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Mélanges, miscellanées, miettes -7-

14 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Ne jamais cesser de relire Barthes pour qui l’écriture est une « tâche qui porte en elle son propre bonheur » et qui cite Montaigne cité par Chateaubriand : « Les hommes vont béant aux choses humaines ». Comment dire tant en si peu de mots ? Voilà pourquoi des phrases d’une telle beauté traversent les siècles. (cf. Essais, I,3 et Mémoires d’Outre-tombe, II)

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         En ses commencements, le café arrivé en France ne fut pas servi à forte dose. Un Annuaire Almanach de l’Eure de l’an 1864 narre comment les marins normands en améliorèrent et le goût et la puissance, le mêlant d’eau-de-vie. Tant que cette addition n’était pas faite, ils disaient que le café n’était pas dans toute sa gloire qu’il atteignait une fois l’ajout accompli. Par une synecdoque qui s’ignorait, le mot gloria finit par désigner les contenus confondus de la tasse et du verre, chacun de petite taille, et se répandre, aux sens strict et figuré dans toute la Normandie qu’il conquit. Les foires et les marchés en firent le signe accompagnateur de toute transaction. Aussi, il n’est pas interdit de penser que certaines furent durablement allongées et qu’on n’hésitait point à … glorifier un peu trop confusément gloria et transactions, Ce qui autorisait à en redemander pour faire monter les enchères, les prix et les affaires. Encore une rincette, qu’ils disaient, une rinçonnette

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J’ai toujours bien du mal à entendre cette sempiternelle faute de concordances des temps, qui fait user d’un imparfait (donc un temps du passé) pour dire un présent (ou un futur proche au présent). Ainsi : il me dit qu’il allait sortir, au lieu de : il me dit qu’il va sortir.

J’ajoute ce non moins ahurissant solécisme : « ses 1 an » ou « les 1 euro » (je rappelle que Euro est invariable, vous pouvez vérifier sur vos billets de Banque). Mais surtout qu’un singulier se dise au pluriel, cela heurte et mes oreilles et ma logique, et apparemment, je suis la seule.

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Consentir à sa propre présence au monde, rien n’est plus difficile certains jours. Il faut désarmer tous les dieux, briser les décors, faire silence, vider le ciel enfin.

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Y a-t-il une malédiction frappant le crâne des génies trépassés ? Celui de Haydn — comme celui de Descartes 150 ans plus tôt environ — fut disjoint de son corps post mortem, mais rendu quelques 150 ans plus tard. Il faut creuser.

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« Je passe mes journées dans la robe de chambre brumeuse de la fatigue ». (I Kertész).

S’il se peut que nous ayons ressenti parfois quelque chose de semblable, il fallait que ce fût écrit ainsi pour l’avoir ressenti ainsi exactement.

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Ce que nous appelons fréquemment pataquès, croyant désigner une difficulté, une embrouille, un embrouillamini, un imbroglio, signifie pourtant et précisément une faute de liaison (dans la prononciation.)

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Raymond Queneau, inconditionnellement et au hasard mais dans Les enfants du Limon : « elle sortit enlarmée » ; « Puis ils bavardèrent chacun de leur côté jusqu’à une heure avancée de la nuit. »

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Il n’ira jamais de soi que le monde existe. C’est la raison d’être de la poésie.

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Et si nous adoptions hiémal plutôt qu’hivernal, de temps en temps ? Et même hyémal, plus rare, plus ancien, mais tellement mieux dessiné ?

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La belle expression, malheureusement galvaudée d’être usitée trop fréquemment : nous sommes des nains (juchés) sur des épaules de géants, doit être rendue à son siècle, son auteur et sa langue. XIIème, Bernard de Chartres et le latin, soit : « nani gigantum humeris insidentes ».

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L’enlaçant lasso de la lassitude.

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Stricto sensu, il est impossible de prendre le temps de s’arrêter. Relisons ces cinq termes et mesurons bien ce qu’ils disent : prendre-le-temps-de-s’arrêter.

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Le comble pour un géographe : entasser les lieux communs.

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A la recherche délicieuse de tout passage et/ou phrase ostréicoles dans la littérature, pour aujourd’hui je relève :

« Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés. » (Maupassant in Bel-Ami.)

J’en demande pardon aux non amateurs.

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Avec l’autorisation de son auteur — qui se reconnaîtra — et ma gratitude, je recopie cette phrase si bien vue, venue et tenue : « Je ressens comme une fatigue qui se loge derrière mon entendement. »

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Si l’on vous demande un jour — nul ne sait ! — s’il faut croire au libre-arbitre, retenez cette réponse pleine de malice et de logique tout ensemble : Oui, nous n’avons pas le choix ! Elle est attribuée à Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature (1978) qui l’aurait dite après une conférence, à un imbécile qui se prenait pour un subtil.

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Le Messager d'Aphrodite

9 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Autour de lui, sur la terre, l’obscurité gagne alors qu’au ciel, la constellation de l’Ourse se détache nettement. Empédocle sait que l’on doit cette découverte au plus instruit et au plus savant des anciens physiciens (Thalès). Un instant il s’attarde à sa représentation de la terre : un disque plat qui sur l’eau flotte comme morceau de bois, tandis que le ciel, vaste cloche, vaste couvercle, enserre le cercle de l’horizon. Ingénieux et perspicace, Thalès avait trouvé le moyen de calculer la hauteur des pyramides à partir de leur ombre portée, et correctement prévu une éclipse de soleil. Empédocle ressent une sorte de complicité avec ce génial distrait qui trébuche et tombe dans un puits (Platon) ou un trou, (Diogène Laërce) parce qu’on ne peut marcher et en même temps observer les astres !

Avant lui, Thalès de Milet avait détourné le cours d’un fleuve pour que l’armée de Crésus pût passer sans encombre, découvert les solstices, les mouvements des étoiles, et réalisé tant d’autres spéculations – notamment par l’art de la géométrie – qu’Apulée dira divins ses calculs. Mais Empédocle l’Agrigentin n’arrive pas à donner sa pleine adhésion à ce point de vue. Pour lui, le sphérique est supérieur à toute autre figure puisqu’il n’est pas composé, et en accord sur ce point avec Anaximandre et Parménide, il sait que les astres passent sous la terre parce que celle-ci est ronde et en équilibre, insérée dans une Sphère beaucoup plus vaste où tout évolue.

La fixité de la terre au centre de l’univers est bien conforme aux données de l’expérience, mais ce repos, cette immobilité apparents sont-ils réels, mieux, sont-ils vrais ? Empédocle ne le croit pas, qui les pense comme une déficience, une privation, car cet ordre sensible et visible résulte de la cohérence d’une ténébreuse et profonde unité (Baudelaire) provenue du Multiple lui-même, du Chaos. Il le sait, souffrance et tristesse, douleur et mélancolie, trop souvent dé/jouent l’harmonie de l’univers, et là où elles sévissent, Philia manque et Neikos l’emporte, représentation hantée de monstres, corps et cœurs mutilés. Empédocle ne le cède à personne dans cette description tragique : le chagrin, l’affliction, les malheurs et les luttes, l’errance, les maladies, la mort. La Haine toujours mal/veillante, veilleuse, ne trouve pas le sommeil dira le poète (Baudelaire) et s’il était peint, ce monde serait de toutes les variations des ténèbres, espaces défectifs et visages qui charrient le malheur comme du limon. Toute lumière absente des paysages et remplacée par des pluies de cendres tombées d’un ciel éteint, gris et bas, et partout le silence in/humain à ce point qu’il ne pourrait exister, incapable de s’engendrer par excès d’immobilisme. Un in/vivant. Même Jérôme Bosch pour peindre les monstres et les désespérés, l’atroce et l’épouvante, choisira le registre onirique, renonçant à la réalité.

 

On associe souvent l’idée grecque de Nécessité - Ἀνάγκη - à celles de destin, d’unité ou d’ordre. Mais ce n’est pas parce que le monde est, qu’il est un ou qu’il est simple, ou même simplement et toujours un. Y a-t-il seulement comme le veulent obstinément les esprits finalistes, un substrat, un substratum, indépendant, prépondérant (Aristote) pour l’expliquer, le justifier, une cause unique qui préexisterait aux apparences et en rendrait compte (Platon) pour éviter une folie (Heidegger) ? Seul Empédocle accomplit l’expérience personnelle et totale de la pensée et de la poésie, du beau et du savoir, du savoir poétique. Que la Nature soit Feu, Terre, Eau, Air, qu’elle soit atomes, particules, c’est savoir. Que l’existence soit ouvrage d’Aphrodite, assemblage ou séparation, c’est poésie. Expression. Qui jamais pourra dire ce qu’Empédocle voulait dire, révéler, enseigner, suggérer ? Sa parole nous reste comme un sillage d’Iris (Callimaque) déesse messagère chaussée de sandales ailées qui tracent une écharpe opaline, un arc nacré, quand promptement elle descend de l’Olympe vers la terre. Qui jamais saura la part du rêve, l’heureuse nécessité de Nietzsche, et celle de la sagesse, du sens raisonné ? Qui, du scandale ou du génie, de l’observation ou de la méditation ?

Ici, en terre de Sicile, île déposée au royaume de Nestis, les pierres, les arbres, les êtres ruissellent comme l’argile au soleil. Une sueur salée circule, source intarissable que rien ne retient, ainsi la pensée de l’homme qui rêve devant l’eau. A quelque distance de la plage, les cristaux de sel se sont figés. Les marais salants et les mines si célèbres d’Akragas font la preuve que l’eau douce charrie de petites particules de minéral salin, qu’elles durcissent sous l’effet de la chaleur et forment des structures maclées dont les innombrables facettes catoptriques scintillent au soleil. L’eau probablement était douce à l’origine se dit Empédocle. Mais, suintant à travers l’écorce de la terre sous laquelle elle est aussi répandue, elle emmena avec elle, par drainage, de minuscules éclats de gemme, et devint salée. Salées aussi les larmes des hommes et des femmes trempés de pleurs par une belle et profonde communion avec la nature tout entière. Unité, perfection du monde à l’intérieur duquel Neikos ruine et détériore ce que Philia toujours restaure. Le monde, l’univers sont continus parce qu’au-delà de l’humain, il y a les puissances cosmiques et la force d’Aphrodite la déesse. Telles les vagues de la mer, les brisants de la vie renaissent indéfiniment. Jamais les Néréides ne cesseront de hanter les océans, les Nymphes, les fleuves et les eaux vives. Pour Empédocle, la mer est sueur de la terre qui, travaillée et incendiée par le feu, se craquèle et transpire. Héphaïstos à l’œuvre à l’origine, dut bientôt laisser place à l’eau qui, en jaillissant, envahit toutes les cavités, tous les plis de la terre, et repose aujourd’hui, calmée de ses primitives violences. Noire est la couleur de l’eau, noire la mer reflétée par l’astre de la nuit, et tout autour les étoiles fixées au cristal de la voûte céleste.

Aphrodite invincible et nécessaire, tout le reste est paraphrase. Empédocle l’appelle tour à tour, Cypris, la reine, Harmonie, Philia ou Philothès, l’amitié ou l’amour. Les hommes, dit-il, la surnomment l’Allégresse, la Tendresse. Tout ce qui est bon vient d’elle, tout plaisir. Donneuse de vie, filandière, ouvrière, démiurge, Aphrodite est désir. Le désir d’où vient le monde, qui permet l’accord des choses entre elles, faute de quoi c’est le règne de l’éclatement, la dif/fusion, la Haine, au pouvoir triste, Discorde, Neikos, l’Obscurité aux noirs cheveux. Amour et Haine ne comparaissent pas comme deux présences incompatibles, l’univers serait alors contradictoire. Elles ne sont pas le Mal, mais l’échec, le manque, l’impossible union par trop plein de diversités, comme et à l’inverse, il se fait que le monde existe par une absolue densité d’être (Merleau-Ponty) quand les affinités, les amitiés vraiment sérieuses (Goethe) à l’instar d’une alchimie mystérieuse mais puissante, transforment le désir d’être en être de désir par l’existence.

Les humains ne viennent pas au monde, ils viennent du monde, du monde d’Aphrodite, et les Muses se portent garantes de la vérité déposée en leur cœur. Le mythe, parole révélée d'une déesse,  plus vrai que tous les mots humains, pluriels, confus, illusoires, le mythe et sa poésie seuls mènent au dévoilement. Aléthéia.

encore quatre photogrammes

4 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

Suite – annoncée le 1 Novembre dernier – de l’exposition des photogrammes de Pierre M. Il y aura une troisième visite commentée.

 

 

Ligne de faille ou faute

 

Faut-il prendre au mot le titre de ce photogramme* qui porte à notre regard jamais vide d’intentions herméneutiques traditionnelles plusieurs démentis ? Une ligne de faille, expression de la géologie, laisse présager sous la fêlure, sous la fissure, le désordre en raison duquel l’entaille fait signe. Sous quelque aspect qu’elle se présente, la ligne de faille révèlerait une déficience, une faillite du sous-sol affleurant au sol par la griffure, la blessure, la balafre qu’elle lui fait, sous laquelle et invisiblement se prépare un cataclysme tellurique de fin du monde. C’est une déchirure qui inquiète, à première vue.

Parce que le photogramme arrêtant un mouvement volontaire n’en immobilise que l’achèvement, il en va tout autrement. Cette Ligne de faille est non point une défaillance dont il aurait fallu saisir la violence qu’elle recouvre, mais une construction parfaitement équilibrée, souveraine et maîtrisée. Le contraire de ce dont elle semble si proche, les désormais célèbres incisions de Fontana – la série Concetto Spaziale (1949) finement sous-titrée Attese (l’Attente), que faire d’autre en effet qu’attendre le séisme, qu’attendre la catastrophe ? – parce que l’artiste italien taillade pour de vrai la surface monochrome de ses tableaux, d’un coup de cutter ou autre objet pointu, opérant une lacération, une mise en lambeaux prospective peut-être d’un désastre à venir, mais aussi rétrospective et mimesis pour toujours d’un accident passé**.

Ici, le photogramme, dont on rappelle qu’il se passe de tout objet et objectif photographiques* ce qui ne l’exempte ni d’un regard ni d’une vision, bien au contraire, ici, la Ligne de faille ne coupe que l’ordinaire horizon des lignes et points de fuite de l’espace classiquement promu à un traitement iconique. Et l’organisation de cette césure verticale et apaisée résout toutes les tensions de l’invisible qui, contre toute attente, n’existe pas.

*cf Archives – 27 Juin 2019 – pour le procédé et l’intention des photogrammes présentés. **c’est bien l’endommagement d’un tableau devant être exposé à Paris, qui fut à l’origine de la série.

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Massacre 

 

Mais si, de part et d’autre de cette ligne, ont été déposés de petits paysages de sels* qui, au gré de leurs formes ou de leurs masses, se sont rapprochés ou écartés, l’esquisse d’une carcasse apparait, incomplète charpente ou désassemblée ossature. On appelle cela un "massacre" quand il s’agit d’un trophée de chasse dont la préparation est tout sauf improvisée. Le photogramme Massacre ferait-il alors trace de cette proto-activité culinaire, cuisson d’un crâne de cervidé suivant des recettes ancestrales, faisant récompense ou souvenir de captures chasseresses, et même, si l’on s’attarde un peu, l’évidente silhouette d’une sagaie qui scinde en deux demi-faces le museau de l’animal.

        

Toute stricte description littérale faisant paraphrase et pléonasme, il n’y aurait – sauf à s’émerveiller encore de l’ingéniosité objectivement technique et manuelle des photogrammes – aucun discours possible et l’adhérence de ce qu’on voit à ce qui est à voir, parfaite mais impuissante. Il y manquerait le regard. Ce dont l’artiste – héritier rayonnant et radieux de Man Ray – donne la preuve. En donnant à être non pas ce qui est celé ou latent, mais ce qui, sans lui, n’aurait pu être, ne serait pas. Aussi, au risque d’une recherche exégétique surévaluée de l’intimité entre l’œuvre exposée – le texte photogrammique – et le nom qui la nomme, j’affirme qu’il faut tendre l’oreille et comprendre ce que massacre nous laisse à perce-voir : le geste sacré qui, telle une massore, retient, relie et rassemble tout ce qui, par perte ou ruine anéantirait toute transmission. Massacre, un photogramme qui consacre l’intemporelle mémoire.

 

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Savoirs – Connaissances

 

Bien sûr, bien sûr, ce que nous regardons est un cylindre, une bobine, un barillet, qui sait ? Pourtant, nous sentons qu’il n’en est rien, tout en ne sachant pas ce qu’il en est. Et dans une sorte de réflexe muséal, nous cherchons le titre – comme un indice : soit il conviendra à l’œuvre comme le verso d’une feuille à son recto, soit, il nous mènera – nous perdra ? – au cœur profond de l’art qui, s’il ne se dépasse pas lui-même, n’est pas.

Savoirs – Connaissances, les deux mots ne sont ni séparables, ni séparés ; aussi fermement serrés que les fils de soie d’un cocon porteur de promesse. Le parti-pris de composition est dynamique, cinétique. Saluons, toujours sur ce fond impeccablement noir, le nuancier des nacres grises et blanches, coquilles fragiles qui protègent sans enfermer. L’irisation autorise la métaphore perlière : comme elle, nos savoirs, nos connaissances, grandissent et se fortifient en s’autophageant, s’étirent et s’allongent d’eux-mêmes. Le geste qu’on sent preste et précis, n’a pas installé, il a posé puis déroulé une idée simple et sans fin. Quelque chose de Pierre Soulages était passé par là, au cœur profond de l'art.

 

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Sans titre

 

       mais pas sans polysémie, comme presque tous les titres des photogrammes de P. M. Dés-intitulé ou in-intitulé, rendu accessible à toute proposition pourvu qu’elle dise la profondeur de la matière noire de laquelle un univers atomistique surgit – de ceux qu’il affectionne parce qu’ils sont de grains de sel et de sable d’avant la naissance du temps – saisissement de la création d’un monde parmi des milliers d’autres possibles, ex nihilo, poussières jetées dans l’abîme par la main d’un semeur modeste et thaumaturge.

         Sans titre appartient à une petite série* ou une grande famille, si l’on veut, où par agencement aléatoire – oxymore assumé – de cristaux, des abstractions objectives apparaissent ; et l’informe prend forme, sans pouvoir être nommé dans les temps lointains d’ante langage. Vide des hommes et sans titre de gloire, sans titrage ni sous-titrage lisible, la sphère photogrammique parle plus qu’elle n’en dit, le photographe aussi, le minuscule fait sens. Voyez-vous bien à l’Ouest qu’un monde nouveau déjà paraît derrière l’autre, et l'imperceptible solitaire – pierre précieuse – qui s’en détache un peu ? **

 

*cf Archives Juin 2019, où le dernier photogramme est à la fois très proche et différent, mais aussi l’avant-dernier ; et récemment, 1 Novembre 2020, Autoportrait et Décrochage – ici même Massacre. ** marque ou signature ?

Séléné, l’eutopienne.

29 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Nuit de pleine Lune, qui sait comprend.

 

D’autres mondes habités existent quand une poétique du regard l’emporte sur la rêverie. Quand celle-là énonce celle-ci sans la briser, quand un rayon de lune touche terre pour l’éclairer, que la lumière invente l’œil pour la capter et les mots, des lorialets glorieux.

C’est bien une Histoire véritable, celle de cette île ronde au surplomb de la Terre vers laquelle se sont rendus des expéditionnaires hardis et étonnants1 ; et un phaéton mené par quatre chevaux, un quadrige intergalactique, qui dépose Astolphe sur le sol lunaire2 d’où la Terre ne lui paraît plus qu’une petite assiette3 mais aussi et surtout opportunité métaphorique pour l’écrivain. Sans omettre, à tout seigneur tout honneur, Le SongeSomnium, rédigé en latin vers 1620 – de Kepler, un des physiciens les plus sérieux de son siècle, pour lequel l’existence des Sélénites ne soulève pas le moindre doute. Il faut dire qu’il exploite des ressources assez peu rationnelles pour y parvenir. Heureuses époques où les mêmes trempaient leur plume tantôt dans l’encre fantasmagorique tantôt dans la mathématique. On n’en finirait pas de recenser les Lunes fictives et les abracadabrants et rocambolesques moyens pour les atteindre, décrire et écrire tout ensemble. Fictives mais point irréelles, ce n’est pas la même chose, occupant un lieu ou même plusieurs dans l’univers stellaire, se mouvant la plupart du temps autour de l’astre solaire, parfois de la Terre, montant et descendant dans les espaces cosmiques, protéiformes selon le point de vue, celui de la lunette galiléenne, ou de l’objectif qui s’en saisit. Sans oublier dans ce très insuffisant inventaire, la tintinnabulante fusée X-FLR 64, si l’on ose, à côté de quoi la mission Apollo 11 passe pour une opération aimable.

L’imagination n’est pas, dit Bachelard, l’art de former des images, mais celui de les déformer. La Lune est bien plus généreuse, elle se transforme pour nous, montueuse en des lieux, en d’autres aplanie5, se cache, se découvre, passe du rouge au noir, au brun, se tavelle, se bosselle, s’ocre et s’anamorphose au point qu’on ne sait pas toujours si elle est nouvelle, lune jeune dans le ciel en quelque sorte, ou si elle est pleine, de rêveries, songeries, poèmes à venir, une lune parfaite disons-le, dans un ciel tant noir qu’il en est invisible. Plénitude de la Lune – antonyme de sa gibbosité, de ses quartiers et ses croissants pointus où accrocher nos mots – reflétée pour toujours, il suffit d’une fois. Un repos de l’être, Bachelard encore, qui n’hésite pas à parler de métaphysique concrète, expression qui étonne et le métaphysicien et l’empiriste, bien qu’ils sachent tous deux ce que la métaphysique doit à l’observation et que tout constat serait stérile sans réflexion qui le porte au-delà.

Sénélé – ô l’amour des sonorités lentes – la déesse enclose de brume, fixée au ciel à perte de vue à perte de pensée, Sénélé toute d’écho et sonorité mats, toujours au-devant de la scène que l’infini joue au néant, la nuit au jour lointain, le silence aux mots. Ou monde inventé pour y cacher des monstres, d’étranges bêtes, féroces stryges, sorcières rapaces. Utopie des mythes et légendes ou atopie de la contemplation poétique – Tout est d’abord rêvé dit Gilbert Trolliet – . C’est eutopie qu’il faut choisir. Ni l’absence de demeure pour en avoir trop habité aux ciels allégoriques, ni l’impossible séjour des rêveurs abandonnés, mais le lieu heureux et bon – eu, ce préfixe grec qui peut tout : poser l’œil rond et blanc de la Lune dans le creux de nos mains.

et Contempler jusqu'à l'heure extrême. (François Cheng)

 

  1. Lucien de Samosate (2ème s. post J-C) dont il faut tout attendre, surtout l’impossible.
  2. (Voilà pourquoi l’Académie nous prie d’user de atterrir et d’oublier alunir, afin de ne pas devoir s’adapter sans cesse – amarsir ; amercurir ; asaturnir ; anuranusir…)
  3. Ariosto : in Orlando furioso. (1532) – notons qu’à plusieurs reprises l’Arioste désigne la lune comme une " sphère".
  4. Tout le monde a reconnu l’allusion à Objectif Lune d’Hergé. (1953).
  5. La Fontaine, Fables, Un animal dans la Lune, livre 2, VII, 17 (1678)

 

 

 

Regrets

24 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

                       On ne savait pas bien quel âge elle pouvait avoir, mais elle était vieille, voilà. Nous avions, comme on dit, nos habitudes, elle et moi. On ne se gênait pas l’un l’autre. Ses petits riens, ces petits riens, qui d’une chiquenaude replacent tout, c’était elle : une chaise de paille mal assurée, ma table de bois encombrée, le furtif coup de propre pour chasser la poussière d’un livre trop fermé, ou demeurée sur quelques estampes ternies par la fumée, elle encore ; sur les deux plâtres modestes amicalement offerts, elle aussi. Et, dans un discret coudoiement contre ce qui résistait à mon impatience, elle toujours : replacer Homère, Virgile et les autres, afin que la planche de sapin ne ployât point sous eux, et d’un frôlement, rassembler et remettre un peu d’ordre dans les papiers épars. Ce qui laissait autant de traces tenaces que de services rendus. Je me sentais à l’abri de tout en son intimité. Ses disgrâces m’étaient nécessaires. Mieux, elles me rendaient heureux. J’aimais jusqu’à ses défauts, voire ses fautes de goût, une légère mesquinerie parfois qui, tel un vieux tapis, garde encore de sa superbe dans la demeure d’un orgueilleux.

         Elle assistait à tous mes travaux de plume, mes entretiens, qu’ils fussent de secours ou de conseils ; à tous elle aurait pu dire comme je fus toujours franc, sensible et fidèle. Elle savait à quoi je tenais dans mon petit réduit et ce que je n’aurais jamais laissé contre aucun faste ni aucune pompe, ce tableau, cette Tempête, image inversée du simple bien-être dont je jouissais, ce chef-d’œuvre de la peinture et de l’amitié - un Vernet ! - dont je n’ignore rien tant j’en ai fouillé tous les détails, les ai analysés, étudiés, admirés. Il m’est arrivé de penser que certains visiteurs ne venaient pas pour moi mais pour lui. Il m’est arrivé de dire que si je devais perdre tout, si l’on devait tout m’ôter, je ne pourrais supporter qu’on m’arrachât ce tableau. On fit tout autrement.

         Il me convient d’écrire – plagiant Montaigne parlant de La Boétie – Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Ce qui suffirait là et a suffi longtemps, jusqu’à ce qu’une salonnière se piquât de goujaterie, sinon de grossièreté qu’elle appela reconnaissances, et me rendirent esclave de ses bienfaits et de ses luxes, tout de fastes et d’opulences. Sous l’impérieuse somptuosité que la dame introduisit chez moi sans m’en aviser, je perdis non seulement celle qui me faisait compagnie depuis toujours, mais tout ce qui, avec elle, me comblait sans envie, me tenait sans fortune. Mieux valent les haillons pourvu qu’ils soient les vôtres, Aristippe en ses apparats fait rire Diogène. Tout fut désordonné. On mit à ma cheminée une glace, un fauteuil de cuir pour ma chaise de paille, un bureau en place de la table de bois. Je vivais sans pouvoir vérifier comme le temps nous tient, me voici devenu voisin d’une pendule toute d’or revêtue.  En un mot, mon réduit devenu cabinet, suis-je encore philosophe ou collecteur d’impôts ?

         Ce qui me mit le plus en peine et me fit maudire chaque jour un peu plus les gens du monde, fut que la sottise qui se mêle de tout, crut bon de soustraire à l’organisation de mes jours celle avec qui je faisais compagnonnage sans autre considération que d’être bien, nonobstant son allure, ses défauts, son teint passé, pour une plus jeune à la mine écarlate et l’air raidi d’une gouvernante de presbytère. On m’obligea à abandonner mon commode lambeau de calemande, on me le prit, me le jeta.

Ma vieille robe de chambre n’était pas à moi. Elle était moi.

         Depuis, je ne suis plus moi-même – Diogène en son tonneau était en guenilles mais il y était libre – me voilà obligé de vivre avec une intruse, un tyran, une impérieuse, parce qu’une dame jugea que pour remercier d’un service, il fallait me corrompre par de grossiers artifices. Mais elle n’y parvint point. Le paysan que l’on porte au palais tient toujours ses sabots dans sa chaumière. Aussi, en ce jour de février 1769 où je fais robe de chambre pleinière, je prends le temps de vous écrire ces Regrets, très cher Ami, ainsi du Bellay en son temps pour dire ses nostalgies. Vous en ferez ce qu’il vous semblera.

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         [Le véritable texte que Diderot envoie à son ami Grimm sous le titre Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune est espiègle en diable et futé comme un sac à malices. L’occasion de sa rédaction n’est pas à mettre en doute (Madame Geoffrin procéda bien au renouvellement du mobilier et de la garde-robe de l’écrivain, y compris sa robe de chambre tant aimée) mais d’aucuns ne l’ont pas vraiment pris au sérieux, Diderot lui-même, quelques mois plus tard et toujours dans une lettre à Grimm, en parle comme du « bavardage » d’un homme « qui s’amuse et qui a résolu d’écrire tant que cela l’amusera ». Moi-même je me suis récréée à l’imiter infidèlement au plus près.]

        

Silences

22 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Fléchie à la chute du jour ou au matin peut-être, mais au petit sentier,

 s’y trouvait une fleur au son de tinterelle effrouée de blanche gelée.

Telle la pivolette craintive, saisie à main grouée

Délicatement se ragribonne aux riées revenues passant sur les masières

Mit son beau bicoquet à la nuit rayonnante.

 

D’un soulas murmuré chassant Mélancolie la noire

Dans les roseaux essourdis de silence,

S’est tu le rouge-gorge.

Il gèle à glace dit le vent du diable à l’aurore,

Dans les prairies, la nuit

le poids de l’air s’est aboli

Revêtu d’une chainse délavée de rosée.

 

Enfin,

Je n’entends plus tout le froissis du monde.

Photographie V.D 

de la langue française.

15 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

Des autres, de l’autre, d’autrui, je sais intimement qu’ils ne sont pas moi, mais comme moi des sujets individuels, jamais des objets, c’est aussi un impératif catégorique même pour tout lecteur pressé de Kant. Mais le dire ainsi – énoncé moral, et conséquemment politique, nécessaire – ne rend pas compte de la dimension grammatique qui y préside, ni ne met en évidence comment une langue – singulièrement et de façon unique la langue française – fait anthropologie ou pour le dire en des termes acceptables par tous et avant toutes précisions, une image de l’humanité. Ce que fait Alain Borer dans un article minutieux, méticuleux, acribe, pour la revue « La Pensée »1 intitulé : L’Autruisme et le changement d’Autre en langue française.2

Celui-qui-n’est-pas-moi, l’Autre, n’est ni rien ni personne mais une personne en particulier et la place qu’il tient dans le discours – ou mieux, que le discours lui fait tenir – n’a pas été examinée comme elle a pu ou peut l’être dans l’Art. Ainsi, Alain Borer décline l’image de Saint-Martin, telle que peintures et sculptures la donne(nt) à voir, qui ne constitue pas seulement une phénoménologie de la position, considération statique, mais de la disposition, considération dynamique, selon l’œuvre. Où l’on comprend d’emblée que l’on peut être l’autre de quelqu’un sans bousculer en rien le rapport vertical de sujétion, alors qu’en étant sur un pied d’égalité, l’autre est, de facto, une personne. Ce détour en peinture n’en est pas un3, il permet d’avancer.

Dans l’énonciation, l’Autre prend (sa) place différemment selon le moment de la phrase où celui qui parle offre à son interlocuteur la compréhension de ce qu’il lui dit, même si ce n’est pas formellement prononcé ; cela peut inclure –parfois, seulement, on le verra– la possibilité de couper la parole, inter-rompre pour inter-venir4. Alors, si La place de l’Autre relève de la grammaire, la thèse qu’Alain Borer va développer, celle-ci fonde une anthropologie qui elle-même s’articule intimement à notre inconscient psychanalytique. Dans ce schéma de réciprocité induite entre celui qui parle et celui à qui il parle, la langue française fait figure d’exception. En conséquence – deux mots qu’il ne faut pas négliger – la place ou la moindre place qu’une civilisation accorde à l’Autre, est vérifiable dans sa langue, ou sa famille de langues. Alain Borer trace un tableau minutieux, historique, linguistique, des caractéristiques et des différences selon qu’une langue est romane, ouralo-altaïque par exemple. Les plus latinistes d’entre nous avons-nous bien conscience que la synchise : ce désordre grammatical d’une infinie souplesse permet de jouer, par surprise, sur tous les registres de la domination du locuteur ou de sa complicité, que la synchise, donc, coexistante à la phrase latine propose une représentation de l’Autre remarquable anthropologiquement parlant. Faut-il le répéter, une civilisation.

Il fallait donc faire remarquer le changement notable de perspective, de point de vue, de nouage5 que fut le VIIIème siècle, lequel dans sa redistribution religieuse des hommes et des choses donne prévalence au verbe, sitôt après le sujet. Exit la synchise. Dans cette organisation nouvelle de la phrase – Sujet-Verbe-Prédicat – donc des lois grammaticales qui lui préexistent, l’Autre a une place de choix, puisque saisissant immédiatement (Sujet-Verbe réunis-) ce que le locuteur dit. Il dispose du droit d’intervenir, il est, on l’a dit, idéalement sur un pied d’égalité. Ce qui n’est pas le cas dans les langues allemande, turque, ouralo-altaïques, où l’interlocuteur attend, soumis, que la phrase s’achève pour que le sens se montre. Aussi, la question de l’idéalisation est centrale pour Alain Borer, terme dont il use ici au pluriel, et qu’il dit, à juste titre, collective. Et en ce point particulier, si la langue ne nous dit pas (au sens où elle « exprimerait nos pensées », l’un des poncifs les plus éculés sur la question) elle nous dit au sens où la grammatique pense pour nous, ou plutôt pense à notre insu, la place de l’Autre, la place que nous lui accordons, et avec elle, les différentes manifestations de la relation humaine. Ce que le mot Autruisme contient.

A partir de là – ces précieux développements préalables étaient absolument nécessaires – Alain Borer concentre l’essentiel de son propos sur la langue française pour montrer deux choses : elle est la seule dont la grammaire réalise un projet de civilisation, c’est-à-dire inscrit visiblement l’idéalisation de l’Autre qu’elle nourrit, augmente, de cinq particularismes ou propriétés.  Attenter à ce génie propre c’est saper, et à terme ruiner, cette civilisation linguistiquement et grammatiquement marquée :  égal, non-étranger, proche, tel est l’Autre dans la langue française, mais aussi : langue de la prévenance -par la double négation- et surtout, exemple unique de vidimus terme qui désigne l’obligation de la preuve par l’écrit, ou d’une vérification de l’oral par l’écrit, mieux, sa confirmation. Le français est la seule langue qui écrit mais ne prononce pas forcément ce qui a pourtant valeur sémantique – magnifique développement de ce qu’est l’accord « marotique ». Il suffira au lecteur de ces lignes de prendre conscience non seulement qu’en disant « ils parlent », le groupe « nt » n’a aucun effet sur le pluriel à l’oral, qu’il lui faut donc le sceau de l’attestation par l’écrit, mais aussi que, ni rareté, ni exception, cela est de tous nos instants. Logiciel et trésor de la langue française tout ensemble ! Contrairement à l’anglais, où aucune précision de genre ni de nombre ne fait nécessité, la langue française donc son usager n’est-ce pas, est soucieu(se) de savoir ce qu’il énonce et sait qu’il s’adresse à un interlocuteur exigeant, qui mérite des propos précis et vérifiables, d’un mot, à une personne ce qui n’est pas la même chose que s’adresser à quelqu’un. Là où l’anglais, langue de l’utilitarisme et du pragmatisme, qui ne distingue pas le « tu » et le « vous » et met dans le même sac « your » qui déploie en français cinq plis, « tu, ta, tes, vos, votre. », l’anglais, langue pour laquelle, homme ou femme peu importe, c’est sans vidimus.

Les abus, dérives ou caricatures omniprésents, surabondants6 , surinvestis et désespérants, de l’anglais, c’est le changement de l’Autre qui subrepticement s’installe ; il n’y a plus personne, là où il y avait une personne. Notez les formes de la nouvelle politesse, lancée à la compagnie, dans l’anonymat collectif et unisexe (Bonjour !) par mimétisme et autres copiages éprouvants depuis l’anglais7 ; autant de « nouveaux usages » grammatiques, ou plus justement agrammatiques par lesquels la langue française est d’autant plus en danger que les exemples viennent d’en haut. Et Alain Borer de citer à la barre, les noms, dates, lieux et circonstances où politiques et responsables en corrompant la langue française, participent éhontément à sa disparition comme anthropologie, dont la prévenance est l’une des marques les plus nobles, en son contraire, la dissolution de l’autruisme en selfisme.

Le tableau est sombre, sombres les perspectives. Peu prennent conscience de l’enjeu, parce qu’il faut bien le dire, il n’est pas expliqué, analysé, décrypté. Il n’est donc pas compris. Certes, il faut du courage, des connaissances, de la volonté, et c’est un comble ! Il faut surtout qu’aient été apprises, aimées et partagées les subtilités logiques et illogiques, les difficultés de la langue française, non comme un fardeau, mais comme un trésor. Tout le monde déserte, tout le monde se moque, à commencer par ceux dont ce devrait être la mission sacrée. Ainsi, il y a peu - et faire écho à l’anecdote qui clôt ce passionnant article -  le sarcasme, la raillerie, la vexation, contre un quidam ayant usé, fort pertinemment, d’un imparfait du subjonctif, me mirent dans une tristesse et une colère infinies : la diversité des modes et des temps en français est une richesse, non un péché !  Heureusement, dans le même instant, ces pages bienfaisantes d’Alain Borer — dédiées à Barbara Cassin qui dit de la langue, Ce n’est pas vous qui la possédez, c’est elle qui vous oblige et vous fait me confirmaient dans l’urgente nécessité d’une résistance devenue héroïque !

 

1) n° 403 – Le devenir du français – Juillet-Septembre 2020. 2) sous-titré : « Essai de grammatique ». 3) je regrette de ne pouvoir reprendre en détail les exemples choisis. 4) peu importe ici que l’inter/locuteur soit allié ou ennemi, il s’agit de rendre compte d’un mouvement. 5) terme lacanien prisé à juste titre par A. Borer ; 6) on relèvera, depuis le texte et parmi tant d’autres, l’anglolaid ou désinvention par imitation, ex, maisonning-7) A. Borer note : perte de la double négation/inversion du sujet-verbe/prolifération du neutre …  

 

 

Mélanges, miscellanées, miettes -6-

11 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

« Je n’ai jamais pris la liberté de supposer qu’une femme pût avoir tort, mais il est bien sûr que vous avez parfaitement raison. »

Charles Nodier (répond à M. de la Sicotière à propos d’une question d’orthographe.)

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« De tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le coucou de Paris et la vinaigrette de Lille ; le coucou, humble boîte à compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le juste milieu entre la chaise à porteur et la brouette. » Ceci est la première phrase très appétissante d’une nouvelle de Jean-Joseph-Louis Couailhac (1810-1885), intitulée Le cocher de coucou, elle date de 1840. A défaut que le texte tienne les promesses de ces lignes, nous aurons au moins appris deux noms que pourtant nous croyions bien connaître.

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L’eau tonne fin septembre quand l’érable éclate de rouge pour ne pas éclater de rage.

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         En Normandie on ne dit pas « au coin de la rue » mais à la carre. Un peu partout ailleurs on fatigue la salade, on ne la secoue pas.

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Quand il n’est pas le nom d’une cité grecque ionienne et plus précisément le lieu où elle est érigée, Κολοφών, Colophonle sommet, le colophon désigne l’ensemble des références dont un ouvrage se réclame, parfois accompagnées d’indications précieuses pour l’imprimeur et, quand il est manuscrit, pour sa transcription. La ville d’Asie mineure susnommée est celle de Xénophane et possiblement d’Homère – que plus de 3 siècles séparent.  Et de la colophane. Comme chacun sait.

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S’avérer faux ne peut se dire ni s’écrire, puisqu’ « avérer » signifie montrer la vérité, faire apparaître ce qui est vrai (verus en latin). Mais on ne peut pas non plus clamer ne pas en croire ses yeux si l’on ajoute, c’est inouï ! puisqu’ « in-ouï », n’est-ce pas, désigne précisément ce qu’on ne peut entendre, ce qu’on ne peut ouïr.

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Nul n’ignore qu’Henri IV fut assassiné par Ravaillac – en 1610 pour les moins oublieux ; on se souvient un peu moins qu’Henri III avait subi le même sort en 1589, date pourtant plus facile à retenir, par Jacques Clément, moine fanatique qui portait fort mal son nom.  Les deux Henri étaient cousins, en conséquence fils et neveu de Catherine, épouse d’Henri II, venue d’une des branches de la grande famille italienne de Medici. Henri III fut aussi Henri I, roi de Pologne, pendant un an environ, repassé au III quand il devint monarque de France. Mais Henri IV était lui-même un Henri III – de Navarre – tandis qu’un Henri Ier – de Lorraine, appelé de Guise, mais 3ème duc – fut lui-même assassiné sur ordre du Roi Henri III. Il suffit juste de se souvenir que cet Henri III (fils d’Henri II) devenu Henri Ier en Pologne, cousin (et futur beau-frère) d’Henri III de Navarre, futur Henri IV, fit assassiner Henri III duc de Lorraine aussi nommé Henri Ier de Guise !

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« L’essaim des mots justes, ou guêpier » F. Ponge in La rage de l’expression.

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Les écrits à la gomme s’effaceront d’eux-mêmes.

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         Quand les nuages postillonnent, il crachine.

         *

Ne manquons pas de compléter la série des pléonasmes les plus fréquents et les plus assommants :

  • Anticiper l’avenir : bon, on va rappeler que l’on ne peut anticiper ce qui a déjà eu lieu et que ante, préposition latine signifie précisément avant. Donc, anticipons anticipons, point.
  • Les « jets de projectiles » me laissent sans voix, comme les choses qui « volent en l’air ».

Et de condamner ce genre de phrases qui passent pour le signe élevé d’un modernisme triomphant et ne sont pourtant que l’affichage d’une bêtise et vulgarité crasses :

  • « Il faut procéder au désherbage des stocks de la médiathèque » (authentiquement ouï !)

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« Auteur de plusieurs romans-feuilletons, il portait encore un doigt de moustache et des pantalons étroits. Il refusait d’acheter une auto. Avec cela, sentimental comme un églantier. Elle devait le quitter : c’était aussi sûr qu’une éclipse ». Voici les premières lignes – toniques, stimulantes, vigoureuses, enjouées, ingambes, fringantes – d’une nouvelle d’Ernest Pérochon, Le retour à la terre (1928).

*         

         Une psylle est un insecte, un psylle un charmeur de serpents. Y a-t-il la moindre chance pour qu’ils se rencontrent ?

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         Le seul fragment que nous connaissons de l’Apollonius en vers français, nous est parvenu parce que le feuillet a servi à relier un autre manuscrit. Aucune chance que cela se reproduise dans 1000 ans avec ces Mélanges

*

         Ces fautes d’orthographe que nous aimons – mais moyennement quand même : nous ne naissons pas tous égos ! (authentiquement lu).

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   L’indifférence messied au philosophe.

ab imo corde,

6 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Il fut un temps où l’on achevait son courrier affectueux ou amical avec des mots venus du cœur, du fond du cœur, ab imo corde*, pour ne pas se quitter tout à fait, ni clore ni cesser-là, alors qu’on allait expédier le pli – deux mots qui disent tout de l’ambivalence joyeuse et un peu triste à se séparer de ce qu’on cèle et cache dans le secret d’une dépêche, la si bien nommée. L’ensemble des Lettres échangées faisait Correspondance, terme qui sied à ce qu’il doit ou devrait dire : échanger par écrit avec ceux pour qui les accordances ou le commerce – dans sa stricte acception classique de relations humaines de qualité ­– font concordance, cum corde.

Le latin, qui si souvent sait nous gâter, nous a offert épître (epistola) ou missive (de mittere, supin missum), la première, échappée aussi de son grec (επιστολη), les deux, aujourd’hui significativement éloignées de leur sens originel, et devenues d’usage spécifique. Viendrait-il à l’idée de quiconque d’écrire une épître ou une missive à un destinataire privé, intime – cet adjectif ici pour sa stricte opposition avec extime ? Et pour quelques-uns, il n’y aurait d’épître que rédigée par de saints apôtres, et de missive par des généraux de guerres impériales, tout ceci, n’est-ce pas, au pifomètre !

Mais quid de l’art de la Correspondance, cet usage du temps, non pas de temps en temps, mais décidé, voulu, choisi, de distraire au sens de soustraire, un moment particulier dans l’écoulement tempétueux des heures. Certes, nous avons toutes les excuses pour justifier de « communiquer à la verticale », expression personnelle par laquelle je nomme le geste d’écrire sur un écran perpendiculaire face à soi, un mur, sans une feuille, un cahier, un carnet – une tablette de buis, clin d’œil à Apronenia Avitia – à plat devant soi où coucher ses dire ; et ces prétextes seraient ceux de « notre époque » comme si l’époque – et non les humains qui l’ont constituée – avait la conscience réfléchie d’elle-même. Passons.

Je me demande alors, lisant avec gourmandise nombre de Correspondances d’écrivains, philosophes, penseurs** comment on faisait quand on n’avait rien ou presque de ce que nous estimons indispensable pour écrire à autrui, je veux dire une réception instantanée. Nonobstant l’évidente perte de qualité, d’élégance, de choix des mots, de présentation même, l’incroyable idée que l’on pourrait s’écrire indépendamment d’une motivation pratique ou d’une information nécessaire a, elle aussi, disparu. Le contraire est devenu exceptionnel. Fera-t-il l’objet d’une conservation aussi précieuse, y compris héroïque, qui, sans le moindre étonnement, ont rendu accessibles à chacun de nous les échanges d’Héloïse et Abélard, Descartes et la Princesse palatine ou les mots de Cicéron à Atticus, Vincent Van Gogh à Théo, Henri Calet à Paulhan, et pas seulement Madame de Sévigné à sa fille – lettres de noblesse, dans tous les sens de ces mots.

Je me demande aussi s’il ne serait pas incongru – aux exceptions rarissimes toujours pensables évoquées – de recevoir, ou d’envoyer une Lettre sans autre raison que le plaisir, l’attention et l’égard pour sa rédaction, le choix de ses mots, l’application à la construction de ses phrases, non pour soi-même, ce serait un Journal et l’épistolier un diariste, mais en raison  de son destinataire seul. Ou faire comme Jean-Paul Toulet (1867-1920) qui s’est écrit et expédié à sa propre adresse, de tous les coins du monde et pendant un peu plus de 10 ans, une soixantaine de lettres et de cartes postales. Quand il était chez lui, il se postait des cartes d’ailleurs. Voilà qui donne des idées n’est-ce pas ? Reste à savoir si, comme lui, on oserait s’appeler soi-même « Cher ami », « Très cher ami » ou même « Cher et grand poète » ; chacun adaptera. Mais il est certain qu’il y a là matière à tester ses propres défauts et qualités, et pas seulement scripturaux. Toulet garde pour son meilleur ami intime le voussoiement, mais tutoie l’ironie, frôle la légèreté, se lasse parfois de ne jamais recevoir de réponse. Pratiquant plus volontiers la brièveté que la longueur – ce que la carte postale impose – la forme est fréquemment aphoristique et mélancolique. Et, chacun le sait, la mélancolie est souvent dispensatrice de légèreté sombre : Toulet sacrifie au rite puéril du petit signe sur le recto et son explication au verso : « J’y ai marqué d’une croix la loggia de la chambre, désormais illustre, où vous demeurâtes » (27 mai 1903). Et comme il sait tout de son destinataire, il se permet quelques piques amicales. S’il y a théâtralité, hypothèse qu’on ne peut écarter, la mise en scène est habile qui, se parlant à soi-même, ne semble pas exclure un futur possible lecteur, distinct et inconnu, réellement à venir, « Pensez-vous que la postérité s’occupera jamais de vous ou de moi ? ».

       Et pour se quitter, Toulet choisit aussi parfois le latin vale et me ama – c’est le moment de dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

        

*parfois ex imo corde (lu, par ex, dans la Correspondance de Flaubert, ce qui ne date quand même pas de l’Antiquité !) ; d’un point de vue acribique, ab semble cependant plus juste. ** dont certaines, et même la plupart, sont de véritables joyaux.

Note bleue – Autoportrait - Décrochage

1 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Ce qui suit se comprend comme prolongement du texte du 27 Juin 2019, intitulé « Ceci n’est pas un cliché » qui rend compte du procédé photographique des photogrammes, toujours usité pour les trois œuvres ici présentées et prélevées d’un ensemble que je complèterai plus tard.

 

 

Serait-ce un petit amas de mots – une note – que l’on écrit sur une feuille bleue, ou à l’encre bleue, ou d’un stylo bleu, ou encore de cette teinte qu’on a choisie par usage personnel hiérarchisé des occupations ou organisations à voir et à prévoir, à faire ou à défaire, à côté et à l’opposé d’une note rouge, urgente, ou noire, funeste ? Ou serait-ce la belle association d’une couleur et d’un son – une note – une vibration monochromatique, une ondulation teintée d’azur, une onde sonore perçue par l’œil, en raison du tracé souple d’un pinceau qui en aurait empli les espaces sinueux et creux, tels des Coups d’archets héroïques (Paul Klee -1938 – aussi traduit Traits d’arcs héroïques)

Les Correspondances entre réel et image figurée ne devraient-elles révéler que des mondes évidents, attendus, confortables à nos habitudes, tendant à rabattre l’un sur l’autre et annihiler toute distance créée par la liberté des artistes ? Ce qui convient à l’œil et l’esprit profanes pour lesquels « correspondre » signifie concorder, se conformer à, et même se ressembler. Dans ce monde-là, les couleurs et les sons ne se répondent pas, Baudelaire n’a jamais existé, une arabesque n’est pas une note, une ligne mélodique est invisible, les mots ne sont pas bleus, et les photographies, simples gardes-souvenirs, démultiplient nos fonctions mnésiques inextensibles.

 

- Note bleue -

 

Dans ce monde-là, un autoportrait, est une saisie nécessairement fidèle de soi-même par soi-même, une coïncidence trait pour trait, hors laquelle le terme ferait offense à la vérité, si naïvement confondue avec la réalité, cependant que Montaigne dit de lui qu’il a la taille fort ramassée, le visage (…) plein, et que, franchi un certain âge, ce ne sera plus moi, mêlant ses traits physiques au présent et au devenir in-saisi de son identité future ; que Picasso déforme son visage pour mieux se ressembler ; que Magritte ou Munch, s’appliquent à ne pas se ressembler pour mieux se peindre ; que Rockwell triche, mais pas vraiment, avec le miroir, objet de l’exactitude la moins contestable de tout ce qui s’y reflète – les peintres classiques nous l’ont appris, on dit que J. Gumpp fut l’un des premiers en 1646. Soit.

Et si l’autoportrait, tout autoportrait, n’était fidèle qu’à ce qu’il dit, désignant non pas qui dessine, peint, écrit ou photographie, mais celui qui en porte le trait. Non pas l’objet du portrait, mais le sujet qui le traite, qui ne sont pas les mêmes, quoi qu’on en dise. Non pas la confusion – déformée ou transformée de l’un par l’autre comme on le voudrait si souvent pour y voir un signe d’originalité ! – mais la création, l’écriture au sens large, la trace, l’invention, la composition, par le moyen qui lui est (en) propre – proprius et/ou auto – de se représenter. Alors, un Autoportrait photographique tout d’atomes jetés dans un vide saturé de noir constitué, dont les uns se rassemblent, les autres s’écartent, luminescents, opaques, dont l’ensemble esquisse sans jamais l’achever une forme profilée légèrement oblongue où l’on se plaît à deviner des yeux, un nez et une bouche – magie déjà dite de toute paréidolie – alors, un tel autoportrait dit tout de celui qui le nomme, bien plus et bien mieux que n’importe quelle prétendue fidélité-à-la réalité.

 

- Autoportrait -

 

     Tout décrochage suppose un accrochage antérieur, ce qui en fait en première intention signifiante, un geste de cessation, de disparition, ce qui signe une fin, une échéance, un arrêt. Rien que pour cela, intituler une œuvre exposée et non éphémère Décrochage déroute. Cette envisageable préméditation – dérouter l’observateur – serait à soi-seule bien suffisante. Mais l’embarras saisit : il ne paraît rien de plus solide, carré, résolu, que ce cadre intensément noir où sont rivés 14 x 14 petits dés blancs. Double perception d’équilibre qui est aussi celui des fugues de Bach si présentes dans Sonorité ancienne, abstraction sur fond noir de Paul Klee, sous-titre de son Carrés au rythme ternaire. Dont on ne peut ignorer qu’il le peignit dans les mêmes temps que Man Ray rayographiait en France.

         L’œil paresseux n’y voit qu’un inégal échiquier – inégal, car les petits tas se montrent vite plus informes qu’uniformes ; peu importe, on se plaira alors à évoquer une mosaïque ancienne aux tessons un peu usés par le temps, irrégulièrement émoussés. On se plaira à dire que Paul Klee aussi, peignait des carrés magiques qui n’étaient pas très droits, mais n’en étaient pas moins des carrés. Ce décrochage programmatique ferait-il contre-sens, antiphrase, ironie ? L’œil facétieux du photographe-compositeur nous a-t-il volontairement abusé, ou a-t-il, comme nous le soupçonnons, pensé une harmonie préétablie - n’aurait-il jamais lu Leibniz - ou organisé l’image du cosmos primitif, monde de particules suspendues dans le vide après qu’elles se sont rassemblées, selon une implacable nécessité ? Qui, ou quoi, de notre regard ou de notre esprit nous fait remarquer alors qu’un, un seul de ces atomes est détaché. S’est-il lui-même décroché ou l’a-t-on dépendu pour faire signature en bas, à droite ? Le clinamen lucrétien s’affranchissant de la chute incessante des corpuscules de matière, pour dire la possibilité du libre-arbitre, du pas de côté, de l’écart, du décrochage dans l’inéluctable destinée du monde et de soi.

 

 

- Décrochage -

Rêveries mélancoliques d’un instant

26 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

La Maison de Sicile, je ne l’ai jamais oubliée, elle n’était pas un rêve. Je l’avais bien vue, le long d’une route, au nord de l’île. Les photographies anciennes, très imparfaites, mal prises, en disent long.

Sachant que c’était impossible, je croyais pourtant être arrivée à Donnafugata.  Mon illusion fut brève, ou mon désir. Certes, ses pièces grandes et vides avaient quelque chose de la magnificence aristocratique mais désaffectée de la demeure des Salina. Mais quel palazzo à l’abandon en Sicile, ne l’a pas ?

Il Gattopardo, le livre – dont l’édition fut posthume parce que refusé par les plus grandes maisons – passe pour faire l’éloge de l’immobilisme et du conservatisme, qui plus est dans un style vecchiotto1 : il cultiverait le regret des privilèges d’une époque dépassée. Leonardo Sciascia lui-même s’y laissa prendre. Aujourd’hui encore, le terme gattopardismo dit cela en cinq syllabes en italien.

Or, depuis ma première lecture du roman de Tomasi di Lampedusa, je n’ai toujours retenu que la chaleur poisseuse, poussiéreuse, accablante de l’été sicilien ; les routes cahotiques de la campagne, les villages ocre, les champs d’oliviers ; Palerme et ses palazzi d’ombres et d’autorité sombre. A moins que, depuis, les images du film vinssent recouvrir les pages et avec elles, mes propres souvenirs. A moins que mes propres souvenirs vinssent recouvrir la mémoire que je croyais vive encore d’une maison désertée, oubliée, isolée, vide.

Il me faut relire Il Gattopardo autant de fois que de trames y ont été tissées par Tomasi di Lampedusa – elles sont vraiment nombreuses – négligées par les motifs dominants, écrasants même, pour moi, de la Sicile, de Palerme et des paysages de l’intérieur. Car enfin, de ce livre aurais-je tout manqué ? fors le climat, la lumière – comme un noyau primordial2 – ce que Gaetano Savatteri, dans son livre non traduit (sauf erreur) I Siciliani appelle une « lumière de cendre » et « un paysage sans rachat ». Irredimibile.

Peut-être aussi qu’Une enfance sicilienne,

écrit par Edmonde Charles-Roux à partir des souvenirs de Fulco di Verdura, brouille mes impressions réminiscentes : La maison est encore là, Dieu soit loué, avec ses balcons et l’avancée de ses deux terrasses, la chère vieille maison de toujours, cuite au soleil et un peu lasse, c’est la première phrase. Mon édition de poche est toute jaunie, cuite au soleil et bien lasse elle aussi. Elle date de 1986.

Il y a des heures, il y a des jours, il y a des nuits, il y a des brumes et des pluies, des automnes et des ciels, où dans les silences, je n’arrive pas à dimenticare Palermo, je n’arrive pas à Oublier Palerme3. Lampedusa, dans ses Racconti, ses nouvelles, parle du paysage beau et tremendamente triste de la Sicile Occidentale.

Je cueille, de ligne en ligne des mots qui se disent mieux en italien, entendrait-on un français mélodieux par-delà : une rue devenue montuosa ; un paysage calcinato ; une place ombreggiata. Dans le texte, intitulé, Infanzia, T. di Lampedusa raconte les lieux de son enfance, le palais palermitain de 1 600 mètres carrés, le domaine de Santa Margherita qui comptait 300 pièces. Détruits par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, ces deux domaines en souvenirs mêlés, ont, à n’en pas douter, construit les palazzi du Guépard, du livre. Car pour le film, c’est en partie le palais Gangi, propriété privée de riches aristocrates palermitains qui lui servit de cadre. Personne n’a oublié la salle de bal avec sa mosaïque léonine4, car pièce et demeure sont invisitables à quiconque. C’est certainement bien mieux ainsi.

 

 

  1. Selon l’expression même d’Elio Vittorini dans sa lettre de refus du manuscrit.
  2. In le Professeur et la Sirène, une nouvelle de T. di Lampedusa qui n’est pas que l’auteur du Guépard.
  3. Titre d’un roman d’Edmonde Charles-Roux, Grasset, 1966. Prix Goncourt.
  4. Dans le film (totalement oubliable, lui, nous parlons d'Oublier Palerme bien sûr) de Francesco Rosi, « adapté » du roman ci-dessus nommé, une scène fut tournée dans la même salle de bal, comme en clin d’œil.

Le silence des traces,

22 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

*

A l’approche de l’hiver,

la pointe du crayon

fait grise mine

*

Le dernier des oiseaux

chante encor au jardin

rosa la rose effeuillée en latin

*​​​​​​​

Pivoines épelées

au matin dépliées

*​​​​​​​

Frêles

les nuées

déferlent

des toits

immesurés

*

 

Refrains sans fin

engloutissent la mer

chagrinée la lune

*​​​​​​​

L’automne rouille

le paysage

*​​​​​​​

 

Glace entre deux gaufrettes glissées

depuis longtemps fondue

de plaisir. 

*​​​​​​​

Ce cloître est le carré magique

de mes pensées.

*​​​​​​​

 

De l’antique théâtre

les vieilles pierres usées par mes regards

& ruinés les gradins.

*

Jamais je n’agraferai le soleil

derrière le rideau

des banians de Sicile

*​​​​​​​

Laver les mots

dans le feu du  volcan,

les pierres ponces, écume de la terre.

*​​​​​​​

La Kalsa,

ce terrain vague

dont si bien je me souviens.

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Le Baiser de Zeus

17 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

Il est des rencontres qui font des étincelles, du bruit, de la fureur et des orages, il en est d’autres bien plus calmes. Elles n’existent ni par volonté consciente, ni par décision rationnellement construite. Mais par accrochage insu de plusieurs éléments indépendants les uns des autres, en embuscade depuis des siècles. Et même avant.

On peut avoir un prénom qui résonne avec la musique des sphères : Ré-mi. Accompagnant, mais c’est plus rare, un nom descendu tout droit de l’Olympe, Jouve : quelques souvenirs de latin rappelleront à certains, que Jupiter se décline, Jovis au génitif – on s’épargnera les autres cas qui pourtant confirment l’hypothèse onomastique. Remy Jouve ne pouvait éviter le feu et l’harmonie. Jupiter redevenu Zeus – c’est le même, tous les enfants savent ça – n’a jamais lâché, jamais, l’éclair qu’il tient en sa main droite, signe de colère, de victoire, de pouvoir tout ensemble, ne les aurait-on croisés nulle part ailleurs qu’en sa mémoire collective et fragmentaire, ils se confondent dans une même image culturellement constituée depuis la nuit des temps.

La création, n’en déplaise aux croyances canoniques, ne vient jamais ex nihilo ; mais l’artiste n’est pas chargé de déployer ces chemins que la plupart du temps il ignore, tant ils sont recouverts d’itinéraires impénétrables. L’œuvre n’aurait jamais pu se créer elle-même, n’a pas surgi par génération spontanée, il se peut même que l’artiste lui trouve des explications et le public des significations. Des réminiscences avouées, des coïncidences devenues visibles. Ainsi, Rémy Jouve pétrit et poinçonne le caoutchouc de pneus mis au rebut, potier et orfèvre d’une matière et d’une manière inattendues, la première parce qu’elle sort des chaudrons de l’industrie moderne, la seconde parce qu’elle est engravée telle un mandala – ce qui signifie en tibétain à l’origine, cercle, sphère.

Aussi, par le hasard bienvenu d’une exposition, quand un de ces disques burinés selon les rythmes réguliers et concentriques de motifs géométriques parfaitement équilibrés, quand il se distingue, frappé par la foudre, chacun prononce en soi le nom de Zeus, prêt à croire que le dieu fulgurant vient d’entrer et déchirer la noire rosace au mur pendue, dans un geste puissant mais invisible.

Il n’est pas innocent d’ailleurs – mais quelque chose l’est-il jamais ? – qu’à un moment de sa fabrication, le caoutchouc du pneu subit une cuisson à haute température appelée vulcanisation. Vulcain, dieu du feu, de la forge, des volcans et des forgerons, est fils de Jupiter en latin et en grec – Héphaïstos fils de Zeus. On dit qu’il établit son atelier sous l’Etna d’où il fabrique les traits de foudre pour son père. Même s’il arrive que les légendes se brouillent, les généalogies aussi, les origines encore plus et que l’imprécision l’emporte, Vulcain/Zeus/Héphaïstos/Jupiter demeurent, dans la mémoire collective, entourés d’éclairs aux bords nets et tranchants, aux angles acérés, défiant le Cosmos tout entier, devenu cercle brisé sous la main de l’artisan divin. Aucune autre interprétation que tellurique et ignée ne semblait possible.

C’était sans compter sur une autre magie, pourtant si commune sous son nom savant, la paréidolie, cette tendance à distinguer des formes – visages, animaux, objets – là où il n’y en a pas, ou plutôt, là où aucune raison ni cause ne peut en faire venir, sinon les illusions d’optique qui nous les font percevoir et même reconnaître. Tout le monde, dans les nuages, voit des sorcières, des grincheux, des lapins qui courent, des arbres échevelés, des profils d’archanges… leurs ailes ou leurs violons.

Une autre version de ces vraies-fausses visions mesure notre aptitude à distinguer entre deux ou plusieurs formes celle(s) que notre œil va privilégier : d’aucuns en formuleraient même des conclusions hâtives ou réconfortantes ; vérifier si l’on voit ici, un vase blanc sur fond noir ou deux profils noirs sur fond blanc, peut être plaisant voire impertinent. 

Or, l’éclair brisant l’ordre du monde sorti des mains de Rémy Jouve, saisi selon ce principe paréidologique, fait aussi surgir deux visages silhouettés qu’un baiser vient de réunir ; ou tente de s’accomplir. Notre psychisme n’a-t-il pas alors privilégié l’une des représentations les plus courantes de toute l’histoire de la peinture, de la sculpture et de la photographie réunies ? A moins qu’au lieu d’exclure l’une ou l’autre image, ou l’élire pour premier plan, première intention, on se laisse gagner par la vérité des mots, seuls capables de désigner le tout et la partie, l’ensemble et le détail, le lointain et le proche, l’allégorie et le réel, le signifiant et le signifié. Seuls capables de porter des polysémies invisiblement présentes dans des formes matérielles. Il nous revient que Rémy Jouve travaille avec du pneu, du pneumatique et qu’on appelle sculptures les marques sur les bandes de roulage. Or, pneuma en grec ne veut pas seulement dire souffle, ce serait trop court – nous savons que les étymologies ne sont signifiantes que parce qu’elles sont vastes – dans ce souffle-là, il faut entendre tout principe de vie, d’âme, d’esprit – sans aucune considération religieuse – qui nous distingue des objets, des choses, et fait de nous de la matière animée.

 

Zeus, fracassant le monde d’un coup de foudre, in-suffle en lui et en nous, le désordre favorable par lequel nous ne sommes pas des machines.

 

 

 

 

A la recherche de mots perdus (4)

13 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

On a déjà rattrapé zinzolin  il y a quelque temps* par le bout d'un ruban. Zinzolin, retrouvé au fond d'un carton, chez Remy de Gourmont, dont on ne sait exactement quelle couleur le désigne, que l'on voudrait poudrée, rosée, bleutée - digne d'un portrait chapeauté de Madame Vigée Le Brun - mais chez l'écrivain normand, zinzolin hésite entre un violet fané et un rouge indistinct, il lui arrive parfois de frôler l'orangé. Toutefois, si l'on aime zinzolin, c'est aussi en raison de ce délicieux zézaiement de velours froissé dans un gant de satin, et la légère retenue infligée à sa rime intérieure. Zinzolin se murmure, zinzolin se susurre.

Mais il a une légère distraction :  zinzolin qui nous plaît tant, ne ressemble pas à ce qu'il dit - sauf si zinzolin a trempé sa plume dans l'encre violette et qu'alors il devient autologique, terme moins doux à nos oreilles, mais autologique lui-même puisqu'il contient, ou représente, ce qu'il signifie. Le plus flagrant de tous les autologismes étant… mot, et doublement si l'on précise ici, français. On peut s'amuser, ad infinitum, à débusquer les autologismes - et à l'inverse les hétérologismes - dans ce que nous lisons, écrivons, entendons ; ce dernier terme est un hétérologisme tant que nous pratiquons la lecture ambroisienne, silencieuse, et redevient, si nous le prononçons, tout le monde l'a compris, autologique. Il dit ce qu'il est, il est ce qu'il dit.

Faut-il faire de zigzag, deux fois traversé par une ligne qui sinue, un autre exemple ? Notre oreille entend l'air déplacé par la proximité redoublée des consonnes ayant attrapé et glissé une voyelle au passage. Zigzag, zigzag, zigzag, essayez donc de les énumérer et de vous écouter bondir. Pour que le tour - si l'on peut dire - soit complet, il faudrait que zigzag ne suive point la ligne droite de l'écriture. Mais pour écrire zigzag, on ne peut pas aller dans tous les sens. Et puis ce mot, légèrement ivre, légèrement gai, légèrement zazien ou zaziste, c'est comme on veut, et même un peu zutique, manque la première condition accrochée au fronton de ce texte : à la recherche de mots perdus. Zinzolin la remplit, mais nous le connaissions, usant sans dévier, à deux reprises, de la dernière lettre de l'alphabet français, oubliée du latin, perdue en cours de route en revenant de Grèce. Si le mot zinzolin affichait les couleurs qu'il est censé présenter, il serait trois fois parfait. 

En épiçant un peu la difficulté, zinzolin est battu sur ses propres critères par zinzibérin. Mot perdu comme lui, deux fois zébré aussi. Zinzibérin - qui n'a rien à voir avec Zanzibar, mais on n'en est pas si sûr, l'archipel où le giroflier, de l'espèce Syzygium, est roi - zinzibérin se rapporte au gingembre, une plante rhizomique aux mille vertus. Pas moins. Mais, si joli, bienfaisant, rare et perdu qu'il soit, l'adjectif zinzibérin manque la troisième condition, subrepticement glissée là. Dans son cas, il faudrait qu'à l'écrire, un arôme doucement citronné, une saveur légèrement piquante, poivrée et pénétrante, s'exhalent devant soi. Loin de tout zozotement.

L'incitation au susseyement et autre zézayement n'est pas de mise, le délit de sigmatisme non plus. Nous sommes bien à la recherche d'un mot perdu -sauf pour les spécialistes - contenant deux z et montrant ce qu'il dit ou le faisant entendre. Foin de zinzolin et de zinzibérin qui nous mirent dans cette galère. Tandis que la fauvette, tandis que la mésange zinzinulent, et zinzibule avec elles le roitelet.

Elles pépient et babillent en zinzinulant, on les entend gazouiller dans un mot qu'on a laissé tomber, négligé, égaré, adiré. Autant de précisions, nuances, luxuriances, profusions, acribies, abandonnées. La langue française, d'une générosité à nulle autre pareille, ratatinée, rabougrie, desséchée par nos paresses, nos lâchetés, nos indifférences, nos abdications.

Aucun oiseau ne chante plus lors que  la fauvette zinzinule.

 

*mais sans l’avoir voulu. Cf Archives, 2 décembre 2018

Éloge d'un oublié remarquable.

9 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

De Galilée on entend encore affirmer qu’il découvrit que la terre est ronde ! Enfer et damnation de l’ignorance quand elle se répand sans scrupule et s’enkyste dans ses propres méandres ; les mêmes – bien plus nombreux qu’on ne le croit – ignorent aussi, il est vrai, en quel siècle il vivait, où et comment. La rotondité de la terre est depuis longtemps attestée ; jamais personne ne pensa, dès la plus haute antiquité, qu’elle eût la forme d’un rectangle, d’un triangle, losange ou autre figure géométrique à pointes. Il suffisait, n’est-ce pas, de lever les yeux pour voir au ciel la lune ronde le soir et même le matin, et le soleil aussi. Ronds, ils sont ronds depuis toujours, parfois un peu moins, jamais un peu plus. Que quelque évènement céleste vînt en ronger les bords, ils n’en perdent pas pour autant leurs arrondis, certes parfois légèrement bosselés. Pour autant, rond ne signifie pas globuleux, même si avant Socrate, des physiciens – philosophes, penseurs, ainsi nommés pour faire de la nature, physis, leur objet de réflexion et d’étude – avaient affirmé le caractère sphérique de notre planète. Empédocle mon préféré. Il n’est pas le seul.

Bien qu’il y ait une différence notable entre un cercle plein comme une crêpe bretonne, posé sur un coussin d’eau – Thalès – et un ballon flottant dans l’espace plus ou moins infini, dans les deux cas, la Terre, dont pourtant on ne savait rien, dont on pensait que tout l’espace habité coïncidait avec les seules contrées conquises ou connues, la Terre n’était représentée ni en cube, pavé, parallélépipède, pyramide ou cornet de glace. Qu’on la pensât immobile est bien suffisant, erreur de débutant sans doute, il n’y a qu’à relire Descartes qui a tout dit sur la confusion de la réalité avec la vérité comme signe d’un esprit enfantin, déficitaire du point de vue du raisonnement, ce qui devient une faute si l’on persiste à l’âge adulte. Mais pour tout un chacun, enjambant le corps glorieux de Galilée, le soleil est toujours mobile, passant devant la fenêtre le matin, au-dessus de la maison à midi, éclairant la terrasse le soir, tout le monde, où qu’il se trouve, peut constater que le soleil nous tourne autour. il se lève et se couche, n’est-ce pas, ce qui montre bien qu’il tourne autour de nous ! Galilée ne doit pas bien profiter de son repos éternel.

Pourtant, contre les faits et pire encore, les dogmes papaux et la physique d’Aristote, Galilée, au risque de sa vie, de sa santé et de l’excommunication – dans le désordre – Galilée affirme que non seulement la terre tourne autour du soleil, mais aussi sur elle-même. Double rotation, double révolution, double trouble des croyances, des certitudes, double rupture épistémologique*, double blessure narcissique** pour l’homme, convaincu d’être le centre du monde, de l’univers et de lui-même. Sauf que Galilée n’a pas la paternité de l’affirmation héliocentriste, dont il a repris l’hypothèse à Copernic pour en établir la vérité, ce qui n’est pas rien, mais un tantinet injuste pour le moine polonais et astronome de 91 ans son aîné, ce qui fait beaucoup aux mitans des 15 et 16ème siècles. Il ne fallut qu’une dizaine d’années à Alexandre pour conquérir l’Asie, soit neuf fois moins, dix-huit cents ans plus tôt. Il ne faut jamais hésiter à croiser dates et évènements, surtout les plus éloignés dans le temps, l’espace et le genre, pour prendre la mesure, et surtout la démesure de ce que l’on affirme avec tant d’imprécisions. Mais Copernic, lui aussi, eut un précurseur, d’environ 150 ans plus jeune encore, dont les raisonnements physiques concernent, entre plusieurs, l’optique et le mouvement, et affirme que nos erreurs ne viennent pas de nos sens ou de nos perceptions, mais de notre intellect. Affirmation dont on aurait bien parié qu’elle était d’abord cartésienne. Elle l’était en effet, mais nettement plus tard, environ deux cents ans quand même ! c’est un peu comme si nous nous rétro-téléportions, aujourd’hui, dans les années 1820…

Nicole Oresme, parfois prénommé Nicolas*** a vécu au 14ème siècle. Né et mort en Normandie. Fleury-sur-Orne, vers 1320 (Alemannia en latin et même Allemagne jusqu’au début du 20ème siècle, cela pour les Normands de passage) et Lisieux, 1382, deux villes aujourd’hui sises dans le département du Calvados. Oresme, inconnu de tous et des Normands eux-mêmes, a pourtant accompli une œuvre remarquable, qualité et quantité tout ensemble, il a écrit sur tout et à propos de tout, mathématiques, philosophie, théologie, monnaie, économie… Et si La vie d’Oresme fut celle d’un enfant du peuple, parvenu par son seul mérite à d’éminents emplois et à des hautes dignités comme le dit Octave Encoignard en 1902, dans un éloge prononcé à Lisieux, on retiendra, plus précisément, qu’il écrivit un Traité de la Sphère. Et qu’il émit le premier l’hypothèse qu’elle tourne dans les cieux et non les cieux autour d’elle. Il le dit dans Le Livre du Ciel.

Si l’on s’étonne d’apprendre qu’Alphonse Allais – Normand – connaissait sa réputation « dans le genre de Léonard de Vinci », et un peu moins que Daniel Huet – Normand – colossal érudit du 17ème siècle, saluait ses immenses connaissances et travaux, la consternation est totale, en revanche, de ne le trouver point dans des ouvrages de références sur Galilée. A commencer par ceux d’Alexandre Koyré : Du monde clos à l’univers infini et ses Études galiléennes, indispensables pour tout travail sérieux d’épistémologie ; feuilletant une dizaine de livres consacrés aux travaux majeurs de l’Italien contemporain de Descartes, je n’ai trouvé aucun développement ni présentation de celui qu’on dit pourtant être, comme son précurseur, le premier héliocentriste. [On a dû oublier Al-Biruni**** pour lequel en même temps que la Terre tourne autour du Soleil, elle tourne aussi autour de son axe propre. Al-Biruni, oublié de tous depuis 11 à 12 siècles environ]. Notre Oresme, galiléen d’avant Copernic, est passé à la trappe lui-aussi, alors qu’il fut un prolixe créateur de termes scientifiques, un traducteur d’Aristote – en désaccord avec sa thèse immobiliste et sa négation du vide – admiré du roi, Charles V, reconnu de lui et missionné pour que l’instruction ne soit pas réservée aux seuls clercs. Oresme n’hésita pas, pour ce faire, à abandonner le latin d’usage – seule langue écrite et orale de l’enseignement, à telle enseigne qu’il s’excuse, dans le Prologue de son Livre des Divinations, écrit en français, des fautes ou maladresses qu’il a pu commettre en raison de son manque d’habitude. Ciel (c’est le mot !) quelle époque !

  De cela on ne dit rien, nulle part ou presque, sinon le bon abbé Anthiaume, très cité par Georges Dubosc (1854-1927), dans ses articles, conférences, communications et publications en pays de Lisieux. Disons qu’on n’a rien fait pour que ce nom, au moins ce nom, soit connu de tous au titre de ses géniales et anticipées propositions. Imprimé au XVIème siècle, son Traité de Cosmographie, fut très lu, mais il semble que ce fût dans une traduction non imprimée des livres Du ciel et du Monde d’Aristote, qu’il a formulé ses idées sur la double rotation de la terre. Deux copies manuscrites, avis aux amateurs, reposent et attendent leur heure de gloire à la Bibliothèque nationale. La question est donc pendante de savoir si Copernic le Polonais les avait lues, d’autres copies, aujourd’hui disparues, ont pu avoir circulé sous le manteau.

 

*Bachelard. Sans rupture épistémologique, il n’y a pas de progrès en science, il n’y a que des progressions. Ce n’est pas pareil. **Expression freudienne bien connue : avec Copernic, Darwin et Freud lui-même, l’humanité a subi une triple humiliation contre l’orgueil d’être au centre de l’univers, d’être supérieure aux animaux, d’être dominée par sa conscience réfléchie. Ces trois penseurs lui ont porté trois démentis flagrants.*** Nicole était prénom masculin à cette époque (tout comme Anne) ; **** ou de son nom entierAfzal Muammad ibn Amad Abū al-Reḥān.

 

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