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Le grand jeu de l’été-n° 3 ; changement de style

31 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

1) La présence du bad boy sur le dance floor n’augurait rien de bon, une happy end était impossible. En live, et ce fut un scoop pour quelques-uns, il fut menotté par la police entrée dans le night-club grâce à la complicité de son boss.

    Dans la salle d’interrogatoire, l’ambiance était électrique. On n’est pas dans un escape game ici, hurla l’un d’eux. Ni un spot de surf, répondit l’autre. Tandis que le troisième au look digne d’un western, marmonnait... ou un show-room, en allumant le PC. Pas le temps de lire les mails, viendraient-ils de la hiérarchie !

     Ah ! on ne pouvait pas dire que leur client était un de ces working class heroes dont la presse et les séries nous envahissent. Non, plutôt un loser moderne, attiré par l’argent facile et les paillettes qui l’accompagnent. Il ne pouvait pas la jouer “l’enfance d’un wunderkind” selon la brillante et récente expression d’un Académicien en mal de vocabulaire.

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2)  Les deux copines s’apprêtaient à partir en shopping comme on part à l’aventure. Elles s’étaient équipées pour marcher pendant des heures : easy wear, leggings et baskets, tee-shirts légers, il ne devait pas pleuvoir. Au pire, elles s’engouffreraient dans un snack. Depuis quelques jours, elles ramassaient tous les flyers qui indiquaient les must et relevaient les meilleurs discounts des news letters qui tombaient dru dans leur smartphone, elles avaient repéré les magasins qui affichaient des summer sales gigantesques ; ça allait être fun, super cool

     Pas vraiment des enragées de la fashion week, elles étaient plutôt fashion victims au petit budget, aux moyens très limités. Allez ! shop now ! comme l’avait écrit en vitrine la première boutique de la rue.

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3)  Il n’y avait pas la moindre chance pour que le n° 1 rencontrât les n° 2 ; sinon dans le carambolage des news des chaînes TV à jet continu, le grand show du monde sur écran plat, une vingtaine de fois par jour, interviewes de pacotille et flatteries style mainstream, formats courts pour y caser toutes les promesses de la home page. Ainsi, dans le même quart d’heure a-t-on pu voir se succéder le debriefing de l’arrestation de notre noctambule par le spécialiste ‘faits divers-justice’ du staff  et le street reportage de la stagiaire qu’on avait collée aux good deals de fin Juillet à Paris.

     Inutile, dans un cas comme dans l’autre, mais surtout dans l’autre, d’être longuement coachée, ou s’inscrire à une séance de media training ; il suffit de tendre le micro et la perche, surtout la perche. Les filles étaient totalement excitées, elles venaient de trouver un petit short si girly qu’elles enchaînaient selfies sur sms avec plus de smileys que de lettres dans l’alphabet. La consigne de leurs copines était : paraître glossy pour trois fois rien ! un vrai challenge !

      Et pendant ce temps-là, les private jokes fusaient d’un bureau à l’autre ; le caïd aux petits pieds peinait à faire croire qu’il ne dirigeait aucun business répréhensible ; et le JT du soir put coincer l’annonce de son incarcération entre un reportage sur les cost killers et les serial killers : la  programmation en plein été laisse vraiment à désirer, il faudra renouveler toute la team à la rentrée, et ne reprendre aucun stagiaire.

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     Je ne sais pas vous, mais moi là, je frôle le burn out ! plus difficile qu’une version latine mais surtout absolument désespérant. Aussi, le jeu –qui n’est pas un private joke- consiste à réécrire ces quelques lignes dans un français élégant. Il n’est pas interdit de modifier légèrement le tableau, le petit short girly par exemple –ou pinky, non, bon, j’arrête !– sans aller jusqu’à la crinoline, peut subir un changement de forme... quoique la crinoline donne des idées. On peut tout reformuler en termes et tournures précieux, dépassés, obsolètes, classiques ou résolument contemporains, en français du jour, comme les œufs frais, qui ne manquera pas de montrer son efficacité et sa richesse.

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     Allez ! à vos plumes ! Let’s go (cette fois c’est bien un clin d’œil privé, qui me sera doublement pardonné, oui, oui.)

 

Le grand jeu de l'été -n° 2

28 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

Un peu plus tard, il tenta de se mettre au travail. La brume disparue derrière la ligne d’horizon s’était peut-être réfugiée au-delà des terres connues, un monde difficile à envisager, mais moins que le mystère des espaces infinis. Dans lequel le fils prodige d’un des meilleurs esprits du siècle, voit la possibilité de l’existence du vide. Ce qui ne saurait se concevoir. Il faudra que j’écrive en ce sens  plus tard, se dit-il. Il n’y a pas qu’à ce jeune mathématicien souffreteux qu’il faudrait répondre avec méthode, mais à tous ceux qu’il a suivis en cette matière, et qui, depuis la plus haute Antiquité, la foi chrétienne en moins, ont soufflé cette étrange croyance qu’il se peut que le rien soit. Ce qui fait la plus solide contradiction que j’aie jamais rencontrée, et nonobstant ma grande réserve à l’égard de la tradition scolastique, je suis obligé de reconnaître, sur ce point, la valeur de son raisonnement. Il me faut donc avancer masqué, ici comme ailleurs, mes objecteurs veillent, ils sont friands de querelles, cherchant par quel bout de la lorgnette il pourrait bien me faire chuter.

La matinée glissait dans la froidure extérieure, dont il se protégeait par une ample et confortable robe de chambre, tant qu’il n’avait pas à mettre le nez dehors. Sa table de travail supportait un poids considérable d’ouvrages de philosophie, de physique et de mathématiques, disciplines qu’il fréquentait depuis son plus jeune âge avec un bonheur égal, quoique pour la première il trouvait que l’enseignement qu’il en reçut en son jeune âge fût assez décevant. Au point de s’en ouvrir dans des lignes dont il ignorait qu’elles feraient le miel de générations d’étudiants et de professeurs à venir. Quelle heure pouvait-il bien être ? à force de se laisser aller à ses songeries, le fil de son raisonnement pourrait bien se distendre. L’horloge, remarquable et nouvelle invention, dont le mécanisme fait image toute trouvée pour celui de notre nature corporelle, de ressorts et d’automatismes constituée, l’horloge indiquait une heure avancée tandis qu’il n’avait encore rien écrit. Mais déjà beaucoup médité.

Assez peu d’objets, finalement autour de lui. L’obligation qu’il s’était faite de ne jamais admettre pour vrai que ce qu’un doute hyperbolique ne pourrait en aucun cas atteindre, peut-elle se suffire de l’imagination si la perception ne trouve satisfaction plus directement par l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher des choses ordinaires. Tous les philosophes ont commencé par demander raison de leur existence à leur milieu le plus proche, le plus immédiat, le plus facile même. L’entourage à portée de main suffit pour toute métaphysique. Et même pour sa critique. Un coupe-papier acquerra sa célébrité  pour avoir cisaillé le lien jamais nettement tranché avant lui, entre essence et existence.  Aussi, le penseur le plus profond ne peut se passer de l’usage des choses. Et notre philosophe, repoussant négligemment une mouche importune, sait que si précisément abstraits ses raisonnements peuvent être, ils sont fragiles si, pour le dire comme un de ses futurs collègues, une mouche, une simple mouche virevoltant, un presque-rien disons, peut les anéantir. L’infiniment petit n’est pas négligeable, un ciron, par exemple, est à lui seul un raccourci de l’univers. Et suffit à provoquer la réflexion. Mais, l’heure tourne. Comme le monde –ce qui ne se peut dire ouvertement.

Notre homme quitte alors ses pantoufles et revêt un habit plus mondain. Sur le guéridon tout proche, quelques petits automates de sa fabrication, modeste contribution à un engouement naissant dont le siècle suivant verra les réalisations les plus grandioses et complexes. Mais pendant qu’il en ajuste les pièces, il se concentre. Si nous étions seulement des machines, même très compliquées, serions-nous en mesure de penser, même simplement ? de l’homme et de l’automate, lequel a fabriqué l’autre, mais surtout, lequel pense l’autre ? c’est pourquoi il a tant de mal avec les systèmes pourtant impeccables qui ont construit, il y a plus de vingt siècles déjà, une explication exclusivement matérielle de l’homme et du monde. Il sait qu’aujourd’hui des esprits puissants et affûtés sont à nouveau tentés. Que l’hédonisme, rationnellement justifié par une lecture précise et rigoureuse de ces textes mal compris, fait contre-proposition aux lois de la morale soutenue par l’Église. Mais il n’en lira pas l’expression élégante formulée par un Français exilé à Londres, plusieurs années après sa mort survenue, elle aussi, loin de chez lui. Lui qui pourtant n’eut pas de chez soi, ou en eut tant qu’on ne les compte plus.

Que mange-t-on aujourd’hui ? qu’y a-t-il dans la corbeille de fruits, dans la carafe quel vin ? et dans l’assiette ? il n’est pas aussi bavard que certains sur les nourritures terrestres, ou alors on ne l’a point retenu. Quand d’autres réclament des vins d’Aï ou de Champagne, des pâtes de fruit, de l’eau et du pain de froment, ou quelques huîtres, voire du fromage, et même du camembert, des pommes et des fraises, des cerises aussi, tout cela précisément servi dans des textes célèbres passés ou à venir, on ne saurait reconstituer un repas ordinaire de celui qui, pourtant, rêva un jour de … melons !

 

Le jeu n° 2 fait parler le même. Mais il y a bien plus de références cachées, des renseignements anecdotiques mais très connus –presque tous éparpillés dans les articles ici postés– pour identifier philosophes et philosophies célèbres, contemporains, antérieurs ou postérieurs à notre ami. Il suffit de redonner les noms pour gagner. Le droit de participer au prochain… pas encore inventé, mais bientôt.

Le grand jeu de l'été-n° 1

26 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

 

Notre homme est plutôt matinal aujourd’hui. Il a mal dormi. Des rêves, disons même des cauchemars l’ont agité au point qu’il en griffonna quelques mots. On verra bien qu’en faire plus tard. Confusément, il se souvient de tempétueuses atmosphères, de melons, de livre de poésies latines. De quoi enfoncer son bonnet de nuit sur ses oreilles et son nez dans l’oreiller. D’ailleurs, il ne sait plus très bien, les images étant si fortes, s’il a rêvé ou pas. Après tout, se dit-il, le cerveau encore dans les brumes, qui me dit qu’en l’instant, je suis bien assis là, dans mon fauteuil, regardant le feu qui, à l’inverse de moi, s’endort et s’évanouit au petit matin.  Il repose la feuille qu’il tenait bien serrée en sa main gauche, la plume conquérante dans la droite. Pensant, le temps d’un éclair, y trouver l’irréfutable preuve de la réalité de sa propre présence.

Passant en la pièce contiguë, il vérifie que les bougies ont bien été changées, les bûches du poêle renouvelées, le papier disposé tout droit, les livres de travail et les correspondances réclamant réponse à deux doigts de l’encrier. Depuis la fenêtre fermée en cette heure encore bien fraîche, il ne distingue rien. Mais il sait que d’un rien, tout peut venir. Qu’il s’assoie, qu’il se concentre, qu’il ressaisisse ses méditations là où hier il les avait laissées et les affaires reprennent.

Point n’est besoin d’aller au fond du parc contempler les noueuses racines d’un arbre bien plus vieux que soi, se dit-il, pour décider que les choses sont essentiellement contingentes… bon, il ne faudra pas l’écrire ainsi, se ravise-t-il aussitôt. Pourtant, la question du jour est bien celle-ci, et je ne serai ni le premier ni le seul à m’en emparer. Chêne ou châtaigner, l’arbre que je sais être au loin dans la brume d’automne est-il bien réel, la question de savoir s’il est vrai ne se posant pas. Il n’y a pas de vérités des choses, seulement des raisonnements sur les choses, et même hors d’elles, n’est-ce pas ? et l’affirmation selon laquelle la somme des angles d’un triangle est toujours égale à 180° n’a pas besoin de l’existence visible et mesurable du triangle, ou d’un objet triangulaire, pour être vraie, n’est-il pas? d’ailleurs, l’exemple est rongé jusqu’à la moelle, les Anciens s’en servaient déjà, et je parie que d’autres après moi l’useront jusqu’à l’os. Mais de quel bois l’homme est-il fait ? peut-être en raison de leur constitution plus ou moins fragile d’aucuns diront de roseau, d’autres de marbre, réduit en miettes au moindre choc, tandis que le premier résistera aux fureurs des vents mauvais.

 

C’est le premier exercice. Le plus simple évidemment. La difficulté suivra la courbe des températures, croissante. Qui parle ? facile ! à quels explicites objets, exemples, œuvres  et auteurs (d’époques différentes, tous un jour ou l’autre, à quelque titre que ce soit, dans les billets d’Inactualités et acribies), notre homme de plume fait-il implicitement référence ? il y a  plus d’une dizaine de réponses à donner.

La suite de La journée ordinaire d’un philosophe, dans quelques heures, bientôt, un peu plus, guère moins, sans doute.

 

la viticulture a réduit (un peu) de l'entropie du monde

21 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

  L’arrivée de la vigne en terre grecque est tardive, eu égard aux dates données par les archéologues, -2000 ans, comparés aux -6 à 7000 pour le Caucase ! Mais de quelle vigne parle-t-on ? sauvage ou de viticulture ? Les textes qui  renseignent -avec grande précision- sur la seconde, parlent aussi, mais en moindre part, de la première. Il est vrai qu’elle a encore un ‘pied’ dans le temps de la légende, et pas la moindre, celle de l’Age d’Or, tandis que la viticulture nous fait entrer dans le temps historique, celui où les hommes sont contraints à l’effort pour vivre et même pour survivre, qui est aussi le temps de l’agriculture et de l’apiculture.

   Il fut un temps où les dieux et les hommes vivaient ensemble. Pour les hommes, ce fut une époque sans peine et sans conflit, où l’abondance de nourriture allait en proportion inverse de l’absence de labeur, la terre produisant spontanément tout ce dont ils avaient besoin. Nulle nécessité du moindre travail, ni techniques, ni même récoltes. Les fruits et le blé poussaient ou germaient à même le sol. La vigne, dans ce contexte encore mythologique, a évidemment surgi de terre comme les autres plantes. Homère en parle à plusieurs reprises dans l’Odyssée : elle est chargée de grappes devant l’antre de Calypso la magicienne, au milieu d’une végétation que l’on peut qualifier de « paradisiaque ». Capable de verdoyer le matin, porter des fruits à midi qui seront mûrs le soir même. Bien sûr Dionysos en personne, si l’on peut dire, participe à cette générosité de la nature caractéristique de l’Age d’Or.

   Les temps heureux d’avant le temps ayant disparu, et les hommes -par la faute d’Épiméthée n’est-ce pas ?-  devant se soumettre aux duretés des éléments, de la terre et du travail, les hommes eurent pour eux l’intelligence et l’ingéniosité, l’endurance aussi. Et ils réussirent. La culture de l’olivier, du figuier et de la vigne entre autres, marque non pas leur déchéance ou leur punition, mais leur grandeur, et viticulture et vin, les signes de leur entrée irréversible dans un autre et nouvel âge, celui de l’artifice, de l’habileté, de l’invention, de la transformation de la nature, de la rationalisation aussi. Observations empiriques, essais fructueux, tentatives réussies, perfectionnements heureux et bienvenus. Sans parler des avantages collatéraux qu’ils y trouvèrent en dépassant leurs propres dons, capacités et talents. La viticulture fit aussi des botanistes, des médecins, des artisans de l'argile, des céramistes, des législateurs, des poètes. Le vin (et l’huile et le blé pour être juste) inventa le commerce, la navigation, les rites, la vie en commun dans ses manifestations festives mais aussi les réglages du quotidien dans les rapports publics et privés, le développement du goût, d’une littérature savante, de techniques utilitaires, de solutions simples et/ou sophistiquées.

    Nous disposons de bien des renseignements sur la manière dont les Grecs anciens cultivaient la vigne, qu’ils considéraient comme un arbre, une plante qui n’a qu’un seul tronc en partant de la racine, qu’il n’est pas facile d’arracher et comporte de nombreux nœuds et rameaux –nous suivons Théophraste- tandis que la vigne sauvage est une liane qui s’enroule autour des arbres, et dont le cep peut atteindre, toujours selon le même, des hauteurs et des circonférences de très grande taille, certains parlent de 30m ! La vigne sauvage pousse naturellement dans les forêts de Méditerranée et d’Europe méridionale, on utilise sa fleur en parfumerie. Théophraste  fait une description soignée de la vigne domestique. Du genre vitis exclusivement, alors que la famille des vitaceae à laquelle elle appartient, compte 10 genres ; zone médullaire charnue semblable à celle du figuier, feuilles larges, longs pétioles ; les fleurs portent un duvet ; elle se propage par les sarments et non par les têtes de ceps, lesquels une fois coupés et mis en terre vont donner de nouveaux plants. À cette observation un peu sèche, il ajoute des remarques plus précises, faites de regards attentifs sur des pratiques constituées : bouturage, taille, marcottage, épamprage, provignage –mise en terre d’un rameau de vigne existant, que l’on transplante quand il a fait des racines–. Il conseille de faire de la poussière sous les grappes, car cela rend certains végétaux florissants : « la poussière est utile, dit-il, parce qu’elle ôte l’humidité », et pour protéger les vignes de la grêle, ou même du gel –un cas de vignes et oliviers brûlés par le froid en Attique au IVème- il faut recouvrir les ceps avec de la terre.  On trouvera la précaution inverse ailleurs : il faut protéger la vigne des effets desséchants des vents étésiens qui soufflent pendant la Canicule. Souvent nommés dans les textes, ces vents périodiques du Nord/Nord-Ouest, semblent très redoutés des Grecs.

    La viticulture et les soins apportés aux vignobles participent de pratiques savamment expérimentées en raison de l’importance du travail requis, comparé par exemple à la culture plus simple de l’olivier. Vignes et vignobles demandent une population instruite et du personnel qualifié. Illustrations : il faut privilégier les coteaux pour constituer des vignobles, coteaux que l’on aura pris soin de défricher au moins un an à l’avance. Les plantations doivent être régulières, symétriques, les intervalles entre les ceps constants. Xénophon donne même des indications de profondeur –un pied, un pied et demi. Il recommande de creuser des trous carrés. À proximité des villes, lorsque les vignes sont plantées dans les jardins, toujours un peu à l’extérieur, il est conseillé de les faire surveiller par des gardiens en raison des vols. Platon, dans Les Lois, prévoit un arsenal de mesures contre les voleurs de raisin et conseille d’ériger des murs pour les rendre inaccessibles aussi aux animaux, renards, lapins, rats, et même ours ! Pour lutter contre les criquets et autres chenilles on a recours aux incantations et à la magie,

   Il est surprenant de lire autant de précautions et de règlements, sinon pour confirmation par la loi, les guides et les recommandations, de l’œuvre hautement civilisatrice qu’accomplissent la vigne et la viticulture. On a retrouvé, par exemple, un texte du IVème av. JC  stipulant qu’à  Amorgos, une des Cyclades, un bail exigeait que les vignes fussent piochées 2 fois l’an. [Théophraste, lui, demande que cela soit plusieurs fois et avec une houx]. À Thasos, on avait fixé une date avant laquelle il était interdit d’acheter la récolte sur pied. Pline l’Ancien, un latin qui reprend abondamment de nombreux auteurs grecs, dont le médecin Columelle et bien sûr Théophraste, consacre deux livres entiers de son Histoire Naturelle (les 14 et 17) à la vigne et aux vignobles. Il y parle des arbres qu’il faut planter pour la protéger -le noyer, le pin, le figuier ; de ceux pour constituer des échalas et des supports -le saule, le roseau, le châtaignier, le chêne ; de l’exposition et de l’ordonnancement des vignobles ; des problèmes de bouturages ; des différentes manières de la planter, de l’arroser, ou non ; du calendrier ; des gelées et des brouillards ; des différentes sortes de greffes, et bien sûr de la nature du sol demandant que le terrain soit choisi avec le plus grand soin ; et il détaille sur plusieurs pages les qualités comparées de l’argile et de la cendre ou du fumier, pour nourrir telle ou telle terre. Évidemment de tous ces soins dépendront les vins, leur goût, leur force, leur quantité aussi, leur douceur, leur âpreté. On n’en finirait pas de montrer comment il maîtrise les détails les plus pointilleux, les savoirs les plus précis, même si l’on n’oublie pas qu’il les a à peu près tous collectés de ses prédécesseurs. Cet empilement de connaissances nous permet au moins, reprenant l’une de ses propres remarques, de confirmer que si la nature, en matière d’arbres, mais surtout de vignes, est notre maître, le hasard des trouvailles humaines qui fit les techniques et les succès vinicoles l’est bien plus encore.

petite gourmandise

18 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

 

 

Éléonore dit volontiers qu’elle réfléchit.

Aussi, il y a peu, son papa lui demande quel est le fruit de sa réflexion.

Sans la moindre hésitation  Éléonore, 3 ans et 13 mois, répond: la mûre !

Doux & triste, Empédocle

13 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

   Le monde est beau, je ne le sais que trop. Ce vivant, ce divin, dans lequel nous sommes quelques-uns à vouloir nous engloutir par nostalgie cosmique, pour oublier notre passage parmi les mortels qui ne nous comprennent pas. Cette beauté incomparable est d’ailleurs. Elle ne permet pas d’éviter le tourment, pire, elle le révèle, nous révélant notre propre insuffisance. La lutte est inégale mais inévitable entre l’aspiration à l’unité totale & l’obligation de parcourir la prairie du malheur*, comme condamnés à vivre.

   On ne dira donc jamais d’une mer en tempête qu’elle est tragique, mais cruelle, & pour moi le ciel ne sera jamais trop bleu, trop tendre*. Si je regarde ailleurs c’est que je regarde en moi, tel est le sens de mon indifférence. Pérégrine & ardente. Quand Pausanias s’attarde un peu trop dans mon silence & que je lui en demande la raison, toujours il répond : ton sourire, ton merveilleux sourire. Cher Pausanias, qui n’as pas besoin d’en dire plus & ne confonds pas tristesse & révolte. En moi, ni drame, ni dérision, ni refus. Des penseurs, finalement moins sages, se trouveront des motifs d’action ou d’agitation, voire de rébellion. Ils estimeront que la dysharmonie -Neikos- l’emporte toujours, que la violence a raison de la douceur, préfèreront l’agitation intempestive, les mouvements désordonnés, aux miens tourbillons, mouvements circulaires. Dans un tel monde où l’âme n’est jamais apaisée, les hommes inventeront le Mal. Et ils chasseront les dieux, pas seulement la douce & silencieuse Aphrodite qui diffuse amour & amitié aux poètes, aux peintres & aux penseurs, mais aussi Discorde, la malfaisante à la chevelure hérissée de serpents. C’est en eux-mêmes alors qu’ils trouveront les énergies du Bien & du Mal.

   Je ne suis ni désespéré, ni pessimiste & je préfère renoncer au monde plutôt qu’être rejeté. Incompris, plutôt que mal compris. Troublé mais pas abattu. Je choisis la distance, pas le mépris. Une fois de plus, Pausanias est seul à comprendre. Si le Bien & le Mal agissaient sur ce monde comme des forces extérieures & supérieures à lui, quel découragement serait le mien ! Mais Philia & Neikos sont les principes mêmes d’association & d’animation des éléments. Cette réalité est pure nécessité, Anankè, la nécessaire expérience des choses. On peut souffrir de ce savoir-là, qui se traduit par un manque, une incomplétude au monde dès que Neikos défait ce que Philia a construit. Mais la rébellion est inutile car elle ajoute de la violence à la souffrance. La révolte se trompe qui met le tragique dans les choses comme accident ou contingence de l’existence. Le tragique est l’existence. Entre instinct & raison,  au-delà de l’humain.

   Il faut avancer dans une existence surajoutée, déplacer son désir entre le manque d’être & le trop-plein de paraître. Une ombre sans poids dit Pindare de l’homme, mais d’une légèreté sublime, d’une âme dégagée de ses fonctions terrestres d’intelligence & d’analyse. Empédocle a choisi de s’installer là, en bordure de rêve & d’immortalité, enchaîné par les douces blandices d’Aphrodite. Là, dans l’aristocratie de sa plénitude mystique. Se peut-il qu’un jour l’homme atteigne à l’imperceptible, l’impondérable, pour avoir franchi l’au-delà de son réel dolosif? L’Harmonie parfaite, la belle promesse d’une déesse, comme une chimie primordiale peut être la belle idée d’un peintre, l’Harmonie parfaite s’épanouirait dans le cœur & le corps de l’homme, tel un vin inventé tout exprès pour alléger la vie, ferait éclater à sa surface de silencieuses & transparentes bulles. Invisible & puissante magie des êtres, des choses & des dieux.

*Empédocle, fragments. Traduction Bollack.

 

C’est l’histoire d’une fable, ou pas.

9 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

 

Un jour de bel ensoleillement, mais éloigné de toute Fontaine, quelques reliefs invisibles à nos yeux de géants devaient subsister d’une sustentation récente. Nul ne le sait, beaucoup le pensent. Mais dans ce carré petit et vide, rien n’apparaissait, rien n’arrivait, rien ne passait, sinon le temps et la chaleur. Jusqu’à ce que, d’un coup d’un seul, une légion de grouillants et fourmillants animalcules, parut. Qui en défilé torse et rapide, qui en individus écartés. Les minuscules allaient, venaient, demi-tour, tour entier, reculade, avancée, pas de côté, de l’autre. On ne les vit pas arriver. Pointer le bout de leur nez. Tenter une sortie. Avancer masqués. Jeter un œil au dehors. Sacrifier un émissaire, un espion, un messager. Prendre la température, tâter le terrain. Lequel est glissant, luisant, pas un grain, pas une granule de terre, des carreaux de faïence au-dessus d’une surface en formica.

Sont-ce de ces éléments, comme Épicure les a décrits à  son ami Hérodote dans une Lettre fameuse, ici regroupés après leur disparition, simple dispersion d’atomes, de particules, en vue de nouveaux conglomérats, parce que rien dans l’univers ne disparaît jamais, le non-être n’étant pas ? et le formica lui-même, comme assemblage de matière –materia au sens de matériau– est-il  aujourd’hui le conglomérat accidentel par nature, mais désormais fixé, d’un nombre incalculé de corpuscules essaimés à tout vent –tourbillon même disait Démocrite– fabriquant de nouveaux êtres ou de nouveaux objets, selon qu’ils sont animés ou inanimés. Sont-ce les cohortes des fourmis passées et trépassées dans les cycles du temps qui se sont matériellement re-constituées, sans le moindre égard ni regard pour ce qu’elles ne savent pas qu’elles ont pu être un jour, pas plus qu’elles ne savent ce qu’elles sont aujourd’hui. Et sont-ce les effluves lucrétiennes, dissemblables selon la forme mais semblables selon l’origine, qui attirent ainsi des fourmis venues de nulle part, surgies de rien, ce qui ne se peut, trottinant dans tous les sens sans le moindre dérapage sur une surface glissante comme planche savonnée ?

L’affaire advient par un désir de ristretto brûlant, brûlant quelle que soit la température au sol et même au ciel. Épicure en son Jardin enseignait qu’un petit pot de fromage n’attend pas, ou si peu, s’il est le plaisir réparateur d’un besoin nutritif virant à la souffrance, et non d’un caprice impatient visant une satisfaction impétueuse et fébrile ;  ce café-là résilie un manque et apaise. Et ménage dans l’agitation domestique un écartement bienfaisant. C’était sans compter sur la présence silencieuse mais frénétique d’un petit peuple de fourmis arrivées en nombre, cheminant à toute vitesse, dessinant en pointillé vibrant un lacet noir, contournant sans accident tous les obstacles, verres, couverts, caravane onduleuse et bouclée, enfilade décousue mais agitée, fine colonne aveugle comme une horde de légionnaires. Disciplinés et résolus.  

Mais d’où ces fourmis-là sont-elles venues ? de rien. De rien ! Là, une heure avant, une minute, une seconde,  il y avait néant, non-être, rien, rien qu’un fourmilier pût se mettre sous la langue, rien qui pût attirer un myrmécophage lambda, donc rien qui réunît les conditions de vie des fourmis, là où ne règne qu’inox, céramique, faïence, bois et un peu de…. formica dont il faut sur le champ se repentir. D’ailleurs, ni champ, ni pré, ni de près ni de loin, n’explique l’apparition miraculeuse, la spontanée génération des petites bêtes, moins bêtes qu’on ne pense puisqu’elles savaient ici échapper au grand tamanoir, lequel fait quand même partie du genre Cyclopes, ça donne à réfléchir. Elles ont, de ce point de vue, bien fait d’entrer en mon logis. Ce qui ne satisfait pas pour autant ma soif de comprendre, d’où, comment, par quoi. Là-dessus, je me ressers un ristretto, un r’café comme disait une chanson passée…

Un tintinophile passant par là me souffle à l'oreille qu’Hergé, dans Le Temple du Soleil, lécha un tamanoir léchant le capitaine Haddock fourmillant de bestioles et qu’il s’en éveilla. Normal ! nous sommes en Sudamérique, au Pérou peut-être bien. A moins que ce ne fût un sombre oryctérope. En aucun cas répond un spécialiste, celui-ci, vient d’Afrique. Mais alors je la tiens, la raison du passage en ma maison d’un train de fourmis. Partout où le risque est nul de rencontrer un myrmécophage, passe la formica, ses antennes, sa taille corsetée, aptère, ouvrière et même esclavagiste, ou tisserande, mais pas tout à la fois. Ne s’arrête jamais si j’en crois ce que je vois. La fourmi laborieuse, encore un pléonasme, doublé d’un euphémisme. Hyperactive lui irait mieux, jamais ne s’arrête. Ce qui fait double énigme, venues d’on ne sait où, on se demande vraiment où les fourmis vont. Et ça, ni Lucrèce, ni Épicure ne le disent. Ils n’ont rien dit des fourmis, mais des grains de poussière dans un rayon de soleil. Qui dansent. Comme les atomes de l’univers.

Mais d’autres, en revanche et à coup sûr. Τέττιξ κα μύρμηκες. Avec la Cigale pour la première fois, Esope. Il paraît qu’il fut plagié*. Plutôt bien. D’autres rimeurs, d’autres poètes ont été plus inventifs, Desnos, ou moins, Boileau. Et sans rime, sans pieds, sans vers, ayant perdu leurs iambes, leurs anapestes et même leurs dactyles de marche, mais pas leur imagination ; des récits, des contes, des fables furent écrits depuis si longtemps, peut-être même du temps d’avant le temps des fourmis, forcément avant que l’ambre sicilien n’enclose leurs fossiles. Pline, l’Ancien, l’oncle de l’autre, le Jeune. Il raconte comme elles travaillent, se nourrissent, il est bon observateur ; mais d’autres choses bien moins ordinaires, comme l’origine indienne de ces succins dont la transparence dorée retient avec les fourmis, des moucherons, et même des lézards. Certains, enfin et juste en passant, sont quand même allés un peu loin dans la fiction. Hérodote, l’historien géographe, et Strabon le géographe historien, nous content de bien beaux récits fantastiques, où des fourmis rejettent du sable aurifère en creusant leurs galeries pour le premier, cela se passerait en Inde ; tandis que le second, les fait aussi grosses que des renards et capables d’étrangler qui s’attaquerait à leurs trésors. Mention spéciale et prix de la divagation pour Lucien de Samosate et ses fourmis géantes, ailées, cornues, les hippomyrmèques. Mais rien de cela ni de ceux-là ne m’indique comment il se fait qu’une théorie de fourmis se forma en un lieu privé de terre, d’herbes, d’arbres et de tamanoir pour les engloutir d’une lampée. De toutes les extravagances auxquelles je me remets, la plus extravagante de toutes tient en ce fait irrécusable, qu’il n’y avait rien avant qu’il y eut ces fourmis.

Il est grand temps de prendre un 3ème ristretto, répandre comme il est d’usage des gouttes de citron et laisser les fruits acides découpés pour les faire fuir. Partir un peu et revenir. Ce qui fut fait. Avec le résultat inverse. Attirées et non repoussées, les fourmis se précipitèrent dans la pulpe béante pour y gigoter avec entrain. En train peut-être d’agoniser me dit-on…. ah bon ? ah oui ! que croyez-vous ? qu’elles pendraient leurs pattes à leurs cous, prendraient la tangente et la clé des champs, mettraient les bouts, se tireraient des flûtes ? vous rêvez, le café vous monte à la tête ? c’est mal connaître le peuple des fourmis, serait-il de nulle part venu, il lui faut disparaître dans la concentration. Il lui faut se concentrer pour disparaître. Aussi les quatre quarts d’agrume citrique abandonnés là comme dans le tableau d’Adriaen van Utrecht, en virent de toutes les couleurs. Du noir fourmi au vert pourri.

Mais quand, le lendemain... une, deux, une file de myrmicinae, ou formicinae, que sais-je, arpentent sans vergogne et dans tous les sens mon bureau, je me dis que Dali fut peut-être bien inspiré ce jour où il sortit de la bouche du Métro en promenant son tamanoir au bout d’une corde.

 

*mais, de La Fontaine (qui n’est pas un plagiaire, bien sûr) préférer La Colombe et la Fourmi, plus délicate en sa petite cruauté.

par ces temps de grandes chaleurs, vous reprendrez bien un peu de Pétrus...

3 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

 

      Je n’en suis pas coutumière, on le sait. Aussi, prendre ces co-pillages pour une exception. Mais la tentation me fut si forte, d’un coup, que je ne luttai point. Désireuse qu’ils vous plaisent et pourquoi pas vous plussent, et mieux encore.

 

      Je ne suis ni cynique, ni bégueule : je dis ce qui est vrai ; pour m’arracher une plainte, il faut que mon mal soit bien cuisant ; jamais je ne me suis mélancolié à l’usage des dames attaquées de consomption. Si j’ai pris plaisir à étaler ma pauvreté, c’est parce que nos Bardes contemporains me puent avec leurs prétendus poèmes et luxes pachaliques, leur galbe aristocrate, leurs momeries ecclésiastiques et leurs sonnets à manchettes ; à les entendre, on croirait les voir un cilice ou des armoiries au flanc, un rosaire ou un émerillon au poing. On croirait voir les hautes dames de leurs pensées, leurs vicomtesses… leurs vicomtesses !... dites plutôt leurs buandières !

      Si je suis resté obscur et ignoré, si jamais personne n’a tympanisé pour moi, si je n’ai jamais été appelé aiglon ou cygne, en revanche, je n’ai jamais été le paillasse d’aucun ; je n’ai jamais tambouriné pour amasser la foule autour d’un maître, nul ne peut me dire son apprenti.

     (…)

    (…)  pour ceux qui m’accuseront de métagraboliser*, j’ai ma conviction de poète, j’en rirai.

     Je n’ai plus rien à dire, sinon que j’aurais bien pu faire pour préliminaire un paranymphe, ou mon éthopée, ou bien encore, sur l’art, un long traité ex professo.

In Préface de Rhapsodies

     *emprunté à Rabelais

 

 

    Pétrus pourrait se vanter de festonner sa phrase et guillocher son prône, quand il dit : Il fait une giboulée à donner une pleurésie à l'univers, là où nos écrivaillons adulés des foules disent seulement, qu’il tombe des cordes, comme tout le monde !

    Un peu plus loin que le guillotinassiez  inégalable*, Pétrus cioranise ou se cioranise, et moi je me pétrusianise ou borélise, indifféremment : « La vie est facultative.» On la lui (Passereau) a imposée comme le baptême. « Il a déjà adjuré le baptême, maintenant il revendique le néant. »

     *in article précédent

    Dans la  même veine cioranienne qui s’ignore et pour cause… par moi noté à la va-vite sur un papier volant : Une œuvre comme celle-là n’a pas de second tome : son épilogue, c’est la mort. Tout comme ces deux adjectifs accolés à une peau, aduste et rissolée,  exfiltrés de Madame Putiphar.

    Enfin, l’usage des mots ne peut être sage, ou l’on n’est pas écrivain, alors, une dernière rasade pour la route : dire grandiose de quelque chose de superbe, oblige à dire à l’inverse petit diose si ce n’est pas le cas. De même que l’on n’est pas estropié si l’on se blesse à la main, mais évidemment, estromain. Je ne m’en lasse pas. Contrairement aux livres, aux romans, aux histoires, narrations, narrativement psychologisant, impressionnisant, biographisant, autobiographisant, somniférant, dont il sortirait chaque semaine, à en croire la presse –qui porte bien son nom- un chef d’œuvre, un des meilleurs livres du moment (!), de l’été, de l’automne, de l’hiver, de la rentrée, de l’autre rentrée, de l’année, j’ai oublié le printemps…. La presse qui vous somme d’aller le lire en urgence. Ce qui n’est peut-être pas un mauvais conseil finalement, vous pourriez, tant leur durée de vie est courte, le manquer. Mais tant la vie tout court est courte, il ne la faut point gâcher par de telles fadaises…. chapechute-t-on aussi à mon oreille. Message reçu, depuis long temps.

    Pétrus Borel aurait, peut-être, sûrement, mérité de figurer dans le recueil les désemparés de Patrice Delbourg * cinquante-trois portraits d’écrivains, aux côtés de Jean-Pierre Brisset**, Jacques Rigaut, Henri Calet*** Raymond Guérin, -quelques-uns de mes chouchous–, autant de compagnons fort acceptables pour celui dont Verlaine disait ne plus pouvoir se passer  de la fantaisie gigantesque et de  (la) grâce hautaine. 

 

*Le castor astral, 1996. **à venir : écrivain fou, ou  fou écrivain ; *** ibid. archives, Chut, je lis… 31 Juillet 2017, Henri Calet, 7 Août 2017 ; et pourquoi pas, juste un livre, 21 Février 2017, avec la précision importante suivante, que les listes b) mais surtout c) de la note (***) concernent exclusivement des livres-dont-on-parle, et à l’acquisition desquels j’ai succombé. Rien à voir, bien sûr, bien sûr, avec de la littérature, Ceux qui savent, comprennent.

… bien que tu ne te plaignisses pas (et) que tu effeuillasses des roses…

1 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

Ce siècle avait 9 ans à la naissance de notre homme. Celui des années 1800. Qui avait vu naître Victor 7 ans plus tôt. Alphonse, 19 ans déjà ; Théophile né 2 ans plus tard ; Alfred, l’un, 12 ans plus tôt, Alfred, l’autre, un an plus tard ; Gérard, l’année d’avant. Charles en 21 est le jeunot de la bande.

Et si l’on rapproche les décès, nous avons, dans l’ordre d’apparition -aléatoire- dans le texte : Hugo, le grand gagnant, survit 26 ans à notre héros, Lamartine 10, Gautier 13, Vigny aussi ; Musset  et Nerval ont le mauvais goût de mourir avant lui, respectivement 2 et 4 ans ;  Baudelaire lui survivra 8 ans. On pourrait donc en déduire qui a pu, ou aurait pu, assister aux funérailles des autres, ou pas. D’abord pour des raisons géographiques, Victor et Alphonse, Alfred et Alfred, Gérard, Charles, sont morts à Paris ; Théophile à Neuilly-sur-Seine. Autant dire la porte à côté. Ensuite, pour des raisons d’agenda. Musset et Nerval sont donc excusés… d’office. Mais les autres aussi, car notre poète-écrivain, polygraphe, né en 1809 à Lyon, est mort en 1859 à… Mostaganem, Algérie. Loin des yeux et plutôt loin du cœur, la foule lut et passa outre dit l’un de ses premiers biographes.a Personne ne fit le déplacement.

Pétrus Borel d’Hauterive, de son authentique nom, que le père mit en apprentissage d’un métier dès l’âge de 15 ans, en raison de ses talents évidents de dessinateur, mais surtout du nombre élevé de ses autres enfants à pourvoir – 13!–  toi qui charbonnes les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les perroquetsb et Pétrus de poursuivre en disant, désabusé, qu’à cet architecte, il me vendit pour deux ans. L’existence dont il rêvait ? chamelier au désert… (pour mémoire, Arthur R. naît cinq ans avant la mort de Pétrus). Et Pétrus quittera bien la France, début 1846 à 37 ans, du moins la Métropole, la poésie et les poètes ses amis, pour embrasser une carrière ratée de fonctionnaire colonial, et mourir d’une insolation, en faisant son jardin, dit-on, après avoir ferraillé jusqu’à l’épuisement avec son administration et ses hiérarchies, ses voisins et les tribunaux, pour ne rien dire d’une étrange situation matrimoniale qui vit sa femme devenir sa belle-mère quand il épousa la fille de celle-ci.

Qui connaît de nos jours Pétrus Borel ? son nom peut-être, ses textes non. Deux pages dans l’Anthologie de l’humour noir de Breton. Minimum syndical eu égard aux formulations emphatiques : un des plus grands souffles révolutionnaires qui furent jamais, dit-il de son admirable Madame Putiphar. Mais si court soit l’éloge, il vise juste, sur le style, l’écriture (y compris au sens orthographique, parfois baroque), la forme. En quelques mots, il dit tout, son portrait physique et moral, sa situation de quasi permanente misère, son sens aigu de la provocation si présent dans ses dernières annéesc comme un prolongement logique et adapté au principe de réalité de ce qui fut le principe de plaisir de ses années de poète, sous l’aile protectrice de Gautier, Théophile.

Baudelaire, autre de ses géniaux contemporains, lui réserve un peu plus de lignes, dans ses pages Critique Littéraired. Ça commence mal, rappelant que le nom de Pétrus Borel fut, dans la presse, l’année de sa disparition, synonyme de dégoût et de mépris. Mais la plume de Charles relève le gant. Une des étoiles du sombre ciel romantique. Que pourtant déjà tout le monde a oublié. Mais pas lui. Qui reprend l’essentiel demeuré aujourd’hui et suscite amplement de quoi passer de la curiosité à la lecture. Ainsi : Borel-le-Lycanthrope l’expression fait syntagme, le guignon devient son lot et sa mesure, la frénésie sa marque, d’écriture et de caractère, le bousingoe son esprit, la haine et le mépris romantiques donc aristocratiques du bourgeois, sa ligne de conduite. Mais Baudelaire achève, vaincu par ce portrait que lui-même dessine, disant que le poète-écrivain le touche. Que sa maladresse, ses ébauches, son génie manqué le rendent sympathique, et finalement que la férocité –lycanthropique ?– de son amour des Lettres lui manque, les écrivains d’alors, pour jolis et souples qu’ils sont, ne le remplaceront jamais. Et d’écrire cette affirmation définitive comme un sujet d’examen : Sans Pétrus Borel, il y aurait une lacune dans le Romantisme. A vos stylos !

On aurait envie de dire qu’on n’arrive pas à Pétrus Borel par hasard ! et bien, si ! ou presque si ! Pour peu que vous le voulussiez.  Qui joue ici comme invite, comme réponse, comme citationf. Cette admirable conjugaison, me tombe dessus,  alors que je découvre Croque-mort au détour d’un chemin sémantique, pour ne pas dire un lacis, dont il est impossible ici de rendre compte. Mais cet imparfait du subjonctif si parfait, une spécialité de Borel, avec quelques autres,  attira l’attention d’un lecteur, grand connaisseur de notre colosse, comme le nomme Aragon. Et m’offre, que je vous offre à mon tour, une de ces prouesses typiquement boréliennes, de l’inimitable, de l’impayable, du sans-pareil, et maintenant de l’inoubliable : l’écolier Passereau, s’en vint demander au bourreau la requête suivante, Je désirerais (sic) ardemment que vous me guillotinassiez ! Il ne m’en fallait pas plus.

Pétrus Borel est écrivain. Une plume. Des mots, précis, précieux, robinerie, malepeste, des mots artisans, botanistes, périanthes, cubèbe. Inattendus, abasourdissant, inexistants, mange-mort, rares, cachemire boiteux, amitieux, chevaler, des titres en latin, Quod legi non potest, en anglais, Voices in the desert,  en espagnol, Pesadumbre y conjuracion. Faux-pas volontaires d’orthographe, phâmeuse ou même de graphie, maintien de formes passées, pensers, ou de mots désuets, nonchaloir plutôt que nonchalance. Invention, méprisamment. Émotion, ces bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier ? Simplicité, Il était nuit avancée. Il suffit de tourner les pages… ce qui n’est pas forcément lire, j’entends bien. La lecture offre des plaisirs inégaux. L’homme est là tout entier. Dans ses éclats de mots, ses splendides figures, ses personnages délicats, furieux, violents, meurtriers, désespérés. L’œuvre, les œuvres ? cacophonie géniale, charivari chavirant. Ah ! on est loin, très loin, du romantisme mièvre des manuels scolaires. Plutôt dans le coup de poing permanent, même si, et bien que, parfois, il ne faut pas hésiter à lui trouver des défauts.

Il y a des œuvres aujourd’hui quasi inaccessibles, je pense en particulier à ce poème inédit, retrouvé en Algérie, et édité en Suisse en 1978, par Alain Borer, Le Voyageur qui raccommode ses souliers, d’autant que je trouve mention à plusieurs reprises d’un article De la Pantoufle (qui intrigue évidement mon insatiable appétit objectal, cette petite voix qui me dit depuis longtemps que derrière les choses les plus ordinaires, il y a toujours une réflexion philosophique à venir) et enfin, que Pétrus écrit Gniaffe, au choix, cordonnier en argot du siècle, –mais aussi, ici, cordon-nié– ou travail saboté. Et puis, comment ne pas avoir de tendresse pour un homme qui cite Saint-Évremond, aux côtés, entre autres d’Érasme et de Boccace, en introduction à l’Âne d’Or, dans la Revue Pittoresque à laquelle il contribua.

[Et puisque vous êtes là, je rappelle qu’il fut de ceux qui firent la claque et la clique, et le boxon pour défendre l’Hernani du Maître ! et aussi qu’il traduisit le Robinson de Defoë, et que sa traduction fait toujours autorité. Quant au titre, il est extrait d’une lettre, respect !]

a) Jules Claretie, Pétrus Borel, le Lycanthrope, 1865 ; b) cf Champavert, Préface ; c) il suffit de lire les interminables correspondances qu’il adresse à ses chefs, sous-chefs, ministres, juges etc…. d) après Victor Hugo, Auguste Barbier, Marcelline Desbordes-Valmore, Théophile Gautier, arrive Pétrus (cf Pléiade p 724 et sqq) ; e) ou bousingot, anarchiste au chapeau du même nom ; f)  archives, 14 avril 2018, in le cru et le recuit ;

 

l'abus de sport est aussi abus de langage

27 Juin 2018 , Rédigé par pascale

   Il y a une différence radicale, historique même, entre les jeux antiques et le sport moderne, invention spécifique où les catégories de rendements, records et compétitions dominent. D’évidence, les préjugés, les clichés, les poncifs, les lieux communs, les images et la représentation de l’Antiquité grecque, accompagnent tout ce que nous croyons lui devoir, nourrissant contre-sens, phantasmes et/ou hors sujets.

    Le degré d’acceptation de la violence et de la brutalité dans les exercices physiques et les Jeux antiques trouve son explication dans la faiblesse, voire l’absence de contrôle institutionnel de la violence générale, disons la violence politiquement acceptée, dans les États et Cités antiques, pour lesquels la guerre n’est ni une exception, ni la solution dernière, ni un choix détestable quand tout le reste a échoué. On oublie qu’il faut une certaine pacification des luttes sociales et politiques pour que puissent naître des compétitions elles-mêmes pacifiques. Ce qui ne veut pas dire sans combat, ni affrontement, mais dans un certain affaiblissement pulsionnel, un abandon officiel de leur caractère brutal au profit de règlements sophistiqués, euphémiques. On aimerait croire que les compétitions antiques permettaient l’exposition comme spectacle d’un idéal et d’une éthique dont nous aurions hérités au même titre que la rationalité philosophique et/ou mathématique : Platon, Pythagore et… Olympie ! alors qu’il s’agit en premier lieu d’affrontements guerriers ou rituels. Et mille ans qui défilent dans les textes, la statuaire, les sites archéologiques, les objets, vases et autres céramiques, l’iconographie en général. Mille ans ! voilà peut-être la première ignorance à laquelle il faudra bien faire un sort.*

     On oublie aussi un peu facilement –mais Norbert Eliasi nous le rappelle- que nos organisations étatiques ont considérablement abaissé le seuil de tolérance de la violence physique acceptable entre citoyens, tandis que son niveau très élevé dans les cités grecques, était non seulement banalisé mais admis comme réjouissance publique. Aussi, contrairement aux pratiques modernes, les jeux et exercices physiques de l’Antiquité n’étaient pas feints. Aujourd’hui, la sophistication des règlements, des installations et des accessoires –sans parler des enjeux non sportifs–  en font des combats ou des affrontements mimétiques. Là où le sportif moderne donne une représentation fictive le « sportif » antique ne joue pas, même dans le cadre d’un spectacle civique, il y va de sa formation de soldat, de son honneur, de celui de sa cité, de sa famille, de sa lignée, et de l’ensemble des forces que la cité pouvait engager dans une lutte guerrière. La différence est radicale dans ce qu’il convient d’appeler la « mise en danger » ou le degré de « souffrance » par exemple, voués dans l’Antiquité à préparer des combattants véritables. On ne fait pas semblant ! de nos jours, les règlements et autres instructions officielles ont force de loi, tandis que les antiques pratiques se contentent de la loi du plus fort. Pour vaincre son adversaire au pancrace, il faut lui tordre les doigts, impossible alors pour le vaincu de retourner au combat. On ne s’embarrasse pas d’interdits, de prises déloyales et autres traitrises… Pas de distinction entre catégories de poids pour les boxeurs par exemple, et si les mains sont protégées de gants de cuir, celui-ci est si dur et épais, et ses bords si tranchants, que ladite protection devient elle-même une nouvelle arme. Car lutte, boxe, pancrace, ont bel et bien été inventés « à cause de leur utilité pour la guerre » affirme Philostrate. Que fait-on une fois les lances et les épées brisées, demande-t-il avec un certain bon sens ? reste à lutter à mains nues et vaincre en un seul roundii Revenant aux temps anciens qu’il préfère, -il vit, rappelons-le, entre la fin du IIème et le début du IIIème siècle de notre ère-  le même affirme que la force est le maître mot. C’est elle qu’il faut entretenir, exercer et développer, par les moyens les plus frustres parfois, -courir contre des chevaux ou des lièvres, redresser d’épaisses plaques de fer, s’atteler à des chars avec de robustes bœufs, prendre des lions ou des taureaux sur son cou. Nous sommes dans un monde de semi-héros. Ces entraînements « à la dure » qui n’oubliaient pas les bains dans les rivières, les couchers sur de simples peaux, les aliments frustres, font plus penser à des opérations de survie qu’à des exercices sportifs. Et l’auteur d’affirmer que ces anciens athlètes « faisaient de la guerre un exercice pour la gymnastique, et de la gymnastique un exercice pour la guerre. »

     Disons que le ‘sport’ dans l’Antiquité grecque en général, et l’olympique en particulier, est devenu mythe au sens barthésieniii du terme, parce qu’il participe pour nous, non d’une connaissance véritablement précise,  mais d’une parole que l’on (se) raconte et transmet,  dans une histoire affaiblie, en marge de l’Histoire propre. Rendu « à l’état de parole »  le réel est passé, pas au sens de passage, mais au sens de lavage, de lessivage, de décoloration. Ce qu’on en dit est une déperdition, ce qu’on dit qu’on sait, qui se fige et s’immobilise comme patrimoine intouchable,  alors qu’il a été grandement altéré par cette transmission imprécisée et surtout détextualisée. C’est le principe même de toute doxa, de tout cliché, de tout lieu commun. Et du mythe, pour Roland Barthes, qui, se constituant dans une « matière déjà travaillée » permet une communication appropriée, et même appropriante, –que l’on a fait sienne– préférant à l’objet lui-même,  ce qu’on a à en dire, ce qu’on désire lui faire dire. Ainsi  il y a une sémiologie du mythe : il fait sens bien plus qu’il n’a de sens. Une idéologie, l’arrivée dans un discours, une doxa, conjuguées au présent, d’un sujet du passé qui se croit autorisé à se présenter, et à re-présenter, en le rendant pourtant de facto illégitime, l’idéal olympique, ou le ‘sport’ dans l’Antiquité, (qui pourtant n’existent pas) comme archétypes de la grandeur et de l’honneur du sport comme activités contemporaines à caractère collectif et dimension sociale ! Étonnantes, à cet égard, les formulations d’autant plus emphatiques qu’elles sont officielles et planétaires, sur la valeur de la « fraternité entre les peuples », alors que rien, dans les jeux sportifs de la Grèce antique ne permet une telle expression. Il faut, pour cela, une double opération contradictoire dans son principe : compter sur la force de l’immémoire collective pour mieux affirmer de quoi on se réclame !

    Des gouvernants et leurs ministres, d’anciens champions internationaux ou entraîneurs célébrés pour rien, des joueurs-vedettes, vendent et vantent des croyances de pacotille, sur la paix ou l’égalité par le sport. Perpétuer coûte que coûte un discours bienveillant, pour « retrouver » les valeurs de la Grèce antique, qui-nous-a-tout-appris, y compris le ‘sport’, que nous avions honteusement oublié jusqu’à l’aube du XXème siècle** ! La pratique du ‘sport’ pour les Grecs anciens est devenue une « image à disposition »iv une marque déposée. Voilà sa dimension mythique, d’autant que les représentants des États usent de la sémantique la plus émoussée pour en nier les aspérités, les défauts, les vices. Les discours institutionnels, relayés par le discours commun, vide de tout reproche, porteur de tous les espoirs, de tous les saluts. Seule une connaissance précise, ou une prudence intelligente, une épochè respectueuse des savoirs peut nous mettre à l’abri de cette mythification-là, en vue d’une démystification. Il faut, selon Barthes, parler excessivement du réel, en fuyant la dimension magique de tout alibi pseudo-historique, asséné comme autant de formules dogmatiques, de celles qui font croire que la grandeur du ‘sport’ viendrait  de la Grèce antique la plus élégante, savante et raffinée ! En évitant le piège de mythifier les mythes, nous accéderons peut-être, ou nous accèderons sûrement, à une lecture authentiquement critique de notre réalité.

 

* On estime la date de 776 avant J-C comme marquant le début des compétitions (avec la course à pied) et qu’un coup véritablement fatal leur sera porté en 393 après J-C, quand, avec l’abandon des rites et lieux de cultes païens par un édit de Théodose Ier influencé par l’évêque de Milan, Ambroise, les Jeux dits Olympiques, éclos d’une spiritualité mythique et d’une mystique polythéiste, disparaissent par l’effet de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas tant d’ailleurs les pratiques sportives qui gênent, que cette double origine païenne et polythéiste. - ** même difficulté pour  la démocratie, dont il faudra bien réviser aussi la dimension mythique

i - Norbert Elias, in  Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Paris, Fayard, 1994 – ii Philostrate, de la gymnastique, 11 – iii Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957 – iv ibidem

 

Le règlement 1379/2013 de la DGCCRF,

24 Juin 2018 , Rédigé par pascale

 

aurait tout pour séduire. Non, aurait pu nous séduire. Non, est une fausse bonne idée, pour le dire comme les éditorialistes jamais en mal de poncifs ni de clichés. Et puis d’abord, que vient faire, ici, un règlement 1379/2013 ? Vous l’allez voir : acribique, il l’est, et même inactuel, d’une certaine façon, bien qu’il fût porté à ma connaissance par un fait divers récent,

qui prétend qu’il est dorénavant obligatoire de sous-titrer le français d’aujourd’hui, et même le marseillais, en latin. Qu’au bord de Mare nostrum il importe de savoir que la rascasse s’appelle tout simplement  Trachyscorpia cristulata echinata. Il suffisait de le dire !

quand j’apprends que désormais, est passible de verbalisation tout manquement à la réglementation européenne qui demande d’ “indiquer le nom de l’espèce en latin” ; que ladite menace n’est pas demeurée lettre morte, il y a peu, sur le Vieux-Port de Massilia ; qu’à présent les poissonnières vendent du sar commun, sous le nom de  Diplodus sargus sargus, et de la dorade, sparus aurata où je comprends qu’il s’agit de la dorée, la dorade dorée, mais ignore s’il faut l’orthographier daurade, ce pourrait faire plus joli pour ces messieurs des règlements de l’étiquetage, une daurade aurata ; quand j’apprends que le latin est redevenu la langue de l’Europe, j’ai soupiré d’aise ; mais juste pour le poisson, j’ai soupiré de mésaise.

La nouvelle réglementation, exige certainement cette inactualité linguistique pour préserver l’acribie  ichtyologique, et qu’on ne nous fasse pas nommer Wanda un poisson à l’air louche, ou confondre  morue et  Saint-Pierre ; le texte stipule que toutes les espèces d'un même genre peuvent être désignées sous la même dénomination commerciale, le nom latin de l'espèce doit cependant être indiqué sur l'étiquetage conformément au règlement. Bon, mais qu’est-ce qu’un nom d’espèce ? on nage en pleine confusion. Aussi appelons-en aux spécialistes. J’ai sous la main un certain Pierre Belon, authentiquement né sous ce patronyme ostréicole vers 1517 dans la Sarthe, et mort assassiné 47ans plus tard dans le Bois de Boulogne. Auteur reconnu d’un ouvrage d’Anatomie comparée sur des estranges Poissons marins, mais grand connaisseur aussi des Conifères, et des Oiseaux. Et son contemporain, Rondelet, spécialisé dans l’identification des poissons méditerranéens. Ces livres parus dans les années 50 du XVIème siècle ont-ils été consultés par nos sages technocrates afin d’aider toutes les poissonnières et tous les poissonniers de toutes les côtes littorales européennes et de toutes les criées et de tous les marchés et tous les magasins,  dans la mise en conformité d’un des décrets à la consommation les plus passionnants du moment, puisqu’il précise qu’en l’absence du nom latin, non seulement le contrevenant doit payer une amende, mais son achalandage est saisi et détruit. Sans le latin, le poisson n’est pas sain…

ce qui fut fait, il y a quelques jours, à Marseille, et ce n’est ni tarasconnade, ni galéjade, ni poisson d’avril à manger en  filets froids à la vinaigrette*, … qui l’eût cru, qu’à l’heure de l’anglobal, du congelé pané, des menus végétariens, et des océans pollués par des montagnes de plastique, on exigeât que le latin couchât ses italiques contre les flans argentés des poissons ?

mais pourquoi vouloir seulement écrire les noms latins,  il les faut dire, harponner le client dans la langue de Cicéron, s’il n’a lu l’étiquette, et même s’il l’a lue, la lui chanter, la lui criailler ; s’époumoner, s’égosiller en latinisant, vanter sa marchandise, mener le chaland en bateau ! ah ! comme le marchéage sera  beau.

 

*F.Ponge

Exercice d’admiration, aux défauts achevés et assumés.

17 Juin 2018 , Rédigé par pascale

     Souvent, pour ne pas dire toujours, je vérifie qu’une lecture enthousiasmée d’essais ou de travaux spécialisés, est due, au fond, à deux raisons : soit on y retrouve ses propres convictions intellectuelles, construites de haute lutte, et l’on se sent porté, transporté, chaque page tournée comme une occasion de dire, tu ne me chercherais point, si tu ne m’avais déjà trouvé, très immodeste manière de réaliser qu’il faut des épaules de géant, pour que les nains que nous sommes puissent voir mieux et plus loin ; soit, on découvre une terra incognita laquelle, d’un coup, nous enveloppe dans sa toile. Le plus souvent première chronologiquement, celle-ci ouvre toutes les promesses de l’autre. Ainsi assemble-t-on des matériaux, qui par la loi inexplicable des rencontres, des entêtements, des coudoiements  –nous parlons de pensées, de réflexions, de recherches, d’intellectuels n’est-ce pas ?–  finissent par organiser autour de soi un prisme, (peut-être deux ou trois, pas plus, cela friserait l’incohérence) une lunette, voire une lorgnette, par lesquels on aime tout faire entrer ou presque. La métaphore figée tombe sous les doigts, on dessine alors une vision du monde.

     Ce que je tente de formuler ainsi en préambule, je l’ai ressenti très fortement en lisant le magistral Res publica de Claudia Moatti*. Et parce qu’il est hors de question d’en faire recension –admiration et effacement l’imposent– je vais faire bien pire, tâcher de dire pourquoi, pour moi, ce livre est inévitable à qui se sent un peu chez soi dans la Rome antique, et en philosophie politique. C’est d’ailleurs par cette porte là, que je suis passée, il y en a d’autres, elles me sont plus étroites.

     Les Romains ne savaient pas qu’ils vivaient dans une « république ». Et voilà comment le prisme évoqué plus haut, apparaît, lumineux, évident. Un flagrant délit de clarté. Qui justifie, dans l’instant pressant et insistant,  les centaines de pages à suivre. À lire à petits pas, ce n’est ni une balade, ni un ballet. Mais à couper le souffle, à rester le souffle court, chaque page dans un recueillement fébrile. Et chaque chapitre. Clarté du projet, de l’exposition, de la démonstration, dans un continent de références, de repères, de citations, dont les plus aguerris se régaleront, et que les autres picoreront.

     Dès les premières lignes de l’Introduction, je suis conquise. Il me suffit de quelques noms, il me suffit même d’une demi-phrase en note**, pour comprendre que je vais cheminer en compagnonnage d’œuvres et de noms qui ne m’ont jamais quittée. Mais pas seulement. Le point de vue, au sens topographique du terme, sans ambiguïté, formulé avec la plus grande force tranquille, annonce une lecture passionnante : Claudia Moatti va s’employer à écoute(r) la langue pour connaître les actes de langage. Jubilation ! Une réflexion de philosophie politique menée par le bout du nez de l’histoire et qui tire l’oreille des mots pour mieux en poser le sens et ainsi comprendre, nous faire comprendre, ce que par paresse ou par circonstances, nous croyons d’autant mieux connaître que nous l’employons aujourd’hui sans précaution et même avec une certaine bouffissure. Res publica. Non point la République, mais la Chose publique.

     Et puis, maintenant que je suis définitivement perdue pour l’objectivité, que je le revendique, quaecum ita sint (…) perge quo coepisti, autrement dit et à quelque chose près, j’enfonce le clou… Car si d’aucuns confondent objectivité et neutralité, ils ont tort, mais je vais momentanément leur donner raison, je ne suis ni neutre, ni objective dans ce que je retiens. Deux cas plutôt qu’un : Machiavel m’a toujours été d’un commerce agréable, lu et relu sans fin, en italien, en français, et la littérature philosophique afférente. Enseigné aussi. Mais enfin, enfin ! ce livre établit clairement, définitivement, que Machiavel n’est point machiavélique parce qu’il a compris le génie institutionnel de Rome ; et comment Rousseau, si bon lecteur d’Aristote par ailleurs***, a pu dire en toute vérité que le Traité du Florentin, Le Prince, Il Principe, est d’un « républicain ». Voilà pour le premier cas, fort discret dans le livre, il est double, mais ne fait qu’un, rapporté aux conséquences en philosophie politique moderne, de la connaissance de l’histoire politique de l’antiquité romaine. Le second est tout entier dans la proposition de travail, le parti qui est pris, l’intentionnelle lumière qui dirigera l’ensemble de la réflexion et des recherches : à partir de l’étude du langage romain de la politique. Et parole fut tenue, ô combien ! page après page, chapitre après chapitre, mention spéciale, si j’ose, pour les (longs) paragraphes en conclusion de chacun d’eux.

     Je n’ai jamais su, et n’hésite pas à le répéter, résumer un livre, c’est-à-dire ici, faire du petit avec du grand,  du court avec du long. Du fractal en somme. Je ne vais pas m’y mettre. J’ai promis la partialité. Mais surtout je mesure la présomption à juger d’un travail de recherche immensément spécialisé pour lequel les titres universitaires, la reconnaissance internationale, la liste des œuvres et des articles de l’auteur, parlent suffisamment. Que tous ceux qui aiment les généralités passent leur chemin****,  que tous ceux qui veulent se frotter à une exigence intellectuelle de haut vol, osent.

     On se prend à maudire tout ce qui, dans l’organisation récente passée et future de l’Éducation Nationale ne permettra plus cela : la lecture par les générations d’étudiants à venir de ce que des maîtres à venir aussi, ne pourront peut-être plus écrire. C’est une conséquence inattendue (et fugitive… quoique…) pour moi, de ce livre immense.

 

 

*Res publica, Claudia Moatti, Fayard, 467p. Avril 2018. ** "la tradition aristotélicienne, transmise par Machiavel"... me suis fait plaisir, il y a peu, auprès d’étudiants de philosophie à établir cette transmission. ***Aristote, si souvent référencé dans ces pages, au prisme duquel je me suis frottée en enseignant Politiques. Ou comment de la Grèce à Rome, il n’y a pas de parenté sur cette question. ****ici, 40 pages de bibliographie ; et des notes, en bas de page, millimétrées, au cordeau, en latin, quand le français n’y va pas.

 

petite suite (musicale)

14 Juin 2018 , Rédigé par pascale

 

Je reviens. Ce que je dis de la musique est trop dru, trop serré. J’en connais la raison : une rumination qui ne m’a jamais lâchée, pour autant que je m’y applique. Et, naviguant dans mon propre bocal, j’ai commis l’impardonnable erreur de l’empressement. L’affectueuse et attentive lecture d’un ami me fait y revenir.

J’aime la musique, je l’ai toujours aimée. J’en connais l’orthographe, la grammaire, la syntaxe, un peu -pas autant que je voudrais- la littérature, je veux dire les œuvres, comme on le dit d’un corpus qui fait autorité, n’oubliant jamais ce que ce mot doit aux auteurs, à ceux qui créent, forcent le respect. J’en ai pratiqué le difficile apprentissage. A ce jour, je l’écoute. L’analogie avec la chose écrite n’est pas totalement hasardeuse. Elle a l’avantage de renvoyer à un ensemble plus fréquenté, plus connu, elle a l’inconvénient d’être, à un moment, inappropriée ; je vais y succomber quand même un peu. Et revenir sur le point suivant : que la musique n’a a priori* rien à dire, au sens très précis où elle ne délivre ni idées, ni messages, ni significations ;  qu’il faudrait, opération fort délicate, la détacher, la décoller, de cette mauvaise « fonction » qu’on lui prête, de ce lieu commun, de ce pré-jugé. Du moins si l’on s’engage sur la voie étroite du raisonnement, cette folle audace -pléonasme- par laquelle on prétend que l’esprit humain est en capacité de se saisir de ce qui se présente, et en faire un objet de réflexion parce qu’il est un sujet pensant. Ce qui n’a jamais signifié que tout est réductible à la rationalité, loin s’en faut, mais que l’illusion chosiste du monde ne peut suffire. D’autant qu’à propos de la musique, on constate rapidement une contradiction répandue à l’envi : la musique est un réceptacle pour nos états d’âme ; elle est la même pour tous. Ce qui ne peut…. s’accorder.

Comment démêler les fils, désembrouiller les pinceaux, remettre la baguette dans le bon sens ? sans attenter au plaisir légitime, à l’extase, à la fascination, ajoute le petit futé au fond de la classe, qui depuis, s’est procuré Clément Rosset, lequel n’a pas toutes mes faveurs**,  mais juste des formules auxquelles le poisson-que-je-suis-tournant-dans-son-bocal, souscrit, au nom de leur efficacité. Pas mieux ! reprend le déluré malicieux… Pour exemple, la musique ne se réfère pas à une réalité extérieure. Comment a-t-on juste oublié de le dire : elle n’imite rien, elle ne se rapporte à rien. Sinon à ce qu’on veut soi-même y mettre, et qui l’anéantit, la néantise, comme musique à ce moment-là, au profit d’une satisfaction qu’on peut, qu’on aurait pu trouver ailleurs ou autrement. On se sert d’elle. On la plie à son usage. Lequel n’est ni outrageant, ni malvenu, ni coupable, bien entendu, mais tout simplement hors-sujet, dans tous les sens du terme. D’abord parce qu’en se déportant de soi à autre chose que soi (la musique) on élabore, et se conforte dans, une illusion majeure ; ensuite parce qu’en privilégiant la subjectivité des impressions -qui est le contraire de la subjectivité pensante- on manque la musique elle-même par une excessive attention à soi. Et je redis au sac à malices qui fait semblant de ne pas écouter, et avant même qu’il ne tente toute réprobation, qu’il ne s’agit de rien d’autre ici que de faire ses griffes sur une question qu’il aurait suffi de ne pas se poser….

J’ai renâclé avant de sortir Jankélévitch. Je pouvais craindre qu’on me le reprochât. Qu’à cela ne tienne ! Janké, comme on dit, est là devant moi. La musique et l’ineffable, le titre aurait pu suffire : de la musique on ne peut rien dire. Mais le philosophe, et même (et surtout ?) le métaphysicien bavard veut comprendre ce rien. Et ne le peut qu’en construisant un discours. Exit la fonction morale -ouf !- et la rationnelle. Tout va bien. Exit la mystique, la messagère. Exit les arrière-pensées et les arrière-intentions. Mais aussi l’hermétisme. Et l’anagogique. Parce que la musique ne signifie rien…. Sourires du poisson qui tourne en rond dans son bocal. Mais sait qu’il avance. Jankélévitch concède que nous sommes soumis à toutes les/ces tentations parce que la musique est d’une docilité complaisante à tout psychologisme, et même à tout. Disons-le tout net. Sans jamais oublier que c’est à des architectures des plus précises et des règles des plus complexes que nous devons d’être dans le saisissement. Fulgurance de la rencontre d’une objectité  irrécusable et d’un être singulier ; ainsi de l’alexandrin parfait et de son pouvoir irraisonné de bouleversement ; ainsi du Fa dièse mineur comme outil et technique d’écriture, et le 1er Concerto pour piano de Rachmaninov ; alors, la ποίησις, poíêsis aristotélicienne est rendue à sa double et indissociable signification originelle : fabrication et même production, et création. Ré mineur, ses règles et ses contraintes mais le Requiem de Fauré.

Jankélévitch a donc bien raison de dire que nous sommes dupes de nos préjugés expressionnistes. Que ne l’ai-je formulé ainsi plus tôt ? c’eût été plus facile, peut-être, de faire comprendre que non solum la musique s’en trouve appauvrie, étrécie, sed etiam dénaturée. Cause de sa propre cause, effet de soi-même, l’aséité de la musique frappe d’évidence maintenant. Et bien plus et bien mieux que l’indicible ou l’ineffable, mieux vaut un apophatique inépuisable discours, comme l’objet musical lui-même. Comme objet de pensée, et comme objet réel, il im-pose, au sens exactement contraire de ex-pose, tient en lui et doit retenir en lui, une absence de mots qui n’est pas un vide, ni une cessation, mais une suspension, épochè, un silence,  au sens… musical du terme, une pause, une demi-pause, un soupir, sans quoi aucune musique n’est possible, aucune partition n’est jouée, aucune note ne va de l’une à l’autre.

La musique porte en elle une nécessaire indifférence aux bruits du monde. Aux bruits des gens. Aux bruits des mots et  du cliquetis du prêt-à-dire. et aussi, et d'abord aux bruits de soi. Probablement est-ce là la limite de la réflexion. Mais pour le savoir, encore fallait-il s’y frotter. Ce n’est pas si facile.

 

* qui signifie, en philosophie, et chez Kant en particulier, hors les données de l'expérience, ici, avant toute expérience, et définitivement.**du fromage de tête, ibidem, 12 mai 2018.

Schubert, sonata in D major D 850

11 Juin 2018 , Rédigé par pascale

La musique est-elle un objet ? non bien sûr puisqu’elle ne représente rien répond Clément Rosset, qui partage l’affirmation avec le plus grand nombre, y compris non mélomane, elle n’est pas représentative. Mais alors lance le petit futé au fond de la classe, qui n’écoute pas mais auquel  rien n’échappe, a-t-elle un objet ? évitant, mais pas pour longtemps, les poncifs de ses petits camarades : la musique exprime nos émotions, nos sentiments….et bla et bla et bla…. Mais si elle a un objet, alors elle a un but, une fin, une fonction, elle existe pour quelque chose qui n’est pas elle. Servant à quelque chose, elle sert quelque chose. Bien vu, le petit futé. Il faut juste parfaire l’expression, développer, préciser…

Cela fait longtemps que je remets à plus tard, à jamais, une réflexion à propos de la musique, dont je ne me souviens pas qu’elle se soit absentée de mes âges ; mais, raisonner sur ce qui se perçoit, ce qui est perceptible, αίσθητικός, aisthêtikós, et, par nature donc, échappe à l’entendement est oxymorique d’emblée. Ce qui touche les sens -l’ouïe ici- ne peut entrer en logique, ne peut être compris, ne parle pas à l’intellect, ne serait pas, en ce sens, objet philosophique, en vertu de l’irréductibilité des choses sensibles, variées, multiples, aux catégories du logos. À moins d’y être ramenées, terme parfaitement inadéquat, cette réduction, serait plutôt une  subsumption,  une élévation du particulier à l’universel, des musiques particulières à une absolue musique, dont la conception -la formulation par concept- assurerait de facto l’efficacité intelligible. Mais, à l’inverse, il n’est pas si facile d’expliquer que l’art, en général, n’est pas fait pour… pour être compris, pour transmettre un message, ni même pour être beau*…  a fortiori  la musique, dont on aime qu’elle soit le support de nos états d’âme, et pour les plus curieux, qu’elle confirme les commentaires qui l’accompagnent après coup, voire les propositions que les compositeurs eux-mêmes ont parfois formulées.

La tâche est rude. Le plus difficile, et peut-être la seule possibilité, reste d’évacuer clichés, et idées reçues, -après tout n’est-ce pas le sens même de la démarche philosophique-  d’établir que rien ne permet de donner une, ou plusieurs explications, mais le faisant,  on dit de la musique ce qui peut être dit de bien d’autres choses,  ce qui n’est pas spécifique, on n’a rien dit d’elle, mais beaucoup de soi. Qu’une bonne soirée entre amis, qu’un médicament contre la céphalée, qu’un vieux Cognac hors d’âge peuvent apporter le calme, le bien-être comme… et là chacun mettra ce qu’il veut, ce qu’il connaît, ce qu’il aime, Mozart, Schubert, Arvo Pärt, Messiaen, le piano, le violoncelle, la musique romantique, la contemporaine. Qu’il soit bien entendu que nous parlons ici de musique classique. Et multiplier ainsi les propositions. Il est si tentant de demander à la musique qu’elle participe à notre bien-être et confirmer chaque fois dans un élan irrépressible que c’est parce que c’est beau que cela nous plaît. Sans jamais avoir songé à inverser la formule : ne serait-ce pas parce que cela nous plaît que nous le trouvons beau…. Clément Rosset, qui écrit là une analyse remarquable affirme : La musique n’est ni vraie ni belle. Alors que le petit futé du fond de la classe est retourné à ses méditations solitaires, les autres s’agitent… pensant qu’une affirmation n’est valide que si elle s’accorde à leurs intuitions habituelles. Voire à leurs pratiques courantes. Et croyant qu’il suffit pour réfléchir de décrire des situations, alors qu’il faut s’en détacher.

Bon, calmons un peu les esprits échauffés. Nul ne dit, -et surtout nul n’interdit, voilà, ça va mieux ?- qu’il ne faut pas faire de la musique un objet de réception aux émotions du sujet que nous sommes. Mais alors, on sort du champ du raisonnement, dans lequel on croit pourtant entrer, par ce qui lui est étranger, puisque la musique ne peut se laisser représenter, ni se prêter à une adjudication intellectuelle ou esthétique, dit encore C. Rosset, encore moins à un rapt émotionnel ou sentimental avec lequel elle n’a rien à voir.

Pourtant, si elle ne représente rien, -aucun rapport d’aucune sorte, imitation, analogie, référence avec le réel, elle est son propre réel, qui annule, annihile, néantise toute extériorité, toute hétérogénéité. Son anormale teneur en réel est toujours autosuffisante, elle oblige à une attention de contact de laquelle les distractions, au sens pascalien de divertissement, extérieures, hétérogènes, le monde qu’on porte en soi et dont on se défait difficilement, doivent être chassées. Effacées. Qui ne le fait, ou qui n’y parvient, n’est ni en faute, ni en crime, ni ne doit battre sa coulpe. Mais profite en quelque sorte de la musique pour infirmer ou confirmer le réel, -ordinaire- les sentiments qu’il peut occasionner, les mots qui essaient de le traduire. Pour supporter des peines ou confirmer des réjouissances. Elle sert d’intermédiaire, d’entremise. Elle est assujettie à ce qu’elle n’est pas. Essence et existence qui en elles ne font qu’un, se détachent alors pour servir, être asservie à des connotations psychologiques, accidentelles, variant avec les circonstances et l’humeur, alors qu’une partition, fait pertinemment remarquer C.Rosset, en est absolument indépendante, et a une valeur stable, dit-il.

Ce que l’on « demande » à la musique ou qu’on dit trouver en elle, -mais à la poésie, à la peinture- …. ne devrait, en toute rigueur, ne pas pouvoir être trouvé ailleurs justement. Si les critiques hégéliennes permettent d’aborder cette irréductibilité, c’est l’analyse kantienne de l’originalité absolue du jugement esthétique, -l’affirmation c’est beau -qui passe exclusivement par les œuvres de génie- qui fait une proposition intellectuellement impeccable : bien souvent, il faut reconnaitre que nous confondons « j’aime » avec « c’est beau » ; alors d’une part, j’avance ma subjectivité, mes goûts personnels et  d’autre part, j’émets un jugement esthétique. Seul le second est porteur d’universalité, qui n’a rien à voir avec l’unanimité, mais qui rend possible l’accord du jugement de plusieurs subjectivités pourtant irréductibles. Freud le dira en des termes et sur un registre totalement différents, mais qui ne fracasse pas ce qui précède : certes, nous ne sommes pas tous  artistes, mais par la compensation sublimatoire, l’artiste « résout » de manière particulière  des difficultés inconscientes finalement semblables. C’est pourquoi le spectateur, l’amateur au sens noble, capte ce que seul l’artiste, par ses dons, ses talents, peut traduire, in-former dans un objet, une œuvre musicale pour nous ici. Kant formule, pour le dire, l’étonnant paradoxe d’universalité subjective : la coïncidence de deux dimensions par ailleurs et dans tous les autres cas, absolument contradictoires, pour le moins injoignables. Le public, si hétérogène qu’il soit, si éparpillé que soient ses connaissances, ses goûts, sa formation, son éducation… arrive cependant à une forme d’adhésion, d’acquiescement, d’affinité  sur les œuvres de génie. Mieux, c’est parce qu’elles sont de génie que ces œuvres le permettent.

C’est toujours  à Kant que l’on doit l’explication fine du caractère si particulier de la relation de l’homme à l’œuvre d’art. Pour préserver l’art de toute appropriation non esthétique, il faut que tout intérêt de quel qu’ordre, en soit exclu. On ne peut donc apprécier l’œuvre d’art parce qu’elle serait bonne, conforme à des lois morales, ou des lois logiques, ou des savoirs, si utiles dans d’autres domaines. Plus simplement, mais gardant le point de vue kantien, aimer la Sonate D major D 850 de Schubert, parce qu’elle apaise  et permet d’oublier ses soucis, ce n’est pas aimer l’œuvre pour elle-même, mais bien pour ce qu’elle nous apporte. Et si l’on apprécie une œuvre pour les connaissances qu’on peut y mettre, ou en retirer, cela procède de la même faiblesse, de la même infirmité, parce que les œuvres de génie, dit encore Kant, sont des objets si particuliers que leur existence est toujours suffisante, leur finalité, sans finalité. Et la relation subjective à cet objet, musical ici, est unique. Elle est gratuite, Kant dit désintéressée. Sans le moindre rapport avec ce qu’elle n’est pas. Elle n’est l’écho d’aucune réalité autre qu’elle-même, ajoute C.Rosset.

Je remercie Frédéric et Françoise, mélomanes de très haute volée, de m’avoir, sans le savoir ni l’avoir voulu, forcé la main et un peu le cerveau à écrire ces lignes, bien insuffisantes, mais qui m’habitent depuis très longtemps. J’ai bien conscience qu’il me faudrait, faudra ? préciser encore, et encore. Ce n’est qu’un début.

 

*oui, je sais c’est in-ouï…. j’y reviendrai.

Re-voilà Dionysos, le renversant.

7 Juin 2018 , Rédigé par pascale

    Dans la Grèce antique et lointaine, la religion, à proprement parler le culte rendu aux dieux, a une fonction civique, par laquelle les individus s’intègrent à l’ordre et s’y ajustent,  –Jean-Pierre Vernant le montre si bien– sauf l’exception immense et paradoxale : le dionysisme. Immense parce que répandu dans toute la Grèce,  paradoxal parce que parfaitement accepté, et même intégré, comme un temps de rupture dans l’organisation de la cité, autorisé et consenti par l’ordre au désordre, sous plusieurs aspects, dont celui, excusez du peu, d’être une affaire de femmes.

     On ne peut pas dire qu’en Grèce d’alors, les femmes aient eu une place de choix dans la vie politique –toujours ce terme en sa dimension étymologique complexe. Elles ne peuvent être aux affaires, et même si elles sont libres, comme dans la jeune et brève démocratie athénienne, elles ne sont pas citoyens. Le culte de Dionysos va pourtant leur donner un rôle de choix dans l’expérience religieuse et mystique du renversement et de l’affranchissement de toutes les limites et barrières. La tempérance – sophrosúnê, σωφροσύνη– vertu grecque par excellence, quelque chose comme la maîtrise de soi, y vole en éclat au profit d’un  délire et d’une folie venus de ce dieu lui-même fou et délirant. Une expérience de la limite, du paroxysme. Le contraire d’un rapport intime et secret avec la divinité –que d’ailleurs le polythéisme grec en général ne connaît pas. Une proximité étroite avec la possession en revanche, ou la dépossession de soi, voire l’étrangeté. On y parvient dans et par des pratiques collectives –danses, chants, cris, courses errantes, sauts, et usages du vin [le même verbe grec dit le vin qui jaillit de la jarre et le bondissement, λλομαι]. Tout cela est le fait de Dionysos, le fait du dieu. Les femmes en cortèges bachiques –les Ménades- sont-elles prises par le vin, ou prises par le dieu ? « Le Ménadisme est chose féminine » dit L. Gernet un spécialiste.

     Dans l’Athènes démocratique où ces/ses fêtes sont traditionnelles, Dionysos arrache les femmes à leur rôle d’épouses et à leurs maisons, leur donnant ipso facto mauvaise réputation, culbutant et retournant l’ordre des choses : elles font le chemin inverse qui a mené de la « sauvagerie à la civilisation ». Athènes la masculine, la patriarcale, la cité normée par des mâles, se fait féminine et matriarcale, le temps des fêtes, dans une modalité indiscutée, Athènes contredite par une sorte de décret populaire où -nouveau renversement- ayant déserté le foyer conjugal, les femmes s’unissent à Dionysos dans le rituel sacré et secret, initiatique même, de l’ « Étable aux Bœufs », non loin du sanctuaire « au Marais », alors que les hommes boivent seuls et en silence, s’enivrant avec leur propre gobelet, et non  la coupe commune qui tourne, selon l’habitude.

     Alors, le dieu entre dans la Cité par la mer. A la tête du peuple des morts qui l'envahit, Dionysos circule sur une sorte de navire et tient en guise de mât une grande vigne déployée. Les morts sont aspergés d’eau, et peuvent en boire, car ils sont assoiffés –mais les morts ne sont pas abstèmes, le vin leur fait compagnonnage d’autres manières : d’abord par la vaisselle vinaire que l’on met dans leurs tombes, ou encore lors des repas funéraires pris sur le tombeau du défunt et bien sûr, les libations versées pour le bien-être de leur âme. Ce jour-là, on descelle les jarres enterrées, remplies de vin nouveau, considéré comme un don de la nature ; et  au signal, on lève la coupe et l’on boit.

     Lors des grandes fêtes, Dionysos est Maître de la Cité puisque même le temple  de Zeus Olympien est symboliquement fermé par une corde qui fait double sens : il ne protège plus, partant, il doit lui-même être protégé. La plus célèbre des quatre Dionysies est la fête des Anthestéries. Pendant trois jours, toute la famille, hommes et femmes, mais  enfants et esclaves compris, goûte le vin nouveau. Il y a aussi des concours de buveurs, des spectacles de luttes, des banquets. De décembre à mars, en gros, Athènes est quasi consacrée à Dionysos, sans discontinuer, ce dieu que les Grecs semblent avoir inventé pour mettre en cause leurs certitudes. Les dionysies sont des fêtes de la transgression officialisée –quelque chose de l’esprit de nos carnavals– d’autant plus remarquables qu’une vague de dionysisme déferle semble-t-il au VIème siècle avant JC, celui, justement, qui inaugure aussi la naissance et l’apprentissage de l’exercice du raisonnement, Logos. Peut-être ceci explique-t-il  ou éclaire-t-il cela. C’est Athènes, celle de l’agora, place publique devenue place-forte de la Raison, de la Sagesse et de la Philosophie, du débat d’idées, des plaidoiries, Athènes puissante par son développement politique, intellectuel, commercial, par la vassalité de ses cités alliées, c’est Athènes qui institutionnalise le dionysisme et en invente en même temps la manifestation sublimée, comme une greffe exceptionnelle, la tragédie, autre culte rendu à Dionysos, comme l’hommage inouï de la civilisation à la barbarie.

     Les fêtes dionysiaques sont celles d’un Délirant sous l’œil de la Raison, ou de l’orthodoxie civique mise gravement à l’épreuve dans ce qu’elle a de plus tangible, de plus réussi et de plus précieux, l’ordre civil, l’ordre public. Les fêtes, tout particulièrement les Anthestéries, sont gaies et tristes, fêtes des fleurs et des morts, comme Dionysos est brillant et sombre. Couronné de lierre, la plante des tombes, froide et stérile, soporifique, mais ardent comme la vigne, dont le jus revigore les forces sexuelles, si l’on en croit Plutarque. Tenant le premier d’une main, la seconde de l’autre, il appartient aux Enfers et à la Terre, et nous rappelle toujours à sa double figure, double origine, double nature, lumineux par sa naissance sous le signe du feu, il surgit littéralement des ténèbres à la lumière, le jour où l’on ouvre les portes du temple infernal du Marais –que l’on tient pour une bouche des Enfers– et que les jarres de vin nouveau sont ouvertes elles-aussi, aux fêtes des Lénées, de lenos, le pressoir, mais aussi les récipients dans lesquels on conserve le jus du raisin avant foulage, cette mise à mort symbolique de Dionysos, puisque le mot veut dire aussi, parfois, le cercueil.

 

cf archives : 2017/05/dionysos-le-dieu-par-qui-vint-le-vin ; 2017/04/des-chiens-des-rois-des-chevres-un-dieu...le vin...  ;   2017/04/des-vins-a-vivre-a-boire-et-a-manger.

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