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La philosophie ménagère ou le philosophe en sa maison,

19 Février 2021 , Rédigé par pascale

pour faire suite à trois développements, commis ici même avec promesse d’y revenir, il y a bien trop longtemps* : De quel bois l’homme est-il fait ? puis L’habit ne fait pas le moine prolongé d’une Ajouture, avaient ébauché une « leçon de choses philosophique » par intrusion délibérée dans le monde des objets auxquels les penseurs ont eu recours pour dégager un gain de sens. Un portrait herméneutique du quotidien, ou du banal, où l’on s’aperçoit, qu’elles soient naturelles ou fabriquées — déjà : le bois, le roseau, le cuir, une planche, un bâton, un manteau, une robe de lin — que les matières à démonstration les plus usuelles sont très largement répandues dans le corpus, contrairement à la réputation d’obscurité que l’on fait aux textes.

Spinoza, philosophe coriace s’il en est, annonce pourtant le plus nûment du monde : « Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple … » (Lettre LVII). La pierre — la matière minérale la plus citée mais la plus imprécisée — revient dans son Ethique (I,1, XXXVI), elle était déjà chez Descartes (Méditations métaphysiques III), et Hobbes mais surtout, c’est par une pierre lâchée depuis le haut du mât d’un navire que Galilée établit la loi de la chute des corps : la pierre tombe au même endroit du navire quelle que soit sa vitesse, ne cesse-t-il de formuler. Douze siècles avant eux, Saint-Augustin, pour montrer (dans le Traité du libre-arbitre III, 1,2) que l’homme n’est pas semblable à un objet, mais qu’il dispose de liberté, le compare mais a contrario à une pierre dont le mouvement qui la porte vers le bas la rend tout à fait incapable de se diriger par l’effet d’une volonté libre dont elle ne jouit pas. C’est précisément la raison du choix clair de Spinoza : la pierre lorsqu’elle roule sous l’effet d’une simple impulsion ne sait pas qu’elle entre en mouvement, mais à supposer qu’elle le sache, elle pourrait croire qu’elle en est la cause. Pour démontrer que la liberté humaine est une illusion, Spinoza a besoin de trois conditions : formuler une hypothèse plausible, concevons — on oublie trop cet outil majeur du raisonnement philosophique dont Rousseau se souviendra — ; établir comment elle échoue soit dans l’aporie, soit dans la contradiction ; élire l’objet le plus simple pour soutenir la réflexion — ici, la pierre, qui semble n’entretenir qu’un rapport assez lâche avec la philosophie ménagère.

Admettons. Et poussons alors la porte de la maison, laissons les pierres sur le chemin, ou posons-nous sur l’une d’entre elle, relisons Nietzsche (Aurore, IV, 541) :  Comment il faut se pétrifier. Durcir lentement, lentement, comme une pierre précieuse — et rester finalement là, tranquille, pour la joie de l’éternité.

 

 

Mais que la maison soit d’abord un ensemble de pierres comme le propose Aristote (in de l’Ame, I,1) voilà de quoi relancer notre proposition. La description strictement matérielle suffirait pour principe d’intelligibilité de l’existence des choses, laquelle n’est pas séparée de leur existence concrète. On rappellera avantageusement que le mot matérialisme n’apparaît en français qu’au XVIIème siècle et qu’il faut donc en faire un usage très circonspect pour toute désignation antérieure, à commencer par ce que les Grecs appellent hylé/ ὕλη, assez peu éloigné de ce qu’on nomme de nos jours un matériau ; materia son descendant latin, signifie encore au XIIème siècle un tronc ou même un arbre dont on fait les charpentes ; materia est le bois avec lequel on construit une maison, il en est aux fondements (aux fondations ?), à l’origine, au sens où il la rend possible ; peut-on envisager une maison sans les matériaux de sa construction ? Y compris les pierres, objets inanimés qui ne produisent rien mais dont la matérialité inerte une fois organisée par l’homme constitue une partie du réel, pourtant toujours antérieur à la conscience qu’on en a et même point de départ de toute connaissance. Pour entrer dans la demeure du philosophe, il fallait que cela fût dit, c’est le premier degré de sa lisibilité du monde.

         Distinguerait-on d’abord, sur une table, une coupe de fruits, des raisins par exemple, dont on se demandera s’il y a deux grappes identiques ou même dans une seule grappe, deux grains semblables (Pascal, Pensées II, 114) ? La diversité du monde et des choses — du monde des choses — est à portée de la main autant que la similitude dont l’exemple le plus évident est celui des œufs. C’est Montaigne qui le dit. (III, 13). Mais, pour que l’identité de deux objets apparaisse, il faut que toute dissemblance soit perceptible, il faut qu’elle soit pensable, il faut pouvoir la concevoir comme dissimilitude, il faut donc disposer d’un entendement c’est-à-dire d’un esprit. Que serait la perception d’une disparité hors d’une conscience qui s’en saisit ? rien. Un néant. « L’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table » affirmation sartrienne (in L’Existentialisme est un humanisme) parfaitement compatible avec un athéisme de principe, et même le justifiant. La table dans la maison, pour pierre d’achoppement de l’uniformité du monde. Ou même le lit dont Platon — insusceptible de toute réduction positiviste — montre (Rép. 10) qu’il n’est que l’image sensible d’une connaissance intelligible et théorique (au sens d’idéique). S’il lui fallut le démontrer d’abord par une allégorie (ibid. chap. 7) devenue la plus célèbre et la plus dévoyée de toute l’histoire de la philosophie, l’exemple mobilier lui suffit pour en justifier la pertinence ontologique. Nul artisan menuisier ne peut construire un lit, s’il ignore ce que c’est.

         Un savoir, une connaissance qui ne dispensent pas d’une position sceptique, et même qui l’incluent, du moins pour le philosophe qui ose se mettre à table, se passer à la question, défier le réel censément objectif et familier — ce qui peut se contredire — prendre le risque du soupçon, s’installe, si l’on peut dire, dans l’inconfort initial d’une question redoutablement simple : Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? (Russel, in Problèmes de Philosophie, chap.1). Et pour éprouver la validité de son questionnement, une table, une simple table, une table la plus simple possible, suffit à établir que, nonobstant de possibles accords sur ses apparences, ce que Descartes nomme des qualités sensibles (il lui suffira d’un morceau de cire, tout le monde s’en souvient et Clément Rosset, d’un morceau de fromage), des divergences ont vite fait de se manifester : un peintre par exemple, ne verra pas la même couleur que d’autres. Sa texture, le grain du bois, (différant selon l’œil ou le microscope) sa forme (dé-formée selon l’angle où l’on se place, ce que l’invention de la perspective picturale nous apprit), la dureté, le son si on la frappe (remarque venue directement de Descartes) … Neuf paragraphes plus bas, Russell résume ce que nous avons déjà deviné : la table réelle, s’il y en a une, n’est du tout directement connue par nous (…). et pose en conséquence, deux questions 1) Existe-t-il une table réelle ? 2) Si oui, quelle sorte d’objet peut-elle être ?

         Si pour le sens commun tout ce qui « existe » est réel (voire vrai, mais c’est encore une autre histoire) et surtout, s’il n’est pas nécessaire d’être en présence des choses pour qu’elles soient, postulant une sorte d’autonomie de fait de tout ce qui n’est pas lui, le philosophe, en revanche, n’en a aucune certitude et demande qu’il lui soit fait droit d’interroger le monde qui l’entoure. A commencer par les choses les plus courantes, dont l’indépendance ne va pas de soi. Pour que la table soit, poursuit Russell, il ne faut pas seulement que je la voie ou la touche mais que je le sache, comme si, comme tout objet, elle m’appartient plus qu’à elle-même, si l’on peut dire. Aucune table ne se sait exister, encore moins comme table, premièrement. Mais, secondement, aucune table, ni aucun objet n’est ce qu’il est, puisqu’il n’est rien d’autre que l’ensemble des perceptions et/ou « constructions » que l’on a de ou à propos de lui, bien que l’on voie continuellement cette table (in Idées directrices pour une phénoménologie). Peut-être est-ce en raison de l’importance du temps passé à sa table de travail, que ce meuble est pris si fréquemment par les philosophes pour objet de réflexion. Merleau-Ponty (ma table) ; Hume (la table que nous voyons ; mais aussi cette maison …in Enquête sur l’entendement humain) ; Wittgenstein (Y a-t-il quelqu’un pour jamais vérifier si cette table qui est là y reste lorsque personne ne lui prête attention, in de la Certitude, 158 et sqq. ; si je me contentais de croire à tort qu’il y a là une table devant moi, cela pourrait encore passer pour une erreur ; tout parle pour que la table qui est là y soit encore lorsque personne ne la voit, et rien contre ;  qu’est-ce qui m’empêche de supposer que cette table … ; si je dis : « cette table n’existait pas encore il y a une heure » ; et la table, est-elle encore là lorsque je me détourne ; (in Manifeste du cercle de Vienne – 75/195/237/314 ) – etc.

            L’usage philosophique des choses ménagères est si courant et banal, leur usure si fréquente au limage et frottage de la réflexion, qu’il nous faudra (faudrait ?) aussi convoquer, l’appartement de Merleau-Ponty, les médailles anciennes ou la lanterne de Malebranche, un piano mécanique chez Bergson ; la besace d’Antisthène ; le petit panier de Cratès ; le pot de terre d’Epictète ; le fauteuil de Descartes, sa cheminée ; de nombreuses chaises, sièges, vases, cruches et portes disséminés un peu partout. Et bien entendu, sur sa table à n’en pas douter, le coupe-papier de Sartre, qui mérite un développement à venir et à lui-seul.

*Cf Archives : 26 oct. 2019 ; 8 nov. 2019 ; 30 nov. 2019

Tout est maintenant au point de sa perfection*

13 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Poids-plumes

 

 quand les oiseaux mettent les points à la ligne du monde,

les branches s’efforcer de les tenir tout droits,

seul le regard vacille sous la charge du jour.

 

 

Ce que la pensée voit

 

 

Ces grains d’eau vinrent-il se pendre au croisement des lignes 

 y furent-ils maintenus lors qu'en chutant le long des fils,

ils déformaient un peu l’échiquier du temps, 

y a-t-il une seule et même goutte fendue en bris parfaits 

ou chaque fois une autre ?

*

 

Superbes photographies de V.D (2021) que je remercie.

*Baltasar GracianL’homme de cour (Maxime I) 

Une signature, deux livres, triple bonheur.

10 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Dans la boîte à lettres, le monde était en ordre :  le paquet contenant les deux petits livres commandés quelques jours plus tôt m’attendait. Cette joie première, à nulle autre pareille, ne souffrait pas de différer la suivante : ouvrir, saisir, feuilleter, lire. C’était oublier un peu vite la puissance que l’indécision et même l’embarras allaient m’opposer. Car enfin, de La déploration de Joseph Beuys à Dürer, Le burin du graveur, par lequel commencer* ? Nul ne peut lire simultanément deux livres, même si la lecture de plusieurs dans les mêmes temps est ma pratique d’usage. Cette fois, il eût fallu que je tinsse l’un de la main droite, l’autre de la gauche, car chacun – écrit par Alain Borer – faisait gage d’élégance érudite et de réflexion. Et le demi-millénaire entre les deux artistes n’avait aucune chance de me faire opter pour l’ordre chronologique, quelque chose en moi s’y refusait. Je me trouvai, non point comme l’âne de Buridan, dans l’indifférence du choix, mais à l’inverse, dans l’excès de raisons de choisir, me souvenant que Descartes y voyait la même infécondité pour l’esprit. Le salut se trouvait forcément dans les mots, et dès les titres : de la Déploration du premier au nom du second — peintre de la Déploration Glimm — un fil était bien là, qui tenait les deux bords de ce demi-millénaire agrandi qui les séparait et les lumineuses analyses d’Alain Borer allaient (me) le montrer. J’ouvris alors celui qui ne pouvait plus surseoir, l’autre de cinq cents ans plus âgé, pouvait bien patienter un peu, Albrecht Dürer n’avait-il pas écrit à l’un de ses commanditaires qu’en tenant propre et frais et même en le couvrant d’un vernis particulier, son tableau demeurerait cinq cents et cent ans de plus encore. Tout le monde sait cela, l’éternité peut attendre.1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès la première page, et même la première phrase, l’urinoir de Duchamp (1917) fait heurtoir, ce contre quoi on bute ou ce qui permet d’entrer, c’est selon. Joseph Beuys n’était pas encore dans ce monde – né en 1921 – celui qui vit les artistes renverser, inverser voire profaner, tout ce que le public tenait, avec plus ou moins de constance ou de continuité, pour œuvre d’art. Pourtant, le nom de Dürer apparaît là – comme il apparaîtra six fois encore dans le reste du livre**.

Il faut décider de ne se cogner ni à l’urinoir ni à Duchamp, et entrer de plein gré et de plain-pied, dans un temps dédié à la seule volonté de comprendre, d’expliquer, de proposer une réflexion théorique pour cette œuvre et cet artiste à nuls autres pareils, franchir les cercles concentriques qu’Alain Borer dessine avec des bonheurs d’écriture dont on le remercie ici, une fois pour toutes***. S’il y avait un mot et un seul qui convînt absolument, ce serait : Chapeau ! N’y voyez aucune familiarité – quoi qu’il puisse s’y loger un clin d’œil – vous qui franchirez bientôt le seuil, mieux, qui serez portés par le pouvoir chamanique du pédagogue, parleur, enseignant Beuys, ses ex-posés et ex-positions, le tout sous son fameux chap(it)eau de feutre ; ce qui, note pertinemment Alain Borer, fait quand même de ce couvre-chef un étonnant paradoxe – et même postulat renversant – pour qui ne cessera jamais d’affirmer que « Chaque homme est un artiste », qui ouvre à tous son espace mais  ne cesse de s’en expliquer, cela peut passer pour une difficulté. Le feutre n’est pas seulement chapelier, il habille des colonnes, un piano, il est surtout l’une  des matières parmi tant d'autres, qui, si l’on peut dire, lui collent à la peau ; les autres ?  la cire, le cuivre, la graisse, la poudre d’or (Düsseldorf, 26 novembre 1965) toutes hautement symboliques. Mais comment passer sous silence ce lièvre mort à qui il explique à voix basse, le promenant dans ses bras, ce qu’est une peinture ? A-t-on jamais, dans les bestiaires artistes, été mis en présence réelle d’un cadavre animal avec lequel on se comporte comme avec un enfant ? Le Lièvre de Dürer, (1502) une splendeur de finesse picturale, s’y oppose, rétrospectivement, et contre le cheval chamanique de Joseph, le Rhinocéros (1515) d’Albrecht s’impose, non parce qu’il serait plus vrai, plus rassurant, plus ressemblant – il fut dessiné sans modèle****, mais parce que le figuratif chez lui permet d’atteindre le fantastique, et cela, Dali et d’autres, en seront admiratifs.

Par trois écarts, Dürer ne peut, selon Alain Borer, être mécaniquement un homme de la Renaissance, au sens où l’histoire des idées nous l’a enseigné. Certes, il est homme de sciences, de mathématiques, de géométrie perspectiviste, mais il est aussi l’homme d’une forêt noire intérieure ; aussi celui dans lequel le vocabulaire freudien nommerait la victoire puissante de la sublimation en recouvrement du Ça ; enfin, la très longue maturation (inconsciente) après quoi un tableau toujours édifiant annule les violentes grivoiseries de ses écritures privées. Il s’agit là d’une élaboration infinie qui, pour Alain Borer mérite (alors et seulement en ce sens) le terme de Renaissance. Nous n’avons certainement pas mis de côté le Beuys, puisque comme dans la célèbre Mélancolie de Dürer les outils pour lui sont en bas (p. 29) l’échelle commune (p. 30) et la citrouille (p.33) par son évidence réaliste (« on voit ce qu’on voit » n’est-ce pas ?) interdit toute complexité langagière. Alain Borer a cette trouvaille : Beuys, l’homme au chapeau, parle à mots feutrés, lui qui pourtant parle beaucoup et souvent et à de nombreux auditeurs, dont il n’est cependant pas le maître. Beuys aussi reconquiert par nostalgie une nature oubliée où renaître, et même si elle n’a ontologiquement rien à voir avec celle de Dürer (p. 75), l’opposition est explicitement formulée. Et c’est à Dürer encore (p.86) qu’il revient d’être a contrario garant d’une exigence supérieure de vérité esthétique, laquelle chez Beuys ne se peut que par concentricité des cercles de l’art, de la vie et du corps social. Il y a du Heidegger dans cette recherche pastorale. Il y a aussi, il y a surtout, quelque chose de politique qui contient et représente tout ce qui refuse et s’oppose à la possibilité d’une œuvre individuelle au nom, justement mais étonnamment, de la part de créativité en chaque homme, chacun de tous ceux qui ont participé depuis le geste le plus lointain – extraire le kaolin de la terre – au geste de l’artiste. Alain Borer y voit une austérité.

Les grandes forêts ont préservé la culture allemande de toute latinité. Dans la continuité de Dürer, elles sont aussi présentes chez Beuys (p.102) qui dans un court film – Le Bâton d’Eurasie – tente d’attraper l’énergie cosmique, ce qu’il faisait déjà dans le fameux épisode du Coyote2. Ces remarques et leur développement, appartiennent à l’un des paragraphes du dernier chapitre – inédit3 – dans lequel Alain Borer aborde, le sous-titrant « Épilogue » ce qui n’est pas rien, Nazisme et Beuyscoutisme, l’épineuse question de la contemporanéité de l’Allemand Joseph Beuys avec l’holocauste : tout le monde ne l’a pas fait, c’est un euphémisme. Mais, il n’est pas – plus –possible de faire l’impasse sur ses Trois inquiétantes ambiguïtés, de les taire. On se contentera d’en donner l’expression exacte, la lecture in extenso de ces pages étant indispensable. Beuys adopte, de manière non ambigüe, la posture même du conducteur ; ses relations privilégiées, pour ne pas dire prioritaires, avec la violence et le recours radical à la sauvagerie, dans son « usage » de l’animalité morte, sauvage, des cris et du morbide ; enfin l’adaptation mimétiquement parfaite de sa démarche au pas de l’oie. Alain Borer ne fait pas silence des silences de Beuys, il ne tait pas ses insupportables non-critiques, il formule les inadmissibles allusions. Le chaman en guérisseur Joseph Beuys n’instruit pas le procès de l’holocauste, supprime ce pan de l’histoire allemande de l’Histoire, ignore qu’elle fut d’incommensurable souffrance.

Il reste, mais c’est par là que tout commence – le livre d’Alain Borer et le récit automythologique – la légende de la chute*****, depuis le ciel de Crimée et d’un avion ; Joseph, récupéré par des Tatares, se faisant soigner, enveloppé de feutre, réchauffé de graisse et nourri de miel, aurait, en quelque sorte, ressuscité. Ce qui, vrai ou pas, suffit à légitimer toute une vie de déploration.

 

Quant à Dürer, cinq cents ans plus tôt environ (mais bien présent dans le Beuys) l’auteur de neuf cents dessins, moins de la moitié de gravures sur bois, et environ un quart de tableaux, Dürer ou le rêveur, l’épistolier, l’humaniste, le voyageur en Italie, et par monts et par vaux, l’ami, le parfait lecteur de regards, le grivois, le luthérien mais pas trop, l’homme de cour, l’observateur précis, implacable, le peintre du Lièvre, de l’Ancolie, le premier à avoir dessiné une femme noire, un lion, un rhinocéros sans le voir, le premier autoportraitiste (transgression) et  le premier à en avoir tant fait – ô la vie qui se lit passant dans ses visages – Dürer qui les peint nus – Adam et Eve – drapés – Les quatre Apôtres – Dürer inimitable, osons a-comparable ; Dürer présent dans plusieurs tableaux4 – une variation discrète de l’autoportrait ? Dürer maître en orfèvrerie et héritier orfèvre, élisant la peinture, puis devenu graveur : grave, rêveur dit joliment Alain Borer. Lecteur de Pline, de Vitruve, passionné par la question des proportions, pratique mais peut-être d’abord théorique ; fréquente Bellini, Maximilien 1er, fait le portrait – sublime – d’Érasme, achète ses couleurs – les outremers – fort cher, mais ne grave qu’en noir et blanc. Dürer écrit beaucoup, toujours, sur tout, à tous ; il ne pourrait pas ne pas écrire, des lettres, des ouvrages, parfois inachevés ; Dürer meurt à Nuremberg, en 1528, le sixième jour du mois d’Avril. D’un mot ? Foisonnant5.

 

*parus tous deux en ce mois de Février 2021, aux ֤Éditions l’Atelier contemporain – 6.50 € l’un. (Félicitations et merci !) **dont une fois par le seul nom de son chef d’œuvre Melancolia. *** ainsi p 20 … « admettre l’idée d’initiation (un mot qui appelle quatre points sur les i, bref alignement de soleils typographiques).» **** et l’on pourrait tout aussi bien le croire appartenir aux Machines de l’Île de Nantes, la similitude, pour qui les connaît est frappante – plus d’un demi-millénaire plus tard ! ; ***** comment ne pas y voir aussi, une dimension christico-rédemptrice justifiée a priori ?

1) par ces mots rapportés commence Le Dürer. Convenons que dorénavant par une paresseuse commodité , nous dirons Le Beuys et/ou Le Dürer 2) célèbre et à juste titre repris dans l’ouvrage, qui mérite d’être lu et savouré dans le texte. 3) il existe, en effet, deux autres versions de ce texte : l’une au Centre Georges Pompidou, elle date de 1994, l’autre à la Bibliothèque des Arts, 2001 ; aucune des deux ne contient ce chapitre, les deux ont été revues, corrigées et augmentées pour les Éditions de l’Atelier contemporain. 4) La fête du Rosaire, Le Martyre des dix mille, l’Adoration de la Sainte Trinité ; la Déploration Glimm ; 5) comme pour le Beuys, le Dürer d’Alain Borer (il n’y a que deux lettres d’écart) a déjà paru : en 1974 chez Hubschmidt & Bouret, et 1994 Booking international. Cette nouvelle édition a été revue, corrigée et augmentée.

Nous sommes irréversibles

4 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Jamais la nuit

ne se retourne

sur le chemin de son matin.

 

Sous l’aile bleue d’un papillon,

passent à l’envers

saisies par le néant

jetées loin de tout

les nuées.

 

Ouvrez les montres et les horloges

Délivrez-nous du temps

    

Dans les mots arides

poussent des amandiers

tenus au secret.

 

Par les temps effilés

grossi du vent

le sable,

lapidaire sculpteur de dunes.

       

Qui ne connaît pas le goût du sel

après les larmes

ne se connaît pas

grain à grain

 

Un scrupule est tombé au fond de ma chaussure

Je n’arrive plus à compter mes faux pas.

 

Papiers froissés

dans ma main gantée

font au vent d’acier

sa voix de velours.

 

Le néant,

insaisissablement

Là.

 

Sur la patine du temps,

Je glisse.

 

 

Segesta

 

Dans le pli défroncé des collines

la déesse apâlit le ciel

autour de moi

         posa un grain de lumière

sur un rayon de lune

le fit danser jusqu’à la fin du monde

dans le creux de ma main

et le silence entre les colonnes

 

 

Ce que je regarde,

Mes yeux l’écrivent

Je ne vois qu’avec des mots

Je ne respire que dans leur air.

       

J’entends les mots qui se rapprochent

Au petit poids de l’or qui tombe de mon âme

 

       

Une seule goutte de coquelicot,

Fait un massacre dans le champ,

(La raison pour laquelle le champ de blé frissonne)

 

 

Aujourd’hui il fait un petit temps sale

qui dérange les fleuristes et les rêves

mais pas les escargots.

 

 

" Ce vieux parler de nos ancêtres"

29 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

Charles Birette était manchot de la Manche, et abbé par-dessus le marché, notons qu’il ne lui manqua pas grand-chose pour faire burette, nul n’est parfait, itou chez les curés normands. Il parvint cependant à chevaucher deux siècles (1878-1941) mais comme beaucoup d’autres. Charles avait deux amours, le patois et le français*. Et – on l’espère quand même un peu – le Bon Dieu. Il servit les trois, surtout le premier, dont il dit et montra ce que le deuxième lui doit**, laissant à chacun le soin de prier le troisième.

 

Monsieur l’abbé Charles Birette cédait parfois au péché de colère, l’un des sept péchés capitaux, qui sont, comme le nom des sept nains, si difficiles à aligner de mémoire sur les dix doigts de la main. Le prélat endêvait qu’on traitât le patois de « français défiguré », ça l’endiablait disons-le tout net que tout le monde n’(en ait) pas le culte, on ne peut le dire autrement quand on est curé. Car enfin, le patois vient du latin – le patois normand du Cotentin – qui l’a conservé mieux que d’autres dans l’ensemble des déformations du français né il y a mille ans, environ. Persistance et régularité de ces formes archaïques, primitives, voilà ce qui saute aux yeux et aux oreilles des philologues érudits, attentifs au parler d’ici, écrit Charles Birette dans une de ses causeries, et même dans plusieurs, à la demande de la jeune Société Alfred Rossel et de sa revue Le Bouais-Jan de Cherbourg, [aujourd’hui toujours de ce monde et dont certains articles sont rédigés en normand] ;

 

Aussi, quand ladite Société par l’entremise de son Comité, lui vint demander de bien vouloir rédiger un article pour ladite revue, l’abbé, pour qui le patois fut la langue paternelle*** sauf pour prier le bon Dieu, l’abbé ne se le fit pas dire deux fois. Péché véniel d’orgueil ou réel plaisir de parler de sa passion ? Le ton est enjoué, sémillant, fougueux, tantôt intime, tantôt savant, complice toujours. Barbey d’Aurevilly premier nommé pour caution de la grandeur de cette langue merveilleuse, dont le rejet n’a de raison que l’ignorance ou la fréquentation de patois abâtardis, pauvres, ou entrelardés d’argot ou de mauvais français, même si le patois, le vrai – celui de la presqu’île du Cotentin – ne souffre pas tant d’être mal entouré que d’être galvaudé et rabaissé au rang d’amusement, voire de balivernes grasses ou graveleuses sans aucune parenté avec le normand. Cet irrespect met l’abbé en état peccamineux de fureur, les paysans sont moqués, ils font figure de pitauds, d'imbéciles malpropres et dipsomanes ! Le disant, ou plutôt l’écrivant, notre malin en soutane, cède ensuite au péché de flatterie et même de tartufferie. Jugez-en : ce serait pour rire que les paysans — par ailleurs si attentifs à la langue française qu’ils en sont les philologues sans le savoir — déforment certains mots, juste pour rire, et demandent de la poudre à pioncer (pour opiacée) ou une canicule pour une canule. Ah ! Monsieur l’abbé Birette, il ne faut point trop en faire ! Comme inverser les causes et les effets, ou inventer des causes qui n'en sont pas : du français ou du patois lequel a déformé l’autre ? Citant Guerlin de Guer**** pour autorité indiscutable : « Ce sont les lèvres aristocratiques qui écorchent le parler paysan, le seul phonétique, le seul historiquement pur, le seul conforme à l’instinct de la langue. ». Avec une telle autorité pour référence, on n’a plus besoin de démonstration. N’empêche ! Monsieur l’abbé Birette nous émeut. Son rapport au patois du nord de la Basse-Normandie est sentimental à souhait – Il est plantureux comme la bonne terre, où il vibre – filial pour tout dire, comme le lien qui rattacherait un vieillard de mille ans (le normand) à son descendant de trois cents (le français), et de s’attacher à présenter les traces du latin dans les vocables que les paysans de la province entière s’appliquent à maintenir par des efforts si remarquables qu’ils en facilitent le travail des érudits. A propos de l’élision de la consonne finale des mots en eau (dérivés du latin ellum) par tous les paysans normands, Charles Birette ose ceci qu’il faut recopier sans en ôter un mot : « cependant cette consonne est sous-entendue dans leur pensée. Elle y dort, et se réveille quand il le faut, c'est à dire dans les mots dérivés : une bateléeécoupeler un arbre, haveler un bûerâteler du fourrage (…) ».

 

De tels propos adossés à des apparences de vérité et multipliés par autant d’exemples et d’énumérations, sont truffés de considérations sentimentales, l’abbé est fleur-bleue, l’abbé est un tendre, l’abbé est un indécrottable amitieux qui recouvre ses faiblesses de cœur par des considérations pseudo-savantes. Ainsi, notre vieux langage, dit-il, n’a jamais admis le groupe déplaisant « oi » ou bien aussi, Le patois est infiniment plus régulier dans toutes ses manières d’agir, affirmations où l’on comprend que la supériorité du normand sur le français est de préséance, d’élégance, de pureté, d’harmonie, elle est celle des champs sur celle des villes, en un mot qu’on attendait depuis le début, et bien qu’il fût emprunté à Hugo le fils, est finalement le seul que Monsieur l’abbé Birette se devait d’employer, il est sacré, et de nous … prier de maintenir avec ferveur, le culte du patois ! On lui donnera notre pardon et l’absolution qui va avec, dans cet ordre ou dans l’ordre inverse, on ne sait plus trop, car l’abbé nous a offert des litanies de termes patois et leur traduction française, dont certains sont aussi doux à notre oreille que les ciels de traîne après les pluies d’automne le sont à nos souvenirs.

 

Mais il y au moins deux autres raisons pour lesquelles Charles Birette a toute mon affection, et même ma bénédiction : le paragraphe où, sans s’aventurer dans des descriptions aussi hasardeuses que peu convaincantes, il se range à la simplicité des significations et des usages et nous apprend qu’une banque est « une levée de terre qui clôture les champs », ou qu’une houle « n’est pas l’agitation de la mer mais un trou pour se cacher » ; qu’un rot « se dit d’un bruit quelconque mais continu » ou que dauber « veut dire marcher dans l’eau en se mouillant les pieds » ce qui nous laisse perplexe, y aurait-il, en Normandie, une manière de marcher dans l’eau sans se mouiller les pieds ? L’autre occasion – qui passe par l’hommage à Littré qui a maintenu en son Dictionnaire des termes normands charmants (aumailles, diguer, falle, frelampier, vignot…) ou curieux (péquevécher) – est d’avoir envisagé de concourir pour « un fauteuil sous la Coupole à celle fin de les rapatrier. » Le bon abbé se contentera d’une missive dont j’extirpe quelques élans qui ne sont plus de notre temps. Véritable supplique pour les exilés que sont les mots de patois, ayant subi le bannissement, car enfin, ils étaient français aux siècles passés et ne sont plus que dans les vieux grimoires. Prière pour ces proscrits, qu’ils soient remis au dictionnaire académique et dans vos écrits personnels !

 

A un quidam qui s’inquiétait de savoir à qui précisément il l’allait envoyer, Monsieur l’abbé répondit :

   -- Je pourrais l’adresser au monsieur de l’Académie assis dans le fauteuil de Vaugelas. —

 

Ah ! pour ce Vaugelas-là, Charles Birette, on vous embrasse.

 

*c’est lui qui le dit : « le patois m'a été très utile pour apprendre le français. Aujourd'hui j'aime ces deux langues d'un égal amour. Mais celle de mon berceau me sert encore à mieux saisir les élégances - et aussi les caprices - de cette grande dame qu'est la langue française ». In Le Parler de mon enfance, sa nature et ses caractères généraux : Causerie (1939). ** Le riche vocabulaire du patois de chez nous. Ibidem. *** Sous le toit paternel on ne parlait qu’en patois. Ib. **** (1871-1948) spécialiste de dialectologie normande.

Mélanges, miscellanées, miettes - 8 -

23 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

« Au faîte de la gare d’Enghien, un peintre a été électrocuté. On entendit claquer ses mâchoires, et il s’abattit sur la marquise. » (Félix Fénéon : in Nouvelles en trois lignes – déjà cité et à relire sans discontinuer)

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Il y eut au tout début du 20ème siècle, en Charente et Charente inférieure – selon l’appellation d’époque – une épidémie de suette picarde (à ne pas confondre avec la suette anglaise). Une trentaine d’années plus tôt, l’île d’Oléron fut touchée sans que l’on en sache les causes, il fut dénombré 150 décès pour mille cas dans une population de 20 000 habitants.

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« La poésie vit d’insomnie perpétuelle » (René Char in Dans l’Atelier du poète).

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Dans une lettre à Alain Jouffroy ( 4 Mars 1970), Dusan Matic cite « La réalité est inguérissable » (Stanislav Vinaver) ou tout dire en quatre mots.

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Mais comment peut-on tolérer ce genre de bouillie : « où là il n’y a aucun contrôle sur leur performance qui est réalisé », alors que « Là où il n’y a aucun contrôle » suffirait parfaitement. Et aussi « ce sont des avis qui sont scientifiques et qui ont pour but d’éclairer la prise de décision politique sanitaire », au lieu de « Ces avis scientifiques ont pour but d’éclairer la décision » - sanitaire, non nécessaire, si le contexte est clair et net, ce qui ne semble pas gagné !

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Au 19ème siècle, on appelait ouvrier en conscience, celui qui travaillait et que l’on payait à la journée dans une imprimerie. On ne sait si celle du patron était en paix, mais quelle expression !

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Passer du bourdon à l’euryphallique ou rhopalique, et l’inverse, il y a de quoi s’amuser les soirs sans lune avant de couvrir le feu de braises. Par le premier vous vous appliquerez, en retirant une lettre d’un mot, à en obtenir un nouveau ; par les seconds, vous ferez presque l’inverse, puisqu’il suffit – sans reprendre le même nécessairement – qu’à chaque nouveau terme de votre phrase, vous ajoutiez une lettre de plus : 1, 2, 3, etc. Le bourdon est, de loin, le plus délicat, et le plus stérile, impossible de faire des phrases, exercice de jeu pur. L’effet « boule de neige » du second, est plus prometteur. A vos stylos !

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La science des sots, ou élognostie, est inconnue de l’ordinateur. Soit ! Mais la proposition de remplacement avancée est géognosie, voilà déjà de quoi grimacer ; le pire étant toujours à venir dans les liens discourtois entre l’informatique et le vocabulaire, et jamais en reste – comme tous les sots – pour se faire remarquer, mon écran, mécontent également de ce sot-là, qui ne lui a pourtant rien fait, m’intime de le remplacer par sceaux. La formule devient alors : " la science des sceaux, ou géognosie". Et l’on comprend pourquoi, en s’y fiant, certains sots se croient savants de regarder leur écran !

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Au printemps dernier un spécimen de l’escargot turc, Helix lucorum, fut aperçu dans les Deux-Sèvres. Cette annonce capitale de la presse locale ne fut pourtant accompagnée d’aucun article de fond pour attiser la curiosité du lecteur friand de gastéropodes ou curieux d’héliculture. Avançant à raison d’un millimètre par seconde, le journaliste avisé aurait pu envisager un reportage de longue haleine, le suivre à la trace, savoir où il allait, peut-être rejoindre les mânes de Jules Allix -il serait allé où allait Allix – qui, au milieu du 19ème siècle, fit sienne une histoire de la télégraphie escargotique (qu’il nomma sympathie). Le mystère reste entier.

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      Sonnet de Ronsard (VII, 140) :

Debout donq, allons voir l'herbelette perleuse.

     Ciel que c’est beau : l’herbelette perleuse !

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     « L'animal est pauvre en monde » Heidegger – Soit on saisit d’un seul mouvement, soit on attaque sur le champ, l’œuvre du philosophe et tous ceux, avant et pendant, qui l’ont rendue possible, et après les thèses, essais et appareils critiques. ( et quoi ?)

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       Toujours les pléonasmes inadmissibles (c’est un pléonasme) :  

   « Ils interagissent entre eux ». Et « amerrir sur la mer ». Le second, lu dans un texte se disant « universitaire », sans commentaire ; le premier entendu et lu tout le long des jours et partout, qui chaque fois me fait me manger les joues, car il ne faut pas reprendre les solécismes, il paraît que c’est impoli. Plus que de les pratiquer ?

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     Suite du ramassage des textes ostréicoles :

    “ Le spectacle d’une huître ouverte - et offerte - est une merveille. Figurez-vous au creux du rocher le plus neutre une vasque de nacre irradiant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Au milieu de cette vasque, une masse de chair fraîche, translucide ou grassouillette, dodue à souhait, aguichante d’abandon. » (Charles Daney  in Huîtres, moules, bivalves et Cie)

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Il faut, urgemment, réintroduire le mot et le lieu, exèdre. Qui ne désigne pas un endroit que l’on aurait doté – par réflexe ou nécessité pratique – de bancs ou autres sièges pour attendre ou se reposer, mais une cour organisée, pensée, voulue, pour qu’on s’y assoie en vue de converser. En ignorant le nom, on ignore la chose.

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Nombreux confondent Universalité et Généralité, ce qui engendre de nombreuses incompréhensions, autant d’échanges inutiles, vains et parfois fâcheux, l’imprécision étant le meilleur chemin vers la discorde. La généralité représente, dans un ensemble donné, le plus grand nombre possible d’accords (quel qu’en soit le sujet) ; ainsi se constitue ce qu’on appelle à juste titre, l’opinion commune (ou opinion générale), une addition, souvent fictive et non probante, qui cautionne parfois, hélas, l’adhésion de tous au point de vue de certains. Dans un groupe conséquent, on risque toujours de dégager une opinion générale. Elle ne garantit rien, jamais. L’universalité, en revanche, se dégage absolument de toute généralité pour tenter d’atteindre, non pas ce qui concernerait tout-le-monde-en-particulier (expression dont on ferait bien de mesurer la contradiction interne) mais personne-en-particulier. L’universel est ce qui, échappant à chacun, concerne tout et tous. Cela s’appelle – définitivement – un Concept. Humanité, par exemple, concept transcendant toutes déterminations individuelles et même collectives, ou les vérités mathématiques, sont de cet ordre : que vous le vouliez ou non, que vous pensiez pouvoir opposer votre « droit » au désaccord, et même que vous l’ignoriez ou pas, la somme des trois angles d’un triangle sera toujours égale à 180°, dans le système euclidien, bien sûr.

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Rappelons que le mot « valeur » joue dans la même aire étymologique que « convalescence ». Encore un de ceux dont le surusage a mené au mésusage. Il s’agit en médecine, et particulièrement l’hippocratique, de rendre compte du retour au juste équilibre, à la juste mesure – notion aristotélicienne s’il en est. Entendre à longueur de déclarations publiques et privées qu’il faut être fidèle à ses (nos) « valeurs » peut tout juste procéder de la pensée magique, mais, finalement, ne veut rien dire.

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« Mon enfant lit trop, ça va lui casser quelque chose dans la tête. Que faut-il faire ? » question posée par la mère de Roger Grenier à un médecin spécialiste (mais de quoi donc ?) s’inquiétant pour son rejeton. Propos rapportés par l’écrivain lui-même. Dommage, il n’a pas donné la réponse de l’homme de l’art.

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L’invention de l’iota par les Grecs – sans avoir pour autant puisé dans l’alphabet phénicien auquel ils empruntèrent beaucoup pour les autres voyelles – fut jugé par Etiemble comme un apport décisif à notre civilisation, et l’appelle la « lumière des voyelles ».

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Quelle jolie remarque glanée sans avoir noté où : la lettre (au sens épistolier du terme), exercice solitaire où l’on n’est pas seul.

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La protection régionale pour un mystère normand : sur les falaises de Granville, une population unique de choux sauvages prospère. Énigme botanique qui vaut son pesant de cacahouètes. En effet, ce chou n’est censé pousser qu’en terres maritimes crayeuses et calcaires y compris l’Angleterre, soyons charitables en ces temps de divorce difficile. Alors, en pleine silice, et sur un seul endroit du Massif armoricain, qu’un chou sauvage fasse dissidence heureuse, nous tient tout ébaubis !

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Se faire parèdre de toute poésie.

Scrogneugneux !

18 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Depuis mon ajoupa rudimentaire je contemplai un rare parhélie, quand un tec-tec insolent vint perturber mon repos. Certes ce ne fut pas tant douloureux qu’un courbari ! Mais il était dit que je ne pourrai plus jouir de cet exceptionnel spectacle, une psylle venait, en se posant sur ma tempe, de m’obliger à fermer un œil, m’efforçant alors de bornoyer sans le moindre succès, la courbe de l’horizon faisant obstacle à ce délicat ajustage.

Si vous trôlez dans les rues, les chemins ou partout où vos pieds vous mènent, vous êtes alors une ou un lendore, vous lambinez. D’aucuns disent que le terme est désuet, d’autres – dont l’Académie – qu’il est populaire. Quant à l’ordinateur – dans sa version « traitement de texte » il le refuse évidemment ; je m’empresse donc de l’ajouter à mon dictionnaire personnel, je ne traîne pas, même si, en trôlant, il se peut, dans certaines acceptions que l’on soit pris pour quelqu’un qui court de-ci de-là sans bien savoir où il va. On note aussi que troller peut s’orthographier ainsi.

Mais lendore dans un sens bien plus acéré, peut même s’ajuster à sa syllabe terminale.  Après avoir vécu comme un lent, il ne reste plus qu’à s’assoupir : lent dort, lendore ou veut nous le faire croire, ce qui lui évitera d’être dérangé dans les phléoles des près. A moins que quelques garnements ne cherchent à se désennuyer — un de ces quartidi sans fin — en lochant des brindilles dans la cascatelle en contrebas du champ, pour imiter les bruits et les remous des remoles au pied de la falaise interdite.

         Pour aujourd’hui ne nous aheurtons point plus que de raison, et cessons-là ce nubileux discours, qui nous ferait tomber en forsennerie si nous ne savions qu’il est un simple jeu, un peu butyreux et pénible, il est vrai, mais un jeu. A moins que vous ne préfériez qu’on vous soumette à un exercice pratique de chrie. Il n’y a pas de volontaire ? Pas étonnant ! Décidément, et depuis la première ligne, chacun ici ne songe qu’à s’acagnarder. Tandis que moi, je débagoule.

 

Une fois encore et toujours, semblablement.

13 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

De quelque conversation raboteuse et récurrente, une mienne contrariété demeure devant la résistance, qui jamais ne cède, s’agissant de la question du langage et de la langue, dans leurs rapports avec la pensée. La résolution de cette difficulté se heurte sans cesse au poids des intuitions ordinaires, ergo et paradoxalement, l’apparente facilité et l’évidence se rebèquent.

Hors champ philosophico-linguistique, la vie des mots paraît se dérouler avec simplicité ; ils sont les outils sans lesquels notre pensée ne pourrait s’exprimer. Sortis de leur boîte (crânienne) avec plus ou moins de spontanéité voire d’automatismes et de réflexes et aussi de présence d’esprit – expression à la fois juste et trompeuse – les mots, même les plus courants et usés, sont pourtant agencés selon des règles à ce point intériorisées qu’elles ne permettent plus de saisir la contradiction qui se joue en nous : admettre la nécessité du passage par les mots pour donner « corps » à nos pensées d’une part, d’autre part affirmer que la pensée peut échapper à la verbalisation au point que des êtres non parlants puissent nous « dire » des choses. C’est se méprendre sur les conditions de possibilité de toute pensée qui ne peut s’élaborer sans que la disposition d’une langue lui fasse substruction.

Peut-être ce terme, disposition, fait-il difficulté. Chacun y va de son refrain offensé à l’égard des nourrissons – in/fans, non parlants – des muets et autres mutiques, taiseux et silencieux en tous genres, vitupérant contre ce crime de lèse humanité, prêt à octroyer, par rétorsion contre un point de vue si cruel, que les arbres aussi pensent, et les gestes, les images … alors et bien qu’ils ne parlent pas ! Et même et à rebours, que tout ce qui nous « dit » quelque chose, pense forcément, d’une manière ou d’une autre. Il suffit, n’est-ce pas, de l’entendre, le ressentir, le savoir, le comprendre. La charge logique d’une telle affirmation est très faible ; qui la prononce n’a pas conscience qu’il vient d’inverser l’origine de ce qu’il croit être pensé en affirmant non pas que l’arbre nous « dit » quelque chose, mais que l’arbre « nous » dit quelque chose*. Le soi-disant destinataire du discours, celui qui décide de ce qu’il contient et de ce qu’il « dit » ne font qu’un ; pire, ou mieux, ce destinataire/décisionnaire/dépositaire – une sainte-trinité d’un nouveau genre – est seul à formuler en sa langue propre ce que le faux locuteur lui aurait « dit ». Car enfin, c’est exactement, uniquement, et exclusivement à la condition qu’une reformulation se fasse — à voix haute, mezza voce ou in petto, c’est sans importance — mais toujours dans un idiolecte particulier. Reformulation illusoire et trompeuse puisque ni l’arbre, ni la mer, ni les nuages n’ont « dit » quoi que ce soit : nous leur prêtons nos mots non seulement sans nous en séparer, mais sans la moindre chance qu’ils s’en saisissent. De plus, la mer, le ciel, les arbres, les forêts, tout ce qui, non-parlant, nous « parle » au point que nous les comprenions, auraient cet avantage unique et inattendu, de pratiquer une polyglossie innée, spontanée, sans apprentissages ni dictionnaires, si, quelle que soit la langue pratiquée par le promeneur, le passant, le rêveur, les discours qu’ils tiennent sont tenus dans la sienne. Il n’y a pas meilleur terme ici pour qualifier ce touchant anthropomorphisme – tous ne le sont pas – que celui d’inter/prête.

L’erreur pourtant flagrante mais si difficile à battre en brèche, contient une autre méprise, voire un paralogisme. A tous ceux, naïvement bien plutôt que solidement, qui affirment la validité de l’expression « pensée non verbale » et en tirent, ipso facto, la conclusion (ergo) que, nature, images, gestes, objets, animaux, nous parlent bien que et même-s’ils-ne-pensent-pas-comme-nous-et-que-nous-ne-les-comprenons-pas-toujours, à ceux-là il faut montrer qu’ils sont précisément en train de se prononcer pour un lien substantiel entre parole et pensée, alors qu’aucune parole, stricto sensu, n’a été proférée. Les mêmes, qui protestent quand on explique que langage, langue, parole, mots** constituent la pensée et non l’inverse, ne voient pas qu’en prêtant des « pensées » à des êtres non-humains, voire des objets fabriqués, dénués de langue, de parole et de mots, a fortiori des règles pour les composer et les organiser, les mêmes n’ont aucun moyen de vérifier ce que « disent » ces éventuelles pensées, sinon en les rapportant à eux-mêmes et rien qu’à eux-mêmes.

Dans de telles discussions — rugueuses et raboteuses — ce point délicat finit toujours par être servi : donc, les tout jeunes enfants, ne parlant pas encore, ne pensent rien ! Quel raccourci ! On voit bien qu’il s’agit ici, non plus de comprendre que quelque chose se joue dans le raisonnement proposé, mais qu’il faut « sécher », voire assécher les propositions dérangeantes. La réponse est pourtant dans l’indignation, il suffit d’être précis : les enfants (qui) ne parlent pas encore. Ce qui n’est quand même pas la vocation ni le devenir d’un arbrisseau. A quoi il faut aussi faire remarquer que, bien que ne parlant pas encore — mais assez tôt eu égard à toute une existence — le petit d’homme n’est pas privé de mots, n’est pas dans un vide de paroles, n’est pas hors contact avec le langage***. Tout autour de lui est parlé, précisément dans une langue qu’il va faire sienne, et dont il n’est ni séparé ni étranger, qui ne lui est pas étrange. Toutes les conditions de possibilités pour qu’une/sa pensée se développe, pour que l’enfant-le-non-encore-parlant-dans-un-environnement-parlant-et-parlé, constitue, nécessairement, des/ses pensées, mais sans l’avoir décidé, dans une langue dont il va saisir toute l’organisation avant même de l’apprendre consciemment, une langue qui lui est familière avant même qu'il n'en pratique la complexité, avec une stupéfiante facilité ! Tout le reste est question de degré.

        

Les auteurs, philosophes et linguistes de haute volée au service de cette question que d’aucuns traitent avec une légèreté confondante et péremptoire, ne sont pas ici convoqués, c’est volontaire. **** Tentative et tentation d’y revenir, non point sans eux — ils sont toujours là, c’est même pourquoi je peux formuler ces remarques — mais sans référence explicite. Comme on le ferait, entre la poire et le fromage, sans oublier le bon vin. Et s’apercevoir, ici comme ailleurs, ainsi comme autrement, que les raisonnements éprouvés par l’usure et le frottement des textes, ont des effets durables, et leurs développements … durables eux aussi, peuvent alors être avantageusement synthétisés. Le tout de bonne foi, lecteur.

 

*on peut subroger tout objet, animal, végétal, minéral, truc ou machin-chose, gri-gri mascotte sans la moindre difficulté ; ** pour autant des termes sans équivalence philologique, philosophique ni linguistique. *** le cas de tout non-parlant humain dans un milieu humain. **** d’autant que je l’ai fait rigoureusement en bien d’autres occasions ici même.

De l’importance des préfaces, quand il s’agit de Fondane et de Rimbaud.

9 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

Fallait-il choisir entre quelques écrivains catholiques et les surréalistes ? Les premiers forçant l’œuvre du point de vue de la foi, tel le pied des jalouses dans la délicate pantoufle de vair auquel elle ne pourra jamais convenir. Les seconds y trouvant, toujours et partout, le précurseur ébloui de leur doctrine, au risque d’un reniement tardif. Ainsi et dès le début de sa Préface de Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane*, Michel Carassou choisit-il de poser une alternative que le profane en rimbaldie pourrait, s’il l’osait, qualifier d’exagérée. Mais ledit profane ne se vantera pas de n’avoir lu ce livre indispensable que trop récemment, et le rimbaldien-canal-historique auquel je pense, doit en avoir le tricorne de travers, mais l’œil qui frise.

Le Roumain francophile – il y en a pour qui cela fait pléonasme – publie cette biographie inclassable en 1933. Il est en France depuis dix ans, à Paris. Dans dix ans environ, il mourra à Auschwitz sans avoir vécu la quarante-sixième année de son âge. Mais voilà comment on se trouve sans l’avoir ni voulu ni cherché dans une perplexité imprévisible : de Fondane et/ou de Rimbaud, qui va-t-on rencontrer ? auquel a-t-on prêté sa meilleure attention de lectrice ?  Certes, il n’y a aucune erreur possible, le premier a rédigé un essai biographique sur le second, l’inverse étant impossible, et l’on sait parfaitement que cela ne porte pas à confusion : le biographe s’empare du bio/à grapher, devenu biographé, et s’efface devant et derrière lui : il n’y a, pense-t-on, qu’une seule façon de construire une biographie, quelle soit édifiante ou pamphlétaire, jamais elle ne saurait se passer de datations, de faits, de citations, de références, et des recherches afférentes dûment signalées.  Jamais elle ne devrait – ni ne pourrait – exister en lévitation. Toujours elle aurait avec le chantier archéologique les points communs du travail de fourmi et de la précision d’orfèvre dans les déblais, les décharges et les excavations. Toujours, la libido sciendi, la curiosité, passion et perfection intellectuelles enfoncées et vissées au sommet et au milieu du crâne.

C’est une surprise : Rimbaud le voyou (nous) parle de Fondane (aussi). Le préfacier – Carassou – dont les précisions d’histoire littéraire sont, de loin, plus nombreuses en quelques pages que dans tout le livre présenté, ne manque pas cet angle : il reporte un extrait de lettre dans laquelle Fondane exprime sa reconnaissance à Chestov,  celui qui lui fit comprendre aussi des hommes auxquels vous n’avez pas pensé, Rimbaud, Baudelaire. Peut-on mieux dire à quel point la formation – philosophique, ici – du biographe fait le biographé ? Et si les plus belles et réussies biographies sont celles qui répondent à la question qu’elles ne posent ni ne formulent pourtant jamais explicitement — qui est cet être-là, quel est son être, autrement dit encore, de quelle ontologie existentielle procède-t-il — celle de Rimbaud par Fondane est un modèle, une réussite. Rimbaud le voyou, sans virgule médiane, il s’agit d’un syntagme à soi-seul.

Ce titre n’est d’ailleurs pas tout à fait celui-là mais c’est volontairement que j’ai réservé la suite : Rimbaud le voyou et l’expérience poétique, construit sous le signe (caché) du chiasme, le voyou et l’expérience (l’existence) unis au centre, Rimbaud/le poète en bordures, en cadre, en encadrement. D’autres auraient, comme il est de bon ton il paraît, retenu la prudence et préféré, « Rimbaud le voyou ou l’expérience poétique ». Avouons que cela aurait tout changé. L’auteur y aurait dépensé son énergie intellectuelle à tenter de trancher, tandis que la conjonction de coordination – la doublement bien nommée – « et » contrarie tout agiotage en faveur d’un développement, d’une démonstration, d’un raisonnement et sa validation.

Dans la Préface de la Seconde Édition, Fondane reprend la raison pour laquelle il a choisi le terme voyou pour le coller, l’accoler au nom de Rimbaud plutôt qu’en faire une discussion, une hypothèse ou une alternative à héros, par exemple. Toute la question de la biographie est contenue là, dit-il ; mieux, la question de toute biographie, qu’on croit tenue à des empilages et autres agencements en meccano, d’amoncellements et successions d’évènements en vue d’une fin – achèvement et finalité – rayonnante. Toute biographie d’un génie serait alors l’observation et la description de cette téléologie ; décidément l’Esprit hégélien règne toujours. Et si elle (la biographie) ne conclut pas, on force les évènements un tantinet — et ça y est. Cela confine à l’idéalisation à marche forcée, qui n’est pas absolument parlant une hagiographie, mais enfin, qui lui ressemble fort, en cela qu’il convient de justifier une vie, lui donner une ou plusieurs explications légitimes, preuves et autres arguments, ou, comme l’on dit aussi, apporter des « clefs ». Rien n’est plus étranger à la démarche de Benjamin Fondane le chestovien, dont on connaît l’attraction pour le tragique, le procès fait à la raison** ou le sentiment profond que toute conscience est malheureuse***. Évidemment, tout repose, pour le biographe sur cette ambiguë question de la nature du génie, qui nous porte à le revêtir d’une admiration irrationnelle, reflet de l’illusion commune sur lui et sur nous-mêmes qui accordons à tort plus d’importance et de sens au fait de chanter plutôt qu’à ce qu’il (ce génie) chante. Et d’ajouter cette expression freudienne – il y en aura quelques-unes dans le corps du livre – il est notre acte manqué ! Remarquons ce pluriel, il n’est pas de majesté mais d’humanité.

*aux éditions Non Lieu – 2010 - ** titre d’un article de 1929 ; *** titre d'une oeuvre parue en 1936, La conscience malheureuse.

Complicité et parti pris des mots.

3 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

L'azuré papillon mille yeux bleu acier peints sur ses ailes larges ourlées d’un fin trait noir — observait l’épineuse, la bugrane, avant de s’y poser, ou la gentiane des marais, la croisette ou la grande, fabuleuse lycène. Petit loup au ventre roux ou brun nacré passe par ici, repassera par-là, quitte le sol pour prendre son envol. Papillon du poète, Allumette volante envolée flamboyante au-dessus de la lampe à huile des fleurs* Leur aile dans les doigts n'est qu'une pincée de cendres*

         Seul à redonner vie aux mortes feuilles brunes, il se repose sur leur pigment en ses métamorphoses glorieuses — alors on l’appelle Kalima inachus — il vient de Psyché, ψυχή, qui fait passer un souffle, ce mot dont on a oublié qu’il signifie d’abord papillon. Frôlement bleu dans l’air, ce billet doux plié en deux ** qu’entre eux des amis s’offrent, Remy pour Pierre i.e Belleau pour Ronsard qui l’inséra dans son Bocage, ainsi fait-on au 16ème siècle, et secrètement de nos jours.

*avec la complicité de Francis Ponge in le Parti pris des choses, *lequel avait aussi noté ces mots sur un folio volant, en 1936 **Jules Renard.

 

 

Les pierres de lave,

                                  ne salissent pas la neige qui les recouvre et fond peu à peu à leur tiédeur tardive. Paysage noir et blanc et chaud et froid et rude et doux, plein du silence d’après, plus dense, plus empli, un silence sans trou.

Les saisir du geste furtif d’une gradiva qui cueillerait un morceau de marbre interdit, un éclat de tesselle, un bout de poterie ; est-ce ôter un peu de l’éternité du volcan, plus sacré que les temples des dieux, si je les pose là près de moi pour toujours ? Les petites pierres laviques étnéennes, mates, poreuses et ponces, pour contredire le charbon anthracite qui, sept fois, brille dans le poème* par l’involontaire magie de ses syllabes*.

*le toujours même complice, in Pièces.

 

 

L’édredon,

                    sous lequel floconne les souvenirs inachevés de l’enfance, seul capable de soulever l’enthousiasme aérien et complice d’une conversation désintéressée*.

Il n’y a plus d’édredons, sauf dans les greniers des maisons à grenier, et encore, rarement. Mais, cette fois, on osera contrarier le poète, ce poète-là, bien qu’il ait raison : qui connut des sommeils légers comme plumes sous des édredons de satin or vif, safran clair ou grenat profond, ne saurait s’offusquer qu’il fallut dépouiller au moins cinquante volatiles. Celui-là, même longtemps après, n’y pense pas, tout occupé qu’il est à rechercher l’incomparable, l’inimitable et dorénavant introuvable sensation d’être enseveli pour ne pas dire submergé dans un océan de langueur.

De ces plumes qui écrivaient à l’encre invisiblement tenace nos amnésies aléatoires, un jour s’échappent par les coutures usées, des mots irrattrapables voletant le temps d’un soupir dans et malgré leur légère force expansive*. Cette méditation, le poète l’appelle bouffante. Il a raison pour au moins deux raisons, dont la moindre n’est pas la philosophico-métaphorique, et l’autre l’enveloppante.  

*complicités idem et ibidem.                            

et au premier de l'autre

1 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

Délicate rose de Fr&Fr 

 

 

Au dernier jour de l'an.

31 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

 

Quel ourdisseur superbe

 a dérangé les fils et troué le tissu ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La grande attente de l’eau

Soleils à bout de mains

Soleils qu’explosent les espaces nouveaux.

 

 

 

Clarté de soir immense

que n’accompagne pas le vent

lentement

 

Dans une flaque d’eau

La bourbe

Et des bribes

De rien

Pour l’aventure.

(Gilbert Trolliet)

 

Cueillir la terre et saisir l’air

déchirer l’espace, défigurer le temps qui passe

s’infinir mieux qu’une eau épandue

 

 

Au compas strict et parfait de la fin du jour,

le point sous le i dessiné

 

Il suffit de regarder pour voir

un point dans l’infini

changer le monde.

 

Seul et gris,

Parfois l’univers rosit de bonheur

 

J’ai souvent évoqué cette lune enchantée

Ce silence et cette langueur,

Et cette confidence horrible chuchotée

Au confessionnal du cœur.

(Baudelaire)

 

Aussi ce point blanc tombé du ciel tenait le monde à l’envers.

 

Toucher le réel,

étant le temps.

Etend. 

 

 

 

 

C’est comme si le jour était voilé par l’excès même de son éclat. Ce jour vaut nuit ce jour bleu cendres-là. Il tient son ombre estompée dans son éclat. Il tient son ombre dans les griffes de son éclat.

(Francis Ponge)

 

A tous & à chacun, ne vous souhaiter que le possible ; de belles heures, des moments volés à l'infinité, des solitudes partagées, des mots aimés, des Aimés dans les mots, des heures belles. Oui, juste cela, de belles heures belles de la beauté du monde & des mots pour la dire & pour l'écrire aussi.

Immense Merci à Stéphanie, conductrice patiente.

 

Les mots aussi pour gourmandises.

25 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

Prononcer coquille non comme quille mais comme île, non comme vanille mais comme gracile, nautile ou fossile, la « coquile » Saint-Jacques donc, car vous voilà en Cotentin, à Port-en-Bessin précisément, haut lieu, même à marée basse, de la drague, de la réflexion et de l’hermaphrodisme.

 Voyons cela de plus près, c’est le cas de le dire. Vous ne serez pas déçus, deux cents yeux environ vous regardent. Périphérique et centrale, la vue de notre bivalve préféré — avec tous les autres — aurait donné des idées aux concepteurs de télescopes modernes, miroitiers toutes catégories. Ce que la coquile scrute dans les fonds sableux retournés par les flux et les reflux engrisés du poids des nuées roulant au-dessus des flots, personne ne (se) le demande, sinon moi en cet instant et avec insistance ; aussi, la réflexion intrigante de la lumière par le système optique surpuissant de la coquile saint-jacques de toutes les mers du monde, suscite mon étonnement.

Mais ce n’est pas tout. Draguée sans vergogne et sans distinction par des pêcheurs non repentis, son hermaphrodisme naturel abolit la ségrégation et la domination d’un sexe sur l’autre, lors, la coquile manchote est un coquillage normand universel et même universaliste qui aime qu’on l’aime sur tous les continents, décline dans sa grammaire gastronomique ses accords les plus subtils et conjugue avec bonheur les grands classiques et l’audace stylistique ; un tantinet masochiste, elle adore qu’on la cuisine et la questionne à condition d’user  du raffinement dû à son rang, lequel lui vaut –  et elle seule – de n’être pas vendue au Marché aux esclaves renommé et nommé en ces terres et surtout ces mers encore un peu vikings, la criée, où l’on s’arrache toute marchandise vivante sortie de la mer,  à grand coups de hurlements compris des seuls initiés, dans d’immenses gueuloirs résonnant de la raison du plus fort qui l’emporte encore une fois, ici et partout. Foin de moralisme, de fable et de littérature, notre distingué mollusque s’échange de gré à gré contre de l’argent qui passe invisiblement de main(s) en main(s) ; est-ce pourquoi, sur la jetée du port comme ailleurs, on appelle en liquide ces transactions ?

Mais ce n’est toujours pas tout. Pour faire vos gammes, vos exercices et vos arpèges en maître queux du piano droit de votre étroite cuisine, en chef cuistot avisé et inventif, en coq, dédaignant momentanément les gallinacés, coquillages et autres coques de mer, vous vous souvenez : de Venus, de Botticelli, de la conquête de la Sicile par les Normands, des saveurs moyen-orientales et plus lointaines encore que les Arabes y portèrent. Votre hypermnésie gustative, votre fâcheuse tendance à convoquer la philosophie, la littérature et la poésie tout ensemble jusque dans vos casseroles, votre énervante propension à passer vos sens à la moulinette de votre entendement que vous assaisonnez en retour d’un doigt de mêlé-cassis pour le déséquilibrer, tous les ingrédients sont là pour détourner la coquile saint-jacques d’une tentation gratinée de béchamel, autre souvenir plus gâte-sauce celui-là, qui pendant des décennies a empoisonné votre instinct cuisinier et recouvert de buées, récriminations, soupirs et autres objurgations maternelles, votre goût de l’inattendu, l’invu, l’incréé, et transformé en lamentables fours la plupart de vos essais culinaires. Alors, réservons encore pour quelques lignes ma recette du jour.

Ce n’est pas chez Simenon, qui séjourna à Port-en-Bessin pour y écrire La Marie du port, grand amateur de blanquette de veau, de pluies et d’ambiances troubles de fin du jour, d’été et de saison dans les petits villages, ce n’est pas chez Simenon qu’on découvrira la délicatesse latente de la coquile locale, ou plutôt de son muscle nucléaire, doucement extirpé de sa conque dont il faut répéter que seul le pouvoir d’une figure de style fait se confondre dans la même signification, le contenant et son contenu. Stricto sensu, nous parlons bien depuis le début, non de la coquille mais de la noix épaisse, nacrée, charnue, à chair longue et moelleuse qu’elle renferme, ébarbée de ses barbantes barbes et débarrassée de son corail qui, à contre-emploi de son nom, n’a vraiment rien de précieux, surtout pas le goût. Un cabochon d’or blanc qui repose dans une nef creuse au dos magdalénien côtelé, voilà de quoi justifier que les lieux de sa drague se nomment des gisements.

On se prend à rêver qu’Henri Calet eût pu nous offrir, à l’instar de son Musée de l’Asperge* un Musée de la Coquille Saint-Jacques – il en existe, dédiés aux pérégrins de Compostelle qui occultaient dans la douleur joyeuse le plaisir de manger pour celui d’avancer dans les chemins. On nous parle d’un à Vannes qui expose les squelettes coquillers d’individus très banals de l’espèce courante Pecten maximus, celle qui nous occupe précisément parce qu’elle se prête aux métamorphoses culinaires les plus fines. Calet nous aurait dit, sans risque d’être égalé, qu’il s’y serait promené – peut-être dans les mêmes mocassins rouges qui lui blessaient les pieds – comme devant des coquilles vides devant lesquelles nous éviterons de nous appesantir.

Ce n’est toujours pas tout. Il faut maintenant que la coquille livre ses secrets, ses mémoires séculaires, ses intuitions créatrices de celles qui relèvent du travail minutieux mais inconnu de soi en soi, construit de saveurs et de rejets, d’affirmations et de négations, de refus et d’acquiescements, de germinations et d’échecs, tous et toujours silencieux et invisibles. Selon le principe dialectique de l’engendrement de l’affirmation par tout dépassement de la négation, de l’harmonie par le chaos à son tour brisé, du bon par le mauvais anéanti, la coquile – et ses semblables – se nourrit du pire ; détritivore, tel est le nom de cette catégorie de vivants qui se font de ce qui nous défait, nous et les autres. Claquant des valves sauf quand elle se cache dans les fonds sédimentaires, elle avance en bondissant par la puissance motrice des crachats qu’elle expulse, tandis qu’à l’intérieur, elle s’efforce de filtrer, filtrer et encore filtrer les planctons et autres minuscules qui passent à portée de ses mâchoires. Personne ne nous dit la raison pour laquelle elle n’aurait qu’un unique ennemi, l’étoile de mer. Ce qui nous paraît un oxymore océanien avant de nous plonger dans une méditation océanique.

Toute chose ayant une fin, cette histoire bivalve s’achève par la résolution d’une faim sans faim, une faim feinte, autrement nommée gourmandise, qu’Épicure en personne condamnait fermement – contrairement aux contre-sens qui courent depuis 23 siècles – parce qu’une fois contentée, elle se présente à nouveau et encore et encore, insatiablement. A moins que les inconvénients – qui ne manqueront pas d’arriver sous toutes les formes physiologiques et mentales – n’obligent à la cessation de ce plaisir qui n’en est pas un puisqu’il engendrera, de facto le déplaisir, voire la douleur d'un nouveau désir insatisfait par l’absence, le manque, la cessation inévitables. Aussi, comme toute chose, la dégustation de la Coquille Saint-Jacques ne peut se faire qu’à certaines conditions très surmontables, dont l’une « ne dépendant pas de nous » est parfaitement épicurienne. Il faut attendre qu’elle ait atteint précisément la taille de 10,2cm à l’Ouest du Cotentin, contre 10,9 cm à son Est. Nous éviterons d’en tirer des conséquences du genre, mieux vaut la qualité que la longueur ! Ou de supposer que les côtes Ouest sont plus vivifiantes que celles de l’Est, car il arrive toujours un moment où, même à l’Ouest, on est à l’Est d’autre chose. Et qui a déjà pensé, envisagé, écrit, ou simplement vu que le Cotentin, observez-le bien, est une botte inversée ? Qu’il donne un coup de pied dans la mer, qu’il avance dans l’eau, large et solide, qu’il est un faux pas géographique, une ombre portée, déplacée, déformée, éloignée de nos italienne et latine mémoires, savoirs et attractions irrésolues. Alors, dans la jubilation gratuite que les mots écrits portent au crédit de ce qui est, et à ma façon en ces jours plus ternes que des paquets de mer aux crépuscules d’hiver, voici comment la noix d’une coquille saint-jacques devient un double plaisir colettien, écriture et dégustation :

         la laisser quelque temps, celui de rédiger une lettre par exemple, ou de lire quelques pages, dans un endroit où le grand froid la saisira pour la transformer en un petit diamant luminescent. L’en sortir, la coucher sur la tranche pour la découper en feuillets aussi fin qu’un papier pelure, les disposer calmement sur un plat plat. Atteindre avec reconnaissance le bidon d’huile d’olive réservé aux préparations crues pour ne pas en gâcher le goût ; elle peut avoir été pressée soit en Sicile, soit en Grèce. Dans les deux cas, elle est douce à vos souvenirs. Laissez tomber avec lenteur sans la quitter des yeux, une goutte, une goccietta vraiment, depuis la pointe d’une pipette – mais pourquoi donc ai-je ripé et écrit pipelette ? Et,  parce que la bergamote est votre agrume fétiche**, parce qu’elle est un bonbon littéraire et d’enfance venu d’une Lorraine passée par l’Italie, parce que d’Italie justement, elle est originaire, sans l’être de Bergame, vous saisissez le fruit rond qui parfume déjà votre paume, râpez finement, très finement, son écorce au-dessus de la feuille de noix devenue translucide à la température ambiante et à votre regard. Vous n’avez pas omis, bien sûr, plus rapide dans sa chute, une autre goutte, voire deux ou trois, de citron vert versées en son cœur, bien que j’aie oublié de le dire juste avant. Et parce que les pistaches de Sicile sont les meilleures du monde et les plus rares, que les Normands du XIIème siècle, de ce coin du Cotentin où l’on drague les gisements de coquiles depuis toujours, les ont bien sûr mangées, qu’elles arrivèrent assurément dans l’île avec les Arabes, qui y firent tant de belles choses, vous avez trouvé –  vous ne renoncez à rien dans les circonstances essentielles – des pistaches sans leur coque – impératif kantien dans un clin d'œil orthographique, on est gâté – et surtout, surtout, non salées (hérésie absolue que ce sel malévole). La pistache ressemble alors à un gros grain de riz d’un vert profond, forestier et luisant comme après la pluie. Vous la déposez délicatement. Les émincés de coquiles – car le singulier n’était d’usage que par majesté – que vous allez laisser se reposer tandis que vous poursuivrez votre lecture ou commencez une nouvelle correspondance amie, vont passer de l’état de crudité à celui de semi-cuisson par la magie de l’acide citrique, sans que la moindre flamme, sinon celle de votre énergie propre – ἐνέργεια – les y ait conduit.

 

[Et si vous vivez dans une région de fromages de chèvre, soyons fous en ces temps malveillants, sans les passer par le grand froid, vous découpez de même votre bûchette, vous posez la tranchette sur une rondelette de pain légèrement grillée seule et au préalable, ensuite frottée à l’ail et sur laquelle vous avez laissé tomber la même goccietta de la même huile préconisée, grecque ou sicilienne. Sur ladite rondelette vous lâchez aussi une gouttelette de miel, elle descend plus lentement encore que l’huile, et posez une pistache semblable à l’autre et quelques ciselures de basilic, ce qui est l’opération la plus délicate, le basilic ne survivant pas à l’hiver, soyez inventifs.]

Ce 25 Décembre de l’an 2020, avant couvre-feu.

 

* cf archives, 02 Août 2020 : Les petits musées d'Henri. ** cf archives, 26 Août 2017 : 2cm x 2cm = 4cm2 de pur bonheur.

Veilles

22 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Je raccommode mes pensées

au fil du temps.

 

Écrire,

tenir les mots par la taille

et danser.

L’encrier, renversé

dans le cendrier,

urne funéraire

pour un poème devenu.

 

Poète, brise-raison

laisse tomber les mots,

pulvérulents à la surface des choses.

 

Incandescente,

la lumière à blanc

en tombant

rougit.

Désirables

érables

mémorablement.

Mille ballons bleus lâchés

ont pris au ciel sa couleur

et l’éclat de rire

du peintre.

Absence, fleur fanée

silence,

tige brisée du roseau.

 

 

 

« Nettoyez-nous de cette vilenie »

19 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

On ne sait plus très bien combien il eut de noms ni lesquels. Qu’il soit né en 1811 et mort tout juste 64 ans plus tard et paralytique, ne fera pas indice au plus grand nombre. Le 19 février 1875, Auguste-Marie Dondey dit Théophile Dondey de Santeny cessa définitivement de jouer avec son nom en l’anagrammant, cryptant ou inventant pour l’effacer sine die de l’état civil des vivants.

L’une de ses trouvailles onomastiques, voire anthroponymes, lui fut plus heureuse que les autres, en cela qu’on la retint en dépit de son aspect déconcertant :  double anagramme dans un double effet visuel et sonore des plus inattendus — Philothée O’Neddy — qui n’hésitait pas à se qualifier fréquemment de vieux Philothée ou de vieil O’Neddy, en sa qualité de burgrave. Ainsi commence la lettre qu’il adresse le 23 Septembre 1862 à Charles Asselineau – l’ami de Baudelaire – qu’il remercie d’avoir rédigé une notice à propos d’un chapitre de son recueil Feu et Flamme, mais auquel il tient à apporter des remarques, renseignements et observations, sachant que son correspondant écrit à ce moment un ouvrage sur les romantiques.

Des romantiques, Philothée O’Neddy en fut, de ceux qu’on appela frénétiques, dont l’excellent Pétrus Borel* deux fois en exergue dans le volume ci-dessus nommé (Nuit Première et Nuit Quatrième). Dans cette lettre – où Philothée parle d’O’Neddy à la troisième personne — et après quelques précieux renseignements autobiographiques et rappels littéraires et éditoriaux du passé, Théophile Dondey de Santeny, entreprend donc de rectifier plusieurs des inexactitudes trouvées chez son correspondant, dont l’une – majeure – est d’affirmer Pétrus Borel chef du groupe (…) dit des Bousingos nom qui fera l’objet, entre autres, d’un rappel orthographique. Nous avons donc regardé à la loupe cette affaire, le nom de notre lycanthrope préféré nous fait toujours lever le sourcil. La dénégation de Philothée O’Neddy envers Pétrus étonne, quand on sait que Théophile Gautier le considère comme l’individualité pivotale du Petit Cénacle, groupe constitué en 1829 à l’instar du Grand, l’hugolien. Petit, il ne l’était ni par le bruit ni par les manifestations : ils s’en prennent aux bourgeois, qu’ils essaient de choquer par leurs excès, et n’hésitent pas à se mêler à des chahuts, voire à en provoquer, ce qui les conduit parfois à faire de brefs séjours en prison. **

Philothée O’Neddy (ou Dondey), Pétrus Borel et les autres (dont Nerval et Gautier), se lisent et se citent, et de ce Petit Cénacle une émulation réciproque et énergique jaillit avec frénésie. Ils s’appellent « Jeunes-France » mais on les appelle « bousingots » mieux « bousingos ». Nous y voilà. Le bousingot est un chapeau de marin. On dit que les volontaires accourus, en vain, au secours des Parisiens à l’été 1830 depuis le Havre le portaient. Et par un de ces glissements magnifiques dont la langue française a le secret, le mot désigna les groupes républicains d’agités, de ceux qui font du bruit, du boucan et si l’on va à l’argot du bousin.

Il faut attendre la moitié de la lettre pour savoir ce qu’O’Neddy considère comme essentiel, la rectification maîtresse, ce qu’on appelle une mise au point : ni Bouzingotisme, ni Bouzingots ! ces appellations méchamment bourgeoises, directement reprises d’une anecdote d’un soir et destinées à conspuer ces très-bruyants, ils ne peuvent s’en saisir eux-mêmes pour se désigner, mésusage qui pourtant, se répandra progressivement. La vérité est tout autre. Alors qu’un soir certains d’entre eux revenaient d’un dîner assez vif (nous aimons bien cette expression) et chantant à tue-tête dans les rues de Lutèce (dixit) le refrain Nous ferons du bouzingo, la maréchaussée intervint fermement. Nerval fut même brièvement mené en geôle à Sainte-Pélagie. Voilà pourquoi, les oreilles délicates de ladite bourgeoisie parisienne ayant entendu un peu trop fort et trop longtemps à son goût le terme de bouzingo, elle s’en empara pour surnommer, définitivement semble-t-il, ces tapageurs-là et pour couronner le tout, ces ânes de bourgeois (Théophile Gautier) l’orthographient de travers.

Enfin, comme il semble que Monsieur Asselineau parle un peu trop favorablement de Borel, Philothée lui rappelle que la sincérité était le partage de tous et non du seul Pétrus, bien qu’il fût sincère au-delà de tout par son dandysme et son donquichottisme en particulier. Tous ces bons jeunes gens ne méritent certainement pas l’accusation de « ridicules » qui leur est faite. Par la mort-Dieu ! c’étaient nos adversaires, les bourgeois et les chiffreurs, qui étaient ridicules ! La lettre (l’épître, dit-il) qui se termine quelques phrases plus tard, revient sur le terme Bouzingotisme, qui, décidément, ne passe pas, même après 30 ans !

*Pétrus et Philothée sont parfaitement contemporains, (18 mois d’écart) ; **Michel Brix, in Introduction, Œuvres poétiques et romanesques de Pétrus Borel. Editions du Sandre. 

 

La lettre de Philothée O’Neddy a été rééditée, en 1993, par l’excellente et si élégante maison Plein Chant — imprimeur-éditeur à Bassac, sur vergé Ingres d’Arches, grâce lui soit rendue et pour l’ensemble de son catalogue — sous le titre intégral et original de l’édition de 1875 (18p).

La phrase du titre lui est empruntée.

 

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