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« Mon été à… » : saison I, 1er épisode, Rome.

2 Juillet 2019 , Rédigé par pascale

      Emportées : une tablette, une ou deux tenues légères de lin blanc. Cela devrait suffire, il y a tout sur place. La Ville rafraîchie par ses fontaines et ses placettes ombragées, la grande maison et ses pavements de mosaïques. Ses jardins où aller le soir honorer des dieux à la fécondité mystérieuse mais réelle, dont on me dira une fois encore qu’ils sont venus de si loin et depuis si longtemps qu’il ne faut pas s’étonner de voir se mêler ici les fruits, les légumes, les fleurs et les arbres à profusion. Hommages constants aux piétés anciennes. Je musarderai de potager en verger, tentant m’accorder aux poètes disparus, dans les allées qui séparent les carrés cultivés, protégés pour certains par des palissades de roseaux et des rangées de buis.

     Les roses grimpantes sont, de toutes, mes fleurs romaines préférées. Elles seraient venues d’Egypte, mais on parle aussi de la Perse, ses « romans » et ses « paradis » eurent une si puissante influence sur les Grecs, eux-mêmes si imités par les Romains en leurs jardins notamment, qu’il convient d’être prudent. A Athènes, dans celui de l’Académie platonicienne, du Lycée d’Aristote et plus tard du petit clan d’Epicure et de ses amis, qu’y avait-il ? des platanes comme sur l’Agora, ce qu’affirmera Plutarque ? ou des grenadiers comme il me semble l’avoir lu d’un obscur auteur parlant d’un jardin célèbre autour de l’Éleusinion à l’époque de Périclès ? Je ne pense pas trouver ce renseignement dans la bibliothèque de la maison, une pièce où il fait si bon rester assis sur des coussins au sol, à même les carreaux de terre cuite, devant l’un de ses murs peints en trompe-l’œil, une vigne-liane et un paon, hommages respectifs à Dionysos et Héra, deux intranquilles de la mythologie auxquels on doit bien des plaisirs et des aventures. Depuis ce havre largement ouvert sur le jardin, je ne me lasse pas d’admirer les topiaires, d’un mot mi-latin mi-grec qui réalise la confusion bienheureuse de l’artisan et de son artisanat, puisqu’il semble que topiarus ne désigne d’abord que le jardinier.  L’ars topiaria, bien implanté, le mot est juste, à Rome, venu une fois encore des jardiniers grecs, précise l’hôtesse mon amie, qui parlant latin doit rêver en grec les nuits d’été, tandis que le Tibre scintille sous la lune depuis le commencement des temps et les collines de la rive droite. En face, la gauche que les anciens appelaient étrusque, en raison de son parler imperméable et rétif, quoi qu’il en fût de sa conquête. Au-dessus, planent les ombres d’amour et de mort d’une si longue histoire mêlée de légendes.

      Le premier geste du premier jour de mon retour dans le jardin romain, c’est de cueillir des figues. Puis de caresser les capillaires et les fougères qui bordent le petit bassin d’où sourd un filet d’eau qui à lui seul fait poésie pour Properce, Horace, Virgile et Lucrèce réunis, dans le mélange des temps, des lieux, des genres.  Les nymphes parlent, les muses chuchotent, Carmenta veille. Il faut, avant même de poser son sac, venir leur rendre hommage. Après seulement, j’entrerai dans la Villa. Dans la cour intérieure, l’aula, une grande table en cédratier. Des verres, des coupes, des gobelets, des carafes d’eau et de vin de Setia, des plats portant des poires, des pêches, des citrons, des raisins secs, des pâtes sucrées. Des aiguières. Au sol des vasques. Des vases de Phénicie. J’ôte mes chaussures de cuir rouge, mon manteau de voyage, accepte une boisson, un petit morceau de galette, un peu de miel blond de l’Hybla contenu dans un pot de terre, passe mes mains et mon visage sous l’eau fraîche. Nous descendons à la cuisine, où le repas du soir est presque prêt sur la table de marbre noir. Dans une lanx de bois, des légumes coupés en morceaux, et des bolets, une laitue ; dans une autre du poisson préparé attend qu’on le cuise. A côté, en mon honneur, un plat d’huîtres, un autre de palourdes à griller. Dans quelques heures, tout un village s’agitera autour des cuissons, des assaisonnements, des fourneaux, danses des spatules et des cuillers de bois.

    Je retourne à la bibliothèque. Les Commentaires d’Aristote par Alexandre d’Aphrodise, Théocrite, Dion le sophiste, à portée de main. Théophraste, en grec, comme il se doit, et Platon… Quelques roses dans un joli vase bleu. Je lis Cicéron à mi-voix, en prononçant le texte, ce qui devrait être la condition presque ordinaire de toute lecture. Arrivée près de moi à pas de chat, mon amie me rapporte qu’on lui affirma récemment que c’est Ambroise, à Milan, qui aurait inauguré la lecture silencieuse, la lecture à part soi, mais comment en être sûr ? La lecture non muette des noms des morts était d’obligation dans l’ancienne Egypte précise-t-elle, pour leur rendre leur dignité. Il doit y avoir, cachés dans tous ces volumes le texte de Marcus Fabius Quintilianus, De Institutione Oratoria, dans lequel il explique, chose très rare, que la lectio, c’est-à-dire la lecture muette, est toujours anticipation. Fascinant ! mais impossible de le retrouver. Il est vrai que la place manque et les œuvres s’entassent.

        Je saisis l’une des tablettes posées là, son discret parfum de buis et de cire alentour ; pour écrire, des roseaux du Tage, de la pierre ponce à papyrus ; j’aiguise le tranchant du stylet. –Sais-tu que la cité d’Egypte d’où partait le papyrus vers l’Occident s’appelait Byblos, et que les Grecs reprirent tout simplement ce nom pour dire ce sur quoi ils fixèrent leurs mots, alors même qu’ils le tendaient sur des rouleaux pour pouvoir mieux le ranger ? et le dérouler pour lire. –A haute voix. Je savais bien un peu de tout cela. Mais je me demandai surtout quel put bien être le premier mot, le premier signe qu’un homme posât sur une surface en vue de le conserver pour le transmettre. Je me demandai qui et pourquoi décidait de l’existence d’une lettre et même de sa forme, les grecques et les romaines n’ont pas la même. Et comment il se fait qu’en certain assemblage plutôt qu’un autre, on se fait comprendre ou pas. Aussi, je m’émerveillais de la bibliothèque dans laquelle je me trouvais, qui me semblait à elle seule réaliser plus de prodiges que les dieux et les déesses d’avant le monde des hommes… et loin, très loin des bruits de la Ville, des destructions, des mises à sac, persécutions, sanglantes représailles, loin des martyres et des famines ignorés, des misères ordinaires et des maux accablants, des invasions barbares et des empereurs fous, ignorant que depuis longtemps déjà mon amie, Apronenia, ponctuait son quotidien sur des tablettes de buis -Buxi- j'attrapais un calame et commençais, en vue de raconter mon séjour romain,  à poser la date de mon arrivée : Mercuris a. d. V Nonas Julias de l’an CDII du calendrier des chrétiens, lesquels, d’après elle, ont enlevé à Rome son insouciance. Et tandis que je racontais les roses et les fleurs de vigne, Apronenia essuyait des petites flaques de temps répandu dans la poussière invisible du soir.

A Rome, le 3 Juillet de l'an 402.

 

 

Merci, bien qu’ils n’en sachent rien, à Pierre Grimal et Pascal Quignard que j’ai pillés sans vergogne et avec un immense plaisir ! Tout ici est authentiquement romain, mais romain du début du Vème siècle de notre ère, et même de la fin du IVème. , tout, sauf ce qui ne l’est pas….Cf Les Jardins romains ; 1943 – (Editions de Boccard) pour Grimal, le maître en romanité ancienne. De Quignard : Petits traités I et II, Albucius, et surtout Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia, et tout le reste ou presque….

 

 

Ceci n’est pas un cliché.

27 Juin 2019 , Rédigé par pascale

     L’apparition n’est pas le contraire de la disparition, mais la révélation d’un achèvement, la cessation d’une absence, la découverte d’une présence in-vue. Les photographes d’antan le savent mieux que quiconque devenus alchimistes de précision pour manier sels d’argent et poudres et rendre visible le non-visible. Nous parlons de ces sorciers d’un autre âge, pionniers en leur temps d’une technique et d’un artisanat mêlant raisonnement et empirisme, savoir et ingénieux bricolage, et même hasard accommodant. Un peu de tout, un peu de rien, beaucoup de passion. Et cent fois reprendre. Mille fois recommencer. Polir à l’excès le grain et les contrastes comme d’autres leurs alexandrins jusqu’à l’équilibre qui fait loi, loi d’exception, dérogation aux lois usuelles*, une eurythmie trouvée dans la pondération et jaillie de la ferveur.

      Telle est l’abstraction objective* des photogrammes, ces étonnantes compositions spéculatives à effet immédiat, surgis d’une ahurissante proposition théorique et d’un geste résolument subjectif. Un photogramme –dans la tradition des Champs délicieux de Man Ray**– réussit, par la suppression de l’appareil photographique au profit du contact direct d’un objet avec une surface sensible, à en montrer l’image pourtant non fixée par une pellicule. Le photogramme, ou l’emprise d’un objet dans sa trace, par abandon d’un capteur optique ; sa présentation sur ou devant un papier photorécepteur, pour seule, nécessaire et suffisante manutention. S’agit-il de ce que Barthes appelle joliment cette majoration immobile de l’insaisissable*** ou du léger scandale que serait l’exagération du moyen pour parvenir à une fin recherchée et imposée ? non, juste bon pour les photos-chocs qui ne laissent pas penser pour vouloir trop signifier, pour avoir été trop habiles. Le photogramme au contraire, dans son exactitude ascétique, par les seuls contrastes féconds du noir et du blanc, leurs densités d’ombres et de lumières, est révélateur d’un monde d’objets sans parole, sans commentaire, où les purs signifiants ont recouvert tous les signifiés possibles, où, comme signification, l’objet est strictement rapporté à lui-même, bien qu’il s’en écarte comme toute réalité de sa représentation figurée. Alors, ceci est un livre :

 

 

Éléonore (cinq ans). Photogramme. 4 Juin 2019 

 

 

 

 

 

 

 

On peut aussi vouloir ôter du photogramme son lien direct avec la densité matérielle des choses, son rapport mimétique avec leur propre mondanité, et organiser, créer, décider tout ensemble de lignes, de points, de traits en cristaux d’ombre ; être un man ray, un ray man, celui qui écrit avec la lumière ; tracer des rayons, inventer des axes, limiter des espaces, dessiner des segments, arrimer l’univers en son centre, y jeter des pluies d’étoiles. On peut vouloir iriser de gris tous les gris, nacrer les blancs, éclairer les noirs. Polir ses alexandrins. Disperser des grains de lumière, faire rouler du sable clair, équilibrer ses rimes, choisir des mots de cendres brasillantes, répartir des désordres précieux. Vouloir le hasard d’un déclin, d’un clinamen, suspendre des points d’entropie dans un instant de rêve. Inventer des lignes courbes sur un écran muet, répéter infiniment le passage du temps, vider l’espace. Que les formes muettes soient celles qui demeurent. Distendues-retenues au point où tout commence pour ne finir jamais.

 

 

Pierre M. Photogrammes. 4 Juin 2019

 

[*Bachelard, Les intuitions atomistiques, Vrin ; **Man Ray les appelle aussi rayographes décembre 1922 ; ***mais à propos de certaines réussites picturales, in Mythologies.]

Portraits minuscules (3)

24 Juin 2019 , Rédigé par pascale

   Il se peut que les fins d'été soient douces en Normandie. Et même qu’elles soient dorées, couleur de pomme à couteau, celle que l’on mange sitôt cueillie sur l’arbre ou ramassée dans l’herbe, les autres, les pommes à cidre, sont bien moins goutues, elles agacent les dents.

   Ce dimanche soir là de fin Septembre, l’air était soyeux, duveteux, on pouvait le caresser rien qu’en ouvrant un peu la main. C’était l’heure de la mélancolie triste, parce qu’il y a des mélancolies heureuses et pleines de rêves. La désolation, et ce mot qu’on ne connaît pas quand on est petit, la déréliction, s’étaient emparées de moi, s’étaient assises sur la même marche de ciment et appuyées contre moi pour ne pas s’effondrer plus bas encore. Devant, rien. Un mur, une façade décrépite. Derrière, les bâtiments de l’internat précédés de leurs pelouses bien taillées et d’énormes bacs ruisselant de fleurs. J’entends les voitures des parents qui une après l’autre quittent les lieux en cortège, et celle des miens, dont j’apprendrai beaucoup plus tard, qu’elle devint un des objets mythiques du siècle. Je ne réalise pas que pendant les sept années à venir, sauf les vacances, mes journées commenceront avant 07heures chaque matin et s’achèveront entre 20 et 21heures. Sept ans ! un chiffre inenvisageable, invraisemblable. Sept ans pour un itinéraire identique : dortoir, ciroir, réfectoire, et retour, matin et soir. Et entre les deux, la classe, les cours, la cour, l’étude, les promenades. Canoniques. De rigueur. C’est l’histoire de milliers de rimes plates, de rimes pauvres, d’une mauvaise prose à la mauvaise surface des choses.

   Sur la marche d’où montait en moi un vide jamais tout à fait comblé, même une vie plus tard, je dominais de deux ou trois degrés la porte du réfectoire en contre-bas. D’où l’on pouvait aussi rejoindre, par l’intérieur, ce ciroir justement nommé : l’endroit où l’on cirait ses chaussures, où l’on rangeait ses chaussons qu’il était interdit de porter entre le petit déjeuner et l’avant-dernière prière du soir. La dernière se marmonnant au dortoir. Le ciroir, long très long sous-sol au plafond bas, aux néons chiches, sentait le renfermé, le vieux cuir humide ; il y régnait un froid insurmontable, c’est du moins ce qu’il m’en reste, dans l’éclairage vacillant où, retrouver sa boîte en bois blanc, les chiffons et les brosses qu’elle contenait, relevait de la survie en milieu hostile. Tout ce que le pensionnat comptait de pieds à chausser et de souliers à porter tenait dans cette cave oblongue qui, les odeurs en plus, dégageait, surtout pour les plus jeunes, bien de l’effroi et de la répugnance. Obscurité, puanteur, moiteur, poussière et toiles d’araignée.

   Mais il y avait bien pire. Il y avait le souterrain. Le Souterrain. Authentique boyau creusé dans la pierre, pour jumeler deux bâtiments sans avoir à sortir, relier le pensionnat et le réfectoire -trois voire quatre fois par jour pour les internes. Il était interdit d’y courir, de n’y être pas en rang, de s’y arrêter, et de ralentir le train par quelque causette impromptue si l’on croisait la file qui rentrait du premier service. Les murs noirs suintaient, des loupiotes maigrichonnes jetaient plus d’ombres que de lumières, et un méchant coude à mi-parcours semait une épouvante muette, on y perdait qui nous précédait… En sus d’être un lieu qui défiait la raison immobilière et architecturale -mais ça, on ne l’envisageait même pas- le souterrain a dû constituer pour la plupart une magnifique occasion de refoulement psychique. A preuve, pendant des lustres -un mot à lui seul révélateur de sens pour cet effacement- le corridor maudit fut oublié, enfoui dans les mémoires comme il l’était sous terre et doit l’être encore ; image inversée de toute lumière, contre-symbole de toute éducation, ce long gosier inapaisable pour longtemps, a dégluti, s’est gavé et repu, tel un ogre, de nos frousses d’enfants dociles, il les a alimentées et nourries avec application et sérieux. Antinomie foncière de la caverne platonicienne, laquelle contient, conceptuellement, le principe épiphanique de la révélation à l’homme de sa nature intelligible. Galerie rocheuse censée nous porter d’un point à un autre plus confortablement que si nous eussions emprunté les xystes des jardins, dès potron-minet et dans les nuits et les froidures des hivers normands ; tunnel censé être un dégagement protecteur, ce trifoire, triforium clos pour premier, dernier et quotidien cercle de notre enfer, Le Souterrain, pour avant-goût ignoré de toute détresse.

      Inconsolables, ibant obscuri*...

 

 

*Les latinistes ont reconnu Virgile, les autres aussi.

Portraits minuscules (2)

20 Juin 2019 , Rédigé par pascale

     Entre une conception domestique de la modernité et une friteuse qui s’enflamme, il y avait le chien Bijou. Mais pour rassurer sur le champ nos amis de nos amies les bêtes, aucun lien entre ce feu et ses cendres, le chien Bijou mourut un jour de mort naturelle, il ne fut point frit. Et comme ce n’était pas un phénix, il fut sauvé tant des fumées réelles que d’un brasier probable ; cela en raison d’une conjonction des astres, ou plus sûrement de la coïncidence entre plusieurs séries causales indépendantes, ainsi que le physicien Cournot définissait rationnellement la notion de hasard un peu trop religieuse à son goût. Le chien Bijou, lui, ne savait pas qu’il devrait sa survie à la rencontre heureuse de chaînes parfaitement déterminées mais indépendantes l’une de l’autre…

     Pour porter un nom pareil il fallait que ce chien fût celui des enfants et qu’il ne fût d’aucune race ni d’aucune lignée. En l’affublant d’un patronyme de nature joaillière, ça lui faisait un peu réparation, ça lui redorait le blason. D’autant qu’il était du genre gueulard et cabochard. Un vrai corniaud, le Bijou, qui aboyait pour rien et pour tout. On sait maintenant que même les chiens les plus bêtes sont éducables et qu’on ne naît pas roquet, on le devient. A l’époque, on se contentait de l’enfermer dans un placard de la cuisine, dévolu exclusivement à son couffin, le placard à Bijou. Chaque enfant pouvait l’y mener, il ne rechignait pas, et pour qu’il pût respirer et disposer d’un rai de lumière, la porte coulissante n’était jamais hermétiquement fermée. Dans la famille des cagibis, ce long et étroit réduit était un probable rattrapage pour rendre droit l’angle d’un mur avec le sol. Ainsi tout le monde avait la paix, le chien qui dormait là tout son soûl, les petits et les grands qui l’oubliaient.

     Mais la friteuse. Il s’agit bien sûr de la bassine traditionnelle en tôle noire, véritable chaudron pour le saindoux bouillonnant dans des borborygmes façon magma, et de son panier en fil où déposer les pommes de terre coupées longitudinalement, après avoir été lavées et essuyées. Cuisson à l’ancienne dit-on aujourd’hui si l’on veut être aimable. Une avancée technique remarquable fut l’invention du coupe-frites, mais toutes les bonnes maisons n’ont pas jugé nécessaire une telle dépense, alors qu’un simple couteau faisait aussi bien l’affaire. Passons. Chez les maîtres du chien Bijou, point de coupe-frites mais une dame qui, outre s’occuper du ménage, préparait aussi tout ce qui pouvait se faire d’avance pour le repas de midi. Donc, les frites, et cela deux à trois fois par semaine, c’est dire si l’on donnait dans la routine, ou dans le rite, c’est selon, vision platement nourricière ou quasi cérémonielle. Quand elle quittait le lieu, pour aller se sustenter elle aussi, la bonne dame du ménage laissait sur la cuisinière -qui était une gazinière- la friteuse et son panier en fil plein de Bintje précuites pour avoir subi leur premier bain de matière grasse. Tout le monde sait qu’une bonne frite se frite en deux immersions. Il suffisait donc avant de partir, d’éteindre le feu comme on dit, synecdoque prémonitoire cette fois. Tout le monde a déjà deviné -aux énigmes ménagères je ne suis pas meilleure qu’aux policières- qu’un jour elle oublia. Les frites dans la friture, la friture dans la friteuse, le gaz allumé sous le tout. Et Bijou dans son placard, qui se tenait à carreau quand la dame était là.

     Quand les parents arrivèrent, la fumée s’en donnait à cœur joie pour noircir les murs, graisser la pièce, saturer l’ambiance. Les vigiles du feu mirent tout leur soin, mais eurent peu de peine, à éteindre ce qui n’était encore ni un brasier ni même un incendie, qui plus est circonscrit à la seule cuisine, si l’on excepte la tenace exhalaison de cramé partout répandue. Et Bijou, à la fois à l’abri et en danger dans son placard fut sauvé. Ce qui ne fait pas la morale de cette histoire sans gravité, qui n’a pas de morale, on va dire que tout est bien qui finit bien. En revanche, ce qui finit un peu moins bien c’est cette conception domestique de la modernité évoquée plus haut qui rapporte à ma mémoire indocile la décision parentale de faire repeindre chaque mur de cette cuisine en une couleur différente, dont un orangé-corail-abricot du plus insupportable effet, jouxtant un bleu pâle marial, un jaune pisseux, un vert amande, tout cela pour être à la page -quelle expression !  La néo-cuisine se trouva dotée d’une table en formica bleu nourri avec tabourets désassortis pour faire joli ; le placard à Bijou disparut. Le souvenir de quelques autres innovations majeures, dont la première cafetière électrique, me jette soudain dans l’ambiance acidulée et burlesque du film Mon oncle de Tati, où le petit chien qui court partout -au fait a-t-il un nom celui-là ? – est, en basset, le sosie ou le double de Bijou, et la maison, le jardinet et le garage du couple Arpel un dépliage et un condensé tout ensemble de ce qu’il fut fait de cette cuisine pour être à la pointe de la modernité. Il était bien sûr impossible que le film de Tati pût avoir inspiré directement les parents, ils n’allaient jamais au cinéma, et puis qui précédait qui ? et l’on ne peut pas dire que la villa cossue, glaciale, inconfortable et blanchissime des Arpel fût une réplique filmique de celle où survint ce presque-incendie-qui-n’eût-ni-héros-ni-écho. Non, il ne s’agit que d’une perceptible ambiance arpellienne qui s’installa durablement comme autant de plans-séquence auxquels il faudra (aussi) faire un sort.

« il se peut que la vie ordinaire grinçait déjà »

16 Juin 2019 , Rédigé par pascale

 

    Les mots sont vifs qui disent ici les morts. Et riches ceux qui content leurs misérables misères. Les Vanités, celles des peintures qu’on aime tant, saturées de nacres et d’argent, de bijoux, vanitas vanitatis, n’y ont pas leur place. D’ailleurs, il n’y a de place pour personne dans ces carrés d’éternité, ni devant eux, ni à côté. On ne pourra pas dire qu’il n’y a que la mort pour faire les gens égaux. Formule pour les nantis des cimetières. Car dans les champs du repos, comme on les appelle parfois, certains reposent moins bien que d’autres.

   Il faut dire que ça les a pris depuis longtemps. Et pour ceux-là depuis toujours. La vie comme une poisse. Peut-être aurait-il mieux valu qu’ils ne naissent pas. Mais aucun d’eux n’a lu Cioran pour confirmer, bien que et même si vivre empire. Maintenant ils sont là, dans leur Cadastre des misères* celui que Vincent Dutois a délinéé pour eux, à qui il a donné un peu de rab, un rabiot. Une parcelle d’avenir. Oh ! pas pour que la mouise perdure, pas comme une consolation posthume et par procuration. Mais pour embeaumer leurs disgrâces, leurs difformités, leurs pauvretés. Pouilleries et gueuseries.

  

Aussi, nous voici arpentant les allées rationnellement numérotées qu’on sait toujours droites et bien tenues d’un cimetière bien réel, pourrait-il être de nulle part. On se dit que, peut-être, l’endroit est d’autant mieux cadastré, planifié, qu’il contient, soustraites à toute visite à jamais, des sépultures contenant elles-mêmes des restes humains cabossés, ou des restes cabossés d’humains. Ce qui ne fait pas différence. Des morceaux de vie affleurent et poignent par-delà les oublis, les abandons. Un peu moins d’ombre allongée sur leurs tombeaux, que la main de l’écrivain a doucement repoussée. Pourtant, elles furent tant rugueuses ces vies inhumées là, pour toujours plombées par la brume et la grisaille des jolis clichés mélancoliques qui accompagnent un peu le texte. Concession perpétuelle et sans rémission, pour Denise, Marie-Picère-Gilbert-Émile, L’Errant, ou les sans-nom, sans famille, sans histoire des enterrés Au carré, à qui Vincent Dutois offre une respiration pour toujours.

Mais la vie résiste. De ces ensevelis bien morts, c’est bien cela qui reste. Il ne reste des morts que des restes de vie. C’est toute la joliesse de ces pages qu’il ne faudrait pas éviter pour s’éviter un moment d’abattement. Erreur fatale, si l’on ose, car c’est tout le contraire :  

                                                                                                             au n°8 de l’Allée H par exemple -on pourrait se croire dans un lotissement inachevé- ça commence vraiment très mal. Ça ne finit pas vraiment mieux d’ailleurs, puisque nous sommes là. Mais la succession des malheurs engendrés par la scène initiale (cinq mots : Juliette chute du sixième étage) est à couper le souffle si l’on peut dire aussi ; l’écriture, métaphore de son propre contenu, accélère avant de se poser dans la forêt de Longue Attente. Il en est ainsi des 22 destinées auxquelles Vincent Dutois fait un destin par-delà leur tombeau. De quelques lignes à un peu plus de quelques lignes. Pas plus non plus. Cadastre des misères est d’une beauté majeure et pénétrante. Il ne faut pas le manquer.

 

* Cadastre des misères, Vincent Dutois. Editions La Mèche lente, mai 2019. 31p.

Portraits minuscules (1)

14 Juin 2019 , Rédigé par pascale

   Mademoiselle Quié dirigeait la fanfare municipale. Calot militaire sur le chef, elle menait sa troupe d’un pas guerrier et sans flottement. Assurément, son corps d’armée rêvé était l’infanterie. Pour l’uniforme, si la veste était ressemblante, -quelques cordons, boutons dorés et brandebourgs- elle arrivait sur une jupe droite, mais droite. Et Mademoiselle Quié dont le prénom était inconnu de tous, levait le menton comme il se doit, portait le front sur la ligne d’horizon, lançait un pied puis l’autre bien devant elle, ce qui relevait d’un exercice accompli : elle n’avait pas le torse précisément plat. Disons même sans risquer l’outrage, que le poitrail était imposant, qu’elle savait d’ailleurs imposer. Le reste de sa silhouette, fluet sans être fragile, quelque chose des vieilles dames de Jacques Faizant auxquelles on aurait ôté les talons et rajeuni la coupe, de cheveux s’entend. Mais pas trop quand même, car Mademoiselle Quié n’avait pas d’âge, il ne faudrait pas lui en trouver un rétrospectivement.

   Pour l’entendre, on l’entendait de loin, la fanfare ! Les jours honorés par le calendrier d’une réjouissance nationale ou communale, la mémoire refuse d’autres précisions, arrivaient du fond de la rue -mais on se demande quand même d’où exactement- les cuivres comme il se doit et surtout la grosse caisse, très très grosse, dont on ne peut pas dire même des décennies plus tard, qu’elle brillait par son sens de la nuance, tandis que clairons et trompettes reluisaient et sonnaient à tout va et à vau-l’eau les jours de pluie. Stoïcisme, honneur et gloire, rien n’arrêtait la clique de Mademoiselle Quié. Et chacun, surtout les enfants, pensait assister à une exhibition exclusive, extraordinaire, exceptionnelle, inégalable en un mot.

   Mais que faisait donc Mademoiselle Quié hors les répétitions et les défilés de son orchestre de rue et de square ? voilà bien une question que les enfants ne se posaient pas, ni au passage de l’orphéon, ni avant ni après. Mademoiselle Quié commençait d’exister ces matins-là, et disparaissait avec la fin du jour. Et s’ils avaient pratiqué leur petit Brisset* portatif, s’ils avaient su à quels prodiges lexicaux leur congénère aurait pu les porter, les enfants et leurs parents se seraient plutôt enquis ainsi : mademoiselle qui est ? qui est mademoiselle ? à l’époque, le vénérable, inénarrable et disparu Jean-Pierre Brisset était inconnu au bataillon fertois, tandis que le petit régiment de notre bonne mademoiselle recevait tous les honneurs dus à ses rangées.

   Au moins une personne pouvait quand même témoigner qu’elle donnait des cours de musique, disons pour être précis, des cours de solfège : la fillette grimpait un escalier qui, déjà à l’époque lui semblait d’une étroitesse redoutable, dans une obscurité tout aussi sinistre et des odeurs de poussière et de vieille encaustique caractéristiques des souvenirs enfouis depuis des lustres, venus aujourd’hui dans des mots qui manquaient avant-hier. A l’étage, le logis était minuscule et le cahier de solfège s’ouvrait sur la table de la cuisine, sorti d’un cartable de cuir qui, enroulé sur lui-même par de longues lanières, donnait aux partitions une fois remises à plat, une cambrure dangereuse et tenace. Le piano, dans la pièce contiguë, était de ceux qui portaient des bougeoirs, on pourrait à coup sûr avancer aujourd’hui qu’il avait un cadre en bois, seule proposition pour expliquer, outre l’absence prolongée d’un accordeur, la mauvaise qualité de sa sonorité ; ses feutres probablement mangés des mites, et ses touches en ivoire jauni et crasseux, celles en ébène amaties, et les deux pédales -pour un piano droit c’est le lot, la sourdine à gauche du clavier, sous forme de tirette- inaccessibles aux pieds des enfants.

Mademoiselle Quié faisait inlassablement répéter une poignée de mesures imposées comme exercices entre deux leçons. Avec La Méthode Rose pour champ d’action, on allait Au Carnaval de Venise ou Sur un marché persan…en version simplifiée cela va de soi, pendant que sur le feu mijotait le repas, quels que soient l’heure et le jour ; ainsi se sont conservées sans ordre et sans lien quelques empreintes, et oubliées la plupart des traces. On pourrait les inventer… mais pour cela il faut savoir faire. 

Au moins Mademoiselle Quié ne m’a-t-elle jamais, à l’époque, fait penser qu’il ne manquait à son nom qu’un « s » pour siffler ou susurrer à mes oreilles qu’avec un tel patronyme, il n’est plus étonnant qu’elle ait été sourde à toute musicalité, mais non point aux flonflons.

 

 

 

* cf Archives Septembre 2018 (7, 8 et 10) ; ou taper Jean-Pierre Brisset dans Recherche, toujours en haut à droite, le résultat se présente en ordre chronologique inversé.

L’art et la manière de gober les imbéciles,

10 Juin 2019 , Rédigé par pascale

     Se rendre non loin de la côté océane, ou mieux encore, aller sur place. Cabanes d’ostréiculteurs ou modeste demeure, l’important est de se munir d’un couteau de capitaine (c’est le couteau ad hoc) et d’une bouteille de bon vin, plutôt qu’une bonne bouteille.

    Mettons que vous ayez opté pour la modeste demeure, ou accepté qu’on vous livrât les belles nacrées dans l’heure. Il suffira de leur porter l’estocade, certaines sont rebelles, toutes finissent par rendre l’âme et l’eau. Arranger les pierres précieuses creusées par les vagues et les vents du large, la pluie aussi un peu, les arranger donc de sorte qu’elles fassent un tas d’où, en s’en saisissant l’une après l’autre, un autre tas se forme tout à côté de vous : amas de leurs vestiges, reliefs léchés et pourléchés comme d’un tableau flamand du siècle qu’on dit grand. Ruines somptueusement perlées.

    L’affaire ne peut se prolonger que par la grâce de l’amitié, car du gobage, il est à l’inverse proportion du temps de la préparation, et fait rimer, une fois n’est pas coutume, vitesse et précipitation. L’avalage comme garantie d’une poétique ostréicole : correspondances et fulgurances.

    Il est fortement conseillé pour épicer la chose - nonobstant quelques tours du moulin à poivre vert- de penser faire un sort à quelques contemporains, qui n’ont ni l’heur ni la manière de vivre élégamment. Et les gober tout crus, en grand éclat de rire.

Le vide et le plein

8 Juin 2019 , Rédigé par pascale

                                      se limitent et délimitent l’un l’autre, ne se peuvent passer l’un de l’autre, ils ne sont ni contraires ni opposés ni antagonistes, mais en nécessité réciproque. Affirmation qui ne va pas de soi pour l’opinion courante qui n’a pas tort d’avoir tort, mais de ne pas interroger ses propres affirmations ni les suspendre au clou de l’empressement pour les examiner avec retard, qu’on ne confondra pas avec l’insupportable expression servie ad nauseam : il faut prendre du recul ! manquerait plus que l’écho répondît et élever le débat, pour se trouver en même temps dos au gouffre et en lévitation ! [Dans la série contorsionniste on peut noter et ajouter la jolie performance du soulever des problèmes -des débats ou des polémiques, ce qui dresse un portrait pour le moins clownesque et acrobatique de l’homme contemporain des lumbagos, convaincu de verser sa quote-part de relativisme (ou relativité ?) à tous les sujets, et donner ainsi un gage de bonne conduite sociétale, n’est-ce pas, surtout si, pour clore ces monuments de courants d’air, il ne peut s’empêcher d’ajouter de tout façon on n'y peut rien !]

     Le vide donc. Le vrai. Ce qui n’est pas rempli de creux ou de rien, mais s’est creusé dans le plein ; la formulation inverse serait même plus efficace, le plein n’est seulement possible que par l’existence du vide. Dont l’une des plus belles réalisations artisanales est la sphère armillaire, qui ne doit pas son nom au vocabulaire myciculteur, auquel cas elle aurait la forme d’un champignon, mais à une étymologie partagée qui se rapporte aux bracelets, aux anneaux, aux lamelles… où l’on voit que, de ladite sphère aux champignons, la première est restée au plus près de son latin. Prenez une mappemonde, videz-la de son contenu sans briser sa surface que vous retiendrez par des cerclages internes –les armilles– harmonieusement entrecroisés afin d’y maintenir, par le jeu subtil des forces physiques, un état d’équilibre.

Et puisqu’il faut garder l’écorce tout en faisant le vide à l’intérieur, vous chercherez à l’alléger, sans la casser. Il faut des trésors d’ingénuité, de calculs, de savoir-faire et de pratique pour y parvenir. Antonio Santucci faisait cela à la perfection au XVIème siècle, mais il en existe depuis la plus haute Antiquité. Dont les plus simples, et pas les moins élégantes, consistaient à articuler entre eux des anneaux concentriques… bien sûr on orientera les anneaux qui vers le Soleil, qui vers les pôles et/ou l’équateur, en leurs points de latitude respectifs parallèlement à l’axe de la Terre. Elémentaire !

L’invention de la première sphère armillaire serait due à Archimède, on note le conditionnel. La copernicienne est de loin la plus intéressante, 

car elle matérialise, elle rend visible à tous le jeune et nouveau système solaire héliocentrique, celui qui fit tant de misères à Galilée un siècle plus tard. D’armillaire, l’objet garde la structure et le principe –installer du vide dans du plein, ou vider du plein pour faire place vide, dans quoi l’on peut alors installer d’autres objets pleins– l’intention, elle, est résolument cosmologique, cosmique, religieuse et philosophique, il s’agit de montrer un univers dans lequel la Terre n’est plus centrale. Exit le géocentrisme, même si, au XIXème on construisait encore des sphères armillaires avec la Terre pour centre fixe.

     De cet évidement d’un cosmos parfaitement rond et plein au profit d’un univers centré sur un soleil immobile, les représentations artisanales rivalisent de génie. Et quand elles précèdent -de beaucoup- la révolution copernicienne, elles sont un moyen d’observation astronomique, se contentant, si l’on peut dire, de montrer les corps célestes et leurs orbites, certaines en en reproduisant même les mouvements. Au XIème siècle en Chine, par commande spéciale de l’empereur, fut construite, ou plutôt inventée, une horloge astrologique dotée d’une sphère armillaire par laquelle, en déplaçant des perles sur des fils de soie, on pouvait induire le mouvement des planètes, renseignements on ne peut plus précieux tant pour établir les calendriers que pour les divinations fort prisées en ces temps et lieux. La description de cette merveille est saisissante où l’on apprend qu’elle fut logée dans une tour de douze mètres de haut et que l’ensemble devait bien peser plusieurs tonnes*

     Et si au XIVème siècle certains dont la postérité scolaire n’a pas retenu le nom (Bardwardine, par exemple) affirment qu’avant de créer le monde, Dieu résidait dans un milieu vide et infini, la difficulté tout humaine à envisager une telle chose, trouve un compromis acceptable dans ces sphères aux surfaces non pleines et aux intérieurs non vides. Mieux, une superbe métaphore. L’univers infini mais limité à notre seule galaxie –on n’en connaissait pas d’autres et celle-ci semblait totalement suffisante– devient saisissable, observable et surtout connaissable. Pour les esprits tortueux (comprendre les scolastiques) l’incréé n’est pas un néant d’être mais l’ensemble de tous les êtres possibles, mieux, l’ensemble possible de tous les êtres possibles. Rien à voir avec un contenant voué à recevoir un contenu. Peut-on remplir une sphère armillaire ? et pourtant le vide remplit bien un espace. La querelle au XVIIème siècle sera rageuse ; les plus grands esprits et les plus savants la porteront à des sommets, au propre et au figuré. On se souvient des expériences de Pascal, à Rouen d’abord, au Mont d’Or ensuite, qui infirment la formule répétée à propos de n’importe quoi, selon laquelle la nature aurait horreur du vide**, alors qu’il faut entendre que, pour les contempteurs de l’existence du vide, les plénistes, celui-ci est une impossibilité intellectuelle, logique qui provoque l’effroi, il est stricto sensu, impensable ; la nature, elle, n’a peur de rien !

     Que le vide soit la condition nécessaire pour que les choses soient, et leur mouvement, dessine un monde mécanique, parfaitement compatible avec un geste créateur, d’où qu’il vienne. Ou pas. Ces deux derniers mots pour rassurer, à juste titre, les mécréants.

 

*cf David S. Landes : L’heure qu’il est (Traduit de l’anglais) -Les Belles Lettres 2017 (632 p.) ; **Aristote (in Métaphysique)

 

 

usage du temps, usure des jours,

3 Juin 2019 , Rédigé par pascale

                                                                         usés jusqu’à la corde pour les pendre aux lacets de nos souliers crevés. Puisqu’il faut bien au temps présenter ses papiers, lui couper la parole et le semer d’embûches ; que sel et sable font une neige grenue, et les herbes foulées des gémissements d’or au centre de la terre ; qu’il faut gravir des profondeurs insensées jusqu’à la brûlure, regarder l’heure paresseuse avancer se traînant ; l’ambre tomber en larmes des noirs peupliers ; tendre la main à la voix rugueuse des mots ; retenir en son creux un scrupule précieux, mais l’échanger enfin pour un seul chant d’oiseaux ;

                                                        de passage, une murmuration ombrage un peu la plaine, ralentit un moment le randon de nos ans pour accrocher le temps tout au bord des nuages. Jusqu’à nous faire aimer le clapotis de l’eau qui tombe des bambous, ces virgules immenses de la brume lointaine. Toujours encore les dieux des sages terres antiques, les furieuses et les euménides en lambeaux, rongent nos nuits hagardes avec leurs chants étranges et leurs étrangers mots. Qu’il ferait doux et bon planer au-dessus des herbus en regardant la mer en silence arrivée se mêler aux vasières, envahir l’estuaire, courir plus vite que les nuées, les violettes et les dorées des fins d’après-midi, l’été ;

                                roseau des sables et jonc des dunes qui ne rompt pas mais ploie sous la risée du temps, de passage près des arbres sénescents, de passage sous le vent qui replie les ombelles et les arbres tremblants. Sous le passage du buhan étendu sur la baie maintenant saumâtre. Sous le passage des pluies qui embaument les champs. Dans les plis et les fronces d’une terre lourde et grasse, usées jusqu’à la trame, les coutures du temps. Traces si longues des vies d’antan, empreintes d’avant les pierres précieuses incrustées aux statues des belles romaines, souvenances des fumerolles d’un volcan enneigé, ruelles étroites qui sentent le jasmin. Que tout se mêle au jour où le temps se suspend parce qu’une tinterelle frémit dans le marais.

 

[à Françoise et Frédéric, mes toujours complices de Juin ; à tous les Gémeaux des décans décantés mais point désenchantés ; à tous les autres, les non-Gémeaux, qu’ils soient des nôtres ! à une minute, ou presque, du jour de mon anniversaire]

… soudain l’irruption d’un oiseau vous saisit…*

31 Mai 2019 , Rédigé par pascale

     Le rossignol gringotte aussi la nuit. Ni la grive musicienne, ni l’Hypolaïs polyglotte ne peuvent rivaliser. La nuit aussi, le rossignol quiritte. C’est à se demander s’il connaît son histoire, s’il connaît sa légende, s’il la trille jusqu’à n’en pouvoir mais ; qu’il lui faut et les jours et les nuits, et les heures bleues et les heures grises ; si Philomèle revient le hanter, s’il lui faut chasser les thrènes ; c’est à se demander. Des roulades, des vocalises pour oublier. Que n’est-il un pic épeiche pour frapper sec et vif à ne plus s’entendre, ou la cistole des joncs qui tout ensemble vole et chante, et qu’on ne peut repérer au-dessus des roseaux. Quand le soir tombe, le rossignol retarde le silence et même il le retient pour mieux chanter.

     Il y a bien longtemps et loin, un roi vivait avec ses deux filles. L’une partit se marier, l’autre resta près de lui. Mais celle qui s’était éloignée se languit de sa sœur. Elle demanda à son époux d’aller la lui quérir, au château de son père. Ce qu’il fit et obtint. Las ! les voyages fabuleux sont pleins de chausse-trapes où attraper les jeunes filles en fleurs. L’infâme ne fit pas mentir le dicton et violenta la belle avant que d’arriver. Et, pour ne point risquer qu’elle racontât son crime, lui coupa la langue, l’attacha par des liens, l’abandonna. Revenu au logis conjugal, il inventa son trépas lors du voyage de retour. L’épouse pleura beaucoup.

     Mais la sœurette blessée ne trépassa point. Elle survécut. Et de ses mains demeurées agiles, raconta ses malheurs les tissant sur une toile qu’elle fit secrètement parvenir à son aînée depuis sa recluse tanière ; le courroux d’icelle fut si grand qu’elle décida de venger les deux affronts, l’adultère incestueux et les derniers outrages. Retrouvant la pauvre délaissée en son pitoyable état, elle invoqua les dieux pour qu’ils les fissent échapper toutes deux à la poursuite du mari fou de colère et de chagrin –l’épouse, en premières représailles, lui avait fait manger leur propre fils, qu’elle avait occis, découpé et cuit… Ses prières furent nonobstant entendues, les dieux métamorphosèrent les deux femmes en oiseaux. L’une en rossignol, l’autre en hirondelle.

 

     Selon que la terrible histoire de Procné, Térée et Philomèle est narrée par Apollodore, Achille Titus dans le Roman de Leucippé et Clitophon, Sophocle dans une tragédie disparue, Térée, Ovide ou Pausanias -liste non exhaustive- le sort du trio, et même du quatuor en incluant le fils et neveu, n’est pas le même. C’est le destin de tout récit mythologique. Progne in hirundinem commutaretur, Philomela in lusciniam dit même Caius Julius Hyginus dit Hygin dans une de ses fables, qui semblent avoir été à l’éducation des jeunes romains ce que celles de La Fontaine ont pu être pour nous : une réserve sans fin et un parcours obligé. Pour Hygin, Philomèle est hirondelle et Procné rossignol. Mais le très long franchissement des siècles, les recopies, les adaptations et finalement les captations par la nomenclature oiselière ont définitivement choisi : le rossignol est philomèle, n’en déplaise à Hygin et semble-t-il à Sophocle.

     Cette identification est à première vue sans difficulté. Que la belle, fragile et deux fois blessée Philomèle soit devenue ce joli petit oiseau des bois et des jardins, fait réparation, même par l’histoire contrariée des emprunts aux textes fondateurs, à l’ignominie narrée avec constance exercée sur la douce par le brutal Térée. Mais, à y bien songer, qu’un rapt -plusieurs sources décrivent un enlèvement et non une invitation- suivi d’un viol suivi d’une glossotomie suivie d’un abandon, se concentre justement dans cette métaphore et fasse symbole est tout sauf évident. On rétorquera que les voies des dieux de la mythologie grecque sont rétives à une explication logique. On dira bien. Mais oublie-t-on qu’il y a toujours, même passant par l’Olympe, un lien, une liaison, une cohérence, si ténus soient-ils du symbole à ce qu’il symbolise ?

    

     

Le rossignol philomèle pour souvenance d’une antique et mythologique tragédie où la parole écrite -le tissage du texte- porte la vérité, quelque fût le destin réservé à celle qui ne pouvait plus rien dire, fait sens. Certes, celui qui parle et raconte ment, mais il est d’abord et avant tout celui qui tranche, qui coupe la langue, qui rend muet, muette. Inverser la signification, ce n’est pas la nier, c’est prendre le sens autrement. Ainsi dans la voie d’accès par l’herméneutique freudienne, les rêves, les mythes, les légendes, qui ne parlent ni à notre conscient ni à notre logique ni à notre raison, trouvent la bonne direction pourvu qu’on les retourne, exactement parlant, qu’on en inverse les termes. Comme le latin qui dit sacer pour sacré ou impie, ou altus pour haut ou profond, selon ce dont il est question autour…. ou comme le négatif d’un cliché qui contient tout le sujet photographié pourvu qu’on le révèle.

     La chevêche d’Athéna, par exemple, dont le nom, Athene noctua, contredit la vie diurne et relativement exposée, fait réfutation à l’isolement nécessaire du philosophe dont elle est l’emblème. Et l’air… revêche, malgré ses grands yeux d’or d’éternelle étonnée du spectacle du monde. On la dit rapace, et son cri inquiétant.

Aussi la fixité de son regard. Et si la chouette de Minerve prend son envol à la fin du jour, selon la célébrissime formule hégélienne, pas sûr que ce soit parce qu’il est toujours trop tard… mais que d’un ample vol silencieux elle s’éloigne des tumultes alentour.

 

 

*Francis Ponge écrit exactement : … tandis que l’apparition de la plus banale forme aussitôt vous saisit, l’irruption d’un oiseau par exemple. In Pièces, La robe des choses.                                         

 

Vous avez quatre heures....

26 Mai 2019 , Rédigé par pascale

Les sujets de philosophie du baccalauréat millésime 2019 sont connus. Ils sont même publiés. Et quelques impétrants heureux s’y sont collés, avec joie, enthousiasme, inspiration, fougue, frénésie, ivresse, peut-être transe, allez savoir ! Ça, c’est la version : je ne dis pas tout mais je ne mens pas, à la sauce très légèrement acidulée. L’autre version aurait supporté le titre suivant : actualité d’Averroès l’inactuel. Mais là, c’est moins vendeur comme dit le stagiaire en technique de communication… ledit stagiaire a, on le sent bien, encore des progrès à faire. Il a aussi pour sa défense, la bienveillance universelle, devenue l’impératif catégorique de la nouvelle éthique de responsabilité pédagogique, sans rire, il a donc pour sa défense, soit d’avoir séché les cours de philosophie en Terminale, soit de n’en avoir jamais suivi, bien qu’il ait forcément un avis sur la question, parce que on a bien l’droit de dire ce qu’on pense ! Ben voyons !

Commençons par expliquer l’inexplicable : comment peut-on connaître ce qui n’est pas encore advenu ? pour tout un chacun, qui fait de la distribution des sujets de philosophie, un matin de Juin à 8h00 pétantes, un moment essentiel de la vie publique, au point d’attendre qu’on en autorise la divulgation sur les ondes au bout d’une heure (délai obligatoire dans les textes administratifs), le rituel médiatique réservé à cette discipline, dans le plus grand foutoir des séries et des types de sujets, passons ! approche, mais ne saurait avoir été. Toutefois, il y a sur cette planète mais hors hexagone, quelques carrés magiques d’enseignement qui, parce que la terre est ronde, tourne sur elle-même et autour du soleil, planchent en décalage préalable de plusieurs jours, parfois quelques semaines ; la saison des pluies, des moussons et autres ouragans, leur valant un calendrier scolaire différent ; j’ai nommé les lycées français implantés en terre -et plus sûrement en ville- étrangère, pourvu que tous les critères soient remplis. Et les classes aussi. Tous ces détours pour vous détendre avant d’aborder la suite où vous risquez de vous saborder.

L’incohérence de l’incohérence est le titre de l’œuvre d’où un court extrait d’Averroès a été proposé aux facultés d’explication de nos lycéens en phase terminale. Cela s’est passé au Liban, il y a peu. Deux marques immenses de générosité des autorités académiques : il y a toujours trois sujets au choix mais un seul texte, ne restent alors que deux propositions dissertatives, et l’indication du siècle de l’auteur, le XIIème ici et en l’occurrence. Je gage que, même avec huit heures hebdomadaires et dromadaires, ni le nom, ابن رشد ni le siècle, ni la langue originelle, ni les textes, ni l’œuvre, ni les grandes lignes averroésiens, ni bien sûr l’importance de son rayonnement intellectuel au moins, philosophique au mieux, ne sont connus. Spécialiste, nous préférons dire, commentateur fin et avisé- d’Aristote et d’un précédent commentateur d’Aristote, Porphyre, cela et tout le reste avec, phénoménalement important, est aussi totalement insoupçonné de nos futurs bacheliers ; car, qu’on se rassure, ils seront bacheliers avec ou sans Averroès, la dernière et prétentieuse tocade d’un Ministère faraud et infatué. Reste une remarque, une évidence. A ces candidats —de série L, ils ne doivent pas être très nombreux au Lycée français de Beyrouth, même en terre de France c’est la série la plus désertée, je vous épargne désertique—, à ces jeunes victimes de la barbaresque rosserie de l’administration, il est donné pour seule indication, et ce n’est pas une exception pour Averroès l’inconnu, qu’il n’y a pas d’indication. On peut donc ignorer qui est l’auteur du texte proposé, il faut et il suffit que le candidat montre qu’il a compris, et l’explique ; ce qui, au passage, en fait une obligation d’étude et non comme le disent encore les indoctes, un commentaire, porte ouverte à tous les déserts –ah ! je savais bien qu’on s’y retrouverait– de rigueurs et de connaissances. Bon et bref, que faut-il faire de ces quelques lignes si l’on n’a pas décidé de fuir, s’enfuir pour s’enfouir dans les sables mouvants d’une des dissertations proposées. Je vais tenter quelques indications, pour montrer et la difficulté, et la nécessité d’avoir des connaissances, et l’impossibilité de baratiner, et d’enfoncer encore une fois un de mes clous préférés : la philosophie requiert des outils particuliers et spécifiques, elle ne peut se confondre avec n’importe quel échange d’avis, même éclairés, elle est à soi-même sa fin et ses moyens. Elle ne peut ni ne doit se plier à ce que les non-spécialistes-non-pratiquants voudraient qu’elle soit….

J’ai donc passé au rouge les termes remarquables, soit parce qu’ils s’opposent (ex : faits établis et sciences théoriques) ; soit parce qu’ils reprennent un thème courant dans la littérature philosophique (ex : immédiat et opinion de la foule) ; ou tirent un fil habituel (ex : le dormeur durant son sommeil)… etc… cela relève d’une pratique qui occupe les enseignants et leurs enseignables, il n’y a ni baguette magique, ni miracle, juste du travail lent et obstiné ; les raisons de ces marquages au fer rouge s’appliquent tout au long du texte déroulé, on précise bien sûr, qu’il est hors de question de mettre le foutoir –en bousculant l’ordre de sa rédaction– dans un extrait minuscule d’une œuvre immense… Deux ajouts de gras, pour des termes spécifiques d’une épistémologie élémentaire : méthode de la certitude, qui doit alerter tout cartésien même débutant, pourvu qu’il n’ait pas fait la sieste pendant les cours, et méthode de la démonstration, un peu plus loin, qui vient fournir la preuve textuelle, il n’y en a pas d’autres, que l’intuition rationnelle à l’œuvre depuis le début (sciences théoriques = mathématiques, renseignement de la boîte à outils conceptuels livrée avec le ticket d’entrée en série L etc, etc…. ) était la bonne.

Si je devais synthétiser, horresco referens, et pour garder le restant de ces quatre heures à lire Boèce ou Lucien de Samosate, et parce que je connais un peu la chose, je dirais que ces lignes abordent la redoutable mais très classique question de l’illusion du savoir de qui s’en tient à ce qu’il voit ou croit connaitre pour l’avoir juste approché, hors de tout raisonnement, et seulement par les voies de la conviction, y compris du bon sens, ou des renseignements empiriques. Seule la voie démonstrative, i.e de logique abstraite, apporte le coefficient le plus élevé dans l’ordre de la certitude. Maintenant, il reste 3h et 50 minutes pour développer, expliquer, préciser, en respectant la signification philosophique des termes, en montrant, sans le déchiqueter, l’homogénéité de cet extrait, et en le mesurant à l’autorité de quelques autres qui, malgré le coup de chaud dû à la surprise et à la solennité du moment, n’ont pas fondu comme neige au soleil de Beyrouth pour avoir été avalés la veille au soir. Et là, le choix est à la discrétion du candidat lui-même imprégné du choix à la discrétion de l’enseignant, il y a plusieurs voies et voix possibles, la platonicienne et la cartésienne ne sont pas honteuses à ce niveau lycéen, la kantienne évidemment ; il est juste hautement recommandé de ne pas faire croire qu’on maîtrise ce qu’on ignore, par des ficelles grosses comme des cordages….

A vous :

Il existe de nombreux faits établis dans les sciences théoriques qui, s’ils étaient confrontés au point de vue immédiat et à l’opinion que la foule a de la question, seraient, relativement à cela, tout à fait semblables à des choses que peut apercevoir un dormeur durant son sommeil ! Et nombre de ces choses ne reposent pas même sur des prémisses1 qui seraient, elles, de l’ordre des prémisses concevables par la foule, qui seraient persuasives pour la foule lorsque celle-ci réfléchirait à ces idées ; dont il est au contraire impossible qu’elles suscitent chez quiconque quelque persuasion que ce soit, mais dont on ne peut acquérir qu’une certitude, si l’on a procédé pour les connaître selon la méthode de la certitude2. Ainsi, dirait-on à la foule, ou même à des gens d’un niveau de discours plus élevé que cela, que le soleil, qui paraît, lorsqu’on le voit, de la taille d’un pied, est en fait à peu près cent soixante-dix fois plus grand que la terre, que les gens trouveraient cela impossible. Ceux qui imagineraient cela se feraient l’impression de rêver, et il nous serait impossible de les en persuader en usant de prémisses auxquelles ils pourraient assentir3 peu de temps après leur mention, en un temps raisonnable. Il n’est au contraire d’autre moyen d’accéder à une science comme celle-ci que la méthode de la démonstration, pour ceux qui ont emprunté cette méthode.

Averroès, L’incohérence de l’incohérence (XIIe siècle)

1 « prémisses » : bases du raisonnement. 2 « méthode de la certitude » : méthode démonstrative. 3 « assentir » : donner son assentiment, autrement dit considérer comme vrai.

Ces notes sont généreusement fournies par l’administration de l’éducation nationale, au service et au secours des planchistes (ceux qui planchent) défaillants et au risque de la paraphrase (note 2)

 

Et franchement, plus je lis et relis cet extrait, plus il est lumineux. Ce qui confirme 1) que la difficulté apparente est parfaitement réductible 2) à condition de connaître son métier, mais demanderiez-vous à un menuisier de coudre un vêtement ? 3) qu’on est devant un cas typique de spécificité du travail philosophique que l’on ne peut, en aucun cas, confondre avec une volonté plus ou moins bien armée, comme le béton mêmement qualifié, de discuter sur-des-grandes-questions-autour-d’un-café-pour-s’ouvrir-l’esprit-et-donc*-qu’il-faudrait-commencer-au-berceau… Bon, d’accord, j’arrête.

*ah ! la surabondance des « donc » pour cacher la misère de certains raisonnements.

L'indéchiffrable simplicité.

20 Mai 2019 , Rédigé par pascale

 

   Vieux, presque sec, et pourtant si robuste encore, il a survécu à quelques guerres picrocholines et leurs déplacements subséquents. Depuis un peu plus que peu, et un peu mieux que moins bien, il vit calme et posé au coin de la fenêtre. Attentif à ce qui passe devant lui, ou indifférent et résigné face à l’agitation d’un petit monde de presque rien, à vrai dire, je ne sais. Je lui porte des soins attentionnés, le tourne vers le soleil, quand il y en a. Le soulage des importuns, éloigne les nuisibles, lui fais un brin de toilette. Le rafraîchis. Le regarde, n’en finis pas de le regarder, ce qui est une façon de parler en silence.
   Chaque nouvel âge je l’attends. J’attends qu’un regain de vie lui vienne. Avec les jours si courts d’hiver et le soleil trop bas pour parvenir à lui, il perd quand même un peu de sa gaieté, sa verdeur et sa vitalité s’estompent. On le pourrait croire installé dans un abattement irréversible, une morosité inévitable, des instants qui seraient les derniers, mais il n’en est rien, imperceptiblement. L’indécelable à l’œuvre, c’est pourtant ainsi que tout commence, recommence ou s’arrête. Puissance de l’infiniment petit, pouvoir de l’inapparent. L’indétermination qui décide de l’à venir, l’excessive contingence de ce qui pourrait aussi ne pas être. Une affaire « obstinément ordinaire » dit Heidegger dans l’Introduction à la Métaphysique.
  Me suffira-t-il d’attendre en observant d’aussi près qu’il se peut, le minuscule changement qui fait bouleversement majeur, car enfin le passage de ce qui était à ce qui est, demeure insaisissable. Je pourrais mieux arrêter la chute d’un flocon de neige que ce moment-là, l’origine indépassable toujours est déjà passée. Comment ce qui apparaît peut-il bien n’avoir pas existé ? Où est le rien quand il n’est pas, ou plutôt quand il est ? pourquoi dit-on qu’une chose est absente, si par cette absence elle disparaît… On peut bien demeurer à l’affût, aux aguets, on peut se garantir de la raisonnable conviction que ce qui fut sera. Mais on sait dorénavant qu’on ne pourra pas dire qu’un nouveau jour se lèvera demain, avant… demain ! ah ! la permanente et toujours bienvenue affirmation de Hume, qui fait échec non seulement à toute posture sentencieuse mais surtout au dogmatisme ordinaire pour lequel les choses arrivent toujours comme il se doit, n’est-ce pas ? aussi et ainsi, le jour après la nuit, le soleil après la pluie, le printemps après l’hiver…. S’il n’est pas le plus beau, le schéma mécaniste est, de loin, le plus confortable. Croit-on. Car enfin, même l’inéluctable chute des atomes lucrétiens contient la possibilité du clinamen, ce qui peut aussi s’énoncer en ces termes : que celui qui, pourtant sûr et certain de l’avènement d’un phénomène, n’en a jamais douté une nanoseconde, que celui-ci se lève !
  L’incertitude comme effleurement contredit toute quiétude. De la nécessaire intranquillité du philosophe vient toute métaphysique. Aussi, celle des poètes. Que l’apparition soit miraculeuse, la préparation mystérieuse, que la rose desclose ce matin puisse ne plus l’être le soir, que la rareté d’une floraison justifie que l’on décline une invitation, sont les mots, les bouts de textes, qui me viennent espérant que fleurisse le Jasmin à ma fenêtre. Ce soir, cette nuit même, les petites fleurs et blanches sont toujours encloses dans leur chambre verte. Et je sais que je manquerai –dussè-je, comme Colette attendant l’épanouissement de son cactus, me couper du monde– je manquerai le moment exact et absolu où poindront les délicats pétales. Non par étourderie, inattention, distraction. Encore moins par abandon ou négligence. Seulement parce que d’une fleur enclose à une fleur éclose personne ne peut retenir ni suspendre l’instant. Apercevoir le passage, fixer la survenue de l’une par la disparition de l’autre. Non, personne.
 
   Mais aussi longtemps que le vieux, presque sec, et pourtant si robuste encore jasmin fleurira de mille étoiles blanches chaque matin, aussi longtemps son long et obsédant parfum du soir me mènera aux jardins de Sicile. Pour cela je donnerais l’univers tout entier.

Les ombres nitescentes

17 Mai 2019 , Rédigé par pascale

 

D’un seul frisson d’un murmure seul

le monde entier reprend toute laideur

amarante, veloutée et triste un peu

la Sphynge doucement glisse le long de son nom

 

*

 

 

Soudain, un bruit :

le poème est tombé

à mes pieds

en douze bris

 

*

 

 

J’habite les fragiles atomes d’une respiration

qui m’ouvrent au monde,

 vie éperdue se redresse et se revêt de moi

j’habite les sphères lointaines

des temps longs révolus,

 chaque nuit revenus,

lumières disparues d’étoiles  effondrées

invisibles devenues,

j’habite les feux éteints des creusets évidés du soleil

qui ne poudroie plus à l’horizon

 

*

 

Je me souviens de la glycine

et je pleure des larmes bleues

 

*

 

Il se peut que les mots s’avalent un peu l’un l’autre

fleurs noires au goût de café traversent l’air

et le brûlent

 

*

 

La nuit, l’infini

s’amuït

mieux encore que le silence

 

*

 

Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet.

12 Mai 2019 , Rédigé par pascale

   Saviez-vous que le baron Haussmann, Préfet de la Seine et de l’Empereur, est une métonymie à lui tout seul parce qu’en l’apostrophant on fustige aussi le système ? Assimilation du particulier au général et inversement, qui autorise une liberté de ton contrôlée envers l’homme, pour se dispenser des circonvolutions administratives, et envers le représentant du pouvoir pour lui signifier sa responsabilité historique. Ainsi se présente dès les premières lignes, la défense des morts parisiens, passés, présents et à venir, en 1870 par Victor Fournel*. La cause, inattendue, méritait des arguments affûtés, la détermination des raisons adverses ne manquant ni de mauvaise foi, ni surtout de moyens. A commencer par la protection suprême, Haussmann se sent sûr de l’amitié de Jupiter !

   L’affaire devait paraître assez simple au fond, pour ce préfet colossal, sûr de ses motifs, de ses appuis, de ses soutiens et de la volonté de Napoléon III en personne, qui le charge de rectifier Paris. On peut le dire ainsi, car il s’agit d’ouvrir des voies, de trouer des perspectives, de mettre droit tout ce que Paris compte de sinueux, et d’élargir les étroitesses. De la place pour des places, des espaces, de l’air frais et sain ! Paris doit devenir une ville de boulevards, de cafés… et de magasins de luxe. Cela s’appelle dans les années 50-60 du XIXème siècle, faire œuvre démocratique, et repousser les ouvriers vers les banlieues pour rendre la ville aux millionnaires, aux boutiquiers et aux Anglais en voyage, et impropre aux factieux et révolutionnaires de tout poil.  Dans tous les cas, les travailleurs n’ont plus les moyens de se loger, les loyers, nous dit Victor Fournel, ont doublé voire triplé ! Étonnamment, des questions d’une telle acuité sociale et politique ne font pas l’objet de son analyse, ni d’une description, tandis que le sort des morts de la capitale va devenir sa cause plénière. Il faut dire que Monsieur le baron et préfet Haussmann entendait les déménager, les exproprier, les déporter, eux et leurs descendants, pour faire place nette et propre dans son entreprise d’hygiène capitale.

   Si ces presque quatre-vingts pages commandent d’être lues ce n’est pas absolument parlant pour leur intérêt historique. Celui-ci, parfaitement identifié, n’en reste pas moins recouvert par une ébouriffante détermination -ce qui pourrait faire oxymore- à ne pas lâcher un pouce de terrain aux arguties officielles. Notre bon monsieur Fournel, journaliste énervé et certainement énervant pour ses opposants, n’entendait pas que l’on pût lui opposer le moindre interstice de réplique et avec un air consommé de ne pas gesticuler ni s’exciter, il tricote, point par point, la nasse dans laquelle enfermer les gardiens du bien-être des habitants. C’est en effet au nom des vivants que l’on va déranger les morts sans l’avoir bien compris –ou l’avoir si bien compris qu’il faut détourner l’attention, technique rompue de toute menterie officielle, ou noyer le poisson. Aussi, mais nous en serons épargnés comme lecteurs, l’affaire ne manque pas de brochures, de rapporteurs officiels, au Sénat, aux Pompes funèbres, d’études sérieuses, forcément sérieuses, de débats, et même d’enquête publique. Diable ! si l’on ose dans un sujet aussi délicat que le déménagement des cimetières parisiens intra muros, au profit (terme adéquat !) d’une commune -et de son Maire- hors les murs et via la compagnie des chemins de fer.

   Le silence prudent qui accompagna cette affaire si diplomatiquement conduite, -tout est dit- ne résista pas à quelques amnésies plus ou moins bien venues selon le camp dans lequel on se range…. oubli d’une commission municipale par-ci, du Corps législatif par-là (on l’en avait grondé, dit irrésistiblement Fournel). Mais pour nous, la narration des faits l’emporte sur les faits eux-mêmes, le récit prospectif sur les projets officiels des opérations mobilières, y compris les achats en sous-main et les reventes avec le bénéfice honnête et légitime que comporte toute opération commerciale. Si Victor Fournel ne maniait pas cet art consommé du second degré, de la litote, de l’antiphrase, s’il ne savait transformer un implicite en morale de la fable, mais surtout, même le faisant, s’il ne savait donner la légèreté qui, contre toute attente, convient à cette affaire, la véritable histoire de La déportation des morts ne mériterait pas notre inconditionnel et attendri soutien.

   Monsieur le baron Hausmann, dont l’amour pour la ligne droite est bien connu, rappelle perfidement mais congrûment Fournel, nous fait bien marcher, et de travers. Monsieur le Préfet de la Seine nous mène en bateau. Et prétend que les morts comme leurs survivants auront tout à gagner à prendre le chemin de fer pour aller à bon port. Tout sera fait pour que le dernier voyage des uns et le premier mais non le seul des autres, tout sera organisé, donc, selon le principe bien rodé en matière de gestion publique : faire compliqué surtout si l’on peut faire simple.

   C’est un joli bois que la Garenne affirme l’irrésistible polémiste, pour entamer un morceau de choix sur l’acquisition frauduleuse du terrain par M. Haussmann qui, quelle aubaine ! aime fort les bois aussi. Impertinence quand tu nous tiens…  Aussi, on ne se retiendra pas de dire que Victor Fournel n’a point balancé à faire du baron Haussmann un préfet plein de morgue ! et qu’on aimerait savoir où reposent à ce jour les restes de ce visionnaire, protestant de religion mais pas de ses méfaits à l’endroit du peuple parisien des enterrements, qui n’en est pas moins et sans exception possible toujours le peuple. Aussi et en conséquence, Fournel, d’une plume exacte, précise, soigneuse et terriblement spirituelle, va déplier longuement et respectueusement le cortège probable des inhumations futures après que les défunts les plus anciens et même les sans âge auront été déménagés vers les nécropoles haussmanniennes de la planification de Paris. Pages touchantes et pleines d’une humanité simple, à laquelle il ne sacrifie jamais son sens aigu de la formule – (l’introduction du chemin de fer et de la vapeur dans les pompes funèbres) y compris quand les chiffres l’emportent sur l’émotion : après tout, ces gestionnaires des vivants et des morts aimant les comptes et les décomptes, il va leur en donner, et de produire les calculs qui montrent qu’on ne peut éloigner impunément les défunts et les de cujus de ceux qui les inhument un jour et les visitent toujours. Après de nombreuses années de lutte, la raison des morts l’emporta, Monsieur Haussmann, authentique Préfet mais possible falsifié baron renonça.

   Avec La Déportation des morts en ouverture de son catalogue, les éditions La Mèche Lente** ont tenu là un texte inaugural inaccoutumé, oserons-nous ex-centrique ? Il le faudrait, car au-delà de la superbe maîtrise de l’équilibre de sa phrase –quasiment toujours à valeur de période– Victor Fournel sort doublement vainqueur des sentiers battus du fait divers et de la polémique journalistique. Primo au sens strict :  la volonté capricieuse d’un impérial Préfet par lui relatée nous déloge de préoccupations livresques trop conformistes ; secundo, son écriture positivement dé-rangeante réussit avec justesse, sourire et émotion à dire la dignité perdue des uns par l’indignité de l’autre. Peut-on même avouer, in fine, que c’est un vrai bonheur ? oui, on le doit.

 

*Victor Fournel, La déportation des morts, édité par La Mèche Lente, en Juin 2017, la première livraison de cette jeune et sympathique maison, sise dans les Deux-Sèvres. ** je rappelle, obstinée, les belles parutions que sont Ce vide lui blesse la vue de D.Montebello et Diogène ou la tête entre les genoux de L.Dubost (aller dans Recherche, en haut à droite….)

une herbe qu'on ne peut oublier*

9 Mai 2019 , Rédigé par pascale

A peine quitté Clément Lafaille, voici que nous arrive un léger frémissement, un chuchotement, un tremblement de feuilles et de plume, un regard frôlé ; voilà qu’une aventure d’un temps qui ne dit pas son âge, c’est celui de l’enfance, nous est contée ; voici-voilà que le hasard bienheureux des éditeurs qui ne confondent pas lenteur et inaction, c’est même l’inverse ici, porte à notre porte et livre à notre lecture, un nouveau Denis Montebello, une miniature qui fait enluminure. Ou comment le souvenir du Bois l’Abbé et de ses tremblants se laisse attraper par les mots de l’écrivain devenu grand.

Ce qu’il faut d’assemblages pour bien tourner un bel ouvrage, ce qu’il faut chercher, prendre, trouver, cueillir et réunir du fond de sa mémoire qui joue à cligne-musette avec les souvenirs, cette part du passé un peu défleurie qu’il faut ravigoter en la trempant dans l’encre d’imprimerie ! verbe de la nécessité ou nécessité faite verbe, conjugaison d’un passé presque parfait, Les enfants comme les tremblants sont présents. Les enfants sont des tremblants. Ils savent se tenir au milieu des grands. Et même se faire oublier tout l’hiver, comme des fourmis précautionneuses. On ne sait pas, des gamins ou des bouquets, si ce qui s’écrit là doit être dissocié, ou plutôt l’on comprend, avançant dans les herbes folles d’un texte que l’on suit à la trace, qu’en écrivant nous apprivoisons la friche, ou le terrain vague et instruit des plaisirs écoliers vacants, vaquant sans le savoir encore dans leurs mémoires brouillonnes comme feuilles de cahier.

Les Tremblants. Un livre qui tient dans une lettre et raconte une image. Ce n’est pas courant. Il faut même expliquer un peu : les éditions Les petites allées aiment les beaux caractères, les typographiques et les talentueux. Aussi, après les avoir agencés, elles les impriment sur des presses de deux cents ans d’âge et cousent stricto sensu, des petits écrits de qualité qu’en glissant dans une enveloppe, vous pourrez même offrir.

Avec Les Tremblants c’est un herbier tout entier qui vous arrive, un herbier arrangé sans rime ni raison valables mesurées par les grandes personnes, sinon les grands-parents des années où le faux buffet Henri II faisait tabernacle pour un bouquet sacré, un sacré bouquet, un vosgien des Vosges. Il fallait bien un travail artisan, des maîtres-mains ouvrières pour façonner le petit temple profane d’une écriture engraminée aux terres qui longent la Moselle.

 

Denis Montebello, Les Tremblants, éditions Les petites allées, Rochefort. (200 ex.) 29 pages. (10,5 x 13). Avec et à partir d’une photographie de Marc Deneyer.

 

(*contrairement à ce qui est écrit p 22…)

 

 

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