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Du savon, des dauphins, des confins.

1 Avril 2020 , Rédigé par pascale

   

     Ou de l’usage du monde sur le mode du retirement. L’agitation n’est plus, les rues, les villes, les champs, désencombrés, détassés, on n’entend plus qu’un seul bruit — un frottement plutôt —d’Est en Ouest, continument puisque la terre est ronde et revient à son point de départ sans fin, qu’accompagnent les grappes explosives1 des savons qui écument sous l’eau.

     Le retirement du monde2. Belle et nostalgique expression à l’image d’une plage d’où la mer s’est éloignée sans pourtant avoir disparu. Repliée, plissée, ridée, poussée, retenue au bout de l’horizon. Et devant nous dorénavant, tout ce qu’elle cachait, qui était là, qu’on ne voyait pas — alors que la reprise du cours des choses, le retour du même nietzschéen, n’est ni saisissable ni même pensable. Depuis peu le monde entier se livre frénétiquement à la même activité — au point qu’il s’y trouve englobé — un seul geste qui le désigne uniment (entendez-vous là un « enfin » de soulagement ?) dans son appartenance à la même espèce, l’humaine3. Depuis peu l’ère smectique est advenue ; on remercie Alain Borer de nous offrir ce mot qui dit tout de notre condition, ces temps-ci4, devenue double, devenue trouble : responsabilité et culpabilité.5

     Que des dauphins nagent dorénavant dans les eaux sérénissimes ; que les confins ne soient plus nos lointains mais nos angles aigus ; et le savon notre exercice contraint, font autant de questions à ce jour insolubles tant le renversement des puissances nous saisit : ou comment un élément minuscule, pas même un animalcule, moins qu’une particule nous engage à désirer le meilleur de et pour l’homme. Tel est le sens profond de ce qu’Alain Borer écrit en des phrases toujours portées à l’élégance comme à son naturel obligé7.

 

1) Francis Ponge, Le savon. Gallimard, Collection L’imaginaire, 1967 ; 2Alain Borer – La maison Gallimard offre la lecture gratuite de ses « Tracts » de crise : parution(s) quotidienne(s) de textes courts qu’elle demande à ses auteurs et dont il serait fort insensé de se priver. https://tracts.gallimard.fr/fr/pages/tracts-de-crise ; 3) On se souvient que c’est le titre — L’espèce humaine — du livre que Robert Antelme écrivit, rentré de la déportation concentrationnaire par les nazis. 4)5) ; 6) :  F.Ponge, ibidem. 7) On remercie aussi Alain Borer de nous faire oublier les insupportables néo-diaristes qui se répandent en ces temps de confinement... comme ils disent tous !

Or Ouez,

27 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

Va petit livre, picque, marche,

Double le pas, et loing t’estens,

Fay te veoir en chacune marche

Pour donner joye et passe-temps.

Si aucuns en sont mal-contens,

Passe outre et n'acoute à leur dire :

Car aujourd'hui tel est le temps :

L'un veut plourer, l'autre veut rire.

 

     Il fut une époque où plus on était moine, plus on était leste, grivois, coquin. Rabelaisien sans le savoir, aux mêmes temps que lui. L’âge était aussi aux anagrammes, — Alcofribas Nasier ou Séraphin Calobarsy ou aux pseudonymes. Notre homme du jour se nomme, à l’envi : sieur de Néri-en-Verbos ou Philippe le Picard, exactement parlant Philippe d’Alcripe, en son monastère normand, près Lyons-la-Forêt, l’une des plus belles hêtraies d’Europe. Justement, il s’en passe de belles dans la forêt fréquentée par les coquins et les coquines et tout le bestiaire sylvestre ; mais le champêtre aussi. Il s’en passe de drôles dans la petite ville, ses ruelles, sa forteresse, et son église bien sûr, hauts lieux d’un petit peuple rusé bien plutôt que méchant, une assemblée de touillautz (bons vivants en patois normand) que n’inquiète ni ne surprend un quotidien métissé de merveilleux, l’ordinaire mêlé de prodigieux, le comique arrosé d’une larme de poésie — par la grâce rêche mais veloutée d’une écriture absolument jouissive, tant elle est riche jusqu’à la redondance heureuse. Prudes et pudibonds passez votre chemin ; fripons, fripouilles et polissons, cet homme est le vôtre, ses historiettes troussées en quelques lignes parfois, les culs par-dessus têtes, les obscénités toujours émoussées par une morale finale, brève et en vers qui clôt des récits d’une obscénité achevée mais les rend inaccessibles au jugement d’abjection ou de dépravation. Parce que c’est drôle, ironique, sous-titré avec la plus belle assurance, Livre pour inciter les resveurs tristes & melancoliques à vivre de plaisir (1579)*, notre moine éjoui est un baume, une prescription, une ordonnance à renouveler sine die, pour tous ceux qui ne confondent pas crudité avec vulgarité d’approche et d'écriture triviales et ordurières.

     Voici trois récits — prélevés dans un ensemble de 99 — de ce livre que l’histoire littéraire officielle s’empressa d’oublier. L’un, que les lecteurs de la nouvelle de Gogol (Le Nez) trouveront fort à leur goût, non qu’elle lui ressemble absolument, mais il n’est pas si courant que l’appendice nasal soit un héros de littérature ; l’autre pour un aperçu — si l’on peut le dire ainsi — de cet équilibre réussi entre écriture fripouille et excès maîtrisé de langage ; le troisième pour la débauche de… vocabulaire ornithologique, vertigineuse.

     Enfin, c’est délibérément que ces textes sont proposés dans l’orthographe d’origine, à peine révisée par une édition du 19ème siècle. Quelques mots peuvent échapper, rien ne nuit à l’ensemble. On peut lire tout haut, c’est même conseillé, et lentement, la voix franchira mieux que les yeux les (petits) obstacles. Que votre lecture soit sémillante, espiègle, plaisante, légère, badine, folichonne, mutine aussi ; guillerette, joyeuse et leste. Que Philippe d’Alcripe, moine cistercien de son état, en soit béni pour toujours !

*et titré : La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité (1579). (Droz, 1983).

*

 

Ce qui advint à une Poissonnière

 

On ne se peut garder de sa fortune, quoyque l’on s’en guette assez. Cecy je dy pour une pauvre poissonnière de Rouen, laquelle l’hyver dernier (vendant son poisson au vieux marché) pour la grande et excessive froideur qu’il faisoit, eut le pauvre nez gelé, si bien qu’elle ne le sentoit plus bransler, et se pensant moucher elle se l’arracha tout net du visage sans y penser, et le jetta contre terre avec la roupie qui pendoit au bout. Une boure* qui là estoit le print et l’avalla tout de gob. Toutesfois quand il est question de dire verité, je vous jure que ce fut grand pitié, car, arrivant en sa maison ses petits enfants la descongneurent, lesquels s’enfuirent de sa presence, brayants et criants de peur, et couroient comme chiens qui ont l’engin bruslé. Neantmoins leur père les rasseura petit à petit, jurant le diable que c’estoit leur mere ; mais la regardant ne se pouvoient contenir, tantost de rire et tantost de plourer.

La defformité du visage

N’abbat l’honneur du personnage.

*Boure : cane

*

Ce qui advint le vendredy des grands vents à deux garces* de Rouen.

I1 y a environ quarante-sept ans, le vendredy des grands vents , que deux pucelles de ord mestier, les principales et plus miesvres du cul du bordeau de Rouen, l'une nommée Janne-cul-jaulne, et l'autre Marion Bydon, ainsi qu'elles se pourmenoient par la ville (pour trouver chalans) arriverent en la rue d'Herbanne, pres le portail dela maistresse Eglise , où le vent (par son impetuosité) s'en tonna dans leurs habits, que voulsissent ou non , les enleva et emporta jusques à la seconde galerie dudit portail. Et ainsi qu'elles doubtoient la mort, crocherent (1) leurs bras aux carneaux (2) de ladite gallerie, et furent ainsi suspendues l'espace de deux heures, leurs habits renversez devant leur visage, monstrans leurs ygrégeois à qui les vouloit voir, et n'y avoit celle qui n'eust la raye du cul avallée. Plusieurs jeunes coustillauz (3) furent assez empeschez (4) à les descendre.

Ceux là sont en peril souvent

Qui sont en la merci du vent.

*garce : féminin de garçon. (1) Accrochèrent.  (2) Angles on corniches. (3) Coustillauz :  jeunes gens d'une profession quelconque, ouvriers. (4) Eurent ni assez de peine.

 

*

De la plume qu'amassa un tueur d'oyseaux.

Quand j'estois petit, je n'estois pas grand, et toutes fois il m'en souvient bien, c'est d'un nommé Fiacre du Coin, lequel fut un an entier si fort malade d'une meschante fievre quarte qu'il en perdit tout net l'apetit, de sorte que tout ce qu'il mangeoit ne lui sembloit que bren. Un sien frere le voyant ainsi desgouté, lui demanda quelle viande il mangeroit volontiers pour soy ragouter. Il lui respondit qu'il mangeroit bien, s'il en avoit, des petits oyseaux, comme merles, maulvis, grives, litornes, passereaux , cailles , tourterelles , berées , alloüettes, cochevis, ramerots, martinets, perdreaux, linotes, verdiers, pigeonneaux, pinsons, chardonnerets, rougegorges, soulcicles, faulverettes, mezengues, brunettes, estourneaux, bergeronnettes, pierrots, roytelets, coucous, rossignols, piverts, arondelles, siffleurs, grobecs, chaussepots, torcollits, loriots, quiercheres, cornillarts, cauvettes, et autres petits oyseaux qui hantent les bois et les champs ; je vous prie m'en recouvrer, s'il y a moyen.

Mon frere, respondit-il, je vous promets que vous en aurez en bref, car il n'y a garçon de ma sorte en la forest qui ait meilleur moyen d'en recouvrer que moy. Et à l'heure mesme print son arbalestre, et entra dans le bois, et le premier coup qu'il tira fut sur une compagnie de merles qui mangeoient des chenilles et en tua sept, et au second coup quatre (quatre tant grands que petits), puis trois : aucunes fois neuf, d'un seul coup onze, vingt trois en deux coups : somme il ne tira fois qu'il n'en abbatist en grand nombre et de toutes sortes.

 Conclusion, il continua tout le temps que son dit frere Fiacre fut malade, à tuer, machaçrer, meurdrir, esgorger, rompre, bizcazier, et abbattre oyseaux ; et tant en occit, que quasi l'enge (1) en faillit à nostre forest ; de la plume d'iceux furent emplis sept lits fournis d'espauliers, traversins et oreillers, si lourds et pesants qu'à grand peine deux grosses chambrieres les pouvoient-ils manier, sans bien enhanner et vessir.

Le vray amy est toujours prest,

D'ayder, donner, et faire prest.

(1)L'engeance.

Sur le pointu du jour. *

24 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

*Belle expression de Giono, dans Colline, dont les pages brasillantes sont à l’origine de ces lignes tout empruntées à sa facture, ses tournures, ses mots. On peut appeler cela un Exercice de Style.

 

      Depuis l’agachon, à l’espère des perdreaux, j’épiais le vol de la sauvagine. Les groussans avaient tant roulé au fond de ma besace de bourras que l’épais tissu en était tout humide, les deux gros oignons et le quignon de pain aussi. J’éparpillais le tout un peu plus loin, parmi les prèles ; le soleil en se levant vraiment irait bien les attiédir jusque-là.

   Au milieu de la gineste, l’eau fluait. Je la touillais nonchalamment par le bout d’un branchillon, puis l’autre ; j’avais longtemps déjà abandonné le guet. Les herbes, les avettes, le poids de l’air, le ciel d’acier, tout m’était espérances. L’entour et l’au-dedans pantelaient aux bouffettes que le jour accrochait aux nuages dans le grand respir du matin, passé depuis la nuit sans s’en apercevoir.

    Il faisait bon déparler dans sa tête : nulle autre compagnie que les orchis sauvages, les genévriers, les belles saladelles. Même un petit lézard d’or hésitait à fouler la terre, comme s’il allait déranger la colline rousse et pesante qui se levait enfin dans son mauvais visage.

   Quand son ombre soudaine et drue s’étendit, telle une méchantise arpentant la garrigue, je sus qu’il fallait me lever et partir ; abandonner la brume violette qui dansait sur les berges, le silence bruissant de lui-même, la terre devenue verte avec l’éveil des feuilles. Une colère sourde, épaisse, montait de loin. Je saisis les bridons de ma sacoche, rajustai ma taillole, abandonnai le bord oblique du monde. Un grand arbre craquait sous la menace, ses branches chuintaient pour s’efforcer de ne pas plier.

     Ce fut comme si l’air m’avait porté dans un chemin d’eau pour éviter la lande noire. Sur la table de la terrasse, restait depuis le soir d’avant un bocal mi-vide de griottes, une bouteille mi-pleine de semoustat traîtreux. Là, j’attendrai sentir la débéloire qu’on mettait à chauffer.

 

L’impénitence par les livres est un vice bienfaisant.

19 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

Une parole tenue ne l’est que si elle montre sa constance. En Décembre dernier, je me suis engagée à rediffuser — sine die — quelques billets d’hommages à des livres que les grands circuits ont malmenés, voire ignorés du mépris des puissants. Après Le ciel & la carte d’Alain Borer, Le Seuil* ; j’ai tenu parole en émettant une deuxième fois les lignes par moi consacrées à La déportation des morts, de Victor Fournel, La Mèche Lente* : petit livre épatant et courtois à la plume trempée doucement dans l’acide. Aujourd’hui est la troisième fois : consacrée à trois livres signés du même, ne soyons pas chiche, car il se peut que sans prévenir, la vie joue des tours à sa façon, bien que, n'est-ce pas, rien n’arrive jamais qui ne soit prévu, ou que le pire est toujours derrière ! Mais, supposons — il faut insister sur ce verbe plein de promesses — supposons qu’un mal qui répand la terreur, passe par là, le bon Jean de La Fontaine ne nous en voudra pas. Supposons même que nos meilleures librairies, que d’aucuns trahissent à tour de clics on se demande bien pourquoi, soient empêchées d’ouvrir, supposons même que les livres dont je serine ici qu’il faut les avoir lus plutôt que tant d’autres et préférentiellement à tous, entrent dans l’une de ces deux options : a) vous les aviez acquis ou on vous les avait offerts, vous allez donc les (re)-lire ; b) dans la liste qui s’annonce longue de vos envies reportées, vous les aviez notés tout en haut, et vous vous jurez, croix de bois-croix de fer, qu’ils seront vos premiers prochains achats non alimentaires, une fois les libres librairies réouvertes, vous les remontez encore plus haut que le haut de la liste ! Voilà pourquoi je réédite, avec le plus grand plaisir, et pour le vôtre, trois textes dont trois livres essentiels de Denis Montebello ont été l’occasion.

(* ibidem, Archives : 07/12/2019 et 03/01/2020)

 

 

I - Des biens bien peu immobiliers mais si bienfaisants

     Il y a vraiment des maisons où il fait bon vivre, seraient-elles de ruines ou de courants d’air, en bord de route ou dans un verger en friche, qu’elles soient de cassons, de petits bouts ou de débris constituées puisqu’elles sont de mots, de mémoires et de rêves. Et se nomment Maison de la Gaieté, Mont Carmel, Beau Désir, ou même cathédrale… et s’appellent l’une l’autre, s’attirent, s’entraînent et se déprennent dans le livre-promenoir de Denis Montebello*. Les mots sont sa demeure en laquelle il nous mène. Perambulation dans les allées, les sentes, par les routes et les chemins de Chérac à Epinal en passant par la Beauce et l’Italie, sans oublier saluer les anciens, Augustin au détour d’un vermiculatum comme un sucre d’orge qu’on aurait posé là. Pour la gourmandise.

     Et la mosaïque. Resséante et voyagère. Embarque notre regard qui ne peut s’en détacher, vers des lointains dionysiaques. Fleurs et fruits, feuilles, grappes et bouquets, avec les yeux de l’âme, le monde est bien trop petit. Invitation à s’en détourner pour suivre les contours de la jonchée, tenter, fixant les courbes et les volutes, d’éloigner de soi l’ivreté du passé qui revient comme une ombre. Douce, mais qui revient toujours, forcément. Et nous retient par les mots.

     Denis Montebello ne m’en voudra pas d’user de ce sujet pluriel, c’est un hommage, tant ce qu’il dit et comme il le dit est une Invitation au voyage, à la destination et l’itinéraire secrets, chacun pour soi. De joliesses en historiettes, de tableautins en récits, de patoiseries en étymologies, de portraitures en miniatures, répliques (Ah ! Monsieur le Maire et votre cabourne ! dans mes bras !), réparties et mots d’esprit, c’est l’intense silence qui s’installe avec les dernières phrases. Le voyage se termine là, mais il n’est pas fini. Reste l’étrange conviction qu’on en connait quelques-unes, de ces maisons-tessons, de leurs hallucinés ouvriers-architectes, quelques-uns de ces objets inspirés, peut-être dans une vie passée, ou dans une prochaine… restent ces pages comme un vestigium pedis impérissable.

*Denis Montebello, La maison de la Gaieté, éd. Le temps qu’il fait. Janvier 2017

 

II - Le dinosaure à plume*

     J’ai le plaisir de vous annoncer que Denis Montebello vient de commettre un nouveau forfait. En état de récidive verbale, livresque, drolatique et sérieuse, il nous condamne à la plus belle des peines, la plus intelligente et la plus astucieuse. Explications.

    Supposons, je dis bien supposons, qu’il soit désireux de gagner sa vie en écrivant des livres qui se vendent à la pelle. Supposons que pour appâter le chaland, il lui faille un titre racoleur. Supposons encore, qu’il s’y essaie, tirant la langue devant l’ouvrage. Et nous, accompagnant ses efforts appliqués, sommes au cœur d’une gestation qui aboutit de ne pas aboutir. Vous suivez ?

     Il faudrait pouvoir re-commencer par la fin, alors que les premières lignes sont titrées Et si tout commençait aujourd’hui ? Je ne vous dis rien de cette quête — car s’en est une — dont l’occasion est une phrase glanée au hasard du temps qui passe. Comme le train. Le lecteur comprendra. Une révélation mystique, une anagogie païenne, l’ordinaire dispensateur d’occasions magnifiques. L’insignifiant fait toujours sens pour celui qui écrit. L’œil et la plume acérés de notre écrivain font merveille dans l’autodérision, l’ironie du quotidien, toujours la nostalgie à fleur de mots.

     C’est, bien sûr, impossible à raconter. La recherche d’un titre d’où coulerait comme de source une histoire. Mais pas n’importe quelle histoire, pas n’importe quel livre. Celui qui viendrait sans peine, dans tous les sens du mot, se loger entre tous ceux de sa famille : la famille qui-vous-fait-du-bien. Tentaculaire tribu qui s’étale et prend ses aises sans vergogne sur les étagères des librairies. Du genre aguicheur, un peu à la manière qu’ont certains, de vous proposer leurs services — des élagueurs par exemple qui sonnent à votre porte — et qui ont terminé la tâche avant même que vous ayez soufflé mot. Du genre sans gêne, sympa. Un genre de monde auquel il faut appartenir coûte que coûte. Justement, ces livres aux titres annonciateurs de recettes du bonheur, c’est sûr rapportent gros. Rapporteraient, si seulement on voulait y consentir. Ce n’est pas donné à tout le monde de faire un livre qui-fait-du-bien. A nous. A vous. Au porte-monnaie. Mais on a beau essayer, toujours le naturel revient au galop. Ou à la vitesse d’un TGV qu’on a raté. Ou peut-être de la chute des branches à terre, évaltonnées d’être arrivées sur le gazon ce jour-là maudit.

    Maudite lucidité des lignes sous le titre Un roman d’une longueur raisonnable où le taille-haie — métaphorique instrument du carnage littéraire qu’est tout livre qui-nous-fait-du-bien — où l’outil nous a tués d’avoir été branché ! admirable ! Denis Montebello, qui ne roule ni en Fiat, ni en Ferrari, et nous dit pourquoi, me pardonnera — mais c’est quand même un peu de sa faute — d’ajouter à la liste Suicides ce titre authentiquement relevé dans la rubrique des faits divers : il se pend sur le bord de la route. Ce qui, reconnaissons-le est d’un contorsionniste achevé et non du commun des… mortels. Niveau blagues Carambar me direz-vous ? Justement ! C’est un autre titre proposé par notre facétieux auteur, qui se demande s’il peut écrire le livre-qui-fait-du-bien dont le héros serait le vieux qui rédige, moyennant rémunération, ces balourdises. De page en page, comme l’élagueur de branche en branche, nous sommes baladés et balladés. On nous trimbale et nous ferait entrer, pour un peu, dans une danse provoquant insomnie, céphalées et agitation, tout ce qu’un livre qui vous veut du bien, vous éviterait, dit-on. Objurgation du bonheur et injonction d’être heureux font la double nécessité du lecteur des temps qui courent. Et oublient de s’arrêter comme le TGV. Ou la cisaille qui peut vous coûter un bras.

    Mais voilà. Comment l’écrire ? Comment devenir ce qu’on n’est pas. Quand on sait, d’un savoir anhistorique et d’enfance tout ensemble, qu’aucun livre n’a jamais soulagé ni sauvé personne.

*ainsi D.M se nomme-t-il lui-même p79 in Comment écrire un livre qui fait du bien?  Editions Le temps qu'il fait.

 

III - Ce vide lui blesse la vue*.

     Le titre est superbe. Ni exactement sans temps ni sans lieu, mais un peu quand même, l’affaire est délicieusement facétieuse, sacrément culottée, quoique… espiègle et pleine de malice. D’informations, de savoirs et de sagesse aussi. De portraits.

     Mode d’emploi.

     Disposer de deux heures. Un fauteuil confortable. Un verre de vin, plutôt rond, le vin ; pour le verre vous voyez ainsi je fis tout à l’heure, sortant de la Librairie où ce livre incroyable et petit attendait que je le récupère après réservation. N’envisager rien. Ne rien présupposer. Accepter que le travail minutieux de l’enquête vous prenne par la main, le latin, le gaulois, l’histoire, la géographie, le rêve, l’internet et le calame, les temps devenus anachroniques, les jeux de mots, les entrées inattendues et les saillies aussi.

     Le travail, l’enquête, le rêve : terminologie freudienne assumée. Où l’on sait que l’inconscient ignore la chronologie et que le passé a même valeur que le présent puisqu’il lui donne signification ; que les mots valent autant par ce qu’ils disent que par ce qu’ils taisent ; et même et surtout, qu’une chose vaut son contraire et inversement ; qu’il faut décoder des messages parfaitement lisibles car ils recèlent une signification cryptée ; que les noms exigent traduction, exégèse, herméneutique, ils ont traversé la grande histoire et les petites anecdotes. Une affaire de mise au rebut qui se transforme en science des traces et réussit une transfiguration profane sans la moindre profanation.

     Qu’il est bon de n’avoir pas à dire ce qu’un livre raconte. Quelle histoire il narre. Tout ce que je refuse de faire, et rechigne à lire. Ici, seules les lignes matérielles du texte sont droites, tout le reste défie l’obligation de raison, en raison des hasards volontiers tordus par Denis Montebello, qu’il croit être objectifs, alors qu’il les fait parfaitement subjectifs. A quelle résolution joliment entêtée faut-il être soumis pour ne jamais lâcher son affaire, quel que soit le désir inverse de toujours s’écarter ?  S’arrimer aux bragues d’une détermination folâtre et fantasque dans la disposition –au sens de position– d’indices concordants comme dit la police.

     Mais de police, point. Sinon la sémantique, l’étymologie, l’histoire de l’histoire d’une rue de Poitiers. Et d’une brique mise au rancart pour éviter qu’elle ne devienne une tuile pour son inventeur. A ce jour anonyme. Faut dire que l’argile y a recueilli et gravé pour l’éternité et en termes on ne peut plus frappants, indiscutables et palpables, l’envoi qu’Ateuritus formula à Eutycha, prénom qui pour grec qu’il paraît, cache bien des mystères. En ce IIème siècle où la Gaule était aussi romaine et Poitiers Limonum, une brique se fit support de crudités verbales et croquées avec sel. Je traduis : en des termes parfaitement obscènes, Ateuritus déclare non point son désir, mais la satisfaction de son désir à Eutycha, gravée, la satisfaction et aujourd’hui brisée, la brique. Le message est sans voile, sans fard, Ateurius ne connaît ici ni la métaphore, ni l’euphémisme, ni l’abstraction. Ni la poésie. Ni l’émotion.

     Sur les traces des traces de sa brique, Denis Montebello a mis — car s’il est mené par le bout du nez dans cette affaire, il la mène aussi, n’en doutons point, à son gré —tout son attentionné talent. Il rit de qui se rit de lui et de nous. Il sème des petits cailloux qui font miracle sur des sentiers impratiqués de nos jours. Sauf par lui pour notre admiration intacte. Et joyeuse.

*Denis Montebello. Ce vide lui blesse la vue. Editions ‘la Mèche lente’ dont je me permets de saluer la très belle Note de l’éditeur, ce n’est pas si courant.

 

 

 

 

Cas dansés

17 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

Le jeu de mots

Le jeu de l’oie

Le pas de peu

Le peu de soi

Jamais ni rien

Jamais personne

Ne sait, ni moi

*

Mots enjoués

Jeu déjoué

Le peu de rien

La part de soi

Jamais demain

Toujours chagrin

Sera ou pas

*

Silence enroué

Du ciel d’hiver

Lumière avare

Au chemin noir

Des pas de peu

Des peu de rien

Soudain chagrins

*

S’anuiter

Les jours d’été

Tombés au sol

Trop tard le soir

Nous sommes las

D’avoir aimé

Des ciels gelés

*

 

Inconsolation.

13 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Et fondre sur la page

Les flocons de mots 

S’écouler dans l’encrier du temps

Le sablier des heures 

Tant les poussières sucrées

Ont goût d’été poudré

Glissades des flots usés

entre les pierres disjointes

d’un coup de lames d’eaux.

Au goutte à goutte du temps pleurant.

 

Voyager un peu.

8 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

*

Un incident que l'on dit technique prive le passant et le lecteur, et même le passant-lecteur d’une partie de l'affichage, donc de l'accès aux Archives, y compris les articles de janvier-février-mars faussement chiffrés à droite et à la baisse. L'équipe dite technique prévient que rien n'est perdu ni supprimé... qu'il faut juste un peu de patience ! Je reformule pour le transmettre ici le message reçu il y a quelques jours, message cependant caché aux visiteurs. Alors que l'équipe "Overblog" nous remercie tous pour notre compréhension, je les remercie, moi, d'accélérer un peu le mouvement...

 

*

 

     Étirant l’espace vers l’Est, le départ étirait aussi le temps et ôterait à ma vie autant d’heures que de fuseaux horaires franchis ; le retour, par l’opération inverse la gratifierait d’autant de temps que l’avion grignotera l’étendue vers l’Ouest, devenue peau de chagrin à la surface plissée de la planète. Calme euphorie mais réellement fausse, ce départ en tension trouble, au goût de fuite, désertion, ou même folie, vers de mensongères promesses de réenchantement et d’illuminations.

     Commencer par la fin.

     Ceci est le texte que, revenue, j’écrirai peut-être depuis la table noire de mon bureau, notes illisibles, intouchées, dans le carnet emporté. Pour tout lien, ce crayon de bois acheté dans un magasin d’État de Canton. Fabriqué en République Populaire de Chine signifient sûrement les caractères dorés posés sur l’une de ses tranches. Le faisant alors rouler dans ma main, je lis : Made in China, Chung Hwa.

​​​​​​​*

     Tout voyage commence avec le détail des horaires et des déplacements probables et l’invisible mais nécessaire certitude qu’au moins un numéro de téléphone annulera la distance — pouvoir entendre quel qu’autre, alors que l’instant ne serait pas le même moment. La réalité vient rattraper l’impossible. Le dépaysement, en revanche, commence dès la salle d’embarquement. Où déjà l’on se prend à guetter un signe, sans savoir lequel ; l’inquiétude d’entrer dans un monde sans mot, seulement des caractères ; un pays où les idées se dessinent et calligraphient le réel ; où l’on est muet, sourd, aveugle malgré soi. Alors, dans l’avion, aucun désir de nuages et de ciels, de ceux qui attirent les visages devenus mouches contre les hublots, et partagent la cabine — gauche-droite, ouest-est — plus sûrement que toute autre séparation.

     L’avion décolle tandis que je saisis un des livres jetés dans mon sac, les Lettres de Chine de Victor Segalen : d’Avril 1909 à Février 1910, dix mois de pérégrinations, à pied, à cheval, en chariot, par tous les temps par tous les vents, commencées à Marseille sur le Paquebot Sydney continuées à Port-Saïd et en Mer Rouge, Ségalen déposé près d’Aden qu’il visite « tout plein de Rimbaud ». Alors que l’avion n’a pas encore franchi les limites de l’Europe, avec Segalen je suis déjà passée par Singapour, après escale à Saïgon, arrivée à Hong-Kong le 25 Mai 1909. J’avale les pages et l’avion les distances. Je suis à Pékin avant même d’être descendue à Vienne — pour une simple pause technique.

     Un court instant je pense à Nietzsche et Lou Salomé, non pas séparément, non pas abstraitement, non par les insaisissables ruses de la mémoire, mais ensemble, comme il se doit : il y a dans mon sac, il y a aussi le livre de leur Correspondance.

     Pour la première fois, je consens à regarder dehors la nuit sombre, gorgée de pluie, piquetée des petits points lumineux du bout des ailes des avions, rangés, immobiles, sages enfin. Les gros phares des véhicules qui gesticulent entre eux, et la brillance réfractée des lampadaires, font autant de trous noirs à côté. Il est 22h40 quand j’éprouve, pour la seconde fois, la sensation physique du décollage ; cette fois, l’avion qui reprendra souffle à Bangkok, m’emporte vraiment en Asie. Personne à côté de moi, cela me réjouit ; lire est activité solitaire et hors du temps, se laisser aller aux fragments, à tous les fragments demeurés en soi depuis les premières lectures illuminantes à leur insu et au nôtre, valant pour échos, traces, marques invisibles, qui nous traversent insensibles, en leur absence justement.

     Ma montre dit qu’il est huit heures du matin, elle ment. Il est quatorze heures, Bangkok est devant, en bas. L’avion doit traverser la brutalité bleue du ciel. Je suis projetée dans l’après-midi d’un jour dont je n’ai pas vécu le matin. Disparu, pire, sans existence. Les turbulences sont dans ma tête, silencieuses, à l’affût. J’entre et m’enferme alors dans la complicité de Lou Salomé. Séduisante, très séduisante. Cruelle aussi. Libre ou poussée par son destin ? Dès que j’aurai posé le pied à Hong Kong, dans deux heures environ, cette question aura disparu, je le sais.

     Les nuages tapissent la Mer de Chine inversée. Il y a pourtant encore du ciel au-dessus du ciel et au fond, loin devant ; bleu immobile d’abord, or métallique au-delà. Baudelaire, rappelé involontaire et inopportun depuis mes souvenirs. Je m’étonne qu’un vert foncé, vert sapin, vert-noir, discrètement et peu à peu colorie en l’envahissant tout l’espace au-dessous. Des méandres plus obscurs, ou des fils plus clairs, au contraire, tels des bouts de ficelle tombés là, dessinent un paysage, des collines, des vallonnements d’une beauté intrigante avant de découvrir le dernier lambeau de mer qui vient battre aux pieds de la ville.

     *Passé sous les nuages, l’avion en descente maintenant survole les immeubles de Hong Kong dressés contre les hauteurs, comme à la fondation de Thèbes des hommes en armes surgirent tout droit des sillons ensemencés par les dents du dragon. Il plane d’un côté l’autre, attaque les constructions en piqué. Jamais la comparaison pourtant si convenue entre avion et oiseau n’a semblé plus juste, pas seulement pour la forme, mais cet avion-là se comporte comme un aigle, il vise un point, s’y jette, s’y précipite, sans le moindre tremblement de plumes. Sûr de sa capture et de son trajet, il jaillit tête en bas, ignorant superbement les gratte-ciels qu’il effleure au passage, du moins le craint-on. A tout instant, on envisage qu’il puisse décapiter l’un ou l’autre, ou bien sûr les écraser tel un ballon qui, lancé de très loin, s’immobiliserait dans un parterre de fleurs, au beau milieu forcément.

 

*cet atterrissage appartient à l’époque révolue -mais authentiquement vécue- où l’aéroport international de Hong-Kong était, tout simplement, en pleine ville ! Depuis, il a été, lui aussi, délocalisé ; ce qui prive le voyageur ingénu de sensations et de terreurs aussi immenses qu’irrationnelles, puisqu’aucun avion ne s’écrasa jamais entre deux immeubles, trois rues, marchés et autres jardins publics hong-kongais.

Peut-on apprendre à penser ?

6 Mars 2020 , Rédigé par pascale

 

     On s’accorde à dire que penser est le propre de l’homme, quelles qu’en soient les modalités et les manifestations ; et que l’absence de pensée marque, ipso facto, l’absence d’humanité. A cet égard les animaux, même particulièrement intelligents, ne disposent pas d’une telle faculté. Mais bien que l’on croie savoir ce que penser veut dire, cela ne résiste pas longtemps à l’examen, et l’on se trouve devant la difficulté suivante : à supposer qu’on ne sache pas penser, il faudrait donc — on devrait pouvoir — l’apprendre. Mais qu’apprendre, qu’en apprenant à penser on ne sache déjà ? De qui, et à quel titre recevoir un tel enseignement ? Et aussi, ne faut-il pas être déjà pensant pour y être soumis ? Apprend-on à penser à un animal ? Alors qu’à certaines conditions, on peut lui apprendre à se comporter. A supposer qu’apprendre à penser soit possible, apprend-on des pensées à un être pensant, ou lui donne-t-on la pensée dont il serait dépourvu ? * Dans le premier cas, l’apprentissage passerait par un maître, et, tel l’usage d’une langue pour celui qui dispose de la faculté de parler, il y aurait une part non négligeable d’auto-éducation. On n’apprend pas, stricto sensu, à parler à un enfant, on lui apprend le vocabulaire et les règles de la langue dans laquelle il évolue.

     « Par le nom de pensée, je comprends tout ce qui est tellement en nous que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes et en avons une connaissance intérieure ; ainsi toutes les opérations de la volonté, de l’entendement, de l’imagination et des sens sont des pensées » dit Descartes dans les Réponses aux deuxièmes objections. Autant dire que, sans l’avoir appris, nous pensons et savons que nous pensons, mais pour autant savons-nous ce que nous pensons, et/ou comment nous le pensons ? Ce niveau d’ignorance concerne-t-il la pensée en elle-même, ou seulement ses contenus ?  Et cette obligation, si on peut l’établir, relève-t-elle de notre nature, notre essence, ce qui reprendrait l’étonnement initial : il nous faudrait acquérir ce qui nous est essentiel pour être. Nous venons de formuler une contradiction. A moins d’établir que penser soit une nécessité d’ordre empirique et moral : étant pensants, de fait, la vraie question serait alors : que devons-nous apprendre que la détention d’une pensée ne suppose pas et qui relève alors de l’usage — donc du bon usage— de nos pensées, et induit l’existence d’une méthode et avec elle la possibilité de la manquer ou de la pervertir.

     Si — comme on aurait pu le croire d’abord — la question « peut-on apprendre à penser » pouvait recouvrir celle de l’identité de l’éducateur, —puis-je m’apprendre à penser, ou quelqu’un peut-il m’apprendre à penser ? — on voit maintenant qu’elle est plutôt celle de savoir si la pensée est pensable ; ce que penser veut dire. L’indétermination de la nature de la pensée, rend indéterminée et insoluble la question même de son apprentissage, qui ne peut se diluer dans les exemples, les anecdotes, les comparaisons. Tandis qu’en remontant au principe même de la nécessité de l’être pensant et de sa pensée qui ne font qu’un, on peut proposer que penser et apprendre à bien penser participent de la même signification. On ne résout pas pour autant la difficulté mais on montre que l’exercice d’une pensée qui se prend elle-même pour objet d’étude, fait de l’homme un animal métaphysique ce qui rend possible tout le reste, y compris le refus de la métaphysique.

 

     Tous nous avons acquis, appris, des savoirs, des connaissances et leurs variétés, leurs complexités, leurs difficultés ont élaboré notre pensée, l’ont construite ; elle serait donc dépendante de savoirs antérieurs et extérieurs, sans avoir fait elle-même l’objet d’une acquisition préalable. Il y a là un présupposé théorique et pratique : il n’y aurait pas de pensée vide, pas de degré zéro de la pensée., comme Barthes parle du « degré zéro de l’écriture ». En conséquence, on n’apprendrait pas à penser, on mettrait dans sa pensée des connaissances pour la solliciter, de puissance elle devient acte, pour le dire en termes scolastiques ; cette condition a priori rend alors possible l’expérience de la/ma pensée, dont j’ai une connaissance et une conscience immédiates, intuitives et intérieures. Ce que dit Descartes quand il appelle « penser » toute opération de notre esprit : « Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? (…) une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. » Méditations métaphysiques, II. Cela ne présage pas d’ailleurs du coefficient de vérité de ces pensées si pouvoir imaginer ou songer (rêver, voir en songe) fait aussi partie de ma pensée, sentir et ressentir et produire des fictions. Tout cela s’appelle penser, que l’on n’apprend pas à proprement parler, mais qu’on expérimente, dans les songes, dans les rêveries, dans les erreurs mêmes, dans les jugements : je juge que ce sont de vrais hommes qui passent sous ma fenêtre, mais j’ai envisagé, ou pensé, qu’ils soient des spectres, dit toujours Descartes, dans le même texte. Ce qui ne se peut faire sans disposer d’un esprit, dont les animaux ne disposent pas, auraient-ils tant d’autres ingéniosités par ailleurs. A ce point de la réflexion, penser ne paraît plus pouvoir faire l’objet d’un apprentissage : c’est l’ensemble des opérations de l’esprit qui me donnent la disposition du monde extérieur, sa connaissance, même douteuse, même imparfaite, même fausse ou insensée ; il ne suffit pas que je voie un morceau de cire, encore faut-il que je sache que je le vois. Quant à savoir à quel degré d’illusion ou d’erreur cette pensée de la cire participe, c’est par une autre opération de l’esprit que cela se peut. Le tout est d’abord d’avoir un esprit, d’être pensant. Le passage de cet « avoir », cette disposition expérimentale, à un « être », qualité métaphysique n’étant ni posé ni résolu à ce point.

     Reprenons : si toute situation d’apprentissage suppose une ignorance préalable que remplace une connaissance ultérieure, je ne peux vraiment dire avoir appris à penser, puisque mes idées viennent soit du monde extérieur, soit elles seraient nées avec moi. Je nie, je rêve, je doute, j’affirme, je me trompe, je produis des chimères… donc je pense. Et rien ni personne ne m’a jamais donné ce savoir-là, qui est en moi par nature. Les idées se présentent à moi parce que je pense, parce que je sais penser, parce que je suis un être pensant. Je n’ai pas eu à l’apprendre.

     Aussi, l’expression « apprendre à penser » est —en ce sens — contradictoire tant avec l’expérience qu’avec l’analyse, puisque, ou si, notre esprit fonctionne par lui-même ; qu’il y a une spontanéité de nos pensées et que tout ce qui en nous passe par l’esprit, se présente per se. De mes pensées à moi-même, nul intermédiaire. Il suffit que je veuille penser pour que je pense, et vouloir est encore une opération de mon esprit, non de mon corps. Sans parler de ce que Leibniz appelle des « pensées volantes » qui n’en sont pas moins des pensées, absurdes, délirantes ou même inconscientes, et non, une fois encore, des productions corporelles. Aussi, la pensée semble nous appartenir de fait ; ne se manifester que par variations de degrés, de contenus, être commune à tous les humains ; être en un mot, universelle et condition de possibilité de tous les apprentissages ultérieurs. Pour apprendre il faut être pensant, alors que penser ne s’apprend pas.

***

     Cette affirmation cache néanmoins de grandes difficultés : si la pensée est le préalable indispensable à tous les apprentissages humains, si elle est universelle en ce sens, il y a pourtant des différences de pensée entre les êtres pensants, seraient-elles contingentes, mineures, accidentelles. Dans ce cas, on devrait pouvoir, à quelques rectifications près, ayant éliminé l’accessoire, délimiter et produire un objet commun de pensée, s’entendre sur son contenu, le même pour tous, universel lui aussi. Ce qui engendre de nouvelles difficultés : la vérité — ici posée comme le facteur commun de pensée accessible à tous, après que les pensées contingentes se sont éloignées — la vérité est elle-même universelle, et, une fois résolues les différences accessoires, ne serait-on pas, paradoxalement, en présence d’une humanité où tout échange, tout débat, toute contradiction, toute opinion serait exclue, c’est-à-dire au fond, toute condition d’exercice de la pensée.

     On le voit bien, il y a penser et… penser ! Et croire, savoir, imaginer, vouloir, douter, nier… qui signifient penser au sens commun du terme et supposent d’être pensant pour être, n’interdisent pas l’exercice, l’acquisition, la rectification, en un mot la soumission à des apprentissages, des règles, des méthodes. Cela ne résout pas la question, mais l’éclaire autrement.

     Si tout ce qui se passe en nous, hors du champ des sens et du corps, donc de manière mentale, cérébrale, s’apparente à la pensée — ce que dit bien Descartes dans un premier temps — ne peut-on envisager des usages de la pensée accessibles non par apprentissage au titre de l’ignorance, mais par méthode au titre du perfectionnement. Nous sommes alors dans une perspective différente qui fait de la pensée non plus un objet à acquérir, mais un objet à construire, à élaborer, dans une relation toute particulière au sujet dont elle émane. Avant de se projeter dans le monde extérieur ou dans sa propre intériorité, la pensée, dans un acte réflexif toujours volontaire, se prend alors elle-même pour objet de connaissance. Parce qu’elle est première, la démarche de Descartes — désigner l’existence de pensées en nous — est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. On peut la préciser par la comparaison bien connue de Hegel entre le travail du cordonnier et celui du philosophe. Possède-t-on, dit-il, l’art de la cordonnerie parce qu’on a des pieds et du cuir ? Evidemment non ! Restent encore à acquérir le savoir-faire, la technique, qui, dans n’importe quelle circonstance, et quelque soit le matériau utilisé ou le type de chaussure à fabriquer, montreront le vrai cordonnier, tandis qu’à l’inverse, on l’aura compris, le seul cuir, si précieux soit-il, n’est rien entre les doigts de qui n’a jamais appris à s’en servir. Être pensant ne suffit pas, il faut aussi savoir penser.

     Mais comment « apprendre à penser » si le sujet ignorant cherche par lui-même à rectifier ce qu’il ne sait pas, ou ce qu’il sait mal. Comment savoir, de toutes les pensées que je produis lesquelles sont de fausses pensées, des pensées qui engendrent d’autres inconnaissances ? Tel le mauvais cordonnier hégélien qui fabriquerait une chaussure importable, je suis susceptible de croire que je pense, alors que je ne produis qu’illusions, apparences de pensée, paralogismes que je prends pour d’authentiques raisonnements. Et sait-on si les erreurs, les faux-savoirs, se manifestent comme tels à qui interroge le maniement de sa pensée ? Ce que fait Descartes, qui n’hésite pas à se prendre lui-même pour objet d’étude et pour établir clairement et distinctement les raisons de savoir que telle connaissance est douteuse ou fausse — ce qui, formellement, revient au même. La méthode cartésienne consiste à interroger les effets dont ses pensées sont la cause et s’aviser s’ils sont fiables. A ce point de l’analyse, on comprend que Descartes est conscient qu’il y a bien de la différence entre penser à quelque chose et penser quelque chose. Que, dans le premier cas, tout objet d’expérience, qu’il s’agisse du monde extérieur ou de soi-même** n’est pas, absolument parlant, un objet pensé, si les renseignements que j’obtiens sur lui en croyant exercer ma pensée, sont contingents, incertains ou contradictoires ou temporaires. A l’inverse, l’usage de l’entendement qui, à partir de ces pensées falsifiées ou défaillantes, unifie l’objet dans un rapport indubitable de lui à moi, est le moyen de préserver dans l’exercice de la pensée sa part non aléatoire. La méthode est cette fois, infaillible. De plus, elle s’apprend, elle s’acquiert.

     Restent alors deux écueils. Le solipsisme et le bavardage. Éviter le premier, c’est dépasser l’exercice systématique du doute par l’affirmation du cogito, qui n’est pas une fin comme on pourrait le croire, fin d’un scepticisme stérile où la pensée ne se reconnaît pas elle-même comme pensante, mais un point de départ, la conscience de l’ego cogito coïncidant avec le ego sum cogitans. Le sujet pensant établit une pensée possible de l’objet au-delà de sa seule conscience empirique, immédiate et/ou fautive.

     Mais le bavardage. On peut toujours en effet récuser la nécessité du cogito et son efficace, sans réelle portée agonistique dans l’appréhension de l’altérité, voire l’étrangeté des consciences qui ne sont pas moi. Ne faudrait-il pas penser, non plus dans le rapport spéculaire de moi à moi-même, mais dans l’affrontement à la pensée de l’autre, mieux, à d’autres pensées ? Certes, ainsi formulée, la problématique, i.e, la difficulté du raisonnement, ne semble pas un enjeu ontologique, mais plutôt la seule et simple question des conditions de possibilités de l’affrontement à d’autres, pour mieux s’éprouver soi-même, tout comme il est nécessaire de confronter des savoirs à d’autres savoirs pour mieux les asseoir, les approfondir ou les rectifier. Elle peut même échouer dans ce qu’elle prétend dénoncer ou éviter, si dans cet élan elle s’abîme non pas dans la recherche de la pensée la plus juste, mais la plus efficace. L’apprentissage est déplacé de la pensée à sa forme dans le discours, la rhétorique l’emportant sur la réflexion, la sophistique sur la raison. Tel est le risque dit Socrate dans Protagoras, comparant les Sophistes à des boutiquiers qui vendent des nourritures dont on ne sait qu’après les avoir ingérées si elles sont saines ou malsaines — sauf à avoir préalablement appris à les distinguer. Ce qui ne se peut ni seul ni auprès d’un mauvais maître, entendez un sophiste. C’est toute la dimension pédagogique de la philosophie platonicienne, puisée aux sources même de la maïeutique, cet art de désapprendre à croire, pour apprendre à penser. On ne rend pas la vue à un aveugle, mais on peut diriger un regard qui ne va pas dans la bonne direction. République VII. Tout homme est, à cet égard, éducable, et penser se connaît à l’aune de cette nécessité. Philosopher et penser signifient la même chose. On acquiert l’usage de la pensée comme d’un principe à élever au-dessus et au-delà des opinions qui l’affectent sans pourtant l’anéantir. Progressivement, passant d’un point à un autre d’une ligne qui parcourt l’ensemble du pensable et du connaissable, l’homme découvre ce que penser veut dire, parachevant l’avancée dialectique par l’expérience illuminante d’une pensée seule, détachée de toute forme sensible [et dont la mathématique chez Platon est la dernière étape, exemplaire, parce que l’âme — l’esprit — y contemple des réalités formelles, avant de contempler les Formes pures (Théétète, 189 e ; Rép. VI et VII)]. La pensée c’est le dialogue de l’âme avec elle-même, dit Socrate en substance dans Phédon, où l’on comprend que si la pensée du sage est radicalement au-delà de toute expérience humaine de laquelle elle s’élève et se détache, l’apprentissage comme une tension vers cet idéal est obligé, pressant, précieux. Pour cette raison Merleau-Ponty fait de Socrate notre « patron » au sens couturier du terme. La vertu, le courage, la justice, la vérité, ne sont pas ce qu’on en pense au sens premier, mais ce par quoi ils se pensent eux-mêmes et en eux-mêmes, précisément, comme Concepts. On comprend mieux pourquoi le modèle mathématique, véritable exigence d’un raisonnement indépendant de toutes contingences et de toutes contradictions, reste sans équivalent pour illustrer le maniement d’une pensée rigoureuse, c’est-à-dire d’une pensée. Qu’elle soit réminiscente (Ménon) dans l’acception platonicienne la plus orthodoxe, qu’elle soit axiomatique au sens des développements les plus contemporains de la physique par exemple. Einstein, le plus mathématicien des physiciens, ne disait-il pas dans un bel hommage : « Je tiens pour vrai que la pensée pure est compétente pour comprendre le réel, ainsi que les Anciens l’avaient rêvé ». Sans prétendre atteindre à une sorte de perfection humaine — qui est une contradiction dans les termes — « apprendre à penser » doit recouvrir un désir inextinguible de rupture avec l’infondé du tout-venant, la fallacieuse force de l’addition des formes communes, ou communément répétées. Pour ne pas confondre croire et penser, ni même savoir et penser.

*Kant : « on n’apprend pas des pensées on apprend à penser. » **(je peux me tromper sur moi si je rêve par ex. ou me faire tromper si j’invente quelque Malin Génie à cet effet, les lecteurs de Descartes le savent par les textes, les autres le saisissent intuitivement.)

Rêver de Palerme.

2 Mars 2020 , Rédigé par pascale

   

     Le magicien tout-puissant de ma mémoire veille.

 

    A Palerme, la nuit, je ne dors pas. J’étends ma peau, c’est tout. Dans mon rêve, le vent est blanc. Il passe au-dessus de la place, se déroule et se soulève tel un drap de lin. Après avoir flotté léger et lisse, se tend brusquement et se fige. Alors je m’avance simple et tranquille, dans les ruines d’une ville abandonnée jusque dans sa poussière. Elle m’appelle, me jette dans ses rues, ses palais, ses marchés. Ville déserte où cependant je fais une rencontre étrange.

     On l’appelait la Moureuse. Chaque matin, elle s’occupait à lever le jour, et suspendre le ciel. C’est elle aussi qui décidait de la couleur du vent. Je passais tout le temps de mon rêve à la suivre et l’observer. Elle s’éleva lentement au-dessus de la ville. Déchira le grand drap blanc pendu au ciel. Gravit un escalier immense, surgi d’un terrain vague, majestueux. Somptueuse folie posée entre poussière et vent, se dérobe à chacun de ses pas mais ne s’écroule. Chaque jour elle vient franchir les marches d’ophite, me dit un vieil homme bien doux, et hurle le nom inconnu d’un jeune homme aux yeux verts. Cette lamentation traverse la ville de part en part. Pauvre chienne qui hurle à la mort.

     Dans ces rêves qui me brisent, jamais je ne rencontre le jeune homme aux yeux verts. Pourtant, il marche dans la ville, je le sais, je l’entends. De son pas solaire il traverse les terrains défoncés de la Kalsa, heurte les pierres. Devant lui, ruines et éboulis s’écartent. Il se dirige vers le port, vers la mer. Ils sont là pour ne pas se rencontrer ; et ce chien qui hurle toujours au milieu des gravats. Rebelle et solitaire, sauvage, dans l’impureté de ses pensées, il avance comme le péché. D’un instant fugace il fait un vertige. Une ivresse. Un délire. Palerme s’en va à la dérive. Il déserte la ville sacrilège, la cède à la poussière carnivore.

     Alors,  telle la Moureuse faillible, à son regard perdu je bois mon impiété. A sa peau brune et chaude je désaltère ma bouche iconoclaste. Gaspille avec avidité ses yeux voraces. Palerme en eux transpire. Epuisée, douloureuse, jetée en friche sur le terrain vague de la Kalsa. Seul un chien frémissant s’approche et pleure en silence. Palerme s’allonge. La ville immortelle que je pratique à vide de tout corps. Avide de tous mots.

 

 

Se mettre au cau.

27 Février 2020 , Rédigé par pascale


        Il y a des matins où l’envie vous prend d’auchéner la vie. L’agiter comme on le fait d’un clou qu’on veut ou qu’on doit arracher du mur ; on sent que ça vient juste par l’agacement que l’on prend à convenir que ça ne vient pas. Ou pas assez. Ou pas encore. On n’en est pas à houiner, ni à chemicher, mais si l’on pouvait ramicher sa mise, on ne serait pas mécontent. Intrus, ne passez pas trop près, il se pourrait que je vous rababouine, un de ces petits gestes fort désagréables, sans dégât apparent, qu’on ne sait pourquoi certains parents infligent à leurs enfants avec un plaisir sadique, leur frotter la figure à contre-sens !

          D’un chêne que l’on étête, que l’on éhoupe, que l’on écime, chaque an avec application pour qu’il ne donne pas son ombre, on dit qu’il est ronsse. Il ne peut ainsi devenir bois pâni, et s’il y a quênée, elle n’est alors qu’assemblement de quênots — qui n’est pas le masculin de quenottes, même si par la magie des assonances tintinnabule un brin d’enfance — des chênes que l’on empêche de croître et de s’épaissir pour ne point assombrir ce qu’ils touchent. Ce n’est pas sans rapport avec ce qui précède, dans l’écho que l’on oit d’auchéner l’arbre vaincu du roseau qui plie sous la pluie, autrement nommé yeuse ou rouvre, dont le rassemblement fait la rouvraie — il n’y a pas de yeuseraie à notre connaissance. Yeuseraie, il est vrai, obligerait à y regarder de près.

          Aussi le rapport. Il est d’ombre ou d’ombrée, cernes gris que chacun avec soi emporte et déploie à l’envi autour de ce qu’il touche, qui le touche ou vient le toucher. On peut se prendre à guigner le chêne auquel quelques mouvements de tronçonneuse appliqués donnent le coup d’arrêt fatal à tout ombrage possible — autre image fantomatique de lui-même, sombreur en demi-jour, simulacre plutôt que reflet — par taille de ses frondaisons. Il est des jours pourtant, ou parfois des matins, où deux désirs contraires nous rendent aussi boulant que des sables mouvants : que nos semblables —dont nous sommes si différents — ne portent pas leurs ombres sur nous, nous en serions tout estompés et momentanément chagrins ; mais que la nôtre s’étende suffisamment loin pour ne plus les atteindre, nous garantissant une caponnière dont nous serions seuls à disposer du mot de passe de sortie — et son usage quand il nous duit — celui qui fait passer, avant de trépasser, du monde de soi à l’ombre des autres. Sans avoir ce sentiment étrange de marcher de biau, ayant mis ses chaussures au mauvais pied. Et tenir en main, toujours, l’indispensable albute, branchette de sureau dont les enfants se servent pour jeter de l’eau au nez des passants. Chacun fait ce qu’il peut pour se protéger des êtres malévoles, depuis qu’est proscrite la dossée, quand elle signifie une volée de coup de bâton sur le dos, encore réservée aux bouris.

     Il y a des matins et des jours et des soirs, où se mettre au cau, reste la seule proposition raisonnable à vouloir pour soi-même. Et pour ceux qu’on aime.

Nouvelle lettre à l'édile.*

22 Février 2020 , Rédigé par pascale

 

A Monsieur Émile Marot

Maire de N.                                                                 22 Février 2020 /1921

 

 

Monsieur le Maire,

 

     Je vous écrivais, il y a environ 99 ans, c’était le 25 Octobre 1921 ! Cela fait longtemps et je crains que vous ne me croyiez point. Souffrez cependant que j’éclaire un peu ce tour de magie qui me fait reprendre la plume à une époque où vous et moi serons oubliés de tous, surtout moi, et vous conte comment il se peut que ma lettre traverse la durée d’un bail emphytéotique.

     Il m’est venu cette idée d’une saugrenuité accomplie d’envisager vous décrire ce que pourrait être notre bonne ville de N. si d’aventure, la plupart des maux dont je vous entretenais le 25 Octobre 1921 et sur lesquels vous tîntes silence, perduraient pendant les décennies à venir. Ainsi je me suis transporté par imagination prospective à une époque que ni vous ni moi ne connaîtrons, mais nos descendants, si. J’ai même trouvé pour cette proposition mentale usitée par certains écrivains, un mot que votre connaissance du grec décryptera sans peine : la téléportation. Et je me permets d’user de cet artifice toujours aux mêmes fins, celles d’une réponse à mon épistole précédente, n’ayant aucun goût pour la brutalité mais beaucoup pour l’élégance, en usant cette fois d’un autre moyen, parfaitement honnête mais inattendu.

     Supposons que dans 99 ans, je me promène dans ce que notre ville pourrait être devenue, et même que j’y passe quelques jours de villégiature. Mes arrières-arrière-petits-neveux y vivraient encore. Ils occuperaient peut-être la maison de famille au cœur de la ville, à deux pas des Halles dont nous espérons tous deux qu’en ces temps futurs elles seront toujours en place, bien entretenues et même grouillant d’une importante chalandise qui viendrait y faire ses courses du matin jusqu’au soir ou un peu moins tard, les nombreux et variés commerces de bouche dans les rues voisines proposant les meilleurs comestibles de la région, viandes, poissons, fromages et laiteries, jusqu’à des heures tardives, chaque jour. Mais foin d’anticipations abstraites, je me rends en ville… sur le champ !

     Quelles surprises ! Quels étonnements ! Et même quels saisissements ! Certes, n’étant ni naïf ni candide ni benêt, je m’attendais à trouver des changements. Mais il me faut avouer de suite que je me suis mépris sur tout. Ça commence dès mon arrivée, quand nous voilà mes arrière-arrière-petits-neveux et moi-même, en grande difficulté de célébrer comme il se doit ma présence pour le moins irréelle, en partageant ce qui fut et demeure encore une passion de la famille, les huîtres ! A une encablure d’Oléron, cela allait de soi. Las ! On m’expliqua la conjonction de deux difficultés à mes yeux irrémissibles, mais dont on me dit que depuis des décennies dorénavant, il fallait se débrouiller : je suis arrivé un mardi après-midi. Et alors ? L’après-midi à N. et tout autre jour que le samedi et le dimanche, exclusivement sous les Halles, les ostréiculteurs sont absents. Et tous les après-midi les autres jours, on ne peut trouver, au pays des chèvres, de bons fromages de la ferme. Ni… Je coupe la parole au plus volubile de la tribu, qui n’en continuait pas moins à me faire la litanie de ce qu’on ne peut plus acheter en ville, parce qu’il n’y a plus de négoce ad hoc, qui va des tissus, de la laine et autres articles de mercerie, aux objets ménagers du quotidien, aux pièces de rechange pour les bicyclettes —tandis que j’en voyais un nombre assez conséquent rouler dans tous les sens et à grande vitesse au milieu des piétons ; l’évitement des uns et des autres relevant d'une esquive d’escrimeur de haute tenue.

     J’interrogeai mes arrière-arrière-petits-neveux dans un étourdissement égaré : et tous ces véhicules —les arrières-arrières descendants en quelque sorte des automobiles Barré de mon époque — d’une laideur totale, que font-ils à sembler avancer au petit bonheur, au milieu de chaussées refaites récemment, me dit-on, mais dont les pavés et autres revêtements sont dans un état de crasse pitoyable et dangereux ? Que vous parlai-je, en Octobre 1921, des bottines crottées de mon épouse ! En parcourant quelques rues et ruelles du cœur battant au ralenti de la ville, il fallut se rendre à l’évidence : aucun des moyens de la « modernité » dont mes arrières-arrières-petits-neveux m’ont pourtant vanté les avantages, tant en termes de technique que d’organisation, n’auraient pu venir à bout des immondices, déjections, ordures et saletés de la voirie de cette ville à l’architecture et aux rénovations intéressantes ? J’interrogeai la parentèle :  mais, ne vous êtes-vous plaint ? n’avez-vous alerté ? Sans cesser, sans cesser, me dirent-ils avec un ton dépité. Mes arrières-arrières-petits-neveux ont beau être « de leur époque », ils n’entendent pas —contribuant financièrement à l’organisation de la municipe —qu’on n’entendent pas leurs voix !

     Incroyablement ils me parlent d’un progrès notable que fut ce terme totalement barbare à mes oreilles de « piétonisation » ; j’eus bien du mal à comprendre car tandis qu’ils parlaient, j’assistai à l’occupation et la traversée de voies pourtant interdites aux véhicules à moteur par une réglementation que personne ne respecte. Et en matière de réglementation, la « modernité » ne lésine pas. Sens de circulation et horaires de livraisons, stationnements, dépôts d’ordures, vitesse. Tout est policé, organisé. Tout est prévu, tout est sanctionnable rien n’est sanctionné. La maréchaussée —on me dit gentiment que mon vocabulaire date un peu —a-t-elle disparu ? Non point, non point ! Elle circule pédestrement à une allure de sénateur dans les grand ’rues, la bavarderie en bandoulière ; sans aller jamais quérir un peu plus haut les contrevenants qui s’en donnent à cœur joie.

     Cessons-là ! leur dis-je, pensant que leur ardeur politique les émoustillait un peu ; j’étais pourtant un tantinet tourneboulé. On me dit aussi que le premier magistrat de la ville, élu sur choix libre à scrutin secret et, dit-on, sans rire, universel, est un homme affable ; qui n’hésite pas à se joindre aux badauds les jours de marché. On s’interroge cependant pour savoir s’il est à poigne ou s’il laisse faire. Mais au moins, ajouté-je, vous devez, plus qu’en mon temps, avoir quelques divertissements ? En 1921, il ne fallait compter que sur les terrasses, le théâtre, les concerts, le bal. Et là, j’obtins, avant toute réponse, un éclat de rire magistral ! — Et bien, rien n’a changé ! Sinon la forme et le contenu—Qu’est-ce à dire ? —Le bruit, le bruit, le bruit… de quelques-uns, au-delà du supportable, au-delà de ce que des oreilles ordinaires sont capables d’entendre, au-delà de ce qu’un citoyen normal est tenu d’accepter ; et nous ne parlons plus du quotidien ; nous parlons des « animations » — encore un mot inattendu ! — régulières et réglées que les autorités municipales se croient en devoir d’offrir à peu, quels que soient les gênes et préjudices causés pour tous les autres infiniment plus nombreux. Sans qu’il soit même envisagé une trêve, une périodicité. —Une quoi ? —Une période où de telles agitations feraient la pause, ou seraient déplacées pour ne pas gêner toujours les mêmes —Je vois.

     Non, je ne voyais pas vraiment. Mais la lassitude me prit de regretter une ville que je connais, pourtant dépourvue de bien des facilités ; où les proximités des notables avec les élus décident des choix de vie pour la population ; où les soutiens invisibles mais puissants des politiques parisiens influent sur les politiques locaux ; où la séparation des pouvoirs n’existe que dans la tête de doux rêveurs d’opposition et avec elle le refus de l’accumulation de plusieurs mandats ; je me pris à croire qu’elle pût être plus agréable à vivre. Tout simplement.

      Aussi, j’entrevoyais très sérieusement une téléportation de retour, que je précipitais au grand dam des mes arrières-arrières-petits-neveux, qui, en présence d’une oreille si attentive, se sentaient, d’un coup pousser des ailes, aussi, avant de repartir, nous passâmes visiter des connaissances, qui à deux portes de distance dans la même rue, s’apprêtaient à affronter, chacun à sa manière le scrutin municipal. Ah ! j’omis de vous dire, Cher Monsieur Marot, que j’arrivai, 99 ans plus tard, en pleine période d’élection. Je l’ignorais, vous pouvez me croire. Les deux impétrants y allèrent de leur refrain. Connu, le refrain ; il reprenait pour l’essentiel ce que j’entendais depuis trois jours. Mais, il me faut vous dire, Monsieur le Maire, que si la vie est étrangement incohérente dans cette ville que vous-même dirigez en 1921, cela est peut-être dû à la succession des édiles qui, chacun leur tour, et chacun à leur manière, n’ont jamais considéré leurs concitoyens à hauteur de leur vie quotidienne mais à hauteur de leur pérennité dans la place. Ce qui met en grand danger leur probité. Vous me direz — et sûrement dans 99 ans on fera de même— qu’il n’est jamais tenu compte des réalisations positives. C’est oublier qu’elles ne doivent pas passer pour des conquêtes héroïques mais pour des obligations d’élus.

      Monsieur le Maire, aujourd’hui 22/02/1921, je peux vous affirmer, et je sais que vous en serez absolument abasourdi, que le dernier endroit où je me rendis avant de revenir, aurait fait auprès de vous l’objet d’une récrimination en bonne et due forme si les constations eussent été dans l’époque. En effet, je passai dans deux rues du centre-ville, dont on me dit que la réfection datait de l’été précédent. Je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. On ajouta, à voix basse, que personne ne vint inaugurer la fin du chantier, ni offrir le champagne aux commerçants dépités et affaiblis, dont certains mirent la clé sous la porte. Comment vous dire ? Outre l’état de saleté répugnant dû au non nettoiement quotidien et approfondi des trottoirs et chaussées très glissants par temps de pluie, à l’amoncellement de boites débordant d’ordures —qu’ils appellent « containers » —, aux diverses solutions insensées pour gêner la circulation qui, cependant, n’en tient pas compte, lesquelles sont de véritables pièges à piétons, les matériaux ont l’air d’avoir cent ans d’âge ! Noircis, verdis, cassés tout ensemble, après quelques mois.

     Je décidai de retourner fissa en 1921, non que ce soit mieux, mais j’accepte l’excuse de l’époque et du manque de moyens, figurez-vous ! Je repartis donc, non sans avoir mis ma vie en grand danger, en tentant de faire reculer un de ces véhicules motorisés qui prétendait remonter une rue pourtant signalée en sens interdit par des petits panneaux dont absolument personne ne tient compte ! Voyez comment, Cher Monsieur Marot, on vivra dans un siècle environ, dans notre ville, où la réalité et le bon sens auront laissé place aux chiffres et à quelques incompétents de bureau. On me dit, par exemple et pour finir, qu’un concitoyen entêté, avait envoyé cinq missives, cinq, avant que l’on bougeât en Mairie, les doubles ont été conservés. Les problèmes jamais réglés.

Veuillez croire, Monsieur le Maire, en l’expression de ma sincère considération.

Armand Collet.

 

[*on peut trouver la première « Lettre à l’édile » dans Archives, 24 Septembre 2019.]

*La philosophie est un jeu d’enfant,

17 Février 2020 , Rédigé par pascale

 

                                                         qu’il faut offrir à ses rejetons quand on est un parent-éducateur-responsable ; il y a des lieux et des heures pour cela, entre la danse et le tennis. Le recyclage de toute activité aux programmes conjoints de la facilité, de l’amusement et de la spontanéité proposera donc la fréquentation de Kant, Aristote, Spinoza, Hegel, Platon, Descartes dès l’âge de 6 ans… Non ? Comment non !? Ils sont pourtant, avec quelques autres, de première nécessité exégétique et herméneutique ? Avec Leibniz, Hume, Russel, Wittgenstein, qui ont élaboré des textes fondateurs ? Ce qui se passe d’ailleurs dans n’importe quelle acquisition intellectuelle exigeante : on demande, n’est-ce pas, à un enfant qui apprend à lire de le faire avec Rabelais dans le texte du XVIème siècle ; et à celui qui apprend à compter d’entrer directement dans la géométrie de Riemann, non ? Littérature classique et mathématique de haut vol seraient donc préservées de cette farce, cet impératif de la bêtise qui décide pour d’autres dans l’ignorance de ce qu’elle exige. Ces Sophistes des temps nouveaux – première leçon la philosophie joue la raison contre l’opinion elle est une anti-sophistique ! – ont réussi, en cela ils sont d’excellents sophistes, à faire admettre l’équivalence entre penser et raisonner, et l’urgence à envelopper cette synonymie de pacotille du terme de philosophie. On ne demandera qu’une chose, conscient qu’il ne faut pas attaquer la démagogie trop frontalement pour rester en vie : si vous croyez, et en cela vous avez raison, qu’il faut apprendre aux enfants à ne pas tomber dans les pièges (à s’ouvrir l’esprit et prendre du recul quels poncifs, pitié !) n’appelez pas cela Philosophie ! Et puis une autre chose : prétendre que l’apprentissage précoce de la Philosophie éloigne des rets de la pensée commune, tout en tombant les deux pieds dedans — tel Thalès dans le puits — c’est assez cocasse ! Enfin, l’initiation à la philosophie existe ; elle se pratique au Lycée, quand on a acquis la maîtrise parfaite de tout texte de toute époque – ben, quoi ? 10 à 12 ans de scolarité préalable – ;  celle du raisonnement logique qui fait obstacle aux situations particulières ; et une appétence jamais assouvie pour la réflexion désintéressée, ce qui reprend sous d’autres mots la proposition précédente. Bien sûr, la maîtrise de toutes les subtilités de l’expression écrite.** On ajoutera l’obligation d’un vocabulaire et d’une sémantique d’autant mieux adaptés qu’ils s’adossent à un peu de grec et de latin, leurs lieux de naissance et de formation. Alors, on peut accéder et entrer, prudemment, dans l’étude de la Philosophie qui ne vous quittera plus.

     Accessoirement : il y a bien d’autres disciplines scolaires, tout aussi fondamentales pour la formation des jeunes têtes et qui ne sont enseignées ni à l’âge de la trottinette (hum… mauvais exemple, la nécessité régressive de la trottinette à tout âge n’étant plus à prouver n’est-ce pas ?) ni même à celui de la conduite accompagnée : le Droit Pénal, la Psychologie, la Sociologie, l’Ecologie, l’Architecture, l’Ancien Français, la Physique quantique, les géométries non euclidiennes, la lecture suivie des partitions en clef d’Ut, le chant grégorien, l’Opéra… Il y a aussi, dans le cursus d’un écolier, puis d’un collégien, puis d’un lycéen, toutes les occasions (enseignements de la Langue française, des grande œuvres littéraires, de l’Histoire, de la Géographie, des Sciences, des Langues anciennes, des Langues vivantes, de l’histoire de l’art, des religions…) graduées et croissantes pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autruy, ainsi le disait Montaigne. Je rêve ? ah bon !

     Enfin, cela qu’il faudrait bien admettre : contrairement aux formulations ressassées à l’envi – ce qui pourtant ne fait pas vérité – il n’y a pas, en cette affaire comme en d’autres, une demande des parents ou de la société comme on dit,  à laquelle d'ailleurs j’aimerais bien être présentée un jour ! Il y a une offre, dans les termes séducteurs de l’injonction douce, ce sont les pires, pour un besoin, une nécessité et même de l’indispensable présentés comme tels. C’est le principe élémentaire de toute approche de consommation : décider qu’est devenu primordial ce dont, pourtant, on pouvait se passer avant qu’on vous le propose. Et là, deux difficultés 1) ne pas faire de mauvais procès, ce n’est pas de la Philosophie dont on parle, mais de sa présentation sous cette forme, accessible-sans-peine au trébuchet de l’enfance ; 2) cette prescription consumériste, donc vaguement culpabilisante et dont il ne faut pas ignorer la composante invisiblement puissante et puissamment invisible, s’éteindrait d’elle-même, et avec les autres, si l’on ne s’y soumettait avec complaisance. Il suffirait de créditer sa contradiction pour l’anéantir : l’acquiescement sine qua non à une telle proposition a quelque chose à voir avec la pensée magique***, laquelle est en relation antinomique absolue avec la raison philosophique.

 

*lignes d’humeur ruminées depuis longtemps mais dont l’aubaine me vint récemment.

**le philosophe, et celui qui étudie la Philosophie, entretient un rapport consubstantiel et individuel avec l’écrit ; [même Socrate, qui n'écrivait pas lui-même a été écrit par Platon.]

*** celle qui gouverne, de nos jours, tous les procédés publicistes et d’affichages : succès garantis immédiats, sans efforts, magiques quoi ! comme une crème anti-ride !

 

Et puisque vous êtes là : tous les apprentissages scolaires sont autant de profits à mettre aux prolégomènes de la réflexion philosophique, qui ne fait pas réflexion toute seule, ex cathedra, mais qui est une façon particulière d’organiser le raisonnement et qui n’a rien à voir avec un plaisant habillage et babillage, dont les enfants et même les adultes peuvent être bénéficiaires, mais qui n’EST PAS de la Philosophie. Et puis, franchement, les chérubins, déjà présents à l’école autant d’heures par jour que certains adultes à leur boulot, n’auraient-ils pas un droit à souffler un peu aux heures de relâche ?

Clin d’œil pour une rage de dents.

13 Février 2020 , Rédigé par pascale

     (pour V.D)

 

     Tout le monde aime Maupassant.

    C’est rassurant d’avoir à disposition juste ce qu’il faut de grincement de dents pour se sentir en accord avec… juste ce qu’il faut de détestation commune supportable de ses semblables, il ne faudrait quand même pas qu’ils vous le rendent ! L’institution scolaire fait cela très bien — le faisait plutôt, au temps où elle était le lieu de fréquentation de la littérature classique et même le seul ; c’était sans dommage pour hisser des nains sur des épaules de géants, la formule est devenue rebattue, mais seulement la formule, pas sa nécessité. Maupassant est, comme on dit tout aussi couramment, une valeur sûre. Tout le monde a lu, n’est-ce pas, Une Vie, Bel Ami, Pierre et Jean, Boule de Suif, le Horla, n’est-ce pas ? bis repetita ! Tout le monde sait qu’il est normand de la haute. La Haute-Normandie. Que sa vie est enclose très exactement dans la seconde moitié du XIXème siècle, ce qui le fait contemporain de Flaubert, Zola, Bourget et de la très longue liste de tous ceux que les biographies express ou précises, c’est selon son appétit, s’attacheront à signaler ou détailler.

     Jamais il ne croisa Schopenhauer vivant qui mourut lorsqu’il avait dix ans. Pourtant le pessimisme du philosophe irrigue ses textes. On ne le dit que trop, et l’on a raison. Encore qu’il faut aller y voir de près, lire l’un, lire l’autre, les relire tous les deux. S’en régaler. S’en délecter. Ils ne sont pas semblables bien qu’ils se ressemblent. Misanthrope contre anthropophobe. Lequel est qui ? Noirceur contre sombreur. L’un raisonne, dur et froid ; l’autre raconte épineux et rauque. Les deux ont de l’humaine condition une vision réaliste, sans concession. Si vous n’aimez pas qu’on vous mette sous le nez la vie-comme-elle-ne-va-pas et les humains-comme-ils-sont- et préférez la-vie-comme-vous-aimeriez-qu’elle-soit et les humains-comme-vous-ne-voulez-pas-les-voir, n’y touchez pas ! Vous pourriez vous faire de la peine et vos légèretés s’alourdir.

     Il est pourtant un petit texte, une petite chose d’environ quatre pages, et même deux si l’on veut ; de celles qui se lisent d’un trait, d’une lampée, dont on ne sait s’il faut en sourire ou en grimacer, en rire ou en pleurer mais applaudir, cela est sûr, au talent qui conjugue brièveté, cruauté et style comme un stylet ; qui met Schopenhauer sous la plume de Maupassant scalpel devenue pour lui, l’autre étendu sans vie. La scène, inhospitalière s’il en est, s’accommoderait assez bien d’un bloc opératoire et d’une facétie, involontaire, de carabin. Auprès d’un mort* est une nouvelle en deux temps, dont le second, le plus fort, est de ceux pour qui le désespoir ou la solennité ne s’opposent pas à l’impertinence et peut-être même la réclament pour mieux les désamorcer, comme Cioran le fera à sa façon, aphoristique. Maupassant invente le surgissement de l’humour par invitation du réel ordinaire, donnant congé à tous les lyrismes. L’ironie d’une situation qui interdit que l’on s’apitoie ne vient pas de nos sentiments qui, s’entrechoquant nous laissent pantois et cois, mais du spectacle du monde, qui n’a, si l’on peut dire, besoin de personne pour se montrer tel qu’il est : noir, gris, gris-noir, sans recours gracieux. On a parlé du pessimisme littéraire de Maupassant. Cela est vrai, mais pas assez. Comme s’il y avait une option, une décision, au moment d’écrire : le choix du pire, du réel le moins lumineux, le moins édifiant, le plus familier peut-être, le moins exceptionnel certainement. Mais les premières lignes de Auprès d’un mort, vont bien au-delà. De (son) maître Schopenhauer, Maupassant — ou son personnage —  dit qu’il est le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur terre. Pas moins. Et pour lui faire écho, après un temps de purgatoire à cette date dépassé, les mots (célèbres) de Musset à Voltaire contre son hideux sourire et ses os décharnés, dont on saisit plus loin l’intention farcesque. Il fallait tirer la langue au Français pour mieux dire l’inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d’une seule parole, de l’Allemand.

     La mise en scène est parfaite, c’est-à-dire exacte. Précise. Réaliste. Le lieu, l’heure. Cela suffit pour veiller un mort. Serait-il Schopenhauer. Il est mort comme chaque mort dans cet état-là. Même si sa figure riait. Personne ne dira que le rire est toujours signe de joie, il faudrait être bête. Cadavre bien mort de corps et d’esprit, le philosophe ici était vraiment bien  : le premier dégageait une odeur difficile, le second semblait rôder tout autour. Ce en quoi Schopenhauer faisait un défunt très ordinaire. Nous dirons, pour ne pas déflorer… la chute, que l’ironie incisive de Maupassant trouve ici sa parfaite incarnation !

 

*in Contes et Nouvelles, Tome 1, Gallimard, Bibliothèque La Pléiade. P. 727 ; accessible cependant sur le net.

** retrouver Schopenhauer dans les Archives : 8 septembre 2019 « qu’est-ce que lire ? » ; 15 mars 2018 « de la parénèse ordinaire, cominus et eminus ».

 

 

 

Pétrus Borel, les dernières années algériennes

8 Février 2020 , Rédigé par pascale

 

         Cela le consolait de ses espérances mortes : il est des phrases belles parfaitement, qui déposent en trois mots une vie tout entière. Et des lieux et des objets pour l’achever en derniers signes d’humour noir du destin. A Mostaganem, ce jour-là, il ne porte pas le bousingot, comme il le faisait à Paris il y a longtemps, ni le moindre couvre-chef d’ailleurs ; ses apprentissages d’architecture de jeunesse, en revanche, lui facilitèrent les dessins et les plans de la maison mauresque qu’il fit bâtir au pays de la Bibésie et de la Siccitude, ainsi parle-t-il de l’Algérie dans une lettre à son frère André. La maison, il l’appelle le « Castel de Haute-Pensée » ; depuis le donjon de pierres rouges, il admire les collines alentour ; dans le jardin un figuier immense et un haut palmier ; des plants de cotonniers. 17 Juillet, la température est cruelle ; soleil ardent près de la commune nouvellement détachée de Mazagran ; des paysages qu’il connait parfaitement, la wilaya de Blad Touria, il en fut même le maire ! Lui, le frénétique, le lycanthrope, le révolutionnaire, l’hugolien, fera d’une énergie désespérée accostant aux rivages algériens, une dépense d’efficacité inattendue en diverses missions de l’administration coloniale, jusqu’aux excès de zèle, de zèle d’écritures en tout genre sauf celui qui convient aux hiérarchies elles-mêmes infatigables. Les deux obstinations n’allant pas souvent dans le même sens, le combat final s’achevait toujours favorablement pour les organisations d’État, les pouvoirs et services publics, auraient-ils vu passer à leur tête, parfois, mais parfois seulement, un responsable favorable au fonctionnaire-poète venu sans le savoir encore mourir ensépulturé dans les sables.1

Précédemment :

                             il parcourt la campagne algérienne devenue terre française d’accueil pour des Bretons, des Alsaciens, des Lorrains entre autres ; l’inspecteur inspecte ; des villages au bled, il veille, il surveille. Il rapporte dans des rapports, et finit par s’exempter des règles du rapportage administratif de papotage se faisant rapporteur inspiré et lyrique plus qu’il ne faut, puisqu’il ne le faut jamais en ces circonstances. Mais qu’un général s’acoquine avec un écrivain effervescent et désespéré et le résultat devient déconcertant. Bugeaud et Pétrus-Champavert en association de circonstance pour la cause française en terre algérienne, cela ne pouvait que mal finir pour le second. On n’écrit pas impunément des poèmes sur le papier à en-tête de l’Administration. On ne laisse pas sans sévir un inspecteur ne pas rendre ses papiers d’inspection à la hiérarchie ; ce que Pétrus faisait trop couramment pour être un honnête fonctionnaire. Alors qu’il était, de l’avis de tous, d’un engagement sans faille auprès des populations dont il avait charge.

     Il faut dire qu’avec ses yeux d’Abencérage, ses grands yeux brillants et tristes, son teint olivâtre, Théophile Gautier décrivait-là non pas tant son ami du petit Cénacle qui braillait dans les rues de Paris, redingoté et scandaleux, que l’habitant prémonitoire du Castel de Haute-Pensée, celui-là même qui faisait dire à Champavert laissant ses clefs à son pipelet, qu’il s’en va plus loin que l’Espagne, plus loin, en Algérie. Sait-on jamais en écrivant, si les mots ne mangent pas plutôt la vie qu’ils ne dé-mangent le papier ? Au milieu de ce siècle-là en Algérie, les amandiers sont poudrés de fleurs, les bigaradiers, frangipane et l’eau d’orangers font autant de parfums répandus. Splendeurs du golfe d’Arzew et de Mostaganem depuis la maison où il s’épuise et s’éreinte à jardiner, charrier du sable, faire pousser des piments demi-doux (felfel lakdar). Il n’est plus Ruy Blas, avoue-t-il, puisque klephte redevenu, réminiscence cependant hugolienne, le klephte est pauvre, riche d’air et d’eau, disait le Maître en substance dans Les Orientales. Une des mémoires vives de Pétrus inendormies à jamais.

     Les brouilles, malentendus, tensions et conflits s’amplifient entre Pétrus et l’Administration, qu’il prend un plaisir fort malin mais fort imprudent à enflammer ; ce qu’on appelle mettre de l’huile sur le feu, ainsi qu’il fit avec un zeste de provocation revenue de loin, quand il se permit de corriger le sous-préfet. Il faut dire que le représentant de l’État français, accusant l’Inspecteur Borel de n’avoir pas mis les ressources de sa propriété à la disposition de la population atteinte de choléra, se rendit coupable non seulement d’injustice mais de crime de lèse-vocabulaire : l’ignorant chef bureaucrate venait, en parlant d’élévation et non d’élevage de cochons, de blesser et l’honneur de Pétrus et la langue française !

     On l’a dit, on le sait, même quand l’Administration a tort, elle a raison. Pétrus Borel en sera révoqué en 1855, le 27 Août. Désormais, depuis sa fenêtre dépourvue de vitre comme toutes celles du Castel, il se retrouve au bout d’une plume usée, mélancolique et triste, pour laquelle la lune est tantôt un fromage dont il manque cependant une moitié pour l’être tout à fait, tantôt un plat à barbe, tantôt un escargot qui bave sur la mer, qui pour tous ces titres de laideurs ne mérite pas sa considération. C’est lui qui le dit. Mais au moins a-t-il une tour, Théophile Gautier, ce roi plumigère, ne peut en dire autant !

     On pourrait le croire reclus en ses pensées hautes dans son Castel, exilé involontaire chez lui, dans la posture romantique du grand fauve blessé. Il y était recru de fatigue, éreinté. Brouettant du sable, récoltant l’orge pour les galettes de gruau, courbé sur la terre. Définitivement klephte. Définitivement. Une existence domestiquée d’être devenue sédentaire, mais une configuration familiale hors du commun : Marie-Antoinette qui l’avait rejoint très tôt, avec sa fille, après son départ pour l’Algérie, Marie-Antoinette avec laquelle il eut un fils, Justus, sa quasi-épouse en quelque sorte, Marie-Antoinette devient sa belle-mère dès lors qu’il convole en (justes) noces avec Gabrielle — la fille d’icelle, sa belle-fille — en mairie d'Alger. C’est la devenue belle-mère qui achète le terrain sur lequel le Castel fut construit, l’offre à son ancien concubin devenu son gendre ; une lettre confondante de normalité assumée rend compte de cette vie effroyablement ordinaire, dans cette espèce de bordj, construit à grands frais, grâce aux deniers de la mère de sa jeune femme, qui fut aussi sa compagne. Pétrus écrit —à un général il vrai, ce qui exige un certain détachement, voire une neutralité — que Marie-Antoinette voulait une maison qui pût être transmise à ses enfants et devenir patrimoniale. La famille de Pétrus Borel, c’est le mot qu’il emploie, se compose désormais de (sa) jeune femme, de son jeune frère et de (notre) mère… Après le décès de Marie-Antoinette devenue folle, une configuration nouvelle se dessine, Pétrus et Gabrielle auront un fils, Aldéran.

     Revenu du jardin, Pétrus écrit. Il tente d’écrire. Quelques temps avant son limogeage, il avait lancé ses derniers feux d’humeur contre la bêtise, rédigé une satire contre un candidat à la députation, lancé une provocation ultime en se déclarant officiellement candidat lui-même, dont on jugera de l’amertume : « Pétrus Borel, ancien homme de lettres, — auteur du Lycanthrope et de Mme Putiphar et de plusieurs feuilletons, inspecteur de colonisation à Mostaganem. »2 ; il pouvait même affirmer sans mentir dans sa déclaration programmatique : « je suis pauvre et je veux rester pauvre » ; je suis aussi Jean-Jacques Rousseau aurait-il dû ajouter3 en ses temps derniers, qu’on pourrait sans exagération voire marqués du sceau de la persécution, même si la paranoïa guette quiconque s’attaque aux administrations et leurs hiérarchies. Pétrus Borel entame la dernière part de sa vie, la paysanne, la terrienne, dans ce qui ressemble fort à une petite exploitation, de laquelle il tire de quoi nourrir toute la maisonnée et entretenir une domesticité modeste de quasi colon. Certes, il a perdu le combat, mais il est honoré, écrit-il à André, d’avoir perdu contre un Voiou, un marlou, un arsouille, un grinche.4 On aime cette dernière énergie nimbée de nostalgie, il est, dit-il dans la même lettre, un « simple littérateur français in partibus… ». Là-bas en France que sont ses amis devenus ? Qu’est-il devenu lui-même ? Une jaserie maussade ici et maintenant, qui n’occulte même pas d’inconvenantes questions d’argent.

     Dans une lettre feuilletonnesque —de mi-novembre à mi-décembre 1856 — Pétrus dit tout de sa vie ordinaire ; une épître de haute graisse venue depuis la maison de Haute-Pensée dont on mesure, ici, que le nom se voulait peut-être plus railleur qu’on ne le croit. Il faut y songer sérieusement. Ne parlait-il pas, dans Don Andréa Vésalius, d’un monsieur avec des gros souliers de philosophie, des pafs, ou pas de souliers du tout ? La lecture de Pétrus Borel nous apprend toujours qu’il faut oser approfondir ses pitreries verbales, elles se font écho les unes les autres. Des « sabots colossaux aux pieds » des miséreuses années 30 au Voyageur qui raccommode ses souliers5 de 1850, il y a toujours du Passereau dans Pétrus ; Passereau, cet excellent et pétillant jeune homme, faux désespéré qui s’en va le cœur léger, demander ardemment au bourreau d’être guillotiné à l’imparfait du subjonctif, qui peut passer, dans certaines circonstances, pour la marque absolue de l’ironie mordante, puisque « la vie est facultative » ajoute-t-il en guise de raison. De quelles pensées élevées les dernières années de la vie de Pétrus Borel l’Algérien se sont-elles nourries ? De regret, c’est certain, mais voilà qu’on s’y trompe, le regret n’est-il pas l’autre version du rêve ? Son bordj est une friperie neuve — on admire l’image — la demeure d’un contemplateur, d’un poète. A cette date6 il écrit « Mon âme a perdu ses ailes ». Il meurt un an plus tard, terrassé - élégance verbal du destin - dans son jardin. Sous le soleil algérien de plein été, point de bousingot.

     Pétrus appartient à la liste qu’il faudra peut-être un jour développer, des penseurs et écrivains qui n’ont, sur cette terre, ni tombeau, ni caveau. Dont nulle cendre, nuls restes n’ont été rendus à la terre ou au ciel. Le cimetière de Mostaganem où il fut inhumé est dés-affecté depuis longtemps. C’est ainsi que l’on dit pour signifier que personne ne vient plus porter aux stèles, chapelles et monuments funéraires les soins nécessaires à leur conservation. La fosse commune recueille alors les restes des restes. Les disparus ont deux fois disparu.

 

  1. Dans une lettre à son frère André ; comme la plupart des termes cités isolément dans ces lignes, extraits de cette correspondance
  2. Cité par J.L Steinmetz (Pétrus Borel -vocation poète maudit- Fayard ; 2002. P.263)
  3. Il l’avait affirmé dans la présentation de Champavert.
  4. En la personne du sous-préfet.
  5. Cf note 7, les deux dernières dates.
  6. L’année 1856
  7. Pétrus Borel, in Archives  : 01/07/2018 ; 03/07/2018 et 31/01/2019 ; 04/02/2019

 

 

 

Nostalgie inactuelle

6 Février 2020 , Rédigé par pascale

   

 Après Inactualité nostalgique le 31 janvier ici-même, ci-dessous :  I – la transcription stricte d’une copie intitulée « Devoir de Français » ; j’ai 16 ans, je suis en début de Terminale, et ça se sent ! II –celle d’une copie de l’année précédente, j’ai 15 ans, je suis en classe de Première. En rouge les remarques du professeur, le même dans les deux cas. On redit que les travaux se font "sur place" et non "chez soi", sans aucun document, et qu’internet n’est même pas un rêve !

 

 

 

I - Sujet : Madame de La Fayette écrit de Montaigne : « Il y a plaisir d’avoir un voisin comme lui. »

 

L’œuvre de Montaigne reçut de tout temps approbations ou reproches. Mais il est indéniable qu’elle imprima d’un sceau ineffaçable toute la littérature française, si l’on s’attarde quelque peu aux réflexions nombreuses et combien différentes qu’elle suscita partout. Mais il semble qu’au XVIIème siècle, l’œuvre de Montaigne marqua plus profondément encore toute cette société d’« honnêtes gens » qui s’entretenaient dans les Salons. Ainsi, Madame de La Fayette a pu écrire : « Il y a plaisir d’avoir un voisin comme lui ». On peut se demander avec elle si en effet, Montaigne est un agréable « voisin » ou s’il est un compagnon antipathique, et pourquoi. [remarque du professeur : c’est aller loin dans l’antithèse]

 

En ce même XVIIème siècle, Montaigne a paru profondément antipathique [remarque du professeur : erreur ! Pascal aurait apprécié Montaigne peut-être autant que le Chevalier de Méré]. Pascal dit à propos des Essais qu’il eût là un « sot projet ». Et l’on peut avec l’auteur des Pensées relever plusieurs points sur lesquels Montaigne ne ressemble en rien à un plaisant « voisin », mais bien au contraire où sa compagnie devient lassante, parfois fastidieuse.

Après avoir refermé les livres des Essais, on peut garder en soi l’image d’un Montaigne profondément égoïste, peu engagé et chrétien « du bout des lèvres ». C’est ce qu’en a retenu l’austère Pascal, lui pour qui « le moi est haïssable ». Ceux qui adhèrent au point de vue pascalien vont parfois plus loin encore et disent qu’il manque aux Essais la flamme de la jeunesse, que c’est là l’œuvre d’un vieillard qui a perdu plus d’une illusion, balançant sans cesse d’un système philosophique à l’autre, stoïcien par épicurisme car, cherchant à mieux souffrir, Montaigne chercha à moins souffrir.

Ce sont de durs jugements semble-t-il ; et certainement Montaigne a choqué en ce janséniste sévère qu’est Pascal, le classique [remarque du professeur, qui a souligné ce mot rageusement -trois gros traits- : attention ! P. l’est d’une façon très personnelle] et le chrétien. Mais ces critiques n’ont pas l’approbation unanime du XVIIème siècle. Et l’on en rencontre pour qui Montaigne est « aimable ».

 

C’est Madame de Sévigné qui loue l’« amabilité » de Montaigne (bien qu’elle ne voulût en aucune façon laisser les Essais entre les mains de sa fille.) Et Madame de La Fayette semble faire écho à cet enthousiasme. Il semble bien en effet que Montaigne soit un « honnête homme » à la mode XVIIème siècle : instruit, l’esprit fin, ouvert à tout, sans se piquer de rien. Et ces grandes dames [remarque : il était galant homme à l’occasion] ont certainement trouvé en lui un homme à la vie bien remplie, point passionné mais ayant pourtant liberté et vérité pour passions. Elles ont rencontré un homme s’insurgeant contre les principes de cruauté et les méthodes de colonisation [m.dit ; anachronique] du Nouveau Monde, citant les auteurs latins, élaborant un art de vivre et une pédagogie. Il y a bien en tout cela la trempe d’un plaisant compagnon et on comprend que le livre des Essais ait été pour la plupart leur seule lecture.

Mais il n’y a pas qu’au XVIIème siècle que Montaigne a été élu avec enthousiasme et approbation, et actuellement on peut encore voir en lui et en ses Essais une heureuse compagnie pour de nombreuses heures. On connaît la réplique que Voltaire adressa à la sévère critique de Pascal : « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre », mais il ne faut peut-être voir là qu’une occasion supplémentaire pour Voltaire de prendre le contre-pied du janséniste ? Pourtant, dans une autre optique, on peut prendre à notre compte [stylo correcteur rageur : on… nous ! ; c’est, en effet, une grave faute que de les utiliser dans la même phrase] cette affirmation et louer cet homme de nous avoir livré ses réflexions, ses actions, sa vie intime. Il ne faut pas tant voir en Montaigne un orgueilleux bon vivant qu’un homme vrai, à la recherche de son être profond. « Je suis moi-même la matière de mon livre » nous a-t-il dit. Pourquoi donc être choqué d’y trouver ça et là les défauts, les hésitations de « l’humaine condition ». En aucune façon Montaigne n’a voulu s’imposer, pas plus qu’imposer son art de vivre, si foncièrement adapté à son tempérament. « Il y a mille contraires façons de vivre » nous dit-il. Les Essais ne sont que la proposition de la sienne, dans une touchante simplicité.

 

Il semble qu’on se range plus facilement à l’avis de Madame de La Fayette, à savoir que Montaigne est un « voisin » agréable, avec lequel on éprouve plaisir à passer un moment et, pourquoi pas à « limer sa cervelle » contre la sienne… Ce qui nous plaît dans Montaigne, c’est qu’il n’a pas eu la prétention de vouloir nous imposer quelque chose [plat ! signale le professeur intraitable], mais qu’il s’est montré un homme de son temps, tout en étant un écrivain toujours actuel, aimant l’amitié et la compagnie des autres hommes, haïssant la guerre. Comment ne pas trouver du plaisir à relire les Essais, retrouver cet homme si humain, si lucide et dont le message est : « Pour moi donc, j’aime la vie. » ?

 

Annotation générale (sévère et méritée) l’ensemble est largement insuffisant : ce sujet vous eût mieux inspirée si votre imagination avait pu s’exercer sur une lecture plus attentive de Montaigne. Non seulement l’extrait n° 17 (que vous avez eu à étudier) mais bien d’autres : il est facile de retrouver l’homme dans son livre – et puis de se le représenter comme voisin. Noté : 11/20

 

 

 

 

II Sujet : Chateaubriand évoque ainsi dans les Mémoires… (la fin du libellé n’est pas recopiée, à la demande du professeur, les premiers mots lui suffisaient pour identifier le sujet choisi) ; on déduit de la lecture du travail qu’il s’agissait de prendre la plume à la place de Chateaubriand et d’écrire ses méditations et rêveries lors de la première journée de son voyage de retour d’Amérique vers l’Europe.

 

« Tout le jour une lourde grisaille a pesé sur la mer, et depuis que j’ai mis le pied sur ce bateau, aucun rayon de soleil n’a pu percer l’opaque barrière que forment les nuages. Dès le moment de l’embarcation, un vent humide a commencé de souffler pour ne plus cesser. Mon départ de cette terre d’Amérique fut salué de pluie et d’embrun, et la mer semblait mêler sa voix au chant monotone qui montait du rivage.

Ce ne fut pas la tristesse qui envahit mon cœur quand retentit la sirène — cette tristesse que nous cause la séparation — mais bien plutôt une mélancolie sans égale, à la dimension de l’Océan qui s’offrait à moi, sans borne, sans récif, sans rivage. J’ai laissé s’écouler les premières heures de cette traversée comme on laisse glisser un livre de la main lasse qui ne peut plus le soutenir, et bercé par le clapotement de l’eau sur les flancs du navire, j’ai abandonné mon cœur sans contrainte, à une rêveuse inconscience. Ce bateau qui, il y a plusieurs mois, m’avait éloigné de mon pays natal, ce même bateau me rendait à ma terre et pourtant je n’en éprouvais aucune joie.

Un désir incertain me poussa à aller regarder cette masse liquide qui serait ma seule compagnie pendant ces longs jours de voyage. Et devant cette mer étrangère, devant cette étendue hostile, j’ai longtemps fermé les yeux, essayant de retrouver cette présence qui m’accompagnait au cours de mes promenades à Saint-Malo. Mais le ciel semblait avoir conclu un accord tacite avec la mer, il semblait s’être rapproché d’elle pour lui faire cette confidence de ne me point répondre. Je ne pouvais plus penser alors que j’étais sur ce bateau pour revenir en France, je pensais seulement que j’y étais, misérable, infortuné, trahi par le ciel et par l’eau et rien ne me rappelait ni le ciel de Combourg, ni l’eau de Saint-Malo.

Le reste de la journée s’écoula ainsi, dans une rêverie que rien ne pouvait troubler, hormis l’agitation des autres voyageurs aux heures des repas. Puis, lentement, l’Océan se recouvrit d’une brume aérienne ; on voyait encore par moment la crête des vagues les plus fortes crever cette ouate grise. Déjà montait le pâle disque de la lune, traînant derrière lui un char de nuées noires qu’une main invisible viendrait poser une à une sur cette immensité. Mon cœur s’emplit d’un sentiment nouveau. J’eus peur soudain de me trouver au centre de l’Océan, impuissant face à cette obscurité grandissante. Et les ombres qui s’étendaient sur la mer, s’étendaient aussi sur mon cœur…

Le premier jour de mon voyage touche à sa fin. Il coule au fond de l’eau comme un radeau abandonné, il se perd au milieu des flots, il roule comme roule une bouteille sur le socle sableux ; déjà, il ne m’appartient plus.

Le silence de la nuit monte douloureusement des profondeurs, enveloppant le bateau comme une proie, et entonne un hymne aux accents inconnus. La faible lueur de ma lampe projette des ombres vacillantes tout autour, créant un monde mystérieux de fantômes ; l’eau répète inlassablement sa morne mélodie dans cette nuit privée d’étoiles, et l’homme répète inlassablement sa prière au Créateur ; il se souvient que sa vie comme l’eau s’écoule, qu’elle échappe à ce monde qui est pourtant sa condition. Mon cœur se met à l’unisson de ces voix qui s’élèvent de la mer et que le vent de l’Océan élève jusqu’à Dieu. »

 

Ici, aucune remarque en marge ou dans le corps de la copie  (sans faute d'orthographe)

 Annotation générale en haut : « vous avez enchaîné avec une certaine verve images et sensations. Mais une méditation comporte aussi des réflexions, des pensées. Il est tout-à-fait étrange que Ch. en pareille circonstance ne pense point à sa vie passée ni à la vie qui l’attend à son retour en France… »  [Peut-on ajouter que c’était quand même beaucoup demander à 15 ans ?] Noté : 12/20 (classée 2ème !)

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