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SANCTUS JANUARIUS,

1 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

                                               sous-titre du Livre quatrième du Gai Savoir de Nietzsche, que tout le monde comprendra sans interprète. Il est suivi de huit vers, de la main du philosophe, dont la traduction française du dernier, dans l’édition que j’ai sous les yeux, propose cette exclamation d’un entrain assez plat : Ô toi Janvier le plus beau !    (A Gênes, janvier 1882.)

Tournons la page. Paragraphe 276. Pour le Nouvel An. C’est son titre. Quelques lignes pas plus, un des formats les plus pratiqués par le philosophe. En cette presque fin du 19ème siècle, on n’échange pas encore de vœux de manière frénétique, aussi le ton de Nietzsche est-il légèrement ironique, dubitatif pour le moins, surpris, étonné, Aujourd’hui chacun se permet d’exprimer son désir, sa plus chère pensée. Cette non-retenue, cette impudeur légèrement pudique – il y a de l’affectif là-dedans – n’est pas encore, ou pas tout à fait un reproche, peut-être un embarras, bien vite surmonté. Il prévient dans la même lancée, qu’il va se plier volontiers à cette nouvelle coutume, ce rituel nouveau. Peut-être pour voir, pour vérifier — et l’on sent bien l’incrédulité qui pointe — si ou comment ce qui n’est pas encore advenu pourrait être affecté par quelque pensée et de quelle sorte. Et s’il doit y porter crédit. Le monde entier n’en serait que plus beau, inévitablement. Se pourrait-il que notre seule volonté ait une telle puissance ?

Aux antipodes du pari pascalien, trop réductible, hélas ! à la trivialité de telles tournures : que risque-t-on à y croire ou ça n’engage à rien … le célèbre Amor fati trouve ici l’une de ses occurrences. On s’est beaucoup trompé sur la signification de ces deux termes pour les avoir rapportés à un précepte stoïcien pourtant introuvable stricto sensu, mais surtout terriblement défaitiste dans sa compréhension traditionnelle doctrinale : la nécessité d’aimer tout ce qui nous arrive, parce que … cela (nous) arrive !  Le vœu de Nietzsche – il n’y en a qu’un et il est pour lui-même – est de ne pas lutter, ni chercher à lutter, ni réfuter ni vouloir réfuter ceux qui l’accusent. Il lui suffira de détourner le regard de ce qui n’est que laideur qui ne vaut pas, au fond, qu’on lui fasse la guerre. [La dimension esthétique est prégnante ici, et, l’élargissant à l’œuvre, impérativement musicale]. Puisse notre volonté n’être jamais retenue ni engagée par toutes les bassesses. Si l’Amor fati a quelque rapport avec les Grecs (y compris latinisés) – ce qu’il faut toujours envisager chez Nietzsche – ce serait avec les préplatoniciens : Empédocle est de ceux dont la lecture l’a profondément marqué, le physicien-poète pour lequel il n’y a jamais Harmonie que par réparation d’une Discorde, ou Discorde que par rupture de l’Harmonie ; que la Tristesse n’est pas le contraire de la Joie mais sa dissolution, en un sens quasi chimique ; ce qui la suppose et l’impose en creux, pour le dire en termes plus contemporains car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux (ibid. fr. 338) et s’il ne s’agissait que d’aimer son destin, comme on le dit si souvent, l’injonction serait morale, autrement dit, tout sauf nietzschéenne. Au fond, si l’on devait absolument garder ce terme – morale – ce serait dans le sens de cette parfaite et unique négation (276) : regarder ailleurs.

Le vœu que Nietzsche formule pour lui-même en Janvier 1882, est à la fois dispersé dans son œuvre et concentré dans cette formule à laquelle je rends son intégr(al)ité : Que regarder ailleurs soit mon unique négation. A savoir : vivre caché pour vivre pour soi, dans l’ignorance (c’est lui qui souligne) de ce que l’époque tient pour le plus important. Mets entre aujourd’hui et toi-même au moins l’épaisseur de trois siècles ! supplie-t-il, ajoutant, en des accents bouleversants : que les cris, les vacarmes, les révolutions ne soient que murmure(s). J’avoue sans contrition la paraphrase. Une telle adéquation et résonnance avec le sentiment de quelques rares lucides n’ont pas à être glosées, elles s’imposent.

Que les vœux de tout nouvel an commençant soient d’abord ceux que vous vous adressez à vous-même.  Ceci est mon vœu.

Le nom des rues.

29 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

     

           Une qui jouxte celle où je demeure – la croisant à angle droit – porte un nom inconnu et curieux. L’indication entre parenthèses de deux dates rapidement comprises comme enserrant l’espace d’une vie, ne nous en dit pas plus, sinon que l’individu vécut 4 mois et 64 années, dont la première franchit de peu la moitié du 18ème siècle. Un étrange patronyme en deux parties, suffisamment long pour que le prénom – double lui aussi, nous l’apprendrons – ne puisse loger sur la plaque émaillée, rongée par les pluies, de petit gabarit et certainement fort ancienne qui indique, pourvu qu’on lève le nez, son existence désormais posthume d’homme politique français.

         Il fallait quand même y aller voir. Homme politique français, est-ce un rang, une qualité, une condition qui suffisent à vous assurer une postérité odonymique (on accepte aussi hodonymique), une fois évincé de la célébrité historique, relative, de la mémoire collective, relative, de la considération des riverains, frisant le néant, survivant miraculé mais pas indemne, d’un oubli aussi colossal qu’injuste, mais évitant qu’une voie, une ruelle n’ait été nommée seulement en raison de son aspect, l’odonymie tautologique étant l’écriture sur plaque la mieux partagée de nos cités : il y a, à Caen, une Rue Froide – on s’y gèle en effet, jamais le soleil n’y entre ; partout ailleurs, des rues grandes nommées Grand-Rue ; une Rue Française à Paris. Aussi, des Rues des Fleurs, des Oiseaux, des Platanes pour border des maisons toutes semblables où il serait paradoxal de rechercher l’originalité par le nom. Pléonastiquement justifiée, la Place de la Sorbonne est à sa place, tandis que d’historiques remparts ne survivent parfois que dans le seul nom de leur rue. Pour l’histoire justement, les héros, les batailles, les dates, les victoires l’emportent haut et fort, sans oublier les arts et métiers, artistes et artisans ; les voyers, grands ou petits selon l’époque où ils sévissent, faisant preuve d’une imagination négligente : à ce propos, pourquoi donc a-t-on nommé tant de rues, Rue du Faisan ? je suis, probablement, un peu trop prompte à la plaisanterie …

         Dans ce foisonnement parfois drolatique – Rue du Chat-qui-Pêche, du Vide-Gousset ou de la Petite Truanderie, toutes sises en la Capitale – il y a le long cortège des hommes politiques français, inconnus de tous et occupant enfin ! la situation élevée qu’ils n’eurent pas de leur vivant. Notre homme, Louis-Alexandre, – un prénom double qui a de l’écho – est de ceux-là, écrasé par de Gaulle, Jean Moulin ou Jean Jaurès, plus jeunes et en meilleure gloire posthume. Dans la liste bien plus courte des noms et/ou prénoms féminins prêtés à des rues, Jeanne d’Arc est, peut-être, la championne toutes catégories, avec Marie Curie probablement, je parle d’intuition, sans oublier Notre-Dame – qu’on veuille bien me le pardonner dirait Brassens. Notre-Dame pour odonyme, un choix mou, paresseux, clampin et cossard, toujours redevable à la présence d’un édifice religieux ainsi baptisé. Idem pour les rues et places de l’Église avoisinant si souvent la rue ou la place du Marché, certains mauvais esprits (vous avez dit esprit ?) diront que, depuis Jésus chassant dans la colère les marchands du temple ou les chalands du sanctuaire, c’est-à-dire depuis le début, de l’Église au Marché et inversement, il n’y a qu’un pas.

         Je ne sais ce qu’il faut penser du petit voyer qui, un jour de grande fatigue, exigea que l’on inscrivît le patronyme de Louis-Alexandre à l’entrée d’une rue de ma ville de province, plutôt un peu longue, assez étroite pour les semi-camions ou les voitures obèses du siècle, qui monte très légèrement et déclive de même, au bord de laquelle une poignée de grandes maisons blondes, leurs porches et la cime des arbres de leur parc seuls visibles, s’enracinaient peu ou prou à l’époque large de la naissance de notre mystérieux homme politique français. Chaque fois que je l’emprunte, je souris in petto, me promettant de lui rendre une justice, un petit triomphe, à défaut une courte victoire sur l’oubli, de revernir un peu ses lauriers depuis longtemps et bien fanés. Cette heure est venue, et comme on le voit, elle est brève et raccourcie, c’est une heure d’hiver, que j’accommode à la sauce liponymique imparfaite, m’imposant sans la moindre obligation, la règle oulipienne bien connue : écrire quelques lignes à propos, sans employer le ou les mots directement reliés à cet « à propos » – en l’espèce ici le nom de famille de Louis-Alexandre, homme politique français du 18ème siècle.

         Savoir que s’il naquit dans le département, ce ne fut pas dans la ville préfectorale où son nom pendouille désormais en haut d’un mur ; qu’il fut médecin, c’est-à-dire notable, avant d’embrasser la carrière politique, selon l’expression-cliché un peu cloche,  et monter les marches de la Mairie de ladite ville, non pour y convoler mais pour tester le fauteuil de maire, pendant 21 mois, et passer à celui de député, le tout dans les redoutables années 90-91 du siècle, moins redoutables cependant que les 92-93 où il obtint divers succès électoraux – ne faisons pas dans le détail, cela n’intéresse personne – et se fait remarquer par sa discrétion. Ce qui ne plut pas particulièrement à Marat. Mais Marat … Chaque année ou presque il est chargé de mission ici, ou de bonne fortune politicienne ailleurs. Ses options politiques sont fluctuantes : il peut, tour à tour, refuser les emplois publics aux parents d’émigrés et vouloir aliéner/réquisitionner/ les jardins des presbytères, ce qui paraît sans rapport, justement. C’est pourquoi, par euphémisme courtois, je m’en tiens au flottement de ses comportements marqués de convictions et engagements royalistes, même s’il éreinta les Bourbons lors d’un discours au Sénat ; mais nous sommes alors en 1804, et ce n’est pas un cours d’histoire. On sait qu’en 1812, il redoubla de cajoleries et autres mamours politiciens auprès de Napoléon qui en avait grand besoin, mais vota, deux ans plus tard, sa déchéance pour applaudir son retour d’Elbe l’année suivante. Celui de Louis XVIII lui donne une nouvelle occasion de changer de doublure – autre manière de dire retourner sa veste – et assurer pendant des années des réélections en son département de naissance.

         Peu lui chaut de flétrir ce qu’il a adoré – les Cent Jours – pourvu qu’il salue le nouveau monarque, un Bourbon, maison royale qu’il a tour à tour servie et haïe, dans le ménagement cependant, car toutes ses volte-face et autres cabrioles firent de lui, assurément, un homme politique français. On ne nous dit rien des circonstances de sa mort, nous en présumons qu’elle ne fut ni violente ni spectaculaire, dommage ! c’eût été la seule véritable péripétie à mettre à son actif, quelque chose me dit que ce terme, actif, ne convient pas. Deux mots encore, ou un peu plus. Son nom de famille, inscrit sur la plaque de rue – quoiqu’il en soit, un mode de désignation plus joli quand même que les numéros étatsuniens – n’est pas sans commentaire possible. Formé de deux morceaux dont le premier n’a que quatre lettres et ressemble à un bout de jardin, – c’est une devinette inutile, je sais – ou si l’on substitue son d final le remplaçant par un s, il devient un animal de basse-cour ; mais, qu’on le laisse ou qu’on le supprime, il devient une grève, c’est-à-dire un tas de graviers. Pour le second morceau de son nom, les deux reliés par un tiret comme il se doit, il n’y a rien à dire. Sa qualité, in aeternum, d’homme politique français, qui lui vaut une reconnaissance de 450 x 250 mm, écriture avec listel, d’une valeur actuelle – mais Dieu qu’elle est vieille ! – d’environ 90 €, inaccessible à mains nues aux vauriens et vauriennes qui tenteraient d’en faire un trophée, est à l'image de sa carrière et de celle de la plupart des hommes politiques  français ou non, sans odeur et sans saveur, sinon du recuit, du cramé, du macéré dans les divers bouillons et bouillies de leurs époques respectives. A ce titre, et selon ces critères, je propose de remplacer régulièrement les noms oubliés et incertains des inconnus de la politique passée, faire une tournante en quelque sorte, histoire de sortir un peu les petits nouveaux, on n’y verra goutte : ils sont, les uns et les autres, faits du même bois, et il n’y a pas de raison que certains hommes politiques français inconnus et sans gloire, y compris sans honneur, prennent trop longtemps la place d’autres, tout aussi méritants dans leurs qualités opaques ou leurs défauts trop visibles. Si cette proposition ne convient pas, il suffirait alors de rectifier la plaque déjà existante – économie pour la municipalité, i.e pour les citoyens – en ajoutant, symbole (de l’homme politique français).

 

Atramentum

23 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

De mes veines l’encre tombe

gouttes sèches

et troubles.

*

 

une seule étincelle

entre les mots et moi

et brûle ma cervelle

par abrasion.

 

*

ce bouquet de vanille

a un goût de jasmin.

 

*

Pour les orfroiser de spinelles,

les vents et les marées

cousent des grains de sable

aux ourlets de nos vies accourcies.

 

*

 

le froid emplit le monde les yeux le soir les ombres la cendre la pluie le sang la terre la peau le temps les heures et les sons les maisons la lumière le soleil la fenêtre et le feu les yeux la main l’arc et le ciel,

     les mots de ses sanglots.

 

*

 

Devenu singultueux

quand je m’assois

devant le feu,

l’univers —

polissoir de mes songeries

détrousseur de mes joies,

le gueux ailé de mes pensées

mes flammeroles bondissantes

de pointe en pointe

en escarbilles écroulées

noyées enfin dans les cendres lavantes et minérales

de mon être.

 

*

 

Respirare,

ou le temps long des choses à leurs mots.

 

*

Pour ne plus entendre

non plus le frou-frou du monde

pas même son friselis

écrire bouche cousue.

 

Mélanges, miscellanées, miettes - XIV -

18 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Il faudrait remettre au goût du jour l’expression : pour tout potage, surtout en hiver.

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Un jour de Juin dernier, un Préfet de province prit un arrêté complémentaire qui donnait autorisation de tuer les blaireaux (aussi) de juillet à janvier, ce qui leur laissait février-mars-avril pour s’en aller voir ailleurs. Sinon, tout alentour des terriers, ils pouvaient dorénavant être traqués par des chasseurs qui, après avoir envoyé les chiens à l’intérieur pour les ramener dehors, les tueront. On ne connaît pas les motivations du Préfet pour avoir donné ce supplément de temps à la barbarie et la lâcheté, mais au moins cette absence d’explication servit à un Tribunal ad hoc pour l’annuler (le décret, pas le Préfet).

Combien y a-t-il de blaireaux dans ce département ? demandèrent les juges à qui l’on présenta des chiffres stables pour une période de cinq ans et une absence de troubles et de dégâts en soutien de la requête. Ils apprirent aussi – il fallait bien quelque procès en vénerie souterraine pour cela – que la période additionnelle autorisée par Monsieur le Préfet, qui montre là ses ignorances et son manque de curiosité, est celle de la naissance des blaireautins, voilà pourquoi les blairelles restent dans les terriers. Mais Monsieur le Préfet montre aussi sa méconnaissance du code de l’environnement dont l’article L.424-10 stipule clairement qu’il est interdit de détruire, d’enlever (…) les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée (…). On ne remercie donc pas Monsieur le Préfet pour ses carences, mais le juge qui le recala en raison de la présence de petits blaireaux.

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On lui fit apprendre le violon à 6 ans. Cela ne lui plut que relativement, aussi, il s’y remit plus tard. Les sonates de Mozart l’accompagnèrent ensuite toute sa vie. Il les interprétait lui-même avec grand talent, un enregistrement en témoigne. Son violon – daté de 1933 – fut mis en vente aux enchères en 2018. Je vous parle d'Einstein.

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Que certaines plantes soient adaptées à l’abondance des embruns, en fait des aérohalines. Ainsi les Fétuques.

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Comment peut-on savoir qu’on a vu un représentant d’une espèce animale pour la dernière fois, décidant que ce jour-là devient la date de sa disparition définitive ? Ainsi, le Pic à bec ivoire en avril 1944 en Louisiane. Ne pourrait-on avoir des formules plus précautionneuses et envisager avoir perdu espoir d’en revoir un spécimen vivant ? Mais faire coïncider la datation de sa disparition avec celle où on ne le vit plus est un renseignement faible, tout sauf fiable. Cependant, quelle que soit la date de l’extinction de la Paruline de Bachman, elle porte pour toujours un très joli nom ; d’ailleurs, il n’est pas absolument certain qu’elle ait disparu, il y a désaccord entre un seuil critique d’extinction déclaré il y a quelques années et sa … volatilisation.

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La pluie tient au centre de son nom, un petit récipient creux pour se recueillir elle-même.

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De la charité à l’orgueil, il n’y a souvent aucune différence, ce qu’on pourrait appeler évergétisme, en reprenant le nom d’une pratique par laquelle les notables riches de la Rome antique se devaient de dépenser une partie de leur fortune en diverses libéralités envers les citoyens plus pauvres. En augmentant en proportion et mécaniquement leur popularité, on peut douter qu’il y ait eu là quelque fin désintéressée. Fêtes populaires, banquets, monuments publics et autres largesses ayant acquis non point un caractère contraignant mais le rang d’institution inévitable et cardinale, l’évergétisme, s’il peut se confondre avec une pratique morale de la charité civique, ressemble à s’y méprendre à une pratique égoïste de générosité bien comprise, de celles qui attirent considération et clientèle. Ces gens-là en sont fous.

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La langue n’est asservie qu’à elle-même.

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Pour bien montrer qu’il ne faut pas confondre vérité et réalité, ce petit exercice suffira : « la neige est blanche » assertion vraie « si et seulement si la neige est blanche. » Ainsi le formule le logicien Alfred Tarski en 1933 et à juste titre. On croit lire une tautologie puisqu’il n’est pas possible de dissocier la neige de sa blancheur. On parlera donc de vérité. Mais, ce qui est vrai sur le plan logique, passe aussi et fréquemment pour être la réalité, et l’inverse. Il est pourtant facile de montrer que la vérité est indifférente au sens et à la réalité : soit la proposition la neige est blanche ; si nous remplaçons neige et blanche par snark et boojum. « Un snark est un boojum » est vrai « si et seulement si un snark est un boojum. ». Vérité et réalité n’ont aucun point de contact, sinon par pure contingence s’il se peut qu’une proposition logiquement vraie soit parfois et seulement parfois conforme à une réalité, et non vraie parce que conforme au réel. On voit bien que 2a + 2b = 2(a+b) est vrai sans le moindre rapport ni avec le réel, ni avec aucune signification. Sinon relire Platon.

Et ne pas se priver de cette jolie si bien connue, ou si jolie bien connue formule de Wittgenstein : il se peut qu’il y ait des nuages de philosophie dans des gouttes de grammaire.

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La Préfecture – qui ne recule décidément devant rien pour nous divertir – a récemment rendu publique l’« Interdiction de tout rassemblement d’oiseaux ou de volailles » dans le département. On s’est demandé, plus ou moins charitablement si les services administratifs en charge de la rédaction de tels avis avaient l’heur de manier la métaphore ou l’art consommé de l’ellipse pour exiger du lecteur qu’il fasse l’effort de deviner les raisons d’une telle contrainte. Toujours est-il qu’un certain nombre d’interdictions et d’obligations faisant suite, un doute raisonnable persiste quant à l’esprit de roublardise ou au maniement du second degré de nos agents publics, jugez-en : interdiction de l’organisation de rassemblements/conditions sanitaires renforcées pour le transport / interdiction des compétitions/vaccination obligatoire/ présence renforcée des services de l’État avec possibles mises à l’abri ou claustration. Je me suis demandée si l’on ne nous prenait pas pour des pigeons ? ou des dindons ?

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Relire Le Bibliomane de Charles Nodier, d’où j’extrais cette demi-phrase parfaite en ce qu’elle dit et comment elle le dit : La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots (..) ; même si la phrase la plus fameuse de la nouvelle reste : Monsieur (…) quand la vintisettine est à vendre, on ne dîne pas !  Réprimande à l’adresse de celui qui arriva trop tard à l’adjudication publique d’une édition rarissime pour avoir déjeuné – on disait bien dîné à l’époque – d’huîtres vertes et bu du vin de Champagne. Les femmes étaient charmantes et les gens d’esprit.

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Dans la petite liste des synonymes argotiques de l’homme peu dégourdi, nous avons banalisé le ballot, oublié le baluchard, modifié le sens de péquenot et de cul terreux, ignoré cambrousard, ramené croquant au seul titre du roman – Jacquou le Croquant (1900) – et probablement presque jamais entendu ou utilisé soi-même petzouille. Petzouille chante pointu à mon oreille : il désignait quelqu’un de rien ou de pas grand-chose dans le vocabulaire fleuri, méprisant et erroné de ma mère, et rimait pour moi fatalement avec andouille, fripouille et grenouille  Pas mieux.

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Dans la grande et inépuisable série des stupidités lues dans la presse ou entendues dans la rue – cela revient parfois au même – cet aveu qui se prend pour une transmutation, voire une métamorphose : J’ai su rebondir pour un retour aux sources. Je ne vois que les saumons sauvages à pouvoir le faire, et encore ! ils le font sans savoir ce qu’ils font. Ce retournement doublement cascadeur (bondir vers des sources) relève en effet de l’exploit et méritait bien un (petit) titre dans le journal local.

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Rien à propos des écrevisses ratatinées par les froidures de l’hiver, racornies en des petits trous détériorés, définitivement sans éclats, définitivement.

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Dans les échanges que l’on dit modernes, la ponctuation, soit a disparu soit est saupoudrée à la va-comme-j’te-pousse, tombant entre les mots comme du sucre en poudre, en moins bon. Ni le rythme, ni l’harmonie, ni, ce qui est un comble, le sens, ne sont respectés. On dirait bien, parfois, que la virgule – restons-en là pour le moment et pourvu qu'on la retrouve sur le clavier - fait ornement mais constatant que tout le monde ne peut être décorateur d’intérieur. Prononcer les propositions suivantes, en tenant compte d’une légère suspension de souffle – ce qui n’est pas toujours de mise – suggérée par la virgule : (…) lorsque Simon se sent mal, et meurt à l’étage établit que la contemporanéité entre le malaise et la mort de Simon fait surprise, et, si l’on ose, rupture.  Tandis que (…) lorsque Simon se sent mal et meurt, à l’étage, la virgule à elle seule, détient et transporte ce renseignement que la simultanéité est arrivée dans la chambre du haut.  Enfin, (…) lorsque Simon se sent mal et meurt à l’étage en l’absence de toute virgule, si l’on peut dire, trois informations sont délivrées hors toute hiérarchie, ce que les linguistes appellent aussi un syntagme – la bonne répartition syntagmatique des mots pouvant changer bien des choses.

à la recherche de mots perdus - 6

12 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

       

                                       … ou comment, d’un bord à l’autre de l’abyme, je me cramponne aux désuétudes ; l’abîme, dorénavant abime, recommandé par une réforme trentenaire sans effet sur lui, car si tout le monde sait que le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme, tout le monde ou presque ignore encore qu’il s’y est noyé. Son chapeau perdu, abime a dorénavant la peau lisse au-dessus du crâne, lequel crâne ayant droit, en revanche, de garder son couvre-chef, allez savoir ! L’ordinateur, pourtant toujours prompt à signaler fautif le mot rare, soutenu ou soigné, refuse abime sans son chapiteau et sans rire, parce qu’il y en a qui ne rient jamais. Rabelais les nomme des agelastes, mot que l'on dit réservé au langage littéraire, encore un. Pourtant, agelaste (agélaste aussi, parfois, accent aigu et effilé) n’apparaît dans aucune des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française – je lance un appel officiel – à moins que je n’aie su chercher, qui passe de âge (encore un bonnet pointu) à agence … Évidemment et en toute logique, le Dictionnaire vivant de la langue française, ne connaît pas non plus agelaste, ce n’est pas drôle !

         En fabriquant agelaste – un préfixe et une racine grecs –Rabelais pindarise : verbe intransitif dont le sens premier est tautologique : imiter Pindare, mais signifie aussi, inventer des mots nouveaux. Et c’est exactement là qu’il faut s’accrocher aux parois de l’abîme, et même de l’abyme, car la trouvaille d’un faiseur de néologismes, un pindariseur, n’a pas pour vocation à être oubliée. Or, pindariseur et pindariser —qui s’auto-désignent – mise en abyme – ont totalement disparu de la surface du monde lexicographique, engloutis et recouverts par d’autres pindarismes sans grâce, ce dernier mot juste pour avoir un chapeau. On sait que Pierre de Bourdeilles(s), mieux connu sous le nom de Brantôme le reprend dans les Vies des hommes illustres etc. Mais il y a mieux. Dans la Vie des Dames illustres j’ai afflanqué le magnifique marrison(s) pour dire les chagrins d’Anne de Bretagne. Marrison n’est pas un pindarisme, mais un autre mot (féminin) disparu, perdu, abîmé par les avaries et dommages divers des emplois, fréquentations, maniements et usufruits de la langue. Monsieur Littré en majesté le dit tout à fait hors d’usage, tandis que l’Académie, là encore, l’ignore depuis 1694 jusqu’à ce jour.

Toute mise en abyme échoue avec bonheur en s’avalant soi-même ou ce qui lui ressemble, dans une sorte de porosité homéomérique où tout recommence en d’infinis vertiges. La Vie des Dames illustres, et particulièrement celle d’Anne de Bretagne, fut reprise pour servir de cadre à une nouvelle inachevée et longtemps restée partiellement inédite,  par … Pétrus Borel : Mab-Ivin de Roscof (sic) dans laquelle un lecteur tendancieux, partisan et partial ne peut pas ne pas remarquer – bien que cela soit dit furtivement -  que le protagoniste sera trahi par ses … souliers ;  un peu plus loin Pétrus Borel cite, cette fois formellement, un passage du De Oratore de Cicéron pour comparer les souliers de Sicyone à ceux de Mab-Ivin, sans élégance. L’histoire des histoires et les textes dans les textes – l’abyme, l’abîme ou l’abime – dessinent des lignes spiralées qui, à l’inverse de l’attraction terrestre, nous aspirent puissamment vers le haut.

Retombons à notre agelaste, un mot très sérieux à destination des rassis et desséchés, qu’on va peut-être dérider en leur apprenant qu’il désigne aussi une Pintade (agelastes niger) précisément celle – non européenne – dont le dessus de la tête est entièrement nu, seul rapport trouvé avec l’abime dorénavant à découvert. De caractère insaisissable, elle a l’horrible défaut de se nourrir de petits batraciens, ce qui est, ni plus ni moins, gros ou petits, un cannibalisme insurmontable pour tous les brissettiens passés, présents et à venir qui s’y reconnaîtront. Les autres n’ont d’autre choix que de leur faire confiance.

Que répondriez-vous si l’on vous demandait :

10 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Faut-il préférer la révolte à la résignation ? 

 

A première vue, il y a antinomie : soit l’on choisit la révolte et l’on combat ce que l’on réprouve, soit l’on choisit la résignation et l’on choisit de subir ce que pourtant l’on réprouve, car on ne se « résigne » pas à ce que l’on accepte ou avec quoi l’on s’accorde. Révolte et/ou résignation seraient deux « réponses » ou choix possibles mais contraires à une situation toujours jugée insatisfaisante. Et si la première paraît logique a priori, en revanche, la seconde se présente comme un paradoxe. Poser et supposer la révolte préférable c’est la qualifier favorablement, et discréditer la résignation rapportée à la passivité, la paresse, le manque de courage, le refus de l’engagement et autres primes à l’égoïsme comme autant de lâchetés.

Si se résigner signifie accepter de mauvaise grâce ou contre son gré, une situation avec laquelle on est en désaccord, on sait donc forcément à quoi l’on se résigne, on en fait choix contre une autre possibilité à laquelle on a renoncé. Celui qui se résigne est censé savoir ce qu’il sacrifie et ce qu’il accepte. C’est pourquoi sa situation est paradoxale qui consiste à refuser de… refuser. Qui se soumettrait à des règles auxquelles il s’oppose ou des lois qui ne garantissent ni protection, ni sécurité, ni intérêts communs — il faut poser dans le principe même de cette réflexion que les enjeux ne peuvent être individuels, ce serait contraire à tout effort dialectique — manquerait du jugement le plus élémentaire en se maintenant sciemment dans la soumission, la dépendance voire l’esclavage et passerait pour avoir méconnu maturité et analyse. Qui se révolte, en revanche, ferait preuve de jugement et de réflexion et gagnerait en indépendance et autonomie. Pourtant, chacun aurait fait la preuve d’une certaine prise de conscience qui l’aurait amené à une conclusion et une attitude différentes, pour lesquelles le choix de la résignation préférentiellement à celui de la révolte est fréquemment rapporté à ce que La Boétie appelle servitude volontaire, ce qui est un peu court s’il ne s’agit que de mettre une étiquette devant un fait ; l’expression de La Boétie mérite bien mieux, mais il est admis dorénavant que les titres sont suffisants pour toute lecture d’une œuvre, notamment philosophique.

Demandons-nous de quels « avantages » la révolte nous priverait, pour lui préférer la résignation qui, ne pouvant s’ignorer elle-même, doit nécessairement savoir désigner les bénéfices qu’elle induit. Il faudra montrer en acceptant un présent même insatisfaisant plutôt qu’un futur incertain, qu'il y aurait une « valeur ajoutée » de l’ordre établi sur le désordre, du connu sur l’inconnu. C’est l’argument de Pascal : il vaut mieux s’en tenir à ce que l’on sait qu’il serait illogique de sacrifier à ce que l’on ignore ; les lois émanent de principes et de fondements trop lointains pour être repris ; quelles qu’elles soient, et quoi qu’elles disent, elles sont respectables parce qu’elles sont respectées, c’est le fondement mystique de (leur) autorité — et non parce qu’elles sont les lois, qui est un contre-sens de lecture fréquent (cf Pensées – 228 [343]). Il ajoute, bien sûr, à la condition qu’elles ne contreviennent pas à la paix civile qui est le plus grand des biens. A cette aune et dans le respect de l’esprit athénien du Vème siècle avant J.-C., on peut aussi comprendre l’assertion socratique : plutôt l’injustice que le désordre et la résignation considérée comme une « sagesse » populaire, une manière de ne pas engager le pays, la cité ou le groupe, dans le chaos.

Ce point de vue réaliste est mis en avant plus souvent qu’on ne croit. Au nom de la sauvegarde ou du salut du peuple, de la communauté, de la société, voire de l’État, la résignation devient d’autant plus « acceptable » que les périls à venir seraient certains. Un gouvernant érigerait-il des lois et des règlements impérieux s’il pouvait faire autrement ? Sur un motif aussi étonnant que faible tant sur le plan éthique que politique, la légitimité du premier tyranneau venu est établie : il a persuadé le peuple qu’il est de son intérêt de se résigner … à la manière forte ! Et puisque les hommes sont naturellement envieux et cruels, seule l’autorité d’un Léviathan peut remédier à une guerre civile et totale annoncée. C’est bien la position défendue par Hobbes pour qui la révolte signerait la disparition du genre humain engagé inexorablement dans des luttes infinies. Le souverain – le gouvernant – hobbien « invite » donc les citoyens à se résigner : la liberté dangereuse ou la sécurité, tel serait l’enjeu. La première accompagne la révolte, la seconde se gagne par la résignation. Sans aucun doute il y a ici confusion entre résignation et soumission, et Hobbes n’évite pas la difficulté qu’il traite en termes de préférence, de comparaison, d’avantages et d’inconvénients dans lesquels la révolte est porteuse de plus de contradictions et de difficultés que la résignation : les hommes préféreront toujours, dit-il, la sécurité de leurs biens et de leur personne, à une liberté d’autant plus improbable en ses effets qu’elle va, fatalement, se mesurer à la loi du plus fort. Autrement dit, se résigner, se ramènerait tout simplement au désir bien « normal » de se garder en vie ou garder des conditions de vie acceptables car exemptes de risques et de dangers. Le souverain hobbien en cela – et seulement en cela – ressemble au prince machiavélien qui cherche à instaurer un pouvoir dont les « avantages » l’emportent sur les inconvénients pour le peuple, ce qui se ramène toujours à la sécurité des biens, des personnes, la prospérité des mêmes. Les moyens sont, si l’on peut dire, adaptables à chaque cas de figure, mais la règle consiste à rendre la résignation plus favorable que la révolte. Dans le calcul des risques – expression anachronique ici mais acceptable – le peuple va acquiescer à qui met tout en œuvre pour garantir la stabilité, id est la sécurité, nonobstant des pratiques cruelles et/ou injustes.

Faut-il considérer que le choix de la révolte est définitivement discrédité, si la résignation reste le moyen le plus sûr, à défaut d’être le meilleur, pour rendre supportable la vie en société ? Ce serait croire que l’on sait et peut toujours distinguer à temps le pouvoir de l’abus de pouvoir – tandis que ce dernier n’est souvent repérable qu’une fois déjà là — et que celui ou ceux qui font les lois pour tous sont toujours à l’abri de commettre l’injustice. En effet, s’il s’agissait seulement de maintenir un ordre social satisfaisant, sur le principe « sage » qu’on ne lâche pas la proie pour l’ombre, on pourrait admettre qu’il vaut mieux pour les hommes, les citoyens, les peuples, se résigner plutôt que se révolter. Mais l’ordre social est-il juste parce qu’il est l’ordre ? De quoi la paix civile peut-elle être le signe et est-ce dans le silence d’un peuple qu’on juge qu’il n’est pas soumis mais résigné « de bon gré », et non résigné « de force », ou « de fait » ? L’option de la révolte, ou du refus plutôt que l’acceptation ou résignation, prend toujours racine dans la conscience qu’il n’y a pas de résignation volontaire mais rendue nécessaire par la force du tyran. La servitude dont La Boétie nous dit qu’elle est de notre fait, est installée par un système qu’il est quasi impossible de renverser. D’ailleurs La Boétie appelle à la désobéissance et à la résistance, bien plus qu’à la révolte. Certes, nous sommes responsables de nourrir le potentat, mais la résignation n’est pas une fatalité parce que le tyran n’a de forces que celles qu’on lui donne. De toute exploitation et de toute injustice, les hommes ont le pouvoir de s’extraire y compris en prenant les moyens dont le tyran, le pouvoir, le souverain, se sert, révoltes et révolutions se font dans la violence. Reste à savoir si l’on accepte – sur quels fondements et jusqu’où — d’en user pour mettre fin à celles des gouvernants. La réponse marxienne est évidemment oui, ce qui signifie que certaines violences et usages de la force sont « meilleures » ou « préférables » à d’autres, celles des peuples à celles des pouvoirs, qui rendent la révolte « préférable » à la résignation, de facto, comme signe de la prise de conscience du caractère toujours injuste entre le/tout pouvoir comme maître et les peuples comme objets des intérêts, voire des caprices, des désirs, de celui-là. Préférer la révolte à la résignation c’est décider avec Rousseau que nul n’a d’autorité naturelle sur ses semblables donc que la seule autorité légitime possible doit reposer sur un contrat, un accord de tous avec tous, sans qu’aucun, ni individu ni groupe, n’ait avantage ou privilège sur d’autres. Mais puisqu’aucune société civile n’est à l’abri des abus ou des déviances du contrat originaire entre les gouvernants et les gouvernés, il n’est pas raisonnable de présupposer que tout pouvoir va bénéficier de la résignation du peuple de manière préférentielle.

Que la révolte soit préférable à la résignation, cette variation du fatalisme, ne veut pas dire qu’elle est le seul choix possible, ni qu’elle signifie nécessairement sédition, les situations réelles sont bien trop complexes pour être ramenées à des formules simples. Cependant, les principes doivent être établis à titre d’immarcescibles prolégomènes. Voilà ce que je dirais avant tout.

Broquille du dimanche : une omerta immémoriale.

5 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Qu’y a-t-il de commun entre la ’Ndrangheta calabraise, Varron et Apicius, outre qu’on les situe bien volontiers en terre italique ? Les deux derniers sont « à la louche » – expression triviale à connotation culinaire délibérée – romains, mais le premier mourait quand le second naissait, moins de trente ans avant l’avènement du christianisme. Aussi, la ’Ndrangheta n’étant ni de Rome ni des siècles antiques, à quel titre rejoint-elle cet écrivain prolixe et ce personnage ayant vécu dans le luxe et les excès ?

Commençons au commencement. Celui-ci est de quelques jours. Attirée par un titre du quotidien italien La Repubblica, j’approfondis alors ma lecture dont je retire la conclusion générale suivante : aurait-on affaire aux criminels les plus frustres, une solide culture alimentaire en terre italienne a parcouru et franchi tous les obstacles, les siècles, et même la probable ignorance des commensaux de la terrible mafia du sud de la péninsule, à la pointe de la botte. Imagine-t-on Pasquale Condello ou Ernesto Fazzalari lire le De rustica de Varron, l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, ou s’étonner, souriant, que, bien plus tard, Brillat-Savarin signale au moins une fois – sauf erreur de ma part – cette pratique alimentaire qu’ils partageaient avec leurs semblables avant arrestation, et leur postérité encore aujourd’hui, l'article en fait foi. Celui-ci rapporte qu’il y a peu, des policiers calabrais ont découvert une cache et confisqué son contenu, lesquels n’ont rien à voir — directement — avec le crime organisé, mais avec une prédilection cuisinière multiséculaire : 235 loirs, congelés en vue d’être consommés lors de banquets cérémonieux de réconciliation entre familles rivales ! Le journal précise que le petit rongeur est un plat particulièrement apprécié des mafiosi, comprenons surtout des parrains.

Leur réputation ne plaidant pas pour eux, il nous faut envisager que la saisie fut opérée pour motif délictuel. En effet, le Loir gris – le Gliss gliss – est protégé depuis 1983 par la Convention de Berne, dans l’une de ses annexes les bien nommées, il est vrai. Les chefs mafieux étant hommes d’organisation et ne laissant rien au hasard, la congélation tient probablement à deux raisons mêlées : compte tenu de leur très longue hibernation c’est bien le seul moyen d’en avoir toujours à disposition quelle que soit la saison du banquet de paix qui l’inscrit à son menu. Tout caïd de cette engeance, sur la seule question du repas qu’il doit à son pire ennemi, doit pouvoir dormir sur ses deux oreilles.

Comment sert-on les loirs (ghiro, ghiri en italien) à ces tables où le moindre sourcil levé du mauvais côté peut déclencher une rafale d’arme automatique ? On ne sait. Ni la ’Ndrangheta ni la Camorra ou Cosa Nostra pour les plus connues ne laisse d’autres écrits que les listes macabres de leurs exécutions, passées, présentes et à venir. En revanche, nous disposons de détails … croustillants sur la préparation de ceux que les Romains prenaient pour un mets délicat, c’est encore Brillat-Savarin qui le dit, dans la note relative au signalement de cette viande - ce comestible - tout aussi recherchée d’ailleurs que le sanglier, l’autruche ou la cigale qui, selon lui, revinrent d’Athènes au même titre que les lois de Solon, les belles-lettres et la philosophie. Il cite Martial, qui ne dit pas grand-chose : Tota mihi dormitur hyemens, et pinguior illo/Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit. Mieux vaut aller voir chez Varron où l’on apprend qu’il y avait, en Gaule notamment, des élevages de loirs, dans des enclos réservés également aux escargots et aux abeilles. On les enfermait dans des récipients de terre cuite – les gliraria – pour y dormir dans le noir. Dans les Deipnosophistes, Athénée nous apprend que tout aliment sucré prenant le doux nom de friandise – nwgaleumata c’est ainsi qu’il fallait les considérer la plupart du temps, car on les mangeait trempés dans du miel et saupoudrés de pavot, servis en début de repas – une mise en bouche ? – comme il fut fait pour les loirs du festin de Trimalcion. Cependant, très en amont, la loi Fannia de 161 avant J-C, qui limita drastiquement la liberté de satisfaire toutes ses gourmandises – pour paraphraser Macrobe – afin que les citoyens romains arrivant aux comices ne décidassent pas du sort de la république gorgés de vin et ivres, limita aussi la consommation des viandes, dont le loir. Ce qui, pour notre propos, confirme que, de l’Antiquité jusqu’aux contrebandiers mafieux contemporains, le loir ou Glis glis est un mets pour infréquentables tables.

L’espace ou le lieu-dit de mes réflexions.

1 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Demeurer c’est exister loin de toute hétérotopie, un terme foucaldien qui ramasse dans sa double résonnance grecque une signification stricte. Foucault, dans une conférence de 1967*, le propose pour nommer la propension de l’époque à inverser le rapport courant à l’espace-temps, en faveur du premier plutôt que du second — qui marquait les traditions antérieures — et veut dire par là que nous sommes désormais et paradoxalement, dépendants et reliés à des espaces qui nous portent hors de nous, laissant là, et même délaissant, ce qui nous retenait dans l’espace partagé de vie, et mieux encore dans l’espace personnel et intime. Autant le terme utopie est familier à nos oreilles – au risque de n’être plus du tout conforme à sa signification originelle – autant celui d’hétérotopie ne l’est pas. Pourtant, le premier n’est d’aucun engagement dans l’espace concret, alors que le second nous est commun, c’est un lieu réel, dessiné(s) dans l’institution même de la société et comme tel, signifiant sa nécessité, conséquemment, son sens. Disons-le autrement : autant l’utopie n’est, de facto, pas localisable, sauf à se nier elle-même, autant l’hétérotopie est accessible, tangible, constituée d’emplacements parfois hors ou loin de l’espace collectif, mais toujours géo/graphiquement situables et qui font une exception remarquable mais « normale » dans l’espace social. Ils sont, dit Foucault, des contre-emplacements. Aucune société, aucun groupe ne saurait s’en passer, même si, d’un groupe l’autre, ils ne sont pas nécessairement semblables, loin s’en faut, si l’on peut dire. Les prisons, les maisons de retraite et les cimetières sont les hétérotopies modernes, ces « lieux autres » dans les lieux de tous.

Dans cette conférence, Foucault déplace une analyse qu’il avait déjà faite mais centrée sur la question du langage — dans l’Introduction à Les mots et les choses — ; il y montrait que l’utopie, ou les utopies, en relèvent spécifiquement parce qu’elles sont fiction, tandis que les hétérotopies le minent secrètement et le brisent – donc s’y rapportent encore – parce qu’elles se heurtent à l’espace. Le lieu d’existence de l’utopie, si l’on peut dire, est la fable, l’irréel fabuleux, son mode même d’invention. Dans la conférence, Foucault va modifier l’axe de son discours et envisager une grammaire de l’espace c’est-à-dire la manière d’être en rapport avec les lieux, au sens de l’environnement tant individuel que social. L’hétérotopie y représente alors ceux dans lesquels nous ne vivons pas de façon ordinaire, mais avec lesquels nous sommes toujours en lien. Il les nomme des contre-espaces, tout aussi réels et matériels que ceux de notre expérience vécue, des lieux réels, des lieux effectifs (…) dessinés dans l’institution même de la société, ce qui en fait des contre-utopies  — au double sens de l’envers ou l’inverse, et de l’opposition — des espaces dans lesquels nous vivons, à la fois internes à l’espace de vie en commun mais en marge de celui-ci, parce qu’isolés, contraints ou clos, tels sont, selon lui et pour exemples, les hammams, les maisons de repos, les prisons, les asiles, ces deux derniers représentant des hétérotopies de déviation, réservées à ceux dont le comportement est ou s’est éloigné de la norme. Cette dernière distinction interne aux hétérotopies souligne le passage et la prévalence des normes sociales sur les individuelles, lequel est un « marqueur » comme on dit maintenant, des sociétés modernes. A ce titre, il faut noter que les hétérotopies fonctionnent comme des lieux de passage ou de transition/formation qui traversent la société, bien plutôt qu’ils ne la découpent, départagent ou même divisent, car leur rôle est d’édifier, de former, d’enrichir, d’élever, modeler. A ce titre, on peut faire entrer l’école dans les hétérotopies.

L’intérêt de cette analyse qui distingue sans les séparer les lieux de l’existence, est évident d’un point de vue urbaniste et architectural, puisqu’il va permettre de multiplier dans l’espace, des lieux du « dehors » conçus – théoriquement – en vue d’harmoniser ou d’expérimenter sinon le brassage, au moins le croisement ou l’articulation des dimensions individuelles et sociales, c’est-à- dire du spatial et du social. Mais, dans un troisième glissement de l’usage des mots utopie et hétérotopie, lors de la conférence suivante, Foucault se recentre, ou plutôt concentre son discours sur le corps, ce que l’on appelle aussi en philosophie le corps propre – cet objet incarné qui nous fait sujets de nous-mêmes. Merleau-Ponty – qui inspire Foucault ici – a tout dit sur la question. **Nous sommes « assignés à résidence » dans notre corps, sans autre choix que d’être là où il est. Tout franchissement d’un espace – tout déplacement – ne se peut sans lui, je ne peux être où il ne serait pas. Il est une topie impitoyable dit Foucault, ma limite permanente, absolue, concrète, en même temps qu’il est le seul signe de ma présence à moi-même, indépassable et insupportable aussi. Ni utopique évidemment – il est là et bien là – ni hétérotopique puisque je ne suis jamais ni loin, ni hors, ni à côté de lui. Réduction phénoménologique permanente de toute l’expérience externe (l’ailleurs) à l’expérience de l’ici, et manifestation de l’impuissance radicale du corps à une évasion hors de soi dans une réalité extérieure – hétérotopique – conjurée cependant par de fabuleuses utopies, comprenons les utopies fictionnelles — la littérature — qu’on invente dans les mots, que les mots inventent, par lesquelles l’écrivain, le poète, est « en lui hors de lui », même si et bien que cette réalité scandaleuse du corps, en soit l’origine irréductible.

Au début de la deuxième partie de Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty nous convie à la visite d’un appartement du point de vue du rapport que le corps (le corps propre) entretient avec l’espace, donc avec les objets. Ce qui montre, contrairement à ce que nous pensons habituellement, que le corps n’est pas là dans un espace uniforme — ce par quoi la connaissance « objective » de ce qui nous entoure apparaît — mais qu’il l’organise, l’anime (quel terme dans ce contexte !), ce dont nous n’avons pas une claire conscience, alors que nous en avons l’expérience permanente, par nos positions occupées et nos déplacements autour des et parmi les objets. Foucault a parfaitement compris la leçon de phénoménologie domestique et privée, où l’espace n’est saisi que par le corps présent. Parfois, mais parfois seulement, l’utopie fabuleuse, c’est-à-dire mensongère, advient, quand le corps se dépossède de lui-même ou d’une partie de lui-même : masques, tatouages, maquillages et autres pratiques qui brouillent les frontières entre notre corps et nous, nous mettent « hors de nous en nous », réalisant cette fois et sans le savoir une hétérotopie privée, intime.

Faut-il revenir, pour finir — fallait-il le faire plus tôt ?  — au sens exact du mot utopie qui ne désigne ni un lieu ni un projet idéal, et n’a rien à voir, mais rien du tout, avec cette connotation fautive qui le recouvre dorénavant et semble-t-il pour toujours, pour avoir confondu l’inexistant avec le mieux, ou inversement, le réel avec l’imperfection, et instauré un lien nécessaire et pourtant sans la moindre raison entre l’imagination et l’idéal. Rappelons donc que ce terme dont la construction nette et sans bavure du point de vue du grec est le fait d’un Anglais, mais tout le monde sait cela, rappelons qu’il dit le plus simplement du monde « un lieu (topos) qui n’existe pas (a) », un lieu qui n’a pas de lieu. Un lieu où l’on ne peut donc pas aller, et où le fleuve n’a pas d’eau. Et qu’Utopia est le nom que Thomas More lui donne par antonomase que l’on dit inverse. Aussi, sous la plume de Foucault, et particulièrement quand il parle du lieu où l’on habite, la distinction entre utopie et hétérotopie sert avant tout à établir les relations à l’ici et l’ailleurs. Si l’hétérotopie désigne les espaces où l’on n’habite pas, bien qu’ils soient au cœur de notre monde habité, l’utopie — terme finalement bien plus difficile à saisir — l’utopie ne se comprend que relativement à ce que l’hétérotopie n’est pas. Rapportée à la seule question de la demeure où l’on vit — angle absent, stricto sensu, du propos foucaldien, mais, très présent chez Merleau-Ponty, on l’a vu — l’utopie pourrait être le lieu où l’on est plus soi-même qu’hors de soi, plus soi-même qu’un autre, ou plus près de soi que n’importe où ailleurs. Est-ce pour cette raison que j’ai toujours préféré dire habiter ou loger dans une demeure, plutôt qu’une maison, et qu’y demeurer se fait par assemblages ou contextures de significations. Le lieu où le plaisir d’être avec soi, plus fort et plus tenace que le risque, en en sortant, de n’être plus tout à fait soi-même.

*devant le Cercle d’études architecturales mais autorisé à publication seulement en 1984, soit 18 ans plus tard. ** notamment dans Phénoménologie de la perception.

 

De qui s'agit-il ?

28 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Ces quatre extraits proviennent des souvenirs d’un seul et même auteur ou auteure. Chaque majuscule désigne ceux et celle dont elle fait le portrait, qui connaissait le tout Paris littéraire de l’époque qui le lui rendait bien. Les plus grands et talentueux n’hésitaient pas à pousser la porte de sa librairie et la conversation — rue de l’Odéon. Sous ses/ces mots et traits familiers, devinez qui sont V. B. A. trois hommes et C, seule femme, très célèbres et connus de tous, à l’époque, et encore aujourd’hui. 

 

1)(…)

Il apparut, tôt dans l’après-midi, derrière la vitrine qu’il considéra un moment du dehors en échangeant quelques propos avec son compagnon. Je savais déjà reconnaître les hommes de lettres à leur façon de regarder la vitrine ; celle de V. était la plus discrète que j’eusse encore vue : il regardait en homme qui a bien « tué la marionnette », mais l’œil disait la littérature, il la disait même singulièrement, par la nature de ses rayons … comment dire ? l’esprit (…) me souffle le mot : cathodiques.

Donc, il entra et se nomma : V. Quel bonheur !

(…)

Je ne me souviens pas de ce que je racontai à mon auguste visiteur. A coup sûr lui exprimai-je ma révérente admiration, et sans doute lui parlai-je de l’institution des potassons qui nous occupait beaucoup en ce temps. Il dut prêter une oreille bienveillante à mes propos, puisque j’ai un billet de lui qui remonte à cette même année de 1917 et qui mentionne avantageusement les potassons.

 

2) Quand je connus B, tout au début de 1916, il portait l’uniforme bleu horizon de médecin auxiliaire aux armées. Il séjournait dans je ne sais plus quelle ville de province, mais il venait assez souvent à Paris. Il ne connaissait pas encore Aragon et Soupault. Lui, comme les deux autres, fut d’abord client de passage puis client assidu de ma librairie.

Nous eûmes tout de suite de grandes conversations. Je crois bien que nous ne fûmes jamais d’accord. Même sur les sujets où nous aurions pu nous entendre : Novalis, Rimbaud, l’occultisme … il avait des vues exclusives qui me dépaysaient tout à fait. Il était beaucoup plus « avancé » que moi. Je lui paraissais certainement réactionnaire, tandis qu’aux yeux de ma clientèle courante je faisais figure de révolutionnaire. (…)

B, donc, en était charmé (de Mallarmé) et hanté au point qu’il écrivait ses lettres en prenant le ton courtois et précieux du Maître — très vieille France. Cela m’étonnait beaucoup, moi qui étais simple et familière. Son écriture, également, me plongeait en rêverie : appliquée, égale, lissée comme des cheveux avec de fines boucles. C’était, semblait-il, une écriture angélique.

En plus d’un sens, sa physionomie allait avec son écriture. Il était beau, d’une beauté non pas angélique, mais archangélique. — J’ouvre une parenthèse : les anges sont gracieux et les archanges sérieux. Les anges sourient toujours, ils sont faits d’un sourire, leur ouvrage est aimable, alors que les archanges ont généralement de grosses besognes : des gens à chasser du paradis, des dragons à tuer, etc. — Le visage était massif, bien dessiné ; les cheveux étaient portés assez longs et rejetés en arrière avec noblesse ; le regard restait étranger au monde et même à soi, il était peu vivant, il avait la couleur du jade.

B ne souriait pas, mais il riait parfois d’un rire court et sardonique qui surgissait dans le discours sans déranger les traits de son visage, comme chez les femmes soucieuses de leur beauté.

(…)

B, c’est la violence qui le fait statue. Il est porte-glaive. Il a la diligence immobile des médiums.

(…)

Ce que le visage de B avait peut-être de plus remarquable, c’était la bouche lourde et excessivement charnue. La lèvre inférieure, d’un développement presque anormal, révélait, suivant les données de la physiognomonie classique, une forte sensualité gouvernée par l’élément sexuel, mais la fermeté de cette bouche et son dessin rigoureux dans l’excès même, indiquaient une personne très concertée qui mélangerait singulièrement le devoir et le plaisir, ou plutôt les imbriquerait.

 

3) A. était alors en pleine possession de son prénom et d’une ombre de moustache. C’était bien le plus gentil, le plus sensible garçon qu’on eût su voir. Et le plus intelligent aussi. Avec lui, on pouvait s’entendre. Il adorait la poésie sans lui demander trop d’insolite. Quand je le connus, il faisait, je crois, sa première année de p.c.n. Il avait un Verlaine et un Laforgue dans ses poches et il était fort choqué de la grossièreté de ses camarades. Je me souviens d’une de nos premières conversations où il me confia que l’ineptie et l’obscénité des propos qu’il entendait à l’amphithéâtre n’étaient pas loin de lui mettre les larmes aux yeux.

C’était déjà un causeur remarquable. Il pouvait parler pendant deux ou trois heures avec faconde et ce léger ton nasal qu’il n’a pas perdu, je crois et qui traduit sa manière ironique : le défi guignol, l’emportement badin.

(…)

Un jour, il franchit notre seuil des gants clairs à la main. Il devait faire une visite de cérémonie dans le quartier. Cette visite, il l’oublie si bien dans le feu et les flots de sa parole que, vers la fin de l’après-midi, nous vîmes une personne plutôt furieuse (sa sœur aînée, nous dit-il ensuite) ouvrir brusquement la porte : « Mais enfin, L, il y a deux heures que je t’attends ! Tu n’es pas fou ? » 

Nous l’aimions beaucoup, naturellement, et nous ne doutions pas une seconde qu’il ne devînt un brillant littérateur.

 

4) Mes amies P G-V et M.L m’avaient dit à la rentrée – rentrée mythique car nous n’avons quitté Paris ni elles ni moi - : « On va vous faire déjeuner avec C. »

(…)

Un déjeuner avec C. Comment est-ce que ça allait se passer ? C est une femme qui a horreur d’être dérangée. De mon côté, j’ai horreur de déranger, surtout une C. J’aime faire plaisir, mais je n’imagine pas comment on peut faire plaisir à C quand on n’est pas fleur ou bête, saveur ou parfum, couleur ou musique. Son monde est d’avant l’humain ou après l’humain (…). On rêve devant elle de se transformer en chatte blanche, mais faudrait-il encore ne jamais mourir, être une bête immortelle, comme les dieux égyptiens.

(…)

Le menu ? Aujourd’hui, il y a des escargots. Ah ! non, dit C, c’est la seule chose que je n’aie jamais pu manger, j’ai essayé d’en goûter, il n’y a que le jus qui passe.

(…)

Alors qu’aimez-vous ? lui demandai-je. Eh bien, les légumes, les choses bien grillées, les fruits, le lait surtout, les desserts.

(…)

C’est vrai, dit-elle, je suis terriblement violente, j’ai souvent eu envie de tuer. J’aime les couteaux, les lames, pas les revolvers, ça fait un bruit absurde, non, la lame muette, bien effilée.

Le genre flottant

24 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Son idole venait de tomber ! Quelle déception ! La coqueluche des élèves n’était finalement qu’une sombre brute, une canaille, une crapule en un mot, elle avait fait de ses têtes de Turc, autant de victimes innocentes. Aussi, on ne cachait ni son dépit ni son désarroi : vedette et fripouille tout ensemble, la nouvelle figure du lycée, star inconditionnée des plus jeunes et étoile montante des préaux et du réfectoire, n’était, finalement qu’une estafette au service d’une personne extérieure, une ordonnance sans foi ni loi, une recrue vendue au capitalisme le plus bas. Pendant de longs mois, tout le monde fut sa dupe, c’est-à-dire aussi sa proie, voire sa créature. Mais on établit un jour que la célébrité de cour de récréation, n’était qu’une marionnette à la solde de la fine fleur de l’exploitation bonbonnière, quasiment une élite en la matière ! Toutes les confiseries obtenues par séduction, ruse et tromperie, n’étaient pas du tout destinées à améliorer l’ordinaire des personnes âgées de la Maison de retraite d’à côté, mais à sa propre consommation et celle de ses arpètes. Paul était bel et bien un pignouf véritable !

*

Tous les substantifs ci-dessus en italiques, sont du genre féminin et sans la moindre chance de les « masculiniser » en vue d’une équité grammaticale introuvable.  Y a-t-il offense à dire et écrire qu’un pignouf est une crapule, ou Gaston une victime ?

Livrons-nous cependant à la tentation inverse suivante : la « féminisation » de substantifs masculins, si Adèle est, cette fois, le sujet grammatical  des phrases suivantes :

 

Adèle était bourreaue de son métier, parce qu’elle adorait les bébées et les petites enfantes. Seule une fille, disait-elle, devait trancher la tête d’une fille, surtout une assassine de marmotes. Et toutes les escrocques, margoulines, malfrates et autres malandrines n’ont qu’à bien se tenir. Adèle sera toujours là pour défendre ses semblables des chenapanes, sacripantes, tyranes et autres voyoues … Qu’on se le dise !

*

- Mais quand va-t-on enfin saisir que le féminin grammatical 1) ne correspond pas forcément à la gent féminine – Gaston est – répétons-le haut et fort – une personne et Adèle un individu. 2) qu’il ne suffira pas d’ajouter un « e » ou de le soustraire pour modifier les rapports entre les hommes et les femmes 3) ni de l’inclure, ce verbe qui signifie aussi, rappelons-le, enclore, enfermer … Et dans cette lamentable trouvaille, - iel - le « e » que l’on veut réparateur de tous les oublis de genre, le « e » qui fait médicament, est bel (le) et bien « coincé » entre les deux lettres du il. « Elles » ne l’ont pas vu ?

         - Pourra-t-on éviter qu’une femme médecin ne devienne une médecine ; une femme pèlerin, une pélerine ; une femme qui soutient une équipe, une pivote ; une femme qui colonise, une colonne ? J’aime bien me souvenir que le mot gens est masculin au pluriel – les gens heureux – mais féminin s’il est précédé d’un adjectif qui s’accorde, par avance si l’on peut dire – les bonnes gens, les vieilles gens –  redevient masculin si l’adjectif repasse derrière lui – les gens ennuyeux – et l’on peut panacher – les bonnes gens sont ennuyeux – ; disons qu’alors tout le monde est servi !

            - Et si le majordome est une femme, me souffle l’espiègle* de service, doit-on dire une majordame ?

         *je précise avoir cherché un synonyme épicène de « facétieux » qui me vint d’abord sous la plume, car, horreur ! de genre grammatical masculin, il est suspect d’exclure la moitié de l’humanité. Il fallait aussi qu’il commençât par une voyelle pour élider et même éluder, l’article le supportant la même faute de bannissement. Espiègle remplit toutes les cases, comme il faut dire dorénavant. J’en profite aussi pour ajouter que le contournement des injonctions infondées qu’on voudrait nous voir adopter sans mots dire bien qu’en les maudissant, peut mener à d’intéressantes et utiles recherches synonymiques. Lesquelles sont aussi fort utiles pour éviter l’anglobal. Et d’ajouter que ces oukases d’un nouveau genre – c’est le cas de le dire – montrent à quel point la langue française est d’écriture et d’oral. Essayez-donc de dire, de prononcer à haute voix et à l’entour qu’iel.s ont été courageu.se.x  et d’arriver, je n’ose écrire, à bon port. Corneille revient, ils sont devenus fous !

Le chemin poudré des mots

18 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Polissage du mot à mot du temps

dans les plis de la parole d’ensuite.

*

Tant les poussières sucrées

Ont goût d’été poudré

*

Au goutte à goutte du temps pleurant

il floche sur la page

des mots gelés 

*

Tout le long du rempart

des chemins d’eau

creusent

le lit fluide de mes pensées

où passe une gondole

*

D’un seul brin de lin

le poète trame

 le linceul du texte

qui prend sa vie en filature.

*

Il pluvine pour effacer la matité du ciel

ployant de pluie tombale

*

A la fin,

 de nous

ne resteront que nos nouures.

 

*

 

au loin

                                 lancés

 

        tous les

 

petits grav

-iers cas                          - sés

qui

 devie

-nnent  des

 

galets ronds de page.

 

*

Papier coupant,

Plume dans mon sang.

*

En fouissant ses pas dans la lumière du sable.

Les mots rongeurs les bruits le temps la vie.

 *

Frôlée par l’aile du papillon

l’eau devint bleue

le long de mes yeux.

*

A la paresseuse avancée de l’heure

les sons dans l’air

se balancent en apnée.

       *

      Boire aux lèvres du cratère

        pour apaiser son feu

     *

        Et le soleil replia ses rayons

Sous nos pas

*

D’un empan

les nuées noires disent

la funeste nouvelle

du retour de la pluie

*

Ballade des pendus-nocturnes-poignets-brisés

 

*

   - Il —

& moi

désarticulés

doigt par doigt 

vêtu de noir

entièrement

note après note

   - Il —

infiniment 

privilège du temps

de ceux qui ne sont pas morts

encore,

   - Ils —

survivent à mon vertige 

 

Matière, tu es.

 

 

*

Je rappelle Ce beau silence de flocons et de plumes, recueil de Noèmes  (95p.) qu'Alain Borer m'a fait l'honneur l'amitié de préfacer, en édition originale limitée et numérotée, avec très grand soin par l'imprimerie Cheyne, sur un papier de très belle qualité. On peut l'acquérir, en m'écrivant soit par courriel privé, soit en laissant un message par la touche "contact" ou dans l'espace des commentaires. Je vous répondrai assurément, rapidement et privativement. (cf Archives - Joie - 9 septembre 2021)

Mélanges, miscellanées, miettes - XIII

14 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

J’aime beaucoup celle-là, dans une liste des raisons qui rendent impossible l’advenue d’un livre : « & ce Juan Opiedo, dont parle Borges, qui toute sa vie exerça la profession de cordonnier et qui sur chacune des semelles des chaussures qu’il rafistolait écrivait des vers de sa composition qui finissaient par disparaître peu à peu, usés par la marche sur les trottoirs de Buenos Aires. »

          mais moins que celle-ci : « & celui qui souhaitait qu’on l’oublie et fut comblé ».

(Philippe Claudel, in de quelques amoureux de livres que … etc. la suite du titre se répand sur toute la page ; éd. Finitude, 2015)

*

Quand le mouton est tondu, il devient tout mou.

*

L’écrevisse

(Apollinaire, Le Bestiaire ou cortège d’Orphée.)

Incertitude, ô mes délices

Vous et moi nous nous en allons

Comme s’en vont les écrevisses,

A reculons, à reculons.

*

« Laver les mots dans la rivière d’eau douce » Éléonore – 7 ans. Sa petite sœur, Armance, 18 mois : "hop là !"

*

Je lis, dans la presse locale qui, sur tous les sujets, a valeur d’observatoire du genre humain, la date et l’heure d’une rencontre à venir dans un bistrot de la ville, pour un Happyritif ! organisé par un groupe qui se dit Passeurs de bonheur au travail, lequel ne doute de rien en disant n’importe quoi – notez qu’il y a un lien. En attache avec un think-tank – ce qui me fait toujours penser à un char de combat avançant à gros sabots – disons un groupe de réflexion ( !) national privatisant Spinoza comme d’autres le font de Montaigne, leur raison d’être (on évitera le mésusage permanent du mot finalité n’est-ce pas ?) s’apparente à une mission mystico-économico-patronnesse, puisque, tenez-vous bien (dans le char qui avance à gros sabots) il s’agit de permettre le partage des expériences de chacun,  des bonnes pratiques, des moments de convivialité  (déjà, on doute de la créativité langagière dudit groupe). Bien sûr, il est porteur d’actions à l’échelle locale (les bras m’en tombent, de l’échelle), qui, sans surprise, seront de sensibilisations d’acteurs locaux, (la vie est vraiment un théâtre) qui vont ou voudront ou pourront, ou feront, ou aimeront, ou je-ne-sais-quoi qui rime en « on » amener une réflexion (en transport en commun ?) une prise de conscience (attention les doigts) et l’une de mes préférées : initier de petits gestes. Tout ça pour ça ? Qu’on se rassure, la suite de cette énumération charitable, moralisatrice et paternaliste vise par un altruisme miséricordieux et un tantinet prétentieux, un public moins averti. Ce groupe – aux sérieux et à la profondeur indéniablement volontaristes – se donne – ben voyons ! pour mission première de semer l’envie de ramener la joie de travailler. Ah ! tout va bien ! J’ai cru, un instant, que la dimension apostolique de ces braves gens était mue par une foi en l’homme et un engagement pour le salut des plus miséreux. Me voilà rassurée, il s’agit bien de sanctifier le travail seul à même de (nous) mettre en joie (pardon, Spinoza, ils ne savent pas ce qu’ils disent !).

*

         Obcordé, par ce mot l’on désigne tout ce qui a forme de cœur renversé et rhagoïde de grain de raisin. Mais supposons, par une étonnante mutation (pléonasme), que les grappes de raisin portent dorénavant des grains obcordés, quel mot alors ? D’aucuns peut-être se disent que je suis incurablement atteinte de verbigération, n’empêche, j’aimerai bien qu’on me le dise.

*

         Le tableau de Gustave Klimt, La Philosophie, fut détruit par les Nazis en 1945. Sans commentaire, sinon s’étonner qu’ils ne le fissent pas plus tôt.

*

Vitement, fait partie de ces mots auxquels il faut rendre un usage courant, retrouvé chez Champfleury, dès la 1ère phrase des Confessions de Sylvius, 1857 : « réponds-moi vitement ».

*

         Courir comme un dératé. L’expression n’est point lyrique et son explication non plus, installée sur une croyance ancienne, comme souvent, selon laquelle c’est à la rate qu’il faut s’en prendre si l’on souffre de points de côté, en particulier en courant. Encore au XVIème siècle, on pratiquait l’ablation de la rate sur les chiens aux fins d’améliorer leur performance – bien sûr ils en mourraient plus vite qu’ils n’en couraient – de là à penser qu’un homme sans rate court plus vite qu’un autre, on s’empressa d’y croire

*

Le nom de la clématite dément pourtant toute matité clémente.

*

         Quand on parle de plantes ou d’espèces endémiques, il semble qu’on veuille dire qu’elles n’existent nulle autre part ailleurs sur notre planète qu’à l’endroit où, précisément, on les connaît. Ainsi le séneçon blanchâtre, sur les falaises du Bessin et du Pays de Caux ou le koala en Australie. Endémique, le mot porte en lui le double caractère de la restriction géographique et de la rareté. Au point, d’ailleurs, que non protégée, l’espèce finit par disparaître, tel le Dodo de l’île Maurice. Qu’on m’explique alors par quelle sorcellerie ignorante, nous entendons ou lisons dorénavant que telle difficulté, telle évolution de société, telle perte de moralité ou déclin de vertus sont devenus des problèmes ou des questions endémiques (pour dire qu’ils se répandent) … Prêtez l’oreille aux barbarismes sémantiques dont l’époque se repaît bé(a)tement, se pensant savante. En revanche, si vous tenez à vos nuits de sommeil apaisé, n’en faites rien !

         J’en profite pour dire que du côté de Tracy-sur-mer, de petites sources jaillissent de la falaise. Rien à voir, mais c’est si joli !

*

Il ne suffit parfois que de quatre lettres et un chiasme pour faire un monde :

ados/soda

*

Pourquoi il ne faut pas écrire paraphe avec un f (parafe) : pour ne pas le confondre à une longueur près de jambe pendante avec la carafe.

*

Ah ! j’aime beaucoup (aussi) celle-là : Ils ne se rendent pas compte de l’inconscience (qu’il y a à …), euh, ben oui, forcément !

*

         Au livre 3 des Deipnosophistes – l’ensemble est un petit bijou dont je ne me lasse pas – Athénée de Naucratis (IIIème siècle) raconte que les huîtres nées en mer sont d’autant plus excellentes que, dans le voisinage, il y a un étang ou une rivière, c’est-à-dire de l’eau douce dont la délicatesse passe dans leur goût. Celui-ci devient acrimonieux si les huîtres sont nées sur les rivages ou les pierres. Mais rien ne vaut celles du printemps qui s’achève i.e de l’été débutant : elles ont été abreuvées d’eau muriatique approuvée par notre estomac. Il ne reste plus qu’à les faire bouillir seules ou avec du poisson. Ajouter de la mauve ou de la patience (Athénée nomme la plante tandis qu’en français, nous pensons à la vertu) et voici un mets de choix.

*

         Preuve de sa pérennité dans le cœur et l’âme des hommes, la mélancolie, le mot, a une existence attestée et à peine altérée depuis deux millénaires et demi.

*

Le long du mail, les belles marchaient avec langueur. Parfois, riant à gorge déployées, elles montraient l’émail de leurs dents superbes ce qui attiraient – mais peut-être le voulaient-elles – l’attention des joueurs de mail, un jeu d’adresse avec maillet à manche flexible.

(toujours dire et écrire courriel, lettrielle, ou courrier électronique, merci)

*

Ne supra crepidam sutor iudicaret : un cordonnier ne devrait pas donner son avis plus haut que sa chaussure.

[Il y a de nos jours, comme qui dirait, une foultitude de cordonniers qui se mêlent (semelles, merci qui ?) de ce qu’ils ignorent, comme s’ils le savaient.]

*

 

D'Afrique, ses Impressions.

9 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

         Et peu importe, au fond, si les prémices furent rocambolesques. Disons-le, à la mode de notre écrivain qui nous fait un opéra de quat’sous au moindre pépiement de piaf parisien, et duquel on apprend surtout l’inimportant et même l’importun, élevés au rang du sacré. Pensez donc, au moment de partir, sa femme oublia son manteau ! Certes, il y avait à cela des circonstances : à l’heure de quitter Marseille, le Ville d’Oran ne partit point. S’en suit une série de micro-récits à sa main, qu’on aime tant ; un amoncellement d’infimes détails qui ne comptent que pour avoir été écrits toujours à mi-chemin entre dénégation, effronterie, faux flegme et même j’m’enfoutisme savamment travaillés, ce qui coupe les cheveux en quatre finalement et les chemins aussi.

         Si le petit récit des préliminaires au départ tient une place de choix dans les impressions de l’ensemble du voyage, c’est en raison de l’impressionnante insignifiance qui façonne ce regard et cette plume impressionnistes, peut-être même pointillistes, qui nous séduisent, y aurait-il, bien sûr, bien sûr, un clin d’œil liminaire à Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique, particulièrement déroutantes pour le lectorat, Roussel dont André Breton dira plus tard qu’il demeurera le pire contempteur, le pire négateur du voyage réel. Formulation* si on l’isolait du reste de son texte, qui pourrait à bien des égards convenir à notre écrivain ; mais Breton va contredire notre intuition en ajoutant : il faut que l’œuvre ne contienne rien de réel, aucune observation du monde ou des esprits. Cela pour Roussel exclusivement, car celui qui a toute notre attention – quels que soient ses textes, c’est une marque absolue – a le génie du détail qui navre, heureuse formule de Paul Fournel. Nous dirions bien du détail pauvre non au sens économique, ni esthétique, ni d’aucune autre manière que cette pauvreté qui noue ses relations verbales avec et dans la simplicité et la candeur de l’observation. Le même Fournel, Paul, en fait un romancier désencombré, la formule lui sied à merveille, y compris la suite : pas d’infrastructure, pas de superstructure, et un peu moins la fin de la phrase qui ne s’applique pas ici, sinon en sourdine comme toujours, rien que le couteau de cuisine, à vif, sur la plaie ordinaire.

         Je voudrais raconter mes impressions d’Afrique. C’est la première phrase de ce texte-récit-inventaire demeuré inachevé, longtemps archivé. Un ensemble d’une vingtaine de feuilles dactylographiées et quelques fragments manuscrits. Il a fallu retranscrire l’ensemble, insérer les notes en marge, envisager qu’assurément, le tout n’était pas fixé. Mais si l’on se souvient qu’à peu près à la même époque Henri Calet – il s’agit bien de lui, n’est-ce pas, tout le monde a deviné – rédigea L’Italie à la paresseuse** rien ne saurait plus nous étonner. Aussi, nous avons accordé d’emblée et inconditionnellement tous nos égards attentionnés à ce texte, lequel contient un dessin de sa main, remarquable à plus d’un titre : une rareté, un point de vue, stricto sensu, étonnant, et une netteté remarquable dans le trait. Nous y reviendrons, ou plutôt, disons-le de suite, le crobar – avec ou sans d – fait image et même métaphore pour l’écriture calettienne en général, pour ce texte en particulier : le plus haut, le plus beau, le plus simple, le plus inattendu, lointain ou rapproché point de vue du monde, n’est jamais qu’au bout de ses pieds.

A Sidi Madani, petit village algérien au sud d’Alger, Henri s’installe du côté du 14ème arrondissement devant un paysage dont il tenait à ne pas se laisser distraire. Et quelques lignes plus bas cet incroyable aveu, sans nuance : Quelques heures après, je me suis senti là comme chez moi, comme dans ma rue. Au lieu de la maison d’en face, j’avais la montagne. Autre manière de dire qu’il ne s’installe que dans ses impressions, mieux dans les mots qui installent ses impressions.

         Quand Henri Calet arrive en Algérie, il sort de ses bagages un livre sur Paris à terminer (Le Tout sur le tout), ses images, ses décors, ses lectures récentes, Fromentin, Ibn-Khaldûn, le Coran, Tite-Live, du moins c’est ce qu’il dit, car il n’en laisse aucune trace explicite. D’ailleurs, les cinq premières pages (sur un total de moins de vingt) sont consacrées à l’avant-voyage, l’avant-départ, l’avant­-arrivée, jusqu’à écrire environ à la troisième, Je n’avais plus grande envie d’aller en Afrique. Quel aveu ! suivi de remarques douces-amères mais plutôt amères, en débarquant à Alger : toute forme d’agitations, de fougues, d’éblouissements attendus, ramenés à la portion congrue : je n’ai pas d’impressions personnelles sur Alger, sinon que cette ville n’est pas blanche. Plus loin, avouer n’être pas parvenu à avoir, en Algérie, une impression personnelle bien à moi. Le mot – impression – revient souvent, on le voit, dans l’une de ses significations majeures mais décentrée : l’ensemble des effets que produisent sur nous des images, des sensations ; aussi ne sommes-nous pas étonnés des juxtapositions, listes, énumérations, inventaires, de fruits, couleurs, arbres, fleurs, dont les noms, les noms exotiques suffisent à eux seuls au dépaysement de Calet, notés après que l’ami Francis Ponge, compagnon et complice du même voyage, le devançait toujours, ou presque*** à ce jeu-là. Comment ne pas succomber, non point tant à la vue des lentisques, jujubiers, aloès et autres micocouliers qu’à leurs noms jolis qui suffisent pour toute « impression sensible » ce qui, une fois encore, nous convainc qu’entre les mots et les choses, Henri Calet, fixe les mots pour accéder aux choses.

         Deux passages au moins – qu'on va dire « du Kabyle » et « de la Chiffa » – sortent un peu Calet de cette apparente parce qu’avouée, difficulté d’écrire, de décrire, ce qui se présente à lui. A la traîne de Ponge, il se sent souvent empêché, comme en-deçà de ce qu’il voit, ce qui est bien un aveu de non-indifférence à ce qui l’entoure ; un peintre, celui qui dit avec des couleurs, serait bien moins impuissant que lui. Mais les lecteurs fidèles et obstinés de Calet savent que ses formules les plus ordinaires, les plus simples, que d’aucuns pourraient – mais de quelle autorité ? – juger « plates » ou insipides, sont au contraire celles où il dit le plus : nous allâmes visiter l’étable, où se tenaient plusieurs vaches et des enfants. Maîtrise absolue de la litote, la figure de style la mieux adaptée à l’anodin, au demi-ton, aux oreilles fines ; il n’est pas donné à tout le monde d’entendre les infra-sons de ce qui se joue là, loin, très loin des aigus, des stridents, des perçants, où comment dire avec une sobriété maximale qu’on a le cœur gros.

         Avec ces pages « rédigées », il y avait un ensemble de notes non insérées, non classées, flottantes, qui, dans leur indigence même, leur sobriété, font pâlir de jalousie – ou devraient le faire – tous les tâcherons de la justesse, de l’acuité et de l’exactitude. Juxtaposition de mots, sans ponctuation, la plupart du temps sans article, sans explication ni développement, faisant une liste de courses à la mémoire peut-être, ou à l’oubli qui sait ? Sous l’entrée Alger :  j’ai visité Alger auparavant – le jour et la nuit – deux ou trois fois rapidement /une grande ville/sous la pluie au soleil/je n’ai pas pénétré dans la Casbah (mais j’ai vu Pépé le Moko) /ruelle linge la porte (…) ; on ne peut bien sûr pas tout reproduire, de la même eau, émouvante. [Du voyage au Maroc qui fit suite, Calet ne rapporta aucun texte rédigé, sinon, à nouveau, un ensemble de notes d’observation, qu’on pourrait, certains l’ont fait, considérer comme participant de la « méthode » calettienne, déambulatoire et exploratoire. Ainsi sous l’entrée Rabat, (…) ville blanche, éblouissante mal aux yeux (…)  / 2 cigognes sur le minaret (…) /la barre, l’océan, les barcassiers (fourmis)/(…) ]

         Ils avaient raté le départ ensemble, ensemble fait le voyage, séjourné au même endroit – Sidi-Madani – étaient partis sans la moindre obligation comme le stipulait la lettre d’invitation du gouvernement général de l’Algérie (précisément, des Services des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire), sinon de tirer le bénéfice maximum de ce séjour, soit qu’ils l’utilisent à lier connaissance avec l’Algérie, soit qu’ils ne quittent point leur table de travail, soit enfin qu’ils souhaitent seulement prendre un agréable repos. Henri Calet et Francis Ponge. Avec eux acceptèrent, pour les plus connus, Michel Leiris, Louis Guilloux, Jean Tortel, en arrivée échelonnée, de sorte qu’ils ne se croisèrent pas forcément. Et ceux qui déclinèrent se nomment : Sartre, Beauvoir, Breton, Aron, entre autres. Ces absents-là ont eu bien tort. Nous manqueront à jamais leurs Impressions.

         De Sidi-Madani, Ponge, à l’instar de Calet qui resta calettien, demeura pongien. On lui doit un ensemble de remarques, très précieuses, datées et groupées, par lui-même, sous le titre My Creative method. Certains jours, il revenait deux fois à la tâche, variant les longueurs, les développements, s’avouant (comme Calet !) paresseux tandis qu’il s’escrimait à saisir ce qu’écrire, et singulièrement écrire des poèmes, signifiait pour lui, et comment s’y prendre. Aurait-on, en profit de son séjour, une illustration, un exemple au moins, une tentative de cet usage des mots si nouveau et fécond ? Prenons-nous en flagrant délit de création, décide-t-il le lundi 5 janvier 1948 se souvenant, d’un coup, où il est, et saisissant – enfin – les spectacles, la vue devant lui, dans une tentative besogneuse d’expression. De quelles couleurs sont les couleurs du Sahel ? Ce n’est pas tant comme il les voit – comme nous les voyons – qu’il s’agit de les dire ; mais comme elles se doivent, qu’il faut entendre comme un devoir, de convenir au plus juste, qui ne devient au plus près que pour s'être le mieux accordées à une satisfaction première, confirmée par l’étymologie et le dictionnaire. Ainsi, le Sahel en ses couleurs est d’un rose un peu sacripant. Ponge se livre alors à une éblouissante et rapide cabriole comme il en a le secret, convoquant l’Arioste et convaincu doublement par Sacripant et Rodomont qui d’Algérie fut le roi et dont le nom signifie Rouge-Montagne, que sacripant est le seul mot et le mot le plus juste pour dire, écrire ? la couleur de ce sable-là.  

Le même jour – et là, on frémit d’aise et de plaisir – un galet ramassé dans l’oued Chiffa, fera jouer en lui des ressorts inconnus, expression dont s’étonne qui se souvient que le galet est le morceau final du Parti pris des choses, édité en 1942, soit bien avant ce voyage. Si le premier, chronologiquement, laisse le poète dans une sorte d’insatisfaction (les défauts d’un style qui appuie trop sur les mots) tel un galet des débuts, l’algérien, celui qu’il tient véritablement en main, décliné en trois points de quelques mots seulement, celui-là est celui de la victoire. Il faut mettre en miroir ces deux textes que six années environ séparent.

On se prend à rêver de Calet et Ponge, dans la double unité de temps et de lieu et partiellement la troisième, l’écriture, que fut ce voyage en Algérie, devenue Afrique sous la plume du premier. Belle et réussie synecdoque sur laquelle personne ne s’attarde ; mais, le trope le plus abouti de ce déplacement des corps, reste l’involontaire schize que leur activité littéraire fit entre leurs deux esprits, séparés et comme disjoints par ce que les mots firent respectivement à leurs impressions. Jamais l’inverse.

 

* in Anthologie de l’humour noir. ** cf archives L’Italie d’Henri, 18 décembre 2019 *** il arrivait que Francis Ponge ne trouvait pas non plus. (ici, entre les deux écrivains, il s’agissait de trouver le mot juste pour dire la couleur de la Chiffa, un oued bruyant et serpentin. Finalement, limoneuse convint et convainquit.)

Wittgenstein, la cafetière et le geste auguste du facteur.

3 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

          Le programme des épreuves écrites de l’agrégation de Philosophie, mouture 2022, affiche : Hume et Wittgenstein. Une formalité pour certain(e)s – clin d’œil à Clémence. Du premier, chronologiquement et alphabétiquement parlant, je ne bénirai jamais assez la foudroyante formule rongée jusqu’à l’os : Tout ce qui est peut ne pas être. Manière de dire que toute négation des choses contingentes est toujours possible, y compris ce qu’il serait absurde de nier, d’un point de vue empirique, par exemple que le soleil ne paraisse pas à l’horizon demain, ou plus nettement, qu’il n’y ait aucun lendemain à aujourd’hui : un régime de scepticisme rationnel engageant une triple réflexion – le pouvoir paradoxal de la négation ; la « nature essentielle » de l’incertain ; le caractère insaisissable de l’Être – dont nous n’avons épuisé ni les prérogatives ni les conséquences, que Hume a pratiquée pour nous. Son involontaire colistier porte un nom et signe une œuvre moins connue encore des non-pratiquants de la philosophie, une peuplade indifférenciée et nombreuse qui commence avec la fin de la classe terminale, année bénite-maudite d’où le plus grand nombre ressort avec plus de préjugés parfois qu’en entrant, passant par pertes et sans profit les siècles, 26 au bas mot, et les milliers de millions de pages en autant de volumes, les milliards et milliards de neurones émoussés et rompus, les billions et trillons d’heures usées et usagées, les trillons de billions de mots, le tout dans toutes les langues, dont, pour les plus anciennes, le grec, le latin et l’arabe, ramenés à l’emporte-pièce de qui – et cela m’étonnera toujours – n’en aura ni lu ni étudié plus qu’une quinzaine d’extraits, peut-être, ou une trentaine de lignes au hasard, quelques mois avant ses dix-huit ans, mais prétendra, toute sa vie, s’en souvenir, et avoir de quoi en parler pour toujours.

La cafetière ? il s’agit de la machine qui fait ou verse le café – moins celle du conte éponyme de Gautier Théophile, que celle du poème d’Apollinaire – Les Femmes in Alcools – dans lequel, in fine, Le facteur vient de s’arrêter. Donc  il ne s’agit pas, argotiquement parlant, de la boîte crânienne dans laquelle les deux philosophes ci-dessus nommés ont pourtant beaucoup œuvré à limer et frotter ma cervelle. Simplement, recevant dans le même instant et dans chaque main, par les services postaux, deux colis – un livre consacré à Wittgenstein/une machine à « ristretti » programmée à sa propre obsolescence, il était dès lors impensable de manquer une occasion unique de conjoindre ces trois nano-événements du hasard universel, en une seule et joyeuse formule. De la cafetière il ne sera, en principe, plus question dans ce qui suit, du facteur non plus.

         Portrait d’un Viennois : né en avril 1889 dans une des familles les plus riches et cultivées de la ville et du pays, cela ne prédispose pas fatalement à devenir philosophe, ni d’avoir vu Klimt boire le thé au salon, ou, dans sa prime jeunesse, croisé Brahms un ami de la famille ; savoir que l’un de ses frères est dédicataire du Concerto pour la main gauche de Ravel ; avoir fréquenté assidûment les salles de concert et les musées, pratiqué plus qu’honnêtement la clarinette ; être fait prisonnier par une unité italienne en 1918, avec pour tout bagage son Tractatus logico-philosophique à finir d’écrire ; être imprégné des textes et de la pensée de Schopenhauer ; avoir renoncé à l’héritage colossal de son père puis de sa mère pour ne plus vivre qu’avec un lit, une table et quelques chaises ; avoir été successivement instituteur, jardinier d’un couvent près de Vienne, architecte de la maison d’une de ses sœurs, éphémère mais talentueux sculpteur ; avoir rencontré et longuement fréquenté à Cambridge, pour le meilleur et pour le pire, l’éminent épistémologue Bertrand Russel, le premier éditeur du Tractatus ; aussi Frege, et, plus tard une relation personnelle avec Schlick ; mais aussi Waismann, deux noms inconnus du grand public, appartenant au Cercle de Vienne duquel il fut distant, et avec eux et d’autres, entretenu des correspondances tout sauf conformistes ; être, être surtout, un redoutable mathématicien et logicien, au point que Russell devenu vieux, considérait que Ludwig l’avait largement dépassé, ce qui était vrai ; s’engager en 1939 comme en 1914, cette fois dans le service de santé anglais ; après-guerre, s’isoler en Irlande, dans la campagne, puis au bord de la mer. On raconte que les pêcheurs racontaient qu’il tentait d’apprivoiser les oiseaux, on est bien près de croire ces racontars, il était ébloui par l’aéronautique balbutiante, qu’il étudia, et fut un maître ès cerfs-volants.

         Sur ceux qui l’approchaient il exerçait fascination et aversion, sympathie et antipathie, attraction et hostilité ; c’était, à n’en pas douter, un homme supérieur. Une intelligence surpuissante. Un esprit exceptionnel. On n’est pas étonné qu’il ait été profondément marqué par Saint Augustin, Kierkegaard, et en littérature Dostoïevski et Tolstoï ; on est captivé par son écriture concise, nette, construite au carré, sans surprise, rythmée, resserrée au plus juste. On sait que la musique de Schubert était tout pour lui : il faut que ces deux phrases soient juxtaposées, car si Wittgenstein était une figure de style, il serait l’asyndète.

         Comment, dans ces dispositions et conditions qui restent encore à étoffer, comment aurait-il pu échapper à une longue, aiguë, articulée, obsédante analyse de la question qui recouvre tout, l’absolue question du langage, le jeu de langage – enjeu ? – expression mainte fois répétée dans De la certitude, son dernier ouvrage, celui auquel il travaillait deux jours encore avant sa mort, le 29 avril 1951, à 62 ans tout juste. La question : « Est-il donc possible de faire l’hypothèse (c’est lui qui souligne) que n’existent pas tous les objets qui nous entourent ? » (ibidem, §55.) – devient le noyau atomique de toutes ses réflexions, et se déploie à l’infini. Quelles conséquences y a-t-il à considérer que la réalité ne serait que l’ensemble des assertions que l’on porte sur elle, lesquelles n’ont, pourtant, pas le même degré de certitude ; et (se demander) si les significations changent avec les mots.

Plus d’un siècle auparavant, Hume dans l’Enquête sur l’Entendement humain, s’interrogeant aussi sur la signification de nos affirmations quand nous les saturons de certitude, sans savoir finalement ce qu’il en est, leur fera un sort surtout aux plus usuelles, les plus universellement reçues, les moins susceptibles d’être interrogées. Distinguant les vérités de raison (il dit les relations d’idées) dont les mathématiques qui font l’objet d’une démonstration a priori, i.e par la seule pensée, des vérités de fait, il montre que ce n’est pas la même chose de dire que trois fois cinq est égal à la moitié de trente ou de dire que le soleil se lèvera demain. (ibid. IV, 1ère partie). La seconde est une confusion entre évidence et vérité, en « raison » de la permanence de l’événement – c’est ainsi depuis la nuit des temps, si l’on peut dire – de sorte que ce qui a lieu un nombre incalculable de fois, serait voué à demeurer toujours, donc, ergo, est vrai ! Pourtant, l’établissement de cette relation n’est pas de même nature que la précédente, elle ne relève que de l’expérience, terme qui désigne toujours en philosophie, le lien avec l’existence, le réel, l’empirique – qui dépasse l’individu. C’est pourquoi, au sujet d’un fait, notre raison ne devrait jamais tirer une conclusion nécessairement vraie, toujours et partout. Les objets de l’expérience - voir un arbre, entendre un bruit, toucher une table, attendre le lendemain … sont tous soumis aux coutumes, habitudes, mémoire, fréquences et ressemblances, seules responsables de cette croyance tenace en la force pourtant illusoire d’un raisonnement établissant des relations entre causes et effets, relations qui n’existent pas. Quelle logique, quel processus d’argumentation vous garantit contre cette supposition ? se demande Hume un peu plus loin. Voilà une question sur mesure pour Wittgenstein. Certes, l’observation montre qu’en approchant sa main d’une chandelle on se brûle, et l’habitude finit par établir qu’on sait qu’une flamme est occasion de souffrance, ou tout autre cause brûlante ; mais cette « conclusion » ou supposition censément vraie à laquelle on parvient très vite, dès l’enfance, n’est pas une argumentation, n’est pas une démonstration. Montrer, ce n’est pas démontrer.

         Hume, sans l’avoir voulu, avait déjà taillé ses questions pour Kant et le vieux philosophe de Königsberg – on a tous un peu le sentiment que Kant a toujours été vieux – sut lui en être gré. Mais lisons Wittgenstein, c’est de saison : pour voir combien peu clair est le sens de cette (telle) proposition, considère sa négation dit-il, tandis qu’il reprend les assertions du sens commun qui, sans barguigner, sait et/ou est sûr que là il y a un siège, ici, une porte … etc. Alors que jamais personne ne teste la vérité de cette proposition, seul critère pour établir avec certitude que je sais et ce que je sais ; savoir, redoutable verbe dont nous ignorons à quel point son emploi est spécialisé. A partir de là – s’il fallait repartir du scepticisme rationnel humien – Wittgenstein s’en départit en consentant que l’accord fréquent avec autrui sur le sens de l’énoncé « je sais » relève du jeu de langage, faut-il entendre en sous-texte, des règles du jeu de langage ? Mais il prévient – qu’il ait lu Berkeley de manière approfondie ou pas, nul ne le sait : si l’on se met à douter de l’existence du monde extérieur – par la négation grammaticale de je sais – on entre dans un jeu, c’est pour jouer, ce n’est évidemment pas « pour de vrai ». Le philosophe est un jusqu’auboutiste du raisonnement, il n’est pas fou, justement, il n’est pas fou. Tel Hume, me semble-t-il, mais avec une insistance bien plus têtue et nanti de sa boîte à outils de mathématicien hors pair, il pose et repose inlassablement la même question, jusqu’au dernier jour : quand je dis « je sais » que dis-je ? à quelle détermination logique me rapportè-je.

         A relire et reprendre ses textes – après et grâce au geste auguste du facteur qui me porta la très fouillée (à l’américaine) biographie signée Ray Monk et avec elle la cafetière pour les petits noirs brûlants en accompagnement – et Hume sur les rangs, je me dis que voilà un choix magnifique pour l’écrit de l’agrégation, qui porte décidément fort mal son nom, car s’il y a bien quelque chose à ne pas faire c’est d’agréger ce qui – ceux qui – ne saurai(en)t s’assembler, s’attacher, s’agglutiner, leur œuvre étant à la fois spécifique et nécessaire l’une à l’autre. Wittgenstein, le déshérité volontaire – un notaire aurait dit qu’en refusant la fortune laissée par son père il opérait là un suicide financier – manière de procuration ou de substitution aux suicides réels de trois de ses frères ? –  Wittgenstein, ni aucun philosophe d’ailleurs, ne peut recaler ni récuser le legs intellectuel dont il est issu, qu’il le nomme ou pas. Peu, très peu de noms dans ses textes hors les contemporains avec lesquels il cheminait. Pourtant Descartes est partout (Puis-je douter de ce dont je veux douter ?) Hume, nous venons de le voir, forcément Kant, Berkeley évidemment. Il est aussi, notre champion pour l’usage et l’éloge des objets dans une Grammaire philosophique, ce fil que j’aime tisser, depuis longtemps. Chez lui, livres, tables, arbres, portes, couleurs – le bleu, déjà chez Hume – les pommes, un marteau, un flacon de benzine, un jeu d’échec, une baguette de chef d’orchestre, des poupées, un fauteuil (les sièges en général), le téléphone, les automobiles, la gare …

Mais la gare ! Il m’est revenu en mémoire cette anecdote vraie : Einstein à 22 ans, diplômé de mathématique et de physique du Polytechnicum de Zurich, après un parcours scolaire chaotique – aujourd’hui on dirait atypique – est sans emploi et amoureux, ce qui n’a rien à voir mais fait plaisir à dire. Il répond à une annonce du « Bureau fédéral de la propriété intellectuelle » de Berne, précisément à l’Office des brevets, où un poste est à pourvoir. Ne nous attardons pas, ce n’est pas à sa hauteur intellectuelle, même si, sur le papier, il possède toutes les compétences en termes de formation scientifique. Wittgenstein fit de même à plusieurs reprises, n’est-ce pas. Mais la gare. Chaque matin, il se rendait à pied au travail, passant devant une horloge, fameuse paraît-il, dont la caractéristique – nous sommes en 1902 – est d’être parfaitement reliée aux autres horloges de la ville, de sorte que, à Berne, le temps (…) apparaît comme unifié. Un incommensurable progrès avant quoi chacun, chaque ville, chaque monument, voyait midi à sa porte, garantie d’un usage chaotique du chemin de fer, ce moyen de transport pourtant triomphant depuis le milieu du 19ème siècle. Ce fut même – l’harmonisation du temps, donc du temps ferroviaire – une priorité, et un nombre considérable de brevets furent déposés, dès 1892, notamment à Berne, où quelques années plus tard, Einstein s’étonnera avec candeur – c’est aussi la marque des esprits surpuissants – qu’un temps unique régnât dorénavant sur le monde et la ville. Dont la gare dotée d’une horloge signalant à tous et partout, l’heure exacte ou plutôt, la même heure. Mais il s’interroge : « Que signifie la phrase : tel train arrive ici à 7 heures ? » sinon « que le passage de la petite aiguille de ma montre sur le 7 et l’arrivée du train sont des évènements simultanés ». On aime la pureté des âmes simples ! On dirait du Pierre Dac. En Juin 1905 -– 4 articles cette année-là, tous fondateurs de la physique moderne -– Einstein reprend le train de 7 heures, si l’on peut dire, pour expliquer L’électrodynamique des corps en mouvement : quel sens – deux mots redoutables ! – quel sens donner au fait que deux évènements sont simultanés alors qu’ils sont distants. On ne peut prendre deux trains en même temps au même endroit, ni, bien sûr à deux endroits différents. L’idée de la dépendance du temps avec le mouvement dans l’espace – sa relativité pour le dire vite – vint un jour à son heure.

         Et ma petite minute de gloire : j’apprends qu’Einstein travaillait avec Paul Habicht, un mathématicien de haut vol et son ami, mais surtout le jeune frère de Conrad Habicht qui préparait le café à l’Académie Olympia, fondée par Einstein et quelques autres, où l’on parlait physique, évidemment, mais aussi, philosophie.

                                          

LE 30 OCTOBRE

30 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

          

                           de l'an 1837 selon l’État civil,  Jean-Pierre Brisset naissait à La Sauvagère, Orne, inscrit au 25 Haha 149 du calendrier pataphysique.

 

 

« Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! » Paul Claudel, Connaissance de l’Est, La Pluie

(cité en exergue du Chapitre 1 de l’excellentissime livre de Marc Décimo : Jean-Pierre Brisset Prince des penseurs Inventeur Grammairien et Prophète, aux Éditions les presses du réel, 2001 (796 p.)

 

 

 

Hommage

 

- Écoutez Brissette, la rainette verte -

 

Coâ, quoi ?

 

La mare rose 

la mare ose 

l’âme à roses 

lama rose 

lame arrose 

 l’amaro se marre, ose 

la Ma rose arrosa, l’art osa !

l’amarre osa

rosa, rosam, rosamare

Rose ama rosa

Rosamarosa

 

 

In Les Origines Humaines, Jean-Pierre Brisset écrit : « L’analyse ne connaît que le son, c’est là le son, c’est la leçon qu’il faut retenir ». p. 1158

 

 

[Jean-Pierre Brisset in inactualités et acribies : 7 Septembre 2018 : Brisset, Jean-Pierre, (épisode 1) ; 8 Septembre 2018 Brisset, voyageur presque immobile (épisode 2) ; 10 Septembre 2018 : « Il aime son délire comme lui-même ». JP. Brisset (épisode 3) ; 3 octobre 2020 : La fête à la grenouille ; 4 Octobre 2021 : éloge par quatre de la grenouille.]

 

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