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Y a-t-il une histoire de la Raison ?

9 Février 2022 , Rédigé par pascale

 

            Ce qui a une histoire peut faire l’objet d’un récit. On peut en désigner le commencement et la fin — qu’elle soit achevée ou non. Il n’y a pas d’histoire de ce qui ne s’inscrit pas dans un devenir. On voit bien comment une histoire des techniques est possible par exemple, et comment, en revanche, elle n’est pas possible de la matière inerte, sauf à faire l’histoire des points de vue de l’homme sur cette matière, l'histoire des idées en physique. Quelque chose n’a donc pas une histoire, mais l’homme fait l’histoire de ce dont il se saisit, en l’inscrivant dans le discours et en en faisant un objet d’étude et de réflexion, en lui donnant sens et intelligibilité, et en exposant le contenu, les variations, et même l’état de leurs conflits.

            Il y a néanmoins une difficulté. L’homme, se saisissant de ce qu’il fait ou pense pour l’inscrire dans un devenir et lui donner un sens, serait donc ce par quoi le sens est possible. Autrement dit, la Raison serait condition a priori d’une historicité possible : comment, dans ce cas, peut-elle être aussi l'objet de l'histoire ? Pour être bien posée, la question doit s’inscrire dans une approche résolument épistémologique : il ne suffira pas de pointer les apparitions et les manifestations de la Raison pour en faire l’histoire, il faudra dégager la valeur d’une démarche historique concernant la Raison elle-même. Quel sens donner à ce qui donne du sens ?  Enfin, si la Raison a une histoire, que l’on peut établir les raisons de la Raison, cela à son tour fait-il sens ? Et jusqu’où peut-on aller dans cette logique qui pourrait bien nous condamner soit à un formalisme stérile, soit, selon le mot de Kierkegaard au « saut dans l’absurde » c’est-à-dire à concevoir que si la Raison a une histoire, c’est aussi en raison de ce qui la dépasse. L’histoire de la Raison doit être circonscrite à la réalité humaine.

            Les hommes n’ont pas toujours usé de Raison, ils en furent même d’abord dénués. Cette étonnante proposition fut celle des philosophes de « l’Etat de Nature » notamment de Rousseau (Hobbes aussi) qui fait de l’homme naturel un « animal stupide et borné » (cf Le Contrat Social), lui réservant, il est vrai, de déployer dans l’état civil des qualités dont il n’a nulle nécessité dans l’isolement et la solitude. Rousseau montre ici une origine, un commencement de la Raison, présente en l’homme à l’état latent, qui se manifeste et s’ex-pose quand les circonstances le rapprocheront de ses congénères. Autrement dit, la Raison n’est pas à elle-même sa propre origine, ce qui est logique — s’il faut que la Raison soit déjà là pour que la Raison apparaisse, il n’y a donc pas de commencement saisissable, temporel, chronologique, d’autant que ce schéma est pensé dans une anhistoricité radicale et au seul titre d’une hypothèse. Le passage de l’absence à l’apparition de la Raison — alors qu’elle est la condition de tous les possibles : langage, moralité, arts et techniques, politique — n’est pensable, Rousseau l’explique longuement dans le Deuxième Discours et Le Contrat Social, que s’il se produit dans l’homme « un changement très remarquable », de l’ordre de la rupture, son entrée dans l’Histoire justement. Etant établi que l’apparition/manifestation de la Raison coïncide avec la sociabilité, on assiste concurremment au développement chez l’homme d’états contraires à savoir, l’envie, la jalousie, le goût du luxe et du superflu… décrits par Rousseau dans le Deuxième Discours comme le « tableau moral de l’humanité », catastrophique et décadent : il faut être doué de Raison pour en mal user, ou n’en point user du tout.

            De repérable, l’origine de la Raison — première condition pour en faire l’histoire — devient obscure et ambiguë : disposant par nature de rationalité, les hommes sont néanmoins décrits comme « inventant » les moyens de garantir une existence commune raisonnable. Tout se passe comme s’ils devaient prendre conscience de l’existence en eux d’une Raison dont l’histoire commencerait avec cette prise de conscience, ce qui laisse irrésolue la question posée : si la raison est cause nécessaire d’elle-même, quid de son histoire c'est-à-dire de son sens ? Hobbes et Rousseau, s’ils rendent possible la détection d’une effectivité de la Raison, risquent de nous entraîner vers une confusion de l’histoire de la Raison et de l’Histoire, de manière insatisfaisante mais provisoire, tant que restent irrésolues aussi les questions de la finalité, de la nécessité et de la signification d’un devenir rationnel de l’homme. Comme événement majeur, fondateur et originel de l’humanité, la Raison a donc une histoire.

             Ce point de vue n’est pas suffisant. Outre l’indécidabilité de son point de départ, il réduit l’histoire de la Raison à l’histoire de ses manifestations. Deux champs d’investigation s’ouvrent à nous. Celui qui, faisant de la Raison une caractéristique privilégiée de l’activité pensante de l’homme ; celui qui fait de la Raison la nécessité même du devenir humain, le sens même de l’Histoire.

             Bien sûr, les hommes n’ont pas toujours privilégié l’usage de la Raison, de la logique, en un mot du logos. Et l’histoire des civilisations, des religions et même des idées, est aussi celle des mythes, des légendes et autres magies. On dirait bien, avec Jean-Pierre Vernant (Mythe et pensée chez les Grecs) : c’est d’abord celle-ci. On connaît, en effet, la réflexion de ce spécialiste de la pensée grecque qui voit l’avènement de la philosophie au Vème siècle avant J.C comme le passage du muthos au logos, c’est-à-dire d’une logique du sens fondée sur l’irrationnel, les dieux, les cosmogonies, à une logique du raisonnement, de l’étonnement, dont Socrate peut être le symbole. Serait-il croyant — et il l’était en quelque sorte — se référerait-il aux mythes — et il le faisait — Socrate n’en est pas moins celui qui cherche la vérité en elle-même, recourant à l’usage et la puissance de sa propre pensée, apparentée à l’intelligible et non pas à l’irrationnel. Avec Socrate — mais pas seulement — la Raison inaugure une histoire par l’usage particulier du verbe comprendre, aux dépends du verbe croire. Ni linéaire, ni homogène, cette lutte contre les obscurantismes est essentiellement celle que mène justement la philosophie rationnelle, qu’en nommant ainsi on nomme bien. De l’usage du pléonasme comme antidote… On peut donc être croyant et philosophe, comme le fut Descartes, qui, abandonnant l’autorité des maîtres et des précepteurs (in Discours de la Méthode) trouve en l’usage de sa pensée raisonnante de quoi établir la vérité de manière « claire et distincte », nécessaire et suffisante.

             En conséquence, on aurait tort de confondre cet usage de la Raison avec celle du matérialisme et/ou de l’athéisme. Epicure montre que ce ne sont pas les dieux qu’il faut craindre, ou la mort rendre responsable de nos troubles, mais nous-mêmes. Il y a un remède (c’est le mot exact chez Epicure — pharmacon) nous sommes dans une thérapeutique, et la Raison est le moyen de notre salut (Lettre à Hérodote), qui repose pour l’essentiel sur la réduction de l’ignorance et le rejet des superstitions. Toute démarche qui s’y apparente participe de l’histoire de la Raison. La science donc, à partir du moment où elle franchit l’obstacle épistémologique dont Bachelard nous dit qu’il est d’abord, et étymologiquement, psychologique.

            Enfin, pour autant qu’elle a une histoire, la Raison participe alors au sens de l’Histoire en ce qu’elle donne à nos comportements de l’intelligibilité, et au devenir une finalité, un but, qui, même si elles nous échappent, n’en sont pas moins actives. Si la Raison est ce qui agit et non ce par quoi nous sommes agis, alors elle a bien plus qu’une histoire, elle est l’histoire. C’est, évidemment, la grande perspective hégélienne qui, au lieu de mêler en l’homme les comportements irrationnels, instinctifs, aux rationnels, considérant qu’il est de la nature de la Raison de gagner ses propres combats, Hegel les soumet à son pouvoir (même caché, même plein de ruses, même… incompréhensible !) qui nous mène et attire vers la fin et la finalité de l’Histoire c’est-à-dire l’inscription du genre humain dans l’Esprit, comprenons la réalisation du Bien (La Raison dans l’Histoire). En cet autre sens, il y aurait une histoire de la Raison, si l’on admet que tout devenir vise son propre dépassement, au double sens de réalisation et de but.

            Pour établir que, ou si, la Raison a une histoire, il fallait bien décider qu’elle est ce par quoi du sens arrive et qu’il doit l’emporter. Pour autant toute difficulté n’est pas résolue, car une telle décision ne se prend-elle pas au nom de la Raison elle-même ? En effet, tant qu’il s’agit d’établir en quoi la Raison participe à l’évolution (au progrès ?) de l’homme, cette histoire appartient à une anthropologie générale et se place aux côtés, par exemple, de l’histoire de la philosophie ou des sciences. Mais que devient-elle quand elle prétend s’établir au nom d’elle-même ? Nous voici dans une dimension polémique inévitable. Les philosophes ne l’ont d’ailleurs pas évitée, et d’abord, Nietzsche, l’un des moins rationnels d’entre eux. A vouloir soit tout soumettre à la Raison, soit renoncer à lui soumettre quelque chose, les philosophes lui ont donné un statut dont on voit très bien ce que l’homme y perd : dès les premières pages de Par-delà Bien et Mal Nietzsche pose la question de savoir pourquoi il faut préférer le vrai au faux, le juste à l’injuste, le mal au bien, bref, la Raison à ce qui n’est pas elle. Il n’y a, à cette « dictature de la Raison » aucune raison, il n’y a même que de fausses raisons, dit-il. Les philosophes sont victimes de leurs propres préjugés — ce qui est un comble. La Raison n’a d’autre histoire que ses propres préjugés … Et si le groupe l’emporte sur l’individu c’est que la Raison et particulièrement son histoire constituée, unifie les hommes dans des comportements grégaires et esclaves, serfs. Si la Raison a une logique, une raison, c’est celle d’une « méprise » du corps. Nietzsche rejoint une fois de plus, sans jamais s'y référer, la position freudienne pour laquelle le corps, en sa nature instinctuelle, est notre raison, et nous donne ses raisons, que nous nous chargeons ensuite d’habiller de morale (sublimation). Il ne s’agit pas pour Nietzsche de s’opposer « seulement » à une tradition qu’il déteste, car ce serait alors reconnaître le pouvoir de la Raison et celui de son histoire, mais de dire qu’il n’y a pas d’autre Raison que la Volonté de Puissance, et que son histoire n’est qu’un ensemble de constructions artificieuses en vue de cacher de simples caractères, préférences, désirs, ou même… histoires personnelles de philosophes.

« Tout cela, c’est du Descartes » *

5 Février 2022 , Rédigé par pascale

 

*[Titre emprunté à Husserl dans son Introduction à ses Méditations cartésiennes et dans la traduction de Levinas de 1931]

 

L’expérience que la volonté a d’elle-même, nous l’appelons liberté. En quoi nous assimilons l’une à l’autre, nous les confondons, nous les fondons ensemble : il suffirait que je veuille quelque chose pour démontrer que je suis libre. Autant la première phrase – dans son expression et compréhension cartésienne – et à condition de précision sémantico-philosophique est acceptable, autant sa réécriture non maîtrisée conceptuellement ne l’est pas. De là viennent tous les maux. Car, non, il ne suffit pas – cette condition exige la nécessité pour être probante – de vouloir pour être libre d’une part, d’autre part, l’usage surdéterminé du verbe démontrer n’en établit pas le pouvoir. Cela s’appelle parfois un principe de pétition qui ne satisfait que celui qui le formule et celui qui l’écoute.

Certes, chacun peut faire en soi l’expérience d’un vouloir infini, il n’en expérimentera pas pour autant sa traduction dans la réalité, il reste une puissance, qui nous fait croire que nous ne sommes déterminés par aucune force extérieure ni intérieure. Sinon, faut-il s’empresser d’ajouter, par ce sentiment lui-même de se figurer tout-puissant. Aussi, nous disposons d’un atout, d’un outil, d’une ressource et même d’un avantage à nul autre pareil pour amortir ce qui deviendrait vite une machine à frustration pour ne pas dire un mécanisme de l’impuissance, cela s’appelle l’entendement. Avec lui nous sommes déterminés à réfléchir. Ici, le verbe être n’est pas seulement une obligation grammaticale, il est signe d’une distinction unique, d’une exception remarquable : cette détermination à réfléchir nous dote d’un pouvoir plus immense encore que celui de nos vouloirs : nous avons le pouvoir de rectifier nos erreurs. Or nos erreurs sont notre exclusivité. Elles abolissent et invalident en nous l’idée inverse : notre faculté à connaître et savoir est infinie. Elles nous rapportent à notre finitude. Sans l’outillage philosophique minimal, on se trompe si l’on prend cette phrase de Descartes : la philosophie est une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir – dans la lettre-préface à l’édition française (1647) des Principes de la philosophie – pour l’éloge d’une discipline omnisciente. En réalité, elle dit seulement que la tâche que se donne la philosophie est de circonscrire au mieux nos connaissances. Lesquelles ont quelque chose à voir avec notre liberté, qui contient intrinsèquement et l’expérimente, notre imperfection.

D’abord il n’est pas vrai qu’elle nous donne tous les droits, ni qu’elle s’arrête(rait) où commence celles des autres – affirmation qui annule, de facto, ce qu’elle vient d’affirmer. Il y a dans ces poncifs, une erreur magistrale – si l’on peut dire – de méthode, de logique. Si la présupposition d’une définition de la liberté est nécessaire à son établissement, si l’on sait et si l’on sait le bien-fondé de ce que l’on veut démontrer, la démonstration devient inutile, se mue en monstration, en observation, en dispersion ou amplification à coup d’exemples, en description, en tautologie. Mais c’est l’erreur la plus courante, elle est même érigée en obligation scolaire : toujours commencer par les définitions ! Je m’étonne qu’on ne s’étonne pas de cet illogisme. Procédons par hypothèse(s) au contraire et demandons-nous, dans la prudence, le doute, la méfiance – l’épochè husserlienne – sur quels contenus préalables et de quelle nature, repose ce que nous croyons savoir ; quelle part de pré/jugé nous octroyons à notre assentiment, aussi d’habitude et de coutume qui nous font opter pour une décision plutôt qu’une autre, quel poids donnons-nous dans nos choix au raisonnement et si notre désir d’être libre ne l’emporte pas au fond sur tout autre discernement ; si la passion – au sens premier – de la liberté ne fait pas obstacle à la liberté. Si les raisons de vouloir, de choisir ou d’opter sont indifférentes à ce sur quoi elles portent, on peut toujours clamer être libre, on n’en est pas moins dans l’erreur. Non qu’on ne puisse faire n’importe quoi – on le peut dans l’absolu et on le fait même un peu trop à mesure d’une existence d’homme – mais admettons au moins qu’il y a là défaillance, défaut, affaiblissement, de ce qui nous fait être ce que nous sommes : l’usage le meilleur possible – chaque mot compte – de notre entendement, de notre raison, avec lui le rejet – ou la volonté du rejet – des croyances, adhésion aux erreurs des sens, accoutumance aux opinions, aux routines, soumission aux apparences surtout présentées comme véridiques. Ne confondons pas, encore fois, la liberté avec le désir de liberté. Celle-là est consubstantielle à notre nature pensante, celui-ci en est le mauvais usage contradictoire.

Mélanges, miscellanées, miettes - 15

30 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

 

 

Tout près du grasset, traînaient quelques essais que l’arrivée d’une moisson engloutit, telle une talbot sous le coup d’une éponge.

Traduction : Tout près de la petite lampe, traînaient les restes d’un repas que l’arrivée d’un moineau engloutit, telle une tache de suie sous le coup d’une éponge.

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« Le chagrin est une soupe au sel. » Christian Bobin in Geai.

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…  « afin que la place, la physionomie, les dons que tu aurais souhaités, tu les aies et tu les possèdes … » prélevé chez Pic de la Mirandole dans son commentaire du mythe du Protagoras. L’anecdote est ailleurs, la voici : l’ordinateur mien, ne reconnaît pas le subjonctif présent requis, puisqu’il signale une faute ici pour l’auxiliaire avoir et m’indique « aies » comme mot suspect. J’en conclus que l’ordinateur est un âne, un cancre. Et, moulinant dans le crassier qui lui sert de mémoire, il me propose de remplacer  « tu les aies » par … « tu les haies » !

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On appelait phlogistique – jusqu’au 18ème siècle – la connaissance (empirique i.e par observation, imparfaite) des phénomènes de la combustion. Bachelard emploie ce mot pour s’y rapporter. Ce n’était que de vagues savoirs, en effet, ce qui se laisse entendre à l’oreille.

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… « des trains qui ont la longueur d’un instant de cafard, des chats qu’on sent lourds de moulins à café, des potassons sédentaires, des bouifs centenaires, des dentistes quaternaires. » (Léon-Paul Fargue. Le piéton de Paris. 1939). Mais bon sang, relisons L-P F !

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Pourquoi appelle-t-on « pincettes » les grosses pinces avec lesquelles on tisonne le feu, tandis qu’une petite fourche est devenue « fourchette » ?

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Ces mots d’Edgar Poe risquent de n’être plus d’actualité tant l’on trouve parfaitement légitime, de nos jours, d’exposer ses écritures à l’état brut, nu et défait, dès qu’elles sortent du clavier ; posture masochiste ou orgueilleuse ?  La plupart des écrivains, les poètes surtout, préfèrent laisser entendre qu'ils composent dans une espèce de splendide frénésie, d'extatique intuition ; ils seraient littéralement glacés de terreur à l'idée de laisser le public jeter un coup d'œil derrière la scène et voir les laborieux et incertains enfantements de la pensée, les vrais desseins compris seulement à la dernière minute, les innombrables éclairs d'idées qui n'atteignent point la maturité de la pleine lumière, les choix et les rejets longuement pesés («La philosophie de la composition», Trois manifestes)

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Ah ! qu’on aimerait tant avoir toujours entre les mains un livre qui, comme dirait Flaubert, se tient de lui-même par la force interne de son style.

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« Très intrigué par les mœurs des classes dangereuses – les gueux, les cagnardiers, les caymands et autres marpauds qui piaussaient ès piolles des cours des miracles » (in Lettre du 5 août 1848, de Francisque Michel à Paul Lacroix)

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Il arriva que Clément Marot donnât le nom de griffon au greffier, qu’à l’époque il se pouvait qu’on écrivît griffier. De là vient notre mot griffonner, affirme sans le moindre doute le susnommé Francisque Michel – 1809-1887 – dans son « Dictionnaire d’Argot » (ou Étude de Philologie comparée sur l’Argot – 1856 –) Aussi, sans la moindre assurance étymologique mais juste pour le plaisir des mots, on aurait bien envie de rapporter aussi les griffonnages aux traces laissées par les griffes des plumes sur le papier, ou les griffures de maints esprits empoisonnés de certains griffonneurs authentiquement confus.

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« Ceux qui ont assez de goût encore pour l’apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas le dire » dit Sainte-Beuve dans ses Portraits littéraires à propos de de Parny, écrivain-poète réunionnais du 18ème siècle, prénommé Évariste. Chateaubriand est l’un des rares à reconnaître qu’il avait apprécié ses Elégies. Il fut de bon ton, dès le romantisme débutant, de brûler ce que d’aucuns (Lamartine) avaient cependant adoré avant de le brûler aussi. On retiendra que Ravel mit en musique trois poèmes en prose d’Évariste de Parny prélevés de ses Chansons madécasses, et en garda le titre.

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Dans la série sans fin – nos contemporains disent et écrivent n’importe quoi n’importe comment  :

  • Nous vivons dans une société complétement avalisée.

et adorent les pléonasmes :

  • Venir en présentiel ; être au téléphone en direct ;

et multiplient, lors d’émissions dites culturelles – suivez mon regard – les lieux communs les plus affligeants : « Faire école et partager est essentiel à la philosophie, puisque la philosophie a pour but de changer nos modes de vie, changer nos pratiques » : c’est moi qui souligne cette absolue sottise et ignorance crasse, doublée, si je puis dire, d’un vide sidéral.

Sans hésiter dans la même présentation écrite – oui, écrite : … « il y a dans le fait même pour la philosophie de fonder des écoles quelque chose de fondamental, quelque chose qui tient à son essence même. » C’est encore moi qui souligne, ou l’art de dire trois fois la même chose en une seule phrase, tout en n’expliquant ni ne disant rien du tout.

Voilà pourquoi je fuis, résolument, ces lieux de prétendus savoirs qui plaisent tant. Jules Renard ne disait-il pas : « J’ai le dégoût très sûr. »

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         Dans le même genre, je n’y résiste pas, parce que lu dans la fiche de présentation d’un livre venant de paraître, et sur la page même de l’éditeur, mais par qui rédigé ? Évoquant le sentiment de malaise (préalablement présenté comme un concept à établir … quelle horreur, mais quelle horreur !) que l’uniformisation du monde peut procurer, l’écrivaillon – stagiaire ? – de service ose la monotonisation du monde ; même les guillemets posés par principe mécanique de précaution adopté en toute chose, ne parviennent pas à amoindrir l’affligeante laideur, lourdeur, douleur de cette épouvantable trouvaille – une épouvantaille, et là c’est moi qui ose. Charitablement on peut étirer sa dose de tolérance et y trouver un emprunt à la musique ou la peinture – tout ce qui s’y dit d’une seule tonalité ou d’un seul ton – mais à force d’élonger la bienveillance on étouffe les talents.

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         D’une personne émue, i.e sous le coup d’un émoi, on dit qu’elle est émeillée. Un mot doux comme le miel, avec une pincée d’inquiétude cependant, uniquement dans l’Orne.

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         Revoilà l’écrevisse. D’elle, Michelet écrit que c’est un spectacle de la voir « se renverser, s’agiter, se tourmener, pour s’arracher à elle-même. » Ah !  merci pour ce se tourmener. (in La Mer).

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         Il vit les yeux fermés : signifie-t-il qu’il eut une vision, qu’il fit un rêve en dormant – passé simple de voir – ou qu’il mène sa vie à l’aveuglette – présent de vivre – ?

 

Au-delà de toute parlerie.

25 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

« On ne parlerait de rien s’il ne fallait parler que des expériences avec lesquelles on coïncide. » - Merleau-Ponty – in Phénoménologie de la perception -

 

Il est impératif de comprendre cela, puisque la parole est déjà une séparation. D’avec soi-même, ce qui n’est pas le plus simple à admettre, d’avec les autres, ce que tous vont s’empresser de contester.

Certes, l’immanence que l’on entretient avec le langage, la parole, les mots, est à ce point patente qu’on ne réalise pas qu’il faut les avoir à disposition pour en prendre conscience, pour se constituer comme conscience. Nous avons plutôt le sentiment que notre parole – interne ou externe – fonctionne à l’instar d’un matériel de réanimation qui va réveiller ou raviver un capital linguistique en dépôt, au repos en nous. La donation de sens – y compris le plus simple – n’a pourtant rien à voir avec cette illusion têtue, tandis que nous expérimentons à tout moment l’inverse : il suffit d’un mot, d’un arrangement de mots plutôt qu’un autre, d’un silence, d’une ponctuation, pour signifier autrement, pour signifier autre chose.

Voilà pourquoi, toute réduction de l’usage du langage à des formules, des habitudes, des éléments simples, des réponses toutes faites ; tout effacement des nuances par l’oubli, l’ignorance ou le mépris de mots moins usés, moins fréquentés ; tout consentement aux sens uniques, aux significations communes, aux modes, éloignent de lui-même le locuteur, le scripteur, a fortiori l’écrivain, en le noyant dans la masse. C’est ainsi qu’il faut comprendre cette séparation qui ne s’opérera pas en reproduisant systématiquement, mécaniquement, les mots des autres, leurs formules à l’identique, les expressions attendues, car alors je suis plus eux que moi-même. Le paradoxe, l’étonnement pour le philosophe, est de constater que, dans cette uniformité de mots, de phrases, d’expressions, nous prétendons faire valoir une opinion personnelle, un avis original, un point de vue particulier. Nous y prétendons à tel point que nous engageons des polémiques, des débats, des échanges, dans lesquels nous revendiquons le « droit » à une idée originale, faite cependant avec les mots de tous.

Il y a peu de chances d’échapper à cette uniformisation [en développement exponentiel, y compris dans la révolte ou la contestation, par les techniques de la communication robotisée] sinon par la philosophie et la poésie. La seconde semble plus évidente que la première dans ce soin, il n’y a pourtant aucune opposition entre les deux. C’est mon couplet, ma ritournelle, mon refrain. Le langage n’est pas et ne peut être la coïncidence avec les choses, sinon il n’y aurait qu’une seule langue de par le monde d’une part, de l’autre, ni la philosophie, ni la poésie n’ont pour fin ultime de fixer un sens unique. Il faut peser le poids de ces trois mots : fixer – sens – unique. Chacune s’investit dans un travail – au sens freudien – d’élucidation du monde dont les mots, et les mots seuls, sont le moyen et la fin. Élucidation ne veut pas dire position d’une vérité immuable, ni, à l’inverse, maintien d’un positionnement équivoque. L’élucidation poétique et philosophique est surgissement de ce qui, avant ou sans elles, n’aurait jamais été dit (écrit) ainsi, et non pas usage de mots supposés « exacts », dans une situation supposée « exacte » elle aussi. Et nous avons, c’est un poète qui le dit, la grammaire, l’aride grammaire elle-même qui devient quelque chose comme une sorcellerie évocatoire [Baudelaire] pour rejoindre et pour le détourner, voire le détruire, le principe de son organisation — la clé du sens.

Une minuscule expérience récente raviva en moi ces convictions définitives. Je lisais un propos sommaire mais dont les premiers mots avaient tout pour me plaire : qu’il fallait déplorer la disparition de certains mots. Bien, bravo ! ce n’est pas moi qui vais dire le contraire. J’applaudis et engage ma lecture toute guillerette, convaincue a priori du bien-fondé de cette démarche et des arguments énergiques qu’on dispensera pour la défendre. Quelles ne furent pas ma surprise et ma déception. D’abord, le mot à sauver - il n'y en avait qu'un - s’il n’est pas de conversation courante, n’a pas disparu. Certes, on ne l’emploie plus dans les échanges réticulés par les robots – parfois quelques derniers Mohicans qui croient toujours au pouvoir des signaux de fumées – mais l’affaire n’est point là. Notre plaintif du jour semblait ne pas/plus fréquenter les textes de belle facture dans lesquels, quand ce terme est usité, cela se fait par décision d’écriture. Il est vrai, en revanche, que les écritures contemporaines ont fermement réduit leur réservoir sémantique en puisant dans le tout-venant étréci des mots ordinaires. Pourtant nécessaire, ce simple constat était bel et bien absent. Je compris que j’étais devant une observation pure et simple, un peu comme on dit voir tomber les feuilles des arbres en automne. Je m’en tiendrai donc à trois remarques questionnantes : comment, en survalorisant systématiquement les « productions » sans talent ni qualité, par flatterie servile et intéressée, sembler s’offusquer qu’on n’emploie plus certains mots ; ensuite, en farcissant systématiquement toute parole d’anglobal sans rime ni raison ; enfin, en dénigrant ou ignorant, systématiquement les écritures travaillées, l’exercice de défense ne devient-il pas archipatelin, tartufe (un f) voire tartuffard (avec 2 f) ? Le minimum, comme on dit platement, serait d’être exemplaire, ou de se taire.

Quel rapport, me direz-vous, avec la philosophie et la poésie ci-devant convoquées ? En ce qu’il y a symptôme visible d’une négligence fautive qui ne veut pas reconnaître qu’elle participe à ce qu’elle dénonce : constater l’appauvrissement de l’usage des mots, la raréfaction du vocabulaire, et n’en tirer aucune conclusion. La saisie des mots disponibles – dont la liste est infiniment infinie – n’est pas une addition passive mais une fréquentation délibérée de paroles elles aussi délibérément déviantes au sens d’inattendues, compromettantes au sens de non conformistes, suspectes parce qu’insues, malfamées parce qu’inconnues, tant dans leur élection que dans leur construction. Alors, si l’on a l’étrange chance de savoir qu’un mot, une expression, une formulation ne sont plus en usage, plutôt que passer son chemin tel un visiteur de musée blasé et fatigué, plutôt que se moquer (cela se fait) de qui l’emploierait à contre-temps soi-disant, et signer ainsi son étroitesse, plutôt que croire que ça n’a aucun intérêt : transformer cette absence, ce manque qui toujours béera, en beauté.

Broquille du Jeudi

20 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

 

Qui est pourvu de pieds est piété. Qui ne peut plus avancer tant les pieds s’y refusent est épiété. Qui a de mauvais pieds ou contrefaits, malpiété, des pieds boiteux par exemple, qui le font piètre, et piétresse sa boiteuse. Et si sa boiterie vient de ses souliers, leur usure, mauvais entretien ou qualité, suffira-t-il de les ratatibouêner ou seulement les rabouêner – c’est un peu moins long – voire de les rafuter pour aller mieux, Pétrus Borel dit rabobeliner. Ou les déposer chez le rataconneur. Mais alors vous serez va-nu-pieds.

Porteriez-vous un yu, du côté de Coutances — nom étrange et attesté, qu’on croirait arrivé de Pékin, passé par les mains expertes de l’ovaliste ou travaillé comme un lampas ou damas — yu, simple vêtement que l’on a raccommodé par un morceau de couleur différente, porteriez-vous ce yu, qui chante beau mais ne se tient pas bien, vous ne seriez pas à l’abri d’un faux pas, si la démarche fait l’individu bien plutôt que son soulier, encore faut-il être bien chaussé pour ne pas achopper ; métaphores dont on voit le fil à gros points. On ne peut avancer droit si l’on est trepelu, adjectif qui doit au latin pilus sa signification de gueux, ou sale. Ainsi l’emploient Rabelais et Rétif de la Bretonne. Nous dirons qu’il y a quelque charme mélancolique – quelque vaguesse – à porter une robe assez mal ajustée pour vouloir en travailler le tombé. De cette couture-là il faut se piquer pour ne pas trébucher. L’aplomb du tissu, sa tenue s’il est fluide, sa raideur s’il est lourd. Ne plus y voir que les soprefins. Le grimaud n’en sait rien, qui se contente de faire le culottier, sans façon, sans broderie, aussi le cambrurier, le récupérateur de chaussures usagées, dans lesquelles il se met, sans art et sans finesse. Coutier plutôt que couturier, dépeceur de carrosses, rubanier en gros, gâte-papier comme le mauvais cordonnier est gâte-cuir. N’abuser point des charentaises, modèles qui siéent à tout le monde, voilà leur vice.

Mais qui, à propos de la sandale d’Empédocle parlait d'un objet dérisoire et bouleversant ?

 

Catherine et les Oiseaux.

15 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

 

  Il parlait aux oiseaux, dit-on de François d’Assise. Giotto, l’admirable peintre, intitule l’une de ses Fresques de la vie du Saint : predica agli uccelli – prêche aux oiseaux - ; sur la pierre de l’église San Francesco de Bevagna il est inscrit : Praedicat – François prêche – hic avibus Franciscus simplex (…). Quelle que soit la nuance, – rappelons que « prêcher » n’a pas pour première intention un sens péjoratif – entre l’homme simple et les oiseaux, il y a des mots, des paroles, des murmures, des chuchotements, que l’on prononce, que François prononce, doucement penché vers le sol où ils sont regroupés à ses pieds, par le pinceau de Giotto. Position inverse de l’ordinaire, où l’homme terrestre doit presque toujours lever les yeux s’il veut les voir, mieux, les observer. Alors il faut avoir un peu de l’âme de François pour parler aux oiseaux, il faut que l’âme de François coule, passe, circule en qui le veut. Il faut être un peu le Poverello doux et humble – le pusillo de Dante - du livre si bien nommé de Christian Bobin, Le Très-Bas, dans lequel les oiseaux parlent, eux aussi. Un moineau, un rouge-gorge, une alouette : je cogne du bec au ciel bleu clair, je demande que l’on m’ouvre.

Chaque matin, en toute saison, par tous les temps, que le ciel soit bleu d’acier ou gris d’encre, cloqué de nuages ou tout juste éraflé, que la pluie tombe dru, ou que la brume repose, la gelée qu’on dit blanche mais qui laisse l’herbe verte, ou l’épaisse chaleur dès la pointe du jour, chaque matin, exactement, Catherine paraît à ses oiseaux. C’est bien en ce sens – et ce sens en a deux – qu’il faut lire cette cérémonie matineuse quotidienne. Ils sont là, invisiblement, ils attendent, guettent, épient, observent le moindre mouvement dans la maison que la nuit a quittée. Invisiblement ils sont dans l’arbre devant la fenêtre. Invisiblement, ils sont un peu plus loin, dans les grands sapins au bout du terrain. Invisiblement, ils passent, s’éloignent et puis reviennent. Invisiblement, les oiseaux attendent Catherine, la seule non point à les voir, mais à les reconnaître, à les connaître. Cela sursoit à toute autre activité. Casser la pellicule glacée formée en fin de nuit dans l’abreuvoir, remplir la boule à graisse et à graines, avancer sur la terrasse pour inspecter tout mouvement de plumes ou de bec. Après, seulement après, s’asseoir et regarder infiniment, le long des heures.

Ils sont oiseaux communs que le commun des mortels pourtant ne connaît pas. Même si, contre toute attente, une huppe fasciée passa la Loire un 15 Août, demeura trois jours et repartit, sans jamais revenir depuis deux ou trois ans – il faudrait retrouver la petite note insérée dans le carnet ce jour-là – le gros de la petite troupe ailée est constitué de mésanges, c’est-à-dire aussi pour le béotien, de passereaux. La jolie bleue – dont on ne voit d’abord que le ventre jaune, Sous cet amas de plumes il y a certains endroits où le corps existe, d’autres où il fait défaut, dit Ponge – tandis que la tête seule est recouverte d’un morceau de ciel d’été, la jolie mésange bleue avec la charbonnière, coiffée et cravatée de noir, rythment la circulation intense du petit matin, depuis l’arbre jusqu’au bord de la fenêtre ; Ponge encore dans ses Notes prises pour un oiseau en 1938 : Il en est qui plus que d’autres paraissent déterminés par un instinct fatal, ou des manies rédhibitoires. L’observation patiente, têtue et silencieuse est la seule attitude, sinon négliger, se détourner, ignorer. 

Aussi, ce matin-là, alors que je passais pour une intruse, une indésirable dans l’aire délimitée par des tracés indécelables mais d’une admirable précision, ce matin-là, alors que je m’étais éloignée de la fenêtre où les bleues, les charbonnières, arrivaient dans la méfiance, la mésange noire, celle dont la nuque est toute blanche, celle que Catherine d’Assise me disait être à exemplaire unique dans son jardin, et qui, probablement ne viendrait pas, la mésange noire parut. Je pris cela pour une politesse discrète envers ma tenue vestimentaire et mon goût prononcé pour cette couleur à laquelle je trouve mille reflets et étincelles. Catherine était dans une joie colettienne contagieuse, la mésange dut en frissonner d’orgueil. Pour venir une seconde fois à la fenêtre, elle attendit que je m’y fusse immobilisée longuement, et fit consolation de n’avoir vu la mésange à longue queue – absente étonnamment du rebord aménagé en cantine à oiveaux alors que trois étaient passées à tire d’ailes. Un oiveau est la proposition que fait Ponge pour transformer le mot « oiseau » en substituant au S qui répartit autour de lui toutes les voyelles de l’alphabet, un V qui montre autant les ailes déployées qu’il nous ramène à l’avis latin. Va pour l’oiveau, dont l’inattendu V fait aussi petit réceptacle pour boire l’eau de pluie.

Pour que le chardonneret et tous les siens puisse se nourrir de graines d’herbacées, essentiellement en Août- Septembre, Catherine d’Assise a renoncé à faucher une partie de son terrain. Les connaisseurs le nomment élégant, elle le surnomme fraise écrasée, en raison de l’éclatement d’un joli rouge tout autour de son bec, jusqu’à ses yeux, au milieu de son front et à son menton, sans doute l’œuvre d’un enfant malicieux qui lui aurait écrabouillé une fraise trop mûre en pleine face. A l’arrivée de l’automne, les chardonnerets élégants retrouvent les bouvreuils, dont certains ont le rouge tombé sur le ventre. Le jardin est un lieu de rendez-vous permanent. Et pour les ventres, le monde des oiseaux des jardins et des champs redouble d’invention, j’ai oublié de nommer – je ne nomme que ceux qui passent et s’arrêtent chez Catherine bien sûr – la nonnette, qui fait partie des petits modèles, d’où le diminutif, mais les déclinaisons de beige, écru, bis, sable, blond, imitent peut-être les variations teintées des bures des nonnes, évidemment des Clarisses, en hommage à François d’Assise.

Si j’appris que le nid des corneilles se trouve dans les grands sapins, je n’ai jamais pu les distinguer, bien que les branches et leurs épines soient, en cette saison, un peu maigrichonnes, et totalement nues celles des caducs qui les entourent, je ne verrai pas le Pinson des arbres – plutôt visiteur du soir – très coloré, mangeur de graines lui aussi, ni les verdiers. L’attaque d’une buse par une corneille fut si rapide, que j’en manquai le départ – le foudroyant départ capricieux en vol, pongien – et j’appris que Monsieur et Madame pic épeiche ne sont pas venus cette année : lui porte une sorte de calotte rouge à l’arrière du crâne, elle est bien plus discrète sur ce point. Mais le plus beau manquement – et ce n’est pas un oxymore – est celui que me fit la sitelle torchepot, dont le nom à lui seul fait gourmandise d’écriture. Il faut placer ce torchepot entre Rabelais et Pétrus Borel. Donc la sitelle, qui aime la compagnie des mésanges, n’aime pas qu’on rôde en ses surfaces coutumières, car elle s’y promène souvent seule de sa famille. Tête en haut ou tête en bas, elle ne la perd jamais, marchant le long des troncs, telle un grimpereau des bois qui humilierait un pic qui jamais ne s’aventure à se mettre le corps à l’envers. Cette sitelle torchepot au comportement saugrenu, joue les gazelles effarouchées dès qu’elle se sent désirée. Ce qui eut pour conséquence directe qu’après en avoir tant parlé et l’avoir attendue une matinée tout entière, elle ne parut point. Et je partis. De la pièce, de la maison, de la ville, du lieu. Je repris la route pour revenir en ma demeure.

C’est alors, précisément, qu’elle arriva, avec son œil de biche, moqueuse m’écrivit Catherine d’Assise, dans un message instantané.

« Cigarettes, Whisky et P’tites Pépées »

8 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

Du film sorti en salle en 1959, il ne reste peut-être rien dans la mémoire collective des salles obscures, seulement éclairées à l’époque par le rai projeté depuis la cabine, sur lequel dansaient visiblement des milliers de photons et de grains de poussière. Mais demeurent, peut-être encore vaguement, le titre et la chanson qui ont fait leur temps, depuis longtemps. Dans les bacs des disquaires de ces années-là, il y avait les vinyles d’Annie Cordy et Eddie Constantine, on nous pardonnera de préférer le second. Le succès fut considérable, l’expression demeura, elle fit florès pendant des années, pour désigner … comment dire, une certaine ambiance, une atmosphère. Il semblait qu’en trois mots on avait tout dit d’un monde qu’on ne connaissait pas, cigarettes, whisky et p’tites pépées.

L’expression me vient pourtant – c’est dire ! en première intention plutôt que cigarettes, alcools, chemises blanches, bretelles, costumes de tissus chics et fluides qui font le trousseau et la tenue masculine de tous les acteurs d’un autre film, sorti en 1963, que l’on dit populaire, ce qui est vrai, mais qu’on a oublié de lire, pour montrer en quoi il tombe aussi impeccablement que le pli cassé du pantalon sur des chaussures parfaitement cirées, sans oublier le large et confortable manteau d’alpaga, autrement appelé parfois et à tort, poil de chameau, ce qui fait plus rustre et nettement moins doux, ou de lama, déjà un peu plus rare ; seulement l’alpaga, directement descendu de la Cordillère des Andes, semble plus légitime pour vêtir les truands actifs, retraités ou repentis de retour de Bolivie ou d’ailleurs, mais toujours d’Amérique du Sud. Ce film que je re-re-re-gardais, sans la moindre vergogne ni retenue pour remiser un accès de tristesse d’un soir au rayon des accessoires, dont le titre sera tu jusqu’au bout puisque tout le monde l’a déjà deviné, dont on connaît les répliques, la musique, les scènes mémorables, justement c’est le mot, ce film use des outils et techniques les meilleurs selon la littérature. Et ça marche.

L’art de la réplique est évidemment à mettre en haut de l’affiche. Elle doit être à la fois inattendue sans passer pour étrange, déconcertante mais pas invraisemblable. A cette mesure, l’argot des truands est le meilleur, surtout dans son … milieu. Encore faut-il ne pas saturer les dialogues et fatiguer l’oreille. Aussi, les incongrues prises de paroles – répliques courtes, courtaudes et courtoises – du majordome mal dégrossi aux bonnes manières, écopent le rafiot quand il prend de la gîte : qu’est-ce qu’on peut faire qui t’obligerait ? [Robert Dalban, né à Celles-sur-Belle – 79)]. Cet écart volontaire, pour n’être pas une routine ou une simple trouvaille, se doit d’être épicé par un art consommé de l’euphémisme qui en fait tout le sel. Ainsi, un retard désigne la fusillade essuyée et gagnée, qui fit à peine attendre la noce. Cela se passe à la fin, et pour montrer que le film jamais ne s’essouffle. Métaphores, paraphrases, non-dits, implicites, images imprévues non parce qu’elles sont exceptionnelles, mais seulement hors-cadre, hors ce à quoi tout le monde se préparait, ainsi le truand qui habite chez (ma) mère, qui (me) fait toujours sourire, des dizaines de fois et d’années plus tard. Ces proximités tangentielles avec des techniques scripturales autorisent d’autres répliques aux connotations culturelles parfaitement assumées, cette fois, et majoritairement prononcées par Antoine le petit ami [Claude Rich]. Les clins d’œil ou plutôt de mots, sont partout. Les écrivant, il faudrait parsemer de sic de repérages et autres guillemets d’étonnements réjouis, ça s’empuzzle, ai-je noté, car j’ai re-re-re-gardé ce film, papier et crayon en main.

Et son évidente nostalgie ne tarda pas à devenir audible entre les personnages – les répliques toujours – mais aussi visible pour le spectateur, surtout s’il connaît les Mythologies barthiennes, écrites entre 1954 et 1956 soit antérieurement. Le catch ; L’acteur d’Harcourt, où les hommes affichent leur virilité ; l’adhésion à ce poncif selon lequel l’idée est nocive, si elle n’est contrôlée par le bon sens ; Conjugales illustrées magistralement et a posteriori par le mariage d’Antoine et Patricia, concession à peine supportable sinon par le respect de la parole donnée, un point d’honneur dit-on dans le monde des caves, là où les autres parlent d’un cas de conscience – encore une réplique qui mériterait l’éternité ; il y a aussi quelque chose de reportable dans le paragraphe intitulé Dominici ou le triomphe de la Littérature, où Barthes analyse finement que l’éducation que l’on dit classique assure que les bergers conversent sans gêne avec les juges et s’il montre en quoi cette prétention est largement surfaite, qu’elle relève bien d’une croyance à la fois surpuissante mais impuissante, notre film où se mêlent apparemment sans clôture infranchissable, argot, langue commune, langage châtié, classique voire ampoulé, est un modèle. De Puissance et désinvolture, on garde l’essentiel. Il concerne ce qu’on appelait les films de Série noire, ce que n’est pas le nôtre, mais les signes, les signaux sont les mêmes, au point – c’est la thèse de Barthes – de s’inscrire si durablement dans le psychisme commun qu’ils y constituent un patrimoine psychologique, iconique, verbal … partagé. Ainsi, le gestuaire du détachement – Ventura est parfait sous ce registre – dans un monde du sang-froid où l’on devient un héros pour tenir le volant d’un camion de livraison clandestine – magnifique renversement des valeurs ! Barthes note avec pertinence, aussi je corrige mon oubli, que cet univers est celui de la litote : on tue sur un claquement de doigts, la mort se ramène à une épure, un atome de geste. A quoi j’ajoute, puisque les exemples barthiens ne peuvent se référer à notre film, le rôle parfait de la musique — ritournelle reprise aussi aux orgues de l’église, tendez l’oreille, précédant l’inratable solo ridicule d’une soprano chevrotante — à laquelle j’attacherais bien volontiers ce qu’il dit de l’usage du colt, la désinvolture est ici le signe le plus astucieux de l’efficacité. Même si l’attaque de la distillerie nous paraît aussi traitée, superbement, comme un western-spaghetti et la voiture un cheval qu’on enfourche.

Justement, La nouvelle Citroën, ou 43ème tableau des Mythologies, l’un des plus connus, au moins par son objet, sinon par son contenu. La DS, où tout le monde entend Déesse — dont on oublie parfois qu’elle fut précédée par l’ID, où j’entends l’Idée — succédant avec grâce, silence, élégance, vitesse, souplesse, confort et performance (autant de termes disséminés dans le texte) aux pourtant révérées tractions-avant, d’avant.  Là où Barthes en fait l’objet même de la promotion petite-bourgeoise, notre film – son réalisateur – choisit d’en faire celui du truand au grand cœur, aux antipodes de la petite, et même de la grande bourgeoisie dont le ¨Beau-Père, Président de la Foye est deux fois l’archétype, par son nom (la Foi) et par sa surdité nigaude. Il y a, dans l’économie filmique générale de ces saynètes cousues au fil de joie, une déploration délicieuse sur l’air de « c’était mieux avant » où la liste des regrets l’emporte toujours. Ainsi les difficultés du métier, de l’argent qui ne rentre pas, ou que l’on vit une époque de récession, qu’il y a un manque de main d’œuvre, qu’il n’y a plus de clients le dimanche (pour ces Dames) parce qu’ils regardent dorénavant la télé, et qu’en conséquences lesdites Dames sont tenues de s’exporter … qu’on ne peut pas vivre seulement avec quelques furtifs, i.e le client qui vient par hasard. Ces dures réalités se mêlent à d’autres pertes ou autres remplacements : le pastis (perd de l’adhérence) ; le twist, le cha-cha, le slow sont les nouvelles danses ; et même Lulu la Nantaise (bravo !) n’a plus guère de goût. La nostalgie est une constante de ce film immensément drôle et tendre, l’époque est dorénavant celle où les diplomates prennent le pas sur les hommes d’action, dixit le Majordome dans un soupir ; il appartient, évidemment, à la seconde catégorie, diplomates désignant ici tous ceux qui parlent, parlent, parlent, tandis qu’avant, il suffisait de « causer ».

Evidemment aussi, la scène la plus spectaculaire, qui frappe la vue dit l’étymologie, et la mémoire collective ne s’y est pas trompée, est bien celle de la cuisine – même si l’on regrette que tant d’autres soient un peu tombées dans l’oubli. Elle concentre – comme l’alcool fort bu comme du petit lait – tout ce que le film a disséminé avec équilibre et harmonie du début jusqu’à la fin. Evidemment tous les effets de langage – litotes et autres euphémismes – c’est du brutal ; il est curieux – mais avec eux du non-langage, ce qu’un réalisateur se doit de dire hors les mots. L’intensité, l’épaisseur, le paroxysme des silences qui construisent une séquence où, quels que soient les agitations et bruits alentour, on entend une insonorité profonde, traversée de soupirs et de regards, solides, ossus, puissants, nonobstant les corps qui vacillent. Faut-il que Francis Blanche – admirable petit notaire rondouillard obséquieux et vétilleux – ôte ses lunettes embuées d’alcool de pommes (des pommes, Y’en a !) pour saisir le tout dans les détails. L’impassibilité dans l’agitation.

         Ne flinguons pas ce film, il aurait pu faire un 54ème titre aux Mythologies de Roland Barthes.

L'honneur d'un homme.

6 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

 

 

Il décida de renoncer à sa nationalité dès qu’il comprit. Avec Elsa, son épouse, ils prirent le transatlantique. Dès leur arrivée, un petit groupe de militantes s’agitèrent contre ce « pacifiste et communiste » en bloquant la délivrance des visas. Elles se disaient patriotes dans leur pays, mais avaient mené bataille contre le droit de vote des femmes et se livraient aux plus stupides diatribes au nom de la religion. Elsa et son célèbre mari parlaient l’américain avec un accent germanique qu’elles jugeaient inadapté et inacceptable, et avec lui les travaux du grand homme qui, à leurs yeux imbéciles, ne valaient pas plus que de savoir « Combien d’anges peuvent tenir sur une tête d’épingle si les anges n’occupent aucun espace ». Il traita leurs minables tentatives par la dérision, infiniment plus préoccupé par les affaires du monde qui l’obligeaient à partir loin de chez lui pour toujours, ayant saisi très tôt comment un médiocre jouait sur les émotions et les préjugés de la population. Il fut accusé par le parti vainqueur d’« intellectualisme culturel, de trahison intellectuelle et de débauche pacifiste » — [nous n'avons pas oublié que Socrate fut condamné à mort pour impiété et corruption de la jeunesse.] Tous ses biens furent pillés ou confisqués. Mais seule la perte de son petit sloop en acajou massif l’affecta d’autant plus qu’il fut remis à l’imposteur, l’hystérique superstitieux ainsi le nommait-il. Volontairement, il rendit son passeport, démissionna de l’Académie des sciences du pays qui l’avait pourtant formé, s’évitant pour lui-même le traumatisme d’une exclusion et pour les autres l’orgueil d’une radiation. Un ministre du parti honni dit de lui qu’il avait le toupet d’un petit coq vaniteux.

Cet homme lucide, fier, courageux, qui avait tout compris déjà en 1932, s’appelait Albert Einstein.

SANCTUS JANUARIUS,

1 Janvier 2022 , Rédigé par pascale

                                               sous-titre du Livre quatrième du Gai Savoir de Nietzsche, que tout le monde comprendra sans interprète. Il est suivi de huit vers, de la main du philosophe, dont la traduction française du dernier, dans l’édition que j’ai sous les yeux, propose cette exclamation d’un entrain assez plat : Ô toi Janvier le plus beau !    (A Gênes, janvier 1882.)

Tournons la page. Paragraphe 276. Pour le Nouvel An. C’est son titre. Quelques lignes pas plus, un des formats les plus pratiqués par le philosophe. En cette presque fin du 19ème siècle, on n’échange pas encore de vœux de manière frénétique, aussi le ton de Nietzsche est-il légèrement ironique, dubitatif pour le moins, surpris, étonné, Aujourd’hui chacun se permet d’exprimer son désir, sa plus chère pensée. Cette non-retenue, cette impudeur légèrement pudique – il y a de l’affectif là-dedans – n’est pas encore, ou pas tout à fait un reproche, peut-être un embarras, bien vite surmonté. Il prévient dans la même lancée, qu’il va se plier volontiers à cette nouvelle coutume, ce rituel nouveau. Peut-être pour voir, pour vérifier — et l’on sent bien l’incrédulité qui pointe — si ou comment ce qui n’est pas encore advenu pourrait être affecté par quelque pensée et de quelle sorte. Et s’il doit y porter crédit. Le monde entier n’en serait que plus beau, inévitablement. Se pourrait-il que notre seule volonté ait une telle puissance ?

Aux antipodes du pari pascalien, trop réductible, hélas ! à la trivialité de telles tournures : que risque-t-on à y croire ou ça n’engage à rien … le célèbre Amor fati trouve ici l’une de ses occurrences. On s’est beaucoup trompé sur la signification de ces deux termes pour les avoir rapportés à un précepte stoïcien pourtant introuvable stricto sensu, mais surtout terriblement défaitiste dans sa compréhension traditionnelle doctrinale : la nécessité d’aimer tout ce qui nous arrive, parce que … cela (nous) arrive !  Le vœu de Nietzsche – il n’y en a qu’un et il est pour lui-même – est de ne pas lutter, ni chercher à lutter, ni réfuter ni vouloir réfuter ceux qui l’accusent. Il lui suffira de détourner le regard de ce qui n’est que laideur qui ne vaut pas, au fond, qu’on lui fasse la guerre. [La dimension esthétique est prégnante ici, et, l’élargissant à l’œuvre, impérativement musicale]. Puisse notre volonté n’être jamais retenue ni engagée par toutes les bassesses. Si l’Amor fati a quelque rapport avec les Grecs (y compris latinisés) – ce qu’il faut toujours envisager chez Nietzsche – ce serait avec les préplatoniciens : Empédocle est de ceux dont la lecture l’a profondément marqué, le physicien-poète pour lequel il n’y a jamais Harmonie que par réparation d’une Discorde, ou Discorde que par rupture de l’Harmonie ; que la Tristesse n’est pas le contraire de la Joie mais sa dissolution, en un sens quasi chimique ; ce qui la suppose et l’impose en creux, pour le dire en termes plus contemporains car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux (ibid. fr. 338) et s’il ne s’agissait que d’aimer son destin, comme on le dit si souvent, l’injonction serait morale, autrement dit, tout sauf nietzschéenne. Au fond, si l’on devait absolument garder ce terme – morale – ce serait dans le sens de cette parfaite et unique négation (276) : regarder ailleurs.

Le vœu que Nietzsche formule pour lui-même en Janvier 1882, est à la fois dispersé dans son œuvre et concentré dans cette formule à laquelle je rends son intégr(al)ité : Que regarder ailleurs soit mon unique négation. A savoir : vivre caché pour vivre pour soi, dans l’ignorance (c’est lui qui souligne) de ce que l’époque tient pour le plus important. Mets entre aujourd’hui et toi-même au moins l’épaisseur de trois siècles ! supplie-t-il, ajoutant, en des accents bouleversants : que les cris, les vacarmes, les révolutions ne soient que murmure(s). J’avoue sans contrition la paraphrase. Une telle adéquation et résonnance avec le sentiment de quelques rares lucides n’ont pas à être glosées, elles s’imposent.

Que les vœux de tout nouvel an commençant soient d’abord ceux que vous vous adressez à vous-même.  Ceci est mon vœu.

Le nom des rues.

29 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

     

           Une qui jouxte celle où je demeure – la croisant à angle droit – porte un nom inconnu et curieux. L’indication entre parenthèses de deux dates rapidement comprises comme enserrant l’espace d’une vie, ne nous en dit pas plus, sinon que l’individu vécut 4 mois et 64 années, dont la première franchit de peu la moitié du 18ème siècle. Un étrange patronyme en deux parties, suffisamment long pour que le prénom – double lui aussi, nous l’apprendrons – ne puisse loger sur la plaque émaillée, rongée par les pluies, de petit gabarit et certainement fort ancienne qui indique, pourvu qu’on lève le nez, son existence désormais posthume d’homme politique français.

         Il fallait quand même y aller voir. Homme politique français, est-ce un rang, une qualité, une condition qui suffisent à vous assurer une postérité odonymique (on accepte aussi hodonymique), une fois évincé de la célébrité historique, relative, de la mémoire collective, relative, de la considération des riverains, frisant le néant, survivant miraculé mais pas indemne, d’un oubli aussi colossal qu’injuste, mais évitant qu’une voie, une ruelle n’ait été nommée seulement en raison de son aspect, l’odonymie tautologique étant l’écriture sur plaque la mieux partagée de nos cités : il y a, à Caen, une Rue Froide – on s’y gèle en effet, jamais le soleil n’y entre ; partout ailleurs, des rues grandes nommées Grand-Rue ; une Rue Française à Paris. Aussi, des Rues des Fleurs, des Oiseaux, des Platanes pour border des maisons toutes semblables où il serait paradoxal de rechercher l’originalité par le nom. Pléonastiquement justifiée, la Place de la Sorbonne est à sa place, tandis que d’historiques remparts ne survivent parfois que dans le seul nom de leur rue. Pour l’histoire justement, les héros, les batailles, les dates, les victoires l’emportent haut et fort, sans oublier les arts et métiers, artistes et artisans ; les voyers, grands ou petits selon l’époque où ils sévissent, faisant preuve d’une imagination négligente : à ce propos, pourquoi donc a-t-on nommé tant de rues, Rue du Faisan ? je suis, probablement, un peu trop prompte à la plaisanterie …

         Dans ce foisonnement parfois drolatique – Rue du Chat-qui-Pêche, du Vide-Gousset ou de la Petite Truanderie, toutes sises en la Capitale – il y a le long cortège des hommes politiques français, inconnus de tous et occupant enfin ! la situation élevée qu’ils n’eurent pas de leur vivant. Notre homme, Louis-Alexandre, – un prénom double qui a de l’écho – est de ceux-là, écrasé par de Gaulle, Jean Moulin ou Jean Jaurès, plus jeunes et en meilleure gloire posthume. Dans la liste bien plus courte des noms et/ou prénoms féminins prêtés à des rues, Jeanne d’Arc est, peut-être, la championne toutes catégories, avec Marie Curie probablement, je parle d’intuition, sans oublier Notre-Dame – qu’on veuille bien me le pardonner dirait Brassens. Notre-Dame pour odonyme, un choix mou, paresseux, clampin et cossard, toujours redevable à la présence d’un édifice religieux ainsi baptisé. Idem pour les rues et places de l’Église avoisinant si souvent la rue ou la place du Marché, certains mauvais esprits (vous avez dit esprit ?) diront que, depuis Jésus chassant dans la colère les marchands du temple ou les chalands du sanctuaire, c’est-à-dire depuis le début, de l’Église au Marché et inversement, il n’y a qu’un pas.

         Je ne sais ce qu’il faut penser du petit voyer qui, un jour de grande fatigue, exigea que l’on inscrivît le patronyme de Louis-Alexandre à l’entrée d’une rue de ma ville de province, plutôt un peu longue, assez étroite pour les semi-camions ou les voitures obèses du siècle, qui monte très légèrement et déclive de même, au bord de laquelle une poignée de grandes maisons blondes, leurs porches et la cime des arbres de leur parc seuls visibles, s’enracinaient peu ou prou à l’époque large de la naissance de notre mystérieux homme politique français. Chaque fois que je l’emprunte, je souris in petto, me promettant de lui rendre une justice, un petit triomphe, à défaut une courte victoire sur l’oubli, de revernir un peu ses lauriers depuis longtemps et bien fanés. Cette heure est venue, et comme on le voit, elle est brève et raccourcie, c’est une heure d’hiver, que j’accommode à la sauce liponymique imparfaite, m’imposant sans la moindre obligation, la règle oulipienne bien connue : écrire quelques lignes à propos, sans employer le ou les mots directement reliés à cet « à propos » – en l’espèce ici le nom de famille de Louis-Alexandre, homme politique français du 18ème siècle.

         Savoir que s’il naquit dans le département, ce ne fut pas dans la ville préfectorale où son nom pendouille désormais en haut d’un mur ; qu’il fut médecin, c’est-à-dire notable, avant d’embrasser la carrière politique, selon l’expression-cliché un peu cloche,  et monter les marches de la Mairie de ladite ville, non pour y convoler mais pour tester le fauteuil de maire, pendant 21 mois, et passer à celui de député, le tout dans les redoutables années 90-91 du siècle, moins redoutables cependant que les 92-93 où il obtint divers succès électoraux – ne faisons pas dans le détail, cela n’intéresse personne – et se fait remarquer par sa discrétion. Ce qui ne plut pas particulièrement à Marat. Mais Marat … Chaque année ou presque il est chargé de mission ici, ou de bonne fortune politicienne ailleurs. Ses options politiques sont fluctuantes : il peut, tour à tour, refuser les emplois publics aux parents d’émigrés et vouloir aliéner/réquisitionner/ les jardins des presbytères, ce qui paraît sans rapport, justement. C’est pourquoi, par euphémisme courtois, je m’en tiens au flottement de ses comportements marqués de convictions et engagements royalistes, même s’il éreinta les Bourbons lors d’un discours au Sénat ; mais nous sommes alors en 1804, et ce n’est pas un cours d’histoire. On sait qu’en 1812, il redoubla de cajoleries et autres mamours politiciens auprès de Napoléon qui en avait grand besoin, mais vota, deux ans plus tard, sa déchéance pour applaudir son retour d’Elbe l’année suivante. Celui de Louis XVIII lui donne une nouvelle occasion de changer de doublure – autre manière de dire retourner sa veste – et assurer pendant des années des réélections en son département de naissance.

         Peu lui chaut de flétrir ce qu’il a adoré – les Cent Jours – pourvu qu’il salue le nouveau monarque, un Bourbon, maison royale qu’il a tour à tour servie et haïe, dans le ménagement cependant, car toutes ses volte-face et autres cabrioles firent de lui, assurément, un homme politique français. On ne nous dit rien des circonstances de sa mort, nous en présumons qu’elle ne fut ni violente ni spectaculaire, dommage ! c’eût été la seule véritable péripétie à mettre à son actif, quelque chose me dit que ce terme, actif, ne convient pas. Deux mots encore, ou un peu plus. Son nom de famille, inscrit sur la plaque de rue – quoiqu’il en soit, un mode de désignation plus joli quand même que les numéros étatsuniens – n’est pas sans commentaire possible. Formé de deux morceaux dont le premier n’a que quatre lettres et ressemble à un bout de jardin, – c’est une devinette inutile, je sais – ou si l’on substitue son d final le remplaçant par un s, il devient un animal de basse-cour ; mais, qu’on le laisse ou qu’on le supprime, il devient une grève, c’est-à-dire un tas de graviers. Pour le second morceau de son nom, les deux reliés par un tiret comme il se doit, il n’y a rien à dire. Sa qualité, in aeternum, d’homme politique français, qui lui vaut une reconnaissance de 450 x 250 mm, écriture avec listel, d’une valeur actuelle – mais Dieu qu’elle est vieille ! – d’environ 90 €, inaccessible à mains nues aux vauriens et vauriennes qui tenteraient d’en faire un trophée, est à l'image de sa carrière et de celle de la plupart des hommes politiques  français ou non, sans odeur et sans saveur, sinon du recuit, du cramé, du macéré dans les divers bouillons et bouillies de leurs époques respectives. A ce titre, et selon ces critères, je propose de remplacer régulièrement les noms oubliés et incertains des inconnus de la politique passée, faire une tournante en quelque sorte, histoire de sortir un peu les petits nouveaux, on n’y verra goutte : ils sont, les uns et les autres, faits du même bois, et il n’y a pas de raison que certains hommes politiques français inconnus et sans gloire, y compris sans honneur, prennent trop longtemps la place d’autres, tout aussi méritants dans leurs qualités opaques ou leurs défauts trop visibles. Si cette proposition ne convient pas, il suffirait alors de rectifier la plaque déjà existante – économie pour la municipalité, i.e pour les citoyens – en ajoutant, symbole (de l’homme politique français).

 

Atramentum

23 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

De mes veines l’encre tombe

gouttes sèches

et troubles.

*

 

une seule étincelle

entre les mots et moi

et brûle ma cervelle

par abrasion.

 

*

ce bouquet de vanille

a un goût de jasmin.

 

*

Pour les orfroiser de spinelles,

les vents et les marées

cousent des grains de sable

aux ourlets de nos vies accourcies.

 

*

 

le froid emplit le monde les yeux le soir les ombres la cendre la pluie le sang la terre la peau le temps les heures et les sons les maisons la lumière le soleil la fenêtre et le feu les yeux la main l’arc et le ciel,

     les mots de ses sanglots.

 

*

 

Devenu singultueux

quand je m’assois

devant le feu,

l’univers —

polissoir de mes songeries

détrousseur de mes joies,

le gueux ailé de mes pensées

mes flammeroles bondissantes

de pointe en pointe

en escarbilles écroulées

noyées enfin dans les cendres lavantes et minérales

de mon être.

 

*

 

Respirare,

ou le temps long des choses à leurs mots.

 

*

Pour ne plus entendre

non plus le frou-frou du monde

pas même son friselis

écrire bouche cousue.

 

Mélanges, miscellanées, miettes - XIV -

18 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Il faudrait remettre au goût du jour l’expression : pour tout potage, surtout en hiver.

*

Un jour de Juin dernier, un Préfet de province prit un arrêté complémentaire qui donnait autorisation de tuer les blaireaux (aussi) de juillet à janvier, ce qui leur laissait février-mars-avril pour s’en aller voir ailleurs. Sinon, tout alentour des terriers, ils pouvaient dorénavant être traqués par des chasseurs qui, après avoir envoyé les chiens à l’intérieur pour les ramener dehors, les tueront. On ne connaît pas les motivations du Préfet pour avoir donné ce supplément de temps à la barbarie et la lâcheté, mais au moins cette absence d’explication servit à un Tribunal ad hoc pour l’annuler (le décret, pas le Préfet).

Combien y a-t-il de blaireaux dans ce département ? demandèrent les juges à qui l’on présenta des chiffres stables pour une période de cinq ans et une absence de troubles et de dégâts en soutien de la requête. Ils apprirent aussi – il fallait bien quelque procès en vénerie souterraine pour cela – que la période additionnelle autorisée par Monsieur le Préfet, qui montre là ses ignorances et son manque de curiosité, est celle de la naissance des blaireautins, voilà pourquoi les blairelles restent dans les terriers. Mais Monsieur le Préfet montre aussi sa méconnaissance du code de l’environnement dont l’article L.424-10 stipule clairement qu’il est interdit de détruire, d’enlever (…) les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée (…). On ne remercie donc pas Monsieur le Préfet pour ses carences, mais le juge qui le recala en raison de la présence de petits blaireaux.

*

On lui fit apprendre le violon à 6 ans. Cela ne lui plut que relativement, aussi, il s’y remit plus tard. Les sonates de Mozart l’accompagnèrent ensuite toute sa vie. Il les interprétait lui-même avec grand talent, un enregistrement en témoigne. Son violon – daté de 1933 – fut mis en vente aux enchères en 2018. Je vous parle d'Einstein.

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Que certaines plantes soient adaptées à l’abondance des embruns, en fait des aérohalines. Ainsi les Fétuques.

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Comment peut-on savoir qu’on a vu un représentant d’une espèce animale pour la dernière fois, décidant que ce jour-là devient la date de sa disparition définitive ? Ainsi, le Pic à bec ivoire en avril 1944 en Louisiane. Ne pourrait-on avoir des formules plus précautionneuses et envisager avoir perdu espoir d’en revoir un spécimen vivant ? Mais faire coïncider la datation de sa disparition avec celle où on ne le vit plus est un renseignement faible, tout sauf fiable. Cependant, quelle que soit la date de l’extinction de la Paruline de Bachman, elle porte pour toujours un très joli nom ; d’ailleurs, il n’est pas absolument certain qu’elle ait disparu, il y a désaccord entre un seuil critique d’extinction déclaré il y a quelques années et sa … volatilisation.

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La pluie tient au centre de son nom, un petit récipient creux pour se recueillir elle-même.

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De la charité à l’orgueil, il n’y a souvent aucune différence, ce qu’on pourrait appeler évergétisme, en reprenant le nom d’une pratique par laquelle les notables riches de la Rome antique se devaient de dépenser une partie de leur fortune en diverses libéralités envers les citoyens plus pauvres. En augmentant en proportion et mécaniquement leur popularité, on peut douter qu’il y ait eu là quelque fin désintéressée. Fêtes populaires, banquets, monuments publics et autres largesses ayant acquis non point un caractère contraignant mais le rang d’institution inévitable et cardinale, l’évergétisme, s’il peut se confondre avec une pratique morale de la charité civique, ressemble à s’y méprendre à une pratique égoïste de générosité bien comprise, de celles qui attirent considération et clientèle. Ces gens-là en sont fous.

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La langue n’est asservie qu’à elle-même.

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Pour bien montrer qu’il ne faut pas confondre vérité et réalité, ce petit exercice suffira : « la neige est blanche » assertion vraie « si et seulement si la neige est blanche. » Ainsi le formule le logicien Alfred Tarski en 1933 et à juste titre. On croit lire une tautologie puisqu’il n’est pas possible de dissocier la neige de sa blancheur. On parlera donc de vérité. Mais, ce qui est vrai sur le plan logique, passe aussi et fréquemment pour être la réalité, et l’inverse. Il est pourtant facile de montrer que la vérité est indifférente au sens et à la réalité : soit la proposition la neige est blanche ; si nous remplaçons neige et blanche par snark et boojum. « Un snark est un boojum » est vrai « si et seulement si un snark est un boojum. ». Vérité et réalité n’ont aucun point de contact, sinon par pure contingence s’il se peut qu’une proposition logiquement vraie soit parfois et seulement parfois conforme à une réalité, et non vraie parce que conforme au réel. On voit bien que 2a + 2b = 2(a+b) est vrai sans le moindre rapport ni avec le réel, ni avec aucune signification. Sinon relire Platon.

Et ne pas se priver de cette jolie si bien connue, ou si jolie bien connue formule de Wittgenstein : il se peut qu’il y ait des nuages de philosophie dans des gouttes de grammaire.

*

La Préfecture – qui ne recule décidément devant rien pour nous divertir – a récemment rendu publique l’« Interdiction de tout rassemblement d’oiseaux ou de volailles » dans le département. On s’est demandé, plus ou moins charitablement si les services administratifs en charge de la rédaction de tels avis avaient l’heur de manier la métaphore ou l’art consommé de l’ellipse pour exiger du lecteur qu’il fasse l’effort de deviner les raisons d’une telle contrainte. Toujours est-il qu’un certain nombre d’interdictions et d’obligations faisant suite, un doute raisonnable persiste quant à l’esprit de roublardise ou au maniement du second degré de nos agents publics, jugez-en : interdiction de l’organisation de rassemblements/conditions sanitaires renforcées pour le transport / interdiction des compétitions/vaccination obligatoire/ présence renforcée des services de l’État avec possibles mises à l’abri ou claustration. Je me suis demandée si l’on ne nous prenait pas pour des pigeons ? ou des dindons ?

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Relire Le Bibliomane de Charles Nodier, d’où j’extrais cette demi-phrase parfaite en ce qu’elle dit et comment elle le dit : La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots (..) ; même si la phrase la plus fameuse de la nouvelle reste : Monsieur (…) quand la vintisettine est à vendre, on ne dîne pas !  Réprimande à l’adresse de celui qui arriva trop tard à l’adjudication publique d’une édition rarissime pour avoir déjeuné – on disait bien dîné à l’époque – d’huîtres vertes et bu du vin de Champagne. Les femmes étaient charmantes et les gens d’esprit.

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Dans la petite liste des synonymes argotiques de l’homme peu dégourdi, nous avons banalisé le ballot, oublié le baluchard, modifié le sens de péquenot et de cul terreux, ignoré cambrousard, ramené croquant au seul titre du roman – Jacquou le Croquant (1900) – et probablement presque jamais entendu ou utilisé soi-même petzouille. Petzouille chante pointu à mon oreille : il désignait quelqu’un de rien ou de pas grand-chose dans le vocabulaire fleuri, méprisant et erroné de ma mère, et rimait pour moi fatalement avec andouille, fripouille et grenouille  Pas mieux.

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Dans la grande et inépuisable série des stupidités lues dans la presse ou entendues dans la rue – cela revient parfois au même – cet aveu qui se prend pour une transmutation, voire une métamorphose : J’ai su rebondir pour un retour aux sources. Je ne vois que les saumons sauvages à pouvoir le faire, et encore ! ils le font sans savoir ce qu’ils font. Ce retournement doublement cascadeur (bondir vers des sources) relève en effet de l’exploit et méritait bien un (petit) titre dans le journal local.

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Rien à propos des écrevisses ratatinées par les froidures de l’hiver, racornies en des petits trous détériorés, définitivement sans éclats, définitivement.

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Dans les échanges que l’on dit modernes, la ponctuation, soit a disparu soit est saupoudrée à la va-comme-j’te-pousse, tombant entre les mots comme du sucre en poudre, en moins bon. Ni le rythme, ni l’harmonie, ni, ce qui est un comble, le sens, ne sont respectés. On dirait bien, parfois, que la virgule – restons-en là pour le moment et pourvu qu'on la retrouve sur le clavier - fait ornement mais constatant que tout le monde ne peut être décorateur d’intérieur. Prononcer les propositions suivantes, en tenant compte d’une légère suspension de souffle – ce qui n’est pas toujours de mise – suggérée par la virgule : (…) lorsque Simon se sent mal, et meurt à l’étage établit que la contemporanéité entre le malaise et la mort de Simon fait surprise, et, si l’on ose, rupture.  Tandis que (…) lorsque Simon se sent mal et meurt, à l’étage, la virgule à elle seule, détient et transporte ce renseignement que la simultanéité est arrivée dans la chambre du haut.  Enfin, (…) lorsque Simon se sent mal et meurt à l’étage en l’absence de toute virgule, si l’on peut dire, trois informations sont délivrées hors toute hiérarchie, ce que les linguistes appellent aussi un syntagme – la bonne répartition syntagmatique des mots pouvant changer bien des choses.

à la recherche de mots perdus - 6

12 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

       

                                       … ou comment, d’un bord à l’autre de l’abyme, je me cramponne aux désuétudes ; l’abîme, dorénavant abime, recommandé par une réforme trentenaire sans effet sur lui, car si tout le monde sait que le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme, tout le monde ou presque ignore encore qu’il s’y est noyé. Son chapeau perdu, abime a dorénavant la peau lisse au-dessus du crâne, lequel crâne ayant droit, en revanche, de garder son couvre-chef, allez savoir ! L’ordinateur, pourtant toujours prompt à signaler fautif le mot rare, soutenu ou soigné, refuse abime sans son chapiteau et sans rire, parce qu’il y en a qui ne rient jamais. Rabelais les nomme des agelastes, mot que l'on dit réservé au langage littéraire, encore un. Pourtant, agelaste (agélaste aussi, parfois, accent aigu et effilé) n’apparaît dans aucune des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française – je lance un appel officiel – à moins que je n’aie su chercher, qui passe de âge (encore un bonnet pointu) à agence … Évidemment et en toute logique, le Dictionnaire vivant de la langue française, ne connaît pas non plus agelaste, ce n’est pas drôle !

         En fabriquant agelaste – un préfixe et une racine grecs –Rabelais pindarise : verbe intransitif dont le sens premier est tautologique : imiter Pindare, mais signifie aussi, inventer des mots nouveaux. Et c’est exactement là qu’il faut s’accrocher aux parois de l’abîme, et même de l’abyme, car la trouvaille d’un faiseur de néologismes, un pindariseur, n’a pas pour vocation à être oubliée. Or, pindariseur et pindariser —qui s’auto-désignent – mise en abyme – ont totalement disparu de la surface du monde lexicographique, engloutis et recouverts par d’autres pindarismes sans grâce, ce dernier mot juste pour avoir un chapeau. On sait que Pierre de Bourdeilles(s), mieux connu sous le nom de Brantôme le reprend dans les Vies des hommes illustres etc. Mais il y a mieux. Dans la Vie des Dames illustres j’ai afflanqué le magnifique marrison(s) pour dire les chagrins d’Anne de Bretagne. Marrison n’est pas un pindarisme, mais un autre mot (féminin) disparu, perdu, abîmé par les avaries et dommages divers des emplois, fréquentations, maniements et usufruits de la langue. Monsieur Littré en majesté le dit tout à fait hors d’usage, tandis que l’Académie, là encore, l’ignore depuis 1694 jusqu’à ce jour.

Toute mise en abyme échoue avec bonheur en s’avalant soi-même ou ce qui lui ressemble, dans une sorte de porosité homéomérique où tout recommence en d’infinis vertiges. La Vie des Dames illustres, et particulièrement celle d’Anne de Bretagne, fut reprise pour servir de cadre à une nouvelle inachevée et longtemps restée partiellement inédite,  par … Pétrus Borel : Mab-Ivin de Roscof (sic) dans laquelle un lecteur tendancieux, partisan et partial ne peut pas ne pas remarquer – bien que cela soit dit furtivement -  que le protagoniste sera trahi par ses … souliers ;  un peu plus loin Pétrus Borel cite, cette fois formellement, un passage du De Oratore de Cicéron pour comparer les souliers de Sicyone à ceux de Mab-Ivin, sans élégance. L’histoire des histoires et les textes dans les textes – l’abyme, l’abîme ou l’abime – dessinent des lignes spiralées qui, à l’inverse de l’attraction terrestre, nous aspirent puissamment vers le haut.

Retombons à notre agelaste, un mot très sérieux à destination des rassis et desséchés, qu’on va peut-être dérider en leur apprenant qu’il désigne aussi une Pintade (agelastes niger) précisément celle – non européenne – dont le dessus de la tête est entièrement nu, seul rapport trouvé avec l’abime dorénavant à découvert. De caractère insaisissable, elle a l’horrible défaut de se nourrir de petits batraciens, ce qui est, ni plus ni moins, gros ou petits, un cannibalisme insurmontable pour tous les brissettiens passés, présents et à venir qui s’y reconnaîtront. Les autres n’ont d’autre choix que de leur faire confiance.

Que répondriez-vous si l’on vous demandait :

10 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Faut-il préférer la révolte à la résignation ? 

 

A première vue, il y a antinomie : soit l’on choisit la révolte et l’on combat ce que l’on réprouve, soit l’on choisit la résignation et l’on choisit de subir ce que pourtant l’on réprouve, car on ne se « résigne » pas à ce que l’on accepte ou avec quoi l’on s’accorde. Révolte et/ou résignation seraient deux « réponses » ou choix possibles mais contraires à une situation toujours jugée insatisfaisante. Et si la première paraît logique a priori, en revanche, la seconde se présente comme un paradoxe. Poser et supposer la révolte préférable c’est la qualifier favorablement, et discréditer la résignation rapportée à la passivité, la paresse, le manque de courage, le refus de l’engagement et autres primes à l’égoïsme comme autant de lâchetés.

Si se résigner signifie accepter de mauvaise grâce ou contre son gré, une situation avec laquelle on est en désaccord, on sait donc forcément à quoi l’on se résigne, on en fait choix contre une autre possibilité à laquelle on a renoncé. Celui qui se résigne est censé savoir ce qu’il sacrifie et ce qu’il accepte. C’est pourquoi sa situation est paradoxale qui consiste à refuser de… refuser. Qui se soumettrait à des règles auxquelles il s’oppose ou des lois qui ne garantissent ni protection, ni sécurité, ni intérêts communs — il faut poser dans le principe même de cette réflexion que les enjeux ne peuvent être individuels, ce serait contraire à tout effort dialectique — manquerait du jugement le plus élémentaire en se maintenant sciemment dans la soumission, la dépendance voire l’esclavage et passerait pour avoir méconnu maturité et analyse. Qui se révolte, en revanche, ferait preuve de jugement et de réflexion et gagnerait en indépendance et autonomie. Pourtant, chacun aurait fait la preuve d’une certaine prise de conscience qui l’aurait amené à une conclusion et une attitude différentes, pour lesquelles le choix de la résignation préférentiellement à celui de la révolte est fréquemment rapporté à ce que La Boétie appelle servitude volontaire, ce qui est un peu court s’il ne s’agit que de mettre une étiquette devant un fait ; l’expression de La Boétie mérite bien mieux, mais il est admis dorénavant que les titres sont suffisants pour toute lecture d’une œuvre, notamment philosophique.

Demandons-nous de quels « avantages » la révolte nous priverait, pour lui préférer la résignation qui, ne pouvant s’ignorer elle-même, doit nécessairement savoir désigner les bénéfices qu’elle induit. Il faudra montrer en acceptant un présent même insatisfaisant plutôt qu’un futur incertain, qu'il y aurait une « valeur ajoutée » de l’ordre établi sur le désordre, du connu sur l’inconnu. C’est l’argument de Pascal : il vaut mieux s’en tenir à ce que l’on sait qu’il serait illogique de sacrifier à ce que l’on ignore ; les lois émanent de principes et de fondements trop lointains pour être repris ; quelles qu’elles soient, et quoi qu’elles disent, elles sont respectables parce qu’elles sont respectées, c’est le fondement mystique de (leur) autorité — et non parce qu’elles sont les lois, qui est un contre-sens de lecture fréquent (cf Pensées – 228 [343]). Il ajoute, bien sûr, à la condition qu’elles ne contreviennent pas à la paix civile qui est le plus grand des biens. A cette aune et dans le respect de l’esprit athénien du Vème siècle avant J.-C., on peut aussi comprendre l’assertion socratique : plutôt l’injustice que le désordre et la résignation considérée comme une « sagesse » populaire, une manière de ne pas engager le pays, la cité ou le groupe, dans le chaos.

Ce point de vue réaliste est mis en avant plus souvent qu’on ne croit. Au nom de la sauvegarde ou du salut du peuple, de la communauté, de la société, voire de l’État, la résignation devient d’autant plus « acceptable » que les périls à venir seraient certains. Un gouvernant érigerait-il des lois et des règlements impérieux s’il pouvait faire autrement ? Sur un motif aussi étonnant que faible tant sur le plan éthique que politique, la légitimité du premier tyranneau venu est établie : il a persuadé le peuple qu’il est de son intérêt de se résigner … à la manière forte ! Et puisque les hommes sont naturellement envieux et cruels, seule l’autorité d’un Léviathan peut remédier à une guerre civile et totale annoncée. C’est bien la position défendue par Hobbes pour qui la révolte signerait la disparition du genre humain engagé inexorablement dans des luttes infinies. Le souverain – le gouvernant – hobbien « invite » donc les citoyens à se résigner : la liberté dangereuse ou la sécurité, tel serait l’enjeu. La première accompagne la révolte, la seconde se gagne par la résignation. Sans aucun doute il y a ici confusion entre résignation et soumission, et Hobbes n’évite pas la difficulté qu’il traite en termes de préférence, de comparaison, d’avantages et d’inconvénients dans lesquels la révolte est porteuse de plus de contradictions et de difficultés que la résignation : les hommes préféreront toujours, dit-il, la sécurité de leurs biens et de leur personne, à une liberté d’autant plus improbable en ses effets qu’elle va, fatalement, se mesurer à la loi du plus fort. Autrement dit, se résigner, se ramènerait tout simplement au désir bien « normal » de se garder en vie ou garder des conditions de vie acceptables car exemptes de risques et de dangers. Le souverain hobbien en cela – et seulement en cela – ressemble au prince machiavélien qui cherche à instaurer un pouvoir dont les « avantages » l’emportent sur les inconvénients pour le peuple, ce qui se ramène toujours à la sécurité des biens, des personnes, la prospérité des mêmes. Les moyens sont, si l’on peut dire, adaptables à chaque cas de figure, mais la règle consiste à rendre la résignation plus favorable que la révolte. Dans le calcul des risques – expression anachronique ici mais acceptable – le peuple va acquiescer à qui met tout en œuvre pour garantir la stabilité, id est la sécurité, nonobstant des pratiques cruelles et/ou injustes.

Faut-il considérer que le choix de la révolte est définitivement discrédité, si la résignation reste le moyen le plus sûr, à défaut d’être le meilleur, pour rendre supportable la vie en société ? Ce serait croire que l’on sait et peut toujours distinguer à temps le pouvoir de l’abus de pouvoir – tandis que ce dernier n’est souvent repérable qu’une fois déjà là — et que celui ou ceux qui font les lois pour tous sont toujours à l’abri de commettre l’injustice. En effet, s’il s’agissait seulement de maintenir un ordre social satisfaisant, sur le principe « sage » qu’on ne lâche pas la proie pour l’ombre, on pourrait admettre qu’il vaut mieux pour les hommes, les citoyens, les peuples, se résigner plutôt que se révolter. Mais l’ordre social est-il juste parce qu’il est l’ordre ? De quoi la paix civile peut-elle être le signe et est-ce dans le silence d’un peuple qu’on juge qu’il n’est pas soumis mais résigné « de bon gré », et non résigné « de force », ou « de fait » ? L’option de la révolte, ou du refus plutôt que l’acceptation ou résignation, prend toujours racine dans la conscience qu’il n’y a pas de résignation volontaire mais rendue nécessaire par la force du tyran. La servitude dont La Boétie nous dit qu’elle est de notre fait, est installée par un système qu’il est quasi impossible de renverser. D’ailleurs La Boétie appelle à la désobéissance et à la résistance, bien plus qu’à la révolte. Certes, nous sommes responsables de nourrir le potentat, mais la résignation n’est pas une fatalité parce que le tyran n’a de forces que celles qu’on lui donne. De toute exploitation et de toute injustice, les hommes ont le pouvoir de s’extraire y compris en prenant les moyens dont le tyran, le pouvoir, le souverain, se sert, révoltes et révolutions se font dans la violence. Reste à savoir si l’on accepte – sur quels fondements et jusqu’où — d’en user pour mettre fin à celles des gouvernants. La réponse marxienne est évidemment oui, ce qui signifie que certaines violences et usages de la force sont « meilleures » ou « préférables » à d’autres, celles des peuples à celles des pouvoirs, qui rendent la révolte « préférable » à la résignation, de facto, comme signe de la prise de conscience du caractère toujours injuste entre le/tout pouvoir comme maître et les peuples comme objets des intérêts, voire des caprices, des désirs, de celui-là. Préférer la révolte à la résignation c’est décider avec Rousseau que nul n’a d’autorité naturelle sur ses semblables donc que la seule autorité légitime possible doit reposer sur un contrat, un accord de tous avec tous, sans qu’aucun, ni individu ni groupe, n’ait avantage ou privilège sur d’autres. Mais puisqu’aucune société civile n’est à l’abri des abus ou des déviances du contrat originaire entre les gouvernants et les gouvernés, il n’est pas raisonnable de présupposer que tout pouvoir va bénéficier de la résignation du peuple de manière préférentielle.

Que la révolte soit préférable à la résignation, cette variation du fatalisme, ne veut pas dire qu’elle est le seul choix possible, ni qu’elle signifie nécessairement sédition, les situations réelles sont bien trop complexes pour être ramenées à des formules simples. Cependant, les principes doivent être établis à titre d’immarcescibles prolégomènes. Voilà ce que je dirais avant tout.

Broquille du dimanche : une omerta immémoriale.

5 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Qu’y a-t-il de commun entre la ’Ndrangheta calabraise, Varron et Apicius, outre qu’on les situe bien volontiers en terre italique ? Les deux derniers sont « à la louche » – expression triviale à connotation culinaire délibérée – romains, mais le premier mourait quand le second naissait, moins de trente ans avant l’avènement du christianisme. Aussi, la ’Ndrangheta n’étant ni de Rome ni des siècles antiques, à quel titre rejoint-elle cet écrivain prolixe et ce personnage ayant vécu dans le luxe et les excès ?

Commençons au commencement. Celui-ci est de quelques jours. Attirée par un titre du quotidien italien La Repubblica, j’approfondis alors ma lecture dont je retire la conclusion générale suivante : aurait-on affaire aux criminels les plus frustres, une solide culture alimentaire en terre italienne a parcouru et franchi tous les obstacles, les siècles, et même la probable ignorance des commensaux de la terrible mafia du sud de la péninsule, à la pointe de la botte. Imagine-t-on Pasquale Condello ou Ernesto Fazzalari lire le De rustica de Varron, l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, ou s’étonner, souriant, que, bien plus tard, Brillat-Savarin signale au moins une fois – sauf erreur de ma part – cette pratique alimentaire qu’ils partageaient avec leurs semblables avant arrestation, et leur postérité encore aujourd’hui, l'article en fait foi. Celui-ci rapporte qu’il y a peu, des policiers calabrais ont découvert une cache et confisqué son contenu, lesquels n’ont rien à voir — directement — avec le crime organisé, mais avec une prédilection cuisinière multiséculaire : 235 loirs, congelés en vue d’être consommés lors de banquets cérémonieux de réconciliation entre familles rivales ! Le journal précise que le petit rongeur est un plat particulièrement apprécié des mafiosi, comprenons surtout des parrains.

Leur réputation ne plaidant pas pour eux, il nous faut envisager que la saisie fut opérée pour motif délictuel. En effet, le Loir gris – le Gliss gliss – est protégé depuis 1983 par la Convention de Berne, dans l’une de ses annexes les bien nommées, il est vrai. Les chefs mafieux étant hommes d’organisation et ne laissant rien au hasard, la congélation tient probablement à deux raisons mêlées : compte tenu de leur très longue hibernation c’est bien le seul moyen d’en avoir toujours à disposition quelle que soit la saison du banquet de paix qui l’inscrit à son menu. Tout caïd de cette engeance, sur la seule question du repas qu’il doit à son pire ennemi, doit pouvoir dormir sur ses deux oreilles.

Comment sert-on les loirs (ghiro, ghiri en italien) à ces tables où le moindre sourcil levé du mauvais côté peut déclencher une rafale d’arme automatique ? On ne sait. Ni la ’Ndrangheta ni la Camorra ou Cosa Nostra pour les plus connues ne laisse d’autres écrits que les listes macabres de leurs exécutions, passées, présentes et à venir. En revanche, nous disposons de détails … croustillants sur la préparation de ceux que les Romains prenaient pour un mets délicat, c’est encore Brillat-Savarin qui le dit, dans la note relative au signalement de cette viande - ce comestible - tout aussi recherchée d’ailleurs que le sanglier, l’autruche ou la cigale qui, selon lui, revinrent d’Athènes au même titre que les lois de Solon, les belles-lettres et la philosophie. Il cite Martial, qui ne dit pas grand-chose : Tota mihi dormitur hyemens, et pinguior illo/Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit. Mieux vaut aller voir chez Varron où l’on apprend qu’il y avait, en Gaule notamment, des élevages de loirs, dans des enclos réservés également aux escargots et aux abeilles. On les enfermait dans des récipients de terre cuite – les gliraria – pour y dormir dans le noir. Dans les Deipnosophistes, Athénée nous apprend que tout aliment sucré prenant le doux nom de friandise – nwgaleumata c’est ainsi qu’il fallait les considérer la plupart du temps, car on les mangeait trempés dans du miel et saupoudrés de pavot, servis en début de repas – une mise en bouche ? – comme il fut fait pour les loirs du festin de Trimalcion. Cependant, très en amont, la loi Fannia de 161 avant J-C, qui limita drastiquement la liberté de satisfaire toutes ses gourmandises – pour paraphraser Macrobe – afin que les citoyens romains arrivant aux comices ne décidassent pas du sort de la république gorgés de vin et ivres, limita aussi la consommation des viandes, dont le loir. Ce qui, pour notre propos, confirme que, de l’Antiquité jusqu’aux contrebandiers mafieux contemporains, le loir ou Glis glis est un mets pour infréquentables tables.

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