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L’espace ou le lieu-dit de mes réflexions.

1 Décembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Demeurer c’est exister loin de toute hétérotopie, un terme foucaldien qui ramasse dans sa double résonnance grecque une signification stricte. Foucault, dans une conférence de 1967*, le propose pour nommer la propension de l’époque à inverser le rapport courant à l’espace-temps, en faveur du premier plutôt que du second — qui marquait les traditions antérieures — et veut dire par là que nous sommes désormais et paradoxalement, dépendants et reliés à des espaces qui nous portent hors de nous, laissant là, et même délaissant, ce qui nous retenait dans l’espace partagé de vie, et mieux encore dans l’espace personnel et intime. Autant le terme utopie est familier à nos oreilles – au risque de n’être plus du tout conforme à sa signification originelle – autant celui d’hétérotopie ne l’est pas. Pourtant, le premier n’est d’aucun engagement dans l’espace concret, alors que le second nous est commun, c’est un lieu réel, dessiné(s) dans l’institution même de la société et comme tel, signifiant sa nécessité, conséquemment, son sens. Disons-le autrement : autant l’utopie n’est, de facto, pas localisable, sauf à se nier elle-même, autant l’hétérotopie est accessible, tangible, constituée d’emplacements parfois hors ou loin de l’espace collectif, mais toujours géo/graphiquement situables et qui font une exception remarquable mais « normale » dans l’espace social. Ils sont, dit Foucault, des contre-emplacements. Aucune société, aucun groupe ne saurait s’en passer, même si, d’un groupe l’autre, ils ne sont pas nécessairement semblables, loin s’en faut, si l’on peut dire. Les prisons, les maisons de retraite et les cimetières sont les hétérotopies modernes, ces « lieux autres » dans les lieux de tous.

Dans cette conférence, Foucault déplace une analyse qu’il avait déjà faite mais centrée sur la question du langage — dans l’Introduction à Les mots et les choses — ; il y montrait que l’utopie, ou les utopies, en relèvent spécifiquement parce qu’elles sont fiction, tandis que les hétérotopies le minent secrètement et le brisent – donc s’y rapportent encore – parce qu’elles se heurtent à l’espace. Le lieu d’existence de l’utopie, si l’on peut dire, est la fable, l’irréel fabuleux, son mode même d’invention. Dans la conférence, Foucault va modifier l’axe de son discours et envisager une grammaire de l’espace c’est-à-dire la manière d’être en rapport avec les lieux, au sens de l’environnement tant individuel que social. L’hétérotopie y représente alors ceux dans lesquels nous ne vivons pas de façon ordinaire, mais avec lesquels nous sommes toujours en lien. Il les nomme des contre-espaces, tout aussi réels et matériels que ceux de notre expérience vécue, des lieux réels, des lieux effectifs (…) dessinés dans l’institution même de la société, ce qui en fait des contre-utopies  — au double sens de l’envers ou l’inverse, et de l’opposition — des espaces dans lesquels nous vivons, à la fois internes à l’espace de vie en commun mais en marge de celui-ci, parce qu’isolés, contraints ou clos, tels sont, selon lui et pour exemples, les hammams, les maisons de repos, les prisons, les asiles, ces deux derniers représentant des hétérotopies de déviation, réservées à ceux dont le comportement est ou s’est éloigné de la norme. Cette dernière distinction interne aux hétérotopies souligne le passage et la prévalence des normes sociales sur les individuelles, lequel est un « marqueur » comme on dit maintenant, des sociétés modernes. A ce titre, il faut noter que les hétérotopies fonctionnent comme des lieux de passage ou de transition/formation qui traversent la société, bien plutôt qu’ils ne la découpent, départagent ou même divisent, car leur rôle est d’édifier, de former, d’enrichir, d’élever, modeler. A ce titre, on peut faire entrer l’école dans les hétérotopies.

L’intérêt de cette analyse qui distingue sans les séparer les lieux de l’existence, est évident d’un point de vue urbaniste et architectural, puisqu’il va permettre de multiplier dans l’espace, des lieux du « dehors » conçus – théoriquement – en vue d’harmoniser ou d’expérimenter sinon le brassage, au moins le croisement ou l’articulation des dimensions individuelles et sociales, c’est-à- dire du spatial et du social. Mais, dans un troisième glissement de l’usage des mots utopie et hétérotopie, lors de la conférence suivante, Foucault se recentre, ou plutôt concentre son discours sur le corps, ce que l’on appelle aussi en philosophie le corps propre – cet objet incarné qui nous fait sujets de nous-mêmes. Merleau-Ponty – qui inspire Foucault ici – a tout dit sur la question. **Nous sommes « assignés à résidence » dans notre corps, sans autre choix que d’être là où il est. Tout franchissement d’un espace – tout déplacement – ne se peut sans lui, je ne peux être où il ne serait pas. Il est une topie impitoyable dit Foucault, ma limite permanente, absolue, concrète, en même temps qu’il est le seul signe de ma présence à moi-même, indépassable et insupportable aussi. Ni utopique évidemment – il est là et bien là – ni hétérotopique puisque je ne suis jamais ni loin, ni hors, ni à côté de lui. Réduction phénoménologique permanente de toute l’expérience externe (l’ailleurs) à l’expérience de l’ici, et manifestation de l’impuissance radicale du corps à une évasion hors de soi dans une réalité extérieure – hétérotopique – conjurée cependant par de fabuleuses utopies, comprenons les utopies fictionnelles — la littérature — qu’on invente dans les mots, que les mots inventent, par lesquelles l’écrivain, le poète, est « en lui hors de lui », même si et bien que cette réalité scandaleuse du corps, en soit l’origine irréductible.

Au début de la deuxième partie de Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty nous convie à la visite d’un appartement du point de vue du rapport que le corps (le corps propre) entretient avec l’espace, donc avec les objets. Ce qui montre, contrairement à ce que nous pensons habituellement, que le corps n’est pas là dans un espace uniforme — ce par quoi la connaissance « objective » de ce qui nous entoure apparaît — mais qu’il l’organise, l’anime (quel terme dans ce contexte !), ce dont nous n’avons pas une claire conscience, alors que nous en avons l’expérience permanente, par nos positions occupées et nos déplacements autour des et parmi les objets. Foucault a parfaitement compris la leçon de phénoménologie domestique et privée, où l’espace n’est saisi que par le corps présent. Parfois, mais parfois seulement, l’utopie fabuleuse, c’est-à-dire mensongère, advient, quand le corps se dépossède de lui-même ou d’une partie de lui-même : masques, tatouages, maquillages et autres pratiques qui brouillent les frontières entre notre corps et nous, nous mettent « hors de nous en nous », réalisant cette fois et sans le savoir une hétérotopie privée, intime.

Faut-il revenir, pour finir — fallait-il le faire plus tôt ?  — au sens exact du mot utopie qui ne désigne ni un lieu ni un projet idéal, et n’a rien à voir, mais rien du tout, avec cette connotation fautive qui le recouvre dorénavant et semble-t-il pour toujours, pour avoir confondu l’inexistant avec le mieux, ou inversement, le réel avec l’imperfection, et instauré un lien nécessaire et pourtant sans la moindre raison entre l’imagination et l’idéal. Rappelons donc que ce terme dont la construction nette et sans bavure du point de vue du grec est le fait d’un Anglais, mais tout le monde sait cela, rappelons qu’il dit le plus simplement du monde « un lieu (topos) qui n’existe pas (a) », un lieu qui n’a pas de lieu. Un lieu où l’on ne peut donc pas aller, et où le fleuve n’a pas d’eau. Et qu’Utopia est le nom que Thomas More lui donne par antonomase que l’on dit inverse. Aussi, sous la plume de Foucault, et particulièrement quand il parle du lieu où l’on habite, la distinction entre utopie et hétérotopie sert avant tout à établir les relations à l’ici et l’ailleurs. Si l’hétérotopie désigne les espaces où l’on n’habite pas, bien qu’ils soient au cœur de notre monde habité, l’utopie — terme finalement bien plus difficile à saisir — l’utopie ne se comprend que relativement à ce que l’hétérotopie n’est pas. Rapportée à la seule question de la demeure où l’on vit — angle absent, stricto sensu, du propos foucaldien, mais, très présent chez Merleau-Ponty, on l’a vu — l’utopie pourrait être le lieu où l’on est plus soi-même qu’hors de soi, plus soi-même qu’un autre, ou plus près de soi que n’importe où ailleurs. Est-ce pour cette raison que j’ai toujours préféré dire habiter ou loger dans une demeure, plutôt qu’une maison, et qu’y demeurer se fait par assemblages ou contextures de significations. Le lieu où le plaisir d’être avec soi, plus fort et plus tenace que le risque, en en sortant, de n’être plus tout à fait soi-même.

*devant le Cercle d’études architecturales mais autorisé à publication seulement en 1984, soit 18 ans plus tard. ** notamment dans Phénoménologie de la perception.

 

De qui s'agit-il ?

28 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Ces quatre extraits proviennent des souvenirs d’un seul et même auteur ou auteure. Chaque majuscule désigne ceux et celle dont elle fait le portrait, qui connaissait le tout Paris littéraire de l’époque qui le lui rendait bien. Les plus grands et talentueux n’hésitaient pas à pousser la porte de sa librairie et la conversation — rue de l’Odéon. Sous ses/ces mots et traits familiers, devinez qui sont V. B. A. trois hommes et C, seule femme, très célèbres et connus de tous, à l’époque, et encore aujourd’hui. 

 

1)(…)

Il apparut, tôt dans l’après-midi, derrière la vitrine qu’il considéra un moment du dehors en échangeant quelques propos avec son compagnon. Je savais déjà reconnaître les hommes de lettres à leur façon de regarder la vitrine ; celle de V. était la plus discrète que j’eusse encore vue : il regardait en homme qui a bien « tué la marionnette », mais l’œil disait la littérature, il la disait même singulièrement, par la nature de ses rayons … comment dire ? l’esprit (…) me souffle le mot : cathodiques.

Donc, il entra et se nomma : V. Quel bonheur !

(…)

Je ne me souviens pas de ce que je racontai à mon auguste visiteur. A coup sûr lui exprimai-je ma révérente admiration, et sans doute lui parlai-je de l’institution des potassons qui nous occupait beaucoup en ce temps. Il dut prêter une oreille bienveillante à mes propos, puisque j’ai un billet de lui qui remonte à cette même année de 1917 et qui mentionne avantageusement les potassons.

 

2) Quand je connus B, tout au début de 1916, il portait l’uniforme bleu horizon de médecin auxiliaire aux armées. Il séjournait dans je ne sais plus quelle ville de province, mais il venait assez souvent à Paris. Il ne connaissait pas encore Aragon et Soupault. Lui, comme les deux autres, fut d’abord client de passage puis client assidu de ma librairie.

Nous eûmes tout de suite de grandes conversations. Je crois bien que nous ne fûmes jamais d’accord. Même sur les sujets où nous aurions pu nous entendre : Novalis, Rimbaud, l’occultisme … il avait des vues exclusives qui me dépaysaient tout à fait. Il était beaucoup plus « avancé » que moi. Je lui paraissais certainement réactionnaire, tandis qu’aux yeux de ma clientèle courante je faisais figure de révolutionnaire. (…)

B, donc, en était charmé (de Mallarmé) et hanté au point qu’il écrivait ses lettres en prenant le ton courtois et précieux du Maître — très vieille France. Cela m’étonnait beaucoup, moi qui étais simple et familière. Son écriture, également, me plongeait en rêverie : appliquée, égale, lissée comme des cheveux avec de fines boucles. C’était, semblait-il, une écriture angélique.

En plus d’un sens, sa physionomie allait avec son écriture. Il était beau, d’une beauté non pas angélique, mais archangélique. — J’ouvre une parenthèse : les anges sont gracieux et les archanges sérieux. Les anges sourient toujours, ils sont faits d’un sourire, leur ouvrage est aimable, alors que les archanges ont généralement de grosses besognes : des gens à chasser du paradis, des dragons à tuer, etc. — Le visage était massif, bien dessiné ; les cheveux étaient portés assez longs et rejetés en arrière avec noblesse ; le regard restait étranger au monde et même à soi, il était peu vivant, il avait la couleur du jade.

B ne souriait pas, mais il riait parfois d’un rire court et sardonique qui surgissait dans le discours sans déranger les traits de son visage, comme chez les femmes soucieuses de leur beauté.

(…)

B, c’est la violence qui le fait statue. Il est porte-glaive. Il a la diligence immobile des médiums.

(…)

Ce que le visage de B avait peut-être de plus remarquable, c’était la bouche lourde et excessivement charnue. La lèvre inférieure, d’un développement presque anormal, révélait, suivant les données de la physiognomonie classique, une forte sensualité gouvernée par l’élément sexuel, mais la fermeté de cette bouche et son dessin rigoureux dans l’excès même, indiquaient une personne très concertée qui mélangerait singulièrement le devoir et le plaisir, ou plutôt les imbriquerait.

 

3) A. était alors en pleine possession de son prénom et d’une ombre de moustache. C’était bien le plus gentil, le plus sensible garçon qu’on eût su voir. Et le plus intelligent aussi. Avec lui, on pouvait s’entendre. Il adorait la poésie sans lui demander trop d’insolite. Quand je le connus, il faisait, je crois, sa première année de p.c.n. Il avait un Verlaine et un Laforgue dans ses poches et il était fort choqué de la grossièreté de ses camarades. Je me souviens d’une de nos premières conversations où il me confia que l’ineptie et l’obscénité des propos qu’il entendait à l’amphithéâtre n’étaient pas loin de lui mettre les larmes aux yeux.

C’était déjà un causeur remarquable. Il pouvait parler pendant deux ou trois heures avec faconde et ce léger ton nasal qu’il n’a pas perdu, je crois et qui traduit sa manière ironique : le défi guignol, l’emportement badin.

(…)

Un jour, il franchit notre seuil des gants clairs à la main. Il devait faire une visite de cérémonie dans le quartier. Cette visite, il l’oublie si bien dans le feu et les flots de sa parole que, vers la fin de l’après-midi, nous vîmes une personne plutôt furieuse (sa sœur aînée, nous dit-il ensuite) ouvrir brusquement la porte : « Mais enfin, L, il y a deux heures que je t’attends ! Tu n’es pas fou ? » 

Nous l’aimions beaucoup, naturellement, et nous ne doutions pas une seconde qu’il ne devînt un brillant littérateur.

 

4) Mes amies P G-V et M.L m’avaient dit à la rentrée – rentrée mythique car nous n’avons quitté Paris ni elles ni moi - : « On va vous faire déjeuner avec C. »

(…)

Un déjeuner avec C. Comment est-ce que ça allait se passer ? C est une femme qui a horreur d’être dérangée. De mon côté, j’ai horreur de déranger, surtout une C. J’aime faire plaisir, mais je n’imagine pas comment on peut faire plaisir à C quand on n’est pas fleur ou bête, saveur ou parfum, couleur ou musique. Son monde est d’avant l’humain ou après l’humain (…). On rêve devant elle de se transformer en chatte blanche, mais faudrait-il encore ne jamais mourir, être une bête immortelle, comme les dieux égyptiens.

(…)

Le menu ? Aujourd’hui, il y a des escargots. Ah ! non, dit C, c’est la seule chose que je n’aie jamais pu manger, j’ai essayé d’en goûter, il n’y a que le jus qui passe.

(…)

Alors qu’aimez-vous ? lui demandai-je. Eh bien, les légumes, les choses bien grillées, les fruits, le lait surtout, les desserts.

(…)

C’est vrai, dit-elle, je suis terriblement violente, j’ai souvent eu envie de tuer. J’aime les couteaux, les lames, pas les revolvers, ça fait un bruit absurde, non, la lame muette, bien effilée.

Le genre flottant

24 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Son idole venait de tomber ! Quelle déception ! La coqueluche des élèves n’était finalement qu’une sombre brute, une canaille, une crapule en un mot, elle avait fait de ses têtes de Turc, autant de victimes innocentes. Aussi, on ne cachait ni son dépit ni son désarroi : vedette et fripouille tout ensemble, la nouvelle figure du lycée, star inconditionnée des plus jeunes et étoile montante des préaux et du réfectoire, n’était, finalement qu’une estafette au service d’une personne extérieure, une ordonnance sans foi ni loi, une recrue vendue au capitalisme le plus bas. Pendant de longs mois, tout le monde fut sa dupe, c’est-à-dire aussi sa proie, voire sa créature. Mais on établit un jour que la célébrité de cour de récréation, n’était qu’une marionnette à la solde de la fine fleur de l’exploitation bonbonnière, quasiment une élite en la matière ! Toutes les confiseries obtenues par séduction, ruse et tromperie, n’étaient pas du tout destinées à améliorer l’ordinaire des personnes âgées de la Maison de retraite d’à côté, mais à sa propre consommation et celle de ses arpètes. Paul était bel et bien un pignouf véritable !

*

Tous les substantifs ci-dessus en italiques, sont du genre féminin et sans la moindre chance de les « masculiniser » en vue d’une équité grammaticale introuvable.  Y a-t-il offense à dire et écrire qu’un pignouf est une crapule, ou Gaston une victime ?

Livrons-nous cependant à la tentation inverse suivante : la « féminisation » de substantifs masculins, si Adèle est, cette fois, le sujet grammatical  des phrases suivantes :

 

Adèle était bourreaue de son métier, parce qu’elle adorait les bébées et les petites enfantes. Seule une fille, disait-elle, devait trancher la tête d’une fille, surtout une assassine de marmotes. Et toutes les escrocques, margoulines, malfrates et autres malandrines n’ont qu’à bien se tenir. Adèle sera toujours là pour défendre ses semblables des chenapanes, sacripantes, tyranes et autres voyoues … Qu’on se le dise !

*

- Mais quand va-t-on enfin saisir que le féminin grammatical 1) ne correspond pas forcément à la gent féminine – Gaston est – répétons-le haut et fort – une personne et Adèle un individu. 2) qu’il ne suffira pas d’ajouter un « e » ou de le soustraire pour modifier les rapports entre les hommes et les femmes 3) ni de l’inclure, ce verbe qui signifie aussi, rappelons-le, enclore, enfermer … Et dans cette lamentable trouvaille, - iel - le « e » que l’on veut réparateur de tous les oublis de genre, le « e » qui fait médicament, est bel (le) et bien « coincé » entre les deux lettres du il. « Elles » ne l’ont pas vu ?

         - Pourra-t-on éviter qu’une femme médecin ne devienne une médecine ; une femme pèlerin, une pélerine ; une femme qui soutient une équipe, une pivote ; une femme qui colonise, une colonne ? J’aime bien me souvenir que le mot gens est masculin au pluriel – les gens heureux – mais féminin s’il est précédé d’un adjectif qui s’accorde, par avance si l’on peut dire – les bonnes gens, les vieilles gens –  redevient masculin si l’adjectif repasse derrière lui – les gens ennuyeux – et l’on peut panacher – les bonnes gens sont ennuyeux – ; disons qu’alors tout le monde est servi !

            - Et si le majordome est une femme, me souffle l’espiègle* de service, doit-on dire une majordame ?

         *je précise avoir cherché un synonyme épicène de « facétieux » qui me vint d’abord sous la plume, car, horreur ! de genre grammatical masculin, il est suspect d’exclure la moitié de l’humanité. Il fallait aussi qu’il commençât par une voyelle pour élider et même éluder, l’article le supportant la même faute de bannissement. Espiègle remplit toutes les cases, comme il faut dire dorénavant. J’en profite aussi pour ajouter que le contournement des injonctions infondées qu’on voudrait nous voir adopter sans mots dire bien qu’en les maudissant, peut mener à d’intéressantes et utiles recherches synonymiques. Lesquelles sont aussi fort utiles pour éviter l’anglobal. Et d’ajouter que ces oukases d’un nouveau genre – c’est le cas de le dire – montrent à quel point la langue française est d’écriture et d’oral. Essayez-donc de dire, de prononcer à haute voix et à l’entour qu’iel.s ont été courageu.se.x  et d’arriver, je n’ose écrire, à bon port. Corneille revient, ils sont devenus fous !

Le chemin poudré des mots

18 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

Polissage du mot à mot du temps

dans les plis de la parole d’ensuite.

*

Tant les poussières sucrées

Ont goût d’été poudré

*

Au goutte à goutte du temps pleurant

il floche sur la page

des mots gelés 

*

Tout le long du rempart

des chemins d’eau

creusent

le lit fluide de mes pensées

où passe une gondole

*

D’un seul brin de lin

le poète trame

 le linceul du texte

qui prend sa vie en filature.

*

Il pluvine pour effacer la matité du ciel

ployant de pluie tombale

*

A la fin,

 de nous

ne resteront que nos nouures.

 

*

 

au loin

                                 lancés

 

        tous les

 

petits grav

-iers cas                          - sés

qui

 devie

-nnent  des

 

galets ronds de page.

 

*

Papier coupant,

Plume dans mon sang.

*

En fouissant ses pas dans la lumière du sable.

Les mots rongeurs les bruits le temps la vie.

 *

Frôlée par l’aile du papillon

l’eau devint bleue

le long de mes yeux.

*

A la paresseuse avancée de l’heure

les sons dans l’air

se balancent en apnée.

       *

      Boire aux lèvres du cratère

        pour apaiser son feu

     *

        Et le soleil replia ses rayons

Sous nos pas

*

D’un empan

les nuées noires disent

la funeste nouvelle

du retour de la pluie

*

Ballade des pendus-nocturnes-poignets-brisés

 

*

   - Il —

& moi

désarticulés

doigt par doigt 

vêtu de noir

entièrement

note après note

   - Il —

infiniment 

privilège du temps

de ceux qui ne sont pas morts

encore,

   - Ils —

survivent à mon vertige 

 

Matière, tu es.

 

 

*

Je rappelle Ce beau silence de flocons et de plumes, recueil de Noèmes  (95p.) qu'Alain Borer m'a fait l'honneur l'amitié de préfacer, en édition originale limitée et numérotée, avec très grand soin par l'imprimerie Cheyne, sur un papier de très belle qualité. On peut l'acquérir, en m'écrivant soit par courriel privé, soit en laissant un message par la touche "contact" ou dans l'espace des commentaires. Je vous répondrai assurément, rapidement et privativement. (cf Archives - Joie - 9 septembre 2021)

Mélanges, miscellanées, miettes - XIII

14 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

J’aime beaucoup celle-là, dans une liste des raisons qui rendent impossible l’advenue d’un livre : « & ce Juan Opiedo, dont parle Borges, qui toute sa vie exerça la profession de cordonnier et qui sur chacune des semelles des chaussures qu’il rafistolait écrivait des vers de sa composition qui finissaient par disparaître peu à peu, usés par la marche sur les trottoirs de Buenos Aires. »

          mais moins que celle-ci : « & celui qui souhaitait qu’on l’oublie et fut comblé ».

(Philippe Claudel, in de quelques amoureux de livres que … etc. la suite du titre se répand sur toute la page ; éd. Finitude, 2015)

*

Quand le mouton est tondu, il devient tout mou.

*

L’écrevisse

(Apollinaire, Le Bestiaire ou cortège d’Orphée.)

Incertitude, ô mes délices

Vous et moi nous nous en allons

Comme s’en vont les écrevisses,

A reculons, à reculons.

*

« Laver les mots dans la rivière d’eau douce » Éléonore – 7 ans. Sa petite sœur, Armance, 18 mois : "hop là !"

*

Je lis, dans la presse locale qui, sur tous les sujets, a valeur d’observatoire du genre humain, la date et l’heure d’une rencontre à venir dans un bistrot de la ville, pour un Happyritif ! organisé par un groupe qui se dit Passeurs de bonheur au travail, lequel ne doute de rien en disant n’importe quoi – notez qu’il y a un lien. En attache avec un think-tank – ce qui me fait toujours penser à un char de combat avançant à gros sabots – disons un groupe de réflexion ( !) national privatisant Spinoza comme d’autres le font de Montaigne, leur raison d’être (on évitera le mésusage permanent du mot finalité n’est-ce pas ?) s’apparente à une mission mystico-économico-patronnesse, puisque, tenez-vous bien (dans le char qui avance à gros sabots) il s’agit de permettre le partage des expériences de chacun,  des bonnes pratiques, des moments de convivialité  (déjà, on doute de la créativité langagière dudit groupe). Bien sûr, il est porteur d’actions à l’échelle locale (les bras m’en tombent, de l’échelle), qui, sans surprise, seront de sensibilisations d’acteurs locaux, (la vie est vraiment un théâtre) qui vont ou voudront ou pourront, ou feront, ou aimeront, ou je-ne-sais-quoi qui rime en « on » amener une réflexion (en transport en commun ?) une prise de conscience (attention les doigts) et l’une de mes préférées : initier de petits gestes. Tout ça pour ça ? Qu’on se rassure, la suite de cette énumération charitable, moralisatrice et paternaliste vise par un altruisme miséricordieux et un tantinet prétentieux, un public moins averti. Ce groupe – aux sérieux et à la profondeur indéniablement volontaristes – se donne – ben voyons ! pour mission première de semer l’envie de ramener la joie de travailler. Ah ! tout va bien ! J’ai cru, un instant, que la dimension apostolique de ces braves gens était mue par une foi en l’homme et un engagement pour le salut des plus miséreux. Me voilà rassurée, il s’agit bien de sanctifier le travail seul à même de (nous) mettre en joie (pardon, Spinoza, ils ne savent pas ce qu’ils disent !).

*

         Obcordé, par ce mot l’on désigne tout ce qui a forme de cœur renversé et rhagoïde de grain de raisin. Mais supposons, par une étonnante mutation (pléonasme), que les grappes de raisin portent dorénavant des grains obcordés, quel mot alors ? D’aucuns peut-être se disent que je suis incurablement atteinte de verbigération, n’empêche, j’aimerai bien qu’on me le dise.

*

         Le tableau de Gustave Klimt, La Philosophie, fut détruit par les Nazis en 1945. Sans commentaire, sinon s’étonner qu’ils ne le fissent pas plus tôt.

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Vitement, fait partie de ces mots auxquels il faut rendre un usage courant, retrouvé chez Champfleury, dès la 1ère phrase des Confessions de Sylvius, 1857 : « réponds-moi vitement ».

*

         Courir comme un dératé. L’expression n’est point lyrique et son explication non plus, installée sur une croyance ancienne, comme souvent, selon laquelle c’est à la rate qu’il faut s’en prendre si l’on souffre de points de côté, en particulier en courant. Encore au XVIème siècle, on pratiquait l’ablation de la rate sur les chiens aux fins d’améliorer leur performance – bien sûr ils en mourraient plus vite qu’ils n’en couraient – de là à penser qu’un homme sans rate court plus vite qu’un autre, on s’empressa d’y croire

*

Le nom de la clématite dément pourtant toute matité clémente.

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         Quand on parle de plantes ou d’espèces endémiques, il semble qu’on veuille dire qu’elles n’existent nulle autre part ailleurs sur notre planète qu’à l’endroit où, précisément, on les connaît. Ainsi le séneçon blanchâtre, sur les falaises du Bessin et du Pays de Caux ou le koala en Australie. Endémique, le mot porte en lui le double caractère de la restriction géographique et de la rareté. Au point, d’ailleurs, que non protégée, l’espèce finit par disparaître, tel le Dodo de l’île Maurice. Qu’on m’explique alors par quelle sorcellerie ignorante, nous entendons ou lisons dorénavant que telle difficulté, telle évolution de société, telle perte de moralité ou déclin de vertus sont devenus des problèmes ou des questions endémiques (pour dire qu’ils se répandent) … Prêtez l’oreille aux barbarismes sémantiques dont l’époque se repaît bé(a)tement, se pensant savante. En revanche, si vous tenez à vos nuits de sommeil apaisé, n’en faites rien !

         J’en profite pour dire que du côté de Tracy-sur-mer, de petites sources jaillissent de la falaise. Rien à voir, mais c’est si joli !

*

Il ne suffit parfois que de quatre lettres et un chiasme pour faire un monde :

ados/soda

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Pourquoi il ne faut pas écrire paraphe avec un f (parafe) : pour ne pas le confondre à une longueur près de jambe pendante avec la carafe.

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Ah ! j’aime beaucoup (aussi) celle-là : Ils ne se rendent pas compte de l’inconscience (qu’il y a à …), euh, ben oui, forcément !

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         Au livre 3 des Deipnosophistes – l’ensemble est un petit bijou dont je ne me lasse pas – Athénée de Naucratis (IIIème siècle) raconte que les huîtres nées en mer sont d’autant plus excellentes que, dans le voisinage, il y a un étang ou une rivière, c’est-à-dire de l’eau douce dont la délicatesse passe dans leur goût. Celui-ci devient acrimonieux si les huîtres sont nées sur les rivages ou les pierres. Mais rien ne vaut celles du printemps qui s’achève i.e de l’été débutant : elles ont été abreuvées d’eau muriatique approuvée par notre estomac. Il ne reste plus qu’à les faire bouillir seules ou avec du poisson. Ajouter de la mauve ou de la patience (Athénée nomme la plante tandis qu’en français, nous pensons à la vertu) et voici un mets de choix.

*

         Preuve de sa pérennité dans le cœur et l’âme des hommes, la mélancolie, le mot, a une existence attestée et à peine altérée depuis deux millénaires et demi.

*

Le long du mail, les belles marchaient avec langueur. Parfois, riant à gorge déployées, elles montraient l’émail de leurs dents superbes ce qui attiraient – mais peut-être le voulaient-elles – l’attention des joueurs de mail, un jeu d’adresse avec maillet à manche flexible.

(toujours dire et écrire courriel, lettrielle, ou courrier électronique, merci)

*

Ne supra crepidam sutor iudicaret : un cordonnier ne devrait pas donner son avis plus haut que sa chaussure.

[Il y a de nos jours, comme qui dirait, une foultitude de cordonniers qui se mêlent (semelles, merci qui ?) de ce qu’ils ignorent, comme s’ils le savaient.]

*

 

D'Afrique, ses Impressions.

9 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

         Et peu importe, au fond, si les prémices furent rocambolesques. Disons-le, à la mode de notre écrivain qui nous fait un opéra de quat’sous au moindre pépiement de piaf parisien, et duquel on apprend surtout l’inimportant et même l’importun, élevés au rang du sacré. Pensez donc, au moment de partir, sa femme oublia son manteau ! Certes, il y avait à cela des circonstances : à l’heure de quitter Marseille, le Ville d’Oran ne partit point. S’en suit une série de micro-récits à sa main, qu’on aime tant ; un amoncellement d’infimes détails qui ne comptent que pour avoir été écrits toujours à mi-chemin entre dénégation, effronterie, faux flegme et même j’m’enfoutisme savamment travaillés, ce qui coupe les cheveux en quatre finalement et les chemins aussi.

         Si le petit récit des préliminaires au départ tient une place de choix dans les impressions de l’ensemble du voyage, c’est en raison de l’impressionnante insignifiance qui façonne ce regard et cette plume impressionnistes, peut-être même pointillistes, qui nous séduisent, y aurait-il, bien sûr, bien sûr, un clin d’œil liminaire à Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique, particulièrement déroutantes pour le lectorat, Roussel dont André Breton dira plus tard qu’il demeurera le pire contempteur, le pire négateur du voyage réel. Formulation* si on l’isolait du reste de son texte, qui pourrait à bien des égards convenir à notre écrivain ; mais Breton va contredire notre intuition en ajoutant : il faut que l’œuvre ne contienne rien de réel, aucune observation du monde ou des esprits. Cela pour Roussel exclusivement, car celui qui a toute notre attention – quels que soient ses textes, c’est une marque absolue – a le génie du détail qui navre, heureuse formule de Paul Fournel. Nous dirions bien du détail pauvre non au sens économique, ni esthétique, ni d’aucune autre manière que cette pauvreté qui noue ses relations verbales avec et dans la simplicité et la candeur de l’observation. Le même Fournel, Paul, en fait un romancier désencombré, la formule lui sied à merveille, y compris la suite : pas d’infrastructure, pas de superstructure, et un peu moins la fin de la phrase qui ne s’applique pas ici, sinon en sourdine comme toujours, rien que le couteau de cuisine, à vif, sur la plaie ordinaire.

         Je voudrais raconter mes impressions d’Afrique. C’est la première phrase de ce texte-récit-inventaire demeuré inachevé, longtemps archivé. Un ensemble d’une vingtaine de feuilles dactylographiées et quelques fragments manuscrits. Il a fallu retranscrire l’ensemble, insérer les notes en marge, envisager qu’assurément, le tout n’était pas fixé. Mais si l’on se souvient qu’à peu près à la même époque Henri Calet – il s’agit bien de lui, n’est-ce pas, tout le monde a deviné – rédigea L’Italie à la paresseuse** rien ne saurait plus nous étonner. Aussi, nous avons accordé d’emblée et inconditionnellement tous nos égards attentionnés à ce texte, lequel contient un dessin de sa main, remarquable à plus d’un titre : une rareté, un point de vue, stricto sensu, étonnant, et une netteté remarquable dans le trait. Nous y reviendrons, ou plutôt, disons-le de suite, le crobar – avec ou sans d – fait image et même métaphore pour l’écriture calettienne en général, pour ce texte en particulier : le plus haut, le plus beau, le plus simple, le plus inattendu, lointain ou rapproché point de vue du monde, n’est jamais qu’au bout de ses pieds.

A Sidi Madani, petit village algérien au sud d’Alger, Henri s’installe du côté du 14ème arrondissement devant un paysage dont il tenait à ne pas se laisser distraire. Et quelques lignes plus bas cet incroyable aveu, sans nuance : Quelques heures après, je me suis senti là comme chez moi, comme dans ma rue. Au lieu de la maison d’en face, j’avais la montagne. Autre manière de dire qu’il ne s’installe que dans ses impressions, mieux dans les mots qui installent ses impressions.

         Quand Henri Calet arrive en Algérie, il sort de ses bagages un livre sur Paris à terminer (Le Tout sur le tout), ses images, ses décors, ses lectures récentes, Fromentin, Ibn-Khaldûn, le Coran, Tite-Live, du moins c’est ce qu’il dit, car il n’en laisse aucune trace explicite. D’ailleurs, les cinq premières pages (sur un total de moins de vingt) sont consacrées à l’avant-voyage, l’avant-départ, l’avant­-arrivée, jusqu’à écrire environ à la troisième, Je n’avais plus grande envie d’aller en Afrique. Quel aveu ! suivi de remarques douces-amères mais plutôt amères, en débarquant à Alger : toute forme d’agitations, de fougues, d’éblouissements attendus, ramenés à la portion congrue : je n’ai pas d’impressions personnelles sur Alger, sinon que cette ville n’est pas blanche. Plus loin, avouer n’être pas parvenu à avoir, en Algérie, une impression personnelle bien à moi. Le mot – impression – revient souvent, on le voit, dans l’une de ses significations majeures mais décentrée : l’ensemble des effets que produisent sur nous des images, des sensations ; aussi ne sommes-nous pas étonnés des juxtapositions, listes, énumérations, inventaires, de fruits, couleurs, arbres, fleurs, dont les noms, les noms exotiques suffisent à eux seuls au dépaysement de Calet, notés après que l’ami Francis Ponge, compagnon et complice du même voyage, le devançait toujours, ou presque*** à ce jeu-là. Comment ne pas succomber, non point tant à la vue des lentisques, jujubiers, aloès et autres micocouliers qu’à leurs noms jolis qui suffisent pour toute « impression sensible » ce qui, une fois encore, nous convainc qu’entre les mots et les choses, Henri Calet, fixe les mots pour accéder aux choses.

         Deux passages au moins – qu'on va dire « du Kabyle » et « de la Chiffa » – sortent un peu Calet de cette apparente parce qu’avouée, difficulté d’écrire, de décrire, ce qui se présente à lui. A la traîne de Ponge, il se sent souvent empêché, comme en-deçà de ce qu’il voit, ce qui est bien un aveu de non-indifférence à ce qui l’entoure ; un peintre, celui qui dit avec des couleurs, serait bien moins impuissant que lui. Mais les lecteurs fidèles et obstinés de Calet savent que ses formules les plus ordinaires, les plus simples, que d’aucuns pourraient – mais de quelle autorité ? – juger « plates » ou insipides, sont au contraire celles où il dit le plus : nous allâmes visiter l’étable, où se tenaient plusieurs vaches et des enfants. Maîtrise absolue de la litote, la figure de style la mieux adaptée à l’anodin, au demi-ton, aux oreilles fines ; il n’est pas donné à tout le monde d’entendre les infra-sons de ce qui se joue là, loin, très loin des aigus, des stridents, des perçants, où comment dire avec une sobriété maximale qu’on a le cœur gros.

         Avec ces pages « rédigées », il y avait un ensemble de notes non insérées, non classées, flottantes, qui, dans leur indigence même, leur sobriété, font pâlir de jalousie – ou devraient le faire – tous les tâcherons de la justesse, de l’acuité et de l’exactitude. Juxtaposition de mots, sans ponctuation, la plupart du temps sans article, sans explication ni développement, faisant une liste de courses à la mémoire peut-être, ou à l’oubli qui sait ? Sous l’entrée Alger :  j’ai visité Alger auparavant – le jour et la nuit – deux ou trois fois rapidement /une grande ville/sous la pluie au soleil/je n’ai pas pénétré dans la Casbah (mais j’ai vu Pépé le Moko) /ruelle linge la porte (…) ; on ne peut bien sûr pas tout reproduire, de la même eau, émouvante. [Du voyage au Maroc qui fit suite, Calet ne rapporta aucun texte rédigé, sinon, à nouveau, un ensemble de notes d’observation, qu’on pourrait, certains l’ont fait, considérer comme participant de la « méthode » calettienne, déambulatoire et exploratoire. Ainsi sous l’entrée Rabat, (…) ville blanche, éblouissante mal aux yeux (…)  / 2 cigognes sur le minaret (…) /la barre, l’océan, les barcassiers (fourmis)/(…) ]

         Ils avaient raté le départ ensemble, ensemble fait le voyage, séjourné au même endroit – Sidi-Madani – étaient partis sans la moindre obligation comme le stipulait la lettre d’invitation du gouvernement général de l’Algérie (précisément, des Services des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire), sinon de tirer le bénéfice maximum de ce séjour, soit qu’ils l’utilisent à lier connaissance avec l’Algérie, soit qu’ils ne quittent point leur table de travail, soit enfin qu’ils souhaitent seulement prendre un agréable repos. Henri Calet et Francis Ponge. Avec eux acceptèrent, pour les plus connus, Michel Leiris, Louis Guilloux, Jean Tortel, en arrivée échelonnée, de sorte qu’ils ne se croisèrent pas forcément. Et ceux qui déclinèrent se nomment : Sartre, Beauvoir, Breton, Aron, entre autres. Ces absents-là ont eu bien tort. Nous manqueront à jamais leurs Impressions.

         De Sidi-Madani, Ponge, à l’instar de Calet qui resta calettien, demeura pongien. On lui doit un ensemble de remarques, très précieuses, datées et groupées, par lui-même, sous le titre My Creative method. Certains jours, il revenait deux fois à la tâche, variant les longueurs, les développements, s’avouant (comme Calet !) paresseux tandis qu’il s’escrimait à saisir ce qu’écrire, et singulièrement écrire des poèmes, signifiait pour lui, et comment s’y prendre. Aurait-on, en profit de son séjour, une illustration, un exemple au moins, une tentative de cet usage des mots si nouveau et fécond ? Prenons-nous en flagrant délit de création, décide-t-il le lundi 5 janvier 1948 se souvenant, d’un coup, où il est, et saisissant – enfin – les spectacles, la vue devant lui, dans une tentative besogneuse d’expression. De quelles couleurs sont les couleurs du Sahel ? Ce n’est pas tant comme il les voit – comme nous les voyons – qu’il s’agit de les dire ; mais comme elles se doivent, qu’il faut entendre comme un devoir, de convenir au plus juste, qui ne devient au plus près que pour s'être le mieux accordées à une satisfaction première, confirmée par l’étymologie et le dictionnaire. Ainsi, le Sahel en ses couleurs est d’un rose un peu sacripant. Ponge se livre alors à une éblouissante et rapide cabriole comme il en a le secret, convoquant l’Arioste et convaincu doublement par Sacripant et Rodomont qui d’Algérie fut le roi et dont le nom signifie Rouge-Montagne, que sacripant est le seul mot et le mot le plus juste pour dire, écrire ? la couleur de ce sable-là.  

Le même jour – et là, on frémit d’aise et de plaisir – un galet ramassé dans l’oued Chiffa, fera jouer en lui des ressorts inconnus, expression dont s’étonne qui se souvient que le galet est le morceau final du Parti pris des choses, édité en 1942, soit bien avant ce voyage. Si le premier, chronologiquement, laisse le poète dans une sorte d’insatisfaction (les défauts d’un style qui appuie trop sur les mots) tel un galet des débuts, l’algérien, celui qu’il tient véritablement en main, décliné en trois points de quelques mots seulement, celui-là est celui de la victoire. Il faut mettre en miroir ces deux textes que six années environ séparent.

On se prend à rêver de Calet et Ponge, dans la double unité de temps et de lieu et partiellement la troisième, l’écriture, que fut ce voyage en Algérie, devenue Afrique sous la plume du premier. Belle et réussie synecdoque sur laquelle personne ne s’attarde ; mais, le trope le plus abouti de ce déplacement des corps, reste l’involontaire schize que leur activité littéraire fit entre leurs deux esprits, séparés et comme disjoints par ce que les mots firent respectivement à leurs impressions. Jamais l’inverse.

 

* in Anthologie de l’humour noir. ** cf archives L’Italie d’Henri, 18 décembre 2019 *** il arrivait que Francis Ponge ne trouvait pas non plus. (ici, entre les deux écrivains, il s’agissait de trouver le mot juste pour dire la couleur de la Chiffa, un oued bruyant et serpentin. Finalement, limoneuse convint et convainquit.)

Wittgenstein, la cafetière et le geste auguste du facteur.

3 Novembre 2021 , Rédigé par pascale

 

          Le programme des épreuves écrites de l’agrégation de Philosophie, mouture 2022, affiche : Hume et Wittgenstein. Une formalité pour certain(e)s – clin d’œil à Clémence. Du premier, chronologiquement et alphabétiquement parlant, je ne bénirai jamais assez la foudroyante formule rongée jusqu’à l’os : Tout ce qui est peut ne pas être. Manière de dire que toute négation des choses contingentes est toujours possible, y compris ce qu’il serait absurde de nier, d’un point de vue empirique, par exemple que le soleil ne paraisse pas à l’horizon demain, ou plus nettement, qu’il n’y ait aucun lendemain à aujourd’hui : un régime de scepticisme rationnel engageant une triple réflexion – le pouvoir paradoxal de la négation ; la « nature essentielle » de l’incertain ; le caractère insaisissable de l’Être – dont nous n’avons épuisé ni les prérogatives ni les conséquences, que Hume a pratiquée pour nous. Son involontaire colistier porte un nom et signe une œuvre moins connue encore des non-pratiquants de la philosophie, une peuplade indifférenciée et nombreuse qui commence avec la fin de la classe terminale, année bénite-maudite d’où le plus grand nombre ressort avec plus de préjugés parfois qu’en entrant, passant par pertes et sans profit les siècles, 26 au bas mot, et les milliers de millions de pages en autant de volumes, les milliards et milliards de neurones émoussés et rompus, les billions et trillons d’heures usées et usagées, les trillons de billions de mots, le tout dans toutes les langues, dont, pour les plus anciennes, le grec, le latin et l’arabe, ramenés à l’emporte-pièce de qui – et cela m’étonnera toujours – n’en aura ni lu ni étudié plus qu’une quinzaine d’extraits, peut-être, ou une trentaine de lignes au hasard, quelques mois avant ses dix-huit ans, mais prétendra, toute sa vie, s’en souvenir, et avoir de quoi en parler pour toujours.

La cafetière ? il s’agit de la machine qui fait ou verse le café – moins celle du conte éponyme de Gautier Théophile, que celle du poème d’Apollinaire – Les Femmes in Alcools – dans lequel, in fine, Le facteur vient de s’arrêter. Donc  il ne s’agit pas, argotiquement parlant, de la boîte crânienne dans laquelle les deux philosophes ci-dessus nommés ont pourtant beaucoup œuvré à limer et frotter ma cervelle. Simplement, recevant dans le même instant et dans chaque main, par les services postaux, deux colis – un livre consacré à Wittgenstein/une machine à « ristretti » programmée à sa propre obsolescence, il était dès lors impensable de manquer une occasion unique de conjoindre ces trois nano-événements du hasard universel, en une seule et joyeuse formule. De la cafetière il ne sera, en principe, plus question dans ce qui suit, du facteur non plus.

         Portrait d’un Viennois : né en avril 1889 dans une des familles les plus riches et cultivées de la ville et du pays, cela ne prédispose pas fatalement à devenir philosophe, ni d’avoir vu Klimt boire le thé au salon, ou, dans sa prime jeunesse, croisé Brahms un ami de la famille ; savoir que l’un de ses frères est dédicataire du Concerto pour la main gauche de Ravel ; avoir fréquenté assidûment les salles de concert et les musées, pratiqué plus qu’honnêtement la clarinette ; être fait prisonnier par une unité italienne en 1918, avec pour tout bagage son Tractatus logico-philosophique à finir d’écrire ; être imprégné des textes et de la pensée de Schopenhauer ; avoir renoncé à l’héritage colossal de son père puis de sa mère pour ne plus vivre qu’avec un lit, une table et quelques chaises ; avoir été successivement instituteur, jardinier d’un couvent près de Vienne, architecte de la maison d’une de ses sœurs, éphémère mais talentueux sculpteur ; avoir rencontré et longuement fréquenté à Cambridge, pour le meilleur et pour le pire, l’éminent épistémologue Bertrand Russel, le premier éditeur du Tractatus ; aussi Frege, et, plus tard une relation personnelle avec Schlick ; mais aussi Waismann, deux noms inconnus du grand public, appartenant au Cercle de Vienne duquel il fut distant, et avec eux et d’autres, entretenu des correspondances tout sauf conformistes ; être, être surtout, un redoutable mathématicien et logicien, au point que Russell devenu vieux, considérait que Ludwig l’avait largement dépassé, ce qui était vrai ; s’engager en 1939 comme en 1914, cette fois dans le service de santé anglais ; après-guerre, s’isoler en Irlande, dans la campagne, puis au bord de la mer. On raconte que les pêcheurs racontaient qu’il tentait d’apprivoiser les oiseaux, on est bien près de croire ces racontars, il était ébloui par l’aéronautique balbutiante, qu’il étudia, et fut un maître ès cerfs-volants.

         Sur ceux qui l’approchaient il exerçait fascination et aversion, sympathie et antipathie, attraction et hostilité ; c’était, à n’en pas douter, un homme supérieur. Une intelligence surpuissante. Un esprit exceptionnel. On n’est pas étonné qu’il ait été profondément marqué par Saint Augustin, Kierkegaard, et en littérature Dostoïevski et Tolstoï ; on est captivé par son écriture concise, nette, construite au carré, sans surprise, rythmée, resserrée au plus juste. On sait que la musique de Schubert était tout pour lui : il faut que ces deux phrases soient juxtaposées, car si Wittgenstein était une figure de style, il serait l’asyndète.

         Comment, dans ces dispositions et conditions qui restent encore à étoffer, comment aurait-il pu échapper à une longue, aiguë, articulée, obsédante analyse de la question qui recouvre tout, l’absolue question du langage, le jeu de langage – enjeu ? – expression mainte fois répétée dans De la certitude, son dernier ouvrage, celui auquel il travaillait deux jours encore avant sa mort, le 29 avril 1951, à 62 ans tout juste. La question : « Est-il donc possible de faire l’hypothèse (c’est lui qui souligne) que n’existent pas tous les objets qui nous entourent ? » (ibidem, §55.) – devient le noyau atomique de toutes ses réflexions, et se déploie à l’infini. Quelles conséquences y a-t-il à considérer que la réalité ne serait que l’ensemble des assertions que l’on porte sur elle, lesquelles n’ont, pourtant, pas le même degré de certitude ; et (se demander) si les significations changent avec les mots.

Plus d’un siècle auparavant, Hume dans l’Enquête sur l’Entendement humain, s’interrogeant aussi sur la signification de nos affirmations quand nous les saturons de certitude, sans savoir finalement ce qu’il en est, leur fera un sort surtout aux plus usuelles, les plus universellement reçues, les moins susceptibles d’être interrogées. Distinguant les vérités de raison (il dit les relations d’idées) dont les mathématiques qui font l’objet d’une démonstration a priori, i.e par la seule pensée, des vérités de fait, il montre que ce n’est pas la même chose de dire que trois fois cinq est égal à la moitié de trente ou de dire que le soleil se lèvera demain. (ibid. IV, 1ère partie). La seconde est une confusion entre évidence et vérité, en « raison » de la permanence de l’événement – c’est ainsi depuis la nuit des temps, si l’on peut dire – de sorte que ce qui a lieu un nombre incalculable de fois, serait voué à demeurer toujours, donc, ergo, est vrai ! Pourtant, l’établissement de cette relation n’est pas de même nature que la précédente, elle ne relève que de l’expérience, terme qui désigne toujours en philosophie, le lien avec l’existence, le réel, l’empirique – qui dépasse l’individu. C’est pourquoi, au sujet d’un fait, notre raison ne devrait jamais tirer une conclusion nécessairement vraie, toujours et partout. Les objets de l’expérience - voir un arbre, entendre un bruit, toucher une table, attendre le lendemain … sont tous soumis aux coutumes, habitudes, mémoire, fréquences et ressemblances, seules responsables de cette croyance tenace en la force pourtant illusoire d’un raisonnement établissant des relations entre causes et effets, relations qui n’existent pas. Quelle logique, quel processus d’argumentation vous garantit contre cette supposition ? se demande Hume un peu plus loin. Voilà une question sur mesure pour Wittgenstein. Certes, l’observation montre qu’en approchant sa main d’une chandelle on se brûle, et l’habitude finit par établir qu’on sait qu’une flamme est occasion de souffrance, ou tout autre cause brûlante ; mais cette « conclusion » ou supposition censément vraie à laquelle on parvient très vite, dès l’enfance, n’est pas une argumentation, n’est pas une démonstration. Montrer, ce n’est pas démontrer.

         Hume, sans l’avoir voulu, avait déjà taillé ses questions pour Kant et le vieux philosophe de Königsberg – on a tous un peu le sentiment que Kant a toujours été vieux – sut lui en être gré. Mais lisons Wittgenstein, c’est de saison : pour voir combien peu clair est le sens de cette (telle) proposition, considère sa négation dit-il, tandis qu’il reprend les assertions du sens commun qui, sans barguigner, sait et/ou est sûr que là il y a un siège, ici, une porte … etc. Alors que jamais personne ne teste la vérité de cette proposition, seul critère pour établir avec certitude que je sais et ce que je sais ; savoir, redoutable verbe dont nous ignorons à quel point son emploi est spécialisé. A partir de là – s’il fallait repartir du scepticisme rationnel humien – Wittgenstein s’en départit en consentant que l’accord fréquent avec autrui sur le sens de l’énoncé « je sais » relève du jeu de langage, faut-il entendre en sous-texte, des règles du jeu de langage ? Mais il prévient – qu’il ait lu Berkeley de manière approfondie ou pas, nul ne le sait : si l’on se met à douter de l’existence du monde extérieur – par la négation grammaticale de je sais – on entre dans un jeu, c’est pour jouer, ce n’est évidemment pas « pour de vrai ». Le philosophe est un jusqu’auboutiste du raisonnement, il n’est pas fou, justement, il n’est pas fou. Tel Hume, me semble-t-il, mais avec une insistance bien plus têtue et nanti de sa boîte à outils de mathématicien hors pair, il pose et repose inlassablement la même question, jusqu’au dernier jour : quand je dis « je sais » que dis-je ? à quelle détermination logique me rapportè-je.

         A relire et reprendre ses textes – après et grâce au geste auguste du facteur qui me porta la très fouillée (à l’américaine) biographie signée Ray Monk et avec elle la cafetière pour les petits noirs brûlants en accompagnement – et Hume sur les rangs, je me dis que voilà un choix magnifique pour l’écrit de l’agrégation, qui porte décidément fort mal son nom, car s’il y a bien quelque chose à ne pas faire c’est d’agréger ce qui – ceux qui – ne saurai(en)t s’assembler, s’attacher, s’agglutiner, leur œuvre étant à la fois spécifique et nécessaire l’une à l’autre. Wittgenstein, le déshérité volontaire – un notaire aurait dit qu’en refusant la fortune laissée par son père il opérait là un suicide financier – manière de procuration ou de substitution aux suicides réels de trois de ses frères ? –  Wittgenstein, ni aucun philosophe d’ailleurs, ne peut recaler ni récuser le legs intellectuel dont il est issu, qu’il le nomme ou pas. Peu, très peu de noms dans ses textes hors les contemporains avec lesquels il cheminait. Pourtant Descartes est partout (Puis-je douter de ce dont je veux douter ?) Hume, nous venons de le voir, forcément Kant, Berkeley évidemment. Il est aussi, notre champion pour l’usage et l’éloge des objets dans une Grammaire philosophique, ce fil que j’aime tisser, depuis longtemps. Chez lui, livres, tables, arbres, portes, couleurs – le bleu, déjà chez Hume – les pommes, un marteau, un flacon de benzine, un jeu d’échec, une baguette de chef d’orchestre, des poupées, un fauteuil (les sièges en général), le téléphone, les automobiles, la gare …

Mais la gare ! Il m’est revenu en mémoire cette anecdote vraie : Einstein à 22 ans, diplômé de mathématique et de physique du Polytechnicum de Zurich, après un parcours scolaire chaotique – aujourd’hui on dirait atypique – est sans emploi et amoureux, ce qui n’a rien à voir mais fait plaisir à dire. Il répond à une annonce du « Bureau fédéral de la propriété intellectuelle » de Berne, précisément à l’Office des brevets, où un poste est à pourvoir. Ne nous attardons pas, ce n’est pas à sa hauteur intellectuelle, même si, sur le papier, il possède toutes les compétences en termes de formation scientifique. Wittgenstein fit de même à plusieurs reprises, n’est-ce pas. Mais la gare. Chaque matin, il se rendait à pied au travail, passant devant une horloge, fameuse paraît-il, dont la caractéristique – nous sommes en 1902 – est d’être parfaitement reliée aux autres horloges de la ville, de sorte que, à Berne, le temps (…) apparaît comme unifié. Un incommensurable progrès avant quoi chacun, chaque ville, chaque monument, voyait midi à sa porte, garantie d’un usage chaotique du chemin de fer, ce moyen de transport pourtant triomphant depuis le milieu du 19ème siècle. Ce fut même – l’harmonisation du temps, donc du temps ferroviaire – une priorité, et un nombre considérable de brevets furent déposés, dès 1892, notamment à Berne, où quelques années plus tard, Einstein s’étonnera avec candeur – c’est aussi la marque des esprits surpuissants – qu’un temps unique régnât dorénavant sur le monde et la ville. Dont la gare dotée d’une horloge signalant à tous et partout, l’heure exacte ou plutôt, la même heure. Mais il s’interroge : « Que signifie la phrase : tel train arrive ici à 7 heures ? » sinon « que le passage de la petite aiguille de ma montre sur le 7 et l’arrivée du train sont des évènements simultanés ». On aime la pureté des âmes simples ! On dirait du Pierre Dac. En Juin 1905 -– 4 articles cette année-là, tous fondateurs de la physique moderne -– Einstein reprend le train de 7 heures, si l’on peut dire, pour expliquer L’électrodynamique des corps en mouvement : quel sens – deux mots redoutables ! – quel sens donner au fait que deux évènements sont simultanés alors qu’ils sont distants. On ne peut prendre deux trains en même temps au même endroit, ni, bien sûr à deux endroits différents. L’idée de la dépendance du temps avec le mouvement dans l’espace – sa relativité pour le dire vite – vint un jour à son heure.

         Et ma petite minute de gloire : j’apprends qu’Einstein travaillait avec Paul Habicht, un mathématicien de haut vol et son ami, mais surtout le jeune frère de Conrad Habicht qui préparait le café à l’Académie Olympia, fondée par Einstein et quelques autres, où l’on parlait physique, évidemment, mais aussi, philosophie.

                                          

LE 30 OCTOBRE

30 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

          

                           de l'an 1837 selon l’État civil,  Jean-Pierre Brisset naissait à La Sauvagère, Orne, inscrit au 25 Haha 149 du calendrier pataphysique.

 

 

« Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! » Paul Claudel, Connaissance de l’Est, La Pluie

(cité en exergue du Chapitre 1 de l’excellentissime livre de Marc Décimo : Jean-Pierre Brisset Prince des penseurs Inventeur Grammairien et Prophète, aux Éditions les presses du réel, 2001 (796 p.)

 

 

 

Hommage

 

- Écoutez Brissette, la rainette verte -

 

Coâ, quoi ?

 

La mare rose 

la mare ose 

l’âme à roses 

lama rose 

lame arrose 

 l’amaro se marre, ose 

la Ma rose arrosa, l’art osa !

l’amarre osa

rosa, rosam, rosamare

Rose ama rosa

Rosamarosa

 

 

In Les Origines Humaines, Jean-Pierre Brisset écrit : « L’analyse ne connaît que le son, c’est là le son, c’est la leçon qu’il faut retenir ». p. 1158

 

 

[Jean-Pierre Brisset in inactualités et acribies : 7 Septembre 2018 : Brisset, Jean-Pierre, (épisode 1) ; 8 Septembre 2018 Brisset, voyageur presque immobile (épisode 2) ; 10 Septembre 2018 : « Il aime son délire comme lui-même ». JP. Brisset (épisode 3) ; 3 octobre 2020 : La fête à la grenouille ; 4 Octobre 2021 : éloge par quatre de la grenouille.]

 

Broquille d’un Dimanche, l’après-midi.

24 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Il y a, dans ces lignes, quarante40 – emprunts volontaires au même auteur mais à divers textes et œuvres ; cela va du mot à l’expression, voire à des tronçons de phrases … Si l’écrivain est facilement identifiable, aussi une partie des 40 dettes obérées, le tout sera-t-il détecté ? Il faut dire, pour ne pas trop décourager le joueur, que j’ai picoré à livres ouverts … aussi, il n’est même pas question – sauf pour quelques repérables et archiconnus emprunts – d’indiquer les scènes de crime. [Je n’ai, bien sûr, tordu aucun accord, falsifié aucune syntaxe, j'ai respecté les temps des verbes et la ponctuation co-pillés : mon défi. Encore un exercice de style.]

*

 

Derrière le Bois de pins, la maison paysanne est quasi invisible. Il faut presque atteindre son seuil pour en apercevoir la fenêtre et son volet battant. Autrefois, il y a longtemps, il arrivait que le fumet d’un plat de poissons frits s’en échappait ; aujourd’hui, il faut y pénétrer pour voir l’assiette, la cruche et la bougie encore disposées sur la table. Au sol, la lessiveuse qu’on imagine avoir dû fumer comme cheminée d’usine. Bien sûr, la radio ne grésille plus depuis longtemps, et l’appareil du téléphone muet à jamais. Un cageot vide gêne le passage vers l’escalier qui monte à la seule chambre que jouxte un petit grenier. Par la porte, on aperçoit dans une valise crevée, un galet incongru ici, peut-être un souvenir de voyage au bord de la mer, sur une chaise dépaillée, un édredon éventré, et dans un cendrier crasseux, un mégot de cigarette. On hésite, pour l’occupant des lieux, entre un ermite, un fugueur, un descendant lointain de Merlin l’enchanteur égaré au début du siècle précédent : toutes les choses ici sentent le double parti pris d’une frugalité résolue concédant deux touches de progrès figées dans la dernière simplicité : la demeure et son demeurant n’en étaient pas encore aux machines à laver, au magnétophone et au rasoir électrique.

C’était un cinq septembre, à l’heure où le ciel hésite entre la nacre et l’ardoise. La maison d’une seule pièce à cheminée froide avait beau être vide, désertée peut-être bien, on imaginait des bouillons du linge encore fripé avant le repassage. On ne sait pas vraiment pourquoi quelque chose du premier chapitre des Misérables revenait en mémoire, tandis que s’envolaient, dérangés, quelques oiseaux habitués en ce ciel. Imperturbable dans sa déambulation, un escargot avançait le barothermomanosismographe de sa pensée sur la terre grasse arrivée jusqu’au seuil en déroulant ses tapis piquetés d’herbettes. Regardant depuis l’intérieur vers ce qui fut un jardinet, des arbres fruitiers – pour l’essentiel des poiriers – oublieux des sévères, rigoureuses amputations successives auxquelles ils sont soumis, portent dorénavant sur leurs troncs des couches de mousses qui les font ressembler à des vieilles rocailles, ou à de vieux rochers.

De la faune et flore, ne restent, avec les poiriers redevenus sauvages qui affolent la guêpe, ne restent que des mûres et un lilas dont on ne sait plus rien ; la petite mare croupit, désertée par la grenouille, inimitable pour chanter une ode inachevée à la boue. Il faut bien le dire, tout cela est à la fois beau et inquiétant. Au moment de tourner talon, tel un dragon chinois, d’un vieux pan d’un vieux mur surgit un chef-d’œuvre de la bijouterie préhistorique : le lézard et son petit train de pensées grises.

 

J’avais dix-sept ans,

19 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

                           et très vite vingt. Je lisais Les Noces de Pierre-Jean Jouve et notais – déjà – d’une plume large et tranquille comme la Loire en été, des extraits de l’Introduction de Starobinski : c’est écrit dans un cahier grand format, couverture cartonnée, pages lignées et sans marge. Je lisais aussi Les Nourritures Terrestres de Gide, dans la ferveur. J’écoutais les concerts classiques diffusés à la radio, j’allais au Théâtre de Caen entendre Yuri Boukoff, Jean-Pierre Rampal, je fuguais à Paris pour un récital d’Alexis Weissenberg. J’étais en vénération d’Arthur Rubinstein dont les rediffusions historiques – quand j’écrivais il était alors dans son plus grand âge et ne se produisait plus – n’étaient pas rares, nonobstant leurs mauvaises qualités acoustiques. Et je jouais très mal du piano, mais ne pouvais m’en arracher. Cela faisait mes jours et mes nuits entre les cours à l’Université auxquels j’assistais avec une assiduité rare, additionnant les horaires jusqu’à plus soif, ajoutant le grec au latin, la littérature médiévale au surréalisme, Rousseau à Marx, Machiavel à Kant, la logique à l’esthétique, Aristote à Platon, Plotin à Averroès, Saint-Thomas à Denys l’Aréopagite. J’aurais voulu que les journées n’eussent pas de fin, que les cours fussent interminablement interminables. J’aimais de passion entendre et comprendre tous ces savoirs qu’on avait appris et compris avant moi, cela me fascinait, subjuguait, m’envahissait, m’émerveillait, j’en voulais toujours plus et j’admirais les enseignants inspirés qui les dispensaient. J’eus peut-être bien de la chance, dont la première fut d’avoir probablement occulté tout ce qui s’opposait – il dut bien y en avoir – à cette insolente boulimie intellectuelle. Oui, il y en eut forcément.

Pour captivantes qu’elles étaient, ces années n’avaient rien d’une promenade de santé comme on dit. Des questions intenses, insistantes, incessamment revenues et formulées avec la régularité obstinée des marées, ne me quittaient pas. Elles sont toujours là, arrimées aux longues plages de sable fin sous la pluie : de l’usage des mots, de leur rapport au monde ; du rien et du néant ; de l’Être et du Non-Êtreomniprésence de la question du langage, de sa puissance et de ses limites ; déjà formulé le rapport de la philosophie à la poésie, la seconde dont je dis qu’elle est à la limite de la rhétorique et de la psychanalyse ; que les figures cependant résistent toujours à ce classement parce qu’elles comportent une part tue ; que le poème serait – serait-il – le langage qui prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, ou pour ce qu’elles sont ? Pourtant « la terre est bleue » - simplicité absolue d’une formulation qui ne dit ni la terre, ni la couleur bleue.

« Toujours en moi cette vieille antinomie qui ne me quitte pas. Tenir certaines choses à la fois pour essentielles et pour inutiles. ». Ne faut-il pas ajouter aujourd’hui : essentielles parce quinutiles au sens de l’incompétence à servir une fin pratique. J’étais dans cette obsédante idée de tout ce qui n’est pas, qui prend le pas sur tout ce qui est. Formulation lumineuse dans sa gravité même, la relisant lentement, elle ne laissait aucune chance à la frivolité.

 

         Mais c’est à la musique que je dois mes meilleures hésitations verbales, mes bafouillements incomparables, mes brièvetés bavardes et impuissantes tout ensemble. J’y allais par deux chemins : l’écoute ininterrompue de la radio musicale et la pratique enragée, frénétique, du piano, sans cesser, de l’une à l’autre. J’écrivais l’une et l’autre en termes pauvres.

Deux Préludes sous mes doigts et souvent sous ma plume. L’un de Bach, toujours à recommencer ; longues heures en tête à tête avec le clavier, la dure bataille, la résistance des notes des doigts aussi, le mécontentement devant les difficultés invaincues. Enfin, la merveilleuse fatigue. L’autre, pianistiquement beaucoup plus ardent et ardu : c’est encore la même bataille. Je travaille avec l’acharnement du condamné ce Prélude de Rachmaninov. Il y va de moi, semble-t-il, me semble-t-il, dans cette lutte à mort dont je ne suis pas sûre de sortir victorieuse.

Et plusieurs semaines plus tard : Rachmaninov doit être terminé. Possession complète et « voluptueuse » loin d’une rencontre avec le calme et la plénitude Quelque chose de bestial qui m’épuise et me terrifie. Et m’impose silence.

De la Marche funèbre de Chopin, d’un Concerto de Mozart (le 21, la partition de piano du 2ème mouvement), de l’Adagio de la Pathétique de Beethoven, je ne dis rien. Je les nomme. Et Ravel ! ah ! Ravel que je ne sais pas aimer. Et celle jolie formule, je trouve : J’ai des problèmes avec une Colombe en ce moment. Il s’agit du Prélude (encore un !) de Messiaen que je déchiffre avec douleur. Impossible de savoir quand il y a, ou non, une fausse note … mais c’est magnifique ; cette Colombe est sûrement un oiseau blessé. J’ai tout de suite pensé au Calligramme d’Apollinaire.

Mais

près d’un

jet d’eau qui

pleure et qui prie

cette colombe s’extasie

         Messiaen est d’une telle pureté qu’on se sent bien trop humain pour oser jouer cela. Il y a là-dedans une dimension que je n’ai jamais trouvée dans les œuvres romantiques. Non qu’elle soit supérieure, mais elle est Autre.

Et sobrement [sobriété qui me quitte, on le verra, quand je quitte moi-même le clavier] :  Je suis toujours dans Schumann. J’avance comme un funambule sur la corde raide des Scènes d’Enfants.

Donc ces trois écoutes : Il y eut le concert Yuri Boukoff – magnifique – le 4ème de Beethoven. Ma grande satisfaction musicale depuis la rentrée. Un jeu d’une simplicité extraordinaire. Rien en plus, rien en moins. Et comme nous avons beaucoup applaudi, il nous a « donné » la Pathétique. Je connais cette partition note par note ; ressentie différemment par moi, elle n’en était que plus belle jouée par lui. Qui semblait la précipiter un peu, mais dans quelle pureté ! Même le dérapage sur l’avant dernier trait n’a rien ôté à l’ensemble ; accident de parcours qu’il prit avec le sourire, sans nous laisser le temps d’un soupir. Boukoff. Très grand.

J’entends les applaudissements qui saluent l’arrivée de Rubinstein (rediffusion radiophonique) et je me dis que c’est gagné. J’adore ce concerto (Brahms) « tendu à se rompre ». L’introduction est d’une intensité folle. Je connais le poids de ce mot qui chavire. Et chavire avec l’orchestre, et bientôt le piano. Toutes ces cordes – là aussi je pèse mes mots – font plus que vibrer pour soutenir le pianiste. Et toutes ces notes, ces touches lentes à prendre leur envol, terriblement lourdes de tant de poids, lourdes du seul et même sens celui qui va en droite ligne vers un seul point. Toutes ces notes qui supportent difficilement le poids que pèse le non-langage. Le vide des mots est lourd à porter.

Et je me porte, piano-pianiste, loin là-bas à la ligne d’horizon. Pourtant je tends les bras et la mer est à moi. Calme et facile. Elle s’enfuit et disparaît, la ligne d’horizon dans une absence qui sait s’imposer. Magnifique la tempête qu’elle soulève et me soulève.

Mouette tranquille qui repose, je suis le soleil et la mer qui s’y noie. Une fois, plusieurs fois. Et me lave, et me ruisselle, et me chante, m’éclabousse, me plénitude et tempête. Vagues les vagues qui me ressassent et m’enveloppent, me ritournellent. Brisures de rocher. La mouette, oiseau de ma folie au bord de chaque mot qui me traverse de part en part. Roseau dans le vent que je berce pour l’enfant que j’étais sans l’avoir jamais su. Au loin, comme un écho, la mélodie sans avenir, sans vie possible autre que l’instant qui la possède entièrement.

Ce combat terrible est follement épuisant. Bien plus long mais bien moins violent qu’avec Rachmaninov où tout est dit dans l’instant même.

Chant des oiseaux sous le soleil, le 3ème mouvement. Il monte et redescend, formidable vertige dans l’écho des premières mesures, vers le débordement. La mer est toujours immobile qui court de vague en vague, d’une corde à l’autre de l’orchestre. Au loin s’avance, de goutte en goutte, grain à grain, mille grains de sable sur la plage où échoue le rivage, le visage et regarde ma parole enfuie. Comme un chant sur mon chant.

Schumann : me rendra dingue, semblable à sa folie propre. La Fantaisie, que je connais par cœur sous les doigts de W. Inconditionnellement. Roulent les eaux du Rhin sur ses angoisses déchaînées. Il se noie, il me noie dans les plus grandes accalmies de son esprit. Là où l’intensité de la question posée est maintenue à son point maximum par une note, un silence, au-dessus de l’eau. J’ai la nostalgie de ces immensités de luttes pour la vie dans ce qu’elle a de moins sûr. De ces longues marches le long du fleuve où tout peut se résoudre. De l’intenable obsession d’une note où le vivre s’engloutit. De l’insaisissable perfection de l’eau qui coule sous le regard de l’angoisse.

Je n’aurai jamais assez de mots pour dire l’attirance, la fascinante attraction que j’ai pour Schumann, l’homme meurtri par son « exister », celui pour qui le sens même d’un sens, n’importe lequel, n’atteint pas à l’intensité de l’interrogation.

Le 2ème mouvement est quelque chose de … perpétuel. Une roue qui tourne jusqu’à ce que le vide, l’attraction de l’espace vide soit la plus forte. Avec l’interprétation de W. je m’en suis fait un tel vertige que nul ne saurait calmer mieux que lui, et attiser en même temps, cette horreur-espérance des « espaces infinis ». Tout y revient de tellement loin … d’un au-delà de soi vers la vie dans sa plus immédiate temporalité. Tension insoutenable de moi à lui, arrachée note à note au morceau qui se déroule, et coule dans le fleuve de mon regard en moi.

L’adagio. Une prière véritable sous ses doigts. J’avoue avoir perdu depuis pas mal de temps le sens du recueillement au profit de mes « cogitations silencieuses » celles qui m’absentent des autres ; mais un passage tel que celui-ci rend à la partie la plus enfouie de moi-même une violence qui me rend dingue. Il me semble que si Schumann n’était pas passé par ce point maximum de l’angoisse de vie, cette apogée irréversible, cette tension du vivre, tellement évidente qu’elle ne supporte plus de paraître, un tel adagio n’aurait pu être ce qu’il est.

Et recopier cela pour finir : W. joue Bach dans un dénuement, une sobriété, une aplwsiV – il y a des mots qui ne se disent qu’en grec – la seule à pouvoir vraiment rivaliser avec ce Silence.

*

Quand mon regard file loin devant, loin, il s’en va retrouver des nostalgies passées.

Réfléchir, c’est aussi s’y remettre et ruminer toujours.

14 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

Ces lignes – corrigées parfois sur des points de lisibilité, vocabulaire, construction de phrase – résultent de la réunion des deux textes postés en 2017 consacrés à la révision du préjugé commun selon lequel Philosophie et Poésie seraient deux mondes radicalement opposés. Rien n’est plus faux.

 

C’est une intuition mienne très ancienne, très tenace, vivace et intime, une illumination, de celles dont un rude philosophe montra qu’elles sont aussi les plus fécondes : il y a, de la poésie à la philosophie, non point une rupture, un changement qualitatif irréversible, un abîme d’abîmes infranchissables, mais bien plutôt une différence dans l’usage des mots comme on a parlé de « l’usage du monde ».

Les poètes et les philosophes ne sont ni opposés ni étrangers les uns aux autres. Ils ont les mêmes questionnements, les mêmes suspensions métaphysiques devant ce qui est, qui aurait pu ne pas être, ou qui aurait pu être autrement. Les premiers choisissent, ou sont choisis, happés, entraînés, par des mots d’à côté, ceux qui pour mieux dire, manquent la cible et jettent mille feux, attisant le brasier, envoyant des étincelles et des flamboiements, nous plongeant d’aussi haut qu’il se peut dans la fournaise, l’aciérie, jusqu’au point d’incandescence pour nous y engloutir ; les seconds transpirant, prenant suée, sécrétant le goutte à goutte du terme pour l’exprimer  au plus juste de son sens, ne point le tordre ou le blesser pour ne pas déserter. De l’implicite rayonnant de l’un à l’explicite lumineux de l’autre, nulle opposition mais la même préhension méta/physique soit par le détournement des mots – poésie – soit par stricte adhésion du contenu et du sens  – philosophie –.

Instant poétique et Instant métaphysique, est le titre d’un texte publié par Bachelard en 1939 dans la revue Messages et sa première phrase, La poésie est une métaphysique instantanée. A la lire, l’excitation intellectuelle est de celles qui figent, pétrifient, consolident. Bachelard qui déroule là une réflexion à propos du temps, montre que cette instantanéité ne signifie pas l’abolition du temps étiré, ni qu’il soit in-sensible, im-perçu, ou que se juxtaposent des éclats de moments comme autant de points discontinus adossés les uns aux autres. Mais il faut s’éloigner ici d'une lecture bergsonienne pour comprendre ce que cette métaphysique instantanée signifie. Si la métaphysique suppose et impose la clarté due à l’élaboration longue, interminable, de ses outils ; si elle use du doute, c’est-à-dire des suspensions de jugement (ποχή) nécessaires à l’établissement et la formulation de principes vrais, (que valent, en effet, des affirmations soumises à la fausse prudence de la relativité des opinions ?), la poésie, elle, se passe de ces moyens, de ces intermédiaires rationnels, elle refuse les préambules, elle est l’expérience dans l’instant, elle abandonne, sans en formuler la volonté consciente,  la nécessité de construire une pensée continuée, alors qu’elle laisse en  nous ce murmure continu – la basse continue – d’un autre rapport au réel, à ce qui existe. Ni le poète, ni le poème, n’ont besoin d’un rapport horizontal au temps, que l’on appelle aussi, depuis Platon, le devenir. Il y a, dans la relation sonore aux mots, un rapport à des mondes de remous, de mouvements, de chocs qui écrasent – au sens de comprimer – tout raisonnement sans l’anéantir, ni l’ignorer pour autant, il s’agit de jaillissement. Et de convoquer Mallarmé et Baudelaire.

Mais, c’est l’usage de la syntaxe, de la ponctuation, de la grammaire, du vocabulaire qui réalise ces pulvérisations. Sinon, quoi d’autre ? Dans Le droit de rêver, Bachelard dit que la poésie doit rompre avec nos habitudes, c’est-à-dire nos habitudes … poétiques. (On reconnaît, lui faisant écho, la réflexion de l’épistémologue et son expression célèbre dans La formation de l’esprit scientifique : refuser les séductions premières). Le chapitre intitulé “La dialectique dynamique de la rêverie mallarméenne” est mieux qu’une invitation à poursuivre. Il nous tire, sans tension pour autant : la chose est lumineuse. Une vibration ontologique, de l’ordre de l’être-même pour dépasser tout paraître – ici, c’est Bachelard qui souligne – traverse le poème.

Ainsi, dans J’attends, en m’abîmant, que mon ennui s’élève, Mallarmé ne dit ni mieux, ni plus, mais autrement, la possibilité différée du divertissement, la conscience de l’absurde qui l’accompagne et l’un de leurs corollaires philosophiques, l’usage ou non du libre-arbitre. La métaphysique existentialiste [expression fautive, il n’y a pour l’Existentialisme doctrinal, rien au-delà de l’existence] i.e le questionnement sur la signification de l’existence, le sens de l’Exister, est ici submergée ou engloutie par l’envoûtant alexandrin de Mallarmé. Et Bachelard d’user par ailleurs de l’adjectif dynamique pour qualifier cette ontologie. Gageons qu’il s’agit là du sens étymologique (δυναμικός) qui concerne le mouvement, la cinématique, deux branches de la … physique, bien sûr ! Aussi, ne retenons pas notre regard attendri vers Empédocle, le physicien-poète-philosophe et avec lui vers tous ceux qui, pour penser le monde et le penser en minuscules particules de matière, ont eu recours à des écritures poétiques, pour la puissance de leur expression. [Après quelques pages on retrouve le verbe pulvériser qui (nous) rappelle un petit livre moins connu de Bachelard – Les intuitions atomistiques – avec pour premier chapitre : « La métaphysique de la poussière ».  Comment ne pas penser, par un télescopage évident, au livre – magnifique – de Jean Salem à propos de Démocrite, Grains de poussière dans un rayon de soleil ?]

 Du monde pensé et écrit hors volonté première de produire des effets, à l’écriture qui enrage de toucher le mot au plus juste, on pourrait croire le premier du philosophe et la seconde du poète. Pourtant c’est bien le philosophe qui use d’une écriture acribique. Il ne s’autorise ni sous-entendu, ni polysémie, plurivocité, ambiguïté ou ambivalence. La charpente, et partant, le corps tout entier du raisonnement s’en trouverait menacé et même faussé. [Qui a lu et ruminé l’Ethique de Spinoza peut en témoigner]. C’est pourquoi il faut lire les philosophes non point « de l’extérieur » mais de l’intérieur, à partir d’une connaissance minimale de leur lexique propre. [savoir par exemples que les Idées platoniciennes ne sont pas des idées, que le mot science ne recouvre pas le seul domaine scientifique, ou que les questions existentielles ne sont pas existentialistes…]. La philosophie, la métaphysique, l’ontologie requièrent des formulations explicites, et, paradoxalement, plutôt que partir de définitions (comme le suggèrent vulgairement la plupart des livres dédiés aux lycéens, sous les encouragements des enseignants) c’est à des significations qu’il faut parvenir, accostage qui parachève une navigation rarement tranquille – d’où l’importance des métaphores, qui ne sont pas le contraire de la précision, mais en sont l’ornement – ; le philosophe est toujours (un) écrivain, affirme avec force Merleau-Ponty, rendant pourtant hommage à Socrate, le seul qui ne le fut pas ! Premier lieu commun à battre et abattre : la poésie n’est pas réductible à la question des figures, pourtant si couramment posée par des commentateurs étroitement scolaires et scandaleusement bornés ; conséquemment, le discours philosophique non seulement n’est pas exempt de procédés, mais il en a besoin. Il met en œuvre des stratégies* pour que soit clairement exprimé ce qui ne peut pas ne pas l’être. Aussi, bien que l’écriture philosophique relève du plus petit écart possible entre signifié et signifiant, au sens saussurien, et ne puisse disséminer plusieurs significations dans des signes uniques, ce qui introduirait l’imprécision, elle rompt avec le langage ordinaire en recourant à des images, des métaphores, des analogies pour que le travail de la pensée s’accomplisse. Le philosophe déplie et déploie des formulations qui s’enrichissent et se compensent ; il revient, il recommence, il avance lentement. Il n’a qu’une obligation répliquée de mille manières, le principe de non-contradiction. Aussi, syntaxe, grammaire, lexique, rhétorique, tout a pour lui un pouvoir structurant. Il est l’ornemaniste de sa propre réflexion qui a besoin de temps long et de rumination. Il lui faut remettre, déposer, faire tenir une prose du monde, serait-elle aporétique. Aussi, quand Heidegger affirme que le métaphorique n’existe qu’à l’intérieur de la métaphysique, il dit que l’énonciation, pour être signifiante, ne peut pas se passer de la puissance sémantique et qu’elle profite de cette vivification sans laquelle le discours purement spéculatif s’assécherait. Il ne s’agit pas d’une question de style, toujours irrésolue parce qu’irrationnelle en sa dimension artisanale et artiste, mais de l’usage des mots, de la structure linguistique de la pensée.

          Difficile, impossible parfois même, tant les préjugés et les indignations résistent, d’expliquer que les mots font nos pensées, que nous ne sommes pas des êtres parlants parce que nous pensons, mais des êtres pensants par ce que nous parlons. On nous oppose “langage des gestes”, “émotions”, “sentiments”, “images” qui traverseraient nos pensées “hors mots” – comme certaines tomates de nos jours poussent “hors sol”. Merleau-Ponty, décidément notre référence sur cette question, emploie le très joli mot de sédimentation.  La langue que nous parlons est parlante : nécessité de la tautologie pour rendre compte de la quasi-corporéité que nous avons avec les mots, les expressions, voire les phrases, tellement en nous et tellement nous, que nous n’avons aucunement conscience qu’ils nous font être et non l’inverse : mes paroles me surprennent moi-même et m’apprennent ma pensée. Jusqu’au trébuchement pour trouver le mot juste, jusqu’à l’échec de l’expression, jusqu’au contre-sens, jusqu’à la rage de l’expression, qui nous font croire que ce qui est tu, n’est pas « dit » : version commune du fantôme d’un langage pur, emplie d’impudence et surtout de méconnaissance !

Dans cette impuissance grossière et coutumière, la poésie nous est indispensable. Elle esthétise notre regard et nous apprend le monde en nous faisant voir ce que nous n’y voyions pas. Ainsi, les brouillards de Londres qui nous sont un Turner. Merci Oscar Wilde ! Nous savons d’un savoir puissant, irréfragable, exact et précis que les rosiers sauvages sont pleins d’une douce et inflexible volonté** et que Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau (…) Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux là où le philosophe aurait expliqué que les apparences sont trompeuses et peuvent faire illusion, au point que la volonté s’affaiblit, alors même que nous avons l’illusion du contraire… La Charogne baudelairienne pour nouvelle image de toute Vanité, telle une métaphysique implicite de la condition humaine, c’est Epicure, Lucrèce, Montaigne et Pascal tout ensemble ; un Parfum, respiré/Avec ivresse et lente gourmandise*** ne dit-il pas aussi ce que Hume montre dans Le Traité de la Nature Humaine ?

 

*Paul Ricœur, La Métaphore vive ; **René Char ; ***Baudelaire

Pyrus communis.

9 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

 

Il n’est jamais trop tard pour avouer ses faiblesses toujours un peu fruits de la précipitation. Lorsque je formulais, au temps et mode de l’assertion sans condition ni doute, que la poire était fort mal traitée parce que De tous les fruits que la littérature ou la tradition écrite cueillit pour en faire symbole ou succès, la poire n’est pas la mieux placée*, je dois le dire, je me trompais. D’ailleurs et depuis, je me suis modestement rattrapée, d’abord en rapportant une délicieuse et ignorée répartie d’un paysan sicilien à l’endroit d’un poirier légèrement présomptueux (Pira 'un facisti e mraculi vòi fari? **), ensuite reprenant l’énergique accusation de Zo d’Axa envers ses contemporains comme électeurs lâchement complices de leurs élus. (Vous n’êtes que des poires ! ***). Mais si l’on veut aller à résipiscence, il faut faire plus encore : une broquillette du vendredi soir par exemple, de celle qui fait venir, passant devant un plat creux (j’adore ce syntagme qui suffit, dans l’instant, à convaincre que l’usage des mots dépasse incommensurablement leur fonction) où reposent poires, pêches, pêches de vigne, brugnons et raisins, tant les mots à la bouche qu’une vaniteuse démangeaison d’écrire.

Nous laisserons au fond de la coupe trois morceaux en forme de poires, d’Érik Satie, pour piano à quatre mains, bien que ce soit dans le même texte — Nioque de l’Avant-Printempset à deux pages, ou plutôt deux jours d’écart, que Ponge venant à parler des poiriers, se souvint aussi de Satie – qu’il connaissait bien – et avise son lecteur qu’il a formé le terme Nioque, en écho phonétique de Gnoque, venu de la racine grecque qui veut dire, connaissance,  sans reprendre pour autant celui de Gnossienne, déjà saisi par l’impertinent compositeur.

Le 10 Avril 1950, dans l’après-midi, Ponge parle de poiriers. Le verbe est juste, car si, stricto sensu, il écrit, on ne peut le suspecter de ne pas choisir précisément ses mots qui par (ma) voix vous serons dits ; et passant de la forme passive à l’active réfléchie, il répète : Voici que les poiriers aujourd’hui veulent se dire. L’inversion du sujet – le poète écrivant – avec l’objet – le poirier devenu écrivain – s’opère dans une métamorphose aussi invisible que réussie, mêlant écriture et tessiture et le spectacle printanier des feuilles (de papier ?) et des baguettes (crayon, stylo ?) menant à bien leur projet (paraphrase inévitable) en promenant le lecteur dans le ravissement de cette confusion parfaite. Parfaitement réalisée. Les poiriers sont les cerfs du potager, du verger : la métaphore glissante, du végétal à l’animal, pour indice d’une saisie par les mots dément – c’est le génie poétique de Ponge – toute tentative de description autant que d’essentialisation ontologique. Dans une formulation fort hasardeuse, Sartre dira qu’« il ne se soucie pas des qualités mais de l’être », ce qui ne paraît pas plus ajusté à l’écriture pongienne que d’y voir un projet au sens existentialiste du terme****. On peut, comme Georges Mounin***** préférer la formule de Ian Higgins pour lequel chez Ponge les mots et les choses, bien qu’éternellement distincts, sont éternellement inséparables. La phrase de Ponge est un monde minutieusement articulé, où la place et le choix – et le rejet aussi, avec les repentirs – de chaque mot sont calculés, tels les calculi, petits morceaux de pierre qui forment les mosaïques et en donnent la formule invisiblement.

Deux jours plus tard, mais la nuit, Ponge apporte confirmation – c’est son terme – c’est-à-dire validation et approbation, à ses Poiriers ainsi écrits, saisis dans ces mots-là passés à l’épreuve de l’expression, telle une poterie à l’épreuve du feu. La résistance obtenue, vérifiée à distance – le surlendemain – est gage et gageure tout ensemble. L’évidence s’impose : forme, tailles, rature ont fini par « nouer » une écriture que, si l’on osait, on pourrait dire « pirimorphe » non parce qu’elle serait en forme de poire – même pour faire clin d’œil à Satie – mais parce qu’elle donne à toucher par les mots, et cela sans les décrire – les poiriers à gros fruits.

 

*une poire pour la soif ; **mélanges, miscellanées, miettes xi ; *** reprenons nos ân(imal)eries ; **** l’article bien connu « L’homme et les choses » in Situations I, déc.1944 ; ***** in Sept poètes et le langage, ch VI .

Eloge par quatre de la grenouille,

4 Octobre 2021 , Rédigé par pascale

                                           

                                                 un personnage à elle seule, même quand elle chante en chœur avec ses semblables, plutôt mal il faut le dire, chez Aristophane. Le singulier pour rendre hommage à l’espèce batracienne tout entière, procédé allégorique courant, dont il ne faut pas se priver : il pourrait bien nous livrer des clefs, même si la chorale des grenouilles est ici seconde, ne servant qu’un légitime besoin de divertissement, à l’intérieur du divertissement premier. Sommes-nous sensibles à ce chant « coassant, dans une suite de trochées qui s’élève en prestissimo, jusqu’à en faire crever Dionysos qui rame sur un rythme iambique, ruisselant de sueur » tandis que la cacophonie l’emporte, manière pour Aristophane le conservateur, de « dire » tout le mal qu’il pense des musiciens novateurs de l’époque, et d’opposer, par un maniement consommé de l’ironie, les inharmonies réelles et pénibles des coassements choristes – brekekekex koax koax – aux qualificatifs prétendument élogieux du texte. Personne n’est dupe. Il s’agissait de désavouer Euripide.

Que les grenouilles fussent muettes (άφωνους) sur l’île de Sériphos, et peut-être aussi à Cyrène, ne peut être qu’une légende, n’en déplaise à Aristote et même Pline l’Ancien. Certains disent – Théophraste – que la mutité batracienne ne tiendrait pas tant à l’espèce qu’au lieu, l’eau y étant trop froide – qu’on les porte ailleurs, elles recouvrent leur voix – mais comme toujours la légende est plus belle : Persée, arrivé à Sériphos exténué d’avoir lutté contre la Gorgone, ne pouvant se reposer, encore moins s’endormir, tant les grenouilles grenouillaient, demanda à son père Zeus de les réduire au silence pour toujours. Ce qu’il fit.

La grenouille jaillit parfois sous les pas du poète. Elle n’est plus personnage, elle est une personne, avec de jolies jambes et un cœur qui bat gros si vous l’avez saisie entre vos doigts, il vous faut la tenir un peu fort, trop fluide dans un corps ganté de peau imperméable. Hissée alors, tel le mollusque, au rang de qualité mais seulement presque une. Il n’y a que Francis Ponge, ou François Cheng, pour savoir épeler l’être du monde, entendre le pur silence dans le passage de l’oie sauvage, l’aile de l’effraie, ou l’effleurement de l’eau entourant le lotus. En bordure de l’étang, le poète est troublé, ou l’étant de Gilbert Trolliet apparu dans un lien mince comme un cheveu. L’étang, le marais, la mare, bordés de chênes, peut-être, arbres de l’Être - de l’Être-peu – c’est le poète qui l’écrit. Il faut le croire.

Dans la nuit éléatique, quand la physique et la métaphysique se confondaient en un seul souffle, la métamorphose du vivant dans le long si long travail du temps fit la diversité infinie de l’univers. Un jour futur lointain, si lointain, un que l’on dira fou, comprit la réticence du monde à se vouloir simplement exister, alors qu’il se voulait Être-mot. Dans un trou d’eau verte où traînait des herbes grises d’après la pluie, l’enfant, jouant comme aux premiers matins du monde à remuer l’ennui par un bout de roseau, l’enfant apprit d’une grenouille qui poignait là, un son articulé dans le désarroi : Coâ ! coâ ! — Quoi ? Et parce qu’il écrira bien plus tard que tout son peut être poursuivi dans les mots où il se trouve, nous avons aujourd’hui une dette profonde, émue et reconnaissante à l’égard de Jean-Pierre Brisset pour qui s’étonner que de l’être soit, est la première, sinon la seule, question qui vaille.

(pour un brissettien majuscule, en clin d'œil.)

Mélanges, miscellanées, miettes, XII

30 Septembre 2021 , Rédigé par pascale

 

« Son âme marron clair nageait dans ses yeux », ce qui, en sus d’une splendide formulation – ce qui n’est pas une formule n’est-ce pas – fait un alexandrin sans le moindre heurtement ; encore faut-il user – avec plaisir – de la diérèse pour prononcer ces yeux qui allongent un regard dans lequel on se perd. Une trouvaille, une de plus, chez Michel Chaillou.

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Son fils, Louis, puis le fils de celui-ci, Louis, étant morts avant leur père et grand-père, Louis, ce dernier ne peut compter que sur son arrière-petit fils, Louis, pour prendre la relève, avant de mourir lui-même. Pourtant, on nous apprend à l’école que Louis XV a succédé à Louis XIV ; ce qui est une sorte de fausse vérité. Louis de France a 50 ans quand il succombe – 1711 ; son fils, Louis, duc de Bourgogne en a trente quand il trépasse l’année suivante, 1712 – comme quoi avoir eu Fénelon pour précepteur ne protège de rien ; Louis le Grand, leur survivra jusqu’en septembre 1715, ce que tout le monde sait, date à laquelle, à 5 ans et quelques mois, le petit Louis, sera le quinzième à porter et ce prénom et ce royaume en ligne … directe, puisque seul survivant de la famille. Sans oublier quand même que l’arrière-grand-père qui se disait solaire – 6 enfants avec Marie-Thérèse d’Autriche – endosse une multi paternité de 16 à 18 autres, dont 8 légitimés. Les petits cancans de la grande Histoire, prétendent que l’enfant ne voulait pas qu’on le nommât par ce prénom, il est trop triste, aurait-il dit.

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Chacun se dit ami ; mais fou qui s’y repose/Rien n’est plus commun que ce nom, /Rien n’est plus rare que la chose. (Jean de la Fontaine, Fables, livre IV, Paroles de Socrate, XVII) ; on peut aussi relire Plutarque : De l’inconvénient d’avoir trop d’amis. (in Œuvres morales) ; et se souvenir que Perros écrit amythié, pour marquer la part ogresse du mythe, de la légende, de l’illusion donc, dont l’amitié se nourrit – ou son nom – si souvent. Y revenir.

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Curieuse, crieuse, rieuse, la mouette, tout sauf muette : (illustration du procédé d’écriture appelé bourdon, déjà décrit)

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Un critique malveillant est, en français « vieilli » ou simplement cultivé, un zoïle, depuis le latin, par le nom d’un grammairien scrupuleux – 4ème siècle av. J-C – Zoïlus, lui-même provenu du grec. Et un pouacre (vilain pouacre faisant pléonasme), une personne dégoûtante, répugnante. Parfois, ils s’acoquinent en une seule : un zoïle pouacre ou l’inverse. Parfois, seulement, car chacun aura remarqué que la critique – l’examen minutieux – d’un ouvrage se doit, dorénavant, d’être bienveillante, et plus si possible.

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On veillera à ne pas confondre, à l’écrit, argyrophylle – qui se peut dire de la couleur de feuilles, par exemple, d’un blanc d’argent, un blanc argenté, avec argyrophile – qui est attiré, chimiquement ou biologiquement, par l’argent, Ag, ou les sels d’argent. Se peut-il néanmoins que des feuilles argyrophylles soient aussi argyrophiles ?

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« il a paru préférable, pour la diversité du récit, que le beau temps persistât une heure de plus. ». Formidable ! (Jean de La Ville de Mirmont)

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On aime toujours autant les Nouvelles en trois lignes – 1906 – de Félix Fénéon :

Pour avoir un peu lapidé les gendarmes, trois dames pieuses d’Hérissart sont mises à l’amende par les juges de Doullens.

Louis Lamarre n’avait ni travail ni logis, mais quelques sous. Il acheta, chez un épicier de Saint-Denis, un litre de pétrole et le but.

Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable.

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         J’ignorais que le Préfet de Paris, Eugène Poubelle, fût né à Caen. (1831). Et vous ?

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Menu d’anniversaire d’Alfred Jarry, le 8 septembre 1905.

En haut à gauche : Vin de première qualité, et à droite : liqueurs, Cassis violent, Marc, Pernod.

Hors d’œuvre : Cornichons du Jardin des Plantes

Entrée :  Langouste Papesse Jeanne

Rôti : Entrecôte tripode verdoyant. Légumes : Croquettes de la trente deuxième

Entremet :  Crème dentifrice maison chocolat

Fromage blanc Matador

Desserts :  Fruits verts ; Ceux qui bisquent.

On raconte que sa dernière volonté – il meurt à 34 ans - fut de demander un cure-dent. Aucun rapport, ou presque, un autre cure-dent fut célèbre dans l’Histoire, celui que l’amiral de Coligny, mort horriblement la nuit de la Saint-Barthélemy, gardait sans cesse en bouche, y compris pendant les plus âpres batailles.

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« il y en avait trois fois dix, je crois, ou cinq fois six ; ou deux fois cinq, puis dix et dix encore ; ou quatre fois six et deux fois trois ; ou quatre fois sept, plus un et un ; ou dix fois deux, et une dizaine ; ou trois fois quatre additionnés avec deux fois neuf ; ou deux de moins que quatre fois huit ; ou deux fois treize et une fois quatre ; ou six et neuf additionnés avec huit et sept ; ou deux fois sept complétés par deux fois huit ; enfin, pour ne pas t’ennuyer plus longtemps, il y en avait trente au total » (Lettre d’Ausone, gallo-romain du 4ème siècle à Théon, pour le remercier de son envoi d’huîtres, qu’il jugea suffisamment grosses mais insuffisamment nombreuses.)

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Dernières nouvelles des écrevisses, dont les espèces nuisibles – il y en a – sont à pêcher quelle que soit la saison. Retenons, l’espèce américaine, grossière et envahissante, comme chacun sait, qui, de plus, véhicule la peste des écrevisses – aphyanomycose astaci. Il est savoureux de savoir – et de rappeler – que la pêche à l’écrevisse se fait à la balance, laquelle est lestée avec du plomb. Une balance se doit d’être lourdingue, en effet.

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Pour finir, irrésistibles à nouveau, ces lignes de Chaillou :  Elle dort avec tous ses diamants. Quand elle ronfle, un bruit de pierre et d’os.

J’ai tellement envie que la rue ressemble à ce que je lis que j’invente la boue aux jointures des pavés. La porte s’est un peu déhanchée, l’immeuble tassé.

        

 

Lire,

25 Septembre 2021 , Rédigé par pascale

 

ce devrait être un événement provisoire mais accompli, s’achevant dans un sentiment d’inachevé ; éphémère par obstination : autant de mots accouplés à leur contraire pour, d’emblée, faire un sort à la facilité, indiquer que l’heure est venue de refermer les portes ouvertes.

Il y a bien des mystères que l’on ne veut interroger : pourquoi un texte, s’il est gardé par-devers soi n’atteint pas sa plénitude significative, herméneutique, euristique, émotionnelle, et qu’il lui faut la médiation d’un lecteur pour y parvenir, pour devenir – et par quelle transfiguration – ce qu’il veut dire ? En termes aristotéliciens cela signifierait que lire est l’acte de la puissance d’écrire, non dans un sens négatif mais exclusif : il n’y a rien d’autre qui permet cela. Rien. Rien – sinon (le) lire – ne donne à un écrit son sens, sa signification, sa justification, sa raison d’être. Nous excluons donc, ici, toutes les lectures de stricte information ou communication, nonobstant leur irrécusable dimension utilitaire, leur nécessité absolue tant dans la vie individuelle que commune ; avec elles, exclues aussi toutes lectures d’ouvrages dont le contenu est pré-adapté au goût et aux attentes de ceux qui les acquièrent par la sorcellerie des procédés de commerce, mais vont nous servir de contre modèle, d’indice ou de critère a contrario, de point de contact en creux. Nous anticipons là ce que nous voulons établir : toute lecture ne relève pas de ce que lire veut dire !

 Nous sommes à ce point conditionnés à ne lire que de l’imprimé [cette transposition multitechnique de la trace si intime et quasi inimitable d’une écriture individuelle, avons-nous jamais pensé à cela ?] que nous escamotons, en amont, la valeur qualitative du travail qui permet de porter un écrit au rang de texte, parce qu’il détient en lui, le moyen de sa fin : être lu, au sens où nous l’entendons hic et nunc, hors de toute utilité ou intérêt dicible et jusqu’à penser que cet « escamotage » consubstantiel suffit. Pourtant, le livre, depuis que l’invention de l’imprimerie l’a disséminé dans le monde, le livre imprimé, en devenant un pléonasme est aussi devenu un objet autonome. D’aucuns parlent de métamorphose, serait-elle liée à des codes, obligations et savoir-faire strictement artisanaux ou industriels : choix typographiques, distribution spatiale du texte, parti pris de couverture, de titrage, de paragraphes, insertion de métatextes et autres caractéristiques qui présentent une œuvre sous un aspect unique à un lectorat varié et divers. Sans oublier que pendant quelques siècles au moins, un pouvoir nouveau supplanta celui des religieux et des politiques, le pouvoir des écrivains, depuis peu remplacé par l’omnipotence des commerçants-libraires, commerçants-diffuseurs, commerçants commerciaux, consommateurs-lectorats.

Malebranche aurait écrit quelque part, on se met à lire comme on se met à prier, ce qu’un inspecteur de l’Education nationale aurait rapporté dans son Journal pédagogique à la fin du 19ème siècle. Bien mal lui en prit, car il n’est pas certain que l’assertion soit féconde, sinon à ceux pour qui lire relève du suprahumain et le livre, objet chamanique ou gri-gri. Or, il n’y a rien dans la confection d’un livre, depuis son écriture jusqu’à sa lecture qui ne soit pas de facture strictement humaine. Rien. Mais au moins ce discutable rapprochement a le mérite de pointer la difficulté jamais résolue – l’aporie – qui enveloppe le rapport entre texte et lecture de texte, le passage de l’objet externe à l’effet intellectuel, cérébral, sentimental, émotionnel, en notre intériorité, notre intimité. Si l’on pouvait saisir ce point de basculement, on saurait peut-être, mais ce n’est pas certain, ce que lire veut dire. Nombreux ceux qui s’y collèrent, qu’il ne faut surtout pas confondre avec les bibliomanes, bibliophiles, bibliolâtres – qui adorent les livres à l’égal d’un dieu ; non point les livres – une catégorie de vrac – mais les enmaroquinés, les reliés de maroquins, qui vous transforment un homme en bibliofol endolori. *

 

Il y a d’abord une mauvaise manière de lire qui s’ignore : elle est due au recouvrement mnémique des textes (anciens, classiques) par des couches explicatives superposées jusqu’à la réduction, rendant impossible l’accès à une explication ou un sens différent, mieux, différant – pour le dire comme Derrida. Ainsi, Antigone, Créon ou Héraclite, sont respectivement devenus pour tout lecteur non spécialiste, la famille, l’État, le fleuve. ** Or, la lecture philologiquement herméneutique qu’a faite Jean Bollack d’Héraclite (mais il fit la même d’Empédocle), montre sans renoncement et même en recourant à la technicité du texte, que l’effacement par la substitution est encore la forme la plus puissante de l’oubli, autrement dit, qu’une lecture paresseuse, passive, installée sur de traditions fautives ou semi-fautives devient une lecture défectueuse, erronée, d’autant plus condamnable qu’il y a du vrai en elle mais définitivement bloqué, empêché par, et c’est paradoxal, la force des simplifications successives. C’est pourquoi, Bollack, et d’autres, ne savent pas lire sans un crayon en main. Non pour relever telle phrase qui ferait citation ou tuteur à la mémoire une fois reportée sur un autre support – ah ! qu’ils sont touchants les petits carnets, feuillets, cahiers, bouts de papier, des écrivains/lecteurs – mais pour travailler (sur) le texte, rapporter tel mot à tel autre, croiser tel et tel paragraphe, retenir telle difficulté, expression, obscurité … ou signaler un autre passage, livre, auteur. Dans Sens contre sens, *** Bollack encore développe comment il a longuement lutté contre l’idée fort répandue qui voudrait que tout texte – nous parlons toujours des classiques, des Anciens – est porteur de son sens comme s’il allait de soi ; cette doxa universitaire, imbriquée à la précédente – simplification à force de lectures non critiques (on rappelle ? que critique, signifie étymologiquement, précision, discernement) - mène immanquablement à des déviations, des significations qui font obstacle au sens. En exergue à la deuxième partie de ce livre d’entretiens titrée « Comment j’ai recherché le sens : l’art de lire », il cite Spinoza **** pour lequel il est impossible, lisant un livre difficile (dans des termes extrêmement obscurs) si nous en ignorons l’auteur – qui il est vraiment et non comment il se nomme – en quels temps et occasions il fut écrit, d’en connaître le sens. Voilà pourquoi lire, est un accomplissement, une construction et même une reconstruction. Parce qu’on entre dans une syntaxe, des relations, une sémantique, des fonctions, structures, un ordonnancement, parce que des mots, certains, font insistance et rayonnement ; que la constitution du sens ne se peut offrir mais doit se dégager en luttant contre ses propres lenteurs ou ses légèretés, ses rapports avec les interprétations traditionnelles, ce qu’il nomme le stade de la non-connaissance, une facilité qui se contente du sens attendu, celui dont on s’est satisfait parce qu’abusivement légitimé et contre lequel il faut appliquer un doute féroce et instruit, féroce parce qu’instruit. Et Bollack de défendre et revendiquer la lecture comme travail technique et oser affirmer qu’elle se doit d’être savante. Sinon, elle est occupation de temps disponible.

Lire – les classiques et les Anciens – c’est aller à la recherche du sens d’un texte et le construire, c’est le produit d’un savoir-faire et le résultat d’un jeu savant. Voilà pourquoi on peut légitimement parler du travail de lecture, celui qui met à jour tous les principes de la composition d’un texte, laquelle va nous mener – pourvu que nous pratiquions l’exercice avec compétences – à la magie d’une mathématique mystérieuse, expression remarquable qui autorise l’analogie avec la musique, dont la connaissance des complexités techniques et strictes, non seulement ne fait pas obstacle à la passion et l’admiration qu’elle suscite, mais l’amplifie. Ainsi, il n’y a de lecture digne de ce nom sans une fascination pour les mots, leur pouvoir de faire sens en s’organisant en texte, dont les parties et les moindres composants – mots, placements, choix, étymologie, ponctuation, conjugaison, concordances, préfixes, suffixes, synonymes, décisions syntaxiques – sont, séparément, sans la moindre charge ni portée, mais l’agencement calculé, fin, volontaire, décidé, obtenu de haute lutte parfois, fait œuvre, opus.

On trouvera cela fort éloigné de ce que chacun entend et pratique sous le nom de lecture, jusqu’à n’avoir rien à y voir. Envisageons d’inverser ce grief plutôt que le retenir sans lui porter argument, les habitudes les plus courantes et les plus partagées s’auto-légitimant sans peine : ceux qui revendiquent la pratique de la lecture comme essentielle, vont plaider contre une sévérité de mauvais aloi, austérité, intransigeance, rigorisme et autres rigueurs : lire est un plaisir, un loisir, une passion qui (nous) fait du bien, dont nous avons besoin, qui (nous) change les idées, nous ouvre au monde ! Les stéréotypes persistent qui poussent à acheter les « meilleurs » romans de la saison, biographies et livres de confidences, d’intimités, d’exploits ou d’aventures, pour passer le temps ou se divertir. Lire ainsi, c’est ne pas prêter attention à cette incroyable alchimie qui, par les mots, les syllabes, les ponctuations, la grammaire, l’agencement des phrases, fait du sens, mais laisser dérouler devant ses yeux une histoire, une narration, un récit, dont l’intérêt est d’autant plus grand – et trompeur – qu’il sert de miroir, parfois inversé, à son lecteur, qui, se croyant passionné de livres et de lecture, n’a fait qu’y entrer passivement et en sortira réjoui. Il serait injuste en revanche, d’imputer cette faute majeure au seul lecteur. Sa soumission, son inertie, sa servilité qu’il appelle lecture, sanctifiée à tous les étages et sans raison patente, ne sont qu’adhésion à des écrits indigents dans lesquels, à l’exigence portée aux mots, leurs synonymes, leurs nuances, leur rythme on oppose, dans les faits, sinon dans les déclarations, le refus des difficultés sémantico-syntaxiques, le rejet des mots rares, le choix de la narration ou de l’intime individuel exposé au monde entier, désormais seules offres possibles, un terme mercantile dorénavant assumé.

 

*in Bibliophiles et lecturomanes – éditions Plein Chant – 2017 ; **Jean Bollack in La Grèce de personne – Seuil – 1997 ; *** sous-titré Comment lit-on ? Presses universitaires du Septentrion 2018 ; **** in Traité théologico-politique.

 

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