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Mélanges, miscellanées, miettes -6-

11 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

« Je n’ai jamais pris la liberté de supposer qu’une femme pût avoir tort, mais il est bien sûr que vous avez parfaitement raison. »

Charles Nodier (répond à M. de la Sicotière à propos d’une question d’orthographe.)

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« De tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le coucou de Paris et la vinaigrette de Lille ; le coucou, humble boîte à compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le juste milieu entre la chaise à porteur et la brouette. » Ceci est la première phrase très appétissante d’une nouvelle de Jean-Joseph-Louis Couailhac (1810-1885), intitulée Le cocher de coucou, elle date de 1840. A défaut que le texte tienne les promesses de ces lignes, nous aurons au moins appris deux noms que pourtant nous croyions bien connaître.

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L’eau tonne fin septembre quand l’érable éclate de rouge pour ne pas éclater de rage.

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         En Normandie on ne dit pas « au coin de la rue » mais à la carre. Un peu partout ailleurs on fatigue la salade, on ne la secoue pas.

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Quand il n’est pas le nom d’une cité grecque ionienne et plus précisément le lieu où elle est érigée, Κολοφών, Colophonle sommet, le colophon désigne l’ensemble des références dont un ouvrage se réclame, parfois accompagnées d’indications précieuses pour l’imprimeur et, quand il est manuscrit, pour sa transcription. La ville d’Asie mineure susnommée est celle de Xénophane et possiblement d’Homère – que plus de 3 siècles séparent.  Et de la colophane. Comme chacun sait.

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S’avérer faux ne peut se dire ni s’écrire, puisqu’ « avérer » signifie montrer la vérité, faire apparaître ce qui est vrai (verus en latin). Mais on ne peut pas non plus clamer ne pas en croire ses yeux si l’on ajoute, c’est inouï ! puisqu’ « in-ouï », n’est-ce pas, désigne précisément ce qu’on ne peut entendre, ce qu’on ne peut ouïr.

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Nul n’ignore qu’Henri IV fut assassiné par Ravaillac – en 1610 pour les moins oublieux ; on se souvient un peu moins qu’Henri III avait subi le même sort en 1589, date pourtant plus facile à retenir, par Jacques Clément, moine fanatique qui portait fort mal son nom.  Les deux Henri étaient cousins, en conséquence fils et neveu de Catherine, épouse d’Henri II, venue d’une des branches de la grande famille italienne de Medici. Henri III fut aussi Henri I, roi de Pologne, pendant un an environ, repassé au III quand il devint monarque de France. Mais Henri IV était lui-même un Henri III – de Navarre – tandis qu’un Henri Ier – de Lorraine, appelé de Guise, mais 3ème duc – fut lui-même assassiné sur ordre du Roi Henri III. Il suffit juste de se souvenir que cet Henri III (fils d’Henri II) devenu Henri Ier en Pologne, cousin (et futur beau-frère) d’Henri III de Navarre, futur Henri IV, fit assassiner Henri III duc de Lorraine aussi nommé Henri Ier de Guise !

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« L’essaim des mots justes, ou guêpier » F. Ponge in La rage de l’expression.

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Les écrits à la gomme s’effaceront d’eux-mêmes.

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         Quand les nuages postillonnent, il crachine.

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Ne manquons pas de compléter la série des pléonasmes les plus fréquents et les plus assommants :

  • Anticiper l’avenir : bon, on va rappeler que l’on ne peut anticiper ce qui a déjà eu lieu et que ante, préposition latine signifie précisément avant. Donc, anticipons anticipons, point.
  • Les « jets de projectiles » me laissent sans voix, comme les choses qui « volent en l’air ».

Et de condamner ce genre de phrases qui passent pour le signe élevé d’un modernisme triomphant et ne sont pourtant que l’affichage d’une bêtise et vulgarité crasses :

  • « Il faut procéder au désherbage des stocks de la médiathèque » (authentiquement ouï !)

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« Auteur de plusieurs romans-feuilletons, il portait encore un doigt de moustache et des pantalons étroits. Il refusait d’acheter une auto. Avec cela, sentimental comme un églantier. Elle devait le quitter : c’était aussi sûr qu’une éclipse ». Voici les premières lignes – toniques, stimulantes, vigoureuses, enjouées, ingambes, fringantes – d’une nouvelle d’Ernest Pérochon, Le retour à la terre (1928).

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         Une psylle est un insecte, un psylle un charmeur de serpents. Y a-t-il la moindre chance pour qu’ils se rencontrent ?

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         Le seul fragment que nous connaissons de l’Apollonius en vers français, nous est parvenu parce que le feuillet a servi à relier un autre manuscrit. Aucune chance que cela se reproduise dans 1000 ans avec ces Mélanges

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         Ces fautes d’orthographe que nous aimons – mais moyennement quand même : nous ne naissons pas tous égos ! (authentiquement lu).

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   L’indifférence messied au philosophe.

ab imo corde,

6 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Il fut un temps où l’on achevait son courrier affectueux ou amical avec des mots venus du cœur, du fond du cœur, ab imo corde*, pour ne pas se quitter tout à fait, ni clore ni cesser-là, alors qu’on allait expédier le pli – deux mots qui disent tout de l’ambivalence joyeuse et un peu triste à se séparer de ce qu’on cèle et cache dans le secret d’une dépêche, la si bien nommée. L’ensemble des Lettres échangées faisait Correspondance, terme qui sied à ce qu’il doit ou devrait dire : échanger par écrit avec ceux pour qui les accordances ou le commerce – dans sa stricte acception classique de relations humaines de qualité ­– font concordance, cum corde.

Le latin, qui si souvent sait nous gâter, nous a offert épître (epistola) ou missive (de mittere, supin missum), la première, échappée aussi de son grec (επιστολη), les deux, aujourd’hui significativement éloignées de leur sens originel, et devenues d’usage spécifique. Viendrait-il à l’idée de quiconque d’écrire une épître ou une missive à un destinataire privé, intime – cet adjectif ici pour sa stricte opposition avec extime ? Et pour quelques-uns, il n’y aurait d’épître que rédigée par de saints apôtres, et de missive par des généraux de guerres impériales, tout ceci, n’est-ce pas, au pifomètre !

Mais quid de l’art de la Correspondance, cet usage du temps, non pas de temps en temps, mais décidé, voulu, choisi, de distraire au sens de soustraire, un moment particulier dans l’écoulement tempétueux des heures. Certes, nous avons toutes les excuses pour justifier de « communiquer à la verticale », expression personnelle par laquelle je nomme le geste d’écrire sur un écran perpendiculaire face à soi, un mur, sans une feuille, un cahier, un carnet – une tablette de buis, clin d’œil à Apronenia Avitia – à plat devant soi où coucher ses dire ; et ces prétextes seraient ceux de « notre époque » comme si l’époque – et non les humains qui l’ont constituée – avait la conscience réfléchie d’elle-même. Passons.

Je me demande alors, lisant avec gourmandise nombre de Correspondances d’écrivains, philosophes, penseurs** comment on faisait quand on n’avait rien ou presque de ce que nous estimons indispensable pour écrire à autrui, je veux dire une réception instantanée. Nonobstant l’évidente perte de qualité, d’élégance, de choix des mots, de présentation même, l’incroyable idée que l’on pourrait s’écrire indépendamment d’une motivation pratique ou d’une information nécessaire a, elle aussi, disparu. Le contraire est devenu exceptionnel. Fera-t-il l’objet d’une conservation aussi précieuse, y compris héroïque, qui, sans le moindre étonnement, ont rendu accessibles à chacun de nous les échanges d’Héloïse et Abélard, Descartes et la Princesse palatine ou les mots de Cicéron à Atticus, Vincent Van Gogh à Théo, Henri Calet à Paulhan, et pas seulement Madame de Sévigné à sa fille – lettres de noblesse, dans tous les sens de ces mots.

Je me demande aussi s’il ne serait pas incongru – aux exceptions rarissimes toujours pensables évoquées – de recevoir, ou d’envoyer une Lettre sans autre raison que le plaisir, l’attention et l’égard pour sa rédaction, le choix de ses mots, l’application à la construction de ses phrases, non pour soi-même, ce serait un Journal et l’épistolier un diariste, mais en raison  de son destinataire seul. Ou faire comme Jean-Paul Toulet (1867-1920) qui s’est écrit et expédié à sa propre adresse, de tous les coins du monde et pendant un peu plus de 10 ans, une soixantaine de lettres et de cartes postales. Quand il était chez lui, il se postait des cartes d’ailleurs. Voilà qui donne des idées n’est-ce pas ? Reste à savoir si, comme lui, on oserait s’appeler soi-même « Cher ami », « Très cher ami » ou même « Cher et grand poète » ; chacun adaptera. Mais il est certain qu’il y a là matière à tester ses propres défauts et qualités, et pas seulement scripturaux. Toulet garde pour son meilleur ami intime le voussoiement, mais tutoie l’ironie, frôle la légèreté, se lasse parfois de ne jamais recevoir de réponse. Pratiquant plus volontiers la brièveté que la longueur – ce que la carte postale impose – la forme est fréquemment aphoristique et mélancolique. Et, chacun le sait, la mélancolie est souvent dispensatrice de légèreté sombre : Toulet sacrifie au rite puéril du petit signe sur le recto et son explication au verso : « J’y ai marqué d’une croix la loggia de la chambre, désormais illustre, où vous demeurâtes » (27 mai 1903). Et comme il sait tout de son destinataire, il se permet quelques piques amicales. S’il y a théâtralité, hypothèse qu’on ne peut écarter, la mise en scène est habile qui, se parlant à soi-même, ne semble pas exclure un futur possible lecteur, distinct et inconnu, réellement à venir, « Pensez-vous que la postérité s’occupera jamais de vous ou de moi ? ».

       Et pour se quitter, Toulet choisit aussi parfois le latin vale et me ama – c’est le moment de dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

        

*parfois ex imo corde (lu, par ex, dans la Correspondance de Flaubert, ce qui ne date quand même pas de l’Antiquité !) ; d’un point de vue acribique, ab semble cependant plus juste. ** dont certaines, et même la plupart, sont de véritables joyaux.

Note bleue – Autoportrait - Décrochage

1 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Ce qui suit se comprend comme prolongement du texte du 27 Juin 2019, intitulé « Ceci n’est pas un cliché » qui rend compte du procédé photographique des photogrammes, toujours usité pour les trois œuvres ici présentées et prélevées d’un ensemble que je complèterai plus tard.

 

 

Serait-ce un petit amas de mots – une note – que l’on écrit sur une feuille bleue, ou à l’encre bleue, ou d’un stylo bleu, ou encore de cette teinte qu’on a choisie par usage personnel hiérarchisé des occupations ou organisations à voir et à prévoir, à faire ou à défaire, à côté et à l’opposé d’une note rouge, urgente, ou noire, funeste ? Ou serait-ce la belle association d’une couleur et d’un son – une note – une vibration monochromatique, une ondulation teintée d’azur, une onde sonore perçue par l’œil, en raison du tracé souple d’un pinceau qui en aurait empli les espaces sinueux et creux, tels des Coups d’archets héroïques (Paul Klee -1938 – aussi traduit Traits d’arcs héroïques)

Les Correspondances entre réel et image figurée ne devraient-elles révéler que des mondes évidents, attendus, confortables à nos habitudes, tendant à rabattre l’un sur l’autre et annihiler toute distance créée par la liberté des artistes ? Ce qui convient à l’œil et l’esprit profanes pour lesquels « correspondre » signifie concorder, se conformer à, et même se ressembler. Dans ce monde-là, les couleurs et les sons ne se répondent pas, Baudelaire n’a jamais existé, une arabesque n’est pas une note, une ligne mélodique est invisible, les mots ne sont pas bleus, et les photographies, simples gardes-souvenirs, démultiplient nos fonctions mnésiques inextensibles.

 

- Note bleue -

 

Dans ce monde-là, un autoportrait, est une saisie nécessairement fidèle de soi-même par soi-même, une coïncidence trait pour trait, hors laquelle le terme ferait offense à la vérité, si naïvement confondue avec la réalité, cependant que Montaigne dit de lui qu’il a la taille fort ramassée, le visage (…) plein, et que, franchi un certain âge, ce ne sera plus moi, mêlant ses traits physiques au présent et au devenir in-saisi de son identité future ; que Picasso déforme son visage pour mieux se ressembler ; que Magritte ou Munch, s’appliquent à ne pas se ressembler pour mieux se peindre ; que Rockwell triche, mais pas vraiment, avec le miroir, objet de l’exactitude la moins contestable de tout ce qui s’y reflète – les peintres classiques nous l’ont appris, on dit que J. Gumpp fut l’un des premiers en 1646. Soit.

Et si l’autoportrait, tout autoportrait, n’était fidèle qu’à ce qu’il dit, désignant non pas qui dessine, peint, écrit ou photographie, mais celui qui en porte le trait. Non pas l’objet du portrait, mais le sujet qui le traite, qui ne sont pas les mêmes, quoi qu’on en dise. Non pas la confusion – déformée ou transformée de l’un par l’autre comme on le voudrait si souvent pour y voir un signe d’originalité ! – mais la création, l’écriture au sens large, la trace, l’invention, la composition, par le moyen qui lui est (en) propre – proprius et/ou auto – de se représenter. Alors, un Autoportrait photographique tout d’atomes jetés dans un vide saturé de noir constitué, dont les uns se rassemblent, les autres s’écartent, luminescents, opaques, dont l’ensemble esquisse sans jamais l’achever une forme profilée légèrement oblongue où l’on se plaît à deviner des yeux, un nez et une bouche – magie déjà dite de toute paréidolie – alors, un tel autoportrait dit tout de celui qui le nomme, bien plus et bien mieux que n’importe quelle prétendue fidélité-à-la réalité.

 

- Autoportrait -

 

     Tout décrochage suppose un accrochage antérieur, ce qui en fait en première intention signifiante, un geste de cessation, de disparition, ce qui signe une fin, une échéance, un arrêt. Rien que pour cela, intituler une œuvre exposée et non éphémère Décrochage déroute. Cette envisageable préméditation – dérouter l’observateur – serait à soi-seule bien suffisante. Mais l’embarras saisit : il ne paraît rien de plus solide, carré, résolu, que ce cadre intensément noir où sont rivés 14 x 14 petits dés blancs. Double perception d’équilibre qui est aussi celui des fugues de Bach si présentes dans Sonorité ancienne, abstraction sur fond noir de Paul Klee, sous-titre de son Carrés au rythme ternaire. Dont on ne peut ignorer qu’il le peignit dans les mêmes temps que Man Ray rayographiait en France.

         L’œil paresseux n’y voit qu’un inégal échiquier – inégal, car les petits tas se montrent vite plus informes qu’uniformes ; peu importe, on se plaira alors à évoquer une mosaïque ancienne aux tessons un peu usés par le temps, irrégulièrement émoussés. On se plaira à dire que Paul Klee aussi, peignait des carrés magiques qui n’étaient pas très droits, mais n’en étaient pas moins des carrés. Ce décrochage programmatique ferait-il contre-sens, antiphrase, ironie ? L’œil facétieux du photographe-compositeur nous a-t-il volontairement abusé, ou a-t-il, comme nous le soupçonnons, pensé une harmonie préétablie - n’aurait-il jamais lu Leibniz - ou organisé l’image du cosmos primitif, monde de particules suspendues dans le vide après qu’elles se sont rassemblées, selon une implacable nécessité ? Qui, ou quoi, de notre regard ou de notre esprit nous fait remarquer alors qu’un, un seul de ces atomes est détaché. S’est-il lui-même décroché ou l’a-t-on dépendu pour faire signature en bas, à droite ? Le clinamen lucrétien s’affranchissant de la chute incessante des corpuscules de matière, pour dire la possibilité du libre-arbitre, du pas de côté, de l’écart, du décrochage dans l’inéluctable destinée du monde et de soi.

 

 

- Décrochage -

Rêveries mélancoliques d’un instant

26 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

La Maison de Sicile, je ne l’ai jamais oubliée, elle n’était pas un rêve. Je l’avais bien vue, le long d’une route, au nord de l’île. Les photographies anciennes, très imparfaites, mal prises, en disent long.

Sachant que c’était impossible, je croyais pourtant être arrivée à Donnafugata.  Mon illusion fut brève, ou mon désir. Certes, ses pièces grandes et vides avaient quelque chose de la magnificence aristocratique mais désaffectée de la demeure des Salina. Mais quel palazzo à l’abandon en Sicile, ne l’a pas ?

Il Gattopardo, le livre – dont l’édition fut posthume parce que refusé par les plus grandes maisons – passe pour faire l’éloge de l’immobilisme et du conservatisme, qui plus est dans un style vecchiotto1 : il cultiverait le regret des privilèges d’une époque dépassée. Leonardo Sciascia lui-même s’y laissa prendre. Aujourd’hui encore, le terme gattopardismo dit cela en cinq syllabes en italien.

Or, depuis ma première lecture du roman de Tomasi di Lampedusa, je n’ai toujours retenu que la chaleur poisseuse, poussiéreuse, accablante de l’été sicilien ; les routes cahotiques de la campagne, les villages ocre, les champs d’oliviers ; Palerme et ses palazzi d’ombres et d’autorité sombre. A moins que, depuis, les images du film vinssent recouvrir les pages et avec elles, mes propres souvenirs. A moins que mes propres souvenirs vinssent recouvrir la mémoire que je croyais vive encore d’une maison désertée, oubliée, isolée, vide.

Il me faut relire Il Gattopardo autant de fois que de trames y ont été tissées par Tomasi di Lampedusa – elles sont vraiment nombreuses – négligées par les motifs dominants, écrasants même, pour moi, de la Sicile, de Palerme et des paysages de l’intérieur. Car enfin, de ce livre aurais-je tout manqué ? fors le climat, la lumière – comme un noyau primordial2 – ce que Gaetano Savatteri, dans son livre non traduit (sauf erreur) I Siciliani appelle une « lumière de cendre » et « un paysage sans rachat ». Irredimibile.

Peut-être aussi qu’Une enfance sicilienne,

écrit par Edmonde Charles-Roux à partir des souvenirs de Fulco di Verdura, brouille mes impressions réminiscentes : La maison est encore là, Dieu soit loué, avec ses balcons et l’avancée de ses deux terrasses, la chère vieille maison de toujours, cuite au soleil et un peu lasse, c’est la première phrase. Mon édition de poche est toute jaunie, cuite au soleil et bien lasse elle aussi. Elle date de 1986.

Il y a des heures, il y a des jours, il y a des nuits, il y a des brumes et des pluies, des automnes et des ciels, où dans les silences, je n’arrive pas à dimenticare Palermo, je n’arrive pas à Oublier Palerme3. Lampedusa, dans ses Racconti, ses nouvelles, parle du paysage beau et tremendamente triste de la Sicile Occidentale.

Je cueille, de ligne en ligne des mots qui se disent mieux en italien, entendrait-on un français mélodieux par-delà : une rue devenue montuosa ; un paysage calcinato ; une place ombreggiata. Dans le texte, intitulé, Infanzia, T. di Lampedusa raconte les lieux de son enfance, le palais palermitain de 1 600 mètres carrés, le domaine de Santa Margherita qui comptait 300 pièces. Détruits par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, ces deux domaines en souvenirs mêlés, ont, à n’en pas douter, construit les palazzi du Guépard, du livre. Car pour le film, c’est en partie le palais Gangi, propriété privée de riches aristocrates palermitains qui lui servit de cadre. Personne n’a oublié la salle de bal avec sa mosaïque léonine4, car pièce et demeure sont invisitables à quiconque. C’est certainement bien mieux ainsi.

 

 

  1. Selon l’expression même d’Elio Vittorini dans sa lettre de refus du manuscrit.
  2. In le Professeur et la Sirène, une nouvelle de T. di Lampedusa qui n’est pas que l’auteur du Guépard.
  3. Titre d’un roman d’Edmonde Charles-Roux, Grasset, 1966. Prix Goncourt.
  4. Dans le film (totalement oubliable, lui, nous parlons d'Oublier Palerme bien sûr) de Francesco Rosi, « adapté » du roman ci-dessus nommé, une scène fut tournée dans la même salle de bal, comme en clin d’œil.

Le silence des traces,

22 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

*

A l’approche de l’hiver,

la pointe du crayon

fait grise mine

*

Le dernier des oiseaux

chante encor au jardin

rosa la rose effeuillée en latin

*​​​​​​​

Pivoines épelées

au matin dépliées

*​​​​​​​

Frêles

les nuées

déferlent

des toits

immesurés

*

 

Refrains sans fin

engloutissent la mer

chagrinée la lune

*​​​​​​​

L’automne rouille

le paysage

*​​​​​​​

 

Glace entre deux gaufrettes glissées

depuis longtemps fondue

de plaisir. 

*​​​​​​​

Ce cloître est le carré magique

de mes pensées.

*​​​​​​​

 

De l’antique théâtre

les vieilles pierres usées par mes regards

& ruinés les gradins.

*

Jamais je n’agraferai le soleil

derrière le rideau

des banians de Sicile

*​​​​​​​

Laver les mots

dans le feu du  volcan,

les pierres ponces, écume de la terre.

*​​​​​​​

La Kalsa,

ce terrain vague

dont si bien je me souviens.

*

 

Le Baiser de Zeus

17 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

Il est des rencontres qui font des étincelles, du bruit, de la fureur et des orages, il en est d’autres bien plus calmes. Elles n’existent ni par volonté consciente, ni par décision rationnellement construite. Mais par accrochage insu de plusieurs éléments indépendants les uns des autres, en embuscade depuis des siècles. Et même avant.

On peut avoir un prénom qui résonne avec la musique des sphères : Ré-mi. Accompagnant, mais c’est plus rare, un nom descendu tout droit de l’Olympe, Jouve : quelques souvenirs de latin rappelleront à certains, que Jupiter se décline, Jovis au génitif – on s’épargnera les autres cas qui pourtant confirment l’hypothèse onomastique. Remy Jouve ne pouvait éviter le feu et l’harmonie. Jupiter redevenu Zeus – c’est le même, tous les enfants savent ça – n’a jamais lâché, jamais, l’éclair qu’il tient en sa main droite, signe de colère, de victoire, de pouvoir tout ensemble, ne les aurait-on croisés nulle part ailleurs qu’en sa mémoire collective et fragmentaire, ils se confondent dans une même image culturellement constituée depuis la nuit des temps.

La création, n’en déplaise aux croyances canoniques, ne vient jamais ex nihilo ; mais l’artiste n’est pas chargé de déployer ces chemins que la plupart du temps il ignore, tant ils sont recouverts d’itinéraires impénétrables. L’œuvre n’aurait jamais pu se créer elle-même, n’a pas surgi par génération spontanée, il se peut même que l’artiste lui trouve des explications et le public des significations. Des réminiscences avouées, des coïncidences devenues visibles. Ainsi, Rémy Jouve pétrit et poinçonne le caoutchouc de pneus mis au rebut, potier et orfèvre d’une matière et d’une manière inattendues, la première parce qu’elle sort des chaudrons de l’industrie moderne, la seconde parce qu’elle est engravée telle un mandala – ce qui signifie en tibétain à l’origine, cercle, sphère.

Aussi, par le hasard bienvenu d’une exposition, quand un de ces disques burinés selon les rythmes réguliers et concentriques de motifs géométriques parfaitement équilibrés, quand il se distingue, frappé par la foudre, chacun prononce en soi le nom de Zeus, prêt à croire que le dieu fulgurant vient d’entrer et déchirer la noire rosace au mur pendue, dans un geste puissant mais invisible.

Il n’est pas innocent d’ailleurs – mais quelque chose l’est-il jamais ? – qu’à un moment de sa fabrication, le caoutchouc du pneu subit une cuisson à haute température appelée vulcanisation. Vulcain, dieu du feu, de la forge, des volcans et des forgerons, est fils de Jupiter en latin et en grec – Héphaïstos fils de Zeus. On dit qu’il établit son atelier sous l’Etna d’où il fabrique les traits de foudre pour son père. Même s’il arrive que les légendes se brouillent, les généalogies aussi, les origines encore plus et que l’imprécision l’emporte, Vulcain/Zeus/Héphaïstos/Jupiter demeurent, dans la mémoire collective, entourés d’éclairs aux bords nets et tranchants, aux angles acérés, défiant le Cosmos tout entier, devenu cercle brisé sous la main de l’artisan divin. Aucune autre interprétation que tellurique et ignée ne semblait possible.

C’était sans compter sur une autre magie, pourtant si commune sous son nom savant, la paréidolie, cette tendance à distinguer des formes – visages, animaux, objets – là où il n’y en a pas, ou plutôt, là où aucune raison ni cause ne peut en faire venir, sinon les illusions d’optique qui nous les font percevoir et même reconnaître. Tout le monde, dans les nuages, voit des sorcières, des grincheux, des lapins qui courent, des arbres échevelés, des profils d’archanges… leurs ailes ou leurs violons.

Une autre version de ces vraies-fausses visions mesure notre aptitude à distinguer entre deux ou plusieurs formes celle(s) que notre œil va privilégier : d’aucuns en formuleraient même des conclusions hâtives ou réconfortantes ; vérifier si l’on voit ici, un vase blanc sur fond noir ou deux profils noirs sur fond blanc, peut être plaisant voire impertinent. 

Or, l’éclair brisant l’ordre du monde sorti des mains de Rémy Jouve, saisi selon ce principe paréidologique, fait aussi surgir deux visages silhouettés qu’un baiser vient de réunir ; ou tente de s’accomplir. Notre psychisme n’a-t-il pas alors privilégié l’une des représentations les plus courantes de toute l’histoire de la peinture, de la sculpture et de la photographie réunies ? A moins qu’au lieu d’exclure l’une ou l’autre image, ou l’élire pour premier plan, première intention, on se laisse gagner par la vérité des mots, seuls capables de désigner le tout et la partie, l’ensemble et le détail, le lointain et le proche, l’allégorie et le réel, le signifiant et le signifié. Seuls capables de porter des polysémies invisiblement présentes dans des formes matérielles. Il nous revient que Rémy Jouve travaille avec du pneu, du pneumatique et qu’on appelle sculptures les marques sur les bandes de roulage. Or, pneuma en grec ne veut pas seulement dire souffle, ce serait trop court – nous savons que les étymologies ne sont signifiantes que parce qu’elles sont vastes – dans ce souffle-là, il faut entendre tout principe de vie, d’âme, d’esprit – sans aucune considération religieuse – qui nous distingue des objets, des choses, et fait de nous de la matière animée.

 

Zeus, fracassant le monde d’un coup de foudre, in-suffle en lui et en nous, le désordre favorable par lequel nous ne sommes pas des machines.

 

 

 

 

A la recherche de mots perdus (4)

13 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

On a déjà rattrapé zinzolin  il y a quelque temps* par le bout d'un ruban. Zinzolin, retrouvé au fond d'un carton, chez Remy de Gourmont, dont on ne sait exactement quelle couleur le désigne, que l'on voudrait poudrée, rosée, bleutée - digne d'un portrait chapeauté de Madame Vigée Le Brun - mais chez l'écrivain normand, zinzolin hésite entre un violet fané et un rouge indistinct, il lui arrive parfois de frôler l'orangé. Toutefois, si l'on aime zinzolin, c'est aussi en raison de ce délicieux zézaiement de velours froissé dans un gant de satin, et la légère retenue infligée à sa rime intérieure. Zinzolin se murmure, zinzolin se susurre.

Mais il a une légère distraction :  zinzolin qui nous plaît tant, ne ressemble pas à ce qu'il dit - sauf si zinzolin a trempé sa plume dans l'encre violette et qu'alors il devient autologique, terme moins doux à nos oreilles, mais autologique lui-même puisqu'il contient, ou représente, ce qu'il signifie. Le plus flagrant de tous les autologismes étant… mot, et doublement si l'on précise ici, français. On peut s'amuser, ad infinitum, à débusquer les autologismes - et à l'inverse les hétérologismes - dans ce que nous lisons, écrivons, entendons ; ce dernier terme est un hétérologisme tant que nous pratiquons la lecture ambroisienne, silencieuse, et redevient, si nous le prononçons, tout le monde l'a compris, autologique. Il dit ce qu'il est, il est ce qu'il dit.

Faut-il faire de zigzag, deux fois traversé par une ligne qui sinue, un autre exemple ? Notre oreille entend l'air déplacé par la proximité redoublée des consonnes ayant attrapé et glissé une voyelle au passage. Zigzag, zigzag, zigzag, essayez donc de les énumérer et de vous écouter bondir. Pour que le tour - si l'on peut dire - soit complet, il faudrait que zigzag ne suive point la ligne droite de l'écriture. Mais pour écrire zigzag, on ne peut pas aller dans tous les sens. Et puis ce mot, légèrement ivre, légèrement gai, légèrement zazien ou zaziste, c'est comme on veut, et même un peu zutique, manque la première condition accrochée au fronton de ce texte : à la recherche de mots perdus. Zinzolin la remplit, mais nous le connaissions, usant sans dévier, à deux reprises, de la dernière lettre de l'alphabet français, oubliée du latin, perdue en cours de route en revenant de Grèce. Si le mot zinzolin affichait les couleurs qu'il est censé présenter, il serait trois fois parfait. 

En épiçant un peu la difficulté, zinzolin est battu sur ses propres critères par zinzibérin. Mot perdu comme lui, deux fois zébré aussi. Zinzibérin - qui n'a rien à voir avec Zanzibar, mais on n'en est pas si sûr, l'archipel où le giroflier, de l'espèce Syzygium, est roi - zinzibérin se rapporte au gingembre, une plante rhizomique aux mille vertus. Pas moins. Mais, si joli, bienfaisant, rare et perdu qu'il soit, l'adjectif zinzibérin manque la troisième condition, subrepticement glissée là. Dans son cas, il faudrait qu'à l'écrire, un arôme doucement citronné, une saveur légèrement piquante, poivrée et pénétrante, s'exhalent devant soi. Loin de tout zozotement.

L'incitation au susseyement et autre zézayement n'est pas de mise, le délit de sigmatisme non plus. Nous sommes bien à la recherche d'un mot perdu -sauf pour les spécialistes - contenant deux z et montrant ce qu'il dit ou le faisant entendre. Foin de zinzolin et de zinzibérin qui nous mirent dans cette galère. Tandis que la fauvette, tandis que la mésange zinzinulent, et zinzibule avec elles le roitelet.

Elles pépient et babillent en zinzinulant, on les entend gazouiller dans un mot qu'on a laissé tomber, négligé, égaré, adiré. Autant de précisions, nuances, luxuriances, profusions, acribies, abandonnées. La langue française, d'une générosité à nulle autre pareille, ratatinée, rabougrie, desséchée par nos paresses, nos lâchetés, nos indifférences, nos abdications.

Aucun oiseau ne chante plus lors que  la fauvette zinzinule.

 

*mais sans l’avoir voulu. Cf Archives, 2 décembre 2018

Éloge d'un oublié remarquable.

9 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

De Galilée on entend encore affirmer qu’il découvrit que la terre est ronde ! Enfer et damnation de l’ignorance quand elle se répand sans scrupule et s’enkyste dans ses propres méandres ; les mêmes – bien plus nombreux qu’on ne le croit – ignorent aussi, il est vrai, en quel siècle il vivait, où et comment. La rotondité de la terre est depuis longtemps attestée ; jamais personne ne pensa, dès la plus haute antiquité, qu’elle eût la forme d’un rectangle, d’un triangle, losange ou autre figure géométrique à pointes. Il suffisait, n’est-ce pas, de lever les yeux pour voir au ciel la lune ronde le soir et même le matin, et le soleil aussi. Ronds, ils sont ronds depuis toujours, parfois un peu moins, jamais un peu plus. Que quelque évènement céleste vînt en ronger les bords, ils n’en perdent pas pour autant leurs arrondis, certes parfois légèrement bosselés. Pour autant, rond ne signifie pas globuleux, même si avant Socrate, des physiciens – philosophes, penseurs, ainsi nommés pour faire de la nature, physis, leur objet de réflexion et d’étude – avaient affirmé le caractère sphérique de notre planète. Empédocle mon préféré. Il n’est pas le seul.

Bien qu’il y ait une différence notable entre un cercle plein comme une crêpe bretonne, posé sur un coussin d’eau – Thalès – et un ballon flottant dans l’espace plus ou moins infini, dans les deux cas, la Terre, dont pourtant on ne savait rien, dont on pensait que tout l’espace habité coïncidait avec les seules contrées conquises ou connues, la Terre n’était représentée ni en cube, pavé, parallélépipède, pyramide ou cornet de glace. Qu’on la pensât immobile est bien suffisant, erreur de débutant sans doute, il n’y a qu’à relire Descartes qui a tout dit sur la confusion de la réalité avec la vérité comme signe d’un esprit enfantin, déficitaire du point de vue du raisonnement, ce qui devient une faute si l’on persiste à l’âge adulte. Mais pour tout un chacun, enjambant le corps glorieux de Galilée, le soleil est toujours mobile, passant devant la fenêtre le matin, au-dessus de la maison à midi, éclairant la terrasse le soir, tout le monde, où qu’il se trouve, peut constater que le soleil nous tourne autour. il se lève et se couche, n’est-ce pas, ce qui montre bien qu’il tourne autour de nous ! Galilée ne doit pas bien profiter de son repos éternel.

Pourtant, contre les faits et pire encore, les dogmes papaux et la physique d’Aristote, Galilée, au risque de sa vie, de sa santé et de l’excommunication – dans le désordre – Galilée affirme que non seulement la terre tourne autour du soleil, mais aussi sur elle-même. Double rotation, double révolution, double trouble des croyances, des certitudes, double rupture épistémologique*, double blessure narcissique** pour l’homme, convaincu d’être le centre du monde, de l’univers et de lui-même. Sauf que Galilée n’a pas la paternité de l’affirmation héliocentriste, dont il a repris l’hypothèse à Copernic pour en établir la vérité, ce qui n’est pas rien, mais un tantinet injuste pour le moine polonais et astronome de 91 ans son aîné, ce qui fait beaucoup aux mitans des 15 et 16ème siècles. Il ne fallut qu’une dizaine d’années à Alexandre pour conquérir l’Asie, soit neuf fois moins, dix-huit cents ans plus tôt. Il ne faut jamais hésiter à croiser dates et évènements, surtout les plus éloignés dans le temps, l’espace et le genre, pour prendre la mesure, et surtout la démesure de ce que l’on affirme avec tant d’imprécisions. Mais Copernic, lui aussi, eut un précurseur, d’environ 150 ans plus jeune encore, dont les raisonnements physiques concernent, entre plusieurs, l’optique et le mouvement, et affirme que nos erreurs ne viennent pas de nos sens ou de nos perceptions, mais de notre intellect. Affirmation dont on aurait bien parié qu’elle était d’abord cartésienne. Elle l’était en effet, mais nettement plus tard, environ deux cents ans quand même ! c’est un peu comme si nous nous rétro-téléportions, aujourd’hui, dans les années 1820…

Nicole Oresme, parfois prénommé Nicolas*** a vécu au 14ème siècle. Né et mort en Normandie. Fleury-sur-Orne, vers 1320 (Alemannia en latin et même Allemagne jusqu’au début du 20ème siècle, cela pour les Normands de passage) et Lisieux, 1382, deux villes aujourd’hui sises dans le département du Calvados. Oresme, inconnu de tous et des Normands eux-mêmes, a pourtant accompli une œuvre remarquable, qualité et quantité tout ensemble, il a écrit sur tout et à propos de tout, mathématiques, philosophie, théologie, monnaie, économie… Et si La vie d’Oresme fut celle d’un enfant du peuple, parvenu par son seul mérite à d’éminents emplois et à des hautes dignités comme le dit Octave Encoignard en 1902, dans un éloge prononcé à Lisieux, on retiendra, plus précisément, qu’il écrivit un Traité de la Sphère. Et qu’il émit le premier l’hypothèse qu’elle tourne dans les cieux et non les cieux autour d’elle. Il le dit dans Le Livre du Ciel.

Si l’on s’étonne d’apprendre qu’Alphonse Allais – Normand – connaissait sa réputation « dans le genre de Léonard de Vinci », et un peu moins que Daniel Huet – Normand – colossal érudit du 17ème siècle, saluait ses immenses connaissances et travaux, la consternation est totale, en revanche, de ne le trouver point dans des ouvrages de références sur Galilée. A commencer par ceux d’Alexandre Koyré : Du monde clos à l’univers infini et ses Études galiléennes, indispensables pour tout travail sérieux d’épistémologie ; feuilletant une dizaine de livres consacrés aux travaux majeurs de l’Italien contemporain de Descartes, je n’ai trouvé aucun développement ni présentation de celui qu’on dit pourtant être, comme son précurseur, le premier héliocentriste. [On a dû oublier Al-Biruni**** pour lequel en même temps que la Terre tourne autour du Soleil, elle tourne aussi autour de son axe propre. Al-Biruni, oublié de tous depuis 11 à 12 siècles environ]. Notre Oresme, galiléen d’avant Copernic, est passé à la trappe lui-aussi, alors qu’il fut un prolixe créateur de termes scientifiques, un traducteur d’Aristote – en désaccord avec sa thèse immobiliste et sa négation du vide – admiré du roi, Charles V, reconnu de lui et missionné pour que l’instruction ne soit pas réservée aux seuls clercs. Oresme n’hésita pas, pour ce faire, à abandonner le latin d’usage – seule langue écrite et orale de l’enseignement, à telle enseigne qu’il s’excuse, dans le Prologue de son Livre des Divinations, écrit en français, des fautes ou maladresses qu’il a pu commettre en raison de son manque d’habitude. Ciel (c’est le mot !) quelle époque !

  De cela on ne dit rien, nulle part ou presque, sinon le bon abbé Anthiaume, très cité par Georges Dubosc (1854-1927), dans ses articles, conférences, communications et publications en pays de Lisieux. Disons qu’on n’a rien fait pour que ce nom, au moins ce nom, soit connu de tous au titre de ses géniales et anticipées propositions. Imprimé au XVIème siècle, son Traité de Cosmographie, fut très lu, mais il semble que ce fût dans une traduction non imprimée des livres Du ciel et du Monde d’Aristote, qu’il a formulé ses idées sur la double rotation de la terre. Deux copies manuscrites, avis aux amateurs, reposent et attendent leur heure de gloire à la Bibliothèque nationale. La question est donc pendante de savoir si Copernic le Polonais les avait lues, d’autres copies, aujourd’hui disparues, ont pu avoir circulé sous le manteau.

 

*Bachelard. Sans rupture épistémologique, il n’y a pas de progrès en science, il n’y a que des progressions. Ce n’est pas pareil. **Expression freudienne bien connue : avec Copernic, Darwin et Freud lui-même, l’humanité a subi une triple humiliation contre l’orgueil d’être au centre de l’univers, d’être supérieure aux animaux, d’être dominée par sa conscience réfléchie. Ces trois penseurs lui ont porté trois démentis flagrants.*** Nicole était prénom masculin à cette époque (tout comme Anne) ; **** ou de son nom entierAfzal Muammad ibn Amad Abū al-Reḥān.

 

La fête à la grenouille

3 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

Clins d’œil pour un brissettien majeur, en remerciement.

Ce n’est pas parce que les cordes le long desquelles les rainettes grimpent quand il-pleut-il-mouille sont de sortie depuis des heures, ni parce qu’il faut rentrer ses crapauds avant l’hiver – petits fagots de bois de chêne – avant que les mains soient pottes ou baudes, mais aujourd’hui, et pour un jour seulement, c’est jour de fête à la Sauvagère et la Ferté-Macé, hauts lieux de dévotion brissettienne. « Le Prince des Penseurs », Jean-Pierre Brisset, orné de gloire pataphysique et sanctifié dans le calendrier mêmement désigné, reçoit, depuis le meilleur petit Vallon de France un honneur à nul autre pareil. Coâ, coâ, vous dites-vous  !

Catula ? répondit l’écho qui parlait brissettien sans le savoir, usant d’une agglutination très simplifiée, ignorant que, dans quelque campagne, le catula désigne le très sérieux commis aux barrières pour y fouiller les passants, leur demandant avec plus ou moins d’aménité : qu’as-tu-là ? Dans ce bocage-ci Jean-Pierre Brisset dut se faire l’oreille aux parlers onomatopéiques : le savetier y est un cuac, par imitation du cri du corbeau, qu’il poussait dans les rues pour qu’on lui portât les vieux souliers à raccommoder – occasion de rappeler l’immense Pétrus Borel, son gniaffe et ses imparfaits du subjonctif, qu’ils soient ici bénis !

La Municipalité fertoise se fendit, il y a peu, d’une impasse – quel destin ! – sobrement appelée « Pas sage Jean-Pierre Brisset » ce qui donne à busier quand même, car une ruelle est soit un cul-de-sac soit un passage. Mais ne peut être im/passe/passage tout ensemble : une venelle où l’on se cogne la tête (à force de busier donc, de penser, de réfléchir) sans pouvoir la franchir, quoi qu’on s’y engage pour aller de l’autre côté – passage – et devenir un peu fou, – pas sage. A trop lire Jean-Pierre Brisset l’on devient paraphrène. A trop calembourdonner on devient brissettien. Ne fait pas de l’odonymie sans peine qui veut.

Ainsi les grenouilles sous la pluie, desquelles très sérieusement nous descendons par le premier son émis porteur du sens le plus impérieux qu’il soit donné de poser – coâ/quoi ? – ainsi, les mots dansent à qui veut les laisser faire. Et fêter Jean-Pierre Brisset ce jour, jour de longues, froides et cinglantes dabées si normandes qu’on s’y croirait, est un plaisir qu’on se doit de partager avec quelques initiés - i n’y sciés – et tous les autres.

Onomastiquement vôtre.

29 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Quand on s’appelle Noël Parfait, on n’a vraiment pas droit à l’erreur. Ce n’est ni une blague, ni une fiction, dans ce cas-là dorénavant, on choisit contre toute logique des noms et prénoms en raison de leur conformité avec la « vraie vie » – Louis, Camille, Gabriel ou Victor – et invente des histoires ordinaires, très ordinaires pour lesquelles on fait imprimer sur la première de couverture : « roman ».

L’authentique Noël Parfait (1813-1896) eut tout de suite un bon départ dans la vie, puisque – il fallait quand même oser le faire savoir – la bonne dame, femme sage et sage-femme qui le fit venir au jour, était mère d’un éditeur nous dit-on ! Que l’on pense, un instant, au double poids du destin dès ce premier jour ! Mais il y a mieux : naître rue de la Pie, dont on ne sait jamais s’il faut l’accabler de chapardage ou de bavardage. Et si, de l’inspiration brissetienne* nous reprenions le flambeau, nous écririons plutôt bas vardage en confirmation de sa filiation et de tous les fils possibles à tirer : Noël Parfait est né de parents qui vendaient des bas après les avoir fabriqués. On évitera de dire qu’ils étaient de bas étage ou d’extraction modeste, il fallut quelque haute audace pour fixer cette enseigne au-dessus du magasin :  Au chat qui fume. Avouez quand même que notre Parfait, prénommé Noël et pas l’inverse, les accumule ! Heureusement pour lui, il rate le 25 Décembre pour arriver au monde et en repartir, se contentant du mois de Novembre, au coin de la cheminée qui, avec le chat, fumait.

On aime très modérément ces formulations, extraites des premières lignes de ce Drame anecdotique** co-écrit avec Théophile Gautier, en 1846, qui ne refranchira jamais la margelle du puits au fond duquel il est tombé poussé aux oubliettes d’une renommée littéraire parfois aussi stupide qu’injuste, mais pas toujours non plus :

Une température d’œuf à la coque, c’est dur

***

Je voudrais bien prendre quelque chose de frais… de l’eau-de-vie, de l’absinthe ou du kirch… un petit verre de n’importe quoi…** 

et on maintiendra dans l’oubli sans excessifs remords les poèmes La Beauceronne – La fleur du tombeau et autres ; en revanche, on saluera ardemment ses engagements politiques pour lesquels il fut logé pendant deux ans dans les geôles françaises, sous Louis-Philippe, et puni d’amendes et même exilé. Ce qui lui valut d’habiter chez Alexandre Dumas en Belgique et de correspondre avec Hugo le Guernesiais, chez le premier à recopier des livres entiers***, pour le second à corriger des épreuves****. Dans une lettre, Hugo lui dit : « Votre observation (…) est parfaitement juste, et je vous en remercie, cher confrère. J'y ferai droit ». Il est parfaitement inattendu d’apprendre que de parfaits inconnus des canaux historiques de l’histoire des lettres ont participé, par leurs remarques et corrections, à la confection des chefs d’œuvres dont nous aimons croire qu’ils sont sortis parachevés de cerveaux géniteurs supérieurs. Pourtant, une partie du livre III (…) ou la page 139 du manuscrit, sont envoyés à Parfait par Hugo aux fins qu’il les relise et les corrige. Admirez la précision de la demande.

Quand on nait, sans le savoir ni le vouloir évidemment, sous le signe maïeutique de l’édition, donc des livres, on entre à 13 ans comme apprenti-relieur chez un imprimeur avant d’aller à Paris faire le commis dans une librairie. On a 16 ans environ et l'on n'est pas sérieux, on prend part aux journées de Juillet 1830. On s’appelle Parfait. On se fait embaucher au Journal le bien nommé « La Presse », correcteur de feuilletons et connaître et remarquer et enrôler par Gautier, Théophile. « Mon cher Parfait, lui écrit-il en 1843, j’ai lu votre feuilleton sur Eve, il est parfait sans calembour. Si je n’étais pas bien sûr de ne pas l’avoir écrit je ne croirais pas qu’il est de moi. » Ou comment les meilleurs compliments exigent d’être servis avec un brin de fatuité. Dumas, Sand, Michelet, Balzac, sont tous passés sous son œil précis. Il apparaît à plusieurs reprises dans la correspondance de Flaubert. Avait projeté d’éditer Nerval. Et, après la chute du Second Empire, renoua sans discontinuer avec la politique, élu à la Chambre des députés sans reprendre souffle et jusque 6 ans avant son dernier. C’est surtout pour cela que la postérité le retient dans ses rangs et rets.

Mais enfin, que ma femme, ma fille, mes fils, raffolent de vous. (…) lui écrit encore le grand Victor, ou qu’il demande que Noël Parfait le mette aux pieds de (sa) belle et gracieuse femme, et même si l’on sait que les mœurs épistolaires de l’époque étaient parfaitement emphatiques, pour ne pas dire ampoulées, on aime que, dans l’excès, il soit fait preuve de civilité bien plutôt que de grossièreté. Pour cela seul, pour au moins cela, notre époque ferait bien de relire quelques classiques parfaitement dépassés…

 

*de Jean-Pierre Brisset (en tapant ce nom en haut à droite, pour les nouveaux entrants ou les passants de passage : tout ce pour quoi (Coâ) J-P B. est cher à mon cœur.) ** La Juive de Constantine dont le vocabulaire et le ton – si l’on peut dire, car il était courant à l’époque – messiéraient absolument de nos jours. ***et certainement bien plus. Un secrétaire particulier plutôt. ****Les Contemplations et La Légende des siècles notamment. Excusez du peu.

Mélanges, miscellanées, miettes - 5-

24 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

[pour ceux qui suivent et même pour les autres :  la numérotation de ces petits mélanges etc. passe de 3 à 5, parce que, cela n’a échappé à personne, j’ai posé deux fois le chiffre trois : III, puis 3, sautant du latin à l’arabe sans douleur ;  aussi, nous oublions le n° quatre, 4]

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Chaque matin, la rose rougit à l’Est.

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Pour Nietzsche, le philologue « rampe dans la métrique des Anciens avec l’acribie d’une limace myope ». Je me suis donc approchée lentement, pour aller y voir d’un peu plus près.

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Certains jours, le bain bouillonnant des nuages donne une furieuse envie d’y plonger les deux mains et les bras avec.

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Lisant dans un ouvrage de ce siècle – 2012 – le bout de phrase suivant : « un peu de (là on met le mot que l’on veut, savoir, intelligence, prudence, réflexion, raisonnement, lucidité, engagement,) ne messied pas », je me demandai combien de fois par an, par quinquennat, par décennie, par demi-siècle, il est possible 1) de rencontrer ce verbe 2) de l’employer soi-même 3) de le conjuguer sans tricher, et saluai au passage la double négation sémantique, bien plutôt que syntaxique, pour dire n’est pas inconvenant.

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A. (4 mois) se voit dans une glace et (se) fait un sourire ; E. (6ans) « oh ! regarde, elle fait un sourire à son soi-même ! »

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Trouvé cette formulation si juste : la littérature moderne, celle qui ne deviendra jamais de la littérature ancienne.

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L’olivier a l’œil luisant ce matin (dédicace personnelle)

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Dans la (toute) petite série Ces fautes d’orthographes qu’on aime : « Les vitres des fenêtres ont été brisées par le raisonnement du feu. »

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Le signe du silence est le silence.

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J’aimerais que Navigius me parle de son frère, Augustinus et de son fils Adéodat, son neveu. A Milan, Augustinus avait tenu la charge de rhéteur, encouragé par Symmachus - dont on se souvient qu’il fut le beau-père de Boèce - et  financièrement aidé par Theodorus  ; après sa conversion, Augustinus ayant quitté sa charge, se retire à Cassiciacum dans la villa de Verecundus, son ami, avec tous les siens. Il relit, c’est attesté, les platoniciens, - Plotin-, et Marius Victorinus, traducteur de Porphyre, et Virgile, Saint-Paul bien sûr. Tout cela se passe entre l’automne 386 et le printemps 387 de notre ère. C’est très simple. Mais j’aimerais que Navigius me parle de son frère Augustin, avant qu’il fût devenu saint.

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On ne peut pas empaqueter son cœur avec sa peau.

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[…]je me démasque et desquame en lisant sagement les autres comme un ange, je me fouille jusqu’au sang, mais en eux, pour ne pas vous faire peur, vous endetter auprès d’eux, non de moi […]. Jacques Derrida, Circonfession.

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Plutôt qu’un quidam, ne devrait-on pas dire un aliquis ?

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« Personne, petit sot, n’en sait rien. Petit saurien. » (Indépassable Francis Ponge ! In Ecrits)

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« Allons, nous allons exposer ce triomphe de l’ordre ; nous allons peindre ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort ; ayant pour lui une foule de petits jeunes gens qui ont plus d’ambition que de bottes, beaux fils et vilains gueux. » (Victor Hugo in Napoléon le Petit)

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     Bien sûr, l’expression enseignement à distance ne pouvait convenir dans le nouveau monde, pensez donc ! elle avait plus de 80 ans, créée avec et pour le CNED (le Centre National du même nom pour les non-initiés). Il fallut donc la remplacer si possible depuis l’anglais, ça vous pose ! Et – si l’on peut doubler la mise – puisque presential existait outre-Atlantique et après avoir bricolé le très vilain en présentiel pour ne pas dire en présencerédhibitoirement trop français– le plus qu’hideux en distanciel fut lancé avec un succès foudroyant.  Peu de gens s’en plaignent, c’est stupéfiant !

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A tout va mais à Dieu vat.

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L’épizeuxe cache sous son nom faussement divin, faussement champêtre et faussement savant, la figure la plus simple, simple de chez simple, d’entre toutes, qu’est la répétition, une palinodie, voire une épanalepse si l’on préfère, afin d’attirer l’attention ou de réveiller les endormis. Ces derniers mots non attestés par les spécialistes de stylistique  mais par l’expérience.

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« Au soir de sa vie, Aurore déclinait doucement » : il y a quand même une légère difficulté avec le choix de certains prénoms ! Certes, il n’est pas donné à tout le monde de s’appeler Émérencienne.  (dans un roman écrit en 2007 mais se situant dans les années 50 du siècle d’avant ; il est vrai que son auteur est spécialiste du Moyen-Âge).

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Enfin, dans l'interminable  rubrique « chasse aux pléonasmes » : Voir la vidéo !

On ne peut en effet voir (ni même regarder) une bande audio. En revanche, on peut voir (et surtout regarder) un documentaire, une illustration, une diffusion ou rediffusion (on se passera très volontiers de replay), un film, un reportage etc.  qu’en pensons-nous ?

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Portraits minuscules (5) : le droit de rêver. *

19 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir eu pour jardin familial celui d’un horticulteur que, l’âge venant avec la fatigue et inversement, il se força un jour à vendre garni d’une maison érigée là, mieux, enracinée depuis longtemps ; et de remercier, bien plus tard, tous les dieux architectes ou leurs artisans de service de ne l’avoir pas plantée en son milieu, mais reléguée de côté ; ainsi,  dès le portail franchi, on ne la voyait plus, ni ses grandes baies vitrées irrecevables trouant carrément la belle façade de pierres d’où d’anciennes petites fenêtres harmonieusement distribuées avaient été délogées dans le fracas. Au moins, le jardin ne fut-il pas rénové au goût du jour, mais laissé dans sa composition ancienne.

La plus belle pièce du jardin, il faut le dire ainsi, était une exquise serre ancienne, subtilement délabrée, joliment vétuste, délicatement romantique à l’ingénu regard de la jeune et irréprochable lectrice de Lamartine que j'étais, ce qui ne se faisait pas beaucoup, même et déjà dans ces années-là, et ne se fait plus du tout de nos jours. Jocelyn et Raphaël me ravissaient, peut-être aurais-je dû leur préférer La vigne et la Maison : Regarde au pied du toit qui croule / Voilà, près du figuier séché/Le cep vivace qui s'enroule/A l'angle du mur ébréché, de meilleure harmonie avec le décor. La peinture blanche du châssis jamais rénovée, piquetée de rouille, et des bris de verre demeurés à terre suffisaient pour toute interdiction d’entrer. Envahie dedans-dehors par une vigne ensauvagée dont quelques grappes étiques et vert cru même aux jours de fin d’été – ce qui contrevient aux lois formelles de la viticulture, pas à celles de la réminiscence – la serre semi-enterrée de sorte qu’en poussant son portillon mi-vitré toujours entrouvert, il fallait descendre quelques marches instables, la serre n’avait pas d’autres visites que les miennes.

         Depuis l’intérieur d’où je n’entrevoyais plus le jardin que deux fois déformé – la première par l’opacité terreuse des bouts de vitrages restés en place, la seconde en raison du semi-enfouissement de son embasement de pierres – je rêvais. Je méditais. Songeais. Rêvassais. Je ne crois pas – mais comment en être sûre ? – que je réfléchissais, encore moins que je raisonnais. Au fond, il ne s’agissait – déjà – que d’échapper à l’emprise de ce dont on peut se dispenser, dans un usage instinctif, intuitif, des préceptes stoïciens les mieux connus : savoir ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas. Aller dans la serre dépendait bien de moi, j’aurais pu occuper mon temps à d’autres choses, dont j’aurais appris après coup leur rapport mortifère au temps qui passe, irréversiblement, pour l’avoir éhontément gaspillé à des broutilles. Bien sûr, il serait parfaitement insolent, faux et prétentieux d’affirmer que l’on sait toujours pourquoi l’on fait ce que l’on fait. Si l’on veut bien s’en saisir – obligation hélas aléatoire – cet escient n’apparaît que dans une commotion douce, lente, têtue, incorrigiblement relaps à l’égard du dérisoire et tête à claques envers l’in/signifiant. Il faut avouer qu’aller dans la serre plutôt que jouer – mais à quoi donc et avec qui ? – me plaisait tout simplement. Me plaisait infiniment.

Ainsi reléguée sans qu’on m’y forçât, j’accumulais des réserves inépuisables d’intolérance aux bruits, à l’agitation, au remuement, à la dispersion, au divertissement, en proportion d’une appétence jamais démentie au calme, au silence, au détachement et à la concentration tout ensemble, celui-là étant la condition de celle-ci. A moins que – quoi qu’il en soit de toutes les contingences adventices qui nous font être ce que nous sommes – ma nature, mon caractère, fussent de ce bois-là. De cette treille, ce pampre. Lambrusque devenue, par imprégnation de la vigne sauvage d’une serre abandonnée au milieu d’un jardin. Et si je n’ai aucune image souvenue d’y être restée dans l’obscurité, ni la nuit, ni même le froid, ce n’est pas que j’en eusse eu peur, quoique que cela fût bien possible, mais que, même dans le jardin, il était interdit de sortir dès la tombée du jour. Sans oublier les longues années de l’internat. La serre n’aura jamais été pour moi un jardin d’hiver et la lumière du soleil d’été, diffractée par les particules de poussière dansant dans ses rayons vibrés, me semble aujourd’hui la seule possibilité de sa clarté.

Le jardin était fleuri, et je m’étais autoproclamée bouquetière officielle. J’aimais – j’aime toujours – couper tout ce qui éclot au bout d’une tige et installer dans des vases des assemblages sans idée préconçue autre que ma fantaisie, soit un dégradé de couleurs, soit une harmonie de formes, de tailles, soit, plus fréquemment, le choix du laisser-aller. Dès le printemps pour les jonquilles, les tulipes, les narcisses, les renoncules, tout l’été, les glaïeuls, les dahlias, anémones, freesias, la maison comptait deux ou trois bouquets frais, renouvelés par roulement chaque jour… pendant les vacances. J’avais des préférences – les glaïeuls me semblaient plein de bêtise et d’arrogance, aussi je tâchais de les regrouper pour faire masse et les isoler pour ne pas gâcher de plus subtiles associations – et des règles implicites, pas de fleurs de rocailles, pas de fleurs d’arbustes, sinon de lilas et de rosiers pour lesquels j’avais décidé que plus je couperai de fleurs, puis ils m’en donneraient. Et une exception hiémale, le camélia.

J’étais seule à le voir, depuis la fenêtre de ma chambre, loin en contrebas de la serre, à l’entrée d’une allée de froidure et de vent. Ses fleurs rouges, rouges, aux pétales rangés si régulièrement, ses fleurs écloses d’un bouton serré, hermétique, verrouillé, d’un luisant légèrement plus clair que les feuilles vernissées au cœur desquelles il s’abritait, ses fleurs, les fleurs du camélia de ce jardin-là, poudroient encore dans cette mémoire qu’avec Bachelard je dirais bien végétale. Le surplombant de peu, un bouleau argenté dont le frissonnement des feuilles ondoyait le ciel de changeantes couleurs grises, vert-de-gris, verdet, perses, et un long cou de girafon blanc-gris qui lui servait de tronc.

Chacun de nous gagnerait à recenser cet herbier intime, au fond de l’inconscient, où les forces douces et lentes de notre vie trouvent des modèles de continuité et de persévérance. Une vie de racines et de bourgeons est au cœur de notre être. **

*Titre d’un livre posthume de Bachelard (1970) ; ** ibidem            

 

La fable des deux amants.

13 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tout dans cette fable est posthume — sauf leur histoire. Cela s’appelle postérité ou célébrité, encore faut-il saisir la nuance pour, au nom d’une idée crasseuse de la seconde ne pas faire un sort à la première.

Mais fabulons, affabulons.

Deux amants s’aimaient d’amour pas toujours tendre. L’un violent et jaloux. L’autre aussi. D’un naturel fort doués tant pour la liberté séparément, que pour la prison des liens ensemble. Ni avec toi-ni sans toi, eût pu être leur devise quand ils se ménageaient une commune vie, pour quelques temps, de temps en temps, mais pas toujours. Ils eurent bien des orages, qui leur faisaient des semelles de plomb le long de leurs longues chevauchées et fugueuses, de leurs ivresses aussi. Captifs, reclus, détenus. Affranchis, buissonniers, vagabonds. Telle fut la vie de ces amants-là, telle est celle de tous les amants, pour qui l’amour ne dure qu’un temps, le temps de l’amour.  Et puis s’en va. Et puis s’en vont qui se sont tant aimés qu’ils se sont désunis. A tout jamais, pendant le reste de leur vie et tout le temps de leur mort. Cela ne fait pas une fable. Ni une Bonne chanson, pas même des Fêtes galantes. Tout juste une Saison en enfer.

Supposons — ce peut être le début d’une fable — que quelques coquins, fripouilles, arsouilles, réunis en conciliabules fissent le sot projet de déranger les morts, histoire de s’occuper ou de se faire valoir par les gens importants. Lesquels sont importuns aux affaires intimes. Ce ne serait pas tout à fait la première fois qu’ils décidassent d’un coup de dé, du lieu et du rang des dépouilles des nôtres comme si c’était les leurs. Une engeance pareille sévit à tout moment puisqu’elle se reproduit dans le seul souci de tirer avantage de ses méfaits. La déportation des morts* parfaitement organisée par un ami de Jupiter — ainsi appelait-on l’empereur Napoléon III — pour faire œuvre démocratique, fut narrée d’une plume brillantissime par Victor Fournel, et avec succès puisque le préfet plia et Jupiter aussi. Les morts ne furent ni dérangés ni déménagés. Requiescant in pace.

Au deuxième temps de la fable, le scénario peut s’affiner en prélevant quelques morts plutôt que d’autres, pour l’édification de tous — pour faire œuvre démocratique, bis repetita ? — il les faudrait exemplaires, édifiants, appelons-les des défunts pédagogiques. Un grand pays n’en manque pas. Ainsi on les ex-posera… à l’intérieur d’un bâtiment dédié, quelle qu’ait été sa vocation première, il sera détourné. Une église chrétienne devenue temple païen polythéiste, un panthéon donc, fera très bien l’affaire. Ainsi, aux grands voyageurs reconnaissants, le pays offrira la visite payante d’une sanctuarisation détournée avec obligation de se prosterner, dans un lieu sombre et froid, pire qu’un cimetière dans les courants d’air de Novembre. Défiler dans un même périmètre, devant tombeaux et catafalques divers et variés, évite d’avoir évité des morts célèbres qui seraient, on ne sait jamais, restés autour de leur église, ayant vécu en leur petit village le reste de (leur) âge ; ceux à qui l’ardoise fine plait plus que le marbre dur. Il est tout à fait certain que cette éducation ostensiblement macabre et concentrée a eu et aura les meilleures conséquences sur un peuple et son pays.

Au troisième temps de la fable, pourrait-on inventer pour l’élévation des foules, la déportation des restes de deux amants exemplaires ? Pour qu’une telle idée se réalise, il faudrait — et à l’impossible on est tenu quand il s’agit de fable — que les amants aient été irréprochablement amants ; qu’ils fussent inhumés ensemble dans une dernière demeure commune, de manière anthume, si l’on ose. C’est le minimum syndical pour une panthéonisation à valeur de symbole, pléonasme irrécusable. Ou, à défaut, avoir eu un si haut, péremptoire et notoire sentiment patriotique et partagé, que ledit choix panthéonistique se serait imposé à tous, à tous, pour y loger nos deux amoureux plus attachés encore à leur pays qu’à leur amour si possible, l’avoir dit et crié sous toutes les formes, y avoir sacrifié leur liberté duelle et individuelle, en avoir fait des livres ou des chansons avec obstination. Avoir vécu là où ils sont morts et être morts là où ils vécurent. Et si par la générosité des Muses, il se pouvait qu’ils eussent quelque talent de plume, nous ne serions pas loin de la béatitude, celle du visiteur bien sûr, car dans béatitude, il y a béat ! Pourtant, si grande une bouche puisse béer devant un tombeau, il n’y entrera jamais ni les vertus ni les mérites, les talents ni les prédispositions des gisants qui l’occupent.

Que nous reste-t-il, une fois tout le monde d’accord, n’est-ce pas, sur l’urgence, la priorité, l’impératif catégorique, la nécessité apodictique, en ces temps de grise-mine, de porter des nouveaux venus, un voisinage tout neuf, un entourage innovant, aux dépouilles sanctuarisées-là sans leur accord de leur vivant ? Quels sont les néo-candidats à l’exhibition marmoréenne et publique de leur invisibilité définitive ? On nous dit sérieusement, mais sérieusement nul ne peut le croire, que deux poètes ont été présentés à la postulation. Deux poètes qui déjà longtemps avant leur mort vivaient si loin et si fâchés l’un de l’autre qu’ils ne se virent plus ; que l’un mit des mers et même des océans, des pays et des continents entre lui et l’autre, et aussi tous les autres ; qu’un génie tel n’avait ni patrie ni nation, sinon la liberté ; que l’autre la sculptait dans les vapeurs d’absinthe où il trempait sa plume ; qu’ils n’auraient voulu, pour rien au monde, au ciel et sur la terre, qu’on les enterrât ni ensemble, ni côte à côte. Qu’aucun des deux n’y songea jamais, ni ensemble ni séparément. Mais qu’une poignée de capricieux imbéciles traînant dans leur sillage des ignorants impérieux et puissants, souhaiteraient pour leur propre gloriole que cela se fît en osant décréter qu’il y a là une mission (sacrée ?) à accomplir au titre du symbole.

Paul et Arthur symboles devenus de tout ce qu’ils n’ont jamais été. Oui, c’est bien une fable, une mystification, un cauchemar, une tocade, folie, doublés d’ignorance, d’arrogance et d’affront pour le moins. Une descente aux Enfers.

 

*Cf, Archives, Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet, 12 mai 2019 

Une histoire célèbre mais inconnue

10 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Au fond, nous avons tous lu les auteurs grecs sans le savoir, ou presque.  En ayant fréquenté les bancs de l’école et quelques cours d’histoire dans notre jeune âge, nous savons que les Grecs pratiquaient le sport, ou dans un sursaut de précision, la gymnastique. Peut-être nous souvenons-nous que le terrain dévolu se nommait palestre, que toutes les villes avaient un stade, que la lutte (palé justement) y était favorite et le disque, (merci le discobole !) et le javelot les accessoires par excellence – que nous avons oubliés comme arme de chasse et de guerre pour le second. Certains aiment le joli mot de pancrace dont la réalité est pourtant celle d’un affrontement particulièrement brutal où presque tous les coups étaient permis, sauf les doigts dans les yeux ! Mais avec Marathon et Olympie, c’est à peu près tout…  Autant dire quasi rien, juste ce qui fait écho à nos mémoires scolaires, peut-être filmiques aussi, prolongements souvent déformés des premières.

         Commençons par revenir aux temps imprécisés où les récits relèvent de la légende, de la légende poétique, où les comportements, les idéaux, les exemplarités font référence. Patrocle, Ulysse, sont des combattants, des athlètes, des guerriers tout ensemble. Ajoutons, comme pour tant d’autres choses, des mythes, et gardons le pluriel ! Qu’ils aient été institués pour expier un crime 1 – un certain Péplos aurait obtenu la main de sa prétendante par la double faute d’une ruse et d’un meurtre – ou, selon une autre légende, par Héraclès lui-même pour rendre hommage à ce même jeune homme valeureux, ou qu’ils aient été fondés antérieurement à ce premier mythe, les Jeux Olympiques ont une origine supra-humaine. Ils s’enracinent dans le divin.

Ces Jeux qu’aujourd’hui nous appelons, à tort, olympiques étaient « installés » dans un sanctuaire réservé à des cérémonies religieuses toujours prédominantes : à Olympie, c’était celui de Zeus. Processions, rites et gestes sacrés accompagnaient les épreuves avec sacrifices et remerciements. Sacré et profane inextricablement mêlés. Paul Veyne2 fait à cet égard, une intéressante distinction entre ce qui est « consacré » à un dieu, qui permet la solennité pour le public qui ne vient pas nécessairement dans un acte de piété, et ce qui est « en l’honneur » d’un dieu, qui permet la religiosité, plus contingente en revanche et pour satisfaire aussi le plaisir du spectacle. Leur succès, dans le temps et dans l’espace, est total jusqu’au début du VIème siècle après J-C et ces origines légendaires ont fondé l’indistinction positive – donc culturelle – du sport antique. C’est la « même antiquité » dit toujours P. Veyne.

         Nous croyons que les Jeux Olympiques ne se déroulaient qu’à Olympie. Mais quatre sanctuaires très célèbres organisaient des Jeux à partir du VIème siècle avant J-C, époque où le déroulement des épreuves est quelque peu stabilisé : Olympie (en Élide) ; Delphes (Jeux pythiques) ; Corinthe (Jeux Isthmiques) et Némée (en Argolide). De tous, les premiers sont les plus prestigieux. Un seul vainqueur.  Être le premier ou rien. Seul il a droit aux honneurs, à l’acclamation de la foule, aux fleurs qu’elle lui jette, au bandeau de la victoire, à la palme enfin, et au dernier jour à la couronne d’olivier sauvage, coupé par une faucille d’or. Banquet est offert au Prytanée où un poète peut célébrer l’exploit, Prytanée qui l’entretient jusqu’à la fin de ses jours s’il est athénien. Certains, s’ils en ont les moyens, peuvent demander leur effigie à un sculpteur et la mettre dans le sanctuaire. Les anecdotes ne manquent pas qui rapportent comment telle ou telle magnificence fut faite par la cité à son champion, dont la gloire devient alors la sienne.

« Un concours de force, une émulation de richesse, un déploiement d’intelligence » dit Lysias (Discours, V-IV siècle). C’est toute la question : de la force à l’intelligence, nous parlons bien d’éducation et même de culture. En effet, la place du sport dans la Grèce antique et le lien que les Grecs ont avec lui, relève d’un très haut coefficient culturel.  C’est l’idéal de la paideia c’est-à-dire l’éducation. On honore ainsi et aussi sa famille et sa cité3.

La Grèce comme pays agonistique, c’est une évidence qu’il faut mettre au crédit de cette dimension paradoxalement culturelle. Organiser, dans leurs aspects religieux, matériels, humains, sociaux, tant d’occasions très précisément « institutionalisées » par le calendrier, les rites, les rencontres, les déplacements, les arts, les techniques, et tout ce qui les rend possibles, que ce soit, les banquets, les odes, les sacrifices, les accessoires, le personnel spécialisé ou non, les préparations des lieux, sur place, aux alentours… tout cela, dans sa dimension générale et détaillée, est bien la marque d’une culture. Paul Veyne (ibid) en parle même en termes de dignité sous le double point de vue social et culturel. Ce qui lui confère, au-delà de la diversité des pratiques, une certaine unité. Là où nos contemporains voient un « phénomène de société », autant dire une pratique grégaire, les Anciens en faisaient une activité porteuse de dignité au sens où il en va très précisément de leur honneur. Dans la Grèce antique, on vit plus souvent en état de guerre qu’en état de paix, contre les envahisseurs, contre les cités voisines.  Aussi, même si les Jeux doivent se dérouler en temps de paix, – il faut permettre aux participants et aux spectateurs d’y accéder sans risque –, même si cette trêve (un mois environ) se déroule dans la joie, il ne faut jamais oublier qu’il s’agissait surtout d’y entraîner, former et exercer les soldats aux dures épreuves de la guerre. Ou de leur ménager une pause. Impossible en effet pendant ce temps d’aller en expédition. On trouve même des témoignages de punitions, d’amendes infligées aux cités qui ne respectent pas la trêve. Sparte, par exemple, fut exclue des Jeux pour cette raison pendant la guerre du Péloponnèse. On le comprend, ce mois est sacré.  Il participe à la fois de la fête, de la foire, du pèlerinage, de la fréquentation des sophistes – hommes cultivés – ou des écrivains, des poètes, de la contemplation de peintures, sculptures, toutes choses quasi impossibles autrement pour les spectateurs venus de loin. Pour éviter tout anachronisme, Paul Veyne insiste : il ne faut y voir aucun caractère « national » mais un fort sentiment hellénique qui ne lui est pas substituable. Il ne s’agit pas d’aller à Olympie, ou ailleurs, pour constituer ou reconstituer une identité, mais une citoyenneté « œcuménique », « pan-hellénique » à la seule mesure du mérite ou du courage de quelques champions venus de partout, devant un public heureux, venu lui aussi de partout. Fierté, ferveur, honneur, voire privilège d’être là. Olympie – avec Homère – est une composante immarcescible de la « culture » collective des Grecs, deux points d’ancrage, deux phares.

 

1)Pindare : Odes, les Olympiques ; 2) Paul Veyne : Pourquoi Olympie, Varia n° 8 ; 3) Ce qui permet aux fils de souscrire à l’idéal de leur père lequel ne leur était pas souvent compagnon de vie. Cl Bernand in Guerre et violence dans la Grèce antique rapporte qu’à Athènes par ex, un citoyen est appelé à faire la guerre de 19 à 49 ans, et 10 années de réserve à suivre…

du bord de l'eau aux bordures du monde

4 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tourbillonnante au jour premier du monde, une eau blanche et gelée cède au feu d’un soleil aussi lourd que le plomb. De brefs coups d’un pinceau primitif griffent l’espace, plissent la pierre, froissent la terre, sous la colère hurlée de tous les dieux jaloux. Tournesols à venir fissurés de béances et de sillons secrets, arrivés bien avant l’eau à la mer, les sables aux rivages, les nuées aux nuages.

Avant, il n’y avait rien. Avant les trombes sculptant le vide, avant les typhons vomissant sans fin déluges et allevasses. Seul, le silence enflé de tous bruits à venir, hourvaris des chasseurs de tempêtes, tohu-bohu des égarés informes, monstrueux maléfiques errants dans un néant échevelé. Boucaniers de dragons et de drées et de guivres, avaleurs à l’horizon de la courbe qui sans cesse s’éloigne, tous, longs serpents de glaise abandonnés des vouivres devenues folles.

L’eau lourde retenait encore un peu ses vagues dans des laves épaisses, laineuses, ténébreuses et grasses opacités, traversées de barbilles luminescentes ou de chevelures océanes arrachées à d’invisibles noyées-là.

Il n’y avait personne pour le dire ni le chanter, nul ondin pour pleurer, ni ange ni démon, nulle terre, monts ou bois, vals ou puys. L’eau lourde couvrait tout.

 

 

Un étrange lendemain parut dans les lointains. Calme, il recouvrit d'un chatoiement inabouti les sols encore dépourvus de mousse. A son passage, les pierres s’adoucirent, micelles et bryacées invisibles encore, avançaient leurs reflets. Une brillance nouvelle empaumait les cahots. Et les cailloux devinrent des galets d’or.

 

Une peau écailleuse les protégeait de tout, rêche au regard seul, penaillon d’un instant, peausserie, parchemin, pelure pour les temps à venir, pour les temps à écrire. Pour les mots, tout entiers enchâssés d’un reliquaire inconnu et précieux. Recouverte d’une eau fine insaisissable, une ligne de calcins dessinait en mosaïque de verre la fragile disposition des fragments d’un monde disparu, arrivé là depuis les cendres et les lavis d’avant le temps des hommes.

 

 

Un large et doux frisson saisit la main du peintre, repentie. Sur l’eau déposa une lumière vibrée, bleue, ombrée, respirée, finement ocrée de terre par le ciel reflétée ; se fit ambrée, piquetée d’émaux et de flocons de plumes, de bouquets fleuris blancs, sables d’argent, sinoples échiquetés d’azur. Mince glacis diaphane, calmé.

 

 

 

 

 

[saisis au même endroit et successivement

dans le même court moment,

quatre clichés photographiques non modifiés]

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