inactualités et acribies
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le dit des mots d'émoi

31 Mars 2019 , Rédigé par pascale

 

 

Il me suffit d’être quelque part

Pour contredire ma solitude.

 

*

 

Mon écriture est fatiguée ce soir

Faut-il donc la contraindre

plus que moi-même,

hurler dans le silence

que le silence est mille fois trop bruyant.

Incarnato est la couleur de mon cœur

qui s’envieillit de vivre.

 

*

 

Ne cesse jamais d’écrire me dit un jour le volcan,

Puis il se recouvrit de neige et de cendres

 

 

*

 

 

Audace simple de dire le plus simple

Cette rose était rose

qui fana ce matin,

& sa rosée enclose

A jamais

 

*

 

 

Un fin ruban de brume emboucle l’univers tout autour de mon doigt

 

*

 

En cousant les mots,

Faire un manteau de pluie

Le découper en lambeaux.

 

*

 

Les arbres marchent à grands pas devant moi

sans se retourner,

leurs ombres gisent au loin.

 

*

 

Dormir à peine pour ne mourir qu’un peu

 

*

 

 

ostréicolières, le féminin évident d’ostréicoliers… de perles.

27 Mars 2019 , Rédigé par pascale

  à Alain B, en complicité  huîtreuristique...

 

       La perte de son écailler privé n’a jamais été comptée au rang des dégâts collatéraux (ceux qui prennent le cou, le col, après avoir pris tout le reste) des séparations de corps, qui mènent au désamour et non l’inverse, et avant les séparations de biens et surtout de maux. N’y a-t-il point assez de gobeurs de marennes aux palais de la justice domestique ? se peut-il qu’après se retrouver stupide devant le pneu crevé, la panne de chaudière, la fuite d’eau, de gaz, de capitaux, sans oublier la fuite du temps, il faille encore, il faille aussi tordre ses doigts au point de les croiser pour que le miracle s’accomplisse : l’ouverture automatique du contenu d’une bourriche d’huîtres remplie jusqu’à la gueule ?

      Il y a ceux qui gobent les mouches, ceux qui gobent n’importe quoi, ceux qui ne peuvent gober personne, et même ceux qui dégobillent, rendant avec supplément ce qu’on les oblige à … gober. On eût aimé que Pétrus Borel écrivît non loin de son pour peu que vous le voulussiez, et surtout son immortel guillotinassiez, un gobassiez admirable et admis, mais sauf erreur on ne le trouve point. On ne peut donc enchaîner les perles à l’infini tandis que d’autres enfilent des perlouses ou lâchent des perlouzes noyées dans les eaux argotiques des polars canal historique, il faut revenir à cet axiome définitif et irréfragable dans une vie d’humain : qui veut les huîtres doit pouvoir les ouvrir ! On éviterait à quelques divorces un préjudice supplémentaire, le dam du décollement des huîtres. Celui qui s’y colle est selon les cas, soit un héros, soit un martyr, un héroïque martyr. Entre les deux, il y a parfois une existence. Aussi, on ne saurait ô combien ! recommander, comme chacun apprend à lacer son soulier, que chacun apprenne à ouvrir les fines, les plates, les claires, les belons, les gravettes, les portugaises… les petites comme les grosses. Il n’y a de vie autonome digne de ce nom qu’à ce prix, et le comprendre fait grandement avancer dans le monde.

        Le premier qui, ayant saisi une belle de Cancale, s’avisa de dire celle-ci est à moi (…) fut le vrai fondateur de la société des ostréiphages heureux, comme aurait pu dire Jean-Jacques1 s’il n’était né à Genève et que le Lac, salé par hypothèse, contînt les précieux bivalves et lamellibranches. Car, contrairement au premier propriétaire privé qui joua du pieux et du bâton pour délimiter son champ, le ramasseur sauvage d’huîtres sauvages sur les côtes sauvages ne put garder pour lui ce trésor. Il dut faire appel alentour au coup de main, coup de pouce, mais surtout au malin, petit malin génie, un génie de la débrouille pour deviner deux choses consécutives qui allaient changer le cours des choses : ce caillou dur et fermé comme…une huître, est ouvrable et consommable de suite, sur le champ littoral. Sans oublier que d’un seul coup, l’humanité fut aussi séparée en deux clans irréconciliables, les gobeurs et les autres, les chasseurs-cueilleurs qui ne leur survécurent pas, d’où l’on peut conclure assurément que l’huître maintient en vie mieux que les fraises sauvages ou les glands. Ce n’était pas évident depuis l’anthropocène. La scène, elle,  aurait pu aussi bien se dérouler sur les plages de la mer Egée, Tyrrhénienne, Caspienne… On nous dit que les hommes du sud adoraient les méléagrines et pintadines2, d’autant qu’à l’occasion il pouvait leur perler une goutte de nacre en fond de coquille. Juste un peu plus tard, toujours plus malin, un Athénien trouva à redire qu’on jetât les petites conches irisées une fois gobés leurs contenus et fit en sorte qu’on s’en servît comme bulletins de vote pour décider ou non de l’exclusion d’un citoyen irrespectueux des lois ; inventions simultanées du recyclage et du bannissement, naturellement appelé…ostracisme. (όστρεον : huître, coquillage). Un préfet des Gaules bien plus tardif encore3 et connu des amateurs de vins de Bordeaux et de Moselle, Ausone, le premier à donner un nom latin à la truite saumonée, car on écrivait latin en ces temps gallo-romains, Ausone le préfet qui sait parler des roses, de Pythagore et bien d’autres encore, Ausone, qu’il écrive à Théo, qu’il écrive à Paulus, leur parle d’huîtres, les compare, les décompte avec une malice certaine4, sans inventer pour autant le 13 à la douzaine qui révèle l’éleveur sous le vendeur même le plus radin…

     L’huître portée au rang de poésie cosmique, tellurique, océane, bijoutière, est entremetteuse. Elle favorise, ancre et cimente, jointoie et gobette l’amitié. Qui propose à la compagnie de faire l’écailleur pour tous accède à la pointe achevée de la générosité. La pointe du couteau qui signe là le pacte de sang joint à l’esprit de sel, piquant, finesse. La mer à boire et engloutir le ciel en vidant l’océan d’une seule lampée.

 

1)On reconnaît, en italiques, les premiers mots de la seconde partie du Discours sur l’Origine et les Fondements de l’Inégalité parmi les hommes de Rousseau (1754) ; 2) hommages leur ont été rendus (archives, 23 Décembre 2017, au menu du jour…) ; 3) 4ème siècle post JC ; 4) trois fois quatre additionnées avec deux fois neuf dit-il plutôt que 30, par exemple, ou six et neuf additionnées avec huit et sept… etc. La correspondance d’Ausone recèle des trésors !

       

 

 

Les livres c’est ‘comme’ le chocolat ou la limite des métaphores…

22 Mars 2019 , Rédigé par pascale

    

      une limite très particulière, comme on le dit d’une relation. Notez qu’en moins de trente mots comme est apparu deux fois, comme si l’on ne pouvait s’en passer. C’est un problème, mais ce n’est pas le seul. Les métaphores les plus hardies selon Nietzsche ne sont-elles pas le double signe d’une impuissance certaine à laquelle une puissance créatrice va pourtant se substituer avec succès ? sauter d’une sphère dans une autre, voilà ce que l’image métaphorique permet dit-il encore, sans perte de sens et même en le précisant… par un pas de côté ; technique étonnante mais gagnante s’il arrive que pour mieux dire il faille dire autrement, ou même autre chose. Ce que le philosophe dionysiaque pratique ad infinitum, montrant en marchant la nécessité de la marche. Au propre comme au figuré d’ailleurs1.

      Ce pas de côté, par un lointain écho de l’étymologie –en se déportant du signe pour lui préférer un signal qui contient pourtant une signification moindre– fait dire ou écrire sous le terme générique de métaphore, des comparaisons, analogies et autres catachrèses ou tropes. Désigner leurs différences est affaire de spécialistes, linguistes, lexicographes et grammairiens qui aiment –et comment les en blâmer ? la précision au-delà de tout. Des acribiens majuscules ! Respect. L’essentiel du propos n’est pas là mais dans la boîte de chocolats qui se morfond comme une tentatrice  sans prise.

        L’usage et surtout l’abus de métaphores peut-il nuire à la santé de la lecture et même de la conversation ? très probablement dans certains cas. On opère des virements de mots d’un compte à un autre, d’une réserve à une autre, d’un fonds à un autre…; c’est comme est en passe de devenir l’expression la plus fatigante parce que la plus présente et la moins travaillée dans les livres parus récemment les seuls qui comptent pour la journalistique pseudo-critique. Un sujet à soi seul2. En revanche, toucher juste et atteindre le sens exact de ce qu’on veut dire à partir et grâce à un sens détourné -ou le sens propre, la propriété d’un mot, par le sens figuré, la figure, l’image- relève de l’énigme, mieux du mystère, car une énigme suppose –qu’on y parvienne ou non– la possibilité d’une solution. Le mystère, comme on dit, reste entier.

          Si la métaphore fait le succès indéniable de tout propos, une belle occasion de réduire d’explicites logiques, elle est une nécessité et de manière inattendue une réussite en philosophie, nonobstant sa rareté stricto sensu, car les textes philosophiques regorgent d’analogies, de comparaisons, d’exemples et d’images, d’allégories bien sûr. Ce que refuse de croire le profane, préférant bavarder sans fond sur ce qu’il ne pratique pas. Mais ne voit pas non plus que le langage courant est truffé de métaphores que l’on dit figées ou fixées –ce qui en contredit la nature, un trope disparaît comme trope dès qu’il se normalise. Il n’empêche, les images usées jusqu’à la corde régulièrement maintenues par des tics de langage dans les conversations et textes courants, montrent qu’à leur origine il y eut audace voire hardiesse et que l’effet qui devrait toujours être de surprise, s’est émoussé, l’accoutumance installée et l’usager sclérosé et terriblement consensuel. Hors poésie il n’est point de métaphores nouvelles. Inversons les termes : toute métaphore nouvelle fait poésie, c’est-à-dire création d’un monde qui n’existait pas avant que d’être dit comme ça. Formulation bien trop faible dont il faut se repentir : le Poète voit, entend, sent, touche le réel tel qu’en ses mots il le dit, et  ‘métaphore’ désigne ici toute relation inattendue, inouïe, non pas entre le monde et les mots disponibles, mais entre les mots seuls pour mettre au monde un monde. Pour être ce par quoi le néant vient aux choses, avant Baudelaire et bien qu’il pesât comme un couvercle certains jours, le ciel gris et avec lui l’horizon bas, n’ont jamais planté aucun drapeau noir sur le moindre crâne, serait-il incliné…. si irrépressibles que soient l’ennui, le désespoir, le Spleen.

 

     Et pendant ce temps-là le contenu de la boîte de chocolats se vide… et contrairement aux textes qu’on peut toujours relire et encore et encore, il ne se reconstitue pas de lui-même ; tandis que le livre est toujours disponible et ne fond pas au soleil en été, le chocolat peut devenir un supplice pour les gourmands impénitents qui accompagnent leur saisie d’une délicieuse culpabilité (la seule qui vaille) mais ne rencontrent que le vide... Aussi, et on l’aura compris depuis le début, se méfier des comparaisons qui peuvent soit nous laisser sur notre faim, soit nous couper l’appétit.

 

 

1)On sait Nietzsche grand marcheur devant l’Éternel auquel il ne croyait pas, qui écrivait même en marchant, sans réussir toutefois à apaiser ses terribles céphalées. 2) j’ai déjà dit tout le mal que je pense de cet engouement systématique pour des textes mal écrits,(archives février 2017) sous le titre Juste un livre. J’en profite pour livrer ( !) le titre et l’auteur restés innommés au moment, pour ne pas ajouter de la promotion au battage indu dont il fut l’objet : Tanguy Viel, Article 353 du code pénal –titre par ailleurs juridiquement erroné. A l’été de la même année, je suis tombée comme dans une boîte de chocolats sans fin ! dans les livres d’Henri Calet (archives, 31 juillet et 7août)… pour rester au seul 20ème siècle.

la cire, l’enfance, et la métaphysique.

16 Mars 2019 , Rédigé par pascale

      Des Pays-Bas, Descartes dit à plusieurs reprises dans ses Lettres, près de trente ans avant Saint-Evremond, qu’il y goûte d’abord la liberté et l’innocence. Que le plaisir de voir des grands vaisseaux accoster à Amsterdam avec leurs cargaisons de raretés venues des Indes lui suffit. Descartes est un observateur. Des comètes, des animaux, certes, mais aussi de la vie ordinaire. Et tandis qu’il s’inquiète auprès de Mersenne de l’état des travaux de Galilée et surtout de l’esprit de l’Inquisition, qu’il disserte sur telle remarque de Tycho Brahé à son endroit, qu’il discute avec Huygens de l’opportunité de telle taille de verre concave pour faire une lunette, il demande –à Silhon, secrétaire du cardinal Mazarin– non pas qu’on le lise, mais qu’on médite sur les choses sur lesquelles il a lui-même médité : un simple morceau de cire par exemple et ses enjeux métaphysiques.

          Un morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche* est jaune. Il est peu probable de le conserver ainsi chez soi –sauf à être apiculteur et s’en servir pour les cadres des ruches. La cire domestique doit subir un blanchiment en vue de sa conservation pour des usages multiples ; aussi la cire vierge que Descartes décrit en sa perfection naturelle est une cire magnifiée par le philosophe un tantinet lyrique ici. Ce morceau de cire tout juste pris à la ruche, est voué à purification, et s’il appartient à toute une récolte, il ira probablement dans l’un des nombreux établissements qui, à l’époque, -14 par exemple pour la seule ville de Hambourg- organisent l’industrie de la fonte et de l’épuration, afin d’obtenir un produit aux destinations multiples.

       La cire que Descartes offre à notre sagacité de lecteur est, contrairement à ce qu’il laisse entendre, un “bas morceau”, disons que la perfection de ses qualités, y compris la coïncidence entre ses apparences et les impressions qu’elles dégagent, sont factices. Non parce que le philosophe va montrer la défaillance de notre savoir empirique, mais parce qu’un tel morceau de cire est d’abord une abstraction ; il n’existe que sous sa plume, habile comme souvent. La cire est ruche, miel, fleurs dit-il. Enchantement ! Dans sa saisie première, i.e immédiate, cette cire est idéale ou plutôt idéalisée, qu’on pourrait prendre non pour un objet de méditation métaphysique, mais de rêverie bucolique, à laquelle notre philosophe se laisse volontiers aller dans sa Correspondance aux accents parfois nostalgiques, tristes, à la mélancolie sauvage**.

         Alors, dans ce mouvement fréquent et discret qui anime les Méditations, par lequel Descartes soustrait à chacune de ses avancées ce qu’elle a de plus audacieux, pour mieux y revenir, il cesse là l’évocation délicate et délicieuse. Il brise le rythme. Il se ressaisit comme philosophe et échange la cire voluptueuse pour un objet dur, froid que l’on peut frapper. Ce qu’en Physique on appelle un corps. La métamorphose commence à s’accomplir, sous les yeux de l’observateur mais sans son intervention, qui suit comme absent, absorbé par la rêverie, l’événement qui se passe sans lui : On l’approche du feu poursuit Descartes ; et l’on assiste à l’embarras du penseur plus encore qu’à la transformation de l’objet. Exhalaison, évanouissement, changement et perte… de la rêverie insidieuse et douce ? augmentation, échauffement… du travail de la raison ? Brutalité du silence qui s’en suit. Il ne rendra plus aucun son. Et pourtant, la même cire demeure. Hésitation, balancement, partition et répartition, non point de qualités différentes d’un même objet relativement aux conditions de sa perception sensible, mais du sujet qui peine à abandonner cette cire qui, décidément, n’était (au sens fort de essence) ni douceur du miel, ni agréable odeur des fleurs, ni blancheur, ce morceau de cire qui n’a jamais existé, sauf dans l’imagination de Descartes, celle qui ne permet pas de le concevoir clairement. 

         L’impression première, dispensée et voulue par Descartes lui-même et non par une lecture inattentive, n’était donc pas juste. Non seulement ce morceau de cire n’a aucune réalité “objective” mais il est prélevé depuis son imagination, affective, sentimentale, intuitive. Il n’est pas tiré de la ruche au sens réaliste de l’expression, mais de cette thaumaturgie –trop souvent oubliée quand on le lit– par laquelle l’écriture est pour lui signe de mémoire. Près de vingt ans avant la publication des Méditations, Guez de Balzac lui rappelait sa promesse publique non tenue d’entreprendre ce qu’il avait déjà intitulé devant témoins l’histoire de mon esprit ! Le Discours de la Méthode puis les Méditations métaphysiques peuvent passer pour des réparations partielles, conscientes ou non, explicites ou pas, à ce manquement, car on en suit les traces, les ébauches, le travail d’enfantement pendant des années dans sa Correspondance. Seule la sécheresse des présentations scolaires peut avoir fait accroire que ces lignes sont d’un esprit logique, analyste, ratiocineur. Elles n’en viennent pas, elles y vont. Et, laissant fondre là une cire que la liberté des images autorise, qui agit sur ses sens en exacerbant sa mémoire tactile, gustative, olfactive et visuelle, Descartes rend à son entendement le contrôle strict de l’observation, muselant même son écriture. Puisqu’il s’agit de concevoir la cire en sa vérité, dorénavant mon entendement (est) seul guide. Et, intranquille et inquiet d’avoir pendant quelques mots cheminé hors de toute raison, il précise qu’il en sera ainsi pour la cire en général, ce qui peut s’admettre, mais pour ce morceau de cire en particulier, ce qui est déjà plus étonnant.

          S’il concède que le langage ordinaire peut l’avoir trompé, il passe outre pour mieux aller à la véritable difficulté : l’imperfection de toute connaissance quand elle n’est reçue que par les sens, ce qui dépasse, et de loin, la seule question de l’usage des mots. Quelle dénégation brutale du pouvoir poétique, immédiatement démentie à son tour par une audacieuse proposition, à laquelle peu se sont arrêtés : Descartes confesse avoir agi avec la cire comme s’il l’avait dévêtue et considérée toute nue, ce qui ne peut se faire sans un esprit humain dit-il. Quels magnifiques aveu et désaveu tout ensemble exprimés ! Considérant ce morceau de cire en particulier, alors qu’il ne le voit pas précisément parlant mais en évoque le charme sensoriel, Descartes avoue que l’esprit, les yeux de l’esprit dirons-nous, le déshabille pour en saisir toute la substance !

          Très rarement dans sa Correspondance et ses autres textes, au point qu’on ne peut en faire sérieusement état, Descartes parle de cire. Quand il le fait c’est en technicien de la philosophie : à Mersenne, dans une lettre qui précède la publication des Méditations, il parle de l’infinité des figures que la cire peut recevoir, sa flexibilité ; à Morus, après leur publication, la cire lui est occasion d’une petite digression de Physique sur le mouvement et le repos ; dans L’Entretien avec Burman, elle lui permet d’exposer le point de vue de l’objecteur, pour qui le philosophe s’en serait tenu à un tour de passe-passe (entre certains accidents et d’autres) mais de substance cireuse, point !

          En revanche, il parle abondamment de chandelles, toujours pour poser ou résoudre des difficultés d’Optique. Avec Mersenne encore, il échange sur les couronnes de la chandelle ou les raisons par lesquelles sa flamme peut paraître plus grande la nuit, et de loin. On trouve même un dessin de sa main : un œil, une chandelle, des lignes… Mais il s’agit toujours de problèmes de Physique, de lumière, de vision, de mouvement ou de matière. Jamais Descartes n’anticipe, ni ne revient au morceau de cire tel qu’en la 2ème Méditation.

         Quand il n’est pas “bougie” –élue alors pour sa flamme paradoxalement toujours éteinte dans les Vanités, contemporaines de Descartes, associée au livre et à la méditation– un morceau de cire vaut pour son aptitude à recevoir l’empreinte. Tant de philosophes ont usé la métaphore ! «Le philosophe a l’assurance d’être compris d’autrui quand il parle de la cire » dit Bachelard, et il a raison. Descartes excepté. L’objet cireux est pour lui objection au matérialisme naïf. Certes, cette perception illustre bien la fugacité du réel, mais répond-elle précisément au critère d’expérience première qui pour Bachelard doit toujours être contredite par le raisonnement ? Non, parce que métaphysique, la démarche cartésienne n’est justement pas physique. Alors, pourquoi Bachelard reprend-il***les célèbres lignes pour affirmer que l’empirique n’est pas l’expérimental, seul capable de poursuivre l’objectivation progressive du réel ? si la démonstration de Bachelard s’ajuste à l’épisode du morceau de cire c’est a contrario, le prenant pour ce qu’il n’est pas : l’expérience fautive de la connaissance sensible et la preuve de son insuffisance. Ainsi nous l’a-t-on sans cesse servi.

         Mais ce n’est pas tant  l’enfance de la raison que le morceau de cire cartésien illustre, n’en déplaise à Bachelard, que l’enfance tout court. Celle que l’auteur du Discours de la Méthode convoque toujours pour dire qu’elle nous est volée par les précepteurs, les dogmes, les études. Celle qu’il faudrait redresser –est-ce possible ?– après que les éducateurs et les casuistes l’ont façonnée à leurs exigences scolastiques. Celle qui affirme que les étoiles sont petites, rompus des bâtons plongés dans l’eau****, doux, odorant et coloré un morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche. Entre ces étoiles, ces bâtons, cette cire que l’oubli a recouverts, l’éducation compromis ou défaits, et la métaphysique du philosophe, Descartes laissa passer quelques discrètes et nostalgiques traces, dont cette étonnante puissance de sa mémoire, dans laquelle il nous confie avoir puisé profondément ce à quoi il vient d’assister.

 

*Méditations Métaphysiques, II (1647) –titre original latin : Meditationes de primâ philosophiâ, ubi de Dei existentiâ et animæ immortalitate. (1641)**Dans le pays où il vit désormais, les Provinces-Unies, -son désert dit-il- il reste encore de l’innocence de nos aïeux confie-t-il à Guez de Balzac.***–dans Le Nouvel esprit scientifique– (1934) **** exemples (scolaires) fameux dans l’œuvre du philosophe. Celui dit du “bâton rompu” a été, tout aussi fameusement repris par Rousseau au siècle suivant.

"le paysage me gêne dans mes pensées" *

11 Mars 2019 , Rédigé par pascale

     L’encre de la mélancolie écrit en noir au-dessus du vide et balance négligemment l’existence entre les deux néants où elle s’étend en vain ; celui où elle va, celui d’où elle vient. De Jean Starobinski, disparu il y a quelques jours à presque cent ans, ce titre me revint et l’envie d’en feuilleter quelques pages, puis encore, et aussi,  et même, et davantage. Des surprises m’attendaient au tournant, comme quoi il ne faut jamais ranger trop bien les livres qui comptent. Le plaidoyer pour un certain fouillis n’est plus à faire, il est, en revanche, encore à écrire et avec lui, celui de la lecture vagabonde et toujours seconde, qui n’est pour cette raison pas tout-à-fait innocente ; les yeux savent avant la mémoire consciente ce qu’ils cherchent. Ils l’ont même déjà trouvé ; il ne reste plus qu’à tourner les pages dans une sorte d’euphorie tranquille, pour s’arrêter à celles titrées Le rire de Démocrite, mais bon sang, mais c’est bien sûr ! Démocrite. L’Abdéritain probable, il y a hésitation, l’élève incertain de Leucippe, il y a doute, d’aucuns inversent les rôles. Celui dont on sait peu de choses, mais dont la légende parvint cependant jusqu’à nous ; il n’y a parfois que les légendes pour attester de l’authentique. Aussi, Démocrite n’est ni un dieu, ni un personnage mythique, même si ce que l’on ignore de lui l’emporte aujourd’hui sur ce que l’on sait ; au moins l’on sait –par les doxographes et les penseurs de l’Antiquité– qu’il fut le plus subtil de tous les Anciens1. A quel motif fait-on droit d’élire le rire de Démocrite dans un travail consacré à la mélancolie.?

     Sa persistance dans la traversée des siècles, sa présence obstinée dans l’iconographie et la poésie, cette entêtée permanence du rire démocritéen font autant d’obstacles aux schémas mécaniques, faciles, pour tout dire simplistes –la fameuse et stérile antithèse de toute thèse !–  qu’on aimerait bien produire : le rire de Démocrite comme exception joyeuse à la mélancolie du penseur, la nostalgie du poète, la lypémanie ou l’asthénie de l’incurable neurasthénique, sombre, sinistre, taciturne… Mais en son temps, au lieu de rassurer ses concitoyens sur sa santé mentale, le rire de Démocrite les inquiéta. N’est-il point fou celui qui se rit de tout, celui que tout fait rire ? les Abdéritains s’alarment. Hippocrate, le grand Hippocrate en personne, est appelé à la rescousse. Et de cela au moins nous avons trace, la lettre que l’esculape écrit à Damagète le rhodien en fait foi, qui prend la mer urgemment pour aller soigner le philosophe, et ainsi, selon ses propres termes, guérir la Cité malade de la maladie de Démocrite. Il fallait que les Abdéritains tinssent leur congénère riant-rieur pour important, pour que son dérangement soit l’affaire de tous, non comme un souci collectif envers un concitoyen célèbre, mais comme crainte d’une contagion sévère et irréversible : et si la folie de Démocrite allait contaminer la ville tout entière ? le texte grec dit phobos : la maladie de l’un des leurs, mais pas n’importe lequel, si elle se propageait, détruirait la cité, cette crainte est une angoisse publique. La correspondance échangée entre le Sénat d’Abdère et Hippocrate3 en fait état : le citoyen Démocrite vit volontairement à l’écart de tous, il ne dort pas et rit de tout ce qui arrive, les peines comme les joies ; il dit voir des simulacres, et affirme qu’il y a plusieurs univers, et même plusieurs Démocrite4…. Si Hippocrate subodore un excès de savoir –ce qui peut troubler l’individu lambda– il n’en promet pas moins de venir aussitôt. Ce qui, pour le lecteur moderne, laisse place à l’idée d’une similitude entre savoir et déraison, et même entre sagesse et folie. Dérangés seraient les penseurs qui dérangent. Ou comment l’opinion collective inverse l’ordre des causes et des effets…. sous l’effet de sa propre ignorance, ce dont Hippocrate formule l’hypothèse, envisageant que la “sagesse” du grand homme soit réelle, et la Cité égarée. La “maladie” de Démocrite –qui rit et se rit de tout– serait alors bien plus saine que la crainte de ses compatriotes.

     La solitude volontaire, le silence, les pensées les plus intenses et les plus hautes voilà de quoi étonner le commun des mortels ; mais le rire, le rire inconditionnel de Démocrite voilà de quoi le perturber, qui le juge moqueur, désinvolte, dédaigneux. Cet excès de rire est signe de folie. Ce que conteste formellement Hippocrate. Pour lui, l’hilarité de Démocrite vise, au contraire, la sottise ordinaire des hommes, leur stupidité, leur inconduite, leur démesure. C’est parce qu’ils ne savent pas rire d’eux-mêmes que Démocrite se moque. Lui qui sait que nous ne sommes rien, sinon quelques atomes de matière entre deux néants. Dans les pages consacrées au rire de Démocrite, Starobinski va jusqu’à envisager que le sage abdéritain, le fondateur du matérialisme antique, le maître d’Epicure et de Lucrèce, se moque aussi de lui-même-se-moquant-de-tout, ce qui ne suffit pas pour dénier en lui toute mélancolie. En son sens premier, en son étymologie, la mélancolie est la bile noire, la noire humeur au sens physiologique du terme ; elle n’est ni un état d’âme, ni un sentiment. On peut être rattrapé par la mélancolie, et même selon Aristote, on l’est nécessairement si l’on est un homme d’exception, et adopter une attitude détachée à l’égard de toute chose, celle d’un rieur mélancolique selon la paradoxale expression de Robert Burton, au XVIIème siècle.

     Au rire de Démocrite, toute la tradition de l’Antiquité et de la Renaissance opposera systématiquement les larmes d’Héraclite. Du même spectacle désespérant de la folie humaine, l’un ridens et l’autre fluens. Préférence est toujours donnée au premier : il faut au moins relire Montaigne (I, 50) pour la finesse de son analyse : le rire de Démocrite est plus dérangeant et nous condamne plus que l’autre ; il se place à la pointe du non-sens, il appartient à l’immense topos de la Malinconia qui embrasse bien plus qu’il ne le contredit, celui des Vanités. Le rire de Démocrite parce qu’il est satirique, est le miroir déformant de la douleur, l’immense douleur de la pensée lucide, de la réflexion. L’éclat de rire démocritéen comme un cri à l’écho qui n’en finit pas de rouler sur la scène du grand théâtre du monde, où nous ne jouons qu’un rôle, où nous portons un masque, persona, per-sona –par où le son passe– mais qui, faisant de nous des personnages, nous dit surtout que nous ne sommes personne.

 

* Kafka, in Description d’un combat. 1) selon Sénèque cité par J.Salem (in La légende de Démocrite, Kimé, 1996) ; 2) plus de 660 pages quand même, aux éditions du Seuil. 3) Jean Salem a parfaitement documenté tout cela. Disparu l’an dernier, il est irremplaçable. 4) ce qui correspond à la cosmologie atomistique de l’Abdéritain, reprise par Epicure (Lettre à Hérodote) et Lucrèce (De rerum natura)

[dates présumées : Démocrite : –460/370 ; Hippocrate : –460/377 ; Héraclite : vers –544/vers –480 ; Démocrite, Héraclite, séparémement ou les deux ensemble, et le topos de la Mélancolie, ont inspiré une foultitude d’écrits, de travaux, de tableaux….de l’Antiquité à nos jours. Ces lignes n’ont pas vocation à battre le rappel...]

Quand les Muses païennes et paillardes s’amusent

7 Mars 2019 , Rédigé par pascale

     On peut naître à Bordeaux et s’appeler Berry ; qui n’est donc point berruyer, ni berruyère, qui oserait faire rimer avec gruyère tant André Berry ose tout, pour notre plus grand plaisir.

     Les Contes milésiens1 dans l’édition de 1936 et leurs 70 hilarants dessins de Joseph Hémard, hilarants, osés, croustillants, licencieux… ne sont pas destinés aux enfants. Inspirés, et mêmes tirés dit le sous-titre, d’Apulée, l’auteur de l’Âne d’Or, et mis en vers français. Sourions au passage de ce certain nombre d’exemplaires sur papier surglacé, non numérotés… ce doit être l’un de ces incertains que j’ai acquis dimanche. L’Âne d’or venait très opportunément rejoindre celui de Buridan ci-devant caressé2 même si et sachant que, les deux registres s’opposent autant que la magie à la logique, les Métamorphoses3 à la permanence, la légende à l’Histoire, les sortilèges, la sorcellerie à la raison, les mythes à la philosophie. Mais deux ânes en si peu de temps dans le pré carré de mes ruminations, je ne sais pas vous, mais moi, je ne résiste pas…

     Comme toujours, commencer par la table des matières. Il n’est bonne lecture qui ne le fasse. Le ton, qui n’est pas tant la couleur ici -encore qu’elle serait du rouge le plus vif- que la tonalité, voire l’intonation, le ton y est donné : quatre parties, toutes, comme chez Apulée, précédées d’un Prologue. Les Cocus de Milet, premier titre, ou chapitre, ou partie. Net, carré, loyal et franc. Mais, pour qui Milet est d’abord la patrie de Thalès et d’Anaximandre, plutôt que d’Aristide, plus jeune d’environ 400 ans si l’on ne donne pas trop dans le détail…. le choc est rude ! c’est ce dernier le véritable auteur de Contes milésiens, qualifiés d’érotiques, à qui Pétrone (Ovide aussi) doit tant. Mais André Berry ne s’embarrasse ni d’introduction, ni de notes, ni de rien qui porte atteinte à des vers dont la platitude des rimes est inversement proportionnelle à la jubilation, voire aux fous rires qu’ils suscitent. Hérissés d’anachronismes, farcis d’à-peu-près prosodiques autant que de précisions onomastiques, bourrés de rapprochements audacieux pour ne pas dire imprudents, débordant de références non référencées et d’implicites signes à bon entendeur salut, André Berry n’en use pas moins de termes d’une implacable concision, empruntés la plupart du temps à un vocabulaire précieux, rare, régional ; ou comment le scrupuleux alimente aussi le nébuleux, le congru l’incongru, l’exact l’amphigourique. L’âne doré et son maître Apulée sont plusieurs fois convoqués, Pétrone et son Satyricon aussi ; le poète Lucrèce, et Boccace ; et toute la domesticité célèbre de ces sources anciennes, qu’elles viennent du théâtre, des légendes ou des balbutiements romanesques. Des carambolages sans victimes, sinon les rassis-rabougris et autres ligues de vertu ; mais quelle fraîcheur, quel petit coulis de vent malicieux, quel ébouriffage, ébouriffement, ébouriffure, on ne sait que dire ! André Berry le Girondin nous impose tour à tour tous les poncifs sexistes et misogynes4 qui traînent, des descriptions torrides et d’autres cruelles, des tournures franchement indignes… le monde ici conté est milésien par les noms propres –les lieux, les personnages– c’est-à-dire grec et donc méditerranéen aussi par les objets, les denrées, la végétation, la cuisine ; et contemporain de l’auteur par… les objets, les denrées, la végétation, la cuisine…. Mais on y croise, pêle-mêle  Ali-Baba ou  Béchamel (qui devient le re-découvreur de la sauce éponyme), des rats-de-cave, des jaunets, des maravédis,  des épiclères… pour les besoins de la rime ou du rire. Effet garanti. Rien n’est faux mais rien n’est vrai, dans ce théâtre réalistement absurde, absurdement bricolé : Tremblant de tous mes os je suivis cette sale/Dans la salle, / ; Il suffit pour cela que j’aie un de tes crins : / Crains ! ; Sur le poids du sommier qui sur son dos s’abat:/ Sabbat ! ; … elle avait de son cru certain fils THÉODORE/ Communément appelé DODORE. Après de tels exploits, on est prêt à tout lire, aussi des termes rares ou savants. Après Les cocus de Milet, viennent Les Brigands de Thèbes, Les Sorcières de Larisse, Les Empoisonneurs de Corinthe, les quatre sur le même modèle, un Prologue suivi de deux contes. Ou d’un conte en deux parties.

     Outre l’intérêt de cette virtuosité verbale, drolatique et (dé)culottée, les dessins de Joseph Hémard sont d’une impertinence et d’une hardiesse fort réjouissantes,

n’en déplaisent aux grimauds grimauds5, et il dut y en avoir en ces années d’entre-deux guerres, encore qu’on ne sache rien de la suivante quand on sort de la Der des der…, sauf à être devin (ou magicien).

La magie, c’est le fil rouge, rouge cramoisi comme la couleur de certaines scènes fort lestes et traits de crayons libertins et paillards, mais d’une crudité prétexte à une proposition très organisée. A. Berry, qui semble tout mélanger continûment, est au contraire un serviteur zélé mais quelque peu indiscipliné de ses prédécesseurs, dont il se moque tout en leur restant fidèle. Une sacrée acrobatie ! mais si l’on veut, et on le doit, donner quelque densité autre que la double performance formelle –dessin et texte– à ces Contes milésiens, ce sera celle alors de l’omniprésence de la magie –des mythes, des thaumaturgies, des forces que l’on dit occultes– et non point de son affaiblissement ou de sa disparition, à l’âge dit de Raison d’une Antiquité que nous avons le goût de lire prioritairement sous ce prisme.

 

 

1)Tombés en mes mains une fois encore grâce au flair savant et impertinent de l’orpailleur du Marché de N. (ibidem cf archives 2 Septembre 2018) Editions de la Tournelle. La 1ère édition date de 1931 aux éditions du Trianon. 2) ibidem, archives 25 février 2019 ; 3) l’autre titre du roman d’Apulée. 4) Ainsi voit-on quel plus heureux destin/Une femme de cœur peut ici-bas se faire/Par le ménage et par l’art culinaire/Que par le grec et le latin… 5) adjectif et nom, employés plusieurs fois par A.Berry ;

On est tous mortels, mais certains devraient l’être moins que d’autres.

2 Mars 2019 , Rédigé par pascale

in memoriam D.

 

Poussières des lumières au ciel retournées comme un gant.

Il neige des cendres blanches qui tombent sur nos mains

Et nos larmes le long des visages de sel,

Tu n’es plus là.

Je viens de le savoir.

Tu n’es plus là, toi qui étais tant.

Gorge égorgée d’inutiles paroles,

La vie s’embrase aussi et le néant s’affole à l’approche d’un rien

Qui le pourrait emplir ou le faire disparaître.

Tu n’es plus là, toi qui étais tant.

Qui savais à ce point retisser les accrocs, réparer les chaos

Qui savais tant vivre.

Ton insupportable en-allée et ta définitive dérade

Font un peu plus encore ce monde insensé.

 

Le choix, le contraire de la liberté…

25 Février 2019 , Rédigé par pascale

     … parole d’âne ! dirait assurément Monsieur-tout-le-monde, maugréant comme un adolescent se piquant de rébellion et grognonnant que si l’on ne peut choisir, il n’y a pas de liberté qui tienne, la preuve : l’esclave n’est pas libre parce qu’il n’a pas choisi ! sauf que l’usage grammatical de la conjonction ne fait pas l’explication ; il faudrait avoir établi au préalable et à l’inverse, que le choix est bien la condition, la cause, la raison de la liberté. Devant une telle légèreté, d’autant plus imbécile qu’elle se prononce avec l’assurance des sots, mieux vaudrait tourner casaque de suite… Ou tenir tête, comme un âne, qui prend, avec quelques autres, rang de vedette dans le palmarès du bestiaire philosophique. Que l’âne soit, son seau et son son…

     Les versions, comme chaque fois, diffèrent, mais ne s’opposent pas. Picotin de son, d’avoine ou pourquoi pas de carottes, foin du contenu, il suffit de planter le décor : un âne (Spinoza en pince pour une ânesse) affamé mais point encore tout à fait mort de faim, devant deux récipients –car pour vraiment corser la chose, l’âne doit être aussi quasi mort de soif. Il suffit de (se) demander ce que le bourricot pourrait bien faire en cette galère sèche. Et chacun —moins ceux qui le savent par Buridan, Descartes ou Spinoza ou les trois— de s’esclaffer qu’au grand jamais l’on a vu un âne renoncer à manger et/ou à boire par hésitation, c’est-à-dire par irrésolution à conclure ce qu’il vaut mieux pour lui. Disons-le encore autrement, il ne se peut ni ne se pourra, il ne s’est jamais pu, qu’un baudet, renonçât ou renonce à soulager une fringale et une pépie extrêmes par excès de raisonnement. Et, même modérée, cette double envie se satisfait toujours sans le moindre recours à la réflexion. Ni sur le champ… ni plus tard.

     Autant demander à une corde tendue à l’excès, si elle sait en quel point et à quel moment elle va rompre ; ou à une pierre dévalant une pente après qu’on lui a infligé une pichenette, si elle le fait de sa propre volonté. Questions posées respectivement par Aristote et Spinoza, comme quoi le temps ne fait rien à l’affaire quand il s’agit de décider à quelle condition un mouvement (i.e. tout ce qui se meut, dans la terminologie philosophique) est libre ; il faudra, non point établir la nature de ce mouvement, mais celle de ce qui se mouvra par la cause de ce mouvement.  Notre âne ira-t-il manger ou boire, ayant également faim et soif, ou, incapable de différencier des raisons de décider donc de choisir, se laissera-t-il choir et périr ? Sans jamais nommer ni l’âne, ni Buridan –ce théologien du XIVème siècle auquel la postérité attribue, semble-t-il à tort, le choix de cet exemple– Descartes, avant que Spinoza ne reprenne l’expression, distingue la liberté d’indifférence*de la liberté. Ce moment est admirable et lumineux : si nous nous croyons libre parce que nous n’avons aucune raison (nous sommes indifférents aux motifs) de choisir telle ou telle option, non seulement nous nous trompons, mais il y a toutes les chances, tous les risques, pour que nous n’arrivions pas à nous décider. Tout comme un âne incapable de choisir entre boire et manger, même pour sa survie. Ou une pierre qui, par hypothèse nantie de pensée au moment où elle roule sur un plan oblique alors qu’elle ignore qu’on l’y a poussé, serait dans l’illusion de la liberté de son mouvement, reprend Spinoza quelque temps après, empruntant le vocabulaire de son prédécesseur dont il connaît l’œuvre à la perfection. Ce qui revient à conclure la même chose dans les deux cas. Soit, on ne sait pas ce qui (nous) pousse à agir, donc aussi à choisir, soit on croit le savoir mais on se trompe. Dans les deux cas encore, il y a défaillance, défaut de raisonnement, car il ne suffit pas de disposer par nature de l’entendement qui permet de raisonner, encore faut-il ne pas défaillir dans son usage, privilégiant des raisons sans Raison. Dans les deux cas encore on dé-raisonne, on fait erreur, on erre, on s’égare, on confond liberté et petit arrangement du réel au principe de satisfaction immédiat, ou on aligne cette satisfaction sur la règle du plaisir imminent, ce qui n’est guère différent. Mais surtout, on prend la liberté exactement pour ce qu’elle n’est pas ; et si, par un sursaut de lucidité, on envisage que l’entendement peut nous éviter de nous comporter comme des ânes, on oublie qu’il est, comme marque de notre distinction, la possibilité même de notre insuffisance, Pascal dira notre misère.

     Jamais on ne croit si bien dire qu’en disant errare humanum est, sauf s’il s’agit de se concilier les petits accommodements du quotidien, misérables consolations. Car les animaux ne se trompent jamais. Jamais les abeilles, qui n’ont pas besoin de raisonner sur des savoirs acquis hors de toute réflexion, ne se tromperont sur la confection des alvéoles de la ruche ; jamais une araignée ne fera autre chose qu’une toile d’araignée, ni motif de broderie, ni dentelle ajourée ; aussi ruche et toile seront toujours parfaites mais identiques pour toujours, dans les mêmes conditions. Que celles-ci ne soient pas remplies, abeilles ou araignées, que l’on dit pourtant ingénieuses par un excès de langage, sont incapables de dépasser leur instinct millénaire, mais nous sommes, à l’inverse, incapables aussi de réaliser leurs prodiges. Dans la Préface au Traité du Vide, Pascal réaffirme ces évidences, et Descartes dans l’ensemble de sa métaphysique. Nous ferions bien d’y aller voir pour comprendre comment il se fait que l’homme se trompe, comment il se fait que l’homme se méprend, pour le moins, ou qu’il exploite la nature et ses semblables, les extermine par calcul, volonté et détermination, sinon parce qu’il use de son entendement, sa pensée, son raisonnement même, à mauvais escient. Et c’est bien qu’il en est détenteur. On ne peut mésuser de ce qu’on n’a pas. L’animal, être vivant donc sensible, éprouvant les sensations vitales –faim, soif, froid, chaleur, douleurs…-  à l’intelligence adaptée exclusivement à ce qu’il est naturellement i.e sans artifice capable de faire dans son espèce, l’animal ne se trompe jamais dans ce qu’il sait faire, parce qu’il ne sait pas qu’il le sait, ni comment il le sait, ni comment il le fait. Tandis que l’homme se trompe, parce qu’il est pensant. Seule la capacité à se déterminer en dehors de conditions strictement biologiques, seraient-elles simples, peut, paradoxalement, le mener à l’erreur, et sa version éthique, la faute. Aussi, aucun âne, sauf s’il pouvait lire Aristote, Buridan, Descartes et Spinoza sans en tirer les conclusions valides pour se comporter en être libre, c’est-à-dire selon la Raison, aucun âne ne serait assez bête pour rester à délibérer devant la double solution de sa survie.

     Il faut inverser l’intuition commune, source de tous les préjugés : la pensée humaine ne fait pas sa supériorité. Ni son infériorité d’ailleurs. Mais sa spécificité. Là réside, selon son bon usage –et non selon son usage- la liberté. Rien à voir avec les désirs, les caprices, les envies, ni même les subtilités et les ruses pour rendre les contraintes plus aimables, les obligations acceptables. La liberté ne peut être indifférente à ce qui nous fait être ; elle nous oblige, elle nous contraint à adopter la médiateté de la réflexion libérée des réflexes. La liberté est un état de veille permanent. C’est l’histoire d’une vie mesurée à chaque seconde. Le ratage assurément possible, l’erreur envisagée, la faute concevable. La liberté véritable, pas ses reflets, ses faux-semblants, commence avec, et parfois même se suffit de, cette tension.

[*le plus bas degré de la liberté, dit-il… le degré zéro, donc !]

 

 

Tendresse particulière pour les baudets du Poitou...

(photographie personnelle)

 

…euh... ou comment s’en débarrasser, ou pas…

20 Février 2019 , Rédigé par pascale

 

     Il eût été tentant de se saisir du Ea mais, chacun le sait, il a momentanément disparu, et d’une histoire fit un roman noir où pas le moindre petit espace fut concédé au blancb. Tout a été dit du célèbre absent, le n°5, passé à la postérité en même temps qu’outre-tombe et dont l’une des gloires désormais est celle des revenantsc, mais, incapable de tituber, il reste droit comme un dressoir à deux étages, un présentoir à deux rayonnages, une bibliothèque de profil, il pose et se pose, entêtant mirage et image têtue, grisant parfum de mes nuits blanches quand elles accrochent leurs mots aux archelles des heures. Le E tient bon dans son inexistence. Le E impose ses défis.

     Aussi faire l’inventaire de ce que le, l’E, banni emporta avec lui, plutôt que s’ébaubir des ingénieuses solutions de son remplacement, le E étant, finalement, irremplaçable. On le préfère muet plutôt que parti ou perdu, en ligature du o, œ, Œ et même plus rarement du a, æ, Æ, où on le croit volontiers avachi, flapi, exténué. Faut dire qu’il est travailleur quand il est là, et oblige à travailler quand il n’y est pas… Aucune autre lettre de l’alphabet français ne requiert  tant de finesse, à l’écrit comme à l’oral. Jamais mutité ne fut plus sonore, qui, s'il s’écrivait comme il se prononce deviendrait même « sonor », ce qui ferait grand bruit ; et voilà pourquoi les écoliers n’aiment pas les dictéEs, qui les obligent à dénicher l’invisible qui compte.

     Il faudrait pourtant rectifier quelques bavures et rafistoler des explications qui n’en sont pas. Ainsi, dans un document récent à l’endroit de jeunes élèves -quelle sublimité ces deux accents qui se tournent le dos, séparés par un ‘l’ hiératique (ÉLÈ) et obligent à changer de ton ! on ne s’écoute jamais assez parler !- il leur est demandé de retenir que le « e » sert à indiquer le féminin des noms et des adjectifs… certes, la règle est signalée « provisoire » comme la morale cartésienne du même nom, mais il y a des provisions de sottises qu’il vaudrait mieux éviter. Ainsi, le pygmée est-il sexuellement indistinct, et le lycée et le musée, des noms féminins auxquels on donne un article masculin, ou des noms masculins auxquels…. voilà, voilà…  Le même dossier dresse la liste des temps, des modes, des personnes et des groupes de conjugaison qui nécessitent l’usage d’un E, et à quelle place…, ce qu’il est, bien sûr impossible de retenir, pour un cerveau d’une dizaine d’années d’âge ; l’auteur de cette merveille évoque le « e » qu’on n’entend pas et le « e » muet, à deux lignes d’écart…. Et comme j’ai un peu mauvais esprit je m’inquiète de la différence ! Il y a des pédagogies dont il vaut mieux oublier qu’elles existent…

     Oublions et revenons à la disparition du e, au cours d’environ trois centaines de pages, et pour les siècles des siècles dans l’ouvrage éponyme. Celui qui, immanquablement, est tenté de reproduire l’exploit [que celui qui, connaissant et même ayant lu le livre, n’a pas essayé juste pour quelques phrases, jette la première pierre à tous les autres !] celui-ci doit savoir à quoi il renonce définitivement avant d’atteindre le point final si près qu’il le place, et dont voilà une petite idée non exhaustive, désordonnée, et même rudimentaire :

                                                    -la conjonction de coordination ‘ et’ ; réalisons  la fréquence du ‘et’ qui lie les mots entre eux, et les choses et les idées... pas sûr que pour le remplacer, ‘si’, ‘car’, ‘mais’…rendent les mêmes services. L’esperluette (&) serait-elle acceptée ? on aimerait que oui, mais il semblerait que non, c’est de la triche…

                                                     -le verbe ‘être’, à de très nombreuses personnes, modes et temps, avec tant d’autres, mais il est quand même notre cache-misère le plus courant, et sert, en particulier, à conjuguer le passé-composé de tous ceux qui ne se marient pas avec avoir…. Comme venir, par exemple, mais tant mieux, venir est lui aussi proscrit. Etre venue, ou partie, ou rentrée, ou sortie… ne pourra s’écrire.

                                                        -le pronom relatif ‘que’ et les conjonctions avec lesquels nous construisons des phrases dites composées.

                                                      -Longtemps je me suis couché de bonne heure… (7 ‘e’) affirmation proustienne ici vouée aux gémonies. Profitons-en pour signaler que tout accord du participe passé et de l’adjectif requérant le féminin grammatical doit disparaître. Et pas d’autobiographie : elle obligerait à l’usage du jE ; pas d’adverbe fabriqué avec le suffixe –mEnt ; pas d’article masculin singulier ou pluriel, (le, les, des) ni féminin singulier (une) ni la plupart des mots épicènes (artiste, philosophe, pianiste…) ou dont la marque du féminin est le ‘e’ condamné.

                                                        -on se console en puisant dans ses ressources. Ainsi, s’il n’y a plus de place pour les jouets, ni les jeux, il reste les joujoux (mais sans l’article) et aucun déplacement (3 ‘e’ dans ce seul mot) en voiture, bateau ou vélo, mais en camion, en train ou en avion. La suppression du ‘en’ est assez cruelle, mais il reste ‘dans’ ou ‘par’ un tantinet plus lourdingues. Aux champs, plutôt qu’à la campagne, toujours au loin, jamais auprès, ni aux prés… Point de verres, de vert, d’envers ni de vers ni de pieds, mais des mains, et point de lendemaind ; du coton, pas de soie, un bois plutôt qu’une forêt, et sans aucun arbre, chênes, ormes et autres frênes sont abattus d’entrée. Privés de mer, de plage, de rivage, de montagne, en janvier, février, juillet, septembre et jusqu’à Noël, et réveillon sans huîtres, un supplice ! On a droit au vin, dans un carafon, pas une carafe, pas d’eau, de café, de thé… restent  les lundi et mardi pour compter ses déboires…

                                                           -il y a quelques satisfactions, car enfin, enfin ( !) il n’y aura plus d’odeurs, mais seulement des parfums. On ne regarde plus, on voit ; on n’entend pas, on oit ou nous oyons. On ne perd pas le Nord, ni le Sud, mais l’Ouest, pas le Couchant ; l’Est ou le Levant sont rayés de la carte, toujours avec leurs sempiternels et pourtant masculins articles. Vous disposez du noir, du blanc, une touche de marron pour habiller Marion mais pas Marie, Louison mais point Madelon… A vos stylos, à vos crayons, à vos ordi… (et là j’ai tout bon ?)

                                                            -cette contrainte textuelle d'une extrême torture, que nul n’est obligé de s’infliger et qu'il est d’ailleurs impossible de reprendre après P.R.Ce (bien joué !) ouvre un gouffre… non, un abîme, non plus, un précipice, pas plus, un puits sans fond (ouf !) que d’aucuns trouveront inutile. À tort, car il ne s’agit pas tant d’un jeu, d’une habileté, d’une ruse, bien qu’il s’agisse aussi de cela, que de la preuve in concreto, des options et des performances illimitées de la langue française, pourtant l’une des plus corsetées des langues latines, leçon 1 ; et, sans lien direct avec les obligations grammaticales et syntaxiques qui régulent drastiquement son expression, faire montre de sa non moins infinie inventivité, leçon 2. Obligation à qui pousse la porte de l’écriture, souvent lourde et grinçante, de se lier à quelques règles supplémentaires, qu’on se donne à soi-même cette fois, et dont les manuscritsf gardaient les traces, ratures et repentirs comme autant de refus viscéraux, corporels, physiques, de se contenter de mécanismes, d’habitudes, d’accoutumances, de réflexes, routines, plis et même tics… qui sont toujours signes de paresse, c’est-à-dire au fond d’indifférence à la puissance de la langue qu’on rabat sur ses seules fonctionnalités, qu’on assujettit aux

quelques services qu’elle est censée (nous) rendre.

     Comme la musique, cette autre écriture qui s’astreint aux règles qu’elle suit et à celles qu’elle se donne -double contrainte, double liberté-, mettre en œuvre un texte, lui donner à être, oblige l’intériorisation de ce que l’on maîtrise pour mieux s’en affranchir : ce dont l’exercice de haute virtuosité que réalise La disparition, permet de faire un peu l’expérience, sans juger ni préjuger de sa valeur littéraire ni de sa réception par ce qu’on appelle aujourd’hui un lectorat, ou même par la critique ; mais c’est une autre question, hors des limites de ces quelques lignes.

a)après les V-A-H-I-X-S-O-T (cf archives, 22/09/2018 ; 23/09/2018 ; 5/10/2018 ) ; b) rimbaldiens à vos références ! c) on aura reconnu La Disparition et Les Revenentes de Perec. d)pour qui connaît Vivant-Denon ; e) Perec bien sûr ! f) les ordinateurs font perdre cette préhistoire précieuse des textes.

A gauche, Marguerite Yourcenar, à droite, Colette.

Des chiffres et des douceurs ou les bienfaits de la Pascaline

16 Février 2019 , Rédigé par pascale

   Ce pourrait être une énigme, une question pour des champions d’arithmétique ou de pâtisserie lorraine, ou les deux, des superchampions ! De la première, qui fait revêche,  à la seconde, qui fait saliver, qu’y a-t-il de commun hormis leur imprévisibilité?

   Trois solutions :

  • la maligne (ou maline en Normandie)
  • l’experte (ou semi-experte)
  • la gourmande (toujours à l’affût)

   –La malicieuse ou la perspicace pressée, signalera en toute logique l’identique et ce qui ne l’est pas, ne faisant pas avancer la question ou plutôt sa réponse, mais formulant une proposition juste : la Pascaline se rapporte à une machine et à un gâteau. Déduite du titre et de la première phrase, cette solution momentanément stérile est mise de côté. Cela s’appelle une tautologie, voire une périssologie : on n’apprend rien qu’on ne sache déjà. Privilège de l’exception mathématique selon Kant. Mais vous ne saviez pas que vous étiez kantiens...

   –L’experte est la réponse issue de la mémoire et/ou du savoir. Soit on se souvient ‘un peu’ d’avoir su ‘un jour’ que la pascaline est le nom qui fut donné, bien plus tard, à la machine à calculer inventée par Blaise Pascal à 19 ans* ; soit on le sait vraiment pour être entré dans son œuvre  avec détermination ou obligation, et même n’avoir jamais cessé de la fréquenter avec plaisir et bonheur… et précision. Car la partie scientifique de l’œuvre du penseur admirable n’est pas des plus faciles, mais elle est fascinante.

   –La gourmande est la réponse qu’il ne faut jamais manquer. Gourmande et gourmet (qui a dit gourmette ?) bec fin (qui a dit…. fine ?), et même un peu au fait de l’histoire culinaire, voyons donc. La Pascaline, comme son nom le fait tinter, a quelque chose à voir avec Pâques mais surtout rime avec nougatine, mousseline, chocolatine, abricotine, amandine, tangerine, noisettine, messine (et même pour le plaisir, le souvenir, le pourquoi-pas et le n’importe quoi, avec zinzoline…) parce que la Pascaline, pâtisserie lorraine à ce jour agréée et confectionnée on l’aura compris, aux temps pascals, est chaque année portée par un groupe d’experts qui décident de ses ingrédients. Pour 2018 c’était, Suprême de chocolat blanc, Crémeux au cassis, Compotée de framboises, Feuilleté croustillant aux framboises, Biscuit moelleux chocolat. Etre créatif, imaginatif, ne rien omettre, ne rien ajouter. A vos pianos ! l’année d’avant : Chocolat précieux et prestigieux (le Jivara de Valrhona ou le Belcolade), Biscuit à la noisette, Nougat crémeux, Abricot délicatement rôti**. Cette délicatesse fait la pascaline. Et la précision et l’originalité des arrangements, et ce petit goût connu mais jamais vraiment pratiqué, une insolence douce en somme et l’envie d’y revenir, la surprise dans l’équilibre inattendu.

   –Il y a une quatrième réponse, moins gracieuse et nettement plus… bestiale : têtes, cervelles et langues d’agneau ; les foies aussi qu’on fait sauter (!) Sans oublier les pieds (à cuire avec les langues) le tout en vue d’en faire une farce. Le mot est bien choisi. Têtes, lavées, blanchies, échaudées et donc et ensuite farcies… La lecture de la recette peut aisément se transformer en  chasse aux métaphores. C’est la Pascaline d’agneau à la Royale. Il est déconseillé d’aller lire, même sous la plume d’Alexandre Dumas, les détails de la préparation de ce plat qui se servait à Pâques, dans les monarchies rayonnantes des Louis, XIV et XV successivement…. On s’abstiendra aussi de la retenir.

     Et revenons à un autre appareil. La pascalienne pascaline aurait pu être une machine ingénieuse pour faire gagner du temps à des pâtissiers inventifs, pressés et mauvais comptables. Mais toute la documentation l’atteste : elle fut inventée par un fils génial et prévenant pour soulager son père des tâches calculatoires de la surintendance normande dont il avait charge. Tout le génie de cette conception tient en ce que les opérations se font automatiquement, par des mécanismes de roues et de dents, de roues dentées, dont l’articulation, à partir de dix, déclenche un mouvement de rétention devant un index, le sautoir, faisant automatiquement s’avancer la roue des dizaines. Ainsi, la pascaline fait des opérations avec report de leurs retenues. Pour atteindre le point de perfection auquel un tel cerveau pouvait prétendre, il ne fallut pas moins d’une cinquantaine de prototypes, dont le modèle définitif fut arrêté en 1645 et fit l’objet d’une Lettre dédicatoire au chancelier Séguier pour en obtenir le privilège, comprendre sa reconnaissance d’inventeur et les droits afférents. Il faut y aller voir. C’est d’un petit ouvrage dont  parle le jeune homme modeste et de la profonde méditation qui lui permit de le concevoir. Sans oublier de saluer l’industrie (l’habileté) de l’ouvrier à manier le métal et le marteau bien plus nécessaire encore que sa plume et son compas. Mais en rien comparable à la dette envers Monseigneur, Votre Grandeur, sans qui la naissance même de cette petite machine de (son) invention ne serait ! Pascal prend soin de rédiger aussi un long avis destiné aux curieux, dans lequel il explique l’ensemble de sa démarche, mais duquel une remarque mérite d’être extraite tant elle convient à tout ce que l’esprit de l’homme invente et/ou crée d’admirable : s’adressant directement à son lecteur, il écrit : en quoi tu pourras remarquer une espèce de paradoxe, que pour rendre le mouvement de l’opération plus simple, il a fallu que la machine ait été construite d’un mouvement plus composé.

   Il en est ainsi de la pascaline lorraine et pâtissière, pourtant à première vue sans le moindre point de comparaison avec l’autre, une bonne raison pour forcer l’évidence des renseignements empiriques : première exigence de la conscience professionnelle du philosophe, son obligation déontologique de base. Et même plutôt deux fois qu’une ; nul ne va contester en effet que la pascaline nancéenne fait un objet pertinent pour vérifier notre degré d’attachement aux douceurs et gâteries de ce monde, en quoi il est facilement montré que le détachement épicurien à l’égard des plaisirs non nécessaires a ses limites… mais que cela n’a aucun impact sur l’admiration infinie que l’on porte à l’autre, sinon de pouvoir toutes deux être comptées au nombre des trésors de l’humanité, être portées à son crédit. La véritable cause de l’étonnement –acte premier, fondateur et liminaire de toute attitude philosophique– est contenue dans l’assertion de Blaise ci-devant relevée et que l’on peut reformuler ainsi : il y a dans la simplicité des œuvres de génie, l’incroyable complexité de l’abstraction. Que faut-il comme art, savoir, savoir-faire, artisanat, calculs, combien faut-il de connaissances maîtrisées, de difficultés vaincues, d’audaces visionnaires, de raisonnements pour réaliser l’une ou l’autre pascaline ! d’aucuns (me) diront que le savoir-faire, et ses déclinaisons, n’est point abstrait, pétrissage et cuisson, ou martelage et mise en place de ressorts, rien de plus concret ! Que nenni ! c’est confondre la matérialité et le concret, le physique et le concret, le visible et le concret. Et ne pas s’arrêter à vérifier que le plus petit objet (matériel, physique, visible) n’existerait pas sans qu’une pensée ne l’ait envisagé. Il faut parfois faire l’expérience, jusqu’à l’évanouissement, de concentrer toute son attention sur le crayon posé sur le bureau, le bouton de son manteau, le verre sur la table, la table elle-même pour reprendre un objet quasi fétiche de la philosophie, et de commencer à décliner à rebours tout ce qu’il a fallu pour qu’ils soient . Une attention à contre-sens, qui peut rendre insensé –pour le dire comme Descartes, qui peut rendre fou– ; car il ne suffira pas de dire que le crayon suppose le bois et l’usine pour le fabriquer, mais le bois, les arbres coupés, supposent les bûcherons et les machines qui elles-mêmes supposent les usines pour être assemblées, et les métaux et les moyens de leur production et les ouvriers qui eux-mêmes etc… sans rien dire des systèmes très sophistiqués de commerce, de banque, et même de transports, mon carnet de chèque ou ma carte de crédit, eux aussi objets fabriqués par ailleurs, et les études ou la formation des vendeurs, commerçants, commerciaux… et des écoles idoines… pour que ce crayon-là soit  ! Sartre l’a tellement bien écrit dans la Nausée, en n’en faisant pas des tonnes, privilège du véritable écrivain-philosophe, ramenant à la question essentielle : la contingence n’est-elle point nécessaire à tout ce qui existe ? Pour ne point dire aporie, qui n’est pas de son usage, Blaise Pascal a écrit le mot paradoxe, dont on oublie qu’il signifie à l’opposé (contre) les opinions couramment émises…

      …. comme on oublie que pascaline est une forme hypocoristique de Pascale, ou pascale, ou pour tenir le fil jusqu’au bout, une forme sucrée.

[*en 1642 **ah ! la compotée (ou le confit selon les ateliers) de griottes de l’an 2011 !!!]

 

 

Humeur et conviction.

10 Février 2019 , Rédigé par pascale

Voici la dernière de mes lettres extraite d'un échange avec un journaliste, rédacteur d’un (court) article dans un (grand) hebdomadaire national. L’auteur prétend, semaine après semaine, porter haut le combat de la défense de la langue française et des langues régionales, mais ce jour-là il affirmait ex cathedra l’obligation de simplifier nombre d’aberrations orthographiques… au nom de l’usage désormais… en usage, ou des raisons oubliées de ces raisons… Je reporte ici à quelques corrections près pour la bonne compréhension du texte, ma dernière réponse, attristée et peinée que le débat  porte sur des anecdotes (consonnes redoublées etc…) et non sur l’essentiel, la survie de notre patrimoine linguistique. (Ma réaction fut avivée par l’invitation aux lecteurs d’engager et poursuivre la discussion sur un réseau que l’on dit social… les avis et opinions de chacun et tous pour seule mesure ! ce qui suit fut résolument envoyé par les voies respectueuses du courrier électronique.)

 

           

Je prends à nouveau le temps de vous répondre car je serais, dans le cas inverse, infidèle à ce qui m’importe le plus.

 […] l’exemple des homonymes de ‘sot’ me sert juste à (vous) montrer l’extraordinaire complexité de la langue française en lien consubstantiel avec sa créativité, sa capacité à nuancer, sa finesse et sa rigueur tout ensemble. Aussi, la difficulté de son orthographie est réelle : là où, dans d’autres langues pourtant latines elles-aussi, i.e l’italien que je connais un peu, il n’y a qu’une seule façon d’écrire le son « o », le français en a plusieurs : o ; au ; eau ; aut ; eaut ; eault ; aux… se prononcent tous « o » et pourtant ne s’écrivent pas pareil ; mais que l’ "on" ait perdu au cours des temps les raisons de ces différences ne justifie pas que l’ "on" exige de les simplifier !  Vous allez me dire que vous ne parlez pas de cela*. Mais si ! c’est exactement ce qui est en cause dans l’ahurissante proposition de simplification, pour des raisons de convenance, de lissage, qui relèvent –volontairement ou non– du consentement au plus grand nombre, qui n’est pas nécessairement le mieux éclairé. Évidemment, les exemples pour lesquels vous me demandez des comptes ne sont pas déterminants, et l’on sait parfaitement tous deux qu’il n’y a pas crime à écrire porte-feuille en lieu et place du correct portefeuille,** l’orthographie a des raisons que la raison ne connaît pas toujours. Et un porte-manteau était un officier sous l’Ancien Régime à ne pas confondre avec la patère, portemanteau**, même si le premier ressemblait furieusement dans sa fonction à la seconde ! Consonance et consonnances** existent tous deux, et ne couvrent pas exactement parlant le même registre (musical ou linguistique). Mais nous pouvons nous rendre coups pour coups, pour moi, la question essentielle n’est pas celle-là. Je vais tenter d’expliquer où je place le débat :

                       si les appels incessants soit à la simplification de l’orthographe, soit à l’abrogation de certaines règles de grammaire me heurtent tant, c’est qu’ils relèvent d’arguments démagogiques que quelques-uns relayent en jouant les ingénus ; au motif qu’il n’y aurait pas de raisons pour… il est proposé des changements, des modifications, qui tiennent du consentement à l’erreur du plus grand nombre, à l’erreur répliquée. Je vais être plus dure encore : l’empilement des ignorances et l’accumulation des âneries finissent par trouver des courroies de transmission « légitimes » : un article, même de quelques lignes, mais dans un journal très lu et ne donnant que des exemples, dont le signataire écrit : Je plaide simplement pour mettre fin à certaines aberrations qui, à mon sens, n’apportent rien, un tel article a un poids (avec ‘ds’ à la fin, c’est la faute au latin… un poids qui n’est pas celui du petit pois) ravageur et bien plus important que toutes les explications, tous les raisonnements et développements que personne ne veut entendre.

                          Les changements que la graphie du français a connus depuis des siècles, sont tout sauf ce qu’on nous propose aujourd’hui ; ils se sont installés –parfois même par des jeux de hasard plus ou moins heureux– sans volonté qu’il en soit ainsi, sans appel à un ralliement collectif ou commun, sans injonction à passer outre des usages jugés aberrants par… les usagers, et sans qu’il soit régulièrement répété qu’ils n’ont aucun sens et qu’il faut s’affranchir des difficultés, la langue française s’en portera mieux ! Il en est de l’orthographie comme du vocabulaire d’ailleurs : aplatissement, usages les plus simples, refus de la précision, faux-sens et même contre-sens, préférence de l’anglais de bazar en lieu et place d’un français élégant ; étant toujours rapporté que l’orthographie du français étant si difficile à enseigner, il suffirait d’ignorer ce qui gêne… C’est cela, moi, qui me gêne (et pourquoi pas me gène hein, ce n’est qu’un tout petit accent de rien du tout…). Ce n’est pas un problème de langue française, mais un problème d’enseignement ! L’arbitraire du signe linguistique, pour le dire dans les termes saussuriens est la leçon fondatrice. Il n’y a pas, en effet, de raison raisonnante pour que tels signifiants (Sa) soient impliqués indissociablement à tels signifiés (Sé), mais qu’ils le soient, avec les jeux complexes de la grammaire, des accords et des concordances, fait la spécificité, la caractéristique propre de la langue française. Certes, et j’espère être bien comprise, personne ne dit que c’est immuable, mais en appeler à Montaigne –qui s’en fichait littéralement– ou au niveau parfois très faible (Proust) de l’orthographie de certains écrivains*** ; en appeler à la constatation de modifications jamais exigées mais depuis des temps révolus devenues habitudes, ne donne quitus  à personne pour vouloir, et puis quoi, décider ? pour la communauté des francophones, en l’occurrence dans son usage de l’écrit, de simplifications, changements, corrections à opérer. Car le changement ne propose jamais que l’on rende les choses plus difficiles ou plus subtiles, mais qu’on les simplifie ! Alors, qui fixera quelles limites, qui dira où et quand cela cessera ? l’abandon de ces aberrations qui (..) n’apportent rien seront suivies de nouvelles demandes, de nouveaux abandons, de nouveaux appels par quelques-uns au nom de tous, de nouvelles simplifications à opérer, lesquelles pourront etc…. ad nauseam ;  je vais tenter de blaguer et envisager, dans un avenir très indéfini, qu’un sot puisse soter au-dessus du sot… parce que, quand même, ce ‘au’ du saut, et ce ‘eau’ du seau, sont une vraie difficulté à enseigner et à écrire !! [surtout si la norme devient le globish].

                           La langue française est un trésor, ses nuances et ses difficultés, voire ses ‘illogismes’ la font être, justement, ce qu’elle est. L’heure est à la profanation. Mal adaptée, au fond, au monde des affaires, de l’uniformité, de la banalité, de la platitude, elle a toujours un iota de retard, c’est sa grandeur. Que l’on se trompe sur le trait d’union, la double consonne, que l’on fasse erreur parfois, on peut même s’en offusquer à hauteur de l’horreur infinitésimale produite… et corriger, ou pas, nul n’en est exempt ; mais dans la mutation, la transmutation de fautes en nouvelles normes et leur revendication, haut et fort en nécessité pour tous, c’est d’une désinvolture, pour ne pas dire plus, que je dénoncerai jusqu’à mon dernier souffle. L’orthographie dépasse les problèmes qu’elle pose à première vue ; qui ne le comprend pas alors qu’il le peut, porte une responsabilité. C’est ma conviction.

 

*en effet, mon interlocuteur et rédacteur de l’article ne s’en prend pas aux homonymies, mais je tiens à lui faire comprendre que l’argument de la simplification pour elle-même peut mener très loin….**mon interlocuteur plaçant le débat sur de minimales différences de graphies, insistait pour que je les justifie (voir plus bas) ; mais je tente, au contraire de l’en déporter, pour placer la question sur un terrain plus fondamental. *** un des arguments de l’article reprenant l’opinion commune : nous n’écrivons plus comme Montaigne, et certains écrivains faisaient des fautes –comme si les écrivains étaient des prescripteurs orthographiques ! ce qui ferait la preuve que la langue doit évoluer ! ah ! cet argument de l’évolution, répété comme un mantra… qui ne signifie rien d’autre que la prise en compte collective, statistique, quantitative, des mésusages en lieu et place d’un effort d’apprentissage !

« quelque chose de mon être avait passé dans (mes) souliers »* – seconde partie–

4 Février 2019 , Rédigé par pascale

Pétrus Borel : Le voyageur qui raccommode ses souliers**

     Ce qui colle à la semelle de ces souliers et nous y attache va bien plus loin, si l’on ose l’expression, que le texte lui-même : maladroit souvent, ahurissant presque toujours, d’accélérations en emphases, d’exclamations en suspensions… si peu lyrique en usant de l’anglais, de l’arabe, de noms de lieux, de personnages, aux mots rares, inédits, incongrus, exalté à l’excès parfois, longeant l’onirisme, côtoyant les mirages, consommant l’apostrophe, l’invective, la prière, mais organisant bien plus qu’il n’y paraît son discours foutraque, comme l’a savamment analysé Alain Borer, montrant la construction en cercles concentriques de cet ensemble spiralé. Mais, comme un lacet défait nous retient au sol et empêche d’avancer tant qu’on ne l’a pas remis en place et renoué, le titre nous arrête avant que de partir : ce voyageur-là est bien prêt de ne plus voyager si ses souliers, comme lui, sont épuisés, où l’on comprend d’emblée que cette invitation au voyage n’est peut-être qu’un leurre, ou que le titre dit le contraire de ce qu’on lit, ou bien encore que le présent du verbe immobilise l’action, la suspend à un geste artisan bien plus qu’à une intention vagabonde.

     Quatre vers, les premiers, suffisent pour savoir l’essentiel : l’aventurier-voyageur s’en va sans prudence, /Sans timeur, s’envolant du côté du soleil/Le gosier plein de soif ! la mort en évidence !  tout est là ou presque, la suite révèlera ce « presque », car, sous le signe d’une mort solaire ou d’un soleil mortel, on apprend qu’il s’agirait du récit autographique d’un vagabond-explorateur-bourlingueur, nul ne le sait encore. La technique est classique, inclusion factice d’un texte dans un autre, la mise en abyme n’en est pas moins habile, elle met qui tient la plume hors de son propre texte. Apparemment, car Pétrus ne cesse d’intervenir dans le récit présumé d’Adrien B.

     Ainsi ce naïf –dans lequel tout borélien même débutant lit et entend gniaffe n’est-ce pas ?– n’est pas téméraire ; non seulement il prend ses renseignements avant de partir, l’adresse s.v.p, mais il a des raisons de partir, des buts, des objectifs, des sujets d’étude même. Il est bien explorateur-ethnologue. Aussi, c’est depuis le gourbi où il se pose un jour, que démarre véritablement le récit. L’homme fatigué observe autour de lui. Pétrus Borel aligne de longues remarques incises, qu’il dégage pourtant d’un coup de plume : Mais passons ! comme pour s’excuser… sans la moindre sincérité, pense-t-on, si la question avait le moindre sens. Disons plutôt que Borel coupe sans cesse la parole à Borel.

     On passera sur les termes et expressions à relents nettement colonialistes, ils sont légion –nous sommes en 1850, la naïveté (feinte ?) le dispute à la superstition, les clichés –qui n’en sont pas vraiment à l’époque– aux simplismes. Mais de souliers, et de souliers à raccommoder, point. Point encore. Sinon par involontaire métaphore, disons métaphore d’usage, les pas géants du progrès, qui rappelle, mezza voce, les convictions (républicaines) de Borel perdues dans un incroyable fatras de considérations littéralement, historiquement et politiquement déplacées… Notre marcheur selon Pétrus, franchit le plus facilement possible, sinon allégrement, les espaces mentaux et mnésiques qui le portent –alors qu’il vise les oasis extrêmes– à penser au beau pays de France, ses hôtels et ses restaurants. Il faut croire qu’il n’en laisse rien deviner puisque la diffa (hospitalité) qu’on lui témoigne est l’occasion d’un discours dithyrambique à la foule, et moralisateur, une improbable harangue, occasion provoquée par l’auteur pour admonester discrètement son commis voyageur comme français et homme blanc. Tout cela sous un soleil à rôtir des châtaignes. Mais de souliers, même et surtout à raccommoder, toujours pas.

     D’un point de vue strictement « poétique », le texte tient et ne tient pas ses promesses : pour quelques expressions judicieuses et même malicieuses (le glouglou de quelque gargoulette/ Ou un gosier glaireux en déglutition ; ou cette étonnante image : Accoudé sur mon large encrier,) combien d’autres sans mérite et surtout sans recherche, faisant immanquablement penser à ces poètes-misère recensés par Alphonse Séché1 dont on se demande s’ils ne sont pas misérables non pas tant par leur manque de ressources matérielles, que par celui de leur talent. Ainsi, Pétrus Borel – pour honorer la rime chimères, décrit la lune : Et de sa sœur d’argent les cornes éphémères, /Sur le drap bleu du ciel s’ouvraient à l’horizon– on l’avait lu plus inspiré. C’est dans cette approche bien conventionnelle de la tombée du jour que Borel installe, et même ré-installe son voyageur, puisqu’il le remet exactement parlant dans la position de départ : les jambes en ciseaux. Alors, et seulement à partir de ce moment, et même de ce quasi-milieu du poème –qui confirme autrement l’écriture concentrique proposée par Alain Borer, cet effet de bonde si bien vu et nommé– que les souliers deviennent le sujet… central. Les souliers et les pieds dont ils ne sont pas séparés dans le dénuement, la misère, le signifiant de leur signifié mortifère. Ce sont bien les souliers qui poussent de Sombres soupirs d’adieu ; chant du Cygne expirant et non celui qui les a portés. Prosopopée filée, ode funèbre aux souliers anthropomorphes (beaux sires, féaux, amis….), repentance, excuses et culpabilité. Demande de pardon, réparer ma faute, bien que l’on ne sache pas de quelle faute il s’agit, car enfin des souliers ne sont-ils pas, à force de marcher voués à s’user ? sauf à poursuivre la double hypothèse de la confusion, l’incorporation, l’assimilation des chaussants et des chaussés, procédé de synecdoque assez banal et déjà vu, mais qui, ici, fait des pieds comme métrique, la mesure de la souffrance du poète. Métaphore incluse dans la métonymie, dont la confirmation nous est donnée à la fin, Notre âme, tout au fond, recousant ses souliers ! Le poète-cordonnier, mais sutor malus,2 mauvais cordonnier, d’avoir trop négligé ses pieds, autrement dit ses rimes ?

     Quand il écrit ces vers, en juillet 1850, Pétrus Borel est en Algérie depuis presque quatre ans. Après une révocation puis une réintégration, l’Inspecteur de la colonisation y mourra. Il y épousera la fille de sa première femme –toujours au domicile– dont il aura un fils, et avec Justus, fils d’une première union, tout le monde vit au Castel de Haute-Pensée qu’il a lui-même conçu et construit. Il semble qu’à cette époque Borel ne soit pas de joyeuse humeur. Insatisfait, triste, plus triste que jamais, il se remet à rimer, à rimailler ? à accommoder des vers, à en raccommoder les pieds. Il redevient cordonnier, gniaffe, artisan. Et comme l’aiguille tente de rattacher la semelle à l’empeigne, l’écriture pourrait, en retrouvant son âme en recoudre les accrocs. Aussi le poème est-il cet essai, et peut-être son échec tout ensemble, tant il est marqué de maladresses, de faux-pas. Soudain, alors qu’il recoud ses souliers effondrés, le voyageur assiste à un étrange spectacle hors de la case. De la musique, des parfums, des instruments aux noms étranges, une prière enfin. Et le texte se déroule suivant un nouveau rythme, quatre vers, un refrain, six fois de suite ; une cadence régulière, un battement, quatre vers, deux vers, quatre vers, deux vers… Le premier de chaque quatrain est semblable, et le refrain bien sûr. Invite sensuelle au repos et à la rêverie, le tout mal habillé d’orientalisme naïf, comme s’il suffisait de faire sonner et résonner des termes indigènes (caftan, ïou-ïou, madjoun, t’kouri) ; il est certain, en revanche que les connotations de richesse et de somptuosité viennent avantageusement contredire, faire contre-point, à la misère du voyageur-spectateur contraint d’assister à ce qui, finalement, n’est peut-être qu’un doux rêve. Mais, alors que le lecteur a pu envisager l’hallucination du voyageur-ravaudeur perclus de misères et de fatigue, ou croire qu’il divague, qu’il entend des voix et a des visions, il est arrêté par un retour brutal au réel, un rappel à l’ordre, une reprise en main : Et je suis là cousant mes souliers éreintés !...

     Le Bon Lecteur que nous sommes l’aura compris, mais Pétrus Borel ne fera pas l’économie de la morale de cette fable, morale classique en sa teneur, romantique en ses accents : notre ennui de vivre est si profond que rien ne pourra le réparer, et le voyage si douloureux et vain. On ne peut rabobeliner indéfiniment ses vieux souliers. Ce verbe, une trouvaille à la Borel, un bonheur de dernier moment, qui donne à entendre le bobelin, la mauvaise chaussure, le godillot peut-être, le soulier qu’il faut raccommoder, sans trop y croire. Mais de l’humiliation –être pris pour un nabab, un roi, un sultan, être adulé par la foule ignorante qui se met à adorer ce qu’elle ne connaît pas– le voyageur aux presque pieds nus tirera cette exhortation exaltée : Insensés, voyez donc, votre idole est de boue !... et non point debout.

 

* Knut Hamsun, La Faim (1888) cité par Meyer Schapiro in style, artiste et société, Gallimard, coll. Tel ; **cf article précédent ;

1) 1908, Louis Michaud éditeur. ; 2) expression (célèbre) du fabuliste latin Phèdre, (–14 / + 50 )

 

« L’obscure intimité du creux de la chaussure »* – Première partie–

31 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

Ses jambes dans ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier ?**

         Si Pétrus Borel n’était de son époque, il serait du siècle d’avant, au moins pour la raison qu’il fut celui de la chaussure et même celui du pied ; non point le pied rimé, mais l’arrimé à la bottine, l’escarpin, le soulier enfin. Le rétifisme est du XVIIIème, le siècle de sa date de naissance comme dénomination, qui vit peindre et écrire tant de pieds chaussés et déchaussés aussi : vénération, sacralisation, adoration, érotisation, attirance quasi obsessionnelle, attrait collectif, fantasmes d’une époque tout aux fêtes galantes, des courbures des nuages jusqu’aux courbes des corps, seraient-ils retenus volontaires derrière la porte d’une chambre fermée par son Verrou.1 Habillés ou nus, mais habillés, les pieds féminins devenus objets esthétisés de la convoitise et du désir à vif, sont enveloppés de soie, enrubannés, rose moiré et richement brodés2. Les romans n’ont rien à envier aux tableaux des peintres. Le jour de ses noces, le pied de Victoire, son joli pied était chaussé d'un soulier de perles, qu'attachait une boucle brillante, oblongue en lacs d'amour, du dernier goût2. Dans Le Pied de Fanchette Lussanville, avant d’être un époux comblé fut un adorateur extatique et confit de dévotion du pied de sa belle, qu’il n’avait pourtant de cesse de recouvrir de cuirs fins et autres satins ornés et nacrés, comme d’une seconde peau. Restif de la Bretonne, auteur prolifique au nom souvent plus connu que son œuvre, donne pour sous-titre à son roman, Le Soulier couleur de rose3 ; toute synecdoque fait preuve sans démonstration, aussi du pied au soulier il n’y a pas l’épaisseur du plus ténu tissu, littérairement parlant. Ces souliers qui rendent les pieds qu’ils cachent si désirables sont des souliers ornés, des souliers parfaits, qui supportent –on ne le sait que trop comme lecteurs de Freud– la charge déplacée, trans/portée, portée ailleurs, la méta/phore du désir ; qui dérobent l’attirance sous l’attrait ; qui rendent supportable l’impatience, la faisant disparaître dans des boucles de dentelles que l’on appellera un peu plus tard une fois nouées aux chapeaux des dames, des suivez-moi-jeune-homme. Ils sont surtout, et Restif de la Bretonne eut de nombreux et célèbres prédécesseurs4, souliers de femmes et pour les femmes, des chaussures belles qui rendent belles celles qui les enchaussent, ou, comme la pantoufle de Cendrillon, réalisent un miracle. En un mot, des souliers raccommodeurs.

          Jamais il n’y est question de souliers abîmés, usagés, déformés ; ils sont des souliers sans passé en somme, qui s’étant peu promenés, n’ont pour autant jamais voyagé ; tout juste certains ont-ils été balancés dans l’air par la pointe d’un pied tendu, ce que Fragonard nomme Les Hasards heureux de l’escarpolette. Presque inexistantes, sinon écrites ou peintes, les chaussures galantes sont le contre-pied des Vieux Souliers aux lacets6, qui contredisent à leur tour la vision claudélienne pour laquelle la chaussure sépare le pied de la terre, qui l’exhausse, qui l’empêche d’être souillé par la boue et meurtri par l’obstacle7. A tous ces chaussants il manque une histoire, d’aucuns diraient un récit, d’autres une mémoire voire une biographie ; même les godillots de Van Gogh ont perdu de leur écrasante dignité, devenant objets de réflexions puis de querelles philosophiques, de Heidegger à Derrida, interrompus par Meyer Schapiro8, qui remet les lacets et les semelles dans le sens de la marche, et les souliers sur leurs pieds. Qui de Derrida ou de Van Gogh est le meilleur cordonnier ? Pétrus Borel, assurément ! que personne ne cite ni n’invite à l’atelier, Borel9 l’auteur de trois monographies sur la chaussure, dans la revue L’Artiste10; auteur du génialissime Le gniaffe (1841) qui sait de quoi il parle, c’est le moins qu’on puisse dire. Tous les termes du métier de la cordonnerie sont convoqués, les outils : empeignes, tranchet, kriss, yatagan, tire-pied, embouchoir, berloque de boueux11 , lisse, vieilloire, alènes, clous, sébile, baquet de science11 , marteau, tenailles, caillobotin pour les soies et le fil ; les apprentis sont semainiers, gorrets –à la pâte et coupeurs– ; les cordouaniers, les bazaniers, les savatiers ou savetoniers, et les sueurs de vieil sont les anciens noms du savetier ; et les mots des chaussures : l’escarpin retourné, la botte sans coutures, le soulier de bal du poids de deux onces, fait d’épiderme de sylphide ou de satin étiolé, le maroquin à couche-point, les baraquettes qui ont plus de papier que de cuir, justes bonnes à être envoyées aux Amériques. Jusqu’à l’invention d’une étymologie fantaisiste –que ne renierait pas Jean-Pierre Brisset– : le cordonnier l’homme qui, oubliant son cordon chez le roi, a fait le cordon nié ;  omission pour laquelle le monarque l’aurait condamné à  devenir un confectionneur de chaussures. Un cordon-nier, dont on apprend un peu plus loin qu’il est homme toujours brave… au moins depuis Henri IV ! Ce gniaffe-là, le pur-sang, est aussi le roi du calembour, vessie-six-tude, et, toujours un roi au détour de la phrase, comme le dénommé Robert cette fois, le gniaffe décidément brissettien (un peu) avant l’heure, chante O cru navet espèce unica ! (O crux ave, spes unica) 12  ou évoque la Muse Terpsi-shore ! Tel est le gniaffe de haute tenue à ne surtout pas confondre avec le savetier, un misérable porte-balle. Sur l’étymologie Borel se rattrapera à la fin de son texte, convoquant le grec.

        Tout aurait pu en rester là, Restif de la Bretonne et Pétrus Borel n’ayant tout compte et tout conte faits, qu’un seul point commun, la misère de leur condition d’écrivain. Car pour les souliers et les pieds, tout les sépare en les opposant pour toujours. Nicolas, prolixe graphomane libertin, ne cesse de parler des sandales que pour mieux parler de lui, Pétrus écrit et décrit avec humour et gouaille, les chaussures et les cordonniers desquels il sait tout, même si l’on se demande bien pourquoi. Un mystère à ce jour non résolu. Mort en 1859 sous le cagnard algérien, Pétrus Borel et ses textes furent conjointement oubliés du plus grand nombre ; pour le petit nombre, il fallut attendre, on le sait, la propension des Surréalistes à sortir de l’oubli les oubliés de l’écriture. Borel en fit partie, mais y retourna presque aussitôt. Sauf pour quelques fondus qui, plus tard, ramenèrent dans le giron de l’édition par leur entêtement savant, leur travail rigoureux, leur ténacité de folie et rendirent recevable, présentable, acceptable et sortable ce contemporain et proche d’Hugo, Gautier, Vigny… De Pétrus Borel on croyait tout avoir à défaut de tout savoir. Jusqu’en 1978, soit 119 ans après sa mort, où sortie d’on ne sait quelle inadvertance, une paire de souliers se présenta : vieux, usés, lézardés, craquelés, s’éventrant/Percés de toutes parts. Pensez-donc ! remisés pendant plus d’un siècle, et même 128 ans si l’on décompte depuis leur date d’apparition au monde sous la plume du Lycanthrope Borel, 1850. Aussi, chaussant l’un ses bésicles, l’autre ses lunettes, deux compères en borélie prirent la décision frénétique de faire sortir le loup du bois, les souliers de la boîte, le poème de l’ombre. D’autant que d’ombre, il n’y en avait quasi point : le voyageur qui raccommode ses souliers, long et étonnant poème de 273 vers rimés de 12 pieds, fut écrit à Constantine, dédié à l’ami Adrien Berbrugger, spécialiste incontesté de l’Algérie, partant pour les oasis extrêmes. Les souliers poétiques de Pétrus Borel firent l’objet d’un tirage à 500 exemplaires, alors qu’un ciel aphotique versait incontinent ses pluviôses au mitan de l’été13 1978, à la Chaux de Cossonay, Suisse.

(à suivre…)

 

* Heidegger in Chemins qui ne mènent nulle part. (1949) ; trad. Française (1962), p. 34 ; Editions Gallimard, collection Tel. **Pétrus Borel, in Champavert

1) Fragonard, 1777 ; 2) Rétif de la Bretonne, Le Joli Pied, in Les Contemporaines, (1780-1785) ; 3) 1769 ;  4) on reprendra l’étude de Gabriel-Robert Thibault in Etudes rétiviennes n° 7, déc. 1987 qui cite par exemple, Rabelais, Brantôme et Lesage ; 5) entre 1767 et 1769 ; 6) Van Gogh, 1886 ; 7) P. Claudel, Commentaires et exégèses. 8) Heidegger et « L’origine de l’œuvre d’art » (1935), Meyer Schapiro, « L’objet personnel, sujet de nature morte. À propos d’une notation de Heidegger sur Van Gogh » (1968) ; Jacques Derrida : « RESTITUTIONS de la vérité en pointure » (1977). 9) cf Archives inactualités et acribies, 1er et 3 Juillet 2018 ; 10) (1844-1845), la chaussure chez les anciens et les modernes ; 11) boutique de bottier (dixit l’auteur lui-même) ; baquet plein d’eau pour détremper le gros cuir ; 12) toutes ces remarques in Le gniaffe ;

13) Jean-Luc Steinmetz et Alain Borer, co-responsables d’un élégant petit livre, typographie et présentation impeccables, mise en page sans colle, sans agrafe, sans couture ; le premier, auteur des prélection, notice et glossaire, le second de la postface ; contributions supplémentaires à leur travail d’inventeur et d’éditeur. Mille grâces leur soient rendues, et à l’amitié qui me fait,  ce jour, tenir par devers moi l’un de ces cinq cents exemplaires.

 

 

nocticola

26 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

Écrire la nuit

éclaire le matin

de loin

 

 

— Qui défroissera les nuages d’acier que la pluie enfermée tant grise retient ? que devient le brouillard si la fumée l’enclot l’hiver ? pourquoi l’ombre qui tombe d’un ciel clair ne monte-t-elle pas plutôt de la terre brune et noire, du sol obscur d’où s’élancerait la nuit jusqu’au ciel illuminé jusqu’à l’aube future, jusqu’à demain ? —

 

*

Quand la chute des mots sur les feuilles d’automne cessera-t-elle ?

 

*

d’une longue voix jeter sa parole à l’infini dépendu dans le vide

se balancer doucement et triste,

dérouler un sourire dans la nuit bleue —

*

Seuls les mots

font pousser aux arbres

leurs feuilles d’or

*

l’avancée lente du mot sur la page,

ses boucles ses clôtures ses départs ses retours

jusqu’à chuter dans l’infinité des possibles,

suspendu à son fragile point d’usure.

*

La pomme mange le pommier

Chaque coup de dent

Est un coup de scie

*

tombées dans l’abîme

mes pensées désarticulées

résonnent

Petite chronique d’une disparition inquiétante :

19 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

                                                                         — d’un lambda âgé, de date et de lieu de naissance inconnus, vivant dans un isolement quasi-total, ne recevant que de très rares visites, n’ayant pas de famille proche, et duquel ses voisins immédiats s’étaient peu à peu éloignés. Mais, s’inquiétant de ne plus l’apercevoir depuis un long moment, car il lui arrivait encore de sortir exceptionnellement, l’un d’eux a fini par donner l’alerte.

Le premier rapport d’enquête montre :

                                                                      — que l’affaire se révèle plus complexe qu’elle n’en a l’air. De nouvelles perquisitions ont établi avec une quasi-certitude que le disparu n’a pas quitté les lieux de manière délibérée ou préméditée. Les fouilles ont permis d’apporter des preuves irréfutables : des sacs, des sacoches, des étuis, des trousses, des cartables, des valises, tous emplis d’objets de première nécessité –feuilles, crayons, gommes, coupe-papier– bien qu’un peu démodés, ont été retrouvés intacts. Des réserves de nourriture et même une recette en cours, la liste de ses ingrédients en évidence. Et partout, de longueurs et contenus hétéroclites, des listes, des listes, des listes... des nomenclatures, des énumérations, index et répertoires.

L’analyse de l’expert en profilage.

                                                                  — Selon nous et contrairement à ce qu’il laisse paraître, le disparu est raffiné. Ce qu’il entasse et compile révèle une personnalité très organisée mais illisible à première vue. Même chose pour une vie qui n’est pas si  solitaire qu’on pourrait le croire. Le disparu est en harmonie parfaite avec son intérieur, il n’est guère plausible qu’il soit en fuite ; en revanche, s’il a été, pour des raisons que l’enquête doit établir, sorti de chez lui parce qu’on l’en a chassé –scénario envisageable– il faut savoir 1) qu’il est mal adapté, voire inadapté à la survie loin de ses repères 2) qu’il est, en conséquence, en danger absolu.   

L’inventaire :

                           — on a trouvé et rapporté comme pièces à conviction pour étayer la thèse d’un enlèvement, qui ne semble pas crapuleux à ce moment de l’enquête, des liasses de toutes tailles, formes, épaisseurs, agrafées selon une logique qui reste à établir. Des noms propres, des mots, des dates, des intitulés… dans leur très grande majorité inconnus. Certains  pas plus grands qu’un marque-page, des pense-bêtes, des notes manuscrites griffonnées à l’encre rouge et à la hâte. Entourées, soulignées, elles font parfois doublons. Sur des tables, dans des tiroirs, il y en a partout. Il faudra demander aux services du décodage si l’on peut en déduire quelque logique pour étayer un portrait psychologique plus précis du disparu. Et si la circonstance véreuse n’est pas retenue à ce jour, parce qu’ils n’ont trouvé rien de précieux ou qu’on puisse refiler dans ce fatras de papier et de gribouillis, les inspecteurs-enquêteurs sont à la recherche d’un mobile sans voir qu’il se tenait, là, sous leur yeux.

Nouveau rapport d’enquête :

                                                    — après plusieurs semaines de travail intense et stérile, alors qu’aucune piste ne semblait se dessiner, cette disparition inquiétante devint une cause désespérée, d’autant que personne ne venait aux nouvelles. Jusqu’à ce qu’un appel anonyme fît bouger les lignes. On venait de repérer Impasse des Absomphes, un petit groupe d’inconnus, étiques et squelettiques, quasi invisibles tant ils s’entassaient dans le coin le plus obscur et reculé de leur cachette. Il fallut bien de la patience pour les approcher et les attirer à l’air libre. Et commencer enfin les interrogatoires.  D’abord les identifications.

Conclusions provisoires :

                                           — si chacun se souvenait de son nom, aucun ne pouvait en produire le certificat d’authenticité. En revanche, tous connaissaient celui de leur ravisseur, mais restaient incapables d’expliquer ce qui l’avait amené à les faire disparaître sans verser de sang mais par élimination progressive et certaine par défaut de soins et sans que personne ne s’en aperçoive, puisque personne ne les fréquentait plus. On apprit que le recherché faisant l’objet de l’enquête en cours venait d’arriver dans la tanière –les officiers ne savaient pas au juste quel nom donner à cet endroit qui tenait de la fosse, du souterrain, de l’oubliette, de la planque et du refuge. Ils avaient pour seules certitudes que tous ces malheureux n’y étaient pas venus de leur plein gré et qu’ils étaient voués à une mort certaine, malgré les imprévisibles et fortuits passages de rarissimes promeneurs égarés et toujours pressés ; car l’Impasse des Absomphes était inconnue de tous, on y arrivait toujours par erreur de parcours.

    Finalement, le coupable fut retrouvé grâce au portrait-robot que les reclus dressèrent ensemble. Il s’agissait d’un certain Larousse, descendant d’une famille respectable du XIXème siècle, dont la 1ère devise, Je sème à tout vent, fut prise au pied de la lettre par le dernier rejeton de la dynastie qui s’illustra à dilapider les trésors et les traditions de ses ancêtres, sans vergogne, puisqu’il accepta pour la plus récente des solutions à sa propre survie qu’on le débarrassât de toutes les bouches inutiles, ce qui dans le jargon professionnel s’appelle des entrées, et même des adresses. Il ne serait pas fier, l’ancêtre, de savoir que cent soixante ans environ après sa première publication, on abandonnait brutalement les plus belles d’entre elles qu’on disait périmées et même vieux jeu. Le premier des Larousse, Pierre, n’aurait jamais cédé : consentir au goût du jour, peut-être, sacrifier les Anciens, non.

      L’interrogatoire de l’héritier fut ardu. Evidemment, il nia les abandons. Pire, il tenta de faire gober la thèse du suicide collectif, avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il avait intérêt à changer de ton et de manière : on n’instruisait plus une affaire de disparition, mais de manque volontaire de soin, de non-assistance, de mise en danger par cessation délibérée de protection, le tout en la circonstance aggravante de la préméditation. Les enquêteurs spécialisés avaient retrouvé des archives, et lui mettaient sous le nez les noms d’autres disparitions non élucidées : Besaigre, Havir, Mohatra, Poétereau… qu’un stagiaire désœuvré  avait classé par ordre alphabétique, et le dernier arrivé dans le dossier, Amphigouri celui qui fit repartir l’enquête, il était en haut de la pile. Les coïncidences étaient trop grandes, et, c’est bien connu aucun limier ne croit aux coïncidences… Aussi, le dénommé Larousse, le petit de la famille, finit par craquer pendant les confrontations. Il avoua le mobile principal de ses forfaits criminels, la lâcheté, non sans expliquer de manière confuse et peu convaincante, que ce n’était pas si simple quand même, ce qui fit grommeler le dernier-disparu-retrouvé : propos amphigouriques, et amusoire pour la galerie marmonnait-il. Sauf que la galerie n’était pas n’importe qui. Spécialement créée pour réprimer les crimes de lèse-dénomination, on lui avait promis des pouvoirs étendus d’investigation : arnaques lexicales, abandons de vocabulaire, malversations syntaxiques, usurpations d’identité grammaticale, faux et usages de faux sémantiques, tromperies étymologiques et autres atteintes à la dignité de la langue française, sans oublier les résidents sans titre de séjour. Mais la brigade ad hoc et ses capitaines, dans la réalité, manquaient cruellement de moyens pour éradiquer la criminalité linguistique sous toutes ses formes, malgré les promesses et les beaux discours de sa hiérarchie.

Précisions :

                     — toute ressemblance avec des faits avérés est volontaire, délibérée, assumée, intentionnelle, préméditée et méditée, résolue, car l’idée de cette parabole m’est venue par un articulet recensant les mots disparus de l’édition 2019 –parue en 2018- du Petit Larousse.* Mon encre et mon clavier, à défaut de mon sang, quoique… n’ont fait qu’un tour. Disparus ? et que peuvent bien devenir des mots disparus… Ce malheureux apologue est l’expression légère et de mon désespoir profond et de mon insondable colère à l’endroit de la Maison Larousse, et les coquins s'inspirant entre eux, elle n'est point la seule à contribuer à cette opération de destruction massive. Massive et silencieuse. Honte à elle. Il eût fallu, pour maintenir à l’attention de quelques pauvres-demeurés-totalement-hors-de-leur époque, des entrées inusitées, obsolètes, passées de mode, inactuelles en un mot, mais sans épaissir le volume, se passer de meuf, keuf, ubérisation, spoilier et autres joliesses tellement raffinées… invendable !

                     L’Impasse des Absomphes n’existe pas, bien sûr, aussi à ce joli mot  oublié, perdu, disparu, rimbaldien, cette sauge des glaciers, l'absomphe ! j’ai voulu redonner un peu de souffle.

                 Enfin, quelle peine pour l’héritier Larousse déclaré coupable de tous les faits reprochés ? trois fois rien :  être montré du doigt publiquement – mise à l’index– par un bandeau, un  bracelet d’information sur les précautions d’usage d'un objet dangereux pour la santé publique. Ce qui est bien peu et n’est à ce jour toujours pas appliqué. Preuve qu’on est bien dans une fable !

*dont le délicieux amphigouri ; j’ajoute que je ne pratique jamais ni le grand ni le petit Larousse. Il y a tellement mieux !                                              

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