse en Soi ou en elle-même, dont toutes les autres brosses (en soie, en arenga, en paille de riz ou coco) seraient à l’imitation, la ressemblance, la copie, plus ou moins bien réalisées. La même qui entend Brosse en soi quand on lui dit brosse en soie se souvient que dans le livre 10 de la République, Platon faisait dire à Socrate** qu’aucun menuisier ne pourrait fabriquer un lit, s’il n’y avait une intelligibilité du lit qui, ne représentant nul lit en particulier, permet cependant et nécessairement que l’artisan ne confonde le meuble qu’il façonne avec ce qu’il n’est pas.

Il y a une autre leçon qu’ontologique – ou la supériorité de l’Être sur le Paraître – en cette affaire soyeuse. La soie, que mon oreille philosophique ouït soi, fait la preuve par la faute, qu’un e muet ne devrait jamais l’être, et que le vidimus est au sens ce que la brosserie est au fauteuil, nécessaire pour lui rendre son chatoiement et sa patine. La soie – légère diérèse à l’oral – qui sert à faire les brosses, possède racine*** et résilience****, on aime ces mots ici, et aussi tirure, réservé à l’indication de la longueur des tiges. Et si les poils de chèvre sont, dit-on, affectés aux brosses et pinceaux de maquillage, ce n’est pas une raison pour faire semblant d’oublier ce que le rasage doit au blaireau.

 

La petite série des expressions de l’été commence aujourd’hui. Je sais, c’est un peu tard, mais il y a une explication rationnelle et simple : la translation du contenu de ma demeure dans une autre, qui est presque-mais-pas-encore-pas-du-tout-même-selon-certains-critères finie. Aussi, fallait-il urgemment retrouver la brosse en soie dont personne, n'est-ce pas Stéphanie ? n’avait envisagé qu’elle se perdît au milieu des casseroles. Il y aura bien d’autres surprises, notamment dans le déballage des livres, je m’y attends et m’en réjouis à l’avance, n’ayant pas toujours respecté l’ordonnancement de départ – alphabétique – chronologique – thématique – déjà fort délicat par temps calme. Aussi, tenterai-je de brosser des portraits ou des accointances inattendues, tendues aussi peut-être.

 

*ces deux termes, bien sûr, dans leurs sens grec et platonicien, et non l’insupportable approximation qui les fait servir pour tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi. ** quelqu’un qui voulait faire son malin, (me) dit récemment avoir lu toutes les œuvres de Socrate ! mais bien sûr ! *** c’est le poil du porc, parfois du sanglier, ni plus ni moins. **** parole de fabriquant : la capacité à revenir droite.

Portraits minuscules – 6 –

18 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

Il n’avait qu’un œil, ce qui ne suffit pas pour faire un cyclope, car non seulement il ne l’avait pas au milieu du front, mais surtout, cyclope signifie d’abord et avant tout, qui a l’œil rond, ou qui tourne son œil, qui le roule.  Κύκλος première partie du motn’a jamais voulu dire autre chose, selon le contexte, que : ce qui se rapporte au cercle ou à la circularité. Polyphème, n’était pas cyclope (ni encyclopédique, lui, bête comme ses pieds !) en raison de son unique globe oculaire, mais parce que, rageur comme … personne, il devait le tourner de façon terrifiante ; pour avoir une vision panoramique avec un seul œil facial, il faut consentir à bien des efforts de rotation, et cela lui joua des tours. Exeunt Polyphème et les autres cyclopéens célèbres de la mythologie, les redoutables ouraniens ogresques, que seul Zeus parvint à calmer un peu et surtout – autre légende, autre merveille – ceux qui devinrent d’habiles et puissants forgerons, assistants d’Héphaïstos, en tapant comme des sourds sur leurs enclumes enterrées sous l’Etna.

Joseph connaissait-il toutes ces histoires ? Ce n’est pas sûr du tout. Né en Lorraine annexée, à la fin du XIXème siècle d’une mère et d’un père italiens arrivés là, poussés par la misère ou lui donnant la main, Joseph Osella-Malanotte, est mort en février 1944. Voilà ce que j’en sais, et qu’il avait un œil de verre, qu’il n’avait qu’un œil. Il avait épousé une jeune femme d’origine allemande. Ils eurent cinq enfants, l’une était ma tante Colette, la tante aux mirabelles. On ne nous dit jamais de ce grand-père d’un autre monde, ni de quoi il mourut, ni pourquoi ni quand on l’énucléa. Mais je réalise maintenant – thaumaturgie non point des souvenirs mais des mots qui font les souvenirs – connaître de lui deux choses véritablement essentielles : ce faux cyclope de presque légende, travaillait dans les hauts-fourneaux des aciéries du bassin mosellan, chaudronnier à la gueule d’un brasier infernal, aussi lointain et infatigable qu’Adnanos, Pyracmon ou Acamas. Est-ce à la suite d’un accident du travail qu’on changea son œil gauche pour un faux, aussi brun foncé que le vrai ? ce que la photographie en noir et blanc ne laisse pas deviner dont je ne sais comment elle est restée dans mes affaires ni surtout comment elle y est arrivée – les dissensions familiales ayant répliqué des schismes générationnels irréversibles. Sa femme – la grand-mère Jeanne – qui lui survécut très longtemps et que j’ai connue, ne disait mot de ce mari trop tôt parti la laissant seule avec sa progéniture, en pleine guerre et forcément après l’exode, à tel point que dans la niaiserie de l’enfance, je n’ai jamais pensé qu’elle pût avoir un époux, dont pourtant je savais de source sûre qu’il avait bien existé puisqu’il avait un œil de verre.

Joseph avait aussi une moustache. L’air triste. Le regard vide, bien sûr. De son existence qui ne croisa jamais la mienne, il me reste des noms qu’on a bien tort d’appeler propres, tant ils étaient enfumés, fuligineux – ce mot inconnu de tous là-bas – tant ils poissaient à la mémoire de celles qui les disaient devant moi, Jeanne, la grand-mère, Colette, la tante : Longwy – que mon cerveau enregistra pour toujours long oui, ainsi fallait-il prononcer – Thionville – Forbach – Bitche – Sarreguemines – avec une forte pression sur les ‘t’ et les ‘r’, ce qu’on appelle l’accent de l’Est. Personne ne me dit qu’il y avait aussi, dans les mêmes usines à feu et aux mêmes dates, des ouvriers polonais. Les Italiens, dont il ne restait dès la deuxième génération, celle de Joseph, que le nom de famille et l’œil noir, étaient traités de « macaroni ». Je n’en saurai jamais plus, il fallait comprendre à ce seul mot, que les mirabelles et les quetsches avaient eu tôt fait de remplacer les figues. Et pas seulement pour le goût. Pas de commentaires. Jamais de commentaires.

Joseph muet pour l’éternité, probablement mutique pendant sa vie, ou seulement taiseux, Joseph aura toujours pour moi, un œil non pas de verre mais de porcelaine, comme celui des poupées, et le prénom d’un santon de crèche.

 

 

 

Convertir les cloches en canons !

13 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

                                               quand j’ai lu ces mots, j’ai d’abord cru – on ne se refait pas – à une double métaphore et un travail stylistique léché : les cloches étant majoritairement logées dans les églises et autres chapelles, l’idée de les convertir ne pouvait relever que d’une ironie teintée – tintant, tintinnabulant – d’un iota de litote. Quant aux bouches à feu, on pouvait y voir, dans un excès de pudeur, ou mieux, d’économie verbale, un cortège de verres de gros rouge sur le zinc (il ne vint pas à l’esprit qu’il pût s’agir de canons de beauté !). Aussi, cette terrible injonction devint, pendant quelques secondes, une invitation à pratiquer la métamorphose tant lue dans les textes anciens, légèrement rafistolée au goût d’avant-hier, étant donné, quand même, que de canons canonnant il n’y en a plus guère (guerre) dans nos cités.

Si Lucius fut âne devenu, chez Apulée, il ne serait pas incongru que les plus sots des piliers de bar devinssent, à force de se contempler dans leurs godets aussi ronds que les panses des plus grosses cloches, il ne serait pas incongru, pensais-je par caméléonisme verbal, qu’ils s’y noient et disparaissent. Et convertir les cloches en canons se devait comprendre au pied du verre ballon, bien que pour l’admettre je dusse opérer une légère torsion de mon entendement comme aurait dit Descartes, qui avait bien rêvé, lui, une nuit de grande tempête onirique, qu’un étrange homme lui offrait des melons !

Sauf à appartenir à une congrégation de campanophiles -— puisqu’il n’y a plus ni campanier ni clocheteur — tout le monde ignore que toute cloche dispose d’un cerveau. Pour être anatomiquement précis, ajoutons l’épaule et la lèvre inférieure. Et revêtons-là de sa robe avant de lui donner un prénom, dont l’option fille ou garçon demeure un mystère. Autant de termes réservés, qui transforment la description en une quasi envolée lyrique. Je n’aurais jamais cru qu’une portion de phrase, certes suffisamment ambiguë pour me porter aventureusement aux nues, puisse renvoyer autant d’échos, et de balancer entre apprendre et rêver. Lors, une petite voix bourdonna à mes oreilles : les deux ! Dans l’instant je fondis et coulai tout ensemble mes réserves de curiosités – que je ne savais pas avoir – pour le monde campanaire.

A Villedieu-les Poêles, en Basse-Normandie, lieu de passage obligé pour qui se dirige depuis le Calvados jusqu’au Mont-Saint-Michel, le cuivre et les cloches se disputent la vedette. On dit que c’est en raison du bruit aussi incessant qu’assourdissant montant des ateliers où l’on frappe le métal rouge que les habitants s’appellent des « Sourdins » ; il est vrai que les cloches dans la Ville Dieu n’y sont qu’en fabrication : elles carillonneront partout en France et en Europe seulement une fois livrées et pendues, même si aucune ne part avant que la note dans laquelle elle retentira – do, la dièse, fa dièse, mi bémol – ait atteint sa perfection par la grâce d’un accordeur spécialisé. Puisque nous sommes en terre connue, sachons que depuis peu – la précision vaut son pesant de bronze, en tout cas à Villedieu – les plus grosses cloches sont coulées dorénavant tête en bas. De l’avis des connaisseurs, la musicalité de leur son s’en est trouvée améliorée, ce qui ne manque pas de susciter en nous une espièglerie optimiste : heureusement que les humains ne marchent pas sur la tête, nous serions tous dans un chaudron tonitruant ! 

À propos de chaudron, une ou deux choses encore pour continuer d’alléger le décor. Si vous vouliez fabriquer une cloche dans les règles de l’art, sachez qu’il vous faudrait de l’argile, du crottin de cheval et des poils de chèvre, afin que votre moule réfractaire — quel magnifique oxymore ! — qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’a rien de commun avec un creuset de sorcière empli de grigris, reçoive le métal en fusion dans les meilleures conditions de résistance à la fournaise. Tout cela est attesté, bien sûr, dans les meilleurs livres. L’opération de fonte restant toujours extrêmement délicate, sa réussite donnait lieu, il y a peu de décennies encore, non seulement à un Te Deum, c’est le minimum, mais — selon le bon Joseph Berthelé (in Enquêtes campanaires – 1903) qui savait tout sur toutes les cloches de France qu’elles soient de belle notoriété ou de petite extraction —  à une grande fête qui, du côté de Poitiers, se nommait grande « beuverie », où mon rapprochement initial un tantinet intrépide entre les cloches et les canons à boire, trouve peut-être là un heureux dénouement.

C’est le 23 Février 1793 — an second de la République Française — que fut décrétée par la Convention, l’autorisation à faire convertir en canons une partie des cloches des églises des communes de tout le territoire national. L’exécution provisoire fut demandée, et la publication et l’affichage exigés. Ce n’était pas la première fois que l’État se donnait à lui-même le droit de se servir chez les autres, mais le chiffre de 100 000 cloches « disparues » est avancé pour la seule période révolutionnaire : cent mille cloches ! je ne sais pas combien ça fait de canons, mais cela fait, à coup sûr, un grand, un très grand silence. Un silence d’effroi dans tous les beffrois. Il fallait bien que le mot, et non le bâtiment, contribuât un peu à l’ambiance de ces lignes, plutôt détachée…

Dans la Lettre-Préface à son ouvrage précité, J. Berthelé écrit à un certain Jardat : « Vous savez mieux que moi — vous, mon aîné — quelle place les cloches sont en train de conquérir dans l’érudition contemporaine. » Ah ! Joseph ! on jalouse votre naïveté qui confine à la balourdise, mais plus sûrement encore à la lucidité des innocents-les-mains-pleines. Car on me raconta, qu’il y a quelques années déjà, trois notables de la République cinquième – qui n’étaient point des érudits, certes, certes – dont deux ministres, venus inaugurer la grosse cloche d’un carillon d’une ville de province, y laissèrent chacun leur nom gravé. Pour atténuer ma stupeur face à ce triple orgueil qui dit tout de leur outrecuidance, on cherchera à me convaincre qu’ils furent peut-être mis devant le fait accompli. Tss, tss, tss… ces trois-là, qui vivent encore aujourd’hui de nos deniers laïcs et généreux, ne pouvaient pas ne pas savoir ce qu’on leur allait faire. Ma seule consolation devant tant de vanités est de vouloir pour eux, chaque coup du battant comme un coup d’assommoir ; mot qui dans une acception légèrement argotique désigne aussi le troquet ou le cabaret où l’on boit tant qu’on en reste complétement sonné !

Ce matin, une pensée fugace pour le Lycanthrope.

9 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

Le 17 Juillet 1859, il y aura 162 ans dans quelques jours, Pétrus Borel mourait en Algérie, au pied de la maison qu’il avait bâtie de ses mains et nommée Castel de Haute-Pensée.

A l’été 1831, il y a 190 ans, ils s’installaient – ses joyeux drilles d’amis et lui – en haut de la montagne Rochechouart, dans une maison louée pour y écrire, peut-être, y rêver certainement, narguer le bourgeois assurément. Cette dernière occupation étant, de toutes, la mieux réussie. Le Camp des Tartares – ainsi appelèrent-ils le lieu – devint très vite honni et maudit des habitants du quartier qui s’empressèrent de porter plainte, la nudité bien trop exhibée à leur goût par ces barbares-tartares qui vivaient en plein Paris sous des tentes et fort bruyamment, portait préjudice à l’idée qu’ils se faisaient de l’existence et de celle de leurs proches qu’il fallait urgemment éloigner de : Bouchardy, Philothée O’Neddy, Piccini, Jules Vabre, Jehan Duseigneur, Gautier, Gérard, Auguste Mac Keat, dont ils ignoraient tout, à commencer par leur nom.

         Le commissaire de police, assourdi par les bouchers, les huissiers, les médecins, les notaires, les avoués, les quincaillers et les apothicaires, se crut obligé de faire une descente au Camp des Tartares et d’ordonner des caleçons. La chose fut solennelle.

         Ainsi l’écrivait Marc de Montifaud – de ses nom et qualité véritables Marie-Amélie Chartroule de M. née bien après qu’ils rigolbochaient là – et rapportait (in Les Romantiques, 1878) qu’une fontaine en pierre, au milieu du jardin, portait cette inscription : le mauvais temps me fait cracher, ou plus exactement, le ma.uva.iste.mps.me fa.itcrac.her. « Comme une monnaie de fous » dit-elle ingénument, tandis que notre pensée va à Jean-Pierre Brisset, né quelques années à peine après cet été-là, le reclus magnifique dans sa maison de mots (re)constitués de haute lutte, de longs temps et d’obstination linguistique mystique, déjantée et co(qu)asse, les fidèles comprendront.

         De l’avis de tous et de Marc-Marie-Amélie, Pétrus était le centre d’attraction et même de gravitation de la petite communauté ; elle rapporte – comme tant d’autres – sa vêture, sa coiffure, sa barbe en pointe d’un poil noir impénétrable. Mais nous sommes saisis par cette phrase : Il y a bien à travers les tristes évolutions de ces yeux là une révélation d’homme aimant à nomadiser, épris de l’exotisme des verdures et des torrents dont les chamelles boivent l’ombre. Voulait-elle faire entendre qu’au Camp des Tartares, l’autre Pétrus, celui de Mostaganem et du Castel, était déjà là, ou succombait-elle à cette faiblesse de l’entreprise biographique, pour ne pas dire cette faute, qui décrit le sens d’une existence en marche arrière ? comme si, du Castel de Haute-Pensée à la montagne Rochechouart, l’itinéraire ne se pouvait parcourir que rétrospectivement ? Aussi, ces tons chaudement fauves de son visage étaient plus sûrement de l’Algérie de ses dernières années que du Camp retranché parisien.

         Sur ce point les biographies sont formelles : le jeune Pétrus fréquenta l’architecture, avec quelques déboires judiciaires, en la personne de Garnaud puis de Bourlat, ce qui mériterait un développement à soi-seul, la métaphore existentielle de la demeure, constitutive de la construction de soi, ne nous laisse pas indifférent. Mais nous retiendrons surtout que ses parents tenaient une sparterie ce qui le plongea très tôt dans la pâte à papier, et qu’il dut plus souvent qu’à son tour, pousser et tirer l’alambard à l’atelier*, en jeu ou pour de vrai. Prenant les choses par le commencement, comment ne pas succomber à cette interprétation intuitive de l’imprégnation par la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, quelque chose de bachelardien qui s’ignore. Mais on ne suivra pas Marie-Amélie de Montifaud qui le fait revenir en France à la fin de sa vie. On la préfère jetant ses mots acides sur les maltôtiers ses contemporains et les dissoudre, tous confondus, dans sa haine du bourgeois rentier.

         Ses vocables insolites et phrases martelées, ni son exultant langage, n’auront suffi à contredire et anéantir le destin cruel et bouleversant de Pétrus Borel qui, tel le loup de Vigny, meurt sans jeter un cri, le 17 Juillet 1859.

*les hasards heureux que (nous) font les mots : cf Archives 26 Juin 2021 (A la recherche de mots perdus – 5)

 

Mélanges, miscellanées, miettes - XI -

2 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

« Je devais être dans une phase basse de ma situation psychologique ».

(peut-être Alphonse Allais, je ne retrouve plus, mais c’est si joliment dit !)

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Lorsque, en 1588, l’invincible Armada de Philippe II menaça les côtes de l’Angleterre et jeta les Anglais dans un grand émoi, la femme du ministre anglican accoucha de frayeur, avant terme, de Thomas Hobbes. Malgré la faiblesse initiale de sa constitution, l’auteur du Leviathan vécut quatre-vingt-douze ans. Si l’on pouvait de cette histoire vraie formuler un apologue, il faudrait, certainement, rappeler que des conditions de la naissance on ne peut tirer aucune leçon de vie. Mais qui oserait ?

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Les routes sont devenues carrossables depuis qu’il n’y passe plus aucun carrosse.

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Dans Portraits de Cingria, ce terrible-là : « des dames qui ressemblent à un portemanteau que l’on promène. ». Et dans le même esprit – enfin, si l’on peut dire – de Michel Chaillou, avec toujours autant d’invention : «  la finesse de son pied qu’on chausserait d’une exclamation » (in Le rêve de Saxe). Nicolas Edme Restif de la Bretonne est peut-être, là, dépassé …

*

Le décret 2021-547 du Journal Officiel du 3 mai dernier est passé inaperçu. Ce serait une faute contre l’information civique de ne pas en donner l’essentiel ici : la taille de la médaille du grade de Chevalier des Palmes académiques est portée de 30 à 35 millimètres afin qu’elle soit en harmonie avec celle d’Officier – on peut y voir, assurément, de la part des grands serviteurs de l’État un refus courageux de toute discrimination jusque dans les récompenses dues aux citoyens les plus valeureux. Mais comme, en même temps, il ne faut pas aller trop loin dans les mesures égalitaires, le ruban, lui, sera dorénavant de 37 mm de long au lieu de 11, pour les chevaliers, et de 22 pour les Officiers. Il a fallu pour cela modifier plusieurs dispositions du Code de l’Éducation. (je crois bien ne pas savoir dissimuler là mon mauvais esprit.)

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Gilbert Trolliet. (in L’Inespéré – 1949)

Je me rappelle un morceau de silence

Cloué sur un tesson de gel.

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On connaît cette phrase, on ne s’en lasse jamais : Montaigne – Essais – II, 19 : Les rois de France, « … n’ayant pu ce qu’ils voulaient (…) ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient ». Efficacité absolue de l’analyse politique formulée avec l’art consommé de la synthèse.

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Le même mot anglais, « romantic », traduit deux termes pourtant bien distincts dans cette phrase du Dernier amour de G. Sand : « J’avais été romantique comme tout le monde ; j’étais, je suis resté romanesque » (c’est moi qui souligne). Aussi, on ne peut qu’approuver l’affirmation suivante : « la langue anglaise crée en littérature les conditions d’un grand défi pour les traducteurs de Sand ! » qui conclut un article de haute tenue consacré à la bonne dame de Nohant, il y a quelques années.  Et n’y a-t-il pas là, un critère raisonnable de distinction entre (être) écrivain d’une part et écrire de l’autre ? Si le premier (l’être écrivain) donnera toujours du fil à retordre à la traduction – et des traductions différentes à partir d’un seul original – en revanche, les textes du second (celui qui écrit) n’opposent aucune résistance à aucune traduction puisqu’ils n’usent que de termes plats, convenus, stéréotypés, sans nuance ni inventivité. Si nous donnons tous les chefs d’œuvre de la littérature et de la poésie depuis Homère pour illustration du premier cas, charitablement nous nous abstiendrons de donner des noms pour le second.

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Humour, bon sens et logique sont rarement contradictoires, bien que tout le monde le croie. Illustration par cette petite scène d’un paysan sicilien s’adressant en ces termes à un poirier stérile dont le bois allait être façonné en crucifix :

« Tu n’as pas fait des poires et tu veux faire des miracles ? »

(en sicilien : pira 'un facisti e m'raculi vòi fari ?)

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Colette. « Je pensais à une petite église de village dans laquelle, enfant, j’allais jouer, avec d’autres petites filles, à « mettre un masque » en passant et repassant devant les vitraux. Sans respect pour le lieu consacré, nous criions à mi-voix : « J’ai le nez bleu ! J’ai le front jaune ! Une, plus effrontée, s’écria : « J’ai le derrière rouge ! »  et les autres lui promirent qu’elle irait en enfer … »

(mais qui se soucie encore de bien orthographier le verbe crier à l’imparfait de l’indicatif – criions – et marquer la diérèse à l’oral – cri/ions ?)

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Des nouvelles de nos amies les écrevisses américaines, celles qui envahissent éhontément notre vieux continent. Des études ont montré qu’étant massivement exposées aux antidépresseurs très présents dans les eaux usées, elles sont devenues plus efficaces, « téméraires » dit l’article fort documenté, plus rapides aussi. Ce qui se voit – à qui les observe patiemment – dans le temps plus court qu’elles passent à sortir de leurs cachettes mais plus long à chercher de la nourriture, un double exploit, accessible semble-t-il à des individus quelque peu « dopés ». Cette sérieuse et première remarque visant « à étudier la façon dont les écrevisses répondent aux antidépresseurs à des niveaux représentatifs de ceux présents dans les cours d’eau (…) où elles vivent » fut réalisée, il y a peu, à l’Université de Floride. Elle corrobore l’intuition puissante de leur nature très résistante, pour ne pas dire invasive – pour ceux qui suivent ce feuilleton métaphorique depuis le début – mais me fait m’interroger sur la manifeste discrimination dont sont victimes les autres espèces de crustacés. On retiendra cependant que c’est bien à la sérotonine – ou « l’hormone du bonheur » – ou encore Prozac – que contiennent les eaux usées que l’on doit ce stupéfiant changement de comportement, dont on est loin d’avoir épuisé – il n’y a pas d’autre terme – toutes les conséquences.

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Sacha Guitry, se réveillant d’une opération qui s’était bien déroulée, aurait dit au chirurgien : « Ah, docteur, j’ai bien failli vous perdre ! ». Je ne sais pas vous, mais moi, cet humour dans l’économie des moyens, me ravit.

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À un journaliste imbécile lui demandant, après une représentation : « À quoi attribuez-vous ce renouveau, cette jeunesse du Cid ? » Gérard Philippe répondit, cinglant mais magnifique : « À Pierre Corneille. ».

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Chez Pascal et Baudelaire, Cioran admire « ce sens qu’ils ont de la déchéance bien dite. » (in Cahiers). Je sens que je vais me répéter : toujours avoir Cioran à portée de main, génialement désespérant.

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Dans la presse (qu’on dit locale) : « Participez au recensement des abeilles sauvages ». J’en suis restée bouche bée, au risque d’en avaler une. 1) comment savoir quand on voit passer une abeille près de soi si elle est sauvage et donc, recensable, ou pas ? et 2) quelles sont les limites de ce recensement, dans le temps et dans l’espace, où, quand, comment, pourquoi, qui ? Il y a quand même des annonces d’autant plus généreuses pour l’interprétation qu’elles sont radines en explication.

La suivante n’est pas mal non plus avec sa grossière faute de grammaire – Gagnez un bouquet de fleurs livré chez soi ! Enfer et damnation :  il sera livré chez vous scrogneugneu ! – on rappellera avantageusement que gagnez, 2ème personne du pluriel et soi, 3ème du singulier, ne se peuvent ni se doivent tenir dans la même proposition, cela fait tout bancal.

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Madame du Deffand écrit à Montesquieu (1753) : « Rien est heureux depuis l'ange jusqu'à l'huître » ; réponse du Baron de la Brède : « Vous dites, Madame, que Rien est heureux depuis l’ange jusqu’à l’huître : il faut distinguer, les séraphins ne sont point heureux, ils sont trop sublimes (…) l’huître n’est pas si malheureuse que nous, on l’avale sans qu’elle s’en doute. (…) Elle est malheureuse que quand quelque longue maladie fait qu’elle devient perle : c’est précisément le bonheur de l’ambition. On n’est pas mieux quand on est huître verte ; ce n’est pas seulement un mauvais fond de teint ; c’est un corps mal constitué. ».

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De nos jours, on préfère se gausser des imparfaits du subjonctif des autres plutôt qu'avoir conscience de ses propres insuffisances.

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De son ami Henri Calet, Henein dans un texte de 1940 : « Et dans l’art difficile de refaire, à partir de la moindre cicatrice, l’histoire des blessures humaines, Henri Calet s’est réservé une place remarquable ». Nous le savons ô combien ! Mais pourquoi ne cite-t-on jamais la phrase cicatricielle qui précède les trop fameuses dernières de Peau d’ours (Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes.) : « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. »

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