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Fredons

28 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Les petits points de croix

de ce chemin de mots

où je marche à l’aveugle

écris à la venvole

pour la quantième fois.

 

 

Avec eux je suis née

à 36 000 ans

autant de jours & d’heures

des chevaux de Chauvet

d’une trace d’une empreinte d’un fragile dessein

qui envoûta le monde

 

 

Du miroir les éclats

taillent en pièces

sa voix sans tain

 

Brume rampante

épaisse trouée

grise

 

Des armoires vieilles

empoussiérées

tiroirs de nos mémoires

semés de graines d’or

Au fond de l’œil

le monde se voit

à l’envers.

 

Le nom de la glycine glisse & longe

la glace teintée de lilas de violette de bleuets

écroulé son parfum

oubliée du myosotis la tige petite cachée

 

 

Mes mains sont deux poignards dans l’ombre du printemps

 

 

              Porcelaine à peine déchirée

de ce beau ciel de traîne

l’avion,

sa blanche ligne

à tire d’aile de neige

 

Sphaïros

Un cri

creusé

dans mon crâne

 

dans les plis du papier,

& la froissure du monde

sommes bibus.

 

 

Tout le monde aime Hypatie

22 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Ne la cherchez pas dans votre Diogène comme on dit — pas le Cynique, l’Athénien originaire de Sinope, qui aurait occupé en ville une grande jarre semi-cassée et renvoyé Alexandre le Grand à sa suffisance, le priant de le laisser jouir des rayons du soleil sans l’occulter de son ombre — mais Diogène Laërce, compilateur inlassable et insatiable du début du IIIe siècle, celui par qui l’histoire de la philosophie antique ne serait certainement pas ce qu’elle est, non qu’il fût toujours exhaustif et précis, il le fut même rarement, mais précieux parce qu’un des rares, parfois le seul, à rapporter des témoignages et des textes sans établir de hiérarchie, auxquels il n’hésitait pas à mêler des allusions pas toujours évidentes pour un lecteur moderne. En quoi il faut aborder ces pages – plus de mille dans l’édition collective de la collection « Pochothèque » du « Livre de Poche », une des meilleures qui soit de nos jours — avec prudence, méfiance et respect tout à la fois. Prudence et méfiance parce que Diogène n’est pas toujours un modèle d’exactitude, sa copie est pour le moins médiocre aux critères des exégèses moderne et contemporaine. Pour autant, il a droit à notre respect pour le travail accompli, l’acharnement, l’entêtement à ne rien omettre. L’auteur de l’Introduction générale de l’édition susnommée n’hésite pas : sans Diogène Laërce, notre vision de la philosophie grecque serait irrémédiablement tronquée. Irrémédiablement disparues des dizaines de noms et des centaines de titres, avec eux des éléments de doctrines fondamentaux. C’est le cas d’Épicure dont les seules trois Lettres qui nous sont parvenues – alors qu’il aurait probablement écrit 300 rouleaux – c’est à lui qu’on les doit.

Hypatie ne pouvait apparaître dans les Vies, comme on dit entre connaisseurs, parce que née au IVe siècle, mais on ne sait pas trop à 15 années près, tandis que Diogène serait né au siècle précédent, disons au début, puisqu’il cite Sextus Empiricus – on ne peut être plus précis, l’on ignore aussi quand il mourut. La géographie ne fait pas mieux que les dates, de très sérieux travaux ont établi que Diogène serait Laertius, c’est-à-dire de la ville de Laerta, Laërtes si l’on veut. De celui qui nous apprend tant, nous ne savons rien, sinon qu’il écrivait en grec, qu’il était poète et érudit, qu’il avait un goût prononcé pour les anecdotes et les détails – il ne manque rien de la mort des philosophes – et si, la plupart du temps, il ne porte aucun jugement sur les doctrines, il lui arrive cependant de laisser passer quelque sévérité à l’égard de certains. Bion de Borysthène, Héraclide le Pontique entre autres, en firent les frais.

Peut-on imaginer un seul instant les conditions dans lesquelles Diogène travaillait ? Surtout s’il habitait, non point Rome ou Athènes mais Laërtes ; avec quel accès à quels documents et sous quelle forme ? Une seule minute de pause pour l’envisager et nous voilà pris d’un vertige inversé, celui du manque, des béances, des difficultés, entraves et autres tracas qui ne nous affectent plus. Manifestons une indulgence infiniment infinie pour cet acharné de la copie de copie, de la compilation savante sur des rouleaux de papyrus ; on comprend mieux qu’une même anecdote puisse se trouver en divers endroits de divers récits. On ne sait pas plus s’il a lu tout ce qu’il raconte ou rapporte, ou si sa propre lecture est de plusieurs mains, si l’on peut dire. On a parlé d’une conception « gigogne » de ces biographies. Nietzsche s’y serait collé sans succès.

Quoi qu’il en soit, Diogène de Laërtes est le roi de la chrie, cet art d’écriture biographique qui doit tout au concentré remarquable et mémorisable, et si peu, voire rien, au délayage. La chrie n’est pas sans risques : confondre la vie et la doctrine, rabattre la première sur la seconde, donner aux anecdotes plus d’importance que nécessaire, ou à l’exemple le rang d’exemplarité quand il n’est qu’illustration. Conforter quelques-uns – en réalité beaucoup trop – dans l’idée que la philosophie est un art de vivre. Croire que la conceptualisation, l’abstraction, la réflexion abstraite et désintéressée, sont, aux mieux, secondaires, et qu’il suffit de quelques maximes bien retenues pour être philosophe ; in fine qu’un Diogène Laërce dispenserait de la lecture des textes, laquelle doit être lente, rabâcheuse et radoteuse et le lecteur ruminant ; qu’un Diogène Laërce serait un sauf-conduit philosophique, l’alibi magnifique des paresseux, comme si un Gradus philosophicus pouvait remplacer une bibliothèque.

Hypatie aurait plu à Diogène. Peut-être aurait-il parcouru ses ouvrages dont il ne reste aujourd'hui que des titres, lesquels font tous référence aux mathématiques et à l’astronomie que son père – Théon d’Alexandrie – lui enseigna. Sûrement nous aurions eu quelques détails inoubliables à propos de sa mort en 415 – ni plus ni moins qu’un assassinat perpétré par des moines ! La tradition doxographique la « classe » dans la catégorie des néo-platoniciens – Jamblique ? Porphyre ? ce n’est pas tranché. Cette païenne, d’une tolérance peu fréquente à l’époque, aurait peut-être enseigné dans ce qu’on appelle l’école d’Alexandrie, mais aussi et à coup sûr, en public et en ville, où elle aurait expliqué à qui voulait l’entendre, les philosophies de Platon, d’Aristote et de quelques autres. Un enseignement déambulatoire versus un enseignement statique, mobile versus immobile, est-ce le plus important ? On pourrait croire que non, les faits vont nous donner tort.

Si nous étions du genre Diogène de Laërte, nous préférerions nous arrêter aux circonstances exactes de son trépas. Une source – qui risque de s’avérer fausse – raconte que Cyrille, patriarche d’Alexandrie, entra dans une grande fureur en voyant la foule attroupée devant la maison d’Hypatie, ce qui aurait suffi pour qu’un groupe de chrétiens vînt la massacrer. Pour avaliser une telle version, il faut savoir que Théophile – prédécesseur de Cyrille – qui poursuivait les païens avec une grande dureté, faisait preuve d’une certaine complaisance pour l’enseignement d’Hypatie. Cyrille, en lui succédant, dut en concevoir quelque agacement : une femme enseignant la philosophie à ciel ouvert à la manière du Socrate d’il y a plus de 600 ans, voilà de quoi attiser la misogynie chrétienne hiérarchique. On peut admettre, dans ce contexte, que l’attitude d’Hypatie, ne faisant pourtant de tort à personne, passât pour une provocation, après le temps révolu de la curiosité – celui de Théophile. Il suffit de peu pour basculer de l’une à l’autre. Nous devons cette interprétation à Damascios, laquelle fait de l’assassinat d’Hypatie – pour les siècles à venir – un contre-récit de la tradition des chrétiens des premiers siècles : non-violents et supportant jusqu’à la mort les persécutions, ils auraient pu, ou du moins quelques-uns, faire preuve de brutalité, de cruauté, de férocité. La mort tragique d’Hypatie, érudite et savante païenne reconnue, dont l’un des disciples, Synésios, deviendra évêque, Hypatie, sous les coups d’une meute enragée, contredit absolument l’image du christianisme de cette époque.

Nous disposons d’un autre récit, plus précis, plus cruel, plus véridique aussi, hélas ! d’un certain Socrate le Scholastique. Dans son Histoire ecclésiastique,  il rapporte que c’est en rentrant chez elle qu’Hypatie fut brutalement attaquée par une horde de moines fanatisés ; après l’avoir traînée dans le kaisareion, un ancien lieu du culte impérial transformé en église, ils la dévêtirent, l’écorchèrent vive, la démembrèrent et la brûlèrent. Nous avons tous bien lu : des moins chrétiens ! Tous les éléments sordides sont là pour une légende à venir, une hagiographie anticléricale – Voltaire – et avant lui, une place de choix dans l’Histoire des femmes philosophes de Gilles Ménage (1613-1692), le grammairien, rédigée d’abord en latin, qui reprend pour l’essentiel la version du Scholastique prénommé Socrate, y ajoute quelques pincées d’autres récits fort moins connus, reprend à juste titre des éléments de la correspondance d’Hypatie et de Synésios – les plus authentiques – y mêle des anecdotes peu sûres – Suidas – dans une lettre apocryphe dont il confirme le caractère controuvé.

Les recherches et travaux récents font droit du contexte de la société alexandrine de l’époque. On n’avait pas hésité, sous l’impulsion de Théophile, à mettre le feu au grand temple païen – le Sérapeum – avant tout un lieu de culture, puisqu’il abritait une partie de la bibliothèque de la ville, celle que tout le monde appelle d’une expression qui fait dorénavant cliché, « la grande bibliothèque d’Alexandrie ». La population, la société, particulièrement la plus cultivée, sont déchirées entre hellénisme – tradition et grandeur – et religion nouvelle – teintée, il faut le redire, d’un certain fanatisme. Il était peut-être  difficile pour beaucoup – pour Hypatie, ses élèves, ses disciples – de ne pas être anti-chrétiens, ne pas renoncer à la philosophie et ne pas se convertir. Alors, Hypatie symbole d’un possible syncrétisme entre ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas ? C’était sans compter sur l’inflexibilité absolue du nouveau patriarche, Cyrille, neveu du précédent. Entre les deux personnalités officielles de la ville : le nouveau représentant de la nouvelle Eglise et le préfet augustal, Oreste, celui du pouvoir impérial. Le premier, entre autres exactions, n’hésite pas à persécuter et exiler les juifs ; l’autre à condamner l’un de ses proches ; on a vu des moines, venus tout droit du désert, attaquer le préfet qui fera exécuter le meneur, etc. C’est l’escalade ! Dans ce climat, Hypatie était en bonne relations avec Oreste. Certainement Cyrille, tout chrétien et patriarche qu’il était, ne pouvait admettre cette connivence, elle était connue de l’empereur lui-même. Pour autant, rien ne prouve qu’il fut à l’initiative directe du meurtre d’Hypatie.

Mais la vie – c’est-à-dire la mort – d’Hypatie sont une fois pour toutes gravées en lettres de feu dans des récits d’autant plus édifiants qu’ils seront transmis sans véritable travail de reconstitution historique et textuelle, et même sans vergogne, totalement déformés. On raconte que le pape Jules II, lorsqu’il vint contempler le tableau qu’il commanda à Raphaël – dorénavant célébrissime L’école d’Athènes – s’inquiéta de l’identité d’un personnage d’apparence androgyne aux vêtements immaculés. Jules ne goûtant point la réponse du peintre – il se serait agi d’Hypatie – exigea qu’elle disparût. Raphaël se contenta de le travestir en neveu du pape. C’est un cas unique, mais pictural, où la mort tragique de la philosophe ne fait pas le sujet ; la récupération, essentiellement littéraire, fut prolixe, chacun y trouvant ce qu’il y mettait lui-même. L’anticléricalisme voltairien ne fut pas en reste qui ne craint jamais l’abus d’anachronisme ni l’emphase – la liberté de pensée assassinée par l’obscurantisme – ou, mieux encore, les dogues tonsurés à l’attaque de la pureté féminine. Succès garanti. Leconte de Lisle, fait d’Hypatie le sujet d’un de ses Poèmes antiques ; devenue Vierge de l’hellénisme, elle est le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite. Maurice Barrès en fait une Vierge assassinée. Ce qu’il y a d’épatant avec les idoles, les icônes, les symboles, les emblèmes et autres stars de l’histoire et de la culture, c’est leur extrême flexibilité, elles sont des images à tout faire, les couteaux suisses de la récupération : trop païenne pour les uns, trop savante pour les autres, Hypatie a servi (à) toutes les causes, y compris celles dont elle ignorait la possibilité même, le féminisme version contemporaine.

Oui, dans ce lacis d’interprétations, de vrais-faux portraits, de faux-vrais témoignages, d’absence de texte, de propos de seconde main, de trépas d’exception, assurément, Diogène de Laërte aurait aimé Hypatie.

Broquillette pascale

17 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                                

 

                                  ou comment — un dimanche matin de Pâques — se souvenir que les œufs poussent au sol et en Réunion, même si l’oiseau solitaire qui les pond habite le plus souvent en altitude. Il faut prêter l’oreille, il parle. Tec-tec, minuscule, discret mais peu farouche, lève un sourcil blanc s’il vous sent un peu trop près. Ne pas le confondre avec le pitpit qui, lui aussi, nidifie par terre tout près de chez nous, ni le tuit-tuit, également très timide, voisin invisible du tec-tec tout là-bas mais exclusivement dans la forêt de Roche écrite. Par cette invitation à graver dans le marbre une fugace broquillette dominicale et pascale, poursuivons.

                              Sont-ce ces œufs-là qu’il faut s’en aller cueillir l’air bête dans l’herbette et mettre en son panier ? S’est-on jamais demandé quel oiseau, quelle oiselle, osait cette folie annuelle d’accepter que des enfants terribles, menés par leurs parents plus intrépides et gourmands qu’eux, pourchassassent en meute de fragiles œufs non garantis du jour ? Et si certains échappent à l’halali – on accepte hallali avec deux ailes – ce n’est pas en se métamorphosant en lapin, ni blanc ni vêtu d’un gilet bleu, lecteurs de Lewis Carroll soyez à l’heure ! mais en s’enfuyant loin et haut, majestueux tels les pailles-en-queues encore appelés Phaéton, beautés pélagiques que les marmots de là-bas ne peuvent déranger au-dessus des flots. Nul n’est Icare impunément, ni fils de Clymène et d’Hélios. Phaéton ou le brillant, c’est une tautologie. Le petit paille-en-queue n’en sait rien qui pourtant, de la terre au soleil, tire le fil invisible d’une trace fugace et si légère que personne n’en parle plus, ou presque, depuis toujours et à jamais. Et pleurent des larmes d’ambre tous ceux qui s’en souviennent.

 

 

  

Il était une autre fois,

11 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Le département – l’Orne – est prolixe en célébrités natives toutes catégories et dans le désordre : Thérèse dite de Lisieux, Jean-Pierre Brisset, Fernand Léger, André Breton, Vauquelin des Yveteaux, Remy de Gourmont, Alain, Charlotte Corday, pour ne rien dire de la Basse-Normandie tout entière selon une appellation aujourd’hui disparue, et la liste s’allonge avec Alphonse Allais, Malherbe, Henri de Régnier, Eugène Boudin, Erick Satie, Guillaume le Conquérant, Dumont d’Urville, Eugène Poubelle, Barbey d’Aurevilly, Le Verrier, Monsieur de Saint-Évremond, et taire les non natifs qui s’y sont installés, et ignorer ceux qui, pourtant natifs, n’ont aucune raison qu’on les cite. Avec ces gloires, nous avons depuis peu mais pour toujours découvert un fé amoureux qui, selon la légende, se fit rôtir l’arrière-train par un mari jaloux, victime d’un nom qu’il prit pour un passe-droit, au moins un passe-partout mais n’était qu’un trompe-l’œil – lecture cyclopéenne, odysséenne si l’on veut (voir article précédent). Ajoutons-lui ce jour, une autre créature non moins étonnante qu’ultra-séculaire au sens où elle pourrait trouver place par-delà les temps, dans un recueil de mythologie grecque, au moins s’y ranger à la rubrique des analogies ou autres rapprochements … lointains. Voyons un peu.

Il était une fois encore, dans les champs normands à gauche de la route d’Almenesches – aujourd’hui Almenêches – un rendez-vous de garous à l’endroit d’un village de nos jours disparu. Là-bas, on appelle garou tout homme qui ne se présente pas devant le juge pour avouer un crime ou délit commis sans témoin, mais se confie ou confesse au curé et sera par lui condamné à errer à moitié nu pendant sept ans dans la campagne environnante : c’est sa punition ou plutôt sa pénitence pour n’avoir pas obéi au quérimoni ou monitoire demandé par l’homme de Dieu, savoir, se livrer à la justice des hommes. Alors, il devra revêtir une saye de poils – une haire. Excommunié, voué au diable, son errance dorénavant à la merci du Malin, le seul à diriger son destin et ses pas. Dans la tourmente, à une heure et un jour connus de lui seul, le démon l’envoie retrouver d’autres compagnons d’infortune dans une sorte de sabbat des contumaces. A leur passage, chiens et chats se sauvaient, on dit que loups garous devenus, ils les dévoraient tous. On raconte aussi que de nombreuses épouses ont assisté à la même étrange scène : rentré d’une longue absence, recrus de fatigue, leurs maris s’arrachaient des pattes de chien du fond de leur gosier.

L’arrière-grand-mère du conteur narra avoir vu une pauvre femme revenant d’Argentan, la nuit, portant un paquet de chandelles, être accostée par un garou et dévorée. Toute légende quand elle est cruelle, l’est toujours un peu plus qu’il ne faut. Celle-ci, en sus d’être cannibale est déchirante à tous égards : l’obscurité empêchant l’infortunée de distinguer son propre mari dans le loup-garou qui sur elle se jeta, reconnut, le lendemain matin, le suif et les mèches des chandelles entre les dents d’icelui. Cette histoire serait antérieure au XIIIe siècle, ce qui expliquerait son inexplicable dénouement : comment peut-on être dévorée une nuit et vivante le lendemain étant à soi-même sa propre preuve et ses propres indices ? Si les contes et légendes – surtout ceux de la paroisse et des seigneurs de Sai dans les années 1200 – étaient pénétrables par la logique ordinaire, ils s’anéantiraient d’eux-mêmes, devenant simples chroniques des temps anciens. Les histoires en métamorphoses ont la vie dure au contraire, même enfouies pendant des siècles dans les vieilles paperasseries de sacristies d’églises désormais humides et désertées de tous. Pourquoi donc avoir retenue celle-ci sinon par réminiscence — inconcevable, métaphorique, semblable et si différente aussi — de la dévoration d’Actéon par ses chiens ?  

Il était une fois,

7 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                         il était un Fé, bien connu en certains hameaux normands, un fé champêtre et amoureux, ce qui est un peu rare mais pas tant que ça puisque l’histoire vint à nous, nous qui croyons que seules existent les fées douces et belles.

Mais la belle et douce, en réalité, était une femme de la campagne à laquelle le fé venait rendre visite chaque soir tant il en était fou et tandis qu’elle filait, seule, au coin de l’âtre. Il venait s’y asseoir en silence, en silence il la contemplait A force de la regarder et bien qu’il ne fît aucun mouvement, ni ne dît aucun mot, petit à petit, en son cœur elle sentit de durs tourments. Était-ce l’amour, était-ce la lutte contre l’amour pour qu’il ne devînt pas un piège, était-ce une hésitation dernière à parler à son époux des clandestines visites de l’amoureux fé et fou ? La vertu féminine l’emporta : elle fit part à son mari de ses silencieuses présences nocturnes lors de ses absences. La perfide savait qu’il se vengerait.

Un soir, il revêtit la tenue de sa femme, s’assit à sa place, l’imita filant comme elle ; il avait porté au rouge la galetière – ce gril de tôle sur lequel cuisent les galettes – et placée sur le siège habituel de l’amoureux muet et transi. Mais – les yeux de l’amour sont si précis parfois – le fé ne reconnut pas sa belle, sa belle qui atourolait – dévidait son fuseau – toujours, tandis que le travesti tournait, tournait sans atouroler. Il resta, certain qu’il lui suffirait d’attendre, nonobstant sa défiance, et prit sa place accoutumée. Il s’assit. On imagine ses cris et à quelle vitesse il se releva et s’enfuit. Le piège scélérat avait parfaitement fonctionné. L’amoureux venait de se faire griller.

Cependant quelques compagnons curieux et fés eux-mêmes, postés dans le haut de la cheminée, lui demandèrent ce qui pouvait bien le faire hurler ainsi. — Je me brûle leur dit-il. —  Eh ! qui donc t’a brûlé ? — C’est Moi-même ! Étrange réponse si l’on ignore que le fieffé paysan avait en sorte fait que sa femme dise que « Moi-même » était son nom. La compagnie des fés se moqua bien de celui qui confessait s’être cramé tout seul et l’abandonna, triste sire à son triste sort. Ainsi l’époux avait évité une vengeance collective, dont personne ne sait comment elle se serait manifestée, le fé, et particulièrement le fé normand, est trop peu connu pour que ses réactions soient prévisibles.

         Mais ici chacun — sur le fondement de ce conte véridique — peut affirmer que si les légendes ne datent pas d’hier, l’un de leurs mécanismes le plus usité ne s’est pas rouillé qu’on appelle aussi fonction performative : ou quand dire, c’est faire, et même, c’est être. Les enfants gringottent « c’est celui qui l’dit qu’y est » : ainsi Polyphème lui aussi abandonné de tous, son œil incandescent comme la gueule d’un volcan, quand, à la même question — c’est qui ? — répondit c’est « Personne », nom qu’Ulysse lui avait dit être le sien. De la légende odysséenne au conte normand, même artifice, même ruse, même leçon, même puissance d’être le nom qu’on porte quand on l’énonce, ou comment l’onomastique fonde ici l’ontologie. Polyphème n’y vit que du feu. Le fé amoureux s’y brûla les ailes.

"Le regard de l'escargot"*

2 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Jules, socialiste comme on devait l’être au 19ème siècle, féministe comme on ne l’était pas encore, fils d’un quincaillier de province comme il se pouvait en Vendée, accusé, jugé et condamné pour avoir comploté avec 26 autres complices contre l’Empereur et le Gouvernement, comme on le risquait à l’époque, Jules eut le bannissement plus chanceux que d’autres : il s’en fut à Jersey chez son frère, lequel était l’ami et médecin de Victor, Victor Hugo pas moins. Un exil dans lequel tournent et parlent les tables, c’était tenter son esprit exalté. Revenu en la capitale après qu’il a été amnistié, et bien qu’il montrât quelques signaux faibles d’aliénation, Jules Allix fut de tous les combats, agitations et projets, tant politiques que personnels, de science, d’éducation et de militantisme avec une fougue et un culot peu communs, on peut même dire extravagants : ainsi Milon de Crotone en lieu et place des crucifix dans les écoles, l’apprentissage de la lecture en 15 heures ou inciter les dames à porter le « doigt prussique », un dé contenant une aguille et du cyanure pour se protéger de l’assaut des Prussiens ! De l’ensemble de sa vie – qui comprend plusieurs séjours à Charenton – emplie d’activités et engagements militants, on a retenu seulement ou presque, l’invention de la « boussole pasilalinique sympathique ». On a certainement tort et cela pour au moins deux raisons : parce que Jules Allix n’inventa rien du tout et que, si ladite boussole réussit quelque chose, ce fut de lui faire perdre le nord.

On trouve le nom de Jules Allix sous la rubrique Les Candidats toqués du livre de Simon Brugal (alias Firmin Boissin) Les Excentriques disparus – 1890, quelques lignes indiquant clairement qu’il était connu, célèbre et « pris très au sérieux par les insurgés du Dix-Huit-Mars » autrement dit les Communards, pour avoir trouvé, en substituant des escargots sympathiques à des bobines électriques, un moyen de transmission de la pensée. Outre que cette trouvaille avait déjà vingt ans passés en 1871, il n’y a pas le commencement du début d’une explication et aucun document, il faut passer à d’autres témoignages.

De Charles Chinchole dans Les Survivants de la Commune – 1885 – on peut lire un petit portrait d’Allix qui commence ainsi : Un fou. /Tel est l’avis de ses meilleurs amis. /Un fou qui parle toujours. / Et c’est terrible. /On ne le connaît guère que par sa Théorie des Escargots sympathiques, où nous apprenons qu’il suffit de gratter un escargot mâle à Paris pour qu’il dresse ses cornes tandis que sa femelle – quelque part n’importe où – fait de même [ l’hermaphrodisme de l’escargot est balayé d’un revers de main ] ; il suffira, à cette coïncidence de donner une ou plusieurs significations, c’est une affaire de convention, dit notre rapporteur d’un ton bonhomme. Les quelques notes se terminent ainsi : Aujourd’hui l’ancien membre de la Commune – grandeur et décadence ! – est le modeste secrétaire d’une association de bas-bleus qui rêvent l’égalité absolue de l’homme et de la femme !  Un fou chez les folles !

Dans La Revue Blanche – 1900 – Alphonse Allais ne fait pas mieux. Jules Allix lui explique ce qu’est cette invention fameuse, qui suppose l’existence innée donc préalable chez les escargots d’une sympathie naturelle à un degré inconnu chez toute autre espèce animale laquelle engendre un synchronisme parfait entre deux individus pourtant distants voire séparés. Il suffit de passer de cette télépathie à sa télégraphie en attribuant des lettres et des significations aux déplacements synchrones des gastéropodes. Ainsi conclut Allais, Allix put échapper aux sbires de Thiers. Ceci sous le titre Ne nous frappons pas. En effet ! D’autant que le texte s’interrompt brutalement par un artifice gros comme une ficelle.

Raymond Queneau règle la question en traitant Jules Allix de simple excentrique (in Les enfants du Limon) ce qui n’aide pas pour en savoir plus mais nous avertit qu’il ne faut pas le compter au nombre restreint mais remarquable des fabuleux « fous littéraires » qu’avec tant d’autres – ne jamais oublier Blavier – il traque, recense, résume et fait connaître à la condition d’avoir conservé suffisamment d’adaptation sociale pour ne pas se faire interner (ibid.) ce qui n’est pas le cas de notre vendéen communard.

 

Faut-il reprendre le texte originel, tel que l’auteur l’envoya à quelques journaux pour promouvoir ce mode de « Communication Universelle et instantanée de la pensée » pour en garantir une meilleure compréhension ? Rien n’est moins sûr.

Ce que Jules Allix – 17 octobre 1850 – transmet aux journaux et revues qui en voudront bien, sous le titre ronflant de « Communication universelle et instantanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à l’aide d’un appareil portatif appelé Boussole pasilalinique sympathique » est la relation d’une obscure expérience, qui serait due à deux non moins obscurs pseudo-savants que le nom d’Allix a effacés – sauf pour les mordus. Notre exalté de l’impossible se défendant de toute admiration et enthousiasme – il l’écrit – et après bien des précautions pour laisser penser qu’il est parfaitement impartial et calme – c’est son terme – entre à pas comptés dans la description du système mis au point pour la communication instantanée des hommes entre eux, sans recourir au fil conducteur de la communication électrique, ce qui, à l’époque, pouvait passer pour un déni du progrès, une avancée à reculons.

Nous enjamberons le rappel pseudo-historique – dans tous les cas, fort peu rigoureux – des origines scientifiques de cette affaire, à la seule exception que le rappel des expériences de Galvani, à la fin du 18ème siècle, commença par l’observation des convulsions de grenouilles disséquées, laissant penser qu’elles étaient traversées par un fluide particulier que Volta, un peu plus tard, attribua à l’électricité jaillie des deux lames disséquantes, et adapta sa conclusion à l’invention de la pile (voltaïque). Ce petit détour batracien pour clin d’œil à ceux qui n’oublient pas la place que tiennent les raines et rainettes dans la formation du monde et du langage – ce qui se confond – dans l’esprit aussi prolifique que subtil et combinard de Jean-Pierre Brisset. En 1850, Brisset est à Paris ; lui aussi très occupé par les questions d’apprentissage, fera paraître en 1871 La Natation ou l’art de nager appris seul en moins d’une heure. Que l’on croise les dates, tout ceci est contemporain.

Les escargots selon Allix – ou plutôt ses deux expérimentateurs brindezingues – auraient sur l’électricité un premier avantage économique : éviter la dépense de tous les fils conducteurs nécessaires, sans oublier leur remplacement. L’autre gain s’avère plus subtil, par l’analogie supposée évidente avec les récentes découvertes de Mesmer – à rassembler, pour faire vite, sous l’appellation commune de Magnétisme. Là, en revanche, il faut avancer à la vitesse de l’escargot : Allix nous invite – euphémisme – à passer du magnétisme minéral – l’aimant – à l’animal puis à l’immatériel lequel est la seule explication aux phénomènes de sommeil factice, somnambulisme lucide et extase magnétique. Comme notre ami Brisset, Allix ne manque pas d’en appeler à Dieu lui-même et à l’ordre prophétique, ce qui obère considérablement le sérieux de ses propos, mais à l’inverse de Brisset – qui a toute notre considération – il ne forme ni ne construit aucune grammaire anthropologico-cosmique pour donner à l’ensemble une cohérence, serait-elle un parangon de loufoquerie selon l’expression de P. Delbourg, déjà cité par nous par ailleurs pour Les Désemparés, dans lequel il nomme Jules Allix comme en passant, au milieu d’autres foldingues, dans les pages consacrées à … Brisset, lequel eut la reconnaissance de Breton, Queneau, Foucault, Duchamp, entre autres.

Dans sa longue communication de presse, Jules Allix en appelle à Lacordaire pour conforter son interprétation théologique et pour tout dire adamique : Dieu a répandu le magnétisme en tout être, ce qui fait raccourci pour comprendre les Prophètes, peut-être même devenir prophète soi-même. Mêlant dans le même mouvement mystique l’électricité, les influences, pressentiments, aspirations et même répulsions instinctives sous le seul facteur commun qu’ils abolissent la distance pour réaliser une contemporanéité atemporelle, Allix rappelle que attraction ou sympathie [il est dommage, mais cela ne se faisait pas, qu’il ne fût pas repris le sens exact par l’étymologie de ce dernier terme qui échappe à tout le monde de nos jours] fait se tourner vers le Nord, l’aiguille aimantée de la boussole.

Après de très nombreux détours, dont ce qui précède n’est qu’échantillonnage minuscule, Jules Allix en vient à la commotion escargotique, qui n’est que l’expression pour ainsi dire électrique du désir de l’animal – nous passerons outre la contradiction patente avec de précédentes assertions dévolues à l’attraction dépourvue de tout désir des sens – et nous inflige des lignes poussives et épuisantes, qui ne sont rien encore comparées à la description de la boîte – deux en réalité, une pour émettre, l’autre pour recevoir – dans laquelle les escargots, auxquels personne n'a demandé leur avis sur ce changement de milieu, vont être introduits. J’en appelle à Francis Ponge, seul habilité à parler en leur nom, comme en celui des grenouilles, huîtres et écrevisses au hasard, quoique … Francis Ponge qui pour toujours et à jamais pose les questions fondamentales et exprime les vérités primordiales : ils préfèrent la terre ferme, mais à condition qu’elle soit grasse et humide. Et un peu plus loin : La colère des escargots est-elle perceptible ? (c’est dans Le parti pris des choses, bien sûr). Pour la terre ferme, c’est foutu, les escargots seront introduits dans des boîtes de deux mètres de haut – aux fins d’y entrer possiblement l’alphabet universel pasilalinique et tous les signes afférents – aux formes et aux matières non fixées. Ne manquant jamais aux lois du ridicule, Allix envisage qu’elles puissent être meubles ou bijoux, trouvant place qui dans les cabinets administratifs, qui dans les chaumières, qui dans les boudoirs de dames. Tout le monde a compris la manipulation – aux deux sens du mot : la première consiste, en touchant un escargot, le faire remuer et avancer devant une lettre, ce qui induira, bien sûr, qu’en un point du globe éloigné dans tous les cas, l’autre escargot fasse de même, et ainsi de suite. Il y a suffisamment de « bonnes réponses » pour que le message soit transmis et l’expérience validée. Inutile de préciser qu’on ne peut transmettre – à supposer que l’on transmette quelque chose – ni des plans secrets et stratégiques, ni des explications subtiles ou complexes, ni régler, quoi qu’en dise Allix, les relations générales des gouvernements et des peuples, ni même des familles ou des particuliers. Il est savoureux de lire que l’époque – le milieu du 19ème donc – exige que la circulation des savoirs et des messages se fasse vite ! mais qu’à cette fin il faut réquisitionner des escargots et leurs sympathies naturelles, qui auront pour l’humanité plus d’importance que la boussole, l’imprimerie et la vapeur réunies ! Allix oublie que si les escargots permettaient, à l’avenir, un tel miracle, il n’aura été rendu possible que grâce aux inventions précédentes – nous n’évoquerons que l’imprimerie qui lui permet et de la faire connaître par voie de presse, et d’en publier les espérances ; de transporter les journaux et autres publications par les trains et leurs locomotives à … vapeur. Quant à installer une boussole pasilalinique sympathique dans la Chambre des Représentants et une autre dans chaque mairie de France aux fins d’entendre en temps réel et partout à la fois ce qui se dit en haut lieu, Allix ne mesure pas, tandis qu’il emploie l’adjectif « miraculeuse » pour qualifier cette opération, à quel point il dit juste ! La fin de l’article se volatilise en déclarations hésitant entre la présomption et la naïveté, l’audace et l’absurdité, l’emportement mystique et l’assurance saugrenue.

 

J’en appelle aux mânes de Desnos, Remy Belleau, Prévert, Ponge et les autres,  Matisse – ses papiers collés L’escargot  ; Pline, Hippocrate et Galien, qui pour chanter les lignes courbes de l’escargot, qui pour nous convaincre de ses vertus thérapeutiques, mais là, on prévient : recettes et préparations ne sont pas ragoûtantes. On trouve même en 1855 – cela faisait cinq ans déjà que Jules avait produit son texte – un document vantant les bienfaits de la pâte et du sirop d’escargots contre les difficultés respiratoires. Mais c’est dans le livre de Daniel Arasse (*On n’y voit rien – 2003) que l’on rencontre un escargot véritablement inattendu. « Que fait-il là, cet escargot ? » se demande l’auteur. Là, en bordure de tableau où il semble se promener, en avant-scène, en avant premier plan. Un escargot dé-placé, im-pertinent, in-opportun dans l’Annonciation de Francesco del Cossa – circa 1470-1472 – un cas unique à plusieurs titres : aucune Annonciation ne contient d’escargot, animal dont le coefficient eschatologique, théologique, mystique est nul ; et sa taille, rapportée à celle du pied de Gabriel l’archange, est improbable sauf à être énorme ou disproportionnée. La conclusion d’Arasse « cet escargot est bien peint sur le tableau mais il n’est pas dans le tableau. ». Suivent, avec ce ton de légèreté incomparable, les diverses propositions de l’auteur qu’on vous laisse aller voir, c’est le mot. Vous vous demandez, bien sûr, le rapport avec les escargots sympathiques de Jules Allix ? Ce qu’on apprend à la fin du chapitre, les gastéropodes y voient mal. Rien à "voir" avec Marie ou Gabriel, mais tout avec notre affaire : les deux yeux au bout de leurs cornes bien tendues ne leur servent quasiment pas, ils fonctionnent par l’olfaction. Jules Allix – qui pouvait l’ignorer – n’hésita pourtant pas à les mettre en odeur de sainteté.

actualité 1918.

26 Mars 2022 , Rédigé par pascale

 

       En Octobre 2018, les éditions Gallimard publiaient un très beau livre pour commémorer le centenaire de l’Armistice, c’était son titre. Plusieurs écrivains – trente et un exactement – avaient trempé leur plume dans les tranchées de l’histoire. J’en disais tout le bien [cf. archives, l’adieu aux armes, 28 Octobre 2018]. Quelques jours plus tard, le 18 novembre, touchée au cœur et à l’intelligence par l’un des textes en particulier, j’y revenais pour tenter de montrer comment, par son regard panoramique et les oreilles aux aguets, l’auteur avait porté jusqu’à nous les bruits de la guerre (…) ceux qui nous assourdissent et les abominations (…) insupportables. Mais aussi, si tout cet enfer est inconcevable (que) seule la littérature, la littérature seule permet de penser cet impensable. C’était son Hommage à tous ses géants.

Le hasard de mes flâneries — celui qui fait parfois bien les choses et nous arrive chargé de grâces — me fit relire ces lignes aujourd’hui. Chacun comprendra, les lisant à son tour dans le tremblé des heures, la raison puissante qui me fait les reproduire ici – à quelques nécessaires corrections près.

 

 

- ENNEMITIÉ

 

Les fortes pages d’Alain Borer dans Armistices ont cette qualité d’infuser lentement en dépit de leur intensité. Pour se poser comme feuilles d’or et d’automne, dans le silence retardé qu’impose la réflexion et l’éloignement nécessaire d’avec toute agitation mondaine et domestique. Qu’elles fussent lues dans l’empressement de la découverte, faisait contrat pour une relecture, et le titre, l’unique mot du titre, portant à lui seul la charge de cette obligation.

   

          L’Ennemitié ou l’éblouissante illustration de la force de surgissement du sens par la maîtrise du verbe, mieux, par l’invention d’une évidence de ce qui, pourtant, ne s’était jamais dit ainsi, ne s’était encore jamais ainsi dit, pour avoir trop entendu d’autres mots proches, répartis le long d’un axe paradigmatique dont la double propriété est d’être commun — la meilleure garantie pour se mieux comprendre dans une langue donnée — et parfaitement individuel — la meilleure garantie pour éloigner l’infécond psittacisme. Il fallait comprendre de suite, que L’Ennemitié ne se substitue ni à l’« inimitié » ni à l’  « inamitié », un terme qui lui non plus n’existe pas, alors qu’inamical s’emploie, comme si l’on pouvait manquer à l’amitié mais non l’amitié.

          De la mise en forme — la formation — vient la signification ; de la formulation vient le sens ; de l’inventivité vient le signifié, ou comment la force d’un mot oblige au développement de la pensée du lecteur porté alors à une sommation d’intelligence et d’application à n’être ni paresseux ni passif. Cette multiple et réciproque contrainte qui en appelle à toutes nos mémoires vives mais lointaines, compose un vrai moment de grâce, elle en est même la condition.  Aussi, prendre d’abord le train des pages en paysages des jours qui passent à rebours, qui passent à l’envers. Dira-t-on jamais assez ce que l’écriture d’un lieu doit à celle des temps vécus, la géo/graphie à l’histoire qui s’y est inscrite. Ici même, ce que l’Armistice doit à L’Ennemitié disparue dans le silence des armes tues, comme elle était venue par leur fracas. On avait des ennemis/Sans savoir pourquoi dit Guillevic quelque part.

Si l’Ennemitié était l’exact contraire de l’Amitié, « inimitié » y aurait pourvu : en absence de, en trahison de, en insuffisance de, bref, en manque. Ce serait l’amitié en manque d’amitié. L’amitié serait la mesure, l’inimitié sa démesure en creux, sa négation. Entre les peuples, entre les individus. Le contraire, l’opposition, dans la logique binaire et tellement usée du tiers exclu : on ne peut tenir dans le même ensemble, une chose et son contraire. Pour que l’une soit, il faut que l’autre ne soit pas. Un modèle qui suppose et impose non point de la rigueur mais de la rigidité : la première a la précision pour guide, la seconde mène à la simplification, ce que font la plupart en déclarant que la guerre qui oppose des ennemis exclut, de fait et de droit, tout rapport non inamical. Mais pour l’affirmer il faut poser le principe d’une amitié nécessaire, d’une nécessité de l’amitié avant, ou hors la guerre : ce qu’Aristote attendait de tout Athénien pour accéder à la vraie citoyenneté, qu’il appelait Philia — souvent trop vite traduit par Amitié, oubliant que le philosophe écrivait alors que la décadence démocratique d’Athènes était bien entamée ce qui justifiait aussi un tel propos. Alors la Philia, cette accordance ou l’énergie pour y parvenir, serait un état de paix, un état de non guerre, un état de non hostilité.

Mais, de même que l’amitié n’implique pas les désaccords, l’ennemitié n’est pas faite d’inimitié obligée. Si elle la contient, évidemment, elle n’en est pas l’inverse, l’avers de son revers. Et ce long et profond texte d’Alain Borer ne dit pas qu’il y a un rapport aigu de contradiction entre amitié et ennemitié, mais de contrariété. Il faut peut-être oser une autre entrée herméneutique pour mesurer cette féconde distinction, il faut revenir à un modèle de pensée qui ne s’inscrit pas dans une argumentation binaire, dialectique, serait-elle subsumée par quelque ruse de la raison hégélienne. Et l’on aurait tort de ne pas lire en pesant au trébuchet de la psyché collective qui nous assigne à domiciliation intérieure et tenace,  ces mots d’Alain Borer, presque les derniers : l’ennemitié, la fabrication inconsciente de l’ennemi ; par une énergie active que l’on ignore être en soi, cet entêtement inconnu tant qu’il est contenu, qui s’expose et explose comme force négative mais active, si ou dès que l’autre, qui fait se tenir entre eux les principes de vitalité, d’ordre ou de vertu collectifs, si ou dès que l’autre force fait défaillance.

          De cette fragilité, de ce Malaise* mal aisé constituant toute civilisation, proviennent les guerres, les conflits et les crises. Déjà, de la lointaine Grèce d’avant la stricte rationalité platonicienne, on eut cette audace de penser le devenir non point dans une ligne — serait-elle chaotique — mais suivant des cycles, des cercles qui se repoussent les uns les autres pour mieux se manifester. L’Harmonie et la Discorde empédocléennes procèdent de cette féconde confrontation où seule la faiblesse de l’une amène l’autre à paraître. Elles se contrarient mutuellement.

 

          Le texte d’Alain Borer participe de ces pensées-là. Mais aussi, mais surtout, par l’extrême richesse et intelligence de savoirs éblouissants et d’une plume magnifique, osant le dépassement de la simple linéarité historiciste, il montre per facit ce qu’il dit. L’ennemitié, force toujours latente et en quelque sorte autonome, surgit ou surgira, par faiblesse, par infirmité, par défection i.e par manque d’attention et de soins à ce que — depuis toujours — les hommes ont créé de plus intense, de plus infini, de moins utile, que l’on peut tenir sous le nom d’art et dont la littérature est, ici, l’une des formes les plus achevées.

* au sens de Freud dans Malaise dans la Civilisation, autrement traduit aussi Malaise dans la Culture.

[Armistice. Editions Gallimard. Octobre 2018. Alain Borer – L’Ennemitié p. 39-57]

 

« Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. »*

21 Mars 2022 , Rédigé par pascale

*(Henri Calet, in Poussières de la route.)

 

[Rêver à la Suisse, suivi de Bref retour en Suisse]

 

Il y a toujours une phrase d’Henri Calet pour illustrer Calet. Il ne faut pas s’en priver, il est inépuisable.  Dans Peau d’ours – ses notes pour un roman, inachevées ou plutôt achevées par sa mort – il écrit, c’est environ à la moitié du livre et au milieu d’une page : Tout de suite, je déclare que mon point de vue sera peu élevé — comme presque à ras de terre. J’aimerais dire : à ras d’homme. Ici, hic et nunc, on le prend au mot, au pied de la lettre, au pied de la montagne, d’ailleurs il le fait lui-même. Revenant en Suisse huit ans après un premier voyage, il écrit — À Jean Paulhan, son complice — en réalité à tout le monde, que l’air des sommités — le col de la Faucille (1 223 m) lui paraissant préjudiciable, il choisit de redescendre quasi au niveau de la mer, c’est-à-dire à la hauteur médiane entre l’Observatoire – 60 m – et la place de la Concorde – 34 m – soit, 47 mètres, altitude qu’il prend la décision de ne plus dépasser, et l’annonce depuis Gex, tout près de Genève, d’où, peut-être, il pourrait bien voir le mont Blanc ! Cet « arpenteur du merveilleux approximatif, écrit dans la marge étroite d’un éveil » ; on ne peut mieux dire que Patrick Delbourg dans Les désemparés, ni faire autrement que commencer par ce retour en terre helvétique, qui éclaire le premier voyage : il pourrait passer pour une réparation, un pansement, peut-être un pharmakon au double sens grec de poison et remède, si l’on comprend que le premier voyage ayant été marqué par une faute, oblige à rédemption. Interprétation à peine effleurée par Calet qui sait si bien ondoyer entre les contraires : il se dit à la fois dans l’émotion, la fièvre, attiré par quelque fantôme ancien, mais assez convaincu que tout lui fut pardonné. Pour autant, le retour se fit sans tambours ni trompettes – celles de la fête nationale lors de son premier passage – et même le plus discrètement possible : Il ne s’est rien passé, faisant croire que le héros détesté qu’il fut jadis avait obtenu le pardon ou même nous faisant croire qu’il fut un anti-héros malgré lui, qu’il s’était rabonni. Calet ne peut être plus calettien que dans ce genre de matoiserie. Nous nous souvenons aussi — nous l’avons lue avant, alors qu’elle fut écrite après — de l’escapade nonchalante en Italie où, là aussi, il ne se passa rien. Et nous n’oublions pas qu’aller à une quinzaine de kilomètres de Paris – et en autobus – pour visiter le musée de l’Asperge le saisit tel un grand besoin de voyage.

         A l’été 1946, poussé par une foucade, Henri Calet est en Suisse. L’époque peut sembler légère – fin de la guerre, espoir de la paix et de la levée des restrictions alimentaires. On se dirigeait vers le bien-être, la sécurité, la démocratie, sous les ailes de l’onu. Bien que généraux, de tels propos confinent à une dimension politique, une réflexion sur l’état du monde que Calet s’empresse de quitter. Ce qu’il aime c’est la confrontation simple avec les choses simples, l’observation des paysages et des hommes, leur présentation en mots. Le petit pays neutre et toujours prospère, fait locomotive pour un train de clichés passant à petite vitesse tranquille devant nos yeux, avec ce détachement que nous connaissons et aimons tant, sans oublier l’air, l’air de la Suisse (qui) est très pur. Bien sûr ! Tout y passe, absolument tout – les tissus de pure laine ; le chocolat ; les distributeurs automatiques ; les débits de tabac – à ce point intériorisés dans l’imagerie collective et individuelle que Calet en parle avant même d’être parti, pendant les préparatifs – nous nous souvenons aussi de la part qu’ils avaient prise dans le récit Mes impressions d’Afrique, un peu comme si Calet rechignait à entrer dans son texte. Toujours est-il qu’enfin Le train roulait et nous avec lui et même si la proximité de la guerre fit advenir les souvenirs du train de 1941, dans la balance entre son horreur du drame qu’on a bien du mal à prendre à la légère, et la gare-frontière en terre suisse, un vrai, vrai petit déjeuner emporta tout. À partir de là – le moment du texte et le récit tout ensemble – Calet devient l’aventurier faussement modeste et inhibé dont les mots simples nous kidnappent et enchantent. Or, un aventurier – c’est lui qui le dit : il m’advint des aventures assez singulières – n’est pas un voyageur comme un autre ; il combat l’inattendu, l’adversité, doit faire preuve de ruse et de courage, fait face à des dangers. On se doute, le connaissant, que rien de tout cela ne l’effleure. Je rêvais, je fumais une cigarette après l’autre, devant le lac Léman.

C’est peut-être la seule fois où paraît le verbe « rêver », et encore, ici, Calet rêve en Suisse (devant le lac) même s’il rêve à « la suisse », ce n’est pas la même chose et fait l’objet d’un malentendu. En effet, rêver à la suisse signifie ne penser à rien ce que précise la 4ème de couverture de l’édition Héros-Limite (2020) – ce qui fait un peu tard – tandis que Le Dilettante (1992) reprend la précision venue de Calet lui-même, en début de texte. Dans les deux cas, et dans tous les cas, la majuscule n’est pas de mise, ni dans le titre, ni dans le corps du texte, et fait contre-sens si l’on entend par là que la Suisse est un pays de rêve. Calet ni Paulhan ne l’idéalisent, ne s’attachant qu’aux choses les plus ordinaires, les plus simples, voire les plus basses – le lecteur comprendra – l’écriture seule fait le tout, Le Tout sur le tout pour le dire comme lui. Une écriture dans la distance, une écriture décalée, désenchantée et à vif.

Jean Paulhan avait écrit – qu’il publiera en 1947 – un Guide d’un petit voyage en Suisse, que Calet avait lu et dont Rêver à la Suisse se fait l’écho à sa manière, inimitable, à tel point qu’il ne fut pas bien pris par le lectorat helvétique qui le fit savoir. La polémique fut assez rude. Paulhan vola au secours de son « complice », Calet fit repentance – notamment par le Bref retour en Suisse – ci-dessus évoqué, mais ne convint pas les offusqués se disant offensés. Il faut dire qu’Henri y était allé un peu fort dans la maîtrise de l’ingénuité verbale, ce qu’on a appelé son humour très désespéré, si désespéré qu’on ne sait plus quoi l’emporte, de l’humour ou du désespoir. Aussi une scène d’une mort au grand air en fâcha plus d’un, un modèle d’audacieuses apathie et insensibilité qui choqua, et sur laquelle, bien sûr, on fit erreur, par inadaptation et méconnaissance de l’écrivain Calet. De la scène proprement dite, il ne faut rien révéler. Sa relation par Calet fut prise pour cruelle alors qu’elle est une éblouissante démonstration, par une économie de moyens exceptionnelle, que l’écriture peut l’emporter sur le réel au point de le négliger comme vécu, — d’aucuns diront « au risque » — quand il donne l’impression que les mots « tombent à côté » et du mauvais côté. Calet toujours à contre-pied ou à contre-poil dans cette manière silencieuse bien à lui de sourire à tout propos et de nous tirer par la manche pour partager son jugement sur l’inopportunité de tout. Jamais il n’a l’inélégance d’être désespéré, là est sa conception tragique de l’existence qu’il mesure à la nécessité absolue d’écrire sans drame ; ainsi cette remarquable concision dans la frivolité :  Les catastrophes helvétiques gardent toujours un certain caractère d’intimité cantonale. En cela il nous ensorcelle.

Pour autant – et bien que ce soit l’une de ses marques d’écriture la plus puissante – Calet n’est pas réductible à ce seul double jeu – quasi dialectique – de la profondeur et de la sobriété. Ses images, très sobres elles aussi (… le lac … survolé – comme incessamment applaudi – par les mouettes ; voilà des métaphores que je n’ai pas trouvées dans mon encrier ; cela fondait dans la bouche comme un remords etc.) et ses juxtapositions blanches, optimales dans Les murs de Fresnes, en sont deux autres.

Ne croirait-on pas qu’Yves Bonnefoy (in La Vérité de parole) parle d’Henri Calet plutôt que de son ami Georges Henein, quand il écrit qu’il pratiquait avec une ironie amusée ce « manque de discernement » qui est « une forme devenue nécessaire de la lucidité » – où l’on comprend qu’il y eut entre Henein et Calet une belle et grande amitié jusqu’à la mort de celui-ci. Ce « manque de discernement » nous donna les plus inattendues, singulières, fines, irréprochables et abouties chroniques de voyages. La Suisse l’obligea cependant à un repentir d’écriture et de retour, peu commun chez lui, pour ne pas dire unique. Le texte de 1954 s’achève par la mise au point supplémentaire suivante : Notre raid était accompli. Je dis bien « raid » et non pas : « rêve », bien que, par quelque côté, il en eût toutes les séductions. Or personne, à l’écrit, ne peut confondre « raid » et « rêve ». On se dit que Calet dut être blessé bien plus qu’il ne voulut le dire – le condottiere des petits chagrins mouillés comme dit P. Delbourg – pour qu’il sentît l’obligation d’une telle précision tout en paradoxe, car il ne se résout pas pour autant à opposer radicalement le côté expéditionnaire de l’un à la douceur de l’autre.

L’infinité du plaisir infini des mots.

15 Mars 2022 , Rédigé par pascale

 

L’inactualité est de tous les instants, c’est infiniment moins fatiguant que de courir derrière les nouveautés : on ne peut s’y maintenir, elles changent tout le temps …  Voilà bien le meilleur argument jamais entendu — selon ceux qui s’y tiennent au risque de la contradiction — pour ne pas lire le journal qui ne dit jamais la même chose ! Cette admirable naïveté fait édredon à la paresseuse indifférence des nigauds qui se prennent pour des sages au milieu de leur propre bêtise. L’inactualité ne peut être une posture, elle doit être, en revanche, une position qu’il faut tenir avec la détermination d’un escadron, mot qui relève de l’équerre et du carré mais dont on peut ignorer que l’unité plus petite se nomme le peloton. Nous n’étirerons pas plus qu’il ne faut ces mots dévolus au vocabulaire militaire, les reproches pleuvent suffisamment sur qui osent le maintien de l’ordre de la grammaire, de l’étymologie, la syntaxe, la morphologie, les accords — leurs règles et leurs exceptions remarquables — l’orthographe, la sémantique, écrins indispensables aux créations et autres engendrements littéraires de génie par maîtrise de l’incartade, goût de l’escapade, de l’échappée, des cabrioles, extravagances et autres inconduites linguistiques, sans le moindre rapport avec l’abandon, mais qui ont tout à voir avec les polissonneries verbales et les embardées salutaires des grandes œuvres et belles.

En raison de ces armatures — mot que l’on doit cette fois à l’écriture de la musique — qui oserait dire que Schumann, pour avoir composé selon les règles du solfège et de l’harmonie, a écrit platement, tandis que l’on entend tant de tapages inarticulés et insoutenables que l’on doit à l’ignorance et à l’analphabétisme musical régnant en maître ? En raison de ces armatures, soutiens, charpentes, structures et autres bâtis, les plus audacieuses architectures, formes et lignes, ont pris le risque du risque, les cintres se courbent, les courbes s’affrontent, les simbleaux s’aventurent, les exceptions aussi et les aventures compromettent l’identique, le commun, l’uniforme, l’inégal se hisse à l’inégalé. La justesse de l’ajustée trouvaille s’impose mieux encore que la répétition du conforme, que la réplétion du correct ou le dogme de l’étiquette. Mais pourquoi ne le comprend-on pas, sinon parce que les arrangements ordinaires servent d’ais, d’excuses, d’alibis à nos faillites ; ou que suffit le petit poids des mots simplets échappés des réserves de plus en plus étroites du vocabulaire disponible ; ou qu’on reçoit avec des complaisances et amabilités grossières ceux que l’on connaît ou croit connaître,  sans n’accepter jamais de se laisser prendre, surprendre, saisir, pincer, dépeigner, secouer ou vaincre par une vieillerie, une curiosité, une innovation, une témérité, une de ces hardiesses que la maîtrise exercée des règles nous rend fascinantes et belles.

Me croira-t-on si je dis — mais je le dis — qu’un mot inconnu de moi me fit l’ensemble de ces effets et poser ces lignes. Une fois reçue l’intuition qui préside à l’expression mais ne la déroule, je me sens dans cette exaltante demi-mesure qui, en musique, suspend la respiration d’une ligne mélodique pourtant à venir, ou en broderie invente le motif dès le premier point. Mais croira-t-on — bis repetita — que ce fil filigrané se faufila et se cousit de deux mots pour un seul objet, tant les uns allument des flammèches dedans ma tête et l’autre les éteint. Ici, la langue fait merveille quand elle dit griche-dents, là où des pratiques grégaires creusent des citrouilles pour y mettre un lampion.

Griche-dents m’éjouit pleinement.

Mélanges, miscellanées, miettes - 16

10 Mars 2022 , Rédigé par pascale

 

Michelet : « Montesquieu écrit, interprète le droit, Voltaire pleure, crie pour le droit et Rousseau le fonde. »

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« La tête, c’est la sorbonne s’il s’agit de penser ; - la tronche s’il est question de la risquer ; - la coloquinte pour désigner une mauvaise tête ; - la boule pour indiquer un homme qui la perd ; - le melon s’il s’agit du chef d’un imbécile, et la trombine s’il faut peindre une trompeuse binette. » (in Le Figaro, Albert Monnier, 1856, « excursion dans l’argot », c’est moi qui souligne).

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Ornithorynque : ébaubie depuis toujours par le mot autant que l’animal, pourtant, les deux sont vraiment très moches.

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Est-il vrai que Jules Verne, pour ne pas perdre une seconde de travail, s’enfermait à clef dans son bureau ; n’en confiait pas le double à sa femme ; laquelle faisait chauffer la soupe à midi ; lequel lâchait son travail à midi vingt ; s’assoyait sur une chaise basse pour avoir la bouche à hauteur de la table ; et filait ensuite au plus vite à ses écritures ?

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Jusqu’à la fin du 19ème siècle encore, on donnait le nom de « consolante » au petit blanc sec avalé le matin avant la journée d’un rude labeur. Ce n’était pas sans raison, ni peut-être sans conséquences.

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Lu récemment dans la presse – ce pourrait être du Félix Fénéon de notre temps :  un motard et un attelage de chiens de traîneau sont entrés en collision au niveau du lieu-dit des Habites. Au moins deux occasions de sourire, peut-être trois. C’est vous qui voyez.

En revanche ces lignes sont bien d’un pigiste du jour, jugez-en : il épousa Sophie J. libre-penseuse comme lui. Sans commentaire, il serait cruel !

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« Chaque année, la Société des Gens De Lettres de France (SGDL) remet des prix littéraires, dotés, consacrant des auteurs confirmés. » : c’est moi qui souligne cette expression 1) qui fait pléonasme, mais 2) qui dénote surtout une flemme institutionnelle. Il faudrait ajouter un P à l’acronyme, P comme Paresseux, ou T comme tire-au-flanc.

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Vite, se consoler avec des mots admirables : « En effet, une basse-cour bien peuplée s’annonce de loin par une bruyante palabraille : on se croirait en Andalousie, où, dit le proverbe : il suffit d’une poule et de deux femmes pour faire tout le bruit d’un marché ; elles caquètent et caquèlent, cacassent, cracassent, gaquegacquent, et pour varier, gloussent, croussent et groussent. » Élie Reclus – voir plus bas – in La poule, le coq & récréations instructives d’où j’extrais aussi avec jubilation : cocriacot ; coqueliquer et coqueriquer ; colichemarde — et cette merveille : Monsieur (le coq) … n’a jamais montré grande sympathie pour tous les cochets, cocherillots, jaulets, goilloux, ornichons et béquants ». Et pour finir — non point la liste de ces trouvailles, elle est très longue, mais la citation de ces mots formidables, inconnus et/ou perdus — cet épatant coquefredouille, qui dit mieux à lui tout seul que l’ensemble des significations qu’on lui trouve si on les cherche. Coquefredouille, franchement, il y a là-dedans un presque-rien de béguin et un je-ne-sais-quoi de tendresse.

         Ce qui n’empêche pas le même — Élie Reclus — de dire doctement et fort justement en parlant des « papotages prétendus de la poule avec ses voisines » : « Mais quand nous entamons une conversation, à quoi tenons-nous davantage : à connaître la pensée d’autrui, ou à montrer la nôtre ? ». Redoutable question en effet.

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Aussi sec, il s’arrêta de pleuvoir. (c’est imparable !).

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Le tridacne est une espèce d’huître fort grande, très estimée des Anciens ; elle ne pouvait être mangée qu’en trois bouchées. (le mot est donné parfois au genre féminin, la tridacne).

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— Eh ben, cap’taine Dupêteau, aurons-nous de la pluie, aujourd’hui ?

— J’vas vous dire… Si les vents tournent d’amont à la marée, ça pourrait ben être de l’eau…

— Et si les vents ne tournent pas d’amont ?

— Ça ne serait pas signe de sec.

Alphonse Allais - Loup de Mer, in A l’œil. On se souvient qu’Alphonse est honfleurais, natif de Honfleur. Je me souviens surtout qu’à peine plus à l’Ouest, sur la côte de Nacre – Courseulles – Luc/Mer – Saint-Aubin/sur Mer – Bernières et autres plages, en portant loin le regard à droite au bout du bout de l’anse je me souviens que « si l’on voit Le Havre, c’est qu’il va pleuvoir (pieuvoir), si on n’le voit pas, c’est qu’il pieut déjà ! »

       *

Dans la très prolixe série « on a laissé la plume au(x) stagiaire(s), abasourdissez-vous, ahurissez-vous, ébaubissez-vous, stupéfiez-vous, de ces sottises à suivre, le pire serait d’être sans réaction :

  • « Commentaire très pertinent sinon auquel je corrobore ! »
  • « Pourtant ces trois ouvrages forment une trilogie parcourue par des thèmes communs » … (lu sur un site d’édition dédiée aux classiques de l’Antiquité, et ce n’est pas la première fois que les présentations courtes y sont, tout simplement, lamentables, tandis que les ouvrages sont exceptionnels, ce qui s’appelle se moquer du monde)
  • « Après la crise, (l’hiver, la canicule, le gel …) le secteur du transport et de la logistique (de la mode, des spectacles, de …) a su rebondir » – quand, mais quand donc, finira-t-on de rebondir à propos de tout et de rien ? Nous sommes devenus un peuple de zébulons.
  •  « D’après les remontées de terrain que l’on a » : ce qui contredit les érosions inéluctables dues aux mutations climatiques mais surtout est du grand n’importe quoi, qu’on ne cesse d’entendre et de lire.

La liste n’est pas close, s’allonge chaque jour et chaque fois m’horripile, aussi avec l’usage du subjonctif en lieu et place de l'indicatif, à l'oral comme à l'écrit, après après que … : alors, après qu’il est usité, je m’agace grave !

     *

En revanche, entre les verbes voir et vivre, quelques moments de confusion déjà remarqués selon le temps de conjugaison, donnent lieu à d’authentiques polysémies, qui m’ont fait écrire que :

Je vis, signifie que l’existence se regarde en se retournant.

         *

          Un passage couvert occupé par de nombreux magasins, pour l’essentiel consacrés aux fanfreluches et autres inutilités qu’on aime pourtant acquérir, s’appelle sans la moindre originalité Passage du Commerce – j’appris il y a peu, qu’il fut tout d’abord nommé Le Passage des Trois-Pigeons. Je me demande si l’on fit bien de le débaptiser !

                   *

 

         Le père, Jacques Reclus, et la mère, Zéline, eurent quatorze enfants, dont : l’aîné, Élie Reclus, qui se marie avec sa cousine germaine Noémi Reclus, ils ont deux fils Paul et André Reclus ; Élisée est très lié à son frère Élie, ils habitèrent un temps chez le gendre de Michelet, qui épousera leur sœur, en secondes noces, Louise Reclus ; Zéline Reclus, fille de sa mère Zéline Reclus, et mère d’Élie Faure – le célèbre critique d’art ; Onésime Reclus, qui aurait inventé le mot « francophonie » ; Noémi Reclus, cousine et belle-sœur – il faut suivre – de la femme d’Élie, son frère aîné ; Armand Reclus, l’un des pères du projet du canal de Panama ; Paul Reclus, qui eut un fils, Jacques Reclus.

         Bonheur des prénoms répliqués dans une même famille à des générations et rangs différents:  ici, de 1796, naissance de Jacques Reclus à 1984, mort de Jacques Reclus.

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« Les langues s’appauvrissent de gaieté de cœur ». Émile Littré

4 Mars 2022 , Rédigé par pascale

Certainement ses études de médecine, qu’il fit en deux fois, lui rendirent banals les termes qui, de son titre jusqu’à la fin du petit volume, filent la métaphore pathologique. Malformations et autres anomalies y sont relevées sous le régime de la santé, bonne ou mauvaise, de la dégradation ou de la conservation de l’état général d’un être vivant, des conditions de son existence, du soin qu’on lui doit. Par excentricité de ce point de départ, tels les cercles qui s’éloignent du galet jeté dans l’eau mais restent également concentriques, la double sémantique de la disparition ou de la conservation dues à des violences ou brutalités relatives soit à l’indifférence soit à l’ignorance, use de toutes ses ressources. Force est de constater que le mal est fait, en dépit de quelques rares miracles.

Voici pourtant un petit livre avalé d’une lampée. Rédigé sous l’ordre alphabétique parce qu’il est nécessairement aveugle, son auteur — le bon Émile Littré — y procède par prélèvement d’un petit nombre de mots pour lesquels il a rédigé les remarques diagnostiques que ferait un médecin expérimenté à propos de quelques cas qui lui semblent instructifs. Il se serait appliqué — il le dit dans les trois courtes pages d’Introduction — à rapporter une série d’anecdotes dont le mot relevé et saisi est le héros. Tel un Tallemant des Réaux du langage, il porte jugement de ce que les usages ont fait ou défait à la langue, soit qu’elle y cédât pour le pire, soit qu’elle y résistât, soit qu’elle y trouvât une opportunité heureuse, une aubaine d’inventivité ; ces deux dernières possibilités étant les plus rares, Émile Littré ayant, de son propre aveu, trouvé plus souvent qu’à leur tour des flagrant(s) délit(s) de malversation à l’égard des mots.

Le recueil Pathologie verbale ou Lésions de certains mots dans le cours de l’usage appartient, à l’origine, à une brochure intitulée Études et glanes pour faire suite à l’ « Histoire de la langue française » publiée en 1880. Littré mourut l’année suivante. En 1986, la Bibliothèque Nationale en fit une petite édition séparée – elle eut bien raison. [noter par souci acribique que seule cette édition moderne écrit glanes, là où les autres posent glanures.]. Une centaine de mots – je crois bien 101 – y sont soumis à l’auscultation vigilante du praticien aguerri mais plus accommodant qu’on aurait pu le croire, à moins que certaines de ses indulgences ne soient résignation, c’est tout le charme inattendu de ces pages où l’on mesure un rapport que l’on a qualifié par ailleurs de « sentimental » avec les mots, ce que la manière métaphorique ne peut que renforcer. Le terme charme fut d’ailleurs prélevé et examiné par notre lexicographe, il peut servir d’illustration, entre bondir et chercher, cela pour préciser que la nomenclature ne comporte aucun mot savant ou spécialisé, à moins de considérer comme tels poulaine ou tapinois par exemple, aussi galetas ou éconduire

Charme, donc. L’exploration est brève, rapide. Toutes le sont, ne dépassant pas une page mais certaines plus que d’autres. Après le rappel systématique de l’étymologie, suivent un brin d’histoire – plutôt ténu et approximatif, nous sommes au siècle près – et l’apparition et établissement de la néologie, laquelle pour des raisons différentes l’emporte fautivement. Pour charme, Littré invoque l’écart des significations, produit par le choix que l’usage fit de réserver progressivement au sens originel du carmen latin, l’acception plus étroite de l’attraction des beautés qui plaisent … autrement dit qui (nous) … charment. Cela se passa au 17ème siècle, selon lui, celui dont il observe qu’il fut le plus propice à ce genre de mutations. Nous serions dans un cas d’anomalie par expulsion du sens primitif – il y en a d’autres, mais celui-ci est le plus fréquent, même s’il faut avouer qu’à le constater cela ne suffit point. Le positivisme d’Auguste Comte qu’il fréquenta de près, avait laissé des traces à jamais. Ainsi, dans l’entrée suivante – chercher – Littré débusque un néologisme de signification, qu’il date du 13ème, qui fit passer de « parcourir », « aller tout autour » à « quérir » lui-même quasi abandonné mais pas son sens demeuré presque exclusivement dans chercher. Devant ce « choix » malheureux de l’usage, Littré regrette l’abandon de quérir — au bon parfum latin : quærere — que jamais chercher ne substituera de manière satisfaisante.

La question de l’usage est au cœur de l’affaire : elle y est dès le titre, elle y est dès les pages introductives, dès la première et longue phrase dans laquelle, énumérant les pathologies que la langue dut subir depuis plus de six cents ans, le mésusage des usages – si l’on ose – lui fit bien des accrocs. L’avant dernier paragraphe mérite qu’on le regarde de près. Littré semble confondre, au sens de mêler, usage et tradition, ou plutôt, dans la mesure où le premier est lié à la seconde, la langue ne pourrait, la langue ne devrait, souffrir d’infidélités à ses principes. Pourtant, l’usage est influençable, autant dire corruptible, perméable à la facilité, à l’oubli et de façon définitive. Les quelques occasions où il se trouve subtil et ingénieux, ne suffisent pas à rectifier ce qu’il faut se résoudre à nommer – plus loin sous l’entrée Droit, droite – une brutalité.

A de nombreuses reprises, Littré reprend le sujet et l’interroge. On le sent exaspéré, même s’il reste parfaitement convenable, par cette inéluctable tendance à l’affaiblissement, la déviation du sens des mots par leur usage qui, à lui seul, tue aveuglément d’excellents mots pour leur donner de très médiocres remplaçants. L’emploi fautif l’emporte toujours, la règle semble inévitable : Ami lecteur, ne m’accusez pas, c’est l’usage qui le veut, ce sera, finalement, sa seule excuse et explication. Quelle que soit la gravité des pertes de sens, des ruptures, des déformations (il dit difformités), il faut reconnaître, il faut admettre, il faut accepter que l’usage, l’usage maniant l’irrespect, la maltraitance, la détérioration, modifie définitivement le rapport des mots à leur sens au point qu’ils leur échappent pour n’être plus que (des) signe(s) arbitraire(s). Intéressante expression – usitée plusieurs fois et plus de trente ans avant l’emploi strictement linguistique qu’en fera Ferdinand de Saussure – par laquelle Littré signifie qu’un mot qui se pervertit par l’usage au point de ne plus rien contenir de ce qu’il signifiait en son principe, ne suivant plus aucune règle, sinon celle, capricieuse, de l’opinion commune, subit une déchéance irréparable. Certes, il faut d’ailleurs le redire pour ne pas l’oublier, quelques cheminements nous mènent à un mot vif et alerte, d’autres à des inventions assez ingénieuses, mais sans gain réel puisque désuétude, perte, abandon, lacune, disparition, sont, par ailleurs, le véritable prix à payer, le jeu est toujours inégal. La langue s’est montrée bien mauvaise ménagère des ressources qu’elle possédait.

Le ton et la phrase, simples, malins, légers dans la gravité, font de ces quelques pages une réjouissance. L’exacte antinomie du très sérieux Dictionnaire de la langue française du même, révéré, adoré, sacralisé nonobstant ses défauts, quelques spécialistes parlent même de défaillances. Je serais tentée de dire – j’ose ce crime et entend les réprobations et anathèmes pleuvoir sur moi – qu’il est à la langue française, ce que le Gaffiot est au latin : nécessaire mais pas toujours impératif. Je m’empresse de solacier ceux que je viens d’inquiéter : je possède ce Dictionnaire indéplaçable en ses quatre tomes et avec son Supplément, dans l’édition de 1874 pour ceux-là et de 1879 pour celui-ci. Je me souviens les avoir acquis tous les cinq d’un même mouvement, chez un antiquaire de Caen – rue Écuyère – dont je poussais la porte du magasin à la recherche d’un petit bronze – n’importe lequel pourvu qu’il fût un petit bronze. Heureusement, le hasard – ou la fortuité, ce mot qui faisait défaut à la langue jusqu’à ce qu’il apparaisse de notre temps dit Littré pour faire la preuve, rare, que l’usage peut se montrer favorable – le hasard donc me planta, je m’en souviens encore, devant ces cinq ouvrages entassés là, juste au seuil du seuil. Poussiéreux et mal traités, ils venaient, comme disent les commerçants des choses vieilles, de « rentrer ». Je m’en allais quérir (ce verbe qui n’existe qu’à l’infinitif) son prix. L’homme ne voulait point les vendre, il fallait restaurer le tout, et encore, peut-être cela ne valait-il pas la peine, sauvé avec quelques meubles de l’incendie d’un château, regardez ses pages, elles sont jaunies, certaines sont cassantes, sèches, friables.

 

Pour le prix d’un petit bronze que je n’offris jamais – mais personne ne le sut, j’emportai les cinq Littré, qui depuis ont fait toutes les guerres de mes déménagements et même passé la Loire.

 

Modeste réflexion dominicale

27 Février 2022 , Rédigé par pascale

 

Entre un texte et son lecteur, il y a, la plupart du temps, une ignorance vertueuse. Non qu’il soit bon – en soi – de méconnaître les déloyautés ou les fautes – morales, politiques, affectives – de celui qu’on lit, nul n’ignore plus à quel point la biographie tient les plumes, mais la nécessité d’un filet de protection tendu au-dessus de notre entendement et de notre sensibilité pour, paradoxalement, être en contact immédiat avec les mots, évite le risque de les contaminer par ce que Spinoza appelle – et dorénavant tout le monde, même sans l’avoir lu – les passions tristes.

Je ruminais cela, à l’instant, me demandant comment ma vie de lectrice avait évolué depuis les premières lignes – dont j’ai tout oublié – les premiers livres – tombés eux aussi dans le grand trou noir – les apprentissages – dont on m’a dit qu’il n’y en eut point, comme si l’on pouvait avoir la lecture infuse – les heures, les jours, les nuits passés avec les livres – dont je ne saurai dresser la liste – pour ne rien dire de ceux qui auraient dû « changer ma vie » – depuis que des promoteurs professionnels de livres nous font promesse d’entrer dans l’ivresse commune de-ce-qui-se-vend-le-mieux. Je ruminais cela et trouvais non point une réponse, car alors, je l’aurais trouvée bien avant, mais une proposition relativement acceptable a posteriori.

Pour autant qu’il m’en souvienne, j’ai toujours cherché ce qui pouvait avoir poussé ma curiosité intellectuelle toujours en éveil au point de n’avoir jamais cessé de lire et au risque d’avoir oublié tellement plus que je n’ai retenu. Je me revois aux heures longues des études du soir à l’internat des bonnes sœurs, après le goûter toujours pris dehors – la cour ou le préau – d’un morceau de pain accompagné d’une barre de mauvais chocolat, je me revois tourner et retourner sans cesse les pages des livres dits de français – tout le monde a compris lequel à la double signature, un pour chaque siècle depuis le XVIème, rien avant –

et des fascicules violets des Petits Classiques Larousse par lesquels le balancement des alexandrins de Racine a définitivement contaminé mon cerveau et me rend inaudible – inouïe – toute phrase bancale, toute prolation oublieuse des liaisons, voire des diérèses, pire toute élocution inarticulée, atone, accélérée. Dans la grande braderie de mes souvenirs scolaires, il en reste un qui a tenu contre vents et marées : la lecture à haute voix d’un extrait d’Athalie – lequel ? – c’était en classe de Seconde ; l’écrivant, un autre vient en concurrence : la récitation devant Monsieur l’Inspecteur de l’Automne de Lamartine, Salut bois couronnés … mais là, c’était en 7ième, aujourd’hui appelé CM2, et non, je le jure, je ne suis pas née au début du 20ème siècle, ni camarade de classe de la grande Colette.

En revanche, je viens de comprendre, de me souvenir et de réaliser fortement,  que ceux que nous appelons « les grands textes » tiennent debout tout seuls et que, pour eux, il y a deux temps. Celui de l’absorption, plaisir du cerveau et de la mémoire, la rencontre, le temps des jeunes années pendant lesquelles on lit sans savoir alors qu’on sait déjà, qu’on sait pour toujours, qu’il se passe quelque chose de l’ordre de l’irréversibilité. Pour moi, cela s’est passé à l’école, à la petite école, et jusqu’à la rencontre des « grands textes » de la philosophie, et depuis, il faudrait que chaque jour ait 48 heures et non la moitié. Après, il y a le temps de la manducation, de la rumination, des découvertes souvent, le très long temps d’après, celui des savoirs. Parfois des illusions perdues. Le temps qui donne raison à cet instinct de lire pour lire, quoi qu’il en soit et quoi que l’on sache de l’auteur, son écrire s’il est de talent, s’il est de génie, tiendra au-delà de tout, de tout. Voilà pourquoi, ma petite méditation dominicale peut se résumer ainsi, très, vraiment très naïvement : lire et faire lire « les grands textes » sans peur et sans crainte ; s’en tenir à eux, retenir leurs mots, leurs rythmes, leurs tournures, leurs surprises, leur génie. Mémoriser sans le savoir, être habité par eux. Laisser venir le temps, le temps d’après, pour la confrontation même douloureuse avec l’inhumaine humanité de l’écrivain, la petitesse de son caractère, son insupportable orgueil, son immoralité ou son sale caractère, ses bassesses. Il nous ressemble. Se souvenir pourtant qu’aucune de ses défaillances n’expliquera jamais son art. Oui, « les grands textes » tiennent debout tout seuls. Le reste, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, ne peut rien y changer. Il y a peut-être là un critère : si la part subjective de ce type de savoir(s) venait entacher, compromettre, le « pur plaisir du texte », ne faudrait-il pas interroger la bonne foi d’un tel lecteur qui recouvre de passions tristes ce que, pourtant, il a adoré ; et si le  « pur plaisir du texte » ne résiste pas à des savoirs adventices, plus objectifs ceux-là, n’est-ce pas le moment de se dire qu’on l’a injustement aimé, qu’on n’a pas aimé un texte, mais tout ce à quoi il nous ramène, qu’on s’est aimé soi-même dans ce qu’on a lu, ou qu’on a trouvé là de quoi s’aimer un peu plus ou un peu mieux.

Et, sans surprise, une liste plus ou moins longue, cela ne compte pas, se révèle en nous de noms d’écrivains, d’écrivains véritables. Cela relève de la catharsis, de l’abréaction, d’un travail psychique intense et continu, le contraire absolument de ce qu’on nous dit de la lecture, un loisir qu’il faudrait pratiquer après qu’on a fait tout le reste.

« Du sang sur ses ailes d’ange. »

21 Février 2022 , Rédigé par pascale

Cornélienne par la généalogie, un peu noble par situation familiale, très croyante, normande par établissement, caennaise par résidence et meurtrière par conviction politique, elle aligne les circonstances — ou les astres — à la pointe d’un petit couteau acheté pour l’occasion. La préméditation commence-t-elle dans la tête ou dedans la coutellerie ? Difficile de trancher, se risque à dire le bon peuple. Toujours est-il qu’elle comprit très tôt qu’en politique on ne se méfie jamais assez de ceux qui nous veulent du bien : notre petite pensionnaire des Dames de l’Abbaye, inégalable merveille de l’architecture romane — fondée par Mathilde soi-même, épouse de Guillaume conquérant des terres anglaises en son temps — notre petite pensionnaire saisit sans difficulté qu’à trop embrasser, mal on étreint et se proclamer L’Ami du peuple ne protège pas des pires abus. Il se peut, en revanche, qu’être nourri(e) de lectures classiques rende plus lucide et un peu moins sot(te), active la témérité et la détermination. Il fallut aussi quelques rencontres bien venues.

Nul ne sait si Charlotte avait lu un autre Normand qui prisait tant son aïeul et le préférait à Racine pour être allé, selon lui, plus loin dans les passions. D’ailleurs, il ne manqua pas de lui écrire et reçut en retour son approbation pour avoir saisi le cœur même de la généalogie passionnelle de ses héros. Que Charlotte ait lu ou non — et l’on peut dire presque assurément que non — Monsieur de Saint-Evremond, il est certain, en revanche, qu’elle connaissait les héroïnes tragiques de son superbe aïeul. Sans hésiter, ni subir le dilemme que l’on dit « cornélien » par le succès toujours caricatural des schématismes scolaires, notre jeune, brave, vaillante et valeureuse combattante de la liberté partit un mardi matin de Juillet en direction de Paris. Seule et depuis Caen, où une chocolaterie artisanale porte désormais son nom confondu et fondu pour toujours et pour les amateurs avec la ganache, la praline et le cacao, et parce qu’elle vécut là approximativement — les bombardements que l’on sait ayant quelque peu bousculé depuis, l’ordre des rues et des bâtisses — on est certain en revanche, que lorsqu’elle était là, chez sa tante, revenue de chez les bénédictines de l’Abbaye, Charlotte, depuis sa chambrette, touchait des yeux l’Église Saint-Jean.

À son père peut-être encore mais sans certitude à Cordey, de nos jours un tout petit village – moins de 150 âmes – du côté de Falaise et même de Putanges, ou encore de Morteau-Couliboeuf, elle écrivit pour le supplier de se réjouir de (son) sort, tout en lui disant adieu, ce qui n’est quand même pas très rassurant. Pour calmer les acribiens et autres amateurs de notre Charlotte historique, qui auraient déjà compris de qui je parle, je précise que le hameau de Cordey s’orthographie bien ainsi, à une voyelle d’écart du patronyme de notre championne. Charlotte Corday, donc, puisqu’il faut l’appeler par son nom, précisément Marie-Anne Charlotte Corday d’Amont, citant l’autre Corneille — Thomas — dans ce billet arrivé posthumément, sera guillotinée quelques heures après l’avoir rédigé. Le « mythe historique » naquit, à l’instant où sa tête fut tranchée. Pour oxymorique qu’elle soit, l’expression est adaptée en ce sens où Charlotte, l’Ange de l’Assassinat comme l’appela plus tard Lamartine, participe évidemment et ô combien de l’Histoire, avec le grand H, mais aussi de l’image qui surgit instantanément ou presque, faisant imagination collective et récit phantasmé, en des temps(il y a presque 229 ans) où la connaissance d’un événement dans tout le pays, qu’il soit fait divers, anecdote, ou digne des archives mondiales, n’arrivait jamais au moment de sa commission.

Le meurtre de Marat par Charlotte Corday dépasse, évidemment, sa simple actualité ou modalité, en quoi il n’est pas important seulement pour l’époque révolutionnaire. Il engage, au-delà de lui, de ses répercussions immédiates, des questions de philosophie politique – la légitimité de la violence dans l’histoire ; la notion du bien général ou commun, mesuré aux convictions de quelques-uns ; celle du déterminisme historique ; et même de la vérité, excusez du peu, c’est-à-dire du sens. Dans l’Introduction à une édition séparée du livre 44ème de l’Histoire des Girondins de Lamartine, son auteur pose la difficulté en ces termes : Charlotte Corday est-elle « une justicière ou une meurtrière. Est-elle héroïque, ou est-elle fanatique ? ». Et par ailleurs, Michelet prévient : « Qu’on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui ne comptait pour rien le sang. » Tout au contraire, son extrême douceur était connue de tous et au moment de sa mort, dans les heures qui la précédèrent, ses réponses au tribunal ne souffraient ni excitation, ni fureur. Sa détermination était à l’aune de sa prise de conscience certes, mais non dénuée pour autant d’une ambivalence bien remarquée des analystes ultérieurs : que signifie la défense de la paix civile si elle se fait au nom du meurtre d’un représentant du peuple ? Charlotte n’est pas intellectuellement démunie : elle affirme et l’écrit, que c’est bien Marat l’illégitime qui menace l’État de droit, partant, le peuple, et que le tyrannicide est toujours justifié par la formule fameuse « j’ai tué un homme pour en sauver cent mille ». De plus, elle fit tout pour protéger son entourage, ses compagnons de gironde restés à Caen qui ignoraient tout de son projet, et leur éviter ainsi le procès en complicité. Marat n’écrivait-il pas dans l’Ami du Peuple en décembre 1790 : « poignarder, pendre, étriper les traîtres » ; et par ailleurs que l’état de nécessité autorise toutes les ignominies meurtrières et autres massacres et exécutions plus cruelles les unes que les autres : « égorger » ; « dévorer (les) chairs palpitantes ». Lamartine encore – on notera bien sûr l’écho sémantique bien connu – dit de lui qu’il n'hésitait jamais à faire couler « quelques gouttes de sang impur, pour préserver des flots de sang innocent », couper des têtes pour en sauvegarder d’autres. On pourrait rétorquer que le geste de Charlotte participe de la même logique, mais qu’on s’aligne sur un calcul estimé de 270 000 têtes tranchées, par prophylaxie sociale et révolutionnaire ou pas, la petite Normande adopta une posture sacrificielle qui fit cesser, non point les exactions de tous, mais au moins celles de cette bête féroce. L’auteur de ladite Préface pose la question : du sang de Marat ou du sang de Charlotte, lequel était le « sang impur » ?

         Le 13 Juillet 1793 Charlotte entra 20 rue des Cordeliers, planta un couteau tout juste acheté dans le poitrail de celui que tout le monde – Michelet, Cochin, Taine, Lamartine donc, Chateaubriand, Hugo, Louis Blanc, Chénier – s’accordera à qualifier des pires mots, dont, en désordre et en vrac, « le roi des Huns », un « noir serpent », un « aliéné », « avorton »,  à la « saleté » repoussante… n’en jetez plus ! Il faut opter pour une formule : soit elle assassina Marat, soit par elle il fut assassiné, cette dernière dont la forme passive redimensionne l’évènement à la mesure d’un Destin. Charlotte, c’est attesté, lisait Jean-Jacques Rousseau, qui jamais n’a appelé au tyrannicide, mais elle en comprit l’essentiel : le Contrat social ne peut être sans l’abandon des libertés naturelles (ou instincts individuels) au profit des libertés civiles et le gain de la raison contre les impulsions, du Droit contre la force, de la force du Droit contre le droit du plus fort.

Broquille du mercredi.

16 Février 2022 , Rédigé par pascale

 

Pluies

         ne plaisent guère froides & drues tombées longtemps. Perles de gris poudres nacrées gouttes de suie essuient la vitre en écrivant de haut en bas. Au jardin les buies aussi les rompues cassées fendues brisées tambourinent bruissent e& claquent jusqu’à leur dernier grain d’argile évanoui mêlé fondu dissous. Il a plu à la pluie de frôler les thuies inonder les prairies s’alanguir dans les landes les pâtis les herbages. Impeccablement précipitée sur les petits toits de bois de tuiles d’ardoises elle alentit sa chute pour mieux leur dérober

le luisant

             le brillant

                             le moiré

                                          que le temps écoulé depuis tant mit aux faîtes pentus. Roule & s’écroule bleuie s’enfouit au sol brisé. Sous ses coups d’aiguille elle ricoche en riochant. Elle attuit le monde alentour & mène le soleil à brouir l’herbe blanche les aspioles à fuir & les brumes à s’évanouir. Duits les nuages embrunchies les petites branches du fau rompues jusques à la terre où aucun ciel ne se reflète plus aucun visage aucun ennui patouillis devenue dans la pluie qui a chu. Mêlée aux vents mauvais gonflés grossis elle poignasse les roses s’acharne à poucrinier le lierre à crever la gouttière. Dans les courettes sur les remparts au fond des bois la pluie chante pouilles à tue-tête tandis que le monde s’amuït pour mieux l’entendre pour l’ouïr mieux. Avec lui éblouie la grenouille rainette & reine à la soirante & jusqu’au lendemain. Quand il pleut de pluies qui bruissent un peu trop il se peut que mon âme se vatrouille à voir le monde se tatouiller de boue.

 

& d’un geste crochu un petit vent coulis ravit chaque virgule d’entre les mots : elles empêchaient les gouttes de passer & de faire gribouille.

 

Le redan des mots

12 Février 2022 , Rédigé par pascale

 

Le mot

à mot se pose 

avant de s’envoler

 

De porcelaine en marionnette

brille au soleil

fouie dans le sable

 

 

Le ciel traîne ma peine irréparable,

                                 mol éventoir au-dessus de mes braises.

 

 

Plombs – verres – et feux aussi

à l’abri du soleil

        ne feront vitrail

ni copeaux de lumière.

 

Un flocon se pose

& le silence lance son cri.

 

      - Eusippe -

Les atomes de sel

Dans le néant des flots

 

La lame du feu

- la flamme -

tranche à vif

entre le bois, l’air et moi.

 

Tombée sur la terre noire

du lendemain,

la neige,

au pas de bruit.

 

La douleur ploie notre âme

à la douceur

parfois.

 

Écrire encore

en corps

jusqu’à ronger les ombres du demi-jour.

 

 

L’imparfait de ce temps

un jour déplissera

notre avenir,

orpailleur d’immensités.

 

 

Toute flammèche qui décoiffe un nuage

Saisit la hart au col.

 

 

Ce petit chemin sicilien qui passe dans les champs

trazzera

ouvre une ventrée de parfums coloraturs.

 

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