inactualités et acribies

Fredons

28 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Les petits points de croix

de ce chemin de mots

où je marche à l’aveugle

écris à la venvole

pour la quantième fois.

 

 

Avec eux je suis née

à 36 000 ans

autant de jours & d’heures

des chevaux de Chauvet

d’une trace d’une empreinte d’un fragile dessein

qui envoûta le monde

 

 

Du miroir les éclats

taillent en pièces

sa voix sans tain

 

Brume rampante

épaisse trouée

grise

 

Des armoires vieilles

empoussiérées

tiroirs de nos mémoires

semés de graines d’or

Au fond de l’œil

le monde se voit

à l’envers.

 

Le nom de la glycine glisse & longe

la glace teintée de lilas de violette de bleuets

écroulé son parfum

oubliée du myosotis la tige petite cachée

 

 

Mes mains sont deux poignards dans l’ombre du printemps

 

 

              Porcelaine à peine déchirée

de ce beau ciel de traîne

l’avion,

sa blanche ligne

à tire d’aile de neige

 

Sphaïros

Un cri

creusé

dans mon crâne

 

dans les plis du papier,

& la froissure du monde

sommes bibus.

 

 

Tout le monde aime Hypatie

22 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Ne la cherchez pas dans votre Diogène comme on dit — pas le Cynique, l’Athénien originaire de Sinope, qui aurait occupé en ville une grande jarre semi-cassée et renvoyé Alexandre le Grand à sa suffisance, le priant de le laisser jouir des rayons du soleil sans l’occulter de son ombre — mais Diogène Laërce, compilateur inlassable et insatiable du début du IIIe siècle, celui par qui l’histoire de la philosophie antique ne serait certainement pas ce qu’elle est, non qu’il fût toujours exhaustif et précis, il le fut même rarement, mais précieux parce qu’un des rares, parfois le seul, à rapporter des témoignages et des textes sans établir de hiérarchie, auxquels il n’hésitait pas à mêler des allusions pas toujours évidentes pour un lecteur moderne. En quoi il faut aborder ces pages – plus de mille dans l’édition collective de la collection « Pochothèque » du « Livre de Poche », une des meilleures qui soit de nos jours — avec prudence, méfiance et respect tout à la fois. Prudence et méfiance parce que Diogène n’est pas toujours un modèle d’exactitude, sa copie est pour le moins médiocre aux critères des exégèses moderne et contemporaine. Pour autant, il a droit à notre respect pour le travail accompli, l’acharnement, l’entêtement à ne rien omettre. L’auteur de l’Introduction générale de l’édition susnommée n’hésite pas : sans Diogène Laërce, notre vision de la philosophie grecque serait irrémédiablement tronquée. Irrémédiablement disparues des dizaines de noms et des centaines de titres, avec eux des éléments de doctrines fondamentaux. C’est le cas d’Épicure dont les seules trois Lettres qui nous sont parvenues – alors qu’il aurait probablement écrit 300 rouleaux – c’est à lui qu’on les doit.

Hypatie ne pouvait apparaître dans les Vies, comme on dit entre connaisseurs, parce que née au IVe siècle, mais on ne sait pas trop à 15 années près, tandis que Diogène serait né au siècle précédent, disons au début, puisqu’il cite Sextus Empiricus – on ne peut être plus précis, l’on ignore aussi quand il mourut. La géographie ne fait pas mieux que les dates, de très sérieux travaux ont établi que Diogène serait Laertius, c’est-à-dire de la ville de Laerta, Laërtes si l’on veut. De celui qui nous apprend tant, nous ne savons rien, sinon qu’il écrivait en grec, qu’il était poète et érudit, qu’il avait un goût prononcé pour les anecdotes et les détails – il ne manque rien de la mort des philosophes – et si, la plupart du temps, il ne porte aucun jugement sur les doctrines, il lui arrive cependant de laisser passer quelque sévérité à l’égard de certains. Bion de Borysthène, Héraclide le Pontique entre autres, en firent les frais.

Peut-on imaginer un seul instant les conditions dans lesquelles Diogène travaillait ? Surtout s’il habitait, non point Rome ou Athènes mais Laërtes ; avec quel accès à quels documents et sous quelle forme ? Une seule minute de pause pour l’envisager et nous voilà pris d’un vertige inversé, celui du manque, des béances, des difficultés, entraves et autres tracas qui ne nous affectent plus. Manifestons une indulgence infiniment infinie pour cet acharné de la copie de copie, de la compilation savante sur des rouleaux de papyrus ; on comprend mieux qu’une même anecdote puisse se trouver en divers endroits de divers récits. On ne sait pas plus s’il a lu tout ce qu’il raconte ou rapporte, ou si sa propre lecture est de plusieurs mains, si l’on peut dire. On a parlé d’une conception « gigogne » de ces biographies. Nietzsche s’y serait collé sans succès.

Quoi qu’il en soit, Diogène de Laërtes est le roi de la chrie, cet art d’écriture biographique qui doit tout au concentré remarquable et mémorisable, et si peu, voire rien, au délayage. La chrie n’est pas sans risques : confondre la vie et la doctrine, rabattre la première sur la seconde, donner aux anecdotes plus d’importance que nécessaire, ou à l’exemple le rang d’exemplarité quand il n’est qu’illustration. Conforter quelques-uns – en réalité beaucoup trop – dans l’idée que la philosophie est un art de vivre. Croire que la conceptualisation, l’abstraction, la réflexion abstraite et désintéressée, sont, aux mieux, secondaires, et qu’il suffit de quelques maximes bien retenues pour être philosophe ; in fine qu’un Diogène Laërce dispenserait de la lecture des textes, laquelle doit être lente, rabâcheuse et radoteuse et le lecteur ruminant ; qu’un Diogène Laërce serait un sauf-conduit philosophique, l’alibi magnifique des paresseux, comme si un Gradus philosophicus pouvait remplacer une bibliothèque.

Hypatie aurait plu à Diogène. Peut-être aurait-il parcouru ses ouvrages dont il ne reste aujourd'hui que des titres, lesquels font tous référence aux mathématiques et à l’astronomie que son père – Théon d’Alexandrie – lui enseigna. Sûrement nous aurions eu quelques détails inoubliables à propos de sa mort en 415 – ni plus ni moins qu’un assassinat perpétré par des moines ! La tradition doxographique la « classe » dans la catégorie des néo-platoniciens – Jamblique ? Porphyre ? ce n’est pas tranché. Cette païenne, d’une tolérance peu fréquente à l’époque, aurait peut-être enseigné dans ce qu’on appelle l’école d’Alexandrie, mais aussi et à coup sûr, en public et en ville, où elle aurait expliqué à qui voulait l’entendre, les philosophies de Platon, d’Aristote et de quelques autres. Un enseignement déambulatoire versus un enseignement statique, mobile versus immobile, est-ce le plus important ? On pourrait croire que non, les faits vont nous donner tort.

Si nous étions du genre Diogène de Laërte, nous préférerions nous arrêter aux circonstances exactes de son trépas. Une source – qui risque de s’avérer fausse – raconte que Cyrille, patriarche d’Alexandrie, entra dans une grande fureur en voyant la foule attroupée devant la maison d’Hypatie, ce qui aurait suffi pour qu’un groupe de chrétiens vînt la massacrer. Pour avaliser une telle version, il faut savoir que Théophile – prédécesseur de Cyrille – qui poursuivait les païens avec une grande dureté, faisait preuve d’une certaine complaisance pour l’enseignement d’Hypatie. Cyrille, en lui succédant, dut en concevoir quelque agacement : une femme enseignant la philosophie à ciel ouvert à la manière du Socrate d’il y a plus de 600 ans, voilà de quoi attiser la misogynie chrétienne hiérarchique. On peut admettre, dans ce contexte, que l’attitude d’Hypatie, ne faisant pourtant de tort à personne, passât pour une provocation, après le temps révolu de la curiosité – celui de Théophile. Il suffit de peu pour basculer de l’une à l’autre. Nous devons cette interprétation à Damascios, laquelle fait de l’assassinat d’Hypatie – pour les siècles à venir – un contre-récit de la tradition des chrétiens des premiers siècles : non-violents et supportant jusqu’à la mort les persécutions, ils auraient pu, ou du moins quelques-uns, faire preuve de brutalité, de cruauté, de férocité. La mort tragique d’Hypatie, érudite et savante païenne reconnue, dont l’un des disciples, Synésios, deviendra évêque, Hypatie, sous les coups d’une meute enragée, contredit absolument l’image du christianisme de cette époque.

Nous disposons d’un autre récit, plus précis, plus cruel, plus véridique aussi, hélas ! d’un certain Socrate le Scholastique. Dans son Histoire ecclésiastique,  il rapporte que c’est en rentrant chez elle qu’Hypatie fut brutalement attaquée par une horde de moines fanatisés ; après l’avoir traînée dans le kaisareion, un ancien lieu du culte impérial transformé en église, ils la dévêtirent, l’écorchèrent vive, la démembrèrent et la brûlèrent. Nous avons tous bien lu : des moins chrétiens ! Tous les éléments sordides sont là pour une légende à venir, une hagiographie anticléricale – Voltaire – et avant lui, une place de choix dans l’Histoire des femmes philosophes de Gilles Ménage (1613-1692), le grammairien, rédigée d’abord en latin, qui reprend pour l’essentiel la version du Scholastique prénommé Socrate, y ajoute quelques pincées d’autres récits fort moins connus, reprend à juste titre des éléments de la correspondance d’Hypatie et de Synésios – les plus authentiques – y mêle des anecdotes peu sûres – Suidas – dans une lettre apocryphe dont il confirme le caractère controuvé.

Les recherches et travaux récents font droit du contexte de la société alexandrine de l’époque. On n’avait pas hésité, sous l’impulsion de Théophile, à mettre le feu au grand temple païen – le Sérapeum – avant tout un lieu de culture, puisqu’il abritait une partie de la bibliothèque de la ville, celle que tout le monde appelle d’une expression qui fait dorénavant cliché, « la grande bibliothèque d’Alexandrie ». La population, la société, particulièrement la plus cultivée, sont déchirées entre hellénisme – tradition et grandeur – et religion nouvelle – teintée, il faut le redire, d’un certain fanatisme. Il était peut-être  difficile pour beaucoup – pour Hypatie, ses élèves, ses disciples – de ne pas être anti-chrétiens, ne pas renoncer à la philosophie et ne pas se convertir. Alors, Hypatie symbole d’un possible syncrétisme entre ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas ? C’était sans compter sur l’inflexibilité absolue du nouveau patriarche, Cyrille, neveu du précédent. Entre les deux personnalités officielles de la ville : le nouveau représentant de la nouvelle Eglise et le préfet augustal, Oreste, celui du pouvoir impérial. Le premier, entre autres exactions, n’hésite pas à persécuter et exiler les juifs ; l’autre à condamner l’un de ses proches ; on a vu des moines, venus tout droit du désert, attaquer le préfet qui fera exécuter le meneur, etc. C’est l’escalade ! Dans ce climat, Hypatie était en bonne relations avec Oreste. Certainement Cyrille, tout chrétien et patriarche qu’il était, ne pouvait admettre cette connivence, elle était connue de l’empereur lui-même. Pour autant, rien ne prouve qu’il fût à l’initiative directe du meurtre d’Hypatie.

Mais la vie – c’est-à-dire la mort – d’Hypatie sont une fois pour toutes gravées en lettres de feu dans des récits d’autant plus édifiants qu’ils seront transmis sans véritable travail de reconstitution historique et textuelle, et même sans vergogne, totalement déformés. On raconte que le pape Jules II, lorsqu’il vint contempler le tableau qu’il commanda à Raphaël – dorénavant célébrissime L’école d’Athènes – s’inquiéta de l’identité d’un personnage d’apparence androgyne aux vêtements immaculés. Jules ne goûtant point la réponse du peintre – il se serait agi d’Hypatie – exigea qu’elle disparût. Raphaël se contenta de le travestir en neveu du pape. C’est un cas unique, mais pictural, où la mort tragique de la philosophe ne fait pas le sujet ; la récupération, essentiellement littéraire, fut prolixe, chacun y trouvant ce qu’il y mettait lui-même. L’anticléricalisme voltairien ne fut pas en reste qui ne craint jamais l’abus d’anachronisme ni l’emphase – la liberté de pensée assassinée par l’obscurantisme – ou, mieux encore, les dogues tonsurés à l’attaque de la pureté féminine. Succès garanti. Leconte de Lisle, fait d’Hypatie le sujet d’un de ses Poèmes antiques ; devenue Vierge de l’hellénisme, elle est le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite. Maurice Barrès en fait une Vierge assassinée. Ce qu’il y a d’épatant avec les idoles, les icônes, les symboles, les emblèmes et autres stars de l’histoire et de la culture, c’est leur extrême flexibilité, elles sont des images à tout faire, les couteaux suisses de la récupération : trop païenne pour les uns, trop savante pour les autres, Hypatie a servi (à) toutes les causes, y compris celles dont elle ignorait la possibilité même, le féminisme version contemporaine.

Oui, dans ce lacis d’interprétations, de vrais-faux portraits, de faux-vrais témoignages, d’absence de texte, de propos de seconde main, de trépas d’exception, assurément, Diogène de Laërte aurait aimé Hypatie.

Broquillette pascale

17 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                                

 

                                  ou comment — un dimanche matin de Pâques — se souvenir que les œufs poussent au sol et en Réunion, même si l’oiseau solitaire qui les pond habite le plus souvent en altitude. Il faut prêter l’oreille, il parle. Tec-tec, minuscule, discret mais peu farouche, lève un sourcil blanc s’il vous sent un peu trop près. Ne pas le confondre avec le pitpit qui, lui aussi, nidifie par terre tout près de chez nous, ni le tuit-tuit, également très timide, voisin invisible du tec-tec tout là-bas mais exclusivement dans la forêt de Roche écrite. Par cette invitation à graver dans le marbre une fugace broquillette dominicale et pascale, poursuivons.

                              Sont-ce ces œufs-là qu’il faut s’en aller cueillir l’air bête dans l’herbette et mettre en son panier ? S’est-on jamais demandé quel oiseau, quelle oiselle, osait cette folie annuelle d’accepter que des enfants terribles, menés par leurs parents plus intrépides et gourmands qu’eux, pourchassassent en meute de fragiles œufs non garantis du jour ? Et si certains échappent à l’halali – on accepte hallali avec deux ailes – ce n’est pas en se métamorphosant en lapin, ni blanc ni vêtu d’un gilet bleu, lecteurs de Lewis Carroll soyez à l’heure ! mais en s’enfuyant loin et haut, majestueux tels les pailles-en-queues encore appelés Phaéton, beautés pélagiques que les marmots de là-bas ne peuvent déranger au-dessus des flots. Nul n’est Icare impunément, ni fils de Clymène et d’Hélios. Phaéton ou le brillant, c’est une tautologie. Le petit paille-en-queue n’en sait rien qui pourtant, de la terre au soleil, tire le fil invisible d’une trace fugace et si légère que personne n’en parle plus, ou presque, depuis toujours et à jamais. Et pleurent des larmes d’ambre tous ceux qui s’en souviennent.

 

 

  

Il était une autre fois,

11 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Le département – l’Orne – est prolixe en célébrités natives toutes catégories et dans le désordre : Thérèse dite de Lisieux, Jean-Pierre Brisset, Fernand Léger, André Breton, Vauquelin des Yveteaux, Remy de Gourmont, Alain, Charlotte Corday, pour ne rien dire de la Basse-Normandie tout entière selon une appellation aujourd’hui disparue, et la liste s’allonge avec Alphonse Allais, Malherbe, Henri de Régnier, Eugène Boudin, Erick Satie, Guillaume le Conquérant, Dumont d’Urville, Eugène Poubelle, Barbey d’Aurevilly, Le Verrier, Monsieur de Saint-Évremond, et taire les non natifs qui s’y sont installés, et ignorer ceux qui, pourtant natifs, n’ont aucune raison qu’on les cite. Avec ces gloires, nous avons depuis peu mais pour toujours découvert un fé amoureux qui, selon la légende, se fit rôtir l’arrière-train par un mari jaloux, victime d’un nom qu’il prit pour un passe-droit, au moins un passe-partout mais n’était qu’un trompe-l’œil – lecture cyclopéenne, odysséenne si l’on veut (voir article précédent). Ajoutons-lui ce jour, une autre créature non moins étonnante qu’ultra-séculaire au sens où elle pourrait trouver place par-delà les temps, dans un recueil de mythologie grecque, au moins s’y ranger à la rubrique des analogies ou autres rapprochements … lointains. Voyons un peu.

Il était une fois encore, dans les champs normands à gauche de la route d’Almenesches – aujourd’hui Almenêches – un rendez-vous de garous à l’endroit d’un village de nos jours disparu. Là-bas, on appelle garou tout homme qui ne se présente pas devant le juge pour avouer un crime ou délit commis sans témoin, mais se confie ou confesse au curé et sera par lui condamné à errer à moitié nu pendant sept ans dans la campagne environnante : c’est sa punition ou plutôt sa pénitence pour n’avoir pas obéi au quérimoni ou monitoire demandé par l’homme de Dieu, savoir, se livrer à la justice des hommes. Alors, il devra revêtir une saye de poils – une haire. Excommunié, voué au diable, son errance dorénavant à la merci du Malin, le seul à diriger son destin et ses pas. Dans la tourmente, à une heure et un jour connus de lui seul, le démon l’envoie retrouver d’autres compagnons d’infortune dans une sorte de sabbat des contumaces. A leur passage, chiens et chats se sauvaient, on dit que loups garous devenus, ils les dévoraient tous. On raconte aussi que de nombreuses épouses ont assisté à la même étrange scène : rentré d’une longue absence, recrus de fatigue, leurs maris s’arrachaient des pattes de chien du fond de leur gosier.

L’arrière-grand-mère du conteur narra avoir vu une pauvre femme revenant d’Argentan, la nuit, portant un paquet de chandelles, être accostée par un garou et dévorée. Toute légende quand elle est cruelle, l’est toujours un peu plus qu’il ne faut. Celle-ci, en sus d’être cannibale est déchirante à tous égards : l’obscurité empêchant l’infortunée de distinguer son propre mari dans le loup-garou qui sur elle se jeta, reconnut, le lendemain matin, le suif et les mèches des chandelles entre les dents d’icelui. Cette histoire serait antérieure au XIIIe siècle, ce qui expliquerait son inexplicable dénouement : comment peut-on être dévorée une nuit et vivante le lendemain étant à soi-même sa propre preuve et ses propres indices ? Si les contes et légendes – surtout ceux de la paroisse et des seigneurs de Sai dans les années 1200 – étaient pénétrables par la logique ordinaire, ils s’anéantiraient d’eux-mêmes, devenant simples chroniques des temps anciens. Les histoires en métamorphoses ont la vie dure au contraire, même enfouies pendant des siècles dans les vieilles paperasseries de sacristies d’églises désormais humides et désertées de tous. Pourquoi donc avoir retenue celle-ci sinon par réminiscence — inconcevable, métaphorique, semblable et si différente aussi — de la dévoration d’Actéon par ses chiens ?  

Il était une fois,

7 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                         il était un Fé, bien connu en certains hameaux normands, un fé champêtre et amoureux, ce qui est un peu rare mais pas tant que ça puisque l’histoire vint à nous, nous qui croyons que seules existent les fées douces et belles.

Mais la belle et douce, en réalité, était une femme de la campagne à laquelle le fé venait rendre visite chaque soir tant il en était fou et tandis qu’elle filait, seule, au coin de l’âtre. Il venait s’y asseoir en silence, en silence il la contemplait A force de la regarder et bien qu’il ne fît aucun mouvement, ni ne dît aucun mot, petit à petit, en son cœur elle sentit de durs tourments. Était-ce l’amour, était-ce la lutte contre l’amour pour qu’il ne devînt pas un piège, était-ce une hésitation dernière à parler à son époux des clandestines visites de l’amoureux fé et fou ? La vertu féminine l’emporta : elle fit part à son mari de ses silencieuses présences nocturnes lors de ses absences. La perfide savait qu’il se vengerait.

Un soir, il revêtit la tenue de sa femme, s’assit à sa place, l’imita filant comme elle ; il avait porté au rouge la galetière – ce gril de tôle sur lequel cuisent les galettes – et placée sur le siège habituel de l’amoureux muet et transi. Mais – les yeux de l’amour sont si précis parfois – le fé ne reconnut pas sa belle, sa belle qui atourolait – dévidait son fuseau – toujours, tandis que le travesti tournait, tournait sans atouroler. Il resta, certain qu’il lui suffirait d’attendre, nonobstant sa défiance, et prit sa place accoutumée. Il s’assit. On imagine ses cris et à quelle vitesse il se releva et s’enfuit. Le piège scélérat avait parfaitement fonctionné. L’amoureux venait de se faire griller.

Cependant quelques compagnons curieux et fés eux-mêmes, postés dans le haut de la cheminée, lui demandèrent ce qui pouvait bien le faire hurler ainsi. — Je me brûle leur dit-il. —  Eh ! qui donc t’a brûlé ? — C’est Moi-même ! Étrange réponse si l’on ignore que le fieffé paysan avait en sorte fait que sa femme dise que « Moi-même » était son nom. La compagnie des fés se moqua bien de celui qui confessait s’être cramé tout seul et l’abandonna, triste sire à son triste sort. Ainsi l’époux avait évité une vengeance collective, dont personne ne sait comment elle se serait manifestée, le fé, et particulièrement le fé normand, est trop peu connu pour que ses réactions soient prévisibles.

         Mais ici chacun — sur le fondement de ce conte véridique — peut affirmer que si les légendes ne datent pas d’hier, l’un de leurs mécanismes le plus usité ne s’est pas rouillé qu’on appelle aussi fonction performative : ou quand dire, c’est faire, et même, c’est être. Les enfants gringottent « c’est celui qui l’dit qu’y est » : ainsi Polyphème lui aussi abandonné de tous, son œil incandescent comme la gueule d’un volcan, quand, à la même question — c’est qui ? — répondit c’est « Personne », nom qu’Ulysse lui avait dit être le sien. De la légende odysséenne au conte normand, même artifice, même ruse, même leçon, même puissance d’être le nom qu’on porte quand on l’énonce, ou comment l’onomastique fonde ici l’ontologie. Polyphème n’y vit que du feu. Le fé amoureux s’y brûla les ailes.

"Le regard de l'escargot"*

2 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Jules, socialiste comme on devait l’être au 19ème siècle, féministe comme on ne l’était pas encore, fils d’un quincaillier de province comme il se pouvait en Vendée, accusé, jugé et condamné pour avoir comploté avec 26 autres complices contre l’Empereur et le Gouvernement, comme on le risquait à l’époque, Jules eut le bannissement plus chanceux que d’autres : il s’en fut à Jersey chez son frère, lequel était l’ami et médecin de Victor, Victor Hugo pas moins. Un exil dans lequel tournent et parlent les tables, c’était tenter son esprit exalté. Revenu en la capitale après qu’il a été amnistié, et bien qu’il montrât quelques signaux faibles d’aliénation, Jules Allix fut de tous les combats, agitations et projets, tant politiques que personnels, de science, d’éducation et de militantisme avec une fougue et un culot peu communs, on peut même dire extravagants : ainsi Milon de Crotone en lieu et place des crucifix dans les écoles, l’apprentissage de la lecture en 15 heures ou inciter les dames à porter le « doigt prussique », un dé contenant une aguille et du cyanure pour se protéger de l’assaut des Prussiens ! De l’ensemble de sa vie – qui comprend plusieurs séjours à Charenton – emplie d’activités et engagements militants, on a retenu seulement ou presque, l’invention de la « boussole pasilalinique sympathique ». On a certainement tort et cela pour au moins deux raisons : parce que Jules Allix n’inventa rien du tout et que, si ladite boussole réussit quelque chose, ce fut de lui faire perdre le nord.

On trouve le nom de Jules Allix sous la rubrique Les Candidats toqués du livre de Simon Brugal (alias Firmin Boissin) Les Excentriques disparus – 1890, quelques lignes indiquant clairement qu’il était connu, célèbre et « pris très au sérieux par les insurgés du Dix-Huit-Mars » autrement dit les Communards, pour avoir trouvé, en substituant des escargots sympathiques à des bobines électriques, un moyen de transmission de la pensée. Outre que cette trouvaille avait déjà vingt ans passés en 1871, il n’y a pas le commencement du début d’une explication et aucun document, il faut passer à d’autres témoignages.

De Charles Chinchole dans Les Survivants de la Commune – 1885 – on peut lire un petit portrait d’Allix qui commence ainsi : Un fou. /Tel est l’avis de ses meilleurs amis. /Un fou qui parle toujours. / Et c’est terrible. /On ne le connaît guère que par sa Théorie des Escargots sympathiques, où nous apprenons qu’il suffit de gratter un escargot mâle à Paris pour qu’il dresse ses cornes tandis que sa femelle – quelque part n’importe où – fait de même [ l’hermaphrodisme de l’escargot est balayé d’un revers de main ] ; il suffira, à cette coïncidence de donner une ou plusieurs significations, c’est une affaire de convention, dit notre rapporteur d’un ton bonhomme. Les quelques notes se terminent ainsi : Aujourd’hui l’ancien membre de la Commune – grandeur et décadence ! – est le modeste secrétaire d’une association de bas-bleus qui rêvent l’égalité absolue de l’homme et de la femme !  Un fou chez les folles !

Dans La Revue Blanche – 1900 – Alphonse Allais ne fait pas mieux. Jules Allix lui explique ce qu’est cette invention fameuse, qui suppose l’existence innée donc préalable chez les escargots d’une sympathie naturelle à un degré inconnu chez toute autre espèce animale laquelle engendre un synchronisme parfait entre deux individus pourtant distants voire séparés. Il suffit de passer de cette télépathie à sa télégraphie en attribuant des lettres et des significations aux déplacements synchrones des gastéropodes. Ainsi conclut Allais, Allix put échapper aux sbires de Thiers. Ceci sous le titre Ne nous frappons pas. En effet ! D’autant que le texte s’interrompt brutalement par un artifice gros comme une ficelle.

Raymond Queneau règle la question en traitant Jules Allix de simple excentrique (in Les enfants du Limon) ce qui n’aide pas pour en savoir plus mais nous avertit qu’il ne faut pas le compter au nombre restreint mais remarquable des fabuleux « fous littéraires » qu’avec tant d’autres – ne jamais oublier Blavier – il traque, recense, résume et fait connaître à la condition d’avoir conservé suffisamment d’adaptation sociale pour ne pas se faire interner (ibid.) ce qui n’est pas le cas de notre vendéen communard.

 

Faut-il reprendre le texte originel, tel que l’auteur l’envoya à quelques journaux pour promouvoir ce mode de « Communication Universelle et instantanée de la pensée » pour en garantir une meilleure compréhension ? Rien n’est moins sûr.

Ce que Jules Allix – 17 octobre 1850 – transmet aux journaux et revues qui en voudront bien, sous le titre ronflant de « Communication universelle et instantanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à l’aide d’un appareil portatif appelé Boussole pasilalinique sympathique » est la relation d’une obscure expérience, qui serait due à deux non moins obscurs pseudo-savants que le nom d’Allix a effacés – sauf pour les mordus. Notre exalté de l’impossible se défendant de toute admiration et enthousiasme – il l’écrit – et après bien des précautions pour laisser penser qu’il est parfaitement impartial et calme – c’est son terme – entre à pas comptés dans la description du système mis au point pour la communication instantanée des hommes entre eux, sans recourir au fil conducteur de la communication électrique, ce qui, à l’époque, pouvait passer pour un déni du progrès, une avancée à reculons.

Nous enjamberons le rappel pseudo-historique – dans tous les cas, fort peu rigoureux – des origines scientifiques de cette affaire, à la seule exception que le rappel des expériences de Galvani, à la fin du 18ème siècle, commença par l’observation des convulsions de grenouilles disséquées, laissant penser qu’elles étaient traversées par un fluide particulier que Volta, un peu plus tard, attribua à l’électricité jaillie des deux lames disséquantes, et adapta sa conclusion à l’invention de la pile (voltaïque). Ce petit détour batracien pour clin d’œil à ceux qui n’oublient pas la place que tiennent les raines et rainettes dans la formation du monde et du langage – ce qui se confond – dans l’esprit aussi prolifique que subtil et combinard de Jean-Pierre Brisset. En 1850, Brisset est à Paris ; lui aussi très occupé par les questions d’apprentissage, fera paraître en 1871 La Natation ou l’art de nager appris seul en moins d’une heure. Que l’on croise les dates, tout ceci est contemporain.

Les escargots selon Allix – ou plutôt ses deux expérimentateurs brindezingues – auraient sur l’électricité un premier avantage économique : éviter la dépense de tous les fils conducteurs nécessaires, sans oublier leur remplacement. L’autre gain s’avère plus subtil, par l’analogie supposée évidente avec les récentes découvertes de Mesmer – à rassembler, pour faire vite, sous l’appellation commune de Magnétisme. Là, en revanche, il faut avancer à la vitesse de l’escargot : Allix nous invite – euphémisme – à passer du magnétisme minéral – l’aimant – à l’animal puis à l’immatériel lequel est la seule explication aux phénomènes de sommeil factice, somnambulisme lucide et extase magnétique. Comme notre ami Brisset, Allix ne manque pas d’en appeler à Dieu lui-même et à l’ordre prophétique, ce qui obère considérablement le sérieux de ses propos, mais à l’inverse de Brisset – qui a toute notre considération – il ne forme ni ne construit aucune grammaire anthropologico-cosmique pour donner à l’ensemble une cohérence, serait-elle un parangon de loufoquerie selon l’expression de P. Delbourg, déjà cité par nous par ailleurs pour Les Désemparés, dans lequel il nomme Jules Allix comme en passant, au milieu d’autres foldingues, dans les pages consacrées à … Brisset, lequel eut la reconnaissance de Breton, Queneau, Foucault, Duchamp, entre autres.

Dans sa longue communication de presse, Jules Allix en appelle à Lacordaire pour conforter son interprétation théologique et pour tout dire adamique : Dieu a répandu le magnétisme en tout être, ce qui fait raccourci pour comprendre les Prophètes, peut-être même devenir prophète soi-même. Mêlant dans le même mouvement mystique l’électricité, les influences, pressentiments, aspirations et même répulsions instinctives sous le seul facteur commun qu’ils abolissent la distance pour réaliser une contemporanéité atemporelle, Allix rappelle que attraction ou sympathie [il est dommage, mais cela ne se faisait pas, qu’il ne fût pas repris le sens exact par l’étymologie de ce dernier terme qui échappe à tout le monde de nos jours] fait se tourner vers le Nord, l’aiguille aimantée de la boussole.

Après de très nombreux détours, dont ce qui précède n’est qu’échantillonnage minuscule, Jules Allix en vient à la commotion escargotique, qui n’est que l’expression pour ainsi dire électrique du désir de l’animal – nous passerons outre la contradiction patente avec de précédentes assertions dévolues à l’attraction dépourvue de tout désir des sens – et nous inflige des lignes poussives et épuisantes, qui ne sont rien encore comparées à la description de la boîte – deux en réalité, une pour émettre, l’autre pour recevoir – dans laquelle les escargots, auxquels personne n'a demandé leur avis sur ce changement de milieu, vont être introduits. J’en appelle à Francis Ponge, seul habilité à parler en leur nom, comme en celui des grenouilles, huîtres et écrevisses au hasard, quoique … Francis Ponge qui pour toujours et à jamais pose les questions fondamentales et exprime les vérités primordiales : ils préfèrent la terre ferme, mais à condition qu’elle soit grasse et humide. Et un peu plus loin : La colère des escargots est-elle perceptible ? (c’est dans Le parti pris des choses, bien sûr). Pour la terre ferme, c’est foutu, les escargots seront introduits dans des boîtes de deux mètres de haut – aux fins d’y entrer possiblement l’alphabet universel pasilalinique et tous les signes afférents – aux formes et aux matières non fixées. Ne manquant jamais aux lois du ridicule, Allix envisage qu’elles puissent être meubles ou bijoux, trouvant place qui dans les cabinets administratifs, qui dans les chaumières, qui dans les boudoirs de dames. Tout le monde a compris la manipulation – aux deux sens du mot : la première consiste, en touchant un escargot, le faire remuer et avancer devant une lettre, ce qui induira, bien sûr, qu’en un point du globe éloigné dans tous les cas, l’autre escargot fasse de même, et ainsi de suite. Il y a suffisamment de « bonnes réponses » pour que le message soit transmis et l’expérience validée. Inutile de préciser qu’on ne peut transmettre – à supposer que l’on transmette quelque chose – ni des plans secrets et stratégiques, ni des explications subtiles ou complexes, ni régler, quoi qu’en dise Allix, les relations générales des gouvernements et des peuples, ni même des familles ou des particuliers. Il est savoureux de lire que l’époque – le milieu du 19ème donc – exige que la circulation des savoirs et des messages se fasse vite ! mais qu’à cette fin il faut réquisitionner des escargots et leurs sympathies naturelles, qui auront pour l’humanité plus d’importance que la boussole, l’imprimerie et la vapeur réunies ! Allix oublie que si les escargots permettaient, à l’avenir, un tel miracle, il n’aura été rendu possible que grâce aux inventions précédentes – nous n’évoquerons que l’imprimerie qui lui permet et de la faire connaître par voie de presse, et d’en publier les espérances ; de transporter les journaux et autres publications par les trains et leurs locomotives à … vapeur. Quant à installer une boussole pasilalinique sympathique dans la Chambre des Représentants et une autre dans chaque mairie de France aux fins d’entendre en temps réel et partout à la fois ce qui se dit en haut lieu, Allix ne mesure pas, tandis qu’il emploie l’adjectif « miraculeuse » pour qualifier cette opération, à quel point il dit juste ! La fin de l’article se volatilise en déclarations hésitant entre la présomption et la naïveté, l’audace et l’absurdité, l’emportement mystique et l’assurance saugrenue.

 

J’en appelle aux mânes de Desnos, Remy Belleau, Prévert, Ponge et les autres,  Matisse – ses papiers collés L’escargot  ; Pline, Hippocrate et Galien, qui pour chanter les lignes courbes de l’escargot, qui pour nous convaincre de ses vertus thérapeutiques, mais là, on prévient : recettes et préparations ne sont pas ragoûtantes. On trouve même en 1855 – cela faisait cinq ans déjà que Jules avait produit son texte – un document vantant les bienfaits de la pâte et du sirop d’escargots contre les difficultés respiratoires. Mais c’est dans le livre de Daniel Arasse (*On n’y voit rien – 2003) que l’on rencontre un escargot véritablement inattendu. « Que fait-il là, cet escargot ? » se demande l’auteur. Là, en bordure de tableau où il semble se promener, en avant-scène, en avant premier plan. Un escargot dé-placé, im-pertinent, in-opportun dans l’Annonciation de Francesco del Cossa – circa 1470-1472 – un cas unique à plusieurs titres : aucune Annonciation ne contient d’escargot, animal dont le coefficient eschatologique, théologique, mystique est nul ; et sa taille, rapportée à celle du pied de Gabriel l’archange, est improbable sauf à être énorme ou disproportionnée. La conclusion d’Arasse « cet escargot est bien peint sur le tableau mais il n’est pas dans le tableau. ». Suivent, avec ce ton de légèreté incomparable, les diverses propositions de l’auteur qu’on vous laisse aller voir, c’est le mot. Vous vous demandez, bien sûr, le rapport avec les escargots sympathiques de Jules Allix ? Ce qu’on apprend à la fin du chapitre, les gastéropodes y voient mal. Rien à "voir" avec Marie ou Gabriel, mais tout avec notre affaire : les deux yeux au bout de leurs cornes bien tendues ne leur servent quasiment pas, ils fonctionnent par l’olfaction. Jules Allix – qui pouvait l’ignorer – n’hésita pourtant pas à les mettre en odeur de sainteté.