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La langue verte ou l’éblouissante faconde

6 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

On ne pourra pas dire qu’il fait triste, gris, mélancolique, que les temps sont ennuyeux et les heures maussades ! Pourtant, ce futur cache un passé, et s’il arrive dans votre présent, vous êtes assuré de vous payer quelques bonnes tranches de relâche, sans recourir à aucune technique préalable, sinon celle dont nous avons oublié qu’elle a presque notre âge : savoir lire.

           

Voici donc pour la première fois réédité depuis 1930, par les éditions La Mèche Lente, le livre de Pierre Devaux – La langue verte – petit monument mentholé au poivre, à la gloire du parler argotique de ces années-là, qui ne manque pas de nous rappeler qu’un idiome parallèle, c’est comme un circuit du même nom, ça s’organise, disons que c’est tout sauf le chaos … ou le foutoir si l’on veut encanailler le propos, il faut bien se préparer. Pour nous, Devaux aplanit un peu le terrain et commence par une sorte de glossaire réjouissant, histoire de ne pas nous laisser nous dépatouiller avec des pratiques et des usages de paroles mal connus de certains – l’écrivant, je me demande s’il ne pensait pas qu’un jour il faudrait initier ceux qui n’entraveront que pouic à cette langue pourtant rutilante telle l’herbe rafraîchie par une pluie d’orage. Aussi, ce glossaire n’en est pas un bien sûr, il vous envoie directement dans le grand bain, lisez un peu : « Putain de moine, y a du linge ! » vous écriez-vous en apercevant une jeune femme élégante. On n’abusera pas des extraits, tel un fruit défendu, La Langue verte pour être dégustée doit succomber à ce qu’il faut de tentations – je m’y emploie – sans céder à la révélation, le plaisir en serait tout ramollo.

            Cela n’exclut pas de dire que ce baptême bien peu religieux, plus vaillant que verdelet, dans le ton vif intense de l’ensemble, est à lui seul déjà un régal. Les phrases y sont court vêtues sous lesquelles passent un petit zef malin-coquin. Il précède Les Propos de l’Affranchisous-titre « Aventures de Pierrot-les-grandes-feuilles » – concocté d’illustrations en saynètes, mises en musique, travaux pratiques et dirigés, et autres écritures d’application. Et là, on dira pour rester pudique, que Pierre Devaux, s’en donne à cœur joie. Chaque petit récit, aventure, chaque invention de son cru – vert cru – dédiée à un contemporain, ramasse sous un pinceau en double et triple teintes – cela pour faire obstacle aux mots en demi-teinte – des situations aussi abracadabrantesques qu’il se peut, cousues par un fil rouge qui n’est ni de honte ni de timidité, mais d’effronterie appuyée. Très alerte dans le maniement du parler argotique, cela va de soi, Pierre Devaux excelle dans l’invention écrite des mauvais accents étrangers, anglais et italien, tels qu’ils se parlent en français des faubourgs mais par des hommes politiques qui n’y pigent rien, autant dire que le seul effort à fournir est de se laisser glisser. Les évènements, circonstances et personnages s’y prêtent, ces derniers de chair, d’os et de condition réels – au hasard pas moins que la british family royale. Sur les tapis de Buckingham Palace, le narrateur appuie (ses) pingots comme vous et moi sur le sol de notre cuisine.

            Des anonymes célèbres, des célèbres oubliés et même des inconnus de tous, font de ce petit livre heureusement exhumé, un cortège magnifique de forts en gueule – non qu’ils seraient des braillards institutionnels, ou auto-proclamés, de ceux qui s’autorisent de leur propre vulgarité pour attirer d’hypocrites hommages – mais d’authentiques usagers d’une langue forte, aux règles établies, dont le louchébem est probablement la plus connue, mais il y en a d’autres, le javanais par exemple ou le larteaumic. Paradoxalement la langue verte de ces années-là est fragile, Pierre Devaux l’avoue, ses mots se démodent dit-il, ce qui sonne comme une perte, un appauvrissement, un déficit, quelle que soit par ailleurs leur crudité flagrante, laquelle est loin d’avoir été euphémisée dans ces pages, et c’est un euphémisme justement ; qu’on se le dise !

Il y a dégradation, dépérissement, voire extinction, si, d’une langue vivante on oublie les usages les plus créatifs, inventifs, qu’ils se rétrécissent au point de disparaître ; ceux de la langue verte sont indéniables, n’omettant ni les métaphores, elles sont légion, ni les déplacements de sens, ni les effets de sons, ni les redondances volontaires, les accumulations de synonymes (ah ! que de leçons d’abondance et de prolixité !) ou le surusage des écarts avec la norme instituée et apprise officiellement, leur caractéristique linguistique la plus évidente. L’argot phagocyté par le système, comme on dit de nos jours, n’est plus l’argot mais une affectation mal venue. Ce livre ressuscité a au moins trois mérites : le premier, celui de la bourrasque d’un jour d’hiver en bord de mer – clin d’œil au texte Le Grand Prix de Deauville – démontée, embruns, écumes et sable, cela ravigote ! et nous sort, si toutefois nous y mettions même un orteil, de l’univers raplapla des succès de librairie pré-servis. Le deuxième : nous rappeler qu’une langue n’est vivante que par création, créativité – et là, nous sommes en excès favorables – et non par abandon. Ceux qui me connaissent un peu savent que c’est mon combat absolu - je n’y reviens pas ici comprenne qui sait, qui peut, qui veut. Le troisième : montrer comme il faut maîtriser les règles pour pouvoir les dézinguer (contamination argotique !), ce que Devaux fait admirablement, voilà pourquoi en lisant ces pages, on en oublierait presque que cela est écrit ! Aussi, puisque j’ai tenu promesse de ne pas abuser des citations ni même des extraits, voici, juste pour finir, comment Pierre Devaux parle de Rome avec une lichette de tendresse qui ne dit pas son nom, au début d’un chapitre totalement iconoclaste, effronté, inconvenant, politiquement très incorrect ; bis repetita, qu’on se le dise !

 

Il n’est que 10 plombes et déjà, protégé par des légions de salade romaine, ce trèpe* moitié mandoline et moitié limace noire s’écrabouille sur les sept collines de la Ville Éternelle, au risque de les faire s’écrouler dans le Tibre, cours d’eau crachoteur et triomphant, témoin des horreurs de Néron et de la môme Pompeïa. *public, attroupement.

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La langue verte, les éditions La Mèche lente, 2021, 96 p. 16 €, port gratuit.

On peut s’adresser directement à l’éditeur, en allant sur le site : https://editionslamechelente.fr/ ; (ou me joindre ici par le courriel de « contact » je ferai le nécessaire pour que ce livre vous parvienne.)

On lira avec grand plaisir la présentation de l’éditeur, Vincent Dutois, qu’on remercie vivement de son abnégation pour avoir mené à bien cet herculéen travail par les temps qui courent … (et m’avoir permis de commettre quelques très très modestes lignes en avant texte dans l’ouvrage.)

           

Broquille du lundi. Le doux son d’un « e » muet et masculin.

3 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

Les élèves se préparaient à la prochaine visite culturelle. Claude, qui les accompagnait, ne goûtait guère les animations qui les sortaient du lycée, on ne savait jamais comment cela pouvait tourner. Il était loin le temps où, pour échapper un peu à la morosité des cours, on se contentait d’attraper des scarabées pour leur arracher les ailes. A l’apogée de sa carrière, l’illusion avait bel et bien disparu. Après avoir passé l’essentiel de son temps à enseigner les sciences naturelles, rebaptisées plus tard biologie… androcée et gynécée n’avaient pour lui plus aucun secret, ce qui n’était pas tout à fait le cas pour ses élèves. Mais, qu’importe ! Sigisbée honnête de l’instruction publique, pas question d’en être aussi le coryphée, ni mourir au colisée de l’ignorance… encore moins qu’on lui érige un mausolée. L’empyrée qu’on lui avait promis en entrant dans la carrière, était un mirage définitif pour l’athée de l’enseignement qu’il était devenu, ne croyant plus à rien, renonçant à peu près à tout. Il fallait, dorénavant, emmener les élèves à l’athénée, au musée… que sais-je encore ! Toute son éducation au prytanée lui avait au moins appris à jeter un conopée pudique sur ses ambitions, et se sentant doucement glisser dans le ténébreux hypogée de la rancœur et des regrets, véritable macchabée de la cause enseignante devenu, ses cours demeuraient tout aussi inconnus à son auditoire que le lépisostée à spatule au commun des mortels, ou la machine à laver au pygmée de forêt équatoriale.

 

Reste impossible à caser tout un petit inventaire (non, qui n’est pas à la Prévert, Claude n’est pas prof de français grrrrrr et même !) je dirais mieux, un tout petit inventaire des noms masculins porteurs de ce ‘e muet’ final qui fait la gracieuseté même de notre langue française, sans condition ni genre. Mais voilà, autant je peux agrafer un camée au revers de ma veste en pongée de soie et en remonter le col pour ne point subir les attaques glaciales du borée hivernal, autant je ne sais pas quoi faire du caducée qui me tombe des mains, un trophée ? du trochée claudicant, une longue/une brève, du spondée qui se traîne, une longue/une longue, et quelques autres encore qu’on m’accusera à juste titre de maltraiter pour le plaisir de ma juste cause… laquelle est en train, doucement, doucement, de tomber à son périgée. Certes, je ne suis pas futée futée, de mener jusques en mes propylées vos périssables bonnes volontés.

 

[comme tout Exercice de Style, celui-ci exige charité et indulgence de la part de ses lecteurs ; l’idée – détournée – m’en vint à la question que me posa l’autre jour Éléonore - bientôt 7 ans-  : pourquoi le mot fleur, qui est féminin (bravo !) n’a-t-il pas de « e » ? (in petto, je me dis : ciel ! qu’a bien pu te dire la maîtresse pour en arriver là ?) ergo, par esprit de curiosité (autre mot féminin sans 'e' final) constructive, j’ai cherché des mots masculins – non épicènes – porteurs de ce « e » si mélodieux.]

 

Mélanges, miscellanées, miettes - 10 -

29 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

δο, χελιδν ! Regarde, une hirondelle !

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Rabelais – grâces lui soient toujours rendues pour ceci comme pour le reste – nous aurait donné le terme agelaste, à partir du grec gelos qui signifie rire, l’accrochant au privatif : celui qui ne rit jamais est donc agelaste. Aussi, Déméter, n’ayant vraiment pas le cœur à rire, épuisée de chercher sa fille de par les mondes, se serait arrêtée sur un rocher qu’on appelle en Attique, agélaste, pour se reposer un peu. Mais, dans la famille des agelastes, d’aucuns qui n’ont à l’évidence envisagé aucune filiation avec Déméter, ont classé la pintade, classification supérieure s’il se peut ! Nous voici au carrefour de trois chemins – ce qui se dit trivial n’est-ce pas, du moins dans une traduction de l’Œdipe-Roi de Sophocle (quelle merveille !) – sémantiques : toute pintade juchée sur une pierre ou un rocher ne va ni ne sait rire. On peut s’autoriser, sans rire, à donner à la pintade une interprétation anthropomorphique. Il reste qu’agelaste, noté comme terme « littéraire », cela doit faire mourir de rire François Rabelais !

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Merleau-Ponty, (in Résumés de cours au Collège de France-1952-1960 - Gallimard) dont les réflexions philosophiques sur les rapports entre langage et pensée ont toujours été pour moi un guide, affirme que  le travail de l’écrivain reste travail de langage, plutôt que de « pensée », ce qui me conduit à saisir en quoi la littérature s’effondre : l’écriture n’est plus travaillée, cet aspect risquant d’être répulsif pour le lectorat contemporain, et les avis et autres opinions personnelles passant pour de la réflexion, le malentendu (euphémisme) est total. La « littérature » terme qui, dorénavant, englobe tout ce qui s’écrit sous la forme conventionnelle d’un livre, se vend et s’achète comme telle, peut s’exonérer de style, pourvu qu’elle permette de s’évader ou de s’ouvrir l’esprit ; formulations qui relèvent plutôt de la réclame pour un circuit touristique à bas prix, en aucun cas, rien qui n’approche, même de loin, ce qu’écrire veut dire.

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       Des nouvelles de nos amis les animaux : après avoir passé un sale moment – chasses et piégeages de masse – la loutre d’Europe, Lutra lutra, a repris du poil de la bête. On le devrait à une opération nationale venue de Bretagne il y a trente ans, qui n’a échappé à personne : « Havre de paix pour la loutre ». Le plus important, à nos yeux ébaubis, est que notre lutra a acquis ses galons dans la régulation des populations d’écrevisses américaines, qui, comme chacun sait depuis peu, sont, à l’instar de certaines plantes, tellement invasives qu’elles occupent indûment et ignominieusement un terrain qui n’est pas le leur. Mais, que ne ferait-on pas pour se faire remarquer ?

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« Le français est devenu une langue provinciale. Je ressens cette dégringolade comme un deuil. Une perte dont je ne parviens pas à me consoler. La mort de la Nuance. » (E. M. Cioran, Cahiers 1957-1972.)

(Cioran, le seul qui nous console d’être inconsolables).

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On appelle mulquinier l’ouvrier qui s’occupe de la préparation des plus beaux fils, notamment pour les dentelles. Aussi, tout écrivain de belle langue n’est-il pas un mulquinier ? 

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Et l’huître, toujours au menu :

Savoir que du côté de Bayeux, on appelle caqueux le couteau à huîtres, qui, les écalant, permet de les extraire de leur caque. Je suis suffisamment huîtrière dans mes mœurs pour, portant des bourriches plutôt que des fleurs, prendre toujours avec moi le caqueux avec lequel je vais les ouvrir. Celui qu’on achète là-bas, le seul acceptable, bien sûr !

Savoir aussi qu’on mangeait des huîtres aux 15 et 16ème siècles à Venise. (F. Braudel in Civilisation matérielle, économie et capitalisme).

Et que pour Athénée – 2-3ème siècles – les huîtres sont les truffes de la mer, (in les Deipnosophistes).

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Bachelard (in Poétique de la Rêverie) cite Colette : « J’aime à faire le petit ménage de mes mots familiers (…) J’imagine que les mots ont des petits bonheurs quand on les associe d’un genre à l’autre – de petites rivalités aussi dans les jours de malices littéraires. ». Ah ! si seulement l’on se préoccupait un peu de la malice littéraire des mots, je parle du point de vue du lecteur, car pour ce qui est de l’écrivain, cela ne s’apprend pas ; en effet, comment rivaliser : (Colette) :  « Mon petit Vial, quel beau temps ! Écoute l’hydravion en ton de fa, le doux vent placé entre l’Est et le Nord, respire le pin et la menthe du petit marais salé, dont l’odeur gratte au grillage comme la chatte. »

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Mais relire, de temps à autre, et à haute voix, une grande tragédie classique, il n’y a que là qu’on puisse scander : « Son sang criera vengeance et je ne l’orrai pas ! » (Le Cid, III,3).

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Michel Chailloux : « Mon père est rouge imbécile : il aime le sport » (in Jonathamour.)

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Du côté de Lisieux, on sait pourquoi on appelle mioche un petit enfant : celui qui ne mange encore que de la mie. C’est ce que l’on dit par là-bas. J’aurais tendance à le croire.

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L’été, la saison qui s’écrit au passé.

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Dans les livres, les mots se couchent entre deux couvertures.

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Il faut quand même oser écrire – dans la presse, dont on va dire qu’elle agit dans l’urgence ? – qu’il y eut (et non "il y a eu", agrrrr !) des violences urbaines à Paris ou ailleurs, tel jour, telle nuit, à telle heure. L’usage du pléonasme a, décidément, la vie dure, car, des violences en ville ne sont-elles pas toujours urbaines ? Il faut dire que le latin manquant, on ne sait plus le sens de ce qu’on écrit. Mais on l’écrit. J’aimerais d’ailleurs qu’on m’explique aussi le sens de l’expression légende urbaine, tant entendue sans raison, et par comparaison, ce que serait une légende rurale.

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La force des faibles, ou le pouvoir du minuscule, commence dans les lettres des mots : selon que l’on emploie μοούσιος, homoousios ou μοιούσιος, homoiousios, on ne dit pas la même chose, et chacun remarque qu’un iota sépare les deux termes dont le premier signifie « de même substance » et le second « de substance semblable » ce qui est très différent. En effet, pour avoir soutenu que le Fils (de Dieu) était de substance semblable au Père et non de même substance, les Ariens furent excommuniés. Cela s’est passé au cours du Premier concile de Nicée, mais serait tombé aux oubliettes s’il n’était resté de cette controverse tragique au moins une expression – qui tend il est vrai à disparaître – ne pas bouger d’un iota. D’un millimètre aurait-on tendance à traduire, sauf que traduttore traditore.

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Réviser ses classiques : Ésope, Le jeune prodige et l’hirondelle.

 

Un jeune prodigue, ayant mangé son patrimoine, ne possédait plus qu’un manteau. Il aperçut une hirondelle qui avait devancé la saison. Croyant le printemps venu, et qu’il n’avait plus besoin de manteau, il s’en alla le vendre aussi. Mais le mauvais temps étant survenu ensuite et l’atmosphère étant devenue très froide, il vit, en se promenant, l’hirondelle morte de froid. « Malheureuse, dit-il, tu nous as perdus, toi et moi du même coup. »

Tout ce qu’on fait à contretemps est hasardeux. C’est la leçon de l’apologue.

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Nous collaborateur·rice·s de l’association (on ne fera pas de publicité !), artistes, chercheur·euse·s, auteur·rice·s, curateur·rice·s et travailleur·euse·s de l’art, nous déclarons profondément choqué·e·s (blablabla…)  Et nous donc !

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« C’était une heure creuse (il pleuvait dedans). […] Tout se rouillait peu à peu. » (Henri Calet in De ma lucarne). Inégalable !

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Broquille* du samedi.

24 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

« A une époque dont la date est perdue ». Des marais, une rivière et un ruisseau. Ici l’on construisit et fonda une abbaye, il y a environ mille ans, en des lieux si humides que l’ensemble fut nommé Aquiscinctum. Et parce qu’il fallait bien une légende liminaire, on trouva sans grand mal qu’un ermite y vécut deux siècles auparavant. Ajoutons une fontaine et une source, retenons que ces quelques arpents formaient une île au milieu des eaux, et oublions les fondateurs aux fondations fantasques, d’un autre il est dit sans sourciller – mais dans un texte du 19ème siècle il est vrai (1852) : « La légende n’en dit pas long sur la vie de ce saint personnage, non plus que sur sa mort. Lorsqu’il s’en est allé au ciel, il ne paraît pas qu’il ait laissé son corps sur la terre ; du moins, on n’en a pas retrouvé trace … ». De l’investigation de très haut niveau, si l’on peut dire !

Cinq cents ans plus tard, soit, selon un article savant, à une date relativement récente, les Jésuites y installent un Collège en plein seizième siècle. On notera que l’Abbaye, devenue bien national en 1790, fut adjugée en monnaie sonnante et trébuchante à un laïc deux ans plus tard, qui eut la délicate attention de transférer en une collégiale voisine son grand orgue et son buffet, puis la démolit. Nous n’en savons pas le motif. Seuls restent des documents d’inventaire de la bibliothèque – scriptorium – témoins de l’intensité de la vie intellectuelle qui régnait, ici comme ailleurs, dans toutes les abbayes de l’Europe médiévale, celle -ci au nord de la France.  Certains sont fragmentaires – il faut déjà se réjouir qu’ils nous soient parvenus, parfois dégagés de la reliure d’un manuscrit, sur feuillets de vélin.

Dans ladite abbaye bénédictine dont il reste à ce jour moins que des ruines, on doit plutôt envisager deux bibliothèques – ce qui était courant dans les grands monastères : l’une que l’on dit scolaire, l’autre théologique, autrement dit, la première dédiée aux auteurs profanes, la seconde aux auteurs sacrés. Séparation des genres et des publics, au point que les œuvres d’un même auteur écrivant sous les deux catégories, ne seront pas dans le même lieu. Plus de quatre siècles avant la fondation de notre abbaye-témoin, les ouvrages étaient déjà rangés selon qu’ils servaient à l’usage des moines ou à la disposition des maîtres ; et dans cette dernière répartition, il fallait encore dissocier ce qui était réservé aux novices et aux oblats, admis dès l’âge de sept ans ! (schola interior claustri) de ce qui était ouvert aux séculiers (schola exterior, ou canonica) ici mêlés dans l’énumération : Virgile, Horace, Terence, Cicéron, Salluste, Juvénal, Lucain et quelques autres ; les commentateurs de Platon et d’Aristote ( Porphyre et Macrobe) ; à la meilleure place, toujours Saint-Augustin, Cassiodore, Boèce … des grammairiens, des commentateurs ( gaulois et/ou byzantins – Eutychès) et le manuel scolaire de référence pendant tout le Moyen-Âge, les Catonis Distichapour ne rien dire de sa diffusion imprimée généralisée à venir.

On apprend qu’un service de prêt interne à l’abbaye était mis en place ; que chaque moine d’une abbaye bénédictine, en début de Carême, se voyait doté d’un ouvrage pour lecture et méditation ; que le bibliothécaire distribuait une liste annuelle pour chacun. Et si, dans la bibliothèque dit « scolaire » on trouve, plus qu’ailleurs, des manuscrits inachevés ou imparfaits, c’est que les élèves de l’école abbatiale s’exerçaient à la transcription … sans y mettre peut-être, le haut degré de persévérance et d’assiduité de leurs aînés cloîtrés. Dans ce cas, l’inventaire porte l’indication per se qui signale cette dimension « individuelle » de leur travail.

La copie des ouvrages manuscrits est, depuis les premiers âges du monachisme chrétien, l’occupation principale des cives religiosi ainsi nommés au monastère de Vivarium – fondé par Cassiodore, en Calabre, dans les années 540 – probablement l’un des lieux les plus importants consacrés à la copie, la correction et la transmission de textes tous genres confondus. Lui aussi à ce jour disparu,  il avait vue sur la mer. Cassiodore, qui vécut sous Théodoric et le servit, mourut très âgé, certains n’hésitent pas à en faire un centenaire. Au moins, centenaire ou pas, il passa les dernières décennies de sa vie – aux environs de trente – à transcrire, en les corrigeant, un nombre phénoménal de manuscrits antiques, de ceux qu’aujourd’hui nous appelons classiques et former les moines à cette besogne zélée. On estime, à la mesure et la qualité du travail accompli, qu’il impulsa, et même sans le savoir, cette vocation dans la vocation, à l’ensemble des couvents occidentaux, les ateliers d’imprimerie nouvellement arrivés, y trouveront alors des pépinières incomparables.

 

*broquille, ou – dans l’une de ses acceptions – quelque chose de très peu de valeur, une babiole en quelque sorte, une broutille.

                Dans toutes les picorées dont je me fais des festins, certaines me retiennent plus que d’autres. A cela, il n’y a aucune raison majeure. L’occasion en est un mot, le nom d’un lieu, un clin d’œil à la philosophie, la littérature, un lien détendu depuis trop longtemps avec un sujet de passion, de curiosité, d’intérêt.

                Les broquilles de ce genre, ne préviennent pas. J’ai décidé d’en faire aussi des occasions d’écriture. Nulle règle, nulle obligation, nulle promesse, nulle astreinte.

 

 

 

« … les statues apparurent et (…) je fus saisi d’un sanglot » *

19 Avril 2021 , Rédigé par pascale

(et en clin d'œil à Stéphanie)

 

A ceux qui n’ont gardé ni un pied, un orteil, ou seulement un atome enté aux antiques époques qui nous constituent, l’apparition inattendue par une poussée soudaine des forces chthoniennes, d’une statuette revenant des fêtes olympiques d’antan, n’a pu faire évènement. Dé/couverte par les formidables pluies de ce mois de Mars** dans le célébrissime site raviné par l’eau du ciel, on la vit dépasser à ras de terre en une excroissance inattendue – exactement parlant, une apophyse en forme de croissant. D’un petit taureau de bronze s’en était l’une des cornes, affleurant en raison du travail têtu de creusement de la terre par une fâcherie météorologique inaccoutumée – probablement venue de Zeus lui-même.

Aucun œil archéologique ne se fermant jamais tout à fait, celui qui passait là*** – accompagnant en visite une de ces délégations ministérielles qui se disent culturelles – l’avisa dans l’instant, chaque grain de la poussière du sol lui étant familier, chaque brindille, chaque caillou. Un bourrelet en forme de quartier de lune, d’une évidente solidité, ne pouvait qu’appartenir au monde merveilleux des miracles polythéistes en terre hellène. Dégagé prestement de sa gangue – ainsi font les enfants avec leurs jambes qu’ils ensablent à marée basse – l’objet se présenta avec tous les signes d’une parfaite conservation : ce petit taureau de bronze, même multiséculaire, avait eu deux raisons au moins de ne pas disparaître : sa nature taurine et sa constitution d’airain. Voilà de quoi réjouir gracieusement des esprits inactuels, ceux pour qui l’agitation bavarde des temps ne mérite pour seule considération qu’un éloignement consterné à l’égard non solum de qui la propagent sed etiam la nourrissent et s’en gavent névrotiquement.  

Revenons donc à notre idole – i.e ce qui fait l’objet d’un culte. Il fut facilement établi, pour qui se déplace à Olympie telle une fourmi en sa fourmilière, qu’elle reposait précisément dans l’espace situé entre l’enceinte sacrée des premiers Jeux – le bois de l’Altis – et le temple de Zeus. Une première datation la vieillissant un peu trop en la ramenant à des siècles où les compétitions olympiennes n’existaient point encore, elle fut délicatement rapprochée des siècles VII et VI, ceux de leurs débuts****. Même si nous savons – ou apprenons – que ces statuettes votives survivent aujourd’hui à raison de plusieurs milliers d’exemplaires, nous ne pouvons retenir – enfin, moi assurément – une émotion réelle pour tout signe, matériel ou immatériel, venu de ces époques, ayant traversé sans dommage ou presque, les siècles, les légendes, les guerres, les catastrophes, les destructions et toutes les sottises qui nous ont précédés. Ce témoin-là tient entre pouce et index de qui lui fait un toilettage aussi méticuleux que nécessaire sous l’œil avisé d’un microscope (deux mots grecs pour le prix d’un !), d’une loupe et d’un scialytique (même remarque). De ces statuettes, il s’en vendait beaucoup aux abords d’Olympie, il se peut même que certaines fussent des imitations d’authentiques laconiennes, fabriquées au Sud du Péloponnèse me dit-on dans l’oreillette. Peu me chaut, contrefaçons ou originales, pourvu qu’elles arrivent de là-bas, des lointains d’une géographie historico-mythologique, pourvu qu’elles soient de ces époques et de ces lieux et qu’une ait abordé par le bout de sa corne à nos temps désormais barbares (ne parlant pas grec n’est-ce pas ?) en des lendemains de pluies qui font rouler toutes terres aréneuses si doucement qu’il lui fallut au moins deux mille et sept cents années pour qu’elle en revienne, minuscule et trapue, élégante et vigoureuse, simple et belle, épurée et sublime, calme et triomphale. Une consolation matérialiste *****irrésistible.

 

 *Francis Ponge, in La rage de l'expression

**de cet an 2021 post JC, mois un peu trop romain pour la circonstance mais on ne chipotera pas, d’autant qu’on se souvient aussi que le taureau est l’un des animaux consacrés et/ou sacrifiés au dieu Mars ; tout est dans tout comme diraient certains ; *** le 19 mars exactement – jour de la Saint-Joseph au calendrier chrétien - ne pas oublier, paraît-il de tailler les lauriers roses ; ****cf Archives sept. 2020 Une histoire célèbre mais inconnue. ***** Francis Ponge in Pièces (La figue (sèche))

Jules et sa chibatrée

15 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

On décida d’aller faire un tour à la ducasse. Tout le monde s’entassa dans la charrette, d’autorité Jules se saisit de l’avaloir, il y fallait la force d’un homme. Jules était haricotier*, certes, mais il était costaud. Il vous aurait sorti les roues du sable boulant ou des chemins dossés à lui tout seul, ou transporté sans la moindre perte une encrouée entre ses bras, ce qui en faisait un costaud délicat. Il gravissait les raidillons en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, là où tous les malpiétés du hameau s’essoufflaient bruyamment. Aurait-il eu des raisons de s’ensauver que personne n’aurait pu l’attraper. Jules n’en avait point. Tant qu’il ne s’agissait pas de vendre ses bêtes ou de s’assoter tous les quat’matins au passage d’un jupon, il était le meilleur des hommes. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un ton besaigre, jamais un geste déplacé, et même en affaires dans les comices agricoles, il répugnait à brétailler, préférant corroyer les arguments jusqu'à endormir son acheteur qui, de guerre lasse, finira par mésoffrir. Pour réaliser une bonne vendition il ne faut pas bretauder le client, on le perdrait, il faut l'embobiner par une roublardise honnête, telle était sa devise.

Pour se rendre à la ducasse, les hommes avaient sorti leur plus jolie gapette et la plupart des femmes et des filles pouillé un jupon de calemande et par-dessus un mantelet blanc, une tenue si répandue au « Carillon de Dunkerque » qu’on en fit une chanson, ce qu’elles ignoraient du tout, étant de Normandie, mais montre que d’une province à l’autre il y a plus de différences dans les parlers que dans les vêtures. Et qu’importe s’il faut traverser des varennes, rouler dans les chasses** ou les charrières embues, pourvu qu’on soit areuné avec Jules pour duire les chevaux, le voyage se fera sans encombre mais pas sans émotions : quelques étrequillons ou fouailles pour ralentir les roues, des petits groupes de gallefessiers à pied qui chantaient à tue-tête, faisant fuir les guiris les plus effrontés en leur ruchant des cailloux, ou le franchissement délicat d’un passage de ronchailles pour faire plus court.

Avant d’y être, la fête avait déjà démarré dans la charrette : les plus gourauds avaient emporté avec eux plusieurs portions de galot***, histoire de se faire une raincie en cours de route, accompagnée d’un petit boire**** pour les femmes et les enfants, d’un goutte-militaire pour les garçons et les hommes. Le tout sans la moindre mitourie ! Une légère brindesingue commençait à poindre, qui se devinait aux échanges de brotillons jusque-là sans excès ni effets sur la joyeuseté générale. Seul Jules n’était pas débistrac. C’était à se demander s’il valait bien la peine de poursuivre sa route. Aucune écouée n’y faisait rien, il avait beau protester, les voyageurs n’entendaient pas plus que vieux chiens empouquis, il transportait des bons à rien, des ferlampiers.

Le nervent venait de se lever, ossite Jules s’inquiéta. S’il se mettait à pleuvoir dru, personne n’était en état de courir pour s'abriter. Et puis, il ne voyait aucune ferme à l’horizon. Fallait-il avancer ou retrousser pignole ? Une simple querreterie ferait l’affaire en attendant que le grain passe. Une bonne dabée, une daquoire franche et nette valent mieux que crassinages sans fin. Après, il faudra bien repartir par les chemins tout boués. Les voyageurs haoutés au dernier degré ne disaient mot, certains ronflaient déjà, entassés comme pouques les uns sur les autres, sûr qu’ils n’avaient pas bu de l’amourette des champs mais ajouté rinchurettes aux rincettes et recommencé jusqu’à tomber ! Aussi Jules prit une décision inattendue : au milieu du chemin, arrêta tout net la charrette, prit son sac, déboulina de son siège, se cala dessous, sortit ses provisions, les mangea toutes et but, et but, et but, s’endormit, protégé de la pluie. Les voyageurs, trempés comme des soupes, finirent par s’éveiller, étonnés et ragachés d’être abandonnés là, appelèrent Jules qui n’entendit rien et ne se réveilla qu’en fin de remontée, tandis que le buhan s’étendait au-dessus des champs.

 

Les voyageurs avaient tant gobelotté qu’il ne leur restait plus une seule goutte pour, après faites vot’café, faire rincette et surrincette, ensuite le gloria, juste avant la déchirante, et enfin, le coup d’pied au cul ! les six rasades coutumières par lesquelles tout finit toujours bien en pays bas-normand.

 

*marchand de bestiaux trop discuteur ; **petits chemins ; ***tourte aux pommes ; **** cidre mêlé d’eau  

La Mèche lente reprend le flambeau

11 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Quelle belle annonce, en ce dimanche de la Quasimodo (quasi modo) autrement nommé aussi dimanche de Pâques closes (ou close, c’est admis) : la revenance des Éditions La Mèche lente ! dont quatre livres furent, ici même et en leur temps, par moi célébrés* inconditionnellement. Soumise aux vents mauvais des temps qui prétendent chérir lecture et littérature mais servent toujours la même soupe — les mêmes parutions aux mêmes moments sur les mêmes étals dans toutes les librairies de France — La Mèche lente dut combattre bien des difficultés et ne compter que sur elle, ce qu’elle fit avec l’obstination des passionnés. Disons pudiquement que les obstacles ne se sont pas dissous mais qu’une insistance à toute épreuve – il y en eut – finit par l’emporter. Remercions sans limite Vincent Dutois pour sa pertinacité.

Mode d’emploi. Sur le nouveau site – élégance, simplicité, sobriété – vous trouverez : les titres toujours disponibles à la commande ; un indisponible et un absent (respectivement Cadastre des misères de Vincent Dutois – La déportation des morts de Victor Fournel, pour lesquels vous pourriez formuler une requête de réédition, mais … je n’ai rien dit) ; et le premier de la nouvelle livraison, le bien-nommé Bagage premier de Gérard Chaliand, voyageur-lecteur-engagé sur les terrains de guerre et déjà auteur, dans la même maison, de Le vent du hasard. Il faut aller voir et lire les présentations, s’abonner pour avoir les nouvelles. Commander à des conditions très douces. Indiscrétion : on nous promet, à venir, un ouvrage insoupçonné, saisissant, poivré – salé … Vous en apprendrez le jour et l’heure, par exemple, par une notification dans votre boîte à lettres électronique pourvu que vous ayez laissé votre adresse.

Les mots de l’Accueil disent tout. Les éditions La Mèche lente, à rebours des engouements communs et fugaces, aiment les écritures soignées des textes méconnus, oubliés, ignorés, délaissés. Nous aussi.

Il se peut que les plâtres de la Maison ne soient pas tous secs, aussi, quelques petites modifications sur le site pourraient advenir, rien de grave :

 

https://editionslamechelente.fr/

 

 

 

* Ici et par ordre chronologique : Denis Montebello qui, à partir d’une brique du IIème siècle, nous en conte de belles ! 21 Février 2018. Ce vide lui blesse la vue.

Louis Dubost cultivant ses légumes philosophes dans la joie : 26 Avril 2019. Diogène ou la tête entre les genoux.

Victor Fournel disant vertement son fait au préfet Haussmann, le tout à la pointe de l’élégance : 12 Mai 2019. Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet. (La déportation des Morts)

Vincent Dutois dissolvant toute misère dans une écriture sublime et en fait de l’or : 16 Juin 2019. « il se peut que la vie ordinaire grinçait déjà » (Cadastre des Misères)

Une simple histoire.

8 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

Rédigé librement à partir d’un fait divers authentique rapporté en quelques lignes dans le Journal de Lyon, Le Censeur, le Mercredi 19 Août 1840.

 

 

Clodomir Frénois mériterait notre souvenir juste pour son prénom, mais il a lui-même contribué à ajouter à son existence une pincée d’épices, voyons comment.

Il était une fois, il y a assez longtemps et assez loin, une île exotique qui vit passer les Français avant qu’ils ne cédassent la place aux Anglais et pour une fois, avec une noisette de diplomatie, les usages et lois françaises y furent gardées, on ne sait pourquoi, ni si cela influe sur notre affaire dont la véritable curiosité est dans la mort de Clodomir, riche négociant retrouvé chez lui à l’état de cadavre fort endommagé : il n’y avait, hélas ! aucun doute, Clodomir s’était brûlé la cervelle avec son arme à feu, celle-ci  —un pistolet — gisait près de lui. Plus loin, une lettre :

« Je suis ruiné un escroc m'emporte 25,000 livres sterling... il ne me reste que le déshonneur, et je n'y veux point survivre Je laisse à ma femme le soin de distribuer à mes créanciers les biens qui nous restent, et je prie Dieu, mes amis et mes ennemis de me pardonner... Encore une minute et je serai dans l'éternité. » Signé : CLODOMIR FRÉNOIS.

Les évènements se déroulèrent comme il se devait : pleuré tant par ses employés que par son épouse devenue veuve inconsolable au point de s’en remettre à la grâce de Dieu en entrant au couvent. Le neveu de Clodomir — médecin — aurait dorénavant la charge de régler le restant de l’actif (il y en avait donc un peu).

Ainsi fut fait avec application, et les héritiers mis au courant que le décès de Clodomir, le cher défunt, était consécutif à un vol, dont on établit très vite qu’il s’était produit au moment précis où l'employé, John Moon, avait disparu sans que quiconque n’en entendît plus jamais parler … jusqu’à ce qu’il réapparut, menant pendant un temps une vie tranquille hors du besoin, qui prit fin quand il fut interpellé. John Moon tint tête aux questions, arguant que son maître l’avait envoyé en France y recouvrer ses créances. Et comment expliquer que Clodomir Frénois l’eût accusé dans une lettre avant de se donner la mort ? Parce que les créances étant périmées, il lui fallait trouver un moyen de camoufler qu’il était seul responsable de ses infortunes ! Moon avait toutes les réponses et personne ne pouvant apporter la preuve de son enrichissement, l’homme ne fut pas inquiété plus longtemps, l’opinion publique passa à autre chose.

Jusqu’à ce qu’un jour, le créancier principal de Clodomir — Burnett William, un Anglais d’Angleterre — fût réveillé par un étrange étranger qui refusait de décliner son nom à la servante et demandait qu’on l’écoutât secrètement. Burnett s’exécuta mais faillit trépasser, reconnaissant son débiteur, lequel avait été mort et enterré un an plus tôt. N’avait-il pas assisté à ses funérailles ?

Une agitation inhabituelle régna quelque temps dans la maison. L’étranger, la servante et Burnett s’y étaient entourés de secrets, à l’exception près que l’on vît ce dernier faire plusieurs allers-retours chez le magistrat aux affaires criminelles.

Loin de là et sous les palmiers, John Moon était à nouveau arrêté par la police et mené en prison. Il parut devant un tribunal criminel sous l’inculpation de vol de confiance avec effraction chez le dorénavant feu Clodomir Frénois. Pourtant, il ne cessait de sourire comme s’il n’eût rien à redouter. Au président qui lui demandait s’il reconnaissait et avouait son crime, il répondit que cette accusation était absurde puisqu’il n’y avait aucun témoignage irrécusable et que ni la veuve ni les autres employés n’avaient connaissance d’un vol. Décidément très sûr de lui, il ajouta qu’il n’hésiterait pas à proclamer qu’il est innocent devant le cadavre de son maître ! C’est alors que le Président fit entrer Clodomir.

On imagine les cris d’effroi de l’assemblée, les femmes qui prirent la fuite. Tandis que Moon tomba à genoux, avouant son crime. Seul son avocat garda le sens de l’à-propos, demandant que l’identité de l’inopportun témoin fût constatée : on n’obtient pas des aveux par la terreur, dit-il ! Il y a, peut-être, quelque ressemblance physique pour expliquer l’inexplicable, mais c’est bien tout. Il demanda au défunt redevenu vivant de prouver qu’il est bien qui il est, et comment il se fait, non seulement qu’il sortît de sa tombe mais en sortît intact des balles qui l’avaient défiguré par volonté suicidaire.

Clodomir entreprit alors le petit récit suivant : l’accusé ci-devant était déjà loin quand je m’aperçus qu’il m’avait dépouillé. Mon déshonneur était tel que je résolus d’en finir. Et je fis tout ce que vous savez : écrire la lettre, prendre le pistolet. Faire une prière et tirer, l’arme dans ma bouche. A cet instant exact, on frappa à ma porte. J’allais ouvrir, non sans avoir caché l’arme ; l’homme, le gardien du cimetière, portait un cadavre tout nouveau à mon neveu médecin, en vue d’une dissection probablement clandestine. Je le sentis fort contrarié de ne le point trouver. Il m’expliqua qu’il lui en apporte et même qu’il lui en offre quand il s’en trouve, me suppliant de n’en point parler, il perdrait sa place.

Clodomir tenait là l’idée qui le fit être dans le même instant et mort et vivant. Contre deux pièces d’or au résurrectionniste, il prit le décédé dont il estima qu’il ferait un convenable ménechme. Et une nouvelle prière plus tard pour apaiser l’âme du malheureux, il le tua une seconde fois, avec son arme et le dévisageant. A ces mots, l’avocat de l’accusé laisse tomber sa tête dans ses mains.

Après l’avoir revêtu de ses propres habits, en avoir mis de plus simples et s’être rasé tout le poil, il s’en fut sur un bateau français vers le continent. La suite, non seulement nous la connaissons, mais elle fut conforme à ce que Clodomir avait envisagé : l’employé revenu sur les lieux de son crime s’y croyant à l’abri, vivait dans l’insouciance — à Maurice — des fonds qu’il avait volés et placés en France, jusqu’à ce que la fraude fût révélée.

Moon fut condamné à la perpétuité. Clodomir fêté comme il se doit. Sa femme relevée de ses vœux.

 

Gilbert Trolliet, poète Essentiel.

2 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

Les écrivains en général, les poètes en particulier, avec eux les philosophes – ce nouage est majeur – ne savent pas ce qu’ils sont. Rimbaud ne se sait pas rimbaldien ni Descartes cartésien, Proust proustien. La quiddité est toujours ultérieure, après-coup, a posteriori. Il lui faut le temps écoulé des lectures harmonieuses. Le fleuve qui passe, continûment identique, n’est pourtant jamais le même. Héraclite ne contredit pas Parménide, ni l’inverse, à moins de s’en tenir à une logique binaire, simpliste et réductrice, pour tout dire à les manquer ; c’est pourquoi Le Fleuve et l’Être – titre d'un choix de poèmes (1927-1978) de Gilbert Trolliet1 – porte en lui un principe de révélation : seul le passage permet de déceler ce qui demeure. 

         Procédons en désordre, la tâche est perdue d’avance qui se donnerait pour office l’exhaustivité d’une anthologie de 390 p. Après une lecture diachronique d’éblouissements soudains et de fils de trame, dorénavant le flottement convient et avec lui, la déprise hors du temps dans le train-fantôme de l’être. Un hors-temps qui n’est, pour Gilbert Trolliet, ni hors-jeu, ni faux-fuyant, encore moins et surtout pas évasion mais dépassement des apparences, terme si présent et si décliné qui tant s’oppose à l’absolu – l’être de l’absolu – à l’essence. Tous les termes de la philosophie éléatique, du relativisme antique et du matérialisme atomistique, sont convoqués, avec le ou les dieux – jamais Dieu – l'eau, élément primordial, mais le feu (Les douces mains du feu forment des ombres noires) et l’air, sous toutes leurs formes, rapportés à l’omniprésente et angoissante question de l’Origine, l’interrogation majuscule, qu’elle s’articule à des souvenirs d’enfance ou se pose et vacille dans la nuit, installée dans un silence toujours désiré. De ma vie à la Vie immobile des heures : la puissance de ce double passage de soi à l’absolu et du temps mobile à l’éternité, est une de ces perfections2 qui n’a pas échappée à Jean Cassou, dont la Préface à La Colline (1955) est fort judicieusement reprise en fin de volume3 : de la philosophie à la poésie, et inversement, il n’y a ni rupture, ni surtout antagonisme, heurtements et autres hiatus, elles sont les deux irréductibles faces d’une même synthèse. De la rigueur de l’une à la thaumaturgie de l’autre, il n’y a qu’un seul fil, celui du temps (… la réponse/Est assise au bout du TempsRien n’arrive – in Laconiques1966). On aurait envie de recopier tout entières ces trois pages tant chaque mot est juste à qui sait ce que l’une et l’autre se doivent, que Cassou appelle transmutation : ou quand la poésie se fait pensée.

         Les thèmes de l’ontologie – ou philosophie de l’Être – que les présocratiques posaient il y a plus de 2500 ans sous les mêmes termes d’Unité, d’Univers, d’Évidence (une variation de l’immanence) de Connaissance, pour abstraits qu’ils paraissent, marqués d’une capitale, deviennent ici mots de la vie ordinaire, tous enclos et inclus dans le monde proximal et familier de la nature et de ses éléments, du corps sublimé de l’aimée. Ton visage endormi dans le blé revivant, Tes cheveux déroulés dans les trames du vent, Et dans le feu des nuits l’essence de ton être. (L’allongement des blés, la voûte indubitable -on note la teneur philosophique de l’adjectif – in La Vie extrêmes. 1931). Ou encore : l’Unité veut réapparaître/Quand les orages se sont tus. (Éternité me chantes-tu, ibid.). La poésie de Gilbert Trolliet est bien métaphysique, en ce sens très exigeant qu’elle parachève l’expression d’une pensée de l’être et/ou de l’absolu. Mais, il y a plus : la métaphysique et l’ontologie – a fortiori leur expression poétique – requérant une obligation de silence4 dans le monde des apparences, ce thème s’est de suite imposé comme traversant l’ensemble du recueil. Sous des formes très variées, explicites, implicites, périphrases, négation, absence, présence, désir … Accompagne dans le silence/L’être qui renaît à travers/Les désordres de l’apparence. (L’être donné, la vie extrême – ibid.) ; je connais la rumeur intime du silence. (Le mot in Offrande 1944) ; Les poètes/Siégeaient/Sous l’eau/Bouche cousue. (Marine in Laconiques 1966) au point d’en avoir relevé 85 occurrences, directes ou indirectes, ce qui fait bien plus que pour le fleuve par exemple.

         Pour tant de raisons, si faiblement reprises ici et très incomplètement, il y faudrait des pages infinies (ou dans l’infini ?), il semble que la phrase, reprise finement de François de Sales par Valère Novarina « J’enseigne en chaire des vérités que j’ignore complètement » convient au plus près à Gilbert Trolliet, qui – tel Démocrite – l’écrivant mais ne le sachant pas, dessine L’Univers dans Un zeste de soleil/…/D’un amas de poussière. (in Le Qui-Vive 1965).

        Alors il faut parler de Gilbert Trolliet, puisque tout fut pris à l’envers, par l’impatience d’aller aux mots. Les poèmes ici présentés ont été placés entre une Préface et une Postface qui chacune à leur manière, et à contre-courant, la dernière revenant aux enfances, la première commençant à l’âge mûr, écrivent un double portrait magnifique du poète suisse né en 1905, disparu en 19805. Mais ces deux en font trois : Valère Novarina, neveu de Gilbert et auteur de la Postface, Alain Borer ami de Gilbert, auteur de la Préface, sont amis dans la vie, une raison essentielle pour leur accorder – ac/corder – une attention particulière. L’un et l’autre poètes, écrivains, emplis d’un souci affamé jamais repu du bel écrire, sont enchevêtrés à Gilbert Trolliet, d’un mot dont Valère Novarina se souvient que son oncle lui dit en parlant de l’enfance.

         En 1969, un jour de juin. Alain Borer entrevoit le grand poète dans la circulation automobile genevoise, dense à l’habitude. Il ne peut lui faire signe. Le texte mêlant souvenirs personnels, connaissance aiguë de l’époque et réflexions de haut vol sur l’œuvre, ne laisse pas la moindre chance à l’approximation. Ou quand l’admiration se tisse avec talent, délicatesse et précision. Nous y apprenons tout, aussi reprendre ce travail d’horlogerie serait d’une maladresse incommensurable, il est recouvert de la poudre d’or de son érudition inaltérable. Il y a Préface et préface, parce qu’il y a, dans nos vies, ce que j’appelle depuis toujours, des « rencontres définitives » par-delà le temps, au-delà des contingences, des rencontres essentielles, de celles qui nous font être. De ces Évidences existentielles6 – nous (nous) sommes constitués, avec l’aide des dieux des poètes. Aussi, Alain Borer, quand il refait le parcours pluriel de Gilbert Trolliet – le parfait tourmenté – porte son attention la plus déliée en même temps que rigoureuse à la Question de la langue – où saisir la francophilie inconditionnelle de ce grand romand en flagrance heureuse. Il montre l’intime et constitutive musicalité de ce poète-pianiste et mélomane, qui déploie l’alexandrin en glissando hautement maîtrisé ou lui applique un rythme ternaire doux comme une valse lente. Nous rappelle que lire, et lire Gilbert Trolliet, c’est avoir l’oreille fine, et même l’oreille absolue, entendre les fêlures résonner dans les mots qui parfois explosent tel, à l’Origine, le cosmos depuis le néant. Alors, dans une magistrale économie de moyens, le poème saisit un monde tout entier, ce qu’Alain Borer appelle un noème et dont il explique, dans cette Préface, comment Gilbert Trolliet y satisfait selon au moins quatre critères, qu’il développe. Baliverne/Le vide, /Même/Le ciel/M’assiste/Par la faute du Rien. (Le Lierre in Laconiques 1966). C’est moi qui cite, avec un brin d’imprudence.

         L’autre face du même Gilbert Trolliet, celle d’après, d’après les textes et la vie qui jamais ne s’achèvent, toute de friponneries sérieusement écrites par Valère Novarina, son neveu et l’un des deux santons définitivement insensibles à la petite musique de la nuit de Noël qui les mettaient sur la touche chaque fois, pendant 29 ans — l’autre face vient de ce petit univers à deux, libre mais clos, dont Valère Novarina nous offre quelques morceaux choisis au gré d’une plume alerte, qui touche juste. Approchons-nous plus près de Gilbert, et asseyons-nous à la table des mots. On ne peut le dire plus simplement, alors qu’il y a amphibologie et même polysémie : dans ces récits d’enfance et autres souvenirs familiaux, les tables s’empilent, sans jamais s’écraser : celle de l’oncle-poète, le bureau d’écriture, absent comme objet ici, mais inséparable pourtant du travail des mots ; la table de famille, la tablée, où les générations se trouvent et se disent, et les amis aussi, il y en avait des artistes et intellectuels chez les parents de Gilbert ! ; la table comme un tableau, le tableau des éléments, l’alphabet, la grammaire, les mots, les assemblages du poète ; et la table sur laquelle Valère écrit qu’il est en train d’écrire la postface. On ne saurait taire, tournant les pages, cette parfaite image : (…) seul à table, dans un café un paysan, longtemps silencieux, ouvre la bouche et annonce : — Y a trop de tout. Suivis de deux silences. A lui seul ce non-évènement dit l’être (le silence essentiel) et la contingence métaphorique, pourtant nécessaire à son dévoilement (la table d’où les mots parlent) :

Et n’être plus soudain qu’un atome éternel.7

 

1)Au Mercure de France, février 2021 ; titre déjà paru en 1968 à Neuchâtel avec un choix différent de Gilbert Trolliet lui-même. 2) Les termes en italiques dans ce passage sont extraits de La Vie extrême (1931). 3) remercier Jean-Christophe Contini pour l’établissement de cette édition ; outre la Préface de Cassou, les Actes de l’Institut national genevois (1969) qui reprennent une causerie donnée par G.T ; 4) est-ce parce que j’y suis intensément attachée que cela m’est apparu comme une évidence ? 5) ce qui en fait un contemporain parfait de Sartre me suis-je dit, lisant les occurrences assez fréquentes d’angoisse, néant, et même le terme existentialiste chez Cassou. G. Trolliet si présocratique pourtant, avait-il lu, et comment, les philosophes de son siècle ? (Et noter aussi que l’internet n’est pas si net qu’il le prétend, repoussant sa date de naissance de 2 ans !) 6) à ne surtout pas confondre avec existentialiste ; il s’agit bien de l’existence mesurée dans sa tension vers l’absolu. 7) Et la douleur encore …in Unisson (1937)

Les Menus de Marie.

27 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

J’aime bien aller voir Marie. Elle habite dans l'une des deux villes de sous-préfecture du département ; j’ignorais, jusqu’à l’écrire ici, qu’un département pût avoir plus d’une sous-préfecture ! Sur la fiche de présentation de la ville on peut lire : commune aux multiples facettes. Elle possède un patrimoine riche le tout dans un cadre naturel préservé. (sic). Autant dire que les 36 000 communes de toutes les France – y compris les métropoles qui doutent peu de leur cadre naturel préservé – répondent peu ou prou à cette description due au zèle écrivain d’un conseiller-au-conseiller-municipal-chargé-de-l’environnement-du-patrimoine-du tourisme-et-de-la-culture. Ici comme ailleurs, on ne recule devant aucun cliché – on fait du grand angle :

Les haies bocagères et les prairies caractérisent ce milieu naturel (…) et on préserve les sols et leur fertilité ainsi que la protection et la qualité des nappes phréatiques comme celle de la faune et de la flore. Un environnement paysager de type rural particulièrement protégé où les haies bocagères préservent la richesse de la vie animale et végétale. (re-sic !)

Préservation et protection sont les deux mamelles de ce coin d’hexagone, nonobstant quelque difficulté à l’écrire joliment. Je m’en voudrais de dénigrer ce qui tant me rappelle chaque brin d’herbe normand, chaque talus où ramasser – en équilibre au-dessus des fossés tout en évitant les épines dans la broussaille – noisettes et mûres dans mon panier. Le bocage, les pâturages, un environnement de type rural et, deux fois en quatre lignes les « haies bocagères » – cela se passe aussi au-dessous de la Loire, et fait pour moi une copie fort réussie, ma foi, de la campagne où je grandis ! Aussi, incompréhensiblement créés ou inventés de toutes pièces, les sentiers pédestres et autres voies vertes vous garantissent la nature en ville – c’est toujours la promotion municipale qui le dit – avec l’inévitable château ou ruines de château, des parcours de santé et espaces pique-nique aménagés  ou encore, ou bien sûr, les animations, évènements et autres rendez-vous culturels  [ici convoqués, sans rire, la Fête de la Musique et le Feu d’artifice du 14 Juillet, comme si ladite commune en était à l’initiative ] ; quant au « Festival Lettres et Sport » (diantre !) le lien qu’on vous invite à explorer, ouvre sur … une page blanche ! ce qu’on peut toujours interpréter comme un signe d’espoir. Restons courtois.

         Cependant, je persiste et signe, j’aime bien aller voir Marie, qui a l’immense privilège d’avoir deux demeures, l’une en cette ville-à-la-campagne où elle réside peu, l’autre à la campagne tout court, à l’écart du centre-bourg où elle vit de plus en plus souvent, se tenant loin non seulement des surfaces de jeux-tables-bancs-poubelles-toilettes mais du parcours à la découverte des éoliennes (re-diantre !) qui vous sont promis si vous voulez profiter du calme ambiant au bord de l’étang, les promesses n’engageant ici comme ailleurs que ceux qui y prêtent foi. Marie, quand elle habite là, à 10 minutes pas plus, virages compris, de la sous-préfecture, vit alors dans la maison familiale, un ancien café-restaurant, de ceux où l’on recevait les appels téléphoniques pour tous les voisins et leurs voisins aussi, qui a gardé la cour et le grand portail, le jardin, les hangars – où dorénavant nichent en paix des chouettes effraies – la distribution des pièces ; presque tout le reste désormais remisé aux greniers – notez le pluriel – on vous parle d’un temps que les moins de vingt, trente, et même quarante ans ne peuvent pas connaître. Certes, il reste dans les armoires du linge de maison, et dans les placards des assiettes et verres du temps du Café, mais aucun de ces appareils ménagers sans lesquels nous ne saurions même plus faire une vinaigrette ou fatiguer la salade n’encombre un plan de travail qui n’existe pas ; à quoi bon, la grande table suffit bien ! Le café dans l’ancien Café a le goût d’avant et les pierres de sucre (c’est ainsi que l’on disait n’est-ce pas, et plus joliment que les morceaux du même !) dans une boîte en fer avec couvercle, de la taille exacte du paquet acheté.

         Dans l’un des greniers de Marie, il fallait bien qu’il y eût un trésor, sinon l’histoire n’en vaudrait pas la peine, mais tarder aussi un peu est une technique de narration des plus élémentaires, contraindre ses effets, laisser venir. Certes, chacun pense qu’un trésor qui retiendrait mon attention à ce point, ne peut être que de papier. Bien ! et d’écriture. Encore bien ! donc de livres. Perdu ! de cahiers ? de correspondances ? de journal personnel ? rien, rien de tout cela. Depuis l’un de ses greniers, Marie descendit un jour au rez-de-chaussée des quantités de … menus. Menu : nom commun masculin, vous pouvez oublier l’adjectif, celui qui s’accorde en genre (grammatical) et en nombre avec le nom qu’il accompagne, ces menus n’étaient point menus, mais magnifiques, grandioses, touchants, émotionnants, émouvants, passionnants, oui, voilà, passionnants ! Concoctés pour des repas d’épousailles, parfois de fiançailles, par le grand-père et servis par la grand-mère de Marie, au début du 20ème siècle – le plus ancien revenu des soupentes (1902) tient en une dizaine de lignes sans compter les vins et se compose de Hors d’œuvre, Relevés, Entrées, Rôt, Entremets, Desserts, suivis de Café et Vins (dont Bordeaux-Champigny 1893). Aux Beurre – Crevettes – Radis plutôt modestes, répondent des Langoustes en Bellevue et Asperges en branches à la ligne des Entremets (oui, oui) qui achèvent l’ingestion des Galantine, Anguille, Pigeons, Faisans, Romsteack (sic) répartis en lignes intermédiaires aux appellations plus appétissantes les unes que les autres – truffée, salmis, béarnaise, des bois rôtis … Les temps n’étaient pas gourmands de sucre, Fruits et Gâteaux, cela suffisait pour desserts.

         Il y a là un véritable sujet de thèse pour sociologue-anthropologue-historien-gourmand-gourmet-gastronome-maître queux et autres amoureux des mots des mets. Le 6 Mai 1944 – tout le monde ignorait qu’un mois plus tard, jour pour jour … les heures n’étaient pas encore aux réjouissances ; pourtant, le 6 Mai 1944 réunit une famille pour un déjeuner de noces (les initiales entremêlées le disent) où les viandes et légumes n’étaient pas de rationnement, mais venaient tout droit du jardin, de la basse-cour et de l’étable sans le moindre doute. Outre un potage royal pour se mettre en bouche (on notera qu’il n’y a jamais dans ces repas, y compris les somptueux, indication d’un apéritif ; les vins – ici blancs et rouges ordinaires, bordeaux, seuls signes peut-être de la misère des temps – sont servis à table) une triple entrée (Poularde à la Ravigote – Escalopes de veau Mascotte – Grenadins Mireille) précède les Légumes sans autre indication, suivis d’Émincés de Veau ; un seul Rôt au nom réjouissant de Cherche Grain dont Marie me dit qu’il s’agit avec certitude d’un poulet ou l’un de ses cousins ; les Entremets et Desserts alignent Crème à la Vanille-Gâteaux Secs et Coupes de Fruits dont on voit ce qu’ils doivent aux produits qu’on dit aujourd’hui locaux, pour bien signifier qu’on dispose dorénavant de produits lointains. Mais il nous revient que Laurent Tailhade dans son Petit Bréviaire de la Gourmandise se plaignait déjà (rédigé en 1914, paru en 1919) que la gastronomie succombât aux impostures de la mode, et réclamait des bouillons sincères*. Cet honorable repas de mariage à la campagne, en pleine guerre et en zone occupée à cette date, n’a rien à envier à certaines pages de Colette qui, aux mêmes heures sombres, écrivait à ses petites fermières bretonnes qu’elles lui envoyassent à Paris, des colis avec poulets, pots de crème et beurre. Quelques mois plus tard – en Novembre – un menu de noces affichera du Pâté de campagne, du Céleri, certes Pompadour, et des Fruits au Sirop, ceux qui furent mis en conserve pendant l’été dans des grands bocaux de verre et remisés au cellier, peut-être au bûcher, avec les confitures, souvenance d’une page de Colette encore.

         Un Déjeuner du 14 Avril 1943 émeut par une attention délicate à l’orthographe des Assiettes Anglaise que notre époque écrirait assiettes anglaises par facilité et sans se préoccuper de ce qui s’y joue, lors qu’il s’agit d’assiettes garnies à la façon anglaise, c’est-à-dire de la charcuterie et des cornichons, ou comment on ruse avec l’ordinaire pour le rendre exotique et – qui sait ? – avec un parachutiste allié, pour le moins avec un comprenne-qui-pourra. Un ajout manuscrit signale que le Filet Mignon – là encore une majuscule signifiante eu égard à sa préparation et non une qualité de gentillesse d’un filet de bœuf – est servi avec du Saint-Émilion. Les grands crus sont encavés depuis longtemps et les temps des guerres autorisèrent qu’on se servît dans les réserves plus souvent qu’à son tour. Là aussi, relire Colette et comment elle raconte que les grands vins de la maisonnée furent protégés des Allemands dès la guerre de 1870 par sa mère**, et qu’elle put, petite fille, les goûter tous pour des plaisirs qui l’accompagnèrent toute sa vie. Au printemps 1939, avant la catastrophe, la Galantine de volaille est truffée, et la ligne des légumes porte l’indication de Gerbes de Libbys à l’Angevine. Libby est une marque de conserve outre-Atlantique, un Menu de Noël dans un restaurant parisien en 1937 (date de la création desdites conserves) affiche : Asperges Libby’s vinaigrette. Il est bien possible que les gerbes à l’angevine servies en 1939 fussent des asperges enconservées par la marque américaine et parvenues comme un signe de modernité dans le bocage de Marie. A moins qu’il ne s’agisse d’asperges de saison ramassées au jardin, ou d’asperges en bocal de l’année précédentes, rebaptisées Libbys pour faire bath ! Je laisse ouvertes toutes les hypothèses, j’ai oublié de demander à Marie. Il est certain en revanche qu’en ville dans ces années-là, la presse le dit, « la mode » est aux légumes crus – radis, céleri en branches – et aux crevettes, lesquels et lesquelles on retrouve dans de nombreux menus, ces dernières parfois précisées de Cherbourg, ce qui fait une trotte !

         Finissons par le premier nommé, le plus ancien, bientôt 120 ans d’âge, le Déjeuner du 21 Avril 1902 : mets de luxe à n’en pas douter (galantine truffée et langouste) côtoient les increvables crevettes et radis qui me rappellent, à l’instant même, que sur la table familiale – et je garantis que ce n’était pas dans ces décennies mais de très nombreuses décennies plus tard, il y avait toujours et immanquablement, pour le quotidien il est vrai non plus pour les cérémonies, radis et crevettes – grises de la Manche, du beurre pour accompagner. On ne s’en lasse pas, je parle des menus de Marie. Aussi faut-il en garder pour la bonne bouche, faire des repérages, retourner interroger la mémoire vive de Marie qui en connaît autant sur les mariages que sur les enterrements et chaque occupant de chaque tombe du cimetière, y compris ceux qu’elle n’a ni connus ni côtoyés, tant elle en a entendu des histoires, des potins, des commérages, tous parfaitement véridiques comme il se doit dans tous les bocages.

        

*cf archives, 14 sept. 2018 : l’Anarchisme est-il soluble dans l’assiette ? **Archives 7 février 2017 : La petite fille et les grands vins : « l’enterrer [le vin] est la première des préoccupations de sa mère à l’arrivée du soldat allemand en 1870. »        

« Jules emporte un mauvais souvenir de la terre. »

20 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

D’abord, on ose à peine ouvrir un livre qu’on a cherché longtemps et redouté un peu, tant ce qu’on en savait sans l’avoir jamais lu, faisait obstacle à toute précipitation tout en le rendant désirable. Ensuite, on tourne quelques pages, lentement. Enfin, on ne le ferme ou plutôt ne le quitte qu’à son ultime mot. Nulle aventure, ni narration, enquête ou autre récit, ni roman, ni romance, et l’on se moque bien de savoir s’il convient à un genre. Il ne se raconte, ne se décrit, sinon en le paraphrasant, ce qui est le manquer, un risque que je prends à cet instant même. Qu’on m’en absolve, je ne serai ni la seule ni la première. Quand il le reçoit pour le recenser — c’était aussi son premier article du genre — Maurice Nadeau comprend, mais l’écrira presque vingt ans plus tard, qu’il tient entre les mains Un livre à propos duquel je me sens incapable de dire quoi que ce soit.

Édité en décembre 1945 Les Murs de Fresnes* d’Henri Calet, sera réédité en 1993 par la maison Viviane Hamy qui en modifiera les aspects typographiques, photographiques et la mise en page d’origine. On hésite et on renonce à écrire « un livre-d’Henri-Calet » ce qu’il est un peu, sans l’être exactement ni même tout à fait. Sa contribution personnelle sera jugée (trop) brève par les uns, voire inutile par d’autres, la valeur testimoniale de ce qu’elle accompagne pouvant paraître se suffire à elle-même, paraître en effet, car ce n’est pas le cas. Henri Calet érige ici le monument le plus humble s’il se peut, pour ces hommes, ces femmes, ces presque-enfants ou pas encore-adultes, qui passèrent des jours, des semaines et des mois entre les murs des cellules de la prison de Fresnes pendant la guerre que l’on dit seconde et mondiale. Dénoncés, arrêtés, torturés, jugés, exécutés, disparus, Français, Anglais, Américains, Canadiens, Autrichiens, Espagnols, catholiques, juifs, athées, résistants, ils ont laissé une trace de mots et de chiffres — leurs prénoms, noms, surnoms, celui de leurs aimées, amours, amis, enfants, parents, celui de leurs traitres, les dates de leur naissance, du jour de leur arrestation, de leur arrivée, du procès, de leur départ, un numéro de téléphone, une adresse, parfois plus, souvent rien de plus ou si peu en quelques bouts de phrases, de slogans, des initiales, des signes de croix, des faucilles et marteaux, des signes d’engagement, d’activisme.

Les murs de Fresnes — trois fois cinq cents cellules — se sont couverts, puis recouverts, palimpseste fragile et périssable, des signes de l’inhumaine condition qui fut faite à des vivants par d’autres vivants. Ce que l’on doit à Henri Calet : leur lecture comme autant de scarifications sur un corps supplicié. Sur les parois carcérales, mais parfois aussi quelques objets affreusement dérisoires, les mots, les dessins, gravés par des stylets d’infortune, clou, épingle, ongles, un manche de cuiller ébréché** ; souvent, très souvent, les mots font échec aux phrases — « cond. à mort » — ceux-là, si fréquents de cellule en cellule, emportent avec eux toute écriture possible. Jaconelli-le-Valeureux — cellule 35 — est de ceux dont Calet fera un portrait plus épais, il aura laissé aussi plus d’indices. Mais l’écrivain, dont on connaît par ailleurs le talent à saisir au plus juste les individus [il faut, relire, par exemple, Les deux bouts dont cette phrase est extraite – c’est dans l’avant-propos : Je vais dire au jour le jour ce que j’ai vu, entendu, qui devient rétroactivement et fictivement une altération de « je vais dire de cellule en cellule ce que j’ai lu ».], l’écrivain Henri Calet retient sa plume : il n’y a que du vide, du silence, du froid, du figé. Ils sont tous identiques, par le destin, la souffrance, mais ne se ressemblent pas. Ils sont parlés, écrits, dessinés, graffités, pleurés. Henri Calet n’a pas la main qui tremble, mais il s’efface, il a compris qu’ici, l’écriture, le rapport aux mots, deviennent la seule respiration possible. Aussi, il recopie inlassablement, aussi nuement qu’ils ont été gravés sur le crépi pustuleux des murs, ceux qu’il peut ainsi sauver d’un effacement déjà à l’œuvre. De cellule en cellule, toutes répliquées exactement, chacune retenait d’humbles et incomparables hommes et femmes d’exception. Ce serait leur faire injure que de les recouvrir d’autres mots que les leurs propres, ce serait se placer en surplomb, ce serait une ignominie ajoutée à l’abjection de ce qu’ils ont subi.

Quand on s’adresse aux murs il convient d’être bref dit Calet avec ce ton inimitable qui fait tout son talent, qu’il ne faudrait surtout pas prendre pour de la désinvolture, ou alors, mesurer à quel point — s’il n’y a pas d’autre mot — elle est travaillée, volontaire, forcée, et devient, sur le champ, le contraire de la désinvolture. On pourrait colliger ainsi un petit bouquet d’apophtegmes et croire discréditer Calet, en faire droit pour un procès en cynisme, en indifférence. Quelle erreur ! Dont la première est de logique : l’indifférence s’oppose à l’intérêt et même à l’observation. Or, on a oublié, ou plus sûrement on ignore, qu’au début de 1946, soit quelques semaines après la parution des Murs de Fresnes-1945, *** Henri Calet accepte pour France-Soir de chercher à savoir ce que sont devenus les détenus disparus de Fresnes. Il y aura au moins quatre numéros, en février 1946, consacrés aux résultats de ses enquêtes, en première page. Et en juillet de la même année – dans la toute nouvelle revue Hommes et Monde – il en fera encore un compte-rendu. Il faut chercher ailleurs une signification plus généreuse à certaines formulations — pour autant typiquement calettiennes, contre lesquelles on ne peut pas toujours retenir un très léger agacement (sauf pour les calettiens pratiquants intégristes, avouons-le). En effet et par exemple, que faire de telles assertions : Fresnes est, paraît-il, une prison modèle. Modèle de quoi ? je le demande ; ou on a tout vu déjà ; on ne rougit même pas, on ne sait plus ; ou encore achever par ces mots, secs comme un coup de fouet : La visite est terminée.

Henri Calet, l’anti-lyrique, sait ô combien ! qu’il n’écrit pas Les Murs de Fresnes, qu’il n’en est pas l’auteur, qu’il lui a juste été donné de le faire connaître, qu’il lui revenait d’en être le scribe, le greffier, le plumitif un brin paresseux****, un brin calettien pour tout dire, plus attendrissant encore que tendre. Ici, profondément ému, il n’en faut pas douter. Mais, peut-être lire le tout d’un trait, d’un seul tenant, ne pas détailler sa lecture. Alors on saisira à quel point, et presque en catimini, Calet adosse sa visite sinon à l’argument littéraire du moins à la question du sens de l’écriture, dans ce reste à vivre d’une dernière hurlade avant le départ. Les mots gravés à l’étroit et à l’épreuve sur les murs de Fresnes, ne sont pas « commentés » par Henri Calet*****, ils sont mesurés à l’aune irréconciliable des éphémérides et de l’imprescriptible, laquelle n’est accessible paradoxalement que par eux : ceux de l’écrivain qui en a une conscience probablement plus aigüe d’une part, d’autre part ceux du détenu condamné, qui en a l’instinct et donc l’impulsion, irrépressibles. Écrire, encore et surtout.

Je m’en voudrais de ne pas souligner suffisamment, dans ces interstices où Henri Calet glisse ses propres mots près de ceux qu’il a détachés des murs pour les consigner dans ce livre, l’enjeu d’un sous-texte plus littéraire. Non que les graffiti s’élèvent — par la seule autorité de leur nature tragique — à l’art d’écrire, donc à la nécessité de lire, mais en raison des imperceptibles insistances que met l’auteur à nous ramener sans cesse à ce double impératif.  Une division intitulée Nacht und Nebel commence par un petit développement linguistique à propos de ces deux termes –Nuit et brouillard – dont il soulignera indirectement la poésie, en la rapportant à l’infâme usage du terme Meerschaum – l’écume de la mer – pour indiquer qu’un prisonnier exécuté ne sera jamais retrouvé. « La langue française, dit Henri Calet en cette division, ne dispose pas de mots pareillement durs et froids (Zum Tode verurlteit – condamné à mort – et Urteil vollstreckt – sentence exécutée -) topiques, en fer de couperet, ou de canon de fusil ». Il dira des deux lettres que Juliette** écrivit à ses parents avant d’être exécutée : « Je n’ai jamais rien lu de plus simplement beau ». C’est moi qui souligne, tout est dans ce simple simplement, qui en dit tant, il suffit de relire la phrase en le supprimant, elle devient plate et insipide.

Je m’en voudrais encore de ne pas reprendre un autre moment, comment dire ? livresque, au cœur de ces pages d’abomination et de dignité. Entre les murs de Fresnes, ou plutôt entre les mains des emmurés, circulait un livre venu de l’American Library de Paris, crasseux, taché, déchiré. Une sorte de polar apparemment. Il servit de support pour communiquer par code inventé à partir des phrases en américain. Quelques déchiffrements purent être résolus, dont Calet donne la traduction : les bonnes nouvelles de la mort de Rommel, d’une blessure d’Himmler, de la présence des Russes en Allemagne et des Alliés en approche de Paris. Wild Justice, c’est le titre de ce livre probablement revenu à l’état de presque chiffon, dont la présence réelle et symbolique fait une raison supplémentaire pour donner au Murs de Fresnes, sa juste dimension, c’est-à-dire grande.

Comme il était arrivé, avec son art du mine-de-rien quand il va quelque part, serait-ce à Fresnes, mais aussi quand il s’en va, Henri Calet quitte et les lieux et le livre qu’il écrivit par effraction : « Le cimetière de la prison où les tombes ont poussé parmi les carrés de choux. »

 

*éditions des Quatre Vents, très proche du milieu surréaliste par son directeur. **pour Juliette son nom de « geôle », Huguette Prunier, à l’état civil, épouse d’un rédacteur de l’Humanité. *** son titre exact. **** se souvenir de ce titre L’Italie à la paresseuse. ***** qui écrit d’ailleurs après une énumération d’une douzaine de cellules : « pas de commentaire » !

(Dans "recherche" en haut, à droite, on peut "taper" Henri Calet pour faire apparaître tous les articles le concernant - ou dans lesquels il est cité.)

Mélanges, miscellanées, miettes -9-

14 Mars 2021 , Rédigé par pascale

Avec ces miettes, mélanges et autres miscellanées je vais de soque et de besoque. Comme il est réjouissant que ces mots inconnus nous disent pourtant ce qu’il nous faut entendre !

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Toute échéance n’est-elle pas un échec ?

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Il pleut à toute écrase. Le ciel se moque de nous, cumbeli-bordaine ! On croyait bien pourtant, selon le calendrier lunaire, que cela allait changer. Las ! Le temps s’embrouille à cœur de jour, ce qu’on appelle le débat de la lune. Mais il existe un mot, un seul pour dire tout cela – trois syllabes, rythme syncopé, c’est bien – qu’on ne brinotte mais écarbouille – oui, écarbouille – entre ses dents : le hernuement.

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Les références ostréicoles (suite) :

« D’une argentine coquille/Qui fais endurcir la peau/D’une perlette d’eslite/Et la franche marguerite/Prendre couleur de son eau » (Remy Belleau – 1527-1577 – in Huistre)

Et aussi :

« (…) où l’huître gris pomme/exhale sa saveur entre deux diatomées/écho lointain et mol du béryl émeraude ». (Raymond Queneau in Chêne et chien.)

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Idem ibidemque : (ils) gambillaient les étoiles.

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La bibliuguiancie répare et restaure les livres précieux endommagés, un art bien plus beau que son nom.

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Etymologiquement, l’incandescence porte toute chose à blanc. Comment est-on passé au rouge ?

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Si on lui rabotait son ventre rond, la mouette serait-elle muette ?

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Je ne suis pas loin de penser que Valéry a raison de dire « Dans les plus grands émois, respecter les subjonctifs » (in Cahiers -II- Pléiade p. 1169) : une maîtrise de soi qui éviterait bien des excès (voir plus bas).

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Au fond, l’araignée vit dans le vide – grenier.

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Le darwinisme est recalé dans les questions de style où le mot le plus fin l’emporte toujours sur le gros.

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Douer, un verbe à sauver pour que nous douassions nos écrits d’intrigants nuanciers.

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Quel magnifique, élégant et délicat hommage celui de Gérard Macé à Starobinski, dans une lettre du 9 novembre 1989 (il y en a 25 conservées aux Archives littéraires suisses de Berne) : « (…) j’admire [la façon dont] votre savoir (qui m’intimide et m’enchante à fois) ne fait jamais obstacle à la vibration de l’écriture ». J’appelle cela une rencontre définitive, il ne peut y en avoir qu’une ou deux dans une seule vie. Elles décident de tout le reste.

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         Exercice de style (1)

         Ils en étaient baba ! Nana arrivait dans le froufrou d’un tutu couleur bonbon, un bibi sur la tête ; même au milieu des flonflons, elle détonnait ; ni tam-tam, ni gri-gri, elle se dirigeait dare-dare vers la cabane à joujoux, et là, sans faire de chichi elle avertit du tac au tac : c’est donnant-donnant, le chow-chow en peluche contre le Dodo en plastique !

Mon autocommentaire : et bou et ba, turlututu (ces derniers empruntés à Aragon, in Traité du style)

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La robe de chambre de Diderot, la redingote à jupe de Barbey d’Aurevilly, la sandale d’Empédocle, le vêtement de lin blanc de Pythagore. Mais l’habit arménien de Rousseau, citoyen de Genève ?

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Du XVème au XIXème siècle, la Morgue de Paris est un lieu ouvert à tous. Les badauds peuvent y observer les dépouilles non identifiées exposées derrière des vitrines, des verrières, à la prison du Grand Châtelet, où, lorsqu’une personne était trouvée morte en dehors de son domicile, ou qu’une identification était impossible, sa dépouille était entreposée à la vue du public dans une petite pièce à l’entrée de la prison. Cette salle portait le nom de « morgue », qui signifie « visage », puisqu’on pouvait y venir jeter un œil par une petite ouverture pratiquée en rez de la chaussée et tenter de reconnaître – dans le meilleur des cas grâce à son visage – un proche ou une connaissance disparus. Ce but de promenade très couru des familles fut déplacé au quai Marché-Neuf, n° 21, au début du siècle 19ème (d’après un texte de 1860).

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Une seule chaussure est-elle impaire ?

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Selon le pape Pie X qui le reçut en audience privée en 1912, un curé qui s’appelait authentiquement Louis Bethléem aurait accompli une œuvre magnifique — opus mirificum, en langue vaticane. De quoi s’agit-il ? Sous le titre qui fait déjà programme et presque pénitence Romans à lire et romans à proscrire il rédigea environ 450 pages de classements « du point de vue de la religion » de tous les romans – c’est lui qui le dit, mais surtout de leurs auteurs. A parcourir ce monument de censure – il est en effet impossible d’en venir à bout – on se demande si l’abbé Bethléem a lu tout ce qu’il a ordonné : Sade n’y est, par exemple, pas si mal placé.

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Il y a peu de temps, dans le journal local et la même journée, on parlait, pêle-mêle, de grues cendrées, hérons, du sticliit et didelitt du chardonneret ; de l’ambroisie à arracher sans barguigner – pourtant ! avec un si joli nom ! – de la menace du xénope lisse et de l’écrevisse américaine qui l’emporte depuis peu sur celle de la région. Cette dernière, l’écrevisse yankee, retint mon attention parce qu’elle fait métaphore pour la langue française qui, par la toute-puissance des imbéciles, mériterait leur moquerie haineuse. Pensez donc ! on peut écrire en français correct qu’il eût fallu qu’ils écrivissent. Quelle marrade ! alors qu’on dispose d’expressions toutes faites (OK !) et de pouces levés pour signifier au monde entier qu’on est unis dans l’inscience.

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Et puisque le ton est donné – toujours dans la presse – on a pu lire, il y a peu, les âneries suivantes : « (après les) inondations sur la Charente une lente décrue s’amorce. » Notre embarras atteint des sommets : la préposition sur ayant évincé toutes les autres (écoutez bien comment on n’a plus qu’elle désormais quoi qu’il se dise) les effets seraient cocasses s’ils n’étaient aussi stupides, voici la suite : « sur la ville de 25 000 habitants, quelque 680 personnes évacuées sont passées par la mairie pour une aide au relogement ». J’ai, immédiatement, envisagé le dessin de presse suivant, genre Cabu : survolant une ville et le fleuve (la Charente) lui-même inondé (et pas inondant !) 680 personnes s’engouffrent dans une mairie et ressortent de l’autre côté. On ne sait pas, finalement si l’aide au relogement y était.

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Villiers de l’Isle-Adam affirmait déjà (in Poèmes pour assassiner le temps) : « Moins on parle français/Plus on a de succès ».

*

L’inscription à la base d’une stèle, ou hypogramme, dans les dictionnaires de grec classique, terme qui désigne aussi le pigment utilisé pour le maquillage au-dessous de la paupière.

*

« Le mur mange peu à peu les mots qu’on lui confie ». Henri Calet in Les Murs de Fresnes – 1945. Un livre dont les pages se tournent dans l’émotion lente et retenue de qui visite le lieu de tous les désarrois, de toutes les détresses. Livre auquel je reviendrai. On revient toujours à Calet. (Merci à qui me l’a offert, il y a peu, et se reconnaîtra).

*.

On perd toujours à la fin.

8 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

Et si l’on vous disait qu’aujourd’hui, le 9 du mois, ne sera pas suivi de demain ? Inenvisageable, pensez-vous in petto et en vous-même, nul n’est maître des horloges n’est-ce pas — sinon Jules César imposant en son temps, le calendrier julien. L’expression toutes affaires cessantes prendrait alors un sens que personne n’avait sérieusement envisagé : interruption du cours des choses, gel du fleuve qui passe, cessation du flux héraclitéen du monde, sa fin, son tarissement, son terme. Pourtant le 9ème jour d’un mois de décembre lointain, devint, sur un claquement de doigt ou presque, la veille du 20ème dans le même mois. Onze jours disparus à tout jamais. En fin de compte — et même de décompte — le doigté fut un peu gourd et le tour de passe-passe prit plus de temps qu’on ne le crut, mesurons l’ironie de cette dernière formule. La soustraction eut cependant bien lieu, à des échéances différentes certes, mais suffisamment rapprochées pour que l’évènement — dont on peut difficilement écrire qu’il fit date — soit ramassé sous le même récit, ce n’est pas si souvent que l’erreur est juste ou que 4+1 = 15. Explications.

Soyons légers, l’affaire fut grave. Il y a 439 ans, le 24 février, un Grégoire, 13ème de son nom et pape de son état et en ses États, usant comme tous ses collègues passés et à venir de pouvoirs temporels à la mesure des spirituels, c’est-à-dire incommensurables, décida qu’il était grand temps de remettre les pendules à l’heure, les calendriers à jour, et les points sur les i. La Terre, dont on apprenait tout juste qu’elle tournait sur elle-même et la lune qui lui tournait autour — et nombreux ceux qui ne le savaient pas encore ou en refusaient la vérité — la terre avait des révolutions de retard. De l’un à l’autre astre, la différence, qu’on appelle épacte, se comptait en jours, selon les mathématiciens et autres savants fort instruits du ciel à l’époque : des jésuites à n’en pas douter. On décida donc de modifier le nombre et le rang des années bissextiles mais pas seulement. Là, il me faut avouer une légère incapacité à suivre ces esprits puissants, de la Terre à la Lune passant par le Soleil, suivant que les rotations des unes autour de la nouvelle fixité de l’autre, avaient trompeusement allongé le temps, chacun sachant, bien sûr en 1582 ! qu’un an est plein de 365,242 189 jours exactement ! Face à une imprécision aussi spectaculaire, le miracle supplémentaire de l’abrogation d’une année bissextile tous les quatre ans (sauf les années des centenaires à moins d’être divisibles par 4, ce qui est fort simple à suivre comme calculs …) pouvait ramener tout le monde à la raison. La raison de Grégoire le treizième qui fit connaître la nouvelle de sa décision au monde entier, par l’envoi d’une bulle, son moyen favori de communication toujours en vogue de nos jours. S’il ne s’était agi que de réajuster le placement des années bissextiles, la réforme grégorienne n’eût pas fait couler autant d’encre : notre intérêt de curieux nantis d’écrans qui changent la date des jour, mois, année sans nous demander notre avis, porte essentiellement sur ce saut en avant d’une décade —histoire de recaler les équinoxes depuis … douze siècles, soit depuis le concile de Nicée ! 

En bon fondé de pouvoir du temps humain et de ses contingences — la disposition de l’éternité revenant à Dieu seul — Grégoire XIII le Pape cacheta donc sa bulle avec de la cire le 24 février 1582 avec effet le 4 octobre suivant. Ce jour-dit devint alors le dernier d’un temps échu dont le lendemain – 15 octobre – fut le premier d’un temps nouveau. Entre la volonté papale et sa réalisation, il fut accordé plusieurs mois pour réorganiser le calendrier des fêtes chrétiennes qui rythmaient les travaux et les jours même les plus païens ; il fallait réaménager toute la vie commune publique et privée, des humbles et des repus, des croyants et des laïcs, qu’ils fussent de l’Ancien ou du Nouveau Monde, et rien de cela  ne pouvait se réaliser sans les imprimeurs, autres derniers arrivés dans une époque de chambardement intellectuel prodigieux, seuls à pouvoir faire connaître à tous et en tous lieux les exhortations et autres jussifs pontificaux. Et puisqu’en cela comme en toute chose, il fallut récompenser ou favoriser tel ou tel, que l’on soit roi ou pape, français ou italien, d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, rien ne se passa selon les directives officielles. On peut manipuler les jours, les dates, décider de faire disparaître le lendemain de sa veille, dissimuler l’aujourd’hui à l’hier et biffer d’un trait de plume d’oie onze jours de la vie du monde, on n’est jamais le maître absolu de qui l’on protège qui toujours vous montre que le protecteur dépend, finalement, de son obligé, et que le plus important des deux n’est pas toujours celui qu’on pense. A pressé et pressant, pontife et demi.

Le roi de France – Henri III pour mémoire – ne fut pas le meilleur de la classe des états catholiques. Il traîna les pieds dans ses mules voire ses escarpins, soit que l’imprimeur lui fît quelque lenteur, soit que le Parlement de Paris n’y mît pas l’entrain requis. Le premier, Antonio Lillio, ne dépendait pas de lui, mais d’un privilège pontifical mâtiné de favoritisme successoral, auquel tout souverain de France qu’il était, il devait se soumettre pendant dix ans, nonobstant la très mauvaise coopération de l’Italien ; le second rechignait à adopter un bouleversement qu’il n’avait pas initié, d’autant que les protestants protestaient, qui pour des raisons qu’ils disaient savantes, qui par refus somme toute compréhensible de se soumettre au pape catholique. Italie, Espagne et Portugal firent allégeance de suite, la France dont pourtant les rois étaient « fils aînés de l’Église » depuis Clovis au moins, mais point encore elle-même sa « fille aînée » * se fit attendre. Réalise-t-on bien ce qui put arriver entre des royaumes voisins, voire parents par intérêts matrimoniaux arrangés, qui commerçaient tant en marchandises qu’en savoirs en tout genre, se faisaient et la guerre et la paix, mais n’écrivaient pas en haut de leurs missives les mêmes dates pour les mêmes jours et cela pendant des semaines ? Henri mit la France au diapason le 9 décembre qui devint par décret royal la veille du 20. D’aucuns ont dû, parfois, recevoir des courriers avant qu’ils ne fussent expédiés. [Un pli papal pour reporter à plus tard en France, la suppression des dix jours excédentaires au nouveau calendrier**, arrivant après le 20 décembre devint caduque de facto.]

Tout fut tourneboulé, les dates de termes contractuels, les paiements à échoir, et bien sûr, les fêtes des saints toujours occasions de réjouissances populaires. On s’inquiétait : supprimerait-on, cette année-là, la Saint-Nicolas, le 6 décembre, fête des marchands de vin, huiliers et autres bateliers, avocats et notaires ? Pour ne rien dire du très suivi surlendemain, le 8, fête de l’Immaculée Conception… Le choix de la tranche 9-20 décembre, fut déterminé en raison de ses moindres dégâts eu égard à ces considérations *** même si, en période sacrée de l’Avent, le scandale tourna au cauchemar. Tout ce que Paris connaissait de clergé, de prêtrise et de théologiens multiplia les rencontres pour satisfaire les nouvelles exigences : on avança l’Avent, qui, d’office, s’en trouva deux fois mieux nommé (on rappelle l’étymologie, adventus, arrivée). Le Roi fit, en qualité de roi, ce qu’il devait (octroyer un privilège à un garde de la Bibliothèque royale pour imprimer le calendrier en français) car le préféré du pape et italien Lilio tardait toujours, on ne savait et ne saura jamais pourquoi. Aussi, Henri cassa son privilège : les imprimeurs français eurent le champ libre. D’ailleurs il ne s’agissait pas d’organiser le nouveau calendrier mais juste de le mettre sous presse, en quoi cela relevait-il de Rome ?

On ne saurait dire si la grande procession décidée par sa Majesté pour le 9 décembre devait marquer la fin du temps julien ou le commencement du grégorien, mais elle traversa tout Paris dès potron-minet, les reliques des saints, Paxan, Avoye, Opportune et bien d’autres, portés dans les rues boueuses et sales ; les hermines, les hoquetons, les robes de velours, de soie et de dentelles suivaient, y compris les souverains – chose rarissime – tous les grands et beaux messieurs du Parlement et des Ambassades étrangères. On reconduisit, à la fin du jour, Sainte-Geneviève en sa châsse et en son église. Le nonce n’en revenait pas « si fece la più solenne processione che si posa fare in questa città » s’exclama-t-il, pas fâché d’avoir désigné Lilio responsable d’un imbroglio franco-italien qui dura des mois, mais permit – les voies du ciel sont décidément impénétrables – de sauver la fête de Saint Denis que le passage du 4 au 15 octobre décidé par Grégoire XIII, aurait fait passer à la trappe ! Impossible n’est pas français monarchique, cette fête est la plus haute cérémonie catholico-royale.

Mais, pour peu qu’on soit un peu toqué de philosophie, dans cette prestidigitation qui fit perdre et/ou gagner dix jours cette année-là, le paradoxe est flagrant entre visible bricolage et invisible défaite : le temps ne se maîtrise pas. Si, par de grandes enjambées – ou tout déplacement mécanique – il se peut que l’on gagne du terrain, en revanche, on ne gagne jamais de temps, qui avance continument hors de nous, sans nous, quelles que soient les conditions de la dépense, de la mesure, de la codification dans lesquelles on le range ou l’on croit le ranger. L’exaspérante question de savoir si l’heure d’hiver qui disparaît avec les beaux jours, ou l’heure d’été qu’on semble nous confisquer à l’entrée des jours gris, ou l'inverse on ne sait jamais, ajoutera ou retranchera une heure à notre existence, n’est qu’un jeu dans l’artificielle maîtrise des agendas, montres, calendriers, horaires auxquels nous sommes assujettis mille fois par jour. Aucun de ceux qui ont cru avoir « perdu » 11 jours cette année-là, aucun n’a pourtant vu sa vie écourtée, aurait-on oublié de rapporter cette onzaine manquante à la fin de son existence, puisque nul ne sait jamais ni le jour, ni l’heure.

Et dans l’inévitable fracas de cette affaire bien surprenante, qu’on se souvienne de deux sagesses opposées : celle de son contemporain Montaigne qui sobrement écrivit : « Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois, (Essais III, 11) » qui pourrait passer pour un pied de nez à l’orgueil humain ; celle de Pascal au siècle suivant et sans y faire référence, méditant sur la condition tragique de l’homme : « Pourquoi (…) ma durée (est-elle bornée) à cent ans plutôt qu’à mille ? (Pensées, I). Oui, pourquoi ? Mais bornée dans tous les cas.

 

*les débats autour de cette appellation font florès depuis le 19ème siècle qualifié haut la main pour cette reconnaissance. ** pour une meilleure harmonisation des fêtes religieuses en Europe dès l’année 1583. Sans entrer dans les détails, l’unification des calendriers ne se fit pas, loin s’en faut. Elle s’étala même, dans certains cas, jusqu’aux 18 et 19 siècles. *** il est attesté que certaines missives n’arrivèrent pas en temps et heure, dans les endroits les plus reculés du royaume.

Doucement le silence se tait.

4 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

Après la pluie,

des cygnes nagent dans les champs

mais un héron.

 

Tout le long de la louange

passe un désir.

 

D’être une question sans réponse

une feuille tant morte d’avoir épongé

tout l’encre de ses mots,

une simple histoire,

Épuisée, je suis.

 

Sous le regard feuillu de l’arbre

j’attends de voir le temps repasser

l’eau du fleuve couler à l’envers

et mes doigts effacer les lignes

de ta main

 

Divagation des nuages

fait le ciel s’étrécir

S’entorser

rêche et rude

sec des pluies qui tardent.

 

Un coup de pied dans les mots

devant soi

un trou bée.

 

J’ai trop puisé dans mes réserves de vie

aux temps de ma mémoire,

l’inachevé s’esquisse depuis le premier jour.

 

De la nuit ou de moi

qui aura le dernier mot

aux premières heures du jour ?

 

La main du peintre

s’estompe

dans les couleurs.

 

Chirico

Moins leurs ombres,

les ruelles dépeuplées et les places désertes,

un enfant solitaire

pousse un cerceau en vide d’être.

.

Qui efface mes mots

dès que je les écris

pour les jeter aux chiens ?

 

Le coupe-papier plie et tranche.

27 Février 2021 , Rédigé par pascale

(C’est la suite du précédent)

Peut-être Sartre fut-il le premier et le dernier à se servir d’un coupe-papier. Non, je ne galèje ni ne raille, je m’en tiens simplement à la ligne fixée, celle des textes dans lesquels les objets usuels occupent une place de choix, c’est le mot : ils ont été préférés à des symboles abstrus et abstraits pour constituer un inventaire chosiste au fil de raisonnements pointus. Aussi, de la ligne au droit fil, au pliage et autre découpage, le plioir — devenu un tantinet suranné depuis que nos lectures sont passées par des presses électronisées qui nous livrent des ouvrages prêts à être feuilletés — le coupe-papier, terme formé de deux autres reliés d’un trait de plume, est assurément éligible à notre réflexion. Il sert la double cause de l’Éloge de l’objet et de l’Objet de l’éloge, rapportés au tissage de la raison philosophique telle qu’en ses œuvres et ses démonstrations, la tissure faisant texture, le livre ou le pli non encore découpés et cousus main — celle qui écrit et fait correspondance.

Saisissons-nous du coupe-papier et poursuivons avec Sartre. On ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir, énonciation qui nous en rappelle d’autres n’est-ce pas ? de celles pour qui le réel ne peut se limiter à ce qu’on en perçoit et oblige à supposer, poser et affirmer une autre réalité, supérieure, transcendante, voire théorétique, intelligible pour le dire avec et comme Platon : indépendante de toute détermination empirico-sensible. Pour ce temps nécessaire mais très court où Sartre se fait platonicien, le coupe-papier comme objet fabriqué par un artisan ne peut avoir d’existence per se. Non seulement aucun objet, celui-ci ou un autre, ne peut se produire lui-même, mais encore, ne peut être produit sans la connaissance de ce qu’il est — ce qu’on appelle en métaphysique, l’essence — même si les métaphysiciens ne raisonnent pas sur l’essence des objets parce qu’il n’y en a pas, mais des sujets. D’aucuns diront que le coupe-papier fait ici illustration pour une opération pédagogique et que Sartre aurait pu prendre n’importe quel autre objet avec le même succès, chacun d'eux ne devant son existence qu’à la préséance de tout ce qui les a rendu possibles, que Sartre appelle recettes et/ou qualités plutôt qu’essence, bien que le terme soit, très momentanément satisfaisant.

Retenons l’objection pour regarder de près notre coupe-papier de … papier. Il n’y a, dans ce passage célèbre – in L’Existentialisme est un humanisme, chez Nagel en 1946, mon édition de 1968 a encore connu le fil de la lame – aucune description, aucun motif n’est donné au choix de cet objet retenu pour une leçon de philosophie, il n’est relié à aucun souvenir, aucune préférence. Pourtant, dès la première représentation de Huis Clos (en mai 1944, au Théâtre du Vieux Colombier) les spectateurs n’ont pu manquer la présence d’un coupe-papier, qui donne l’occasion dans quelques échanges, d’une étonnante assertion c’est la vie sans coupure, ou d’inattendues situations : sa présence dans un néant de livres, l’absurdité cauchemardesque d’un quotidien éternellement voué à un décor insupportable, entre un bronze de Barbedienne et des meubles de salon Second Empire. Dans la version théâtrale du coupe-papier, celui-ci est posé voire disposé ; dans sa version philosophique, il est interrogé. Et tout lecteur-spectateur aguerri au questionnement philosophique et à la démarche sartrienne sait que sa présence sur scène – donc dans le texte – est tout sauf contingente, que sa nécessité, au contraire, est inscrite en creux par l’affichage d’une rupture, d’une coupure, d’une privation logique infranchissable entre une absence désormais éternelle de livres (doublement scandaleuse, Garcin se présente « homme de lettres ») et un coupe-papier. Encore faut-il être res cogitans, chose pensante, i.e esprit, pour penser toutes choses, coupe-papier ou autre. Jamais Sartre ne désavouera Descartes, avec lequel il ne pouvait cependant pas s’accorder : grandeur des philosophies qui jamais ne s’affrontent et cependant s’opposent.

Mais le coupe-papier. Il découpe quelle que soit la façon dont on le tient, puisque sa lame est effilée des deux côtés, bien que son nom le détermine à une seule fonction, couper le papier — des livres ou des enveloppes cachetées. Ce qui le distingue absolument des ciseaux avec lesquels on taille (dans) les tissus, les cartons, on cueille les fleurs, on ôte ce qui dépasse … Alors que, selon le regard que le philosophe-écrivain pose sur lui — accessoire (de théâtre) ou fondamental — sa signification en sera tant modifiée qu’elle en deviendra contradictoire. Le coupe-papier dont l’inutilité infernale se conjugue avec la banalité des copies d’antiques de Barbedienne, fait symbole pour la destinée humaine ramenée à sa stricte représentation ; tandis que le coupe-papier élevé au rang de concept philosophique — autrement dit, n’importe quel coupe-papier — fait signification pour la condition humaine rapportée à sa liberté.

Démonstration. Si nous étions à l’égard de notre condition comme un/le coupe-papier à l’égard de sa fabrication et de son usage, nous serions (désespérément, absurdement et infernalement) déterminés. Mais nous ne dépendons d’aucune détermination préétablie, et bien que notre existence ne nous soit, dans son principe, pas attribuable, elle est pourtant exclusivement ce que nous en ferons. Il n’y a pas l’épaisseur de la moindre feuille de papier entre notre existence et notre liberté. Disposer de l’une c’est disposer de l’autre sans réserve, sans rabat, sans condition. Ce qui contient la possibilité (la puissance dit Aristote) d’en mal user, non de la nier, car sa négation même nie son non-être. Un raisonnement si mal compris — et de plus en plus — qu’à son tour, il mériterait un autre développement. 

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