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Une simple histoire.

8 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

Rédigé librement à partir d’un fait divers authentique rapporté en quelques lignes dans le Journal de Lyon, Le Censeur, le Mercredi 19 Août 1840.

 

 

Clodomir Frénois mériterait notre souvenir juste pour son prénom, mais il a lui-même contribué à ajouter à son existence une pincée d’épices, voyons comment.

Il était une fois, il y a assez longtemps et assez loin, une île exotique qui vit passer les Français avant qu’ils ne cédassent la place aux Anglais et pour une fois, avec une noisette de diplomatie, les usages et lois françaises y furent gardées, on ne sait pourquoi, ni si cela influe sur notre affaire dont la véritable curiosité est dans la mort de Clodomir, riche négociant retrouvé chez lui à l’état de cadavre fort endommagé : il n’y avait, hélas ! aucun doute, Clodomir s’était brûlé la cervelle avec son arme à feu, celle-ci  —un pistolet — gisait près de lui. Plus loin, une lettre :

« Je suis ruiné un escroc m'emporte 25,000 livres sterling... il ne me reste que le déshonneur, et je n'y veux point survivre Je laisse à ma femme le soin de distribuer à mes créanciers les biens qui nous restent, et je prie Dieu, mes amis et mes ennemis de me pardonner... Encore une minute et je serai dans l'éternité. » Signé : CLODOMIR FRÉNOIS.

Les évènements se déroulèrent comme il se devait : pleuré tant par ses employés que par son épouse devenue veuve inconsolable au point de s’en remettre à la grâce de Dieu en entrant au couvent. Le neveu de Clodomir — médecin — aurait dorénavant la charge de régler le restant de l’actif (il y en avait donc un peu).

Ainsi fut fait avec application, et les héritiers mis au courant que le décès de Clodomir, le cher défunt, était consécutif à un vol, dont on établit très vite qu’il s’était produit au moment précis où l'employé, John Moon, avait disparu sans que quiconque n’en entendît plus jamais parler … jusqu’à ce qu’il réapparut, menant pendant un temps une vie tranquille hors du besoin, qui prit fin quand il fut interpellé. John Moon tint tête aux questions, arguant que son maître l’avait envoyé en France y recouvrer ses créances. Et comment expliquer que Clodomir Frénois l’eût accusé dans une lettre avant de se donner la mort ? Parce que les créances étant périmées, il lui fallait trouver un moyen de camoufler qu’il était seul responsable de ses infortunes ! Moon avait toutes les réponses et personne ne pouvant apporter la preuve de son enrichissement, l’homme ne fut pas inquiété plus longtemps, l’opinion publique passa à autre chose.

Jusqu’à ce qu’un jour, le créancier principal de Clodomir — Burnett William, un Anglais d’Angleterre — fût réveillé par un étrange étranger qui refusait de décliner son nom à la servante et demandait qu’on l’écoutât secrètement. Burnett s’exécuta mais faillit trépasser, reconnaissant son débiteur, lequel avait été mort et enterré un an plus tôt. N’avait-il pas assisté à ses funérailles ?

Une agitation inhabituelle régna quelque temps dans la maison. L’étranger, la servante et Burnett s’y étaient entourés de secrets, à l’exception près que l’on vît ce dernier faire plusieurs allers-retours chez le magistrat aux affaires criminelles.

Loin de là et sous les palmiers, John Moon était à nouveau arrêté par la police et mené en prison. Il parut devant un tribunal criminel sous l’inculpation de vol de confiance avec effraction chez le dorénavant feu Clodomir Frénois. Pourtant, il ne cessait de sourire comme s’il n’eût rien à redouter. Au président qui lui demandait s’il reconnaissait et avouait son crime, il répondit que cette accusation était absurde puisqu’il n’y avait aucun témoignage irrécusable et que ni la veuve ni les autres employés n’avaient connaissance d’un vol. Décidément très sûr de lui, il ajouta qu’il n’hésiterait pas à proclamer qu’il est innocent devant le cadavre de son maître ! C’est alors que le Président fit entrer Clodomir.

On imagine les cris d’effroi de l’assemblée, les femmes qui prirent la fuite. Tandis que Moon tomba à genoux, avouant son crime. Seul son avocat garda le sens de l’à-propos, demandant que l’identité de l’inopportun témoin fût constatée : on n’obtient pas des aveux par la terreur, dit-il ! Il y a, peut-être, quelque ressemblance physique pour expliquer l’inexplicable, mais c’est bien tout. Il demanda au défunt redevenu vivant de prouver qu’il est bien qui il est, et comment il se fait, non seulement qu’il sortît de sa tombe mais en sortît intact des balles qui l’avaient défiguré par volonté suicidaire.

Clodomir entreprit alors le petit récit suivant : l’accusé ci-devant était déjà loin quand je m’aperçus qu’il m’avait dépouillé. Mon déshonneur était tel que je résolus d’en finir. Et je fis tout ce que vous savez : écrire la lettre, prendre le pistolet. Faire une prière et tirer, l’arme dans ma bouche. A cet instant exact, on frappa à ma porte. J’allais ouvrir, non sans avoir caché l’arme ; l’homme, le gardien du cimetière, portait un cadavre tout nouveau à mon neveu médecin, en vue d’une dissection probablement clandestine. Je le sentis fort contrarié de ne le point trouver. Il m’expliqua qu’il lui en apporte et même qu’il lui en offre quand il s’en trouve, me suppliant de n’en point parler, il perdrait sa place.

Clodomir tenait là l’idée qui le fit être dans le même instant et mort et vivant. Contre deux pièces d’or au résurrectionniste, il prit le décédé dont il estima qu’il ferait un convenable ménechme. Et une nouvelle prière plus tard pour apaiser l’âme du malheureux, il le tua une seconde fois, avec son arme et le dévisageant. A ces mots, l’avocat de l’accusé laisse tomber sa tête dans ses mains.

Après l’avoir revêtu de ses propres habits, en avoir mis de plus simples et s’être rasé tout le poil, il s’en fut sur un bateau français vers le continent. La suite, non seulement nous la connaissons, mais elle fut conforme à ce que Clodomir avait envisagé : l’employé revenu sur les lieux de son crime s’y croyant à l’abri, vivait dans l’insouciance — à Maurice — des fonds qu’il avait volés et placés en France, jusqu’à ce que la fraude fût révélée.

Moon fut condamné à la perpétuité. Clodomir fêté comme il se doit. Sa femme relevée de ses vœux.

 

Gilbert Trolliet, poète Essentiel.

2 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

Les écrivains en général, les poètes en particulier, avec eux les philosophes – ce nouage est majeur – ne savent pas ce qu’ils sont. Rimbaud ne se sait pas rimbaldien ni Descartes cartésien, Proust proustien. La quiddité est toujours ultérieure, après-coup, a posteriori. Il lui faut le temps écoulé des lectures harmonieuses. Le fleuve qui passe, continûment identique, n’est pourtant jamais le même. Héraclite ne contredit pas Parménide, ni l’inverse, à moins de s’en tenir à une logique binaire, simpliste et réductrice, pour tout dire à les manquer ; c’est pourquoi Le Fleuve et l’Être – titre d'un choix de poèmes (1927-1978) de Gilbert Trolliet1 – porte en lui un principe de révélation : seul le passage permet de déceler ce qui demeure. 

         Procédons en désordre, la tâche est perdue d’avance qui se donnerait pour office l’exhaustivité d’une anthologie de 390 p. Après une lecture diachronique d’éblouissements soudains et de fils de trame, dorénavant le flottement convient et avec lui, la déprise hors du temps dans le train-fantôme de l’être. Un hors-temps qui n’est, pour Gilbert Trolliet, ni hors-jeu, ni faux-fuyant, encore moins et surtout pas évasion mais dépassement des apparences, terme si présent et si décliné qui tant s’oppose à l’absolu – l’être de l’absolu – à l’essence. Tous les termes de la philosophie éléatique, du relativisme antique et du matérialisme atomistique, sont convoqués, avec le ou les dieux – jamais Dieu – l'eau, élément primordial, mais le feu (Les douces mains du feu forment des ombres noires) et l’air, sous toutes leurs formes, rapportés à l’omniprésente et angoissante question de l’Origine, l’interrogation majuscule, qu’elle s’articule à des souvenirs d’enfance ou se pose et vacille dans la nuit, installée dans un silence toujours désiré. De ma vie à la Vie immobile des heures : la puissance de ce double passage de soi à l’absolu et du temps mobile à l’éternité, est une de ces perfections2 qui n’a pas échappée à Jean Cassou, dont la Préface à La Colline (1955) est fort judicieusement reprise en fin de volume3 : de la philosophie à la poésie, et inversement, il n’y a ni rupture, ni surtout antagonisme, heurtements et autres hiatus, elles sont les deux irréductibles faces d’une même synthèse. De la rigueur de l’une à la thaumaturgie de l’autre, il n’y a qu’un seul fil, celui du temps (… la réponse/Est assise au bout du TempsRien n’arrive – in Laconiques1966). On aurait envie de recopier tout entières ces trois pages tant chaque mot est juste à qui sait ce que l’une et l’autre se doivent, que Cassou appelle transmutation : ou quand la poésie se fait pensée.

         Les thèmes de l’ontologie – ou philosophie de l’Être – que les présocratiques posaient il y a plus de 2500 ans sous les mêmes termes d’Unité, d’Univers, d’Évidence (une variation de l’immanence) de Connaissance, pour abstraits qu’ils paraissent, marqués d’une capitale, deviennent ici mots de la vie ordinaire, tous enclos et inclus dans le monde proximal et familier de la nature et de ses éléments, du corps sublimé de l’aimée. Ton visage endormi dans le blé revivant, Tes cheveux déroulés dans les trames du vent, Et dans le feu des nuits l’essence de ton être. (L’allongement des blés, la voûte indubitable -on note la teneur philosophique de l’adjectif – in La Vie extrêmes. 1931). Ou encore : l’Unité veut réapparaître/Quand les orages se sont tus. (Éternité me chantes-tu, ibid.). La poésie de Gilbert Trolliet est bien métaphysique, en ce sens très exigeant qu’elle parachève l’expression d’une pensée de l’être et/ou de l’absolu. Mais, il y a plus : la métaphysique et l’ontologie – a fortiori leur expression poétique – requérant une obligation de silence4 dans le monde des apparences, ce thème s’est de suite imposé comme traversant l’ensemble du recueil. Sous des formes très variées, explicites, implicites, périphrases, négation, absence, présence, désir … Accompagne dans le silence/L’être qui renaît à travers/Les désordres de l’apparence. (L’être donné, la vie extrême – ibid.) ; je connais la rumeur intime du silence. (Le mot in Offrande 1944) ; Les poètes/Siégeaient/Sous l’eau/Bouche cousue. (Marine in Laconiques 1966) au point d’en avoir relevé 85 occurrences, directes ou indirectes, ce qui fait bien plus que pour le fleuve par exemple.

         Pour tant de raisons, si faiblement reprises ici et très incomplètement, il y faudrait des pages infinies (ou dans l’infini ?), il semble que la phrase, reprise finement de François de Sales par Valère Novarina « J’enseigne en chaire des vérités que j’ignore complètement » convient au plus près à Gilbert Trolliet, qui – tel Démocrite – l’écrivant mais ne le sachant pas, dessine L’Univers dans Un zeste de soleil/…/D’un amas de poussière. (in Le Qui-Vive 1965).

        Alors il faut parler de Gilbert Trolliet, puisque tout fut pris à l’envers, par l’impatience d’aller aux mots. Les poèmes ici présentés ont été placés entre une Préface et une Postface qui chacune à leur manière, et à contre-courant, la dernière revenant aux enfances, la première commençant à l’âge mûr, écrivent un double portrait magnifique du poète suisse né en 1905, disparu en 19805. Mais ces deux en font trois : Valère Novarina, neveu de Gilbert et auteur de la Postface, Alain Borer ami de Gilbert, auteur de la Préface, sont amis dans la vie, une raison essentielle pour leur accorder – ac/corder – une attention particulière. L’un et l’autre poètes, écrivains, emplis d’un souci affamé jamais repu du bel écrire, sont enchevêtrés à Gilbert Trolliet, d’un mot dont Valère Novarina se souvient que son oncle lui dit en parlant de l’enfance.

         En 1969, un jour de juin. Alain Borer entrevoit le grand poète dans la circulation automobile genevoise, dense à l’habitude. Il ne peut lui faire signe. Le texte mêlant souvenirs personnels, connaissance aiguë de l’époque et réflexions de haut vol sur l’œuvre, ne laisse pas la moindre chance à l’approximation. Ou quand l’admiration se tisse avec talent, délicatesse et précision. Nous y apprenons tout, aussi reprendre ce travail d’horlogerie serait d’une maladresse incommensurable, il est recouvert de la poudre d’or de son érudition inaltérable. Il y a Préface et préface, parce qu’il y a, dans nos vies, ce que j’appelle depuis toujours, des « rencontres définitives » par-delà le temps, au-delà des contingences, des rencontres essentielles, de celles qui nous font être. De ces Évidences existentielles6 – nous (nous) sommes constitués, avec l’aide des dieux des poètes. Aussi, Alain Borer, quand il refait le parcours pluriel de Gilbert Trolliet – le parfait tourmenté – porte son attention la plus déliée en même temps que rigoureuse à la Question de la langue – où saisir la francophilie inconditionnelle de ce grand romand en flagrance heureuse. Il montre l’intime et constitutive musicalité de ce poète-pianiste et mélomane, qui déploie l’alexandrin en glissando hautement maîtrisé ou lui applique un rythme ternaire doux comme une valse lente. Nous rappelle que lire, et lire Gilbert Trolliet, c’est avoir l’oreille fine, et même l’oreille absolue, entendre les fêlures résonner dans les mots qui parfois explosent tel, à l’Origine, le cosmos depuis le néant. Alors, dans une magistrale économie de moyens, le poème saisit un monde tout entier, ce qu’Alain Borer appelle un noème et dont il explique, dans cette Préface, comment Gilbert Trolliet y satisfait selon au moins quatre critères, qu’il développe. Baliverne/Le vide, /Même/Le ciel/M’assiste/Par la faute du Rien. (Le Lierre in Laconiques 1966). C’est moi qui cite, avec un brin d’imprudence.

         L’autre face du même Gilbert Trolliet, celle d’après, d’après les textes et la vie qui jamais ne s’achèvent, toute de friponneries sérieusement écrites par Valère Novarina, son neveu et l’un des deux santons définitivement insensibles à la petite musique de la nuit de Noël qui les mettaient sur la touche chaque fois, pendant 29 ans — l’autre face vient de ce petit univers à deux, libre mais clos, dont Valère Novarina nous offre quelques morceaux choisis au gré d’une plume alerte, qui touche juste. Approchons-nous plus près de Gilbert, et asseyons-nous à la table des mots. On ne peut le dire plus simplement, alors qu’il y a amphibologie et même polysémie : dans ces récits d’enfance et autres souvenirs familiaux, les tables s’empilent, sans jamais s’écraser : celle de l’oncle-poète, le bureau d’écriture, absent comme objet ici, mais inséparable pourtant du travail des mots ; la table de famille, la tablée, où les générations se trouvent et se disent, et les amis aussi, il y en avait des artistes et intellectuels chez les parents de Gilbert ! ; la table comme un tableau, le tableau des éléments, l’alphabet, la grammaire, les mots, les assemblages du poète ; et la table sur laquelle Valère écrit qu’il est en train d’écrire la postface. On ne saurait taire, tournant les pages, cette parfaite image : (…) seul à table, dans un café un paysan, longtemps silencieux, ouvre la bouche et annonce : — Y a trop de tout. Suivis de deux silences. A lui seul ce non-évènement dit l’être (le silence essentiel) et la contingence métaphorique, pourtant nécessaire à son dévoilement (la table d’où les mots parlent) :

Et n’être plus soudain qu’un atome éternel.7

 

1)Au Mercure de France, février 2021 ; titre déjà paru en 1968 à Neuchâtel avec un choix différent de Gilbert Trolliet lui-même. 2) Les termes en italiques dans ce passage sont extraits de La Vie extrême (1931). 3) remercier Jean-Christophe Contini pour l’établissement de cette édition ; outre la Préface de Cassou, les Actes de l’Institut national genevois (1969) qui reprennent une causerie donnée par G.T ; 4) est-ce parce que j’y suis intensément attachée que cela m’est apparu comme une évidence ? 5) ce qui en fait un contemporain parfait de Sartre me suis-je dit, lisant les occurrences assez fréquentes d’angoisse, néant, et même le terme existentialiste chez Cassou. G. Trolliet si présocratique pourtant, avait-il lu, et comment, les philosophes de son siècle ? (Et noter aussi que l’internet n’est pas si net qu’il le prétend, repoussant sa date de naissance de 2 ans !) 6) à ne surtout pas confondre avec existentialiste ; il s’agit bien de l’existence mesurée dans sa tension vers l’absolu. 7) Et la douleur encore …in Unisson (1937)

Les Menus de Marie.

27 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

J’aime bien aller voir Marie. Elle habite dans l'une des deux villes de sous-préfecture du département ; j’ignorais, jusqu’à l’écrire ici, qu’un département pût avoir plus d’une sous-préfecture ! Sur la fiche de présentation de la ville on peut lire : commune aux multiples facettes. Elle possède un patrimoine riche le tout dans un cadre naturel préservé. (sic). Autant dire que les 36 000 communes de toutes les France – y compris les métropoles qui doutent peu de leur cadre naturel préservé – répondent peu ou prou à cette description due au zèle écrivain d’un conseiller-au-conseiller-municipal-chargé-de-l’environnement-du-patrimoine-du tourisme-et-de-la-culture. Ici comme ailleurs, on ne recule devant aucun cliché – on fait du grand angle :

Les haies bocagères et les prairies caractérisent ce milieu naturel (…) et on préserve les sols et leur fertilité ainsi que la protection et la qualité des nappes phréatiques comme celle de la faune et de la flore. Un environnement paysager de type rural particulièrement protégé où les haies bocagères préservent la richesse de la vie animale et végétale. (re-sic !)

Préservation et protection sont les deux mamelles de ce coin d’hexagone, nonobstant quelque difficulté à l’écrire joliment. Je m’en voudrais de dénigrer ce qui tant me rappelle chaque brin d’herbe normand, chaque talus où ramasser – en équilibre au-dessus des fossés tout en évitant les épines dans la broussaille – noisettes et mûres dans mon panier. Le bocage, les pâturages, un environnement de type rural et, deux fois en quatre lignes les « haies bocagères » – cela se passe aussi au-dessous de la Loire, et fait pour moi une copie fort réussie, ma foi, de la campagne où je grandis ! Aussi, incompréhensiblement créés ou inventés de toutes pièces, les sentiers pédestres et autres voies vertes vous garantissent la nature en ville – c’est toujours la promotion municipale qui le dit – avec l’inévitable château ou ruines de château, des parcours de santé et espaces pique-nique aménagés  ou encore, ou bien sûr, les animations, évènements et autres rendez-vous culturels  [ici convoqués, sans rire, la Fête de la Musique et le Feu d’artifice du 14 Juillet, comme si ladite commune en était à l’initiative ] ; quant au « Festival Lettres et Sport » (diantre !) le lien qu’on vous invite à explorer, ouvre sur … une page blanche ! ce qu’on peut toujours interpréter comme un signe d’espoir. Restons courtois.

         Cependant, je persiste et signe, j’aime bien aller voir Marie, qui a l’immense privilège d’avoir deux demeures, l’une en cette ville-à-la-campagne où elle réside peu, l’autre à la campagne tout court, à l’écart du centre-bourg où elle vit de plus en plus souvent, se tenant loin non seulement des surfaces de jeux-tables-bancs-poubelles-toilettes mais du parcours à la découverte des éoliennes (re-diantre !) qui vous sont promis si vous voulez profiter du calme ambiant au bord de l’étang, les promesses n’engageant ici comme ailleurs que ceux qui y prêtent foi. Marie, quand elle habite là, à 10 minutes pas plus, virages compris, de la sous-préfecture, vit alors dans la maison familiale, un ancien café-restaurant, de ceux où l’on recevait les appels téléphoniques pour tous les voisins et leurs voisins aussi, qui a gardé la cour et le grand portail, le jardin, les hangars – où dorénavant nichent en paix des chouettes effraies – la distribution des pièces ; presque tout le reste désormais remisé aux greniers – notez le pluriel – on vous parle d’un temps que les moins de vingt, trente, et même quarante ans ne peuvent pas connaître. Certes, il reste dans les armoires du linge de maison, et dans les placards des assiettes et verres du temps du Café, mais aucun de ces appareils ménagers sans lesquels nous ne saurions même plus faire une vinaigrette ou fatiguer la salade n’encombre un plan de travail qui n’existe pas ; à quoi bon, la grande table suffit bien ! Le café dans l’ancien Café a le goût d’avant et les pierres de sucre (c’est ainsi que l’on disait n’est-ce pas, et plus joliment que les morceaux du même !) dans une boîte en fer avec couvercle, de la taille exacte du paquet acheté.

         Dans l’un des greniers de Marie, il fallait bien qu’il y eût un trésor, sinon l’histoire n’en vaudrait pas la peine, mais tarder aussi un peu est une technique de narration des plus élémentaires, contraindre ses effets, laisser venir. Certes, chacun pense qu’un trésor qui retiendrait mon attention à ce point, ne peut être que de papier. Bien ! et d’écriture. Encore bien ! donc de livres. Perdu ! de cahiers ? de correspondances ? de journal personnel ? rien, rien de tout cela. Depuis l’un de ses greniers, Marie descendit un jour au rez-de-chaussée des quantités de … menus. Menu : nom commun masculin, vous pouvez oublier l’adjectif, celui qui s’accorde en genre (grammatical) et en nombre avec le nom qu’il accompagne, ces menus n’étaient point menus, mais magnifiques, grandioses, touchants, émotionnants, émouvants, passionnants, oui, voilà, passionnants ! Concoctés pour des repas d’épousailles, parfois de fiançailles, par le grand-père et servis par la grand-mère de Marie, au début du 20ème siècle – le plus ancien revenu des soupentes (1902) tient en une dizaine de lignes sans compter les vins et se compose de Hors d’œuvre, Relevés, Entrées, Rôt, Entremets, Desserts, suivis de Café et Vins (dont Bordeaux-Champigny 1893). Aux Beurre – Crevettes – Radis plutôt modestes, répondent des Langoustes en Bellevue et Asperges en branches à la ligne des Entremets (oui, oui) qui achèvent l’ingestion des Galantine, Anguille, Pigeons, Faisans, Romsteack (sic) répartis en lignes intermédiaires aux appellations plus appétissantes les unes que les autres – truffée, salmis, béarnaise, des bois rôtis … Les temps n’étaient pas gourmands de sucre, Fruits et Gâteaux, cela suffisait pour desserts.

         Il y a là un véritable sujet de thèse pour sociologue-anthropologue-historien-gourmand-gourmet-gastronome-maître queux et autres amoureux des mots des mets. Le 6 Mai 1944 – tout le monde ignorait qu’un mois plus tard, jour pour jour … les heures n’étaient pas encore aux réjouissances ; pourtant, le 6 Mai 1944 réunit une famille pour un déjeuner de noces (les initiales entremêlées le disent) où les viandes et légumes n’étaient pas de rationnement, mais venaient tout droit du jardin, de la basse-cour et de l’étable sans le moindre doute. Outre un potage royal pour se mettre en bouche (on notera qu’il n’y a jamais dans ces repas, y compris les somptueux, indication d’un apéritif ; les vins – ici blancs et rouges ordinaires, bordeaux, seuls signes peut-être de la misère des temps – sont servis à table) une triple entrée (Poularde à la Ravigote – Escalopes de veau Mascotte – Grenadins Mireille) précède les Légumes sans autre indication, suivis d’Émincés de Veau ; un seul Rôt au nom réjouissant de Cherche Grain dont Marie me dit qu’il s’agit avec certitude d’un poulet ou l’un de ses cousins ; les Entremets et Desserts alignent Crème à la Vanille-Gâteaux Secs et Coupes de Fruits dont on voit ce qu’ils doivent aux produits qu’on dit aujourd’hui locaux, pour bien signifier qu’on dispose dorénavant de produits lointains. Mais il nous revient que Laurent Tailhade dans son Petit Bréviaire de la Gourmandise se plaignait déjà (rédigé en 1914, paru en 1919) que la gastronomie succombât aux impostures de la mode, et réclamait des bouillons sincères*. Cet honorable repas de mariage à la campagne, en pleine guerre et en zone occupée à cette date, n’a rien à envier à certaines pages de Colette qui, aux mêmes heures sombres, écrivait à ses petites fermières bretonnes qu’elles lui envoyassent à Paris, des colis avec poulets, pots de crème et beurre. Quelques mois plus tard – en Novembre – un menu de noces affichera du Pâté de campagne, du Céleri, certes Pompadour, et des Fruits au Sirop, ceux qui furent mis en conserve pendant l’été dans des grands bocaux de verre et remisés au cellier, peut-être au bûcher, avec les confitures, souvenance d’une page de Colette encore.

         Un Déjeuner du 14 Avril 1943 émeut par une attention délicate à l’orthographe des Assiettes Anglaise que notre époque écrirait assiettes anglaises par facilité et sans se préoccuper de ce qui s’y joue, lors qu’il s’agit d’assiettes garnies à la façon anglaise, c’est-à-dire de la charcuterie et des cornichons, ou comment on ruse avec l’ordinaire pour le rendre exotique et – qui sait ? – avec un parachutiste allié, pour le moins avec un comprenne-qui-pourra. Un ajout manuscrit signale que le Filet Mignon – là encore une majuscule signifiante eu égard à sa préparation et non une qualité de gentillesse d’un filet de bœuf – est servi avec du Saint-Émilion. Les grands crus sont encavés depuis longtemps et les temps des guerres autorisèrent qu’on se servît dans les réserves plus souvent qu’à son tour. Là aussi, relire Colette et comment elle raconte que les grands vins de la maisonnée furent protégés des Allemands dès la guerre de 1870 par sa mère**, et qu’elle put, petite fille, les goûter tous pour des plaisirs qui l’accompagnèrent toute sa vie. Au printemps 1939, avant la catastrophe, la Galantine de volaille est truffée, et la ligne des légumes porte l’indication de Gerbes de Libbys à l’Angevine. Libby est une marque de conserve outre-Atlantique, un Menu de Noël dans un restaurant parisien en 1937 (date de la création desdites conserves) affiche : Asperges Libby’s vinaigrette. Il est bien possible que les gerbes à l’angevine servies en 1939 fussent des asperges enconservées par la marque américaine et parvenues comme un signe de modernité dans le bocage de Marie. A moins qu’il ne s’agisse d’asperges de saison ramassées au jardin, ou d’asperges en bocal de l’année précédentes, rebaptisées Libbys pour faire bath ! Je laisse ouvertes toutes les hypothèses, j’ai oublié de demander à Marie. Il est certain en revanche qu’en ville dans ces années-là, la presse le dit, « la mode » est aux légumes crus – radis, céleri en branches – et aux crevettes, lesquels et lesquelles on retrouve dans de nombreux menus, ces dernières parfois précisées de Cherbourg, ce qui fait une trotte !

         Finissons par le premier nommé, le plus ancien, bientôt 120 ans d’âge, le Déjeuner du 21 Avril 1902 : mets de luxe à n’en pas douter (galantine truffée et langouste) côtoient les increvables crevettes et radis qui me rappellent, à l’instant même, que sur la table familiale – et je garantis que ce n’était pas dans ces décennies mais de très nombreuses décennies plus tard, il y avait toujours et immanquablement, pour le quotidien il est vrai non plus pour les cérémonies, radis et crevettes – grises de la Manche, du beurre pour accompagner. On ne s’en lasse pas, je parle des menus de Marie. Aussi faut-il en garder pour la bonne bouche, faire des repérages, retourner interroger la mémoire vive de Marie qui en connaît autant sur les mariages que sur les enterrements et chaque occupant de chaque tombe du cimetière, y compris ceux qu’elle n’a ni connus ni côtoyés, tant elle en a entendu des histoires, des potins, des commérages, tous parfaitement véridiques comme il se doit dans tous les bocages.

        

*cf archives, 14 sept. 2018 : l’Anarchisme est-il soluble dans l’assiette ? **Archives 7 février 2017 : La petite fille et les grands vins : « l’enterrer [le vin] est la première des préoccupations de sa mère à l’arrivée du soldat allemand en 1870. »        

« Jules emporte un mauvais souvenir de la terre. »

20 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

D’abord, on ose à peine ouvrir un livre qu’on a cherché longtemps et redouté un peu, tant ce qu’on en savait sans l’avoir jamais lu, faisait obstacle à toute précipitation tout en le rendant désirable. Ensuite, on tourne quelques pages, lentement. Enfin, on ne le ferme ou plutôt ne le quitte qu’à son ultime mot. Nulle aventure, ni narration, enquête ou autre récit, ni roman, ni romance, et l’on se moque bien de savoir s’il convient à un genre. Il ne se raconte, ne se décrit, sinon en le paraphrasant, ce qui est le manquer, un risque que je prends à cet instant même. Qu’on m’en absolve, je ne serai ni la seule ni la première. Quand il le reçoit pour le recenser — c’était aussi son premier article du genre — Maurice Nadeau comprend, mais l’écrira presque vingt ans plus tard, qu’il tient entre les mains Un livre à propos duquel je me sens incapable de dire quoi que ce soit.

Édité en décembre 1945 Les Murs de Fresnes* d’Henri Calet, sera réédité en 1993 par la maison Viviane Hamy qui en modifiera les aspects typographiques, photographiques et la mise en page d’origine. On hésite et on renonce à écrire « un livre-d’Henri-Calet » ce qu’il est un peu, sans l’être exactement ni même tout à fait. Sa contribution personnelle sera jugée (trop) brève par les uns, voire inutile par d’autres, la valeur testimoniale de ce qu’elle accompagne pouvant paraître se suffire à elle-même, paraître en effet, car ce n’est pas le cas. Henri Calet érige ici le monument le plus humble s’il se peut, pour ces hommes, ces femmes, ces presque-enfants ou pas encore-adultes, qui passèrent des jours, des semaines et des mois entre les murs des cellules de la prison de Fresnes pendant la guerre que l’on dit seconde et mondiale. Dénoncés, arrêtés, torturés, jugés, exécutés, disparus, Français, Anglais, Américains, Canadiens, Autrichiens, Espagnols, catholiques, juifs, athées, résistants, ils ont laissé une trace de mots et de chiffres — leurs prénoms, noms, surnoms, celui de leurs aimées, amours, amis, enfants, parents, celui de leurs traitres, les dates de leur naissance, du jour de leur arrestation, de leur arrivée, du procès, de leur départ, un numéro de téléphone, une adresse, parfois plus, souvent rien de plus ou si peu en quelques bouts de phrases, de slogans, des initiales, des signes de croix, des faucilles et marteaux, des signes d’engagement, d’activisme.

Les murs de Fresnes — trois fois cinq cents cellules — se sont couverts, puis recouverts, palimpseste fragile et périssable, des signes de l’inhumaine condition qui fut faite à des vivants par d’autres vivants. Ce que l’on doit à Henri Calet : leur lecture comme autant de scarifications sur un corps supplicié. Sur les parois carcérales, mais parfois aussi quelques objets affreusement dérisoires, les mots, les dessins, gravés par des stylets d’infortune, clou, épingle, ongles, un manche de cuiller ébréché** ; souvent, très souvent, les mots font échec aux phrases — « cond. à mort » — ceux-là, si fréquents de cellule en cellule, emportent avec eux toute écriture possible. Jaconelli-le-Valeureux — cellule 35 — est de ceux dont Calet fera un portrait plus épais, il aura laissé aussi plus d’indices. Mais l’écrivain, dont on connaît par ailleurs le talent à saisir au plus juste les individus [il faut, relire, par exemple, Les deux bouts dont cette phrase est extraite – c’est dans l’avant-propos : Je vais dire au jour le jour ce que j’ai vu, entendu, qui devient rétroactivement et fictivement une altération de « je vais dire de cellule en cellule ce que j’ai lu ».], l’écrivain Henri Calet retient sa plume : il n’y a que du vide, du silence, du froid, du figé. Ils sont tous identiques, par le destin, la souffrance, mais ne se ressemblent pas. Ils sont parlés, écrits, dessinés, graffités, pleurés. Henri Calet n’a pas la main qui tremble, mais il s’efface, il a compris qu’ici, l’écriture, le rapport aux mots, deviennent la seule respiration possible. Aussi, il recopie inlassablement, aussi nuement qu’ils ont été gravés sur le crépi pustuleux des murs, ceux qu’il peut ainsi sauver d’un effacement déjà à l’œuvre. De cellule en cellule, toutes répliquées exactement, chacune retenait d’humbles et incomparables hommes et femmes d’exception. Ce serait leur faire injure que de les recouvrir d’autres mots que les leurs propres, ce serait se placer en surplomb, ce serait une ignominie ajoutée à l’abjection de ce qu’ils ont subi.

Quand on s’adresse aux murs il convient d’être bref dit Calet avec ce ton inimitable qui fait tout son talent, qu’il ne faudrait surtout pas prendre pour de la désinvolture, ou alors, mesurer à quel point — s’il n’y a pas d’autre mot — elle est travaillée, volontaire, forcée, et devient, sur le champ, le contraire de la désinvolture. On pourrait colliger ainsi un petit bouquet d’apophtegmes et croire discréditer Calet, en faire droit pour un procès en cynisme, en indifférence. Quelle erreur ! Dont la première est de logique : l’indifférence s’oppose à l’intérêt et même à l’observation. Or, on a oublié, ou plus sûrement on ignore, qu’au début de 1946, soit quelques semaines après la parution des Murs de Fresnes-1945, *** Henri Calet accepte pour France-Soir de chercher à savoir ce que sont devenus les détenus disparus de Fresnes. Il y aura au moins quatre numéros, en février 1946, consacrés aux résultats de ses enquêtes, en première page. Et en juillet de la même année – dans la toute nouvelle revue Hommes et Monde – il en fera encore un compte-rendu. Il faut chercher ailleurs une signification plus généreuse à certaines formulations — pour autant typiquement calettiennes, contre lesquelles on ne peut pas toujours retenir un très léger agacement (sauf pour les calettiens pratiquants intégristes, avouons-le). En effet et par exemple, que faire de telles assertions : Fresnes est, paraît-il, une prison modèle. Modèle de quoi ? je le demande ; ou on a tout vu déjà ; on ne rougit même pas, on ne sait plus ; ou encore achever par ces mots, secs comme un coup de fouet : La visite est terminée.

Henri Calet, l’anti-lyrique, sait ô combien ! qu’il n’écrit pas Les Murs de Fresnes, qu’il n’en est pas l’auteur, qu’il lui a juste été donné de le faire connaître, qu’il lui revenait d’en être le scribe, le greffier, le plumitif un brin paresseux****, un brin calettien pour tout dire, plus attendrissant encore que tendre. Ici, profondément ému, il n’en faut pas douter. Mais, peut-être lire le tout d’un trait, d’un seul tenant, ne pas détailler sa lecture. Alors on saisira à quel point, et presque en catimini, Calet adosse sa visite sinon à l’argument littéraire du moins à la question du sens de l’écriture, dans ce reste à vivre d’une dernière hurlade avant le départ. Les mots gravés à l’étroit et à l’épreuve sur les murs de Fresnes, ne sont pas « commentés » par Henri Calet*****, ils sont mesurés à l’aune irréconciliable des éphémérides et de l’imprescriptible, laquelle n’est accessible paradoxalement que par eux : ceux de l’écrivain qui en a une conscience probablement plus aigüe d’une part, d’autre part ceux du détenu condamné, qui en a l’instinct et donc l’impulsion, irrépressibles. Écrire, encore et surtout.

Je m’en voudrais de ne pas souligner suffisamment, dans ces interstices où Henri Calet glisse ses propres mots près de ceux qu’il a détachés des murs pour les consigner dans ce livre, l’enjeu d’un sous-texte plus littéraire. Non que les graffiti s’élèvent — par la seule autorité de leur nature tragique — à l’art d’écrire, donc à la nécessité de lire, mais en raison des imperceptibles insistances que met l’auteur à nous ramener sans cesse à ce double impératif.  Une division intitulée Nacht und Nebel commence par un petit développement linguistique à propos de ces deux termes –Nuit et brouillard – dont il soulignera indirectement la poésie, en la rapportant à l’infâme usage du terme Meerschaum – l’écume de la mer – pour indiquer qu’un prisonnier exécuté ne sera jamais retrouvé. « La langue française, dit Henri Calet en cette division, ne dispose pas de mots pareillement durs et froids (Zum Tode verurlteit – condamné à mort – et Urteil vollstreckt – sentence exécutée -) topiques, en fer de couperet, ou de canon de fusil ». Il dira des deux lettres que Juliette** écrivit à ses parents avant d’être exécutée : « Je n’ai jamais rien lu de plus simplement beau ». C’est moi qui souligne, tout est dans ce simple simplement, qui en dit tant, il suffit de relire la phrase en le supprimant, elle devient plate et insipide.

Je m’en voudrais encore de ne pas reprendre un autre moment, comment dire ? livresque, au cœur de ces pages d’abomination et de dignité. Entre les murs de Fresnes, ou plutôt entre les mains des emmurés, circulait un livre venu de l’American Library de Paris, crasseux, taché, déchiré. Une sorte de polar apparemment. Il servit de support pour communiquer par code inventé à partir des phrases en américain. Quelques déchiffrements purent être résolus, dont Calet donne la traduction : les bonnes nouvelles de la mort de Rommel, d’une blessure d’Himmler, de la présence des Russes en Allemagne et des Alliés en approche de Paris. Wild Justice, c’est le titre de ce livre probablement revenu à l’état de presque chiffon, dont la présence réelle et symbolique fait une raison supplémentaire pour donner au Murs de Fresnes, sa juste dimension, c’est-à-dire grande.

Comme il était arrivé, avec son art du mine-de-rien quand il va quelque part, serait-ce à Fresnes, mais aussi quand il s’en va, Henri Calet quitte et les lieux et le livre qu’il écrivit par effraction : « Le cimetière de la prison où les tombes ont poussé parmi les carrés de choux. »

 

*éditions des Quatre Vents, très proche du milieu surréaliste par son directeur. **pour Juliette son nom de « geôle », Huguette Prunier, à l’état civil, épouse d’un rédacteur de l’Humanité. *** son titre exact. **** se souvenir de ce titre L’Italie à la paresseuse. ***** qui écrit d’ailleurs après une énumération d’une douzaine de cellules : « pas de commentaire » !

(Dans "recherche" en haut, à droite, on peut "taper" Henri Calet pour faire apparaître tous les articles le concernant - ou dans lesquels il est cité.)

Mélanges, miscellanées, miettes -9-

14 Mars 2021 , Rédigé par pascale

Avec ces miettes, mélanges et autres miscellanées je vais de soque et de besoque. Comme il est réjouissant que ces mots inconnus nous disent pourtant ce qu’il nous faut entendre !

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Toute échéance n’est-elle pas un échec ?

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Il pleut à toute écrase. Le ciel se moque de nous, cumbeli-bordaine ! On croyait bien pourtant, selon le calendrier lunaire, que cela allait changer. Las ! Le temps s’embrouille à cœur de jour, ce qu’on appelle le débat de la lune. Mais il existe un mot, un seul pour dire tout cela – trois syllabes, rythme syncopé, c’est bien – qu’on ne brinotte mais écarbouille – oui, écarbouille – entre ses dents : le hernuement.

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Les références ostréicoles (suite) :

« D’une argentine coquille/Qui fais endurcir la peau/D’une perlette d’eslite/Et la franche marguerite/Prendre couleur de son eau » (Remy Belleau – 1527-1577 – in Huistre)

Et aussi :

« (…) où l’huître gris pomme/exhale sa saveur entre deux diatomées/écho lointain et mol du béryl émeraude ». (Raymond Queneau in Chêne et chien.)

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Idem ibidemque : (ils) gambillaient les étoiles.

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La bibliuguiancie répare et restaure les livres précieux endommagés, un art bien plus beau que son nom.

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Etymologiquement, l’incandescence porte toute chose à blanc. Comment est-on passé au rouge ?

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Si on lui rabotait son ventre rond, la mouette serait-elle muette ?

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Je ne suis pas loin de penser que Valéry a raison de dire « Dans les plus grands émois, respecter les subjonctifs » (in Cahiers -II- Pléiade p. 1169) : une maîtrise de soi qui éviterait bien des excès (voir plus bas).

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Au fond, l’araignée vit dans le vide – grenier.

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Le darwinisme est recalé dans les questions de style où le mot le plus fin l’emporte toujours sur le gros.

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Douer, un verbe à sauver pour que nous douassions nos écrits d’intrigants nuanciers.

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Quel magnifique, élégant et délicat hommage celui de Gérard Macé à Starobinski, dans une lettre du 9 novembre 1989 (il y en a 25 conservées aux Archives littéraires suisses de Berne) : « (…) j’admire [la façon dont] votre savoir (qui m’intimide et m’enchante à fois) ne fait jamais obstacle à la vibration de l’écriture ». J’appelle cela une rencontre définitive, il ne peut y en avoir qu’une ou deux dans une seule vie. Elles décident de tout le reste.

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         Exercice de style (1)

         Ils en étaient baba ! Nana arrivait dans le froufrou d’un tutu couleur bonbon, un bibi sur la tête ; même au milieu des flonflons, elle détonnait ; ni tam-tam, ni gri-gri, elle se dirigeait dare-dare vers la cabane à joujoux, et là, sans faire de chichi elle avertit du tac au tac : c’est donnant-donnant, le chow-chow en peluche contre le Dodo en plastique !

Mon autocommentaire : et bou et ba, turlututu (ces derniers empruntés à Aragon, in Traité du style)

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La robe de chambre de Diderot, la redingote à jupe de Barbey d’Aurevilly, la sandale d’Empédocle, le vêtement de lin blanc de Pythagore. Mais l’habit arménien de Rousseau, citoyen de Genève ?

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Du XVème au XIXème siècle, la Morgue de Paris est un lieu ouvert à tous. Les badauds peuvent y observer les dépouilles non identifiées exposées derrière des vitrines, des verrières, à la prison du Grand Châtelet, où, lorsqu’une personne était trouvée morte en dehors de son domicile, ou qu’une identification était impossible, sa dépouille était entreposée à la vue du public dans une petite pièce à l’entrée de la prison. Cette salle portait le nom de « morgue », qui signifie « visage », puisqu’on pouvait y venir jeter un œil par une petite ouverture pratiquée en rez de la chaussée et tenter de reconnaître – dans le meilleur des cas grâce à son visage – un proche ou une connaissance disparus. Ce but de promenade très couru des familles fut déplacé au quai Marché-Neuf, n° 21, au début du siècle 19ème (d’après un texte de 1860).

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Une seule chaussure est-elle impaire ?

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Selon le pape Pie X qui le reçut en audience privée en 1912, un curé qui s’appelait authentiquement Louis Bethléem aurait accompli une œuvre magnifique — opus mirificum, en langue vaticane. De quoi s’agit-il ? Sous le titre qui fait déjà programme et presque pénitence Romans à lire et romans à proscrire il rédigea environ 450 pages de classements « du point de vue de la religion » de tous les romans – c’est lui qui le dit, mais surtout de leurs auteurs. A parcourir ce monument de censure – il est en effet impossible d’en venir à bout – on se demande si l’abbé Bethléem a lu tout ce qu’il a ordonné : Sade n’y est, par exemple, pas si mal placé.

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Il y a peu de temps, dans le journal local et la même journée, on parlait, pêle-mêle, de grues cendrées, hérons, du sticliit et didelitt du chardonneret ; de l’ambroisie à arracher sans barguigner – pourtant ! avec un si joli nom ! – de la menace du xénope lisse et de l’écrevisse américaine qui l’emporte depuis peu sur celle de la région. Cette dernière, l’écrevisse yankee, retint mon attention parce qu’elle fait métaphore pour la langue française qui, par la toute-puissance des imbéciles, mériterait leur moquerie haineuse. Pensez donc ! on peut écrire en français correct qu’il eût fallu qu’ils écrivissent. Quelle marrade ! alors qu’on dispose d’expressions toutes faites (OK !) et de pouces levés pour signifier au monde entier qu’on est unis dans l’inscience.

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Et puisque le ton est donné – toujours dans la presse – on a pu lire, il y a peu, les âneries suivantes : « (après les) inondations sur la Charente une lente décrue s’amorce. » Notre embarras atteint des sommets : la préposition sur ayant évincé toutes les autres (écoutez bien comment on n’a plus qu’elle désormais quoi qu’il se dise) les effets seraient cocasses s’ils n’étaient aussi stupides, voici la suite : « sur la ville de 25 000 habitants, quelque 680 personnes évacuées sont passées par la mairie pour une aide au relogement ». J’ai, immédiatement, envisagé le dessin de presse suivant, genre Cabu : survolant une ville et le fleuve (la Charente) lui-même inondé (et pas inondant !) 680 personnes s’engouffrent dans une mairie et ressortent de l’autre côté. On ne sait pas, finalement si l’aide au relogement y était.

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Villiers de l’Isle-Adam affirmait déjà (in Poèmes pour assassiner le temps) : « Moins on parle français/Plus on a de succès ».

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L’inscription à la base d’une stèle, ou hypogramme, dans les dictionnaires de grec classique, terme qui désigne aussi le pigment utilisé pour le maquillage au-dessous de la paupière.

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« Le mur mange peu à peu les mots qu’on lui confie ». Henri Calet in Les Murs de Fresnes – 1945. Un livre dont les pages se tournent dans l’émotion lente et retenue de qui visite le lieu de tous les désarrois, de toutes les détresses. Livre auquel je reviendrai. On revient toujours à Calet. (Merci à qui me l’a offert, il y a peu, et se reconnaîtra).

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On perd toujours à la fin.

8 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

Et si l’on vous disait qu’aujourd’hui, le 9 du mois, ne sera pas suivi de demain ? Inenvisageable, pensez-vous in petto et en vous-même, nul n’est maître des horloges n’est-ce pas — sinon Jules César imposant en son temps, le calendrier julien. L’expression toutes affaires cessantes prendrait alors un sens que personne n’avait sérieusement envisagé : interruption du cours des choses, gel du fleuve qui passe, cessation du flux héraclitéen du monde, sa fin, son tarissement, son terme. Pourtant le 9ème jour d’un mois de décembre lointain, devint, sur un claquement de doigt ou presque, la veille du 20ème dans le même mois. Onze jours disparus à tout jamais. En fin de compte — et même de décompte — le doigté fut un peu gourd et le tour de passe-passe prit plus de temps qu’on ne le crut, mesurons l’ironie de cette dernière formule. La soustraction eut cependant bien lieu, à des échéances différentes certes, mais suffisamment rapprochées pour que l’évènement — dont on peut difficilement écrire qu’il fit date — soit ramassé sous le même récit, ce n’est pas si souvent que l’erreur est juste ou que 4+1 = 15. Explications.

Soyons légers, l’affaire fut grave. Il y a 439 ans, le 24 février, un Grégoire, 13ème de son nom et pape de son état et en ses États, usant comme tous ses collègues passés et à venir de pouvoirs temporels à la mesure des spirituels, c’est-à-dire incommensurables, décida qu’il était grand temps de remettre les pendules à l’heure, les calendriers à jour, et les points sur les i. La Terre, dont on apprenait tout juste qu’elle tournait sur elle-même et la lune qui lui tournait autour — et nombreux ceux qui ne le savaient pas encore ou en refusaient la vérité — la terre avait des révolutions de retard. De l’un à l’autre astre, la différence, qu’on appelle épacte, se comptait en jours, selon les mathématiciens et autres savants fort instruits du ciel à l’époque : des jésuites à n’en pas douter. On décida donc de modifier le nombre et le rang des années bissextiles mais pas seulement. Là, il me faut avouer une légère incapacité à suivre ces esprits puissants, de la Terre à la Lune passant par le Soleil, suivant que les rotations des unes autour de la nouvelle fixité de l’autre, avaient trompeusement allongé le temps, chacun sachant, bien sûr en 1582 ! qu’un an est plein de 365,242 189 jours exactement ! Face à une imprécision aussi spectaculaire, le miracle supplémentaire de l’abrogation d’une année bissextile tous les quatre ans (sauf les années des centenaires à moins d’être divisibles par 4, ce qui est fort simple à suivre comme calculs …) pouvait ramener tout le monde à la raison. La raison de Grégoire le treizième qui fit connaître la nouvelle de sa décision au monde entier, par l’envoi d’une bulle, son moyen favori de communication toujours en vogue de nos jours. S’il ne s’était agi que de réajuster le placement des années bissextiles, la réforme grégorienne n’eût pas fait couler autant d’encre : notre intérêt de curieux nantis d’écrans qui changent la date des jour, mois, année sans nous demander notre avis, porte essentiellement sur ce saut en avant d’une décade —histoire de recaler les équinoxes depuis … douze siècles, soit depuis le concile de Nicée ! 

En bon fondé de pouvoir du temps humain et de ses contingences — la disposition de l’éternité revenant à Dieu seul — Grégoire XIII le Pape cacheta donc sa bulle avec de la cire le 24 février 1582 avec effet le 4 octobre suivant. Ce jour-dit devint alors le dernier d’un temps échu dont le lendemain – 15 octobre – fut le premier d’un temps nouveau. Entre la volonté papale et sa réalisation, il fut accordé plusieurs mois pour réorganiser le calendrier des fêtes chrétiennes qui rythmaient les travaux et les jours même les plus païens ; il fallait réaménager toute la vie commune publique et privée, des humbles et des repus, des croyants et des laïcs, qu’ils fussent de l’Ancien ou du Nouveau Monde, et rien de cela  ne pouvait se réaliser sans les imprimeurs, autres derniers arrivés dans une époque de chambardement intellectuel prodigieux, seuls à pouvoir faire connaître à tous et en tous lieux les exhortations et autres jussifs pontificaux. Et puisqu’en cela comme en toute chose, il fallut récompenser ou favoriser tel ou tel, que l’on soit roi ou pape, français ou italien, d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, rien ne se passa selon les directives officielles. On peut manipuler les jours, les dates, décider de faire disparaître le lendemain de sa veille, dissimuler l’aujourd’hui à l’hier et biffer d’un trait de plume d’oie onze jours de la vie du monde, on n’est jamais le maître absolu de qui l’on protège qui toujours vous montre que le protecteur dépend, finalement, de son obligé, et que le plus important des deux n’est pas toujours celui qu’on pense. A pressé et pressant, pontife et demi.

Le roi de France – Henri III pour mémoire – ne fut pas le meilleur de la classe des états catholiques. Il traîna les pieds dans ses mules voire ses escarpins, soit que l’imprimeur lui fît quelque lenteur, soit que le Parlement de Paris n’y mît pas l’entrain requis. Le premier, Antonio Lillio, ne dépendait pas de lui, mais d’un privilège pontifical mâtiné de favoritisme successoral, auquel tout souverain de France qu’il était, il devait se soumettre pendant dix ans, nonobstant la très mauvaise coopération de l’Italien ; le second rechignait à adopter un bouleversement qu’il n’avait pas initié, d’autant que les protestants protestaient, qui pour des raisons qu’ils disaient savantes, qui par refus somme toute compréhensible de se soumettre au pape catholique. Italie, Espagne et Portugal firent allégeance de suite, la France dont pourtant les rois étaient « fils aînés de l’Église » depuis Clovis au moins, mais point encore elle-même sa « fille aînée » * se fit attendre. Réalise-t-on bien ce qui put arriver entre des royaumes voisins, voire parents par intérêts matrimoniaux arrangés, qui commerçaient tant en marchandises qu’en savoirs en tout genre, se faisaient et la guerre et la paix, mais n’écrivaient pas en haut de leurs missives les mêmes dates pour les mêmes jours et cela pendant des semaines ? Henri mit la France au diapason le 9 décembre qui devint par décret royal la veille du 20. D’aucuns ont dû, parfois, recevoir des courriers avant qu’ils ne fussent expédiés. [Un pli papal pour reporter à plus tard en France, la suppression des dix jours excédentaires au nouveau calendrier**, arrivant après le 20 décembre devint caduque de facto.]

Tout fut tourneboulé, les dates de termes contractuels, les paiements à échoir, et bien sûr, les fêtes des saints toujours occasions de réjouissances populaires. On s’inquiétait : supprimerait-on, cette année-là, la Saint-Nicolas, le 6 décembre, fête des marchands de vin, huiliers et autres bateliers, avocats et notaires ? Pour ne rien dire du très suivi surlendemain, le 8, fête de l’Immaculée Conception… Le choix de la tranche 9-20 décembre, fut déterminé en raison de ses moindres dégâts eu égard à ces considérations *** même si, en période sacrée de l’Avent, le scandale tourna au cauchemar. Tout ce que Paris connaissait de clergé, de prêtrise et de théologiens multiplia les rencontres pour satisfaire les nouvelles exigences : on avança l’Avent, qui, d’office, s’en trouva deux fois mieux nommé (on rappelle l’étymologie, adventus, arrivée). Le Roi fit, en qualité de roi, ce qu’il devait (octroyer un privilège à un garde de la Bibliothèque royale pour imprimer le calendrier en français) car le préféré du pape et italien Lilio tardait toujours, on ne savait et ne saura jamais pourquoi. Aussi, Henri cassa son privilège : les imprimeurs français eurent le champ libre. D’ailleurs il ne s’agissait pas d’organiser le nouveau calendrier mais juste de le mettre sous presse, en quoi cela relevait-il de Rome ?

On ne saurait dire si la grande procession décidée par sa Majesté pour le 9 décembre devait marquer la fin du temps julien ou le commencement du grégorien, mais elle traversa tout Paris dès potron-minet, les reliques des saints, Paxan, Avoye, Opportune et bien d’autres, portés dans les rues boueuses et sales ; les hermines, les hoquetons, les robes de velours, de soie et de dentelles suivaient, y compris les souverains – chose rarissime – tous les grands et beaux messieurs du Parlement et des Ambassades étrangères. On reconduisit, à la fin du jour, Sainte-Geneviève en sa châsse et en son église. Le nonce n’en revenait pas « si fece la più solenne processione che si posa fare in questa città » s’exclama-t-il, pas fâché d’avoir désigné Lilio responsable d’un imbroglio franco-italien qui dura des mois, mais permit – les voies du ciel sont décidément impénétrables – de sauver la fête de Saint Denis que le passage du 4 au 15 octobre décidé par Grégoire XIII, aurait fait passer à la trappe ! Impossible n’est pas français monarchique, cette fête est la plus haute cérémonie catholico-royale.

Mais, pour peu qu’on soit un peu toqué de philosophie, dans cette prestidigitation qui fit perdre et/ou gagner dix jours cette année-là, le paradoxe est flagrant entre visible bricolage et invisible défaite : le temps ne se maîtrise pas. Si, par de grandes enjambées – ou tout déplacement mécanique – il se peut que l’on gagne du terrain, en revanche, on ne gagne jamais de temps, qui avance continument hors de nous, sans nous, quelles que soient les conditions de la dépense, de la mesure, de la codification dans lesquelles on le range ou l’on croit le ranger. L’exaspérante question de savoir si l’heure d’hiver qui disparaît avec les beaux jours, ou l’heure d’été qu’on semble nous confisquer à l’entrée des jours gris, ou l'inverse on ne sait jamais, ajoutera ou retranchera une heure à notre existence, n’est qu’un jeu dans l’artificielle maîtrise des agendas, montres, calendriers, horaires auxquels nous sommes assujettis mille fois par jour. Aucun de ceux qui ont cru avoir « perdu » 11 jours cette année-là, aucun n’a pourtant vu sa vie écourtée, aurait-on oublié de rapporter cette onzaine manquante à la fin de son existence, puisque nul ne sait jamais ni le jour, ni l’heure.

Et dans l’inévitable fracas de cette affaire bien surprenante, qu’on se souvienne de deux sagesses opposées : celle de son contemporain Montaigne qui sobrement écrivit : « Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois, (Essais III, 11) » qui pourrait passer pour un pied de nez à l’orgueil humain ; celle de Pascal au siècle suivant et sans y faire référence, méditant sur la condition tragique de l’homme : « Pourquoi (…) ma durée (est-elle bornée) à cent ans plutôt qu’à mille ? (Pensées, I). Oui, pourquoi ? Mais bornée dans tous les cas.

 

*les débats autour de cette appellation font florès depuis le 19ème siècle qualifié haut la main pour cette reconnaissance. ** pour une meilleure harmonisation des fêtes religieuses en Europe dès l’année 1583. Sans entrer dans les détails, l’unification des calendriers ne se fit pas, loin s’en faut. Elle s’étala même, dans certains cas, jusqu’aux 18 et 19 siècles. *** il est attesté que certaines missives n’arrivèrent pas en temps et heure, dans les endroits les plus reculés du royaume.

Doucement le silence se tait.

4 Mars 2021 , Rédigé par pascale

 

Après la pluie,

des cygnes nagent dans les champs

mais un héron.

 

Tout le long de la louange

passe un désir.

 

D’être une question sans réponse

une feuille tant morte d’avoir épongé

tout l’encre de ses mots,

une simple histoire,

Épuisée, je suis.

 

Sous le regard feuillu de l’arbre

j’attends de voir le temps repasser

l’eau du fleuve couler à l’envers

et mes doigts effacer les lignes

de ta main

 

Divagation des nuages

fait le ciel s’étrécir

S’entorser

rêche et rude

sec des pluies qui tardent.

 

Un coup de pied dans les mots

devant soi

un trou bée.

 

J’ai trop puisé dans mes réserves de vie

aux temps de ma mémoire,

l’inachevé s’esquisse depuis le premier jour.

 

De la nuit ou de moi

qui aura le dernier mot

aux premières heures du jour ?

 

La main du peintre

s’estompe

dans les couleurs.

 

Chirico

Moins leurs ombres,

les ruelles dépeuplées et les places désertes,

un enfant solitaire

pousse un cerceau en vide d’être.

.

Qui efface mes mots

dès que je les écris

pour les jeter aux chiens ?

 

Le coupe-papier plie et tranche.

27 Février 2021 , Rédigé par pascale

(C’est la suite du précédent)

Peut-être Sartre fut-il le premier et le dernier à se servir d’un coupe-papier. Non, je ne galèje ni ne raille, je m’en tiens simplement à la ligne fixée, celle des textes dans lesquels les objets usuels occupent une place de choix, c’est le mot : ils ont été préférés à des symboles abstrus et abstraits pour constituer un inventaire chosiste au fil de raisonnements pointus. Aussi, de la ligne au droit fil, au pliage et autre découpage, le plioir — devenu un tantinet suranné depuis que nos lectures sont passées par des presses électronisées qui nous livrent des ouvrages prêts à être feuilletés — le coupe-papier, terme formé de deux autres reliés d’un trait de plume, est assurément éligible à notre réflexion. Il sert la double cause de l’Éloge de l’objet et de l’Objet de l’éloge, rapportés au tissage de la raison philosophique telle qu’en ses œuvres et ses démonstrations, la tissure faisant texture, le livre ou le pli non encore découpés et cousus main — celle qui écrit et fait correspondance.

Saisissons-nous du coupe-papier et poursuivons avec Sartre. On ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir, énonciation qui nous en rappelle d’autres n’est-ce pas ? de celles pour qui le réel ne peut se limiter à ce qu’on en perçoit et oblige à supposer, poser et affirmer une autre réalité, supérieure, transcendante, voire théorétique, intelligible pour le dire avec et comme Platon : indépendante de toute détermination empirico-sensible. Pour ce temps nécessaire mais très court où Sartre se fait platonicien, le coupe-papier comme objet fabriqué par un artisan ne peut avoir d’existence per se. Non seulement aucun objet, celui-ci ou un autre, ne peut se produire lui-même, mais encore, ne peut être produit sans la connaissance de ce qu’il est — ce qu’on appelle en métaphysique, l’essence — même si les métaphysiciens ne raisonnent pas sur l’essence des objets parce qu’il n’y en a pas, mais des sujets. D’aucuns diront que le coupe-papier fait ici illustration pour une opération pédagogique et que Sartre aurait pu prendre n’importe quel autre objet avec le même succès, chacun d'eux ne devant son existence qu’à la préséance de tout ce qui les a rendu possibles, que Sartre appelle recettes et/ou qualités plutôt qu’essence, bien que le terme soit, très momentanément satisfaisant.

Retenons l’objection pour regarder de près notre coupe-papier de … papier. Il n’y a, dans ce passage célèbre – in L’Existentialisme est un humanisme, chez Nagel en 1946, mon édition de 1968 a encore connu le fil de la lame – aucune description, aucun motif n’est donné au choix de cet objet retenu pour une leçon de philosophie, il n’est relié à aucun souvenir, aucune préférence. Pourtant, dès la première représentation de Huis Clos (en mai 1944, au Théâtre du Vieux Colombier) les spectateurs n’ont pu manquer la présence d’un coupe-papier, qui donne l’occasion dans quelques échanges, d’une étonnante assertion c’est la vie sans coupure, ou d’inattendues situations : sa présence dans un néant de livres, l’absurdité cauchemardesque d’un quotidien éternellement voué à un décor insupportable, entre un bronze de Barbedienne et des meubles de salon Second Empire. Dans la version théâtrale du coupe-papier, celui-ci est posé voire disposé ; dans sa version philosophique, il est interrogé. Et tout lecteur-spectateur aguerri au questionnement philosophique et à la démarche sartrienne sait que sa présence sur scène – donc dans le texte – est tout sauf contingente, que sa nécessité, au contraire, est inscrite en creux par l’affichage d’une rupture, d’une coupure, d’une privation logique infranchissable entre une absence désormais éternelle de livres (doublement scandaleuse, Garcin se présente « homme de lettres ») et un coupe-papier. Encore faut-il être res cogitans, chose pensante, i.e esprit, pour penser toutes choses, coupe-papier ou autre. Jamais Sartre ne désavouera Descartes, avec lequel il ne pouvait cependant pas s’accorder : grandeur des philosophies qui jamais ne s’affrontent et cependant s’opposent.

Mais le coupe-papier. Il découpe quelle que soit la façon dont on le tient, puisque sa lame est effilée des deux côtés, bien que son nom le détermine à une seule fonction, couper le papier — des livres ou des enveloppes cachetées. Ce qui le distingue absolument des ciseaux avec lesquels on taille (dans) les tissus, les cartons, on cueille les fleurs, on ôte ce qui dépasse … Alors que, selon le regard que le philosophe-écrivain pose sur lui — accessoire (de théâtre) ou fondamental — sa signification en sera tant modifiée qu’elle en deviendra contradictoire. Le coupe-papier dont l’inutilité infernale se conjugue avec la banalité des copies d’antiques de Barbedienne, fait symbole pour la destinée humaine ramenée à sa stricte représentation ; tandis que le coupe-papier élevé au rang de concept philosophique — autrement dit, n’importe quel coupe-papier — fait signification pour la condition humaine rapportée à sa liberté.

Démonstration. Si nous étions à l’égard de notre condition comme un/le coupe-papier à l’égard de sa fabrication et de son usage, nous serions (désespérément, absurdement et infernalement) déterminés. Mais nous ne dépendons d’aucune détermination préétablie, et bien que notre existence ne nous soit, dans son principe, pas attribuable, elle est pourtant exclusivement ce que nous en ferons. Il n’y a pas l’épaisseur de la moindre feuille de papier entre notre existence et notre liberté. Disposer de l’une c’est disposer de l’autre sans réserve, sans rabat, sans condition. Ce qui contient la possibilité (la puissance dit Aristote) d’en mal user, non de la nier, car sa négation même nie son non-être. Un raisonnement si mal compris — et de plus en plus — qu’à son tour, il mériterait un autre développement. 

La philosophie ménagère ou le philosophe en sa maison,

19 Février 2021 , Rédigé par pascale

pour faire suite à trois développements, commis ici même avec promesse d’y revenir, il y a bien trop longtemps* : De quel bois l’homme est-il fait ? puis L’habit ne fait pas le moine prolongé d’une Ajouture, avaient ébauché une « leçon de choses philosophique » par intrusion délibérée dans le monde des objets auxquels les penseurs ont eu recours pour dégager un gain de sens. Un portrait herméneutique du quotidien, ou du banal, où l’on s’aperçoit, qu’elles soient naturelles ou fabriquées — déjà : le bois, le roseau, le cuir, une planche, un bâton, un manteau, une robe de lin — que les matières à démonstration les plus usuelles sont très largement répandues dans le corpus, contrairement à la réputation d’obscurité que l’on fait aux textes.

Spinoza, philosophe coriace s’il en est, annonce pourtant le plus nûment du monde : « Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple … » (Lettre LVII). La pierre — la matière minérale la plus citée mais la plus imprécisée — revient dans son Ethique (I,1, XXXVI), elle était déjà chez Descartes (Méditations métaphysiques III), et Hobbes mais surtout, c’est par une pierre lâchée depuis le haut du mât d’un navire que Galilée établit la loi de la chute des corps : la pierre tombe au même endroit du navire quelle que soit sa vitesse, ne cesse-t-il de formuler. Douze siècles avant eux, Saint-Augustin, pour montrer (dans le Traité du libre-arbitre III, 1,2) que l’homme n’est pas semblable à un objet, mais qu’il dispose de liberté, le compare mais a contrario à une pierre dont le mouvement qui la porte vers le bas la rend tout à fait incapable de se diriger par l’effet d’une volonté libre dont elle ne jouit pas. C’est précisément la raison du choix clair de Spinoza : la pierre lorsqu’elle roule sous l’effet d’une simple impulsion ne sait pas qu’elle entre en mouvement, mais à supposer qu’elle le sache, elle pourrait croire qu’elle en est la cause. Pour démontrer que la liberté humaine est une illusion, Spinoza a besoin de trois conditions : formuler une hypothèse plausible, concevons — on oublie trop cet outil majeur du raisonnement philosophique dont Rousseau se souviendra — ; établir comment elle échoue soit dans l’aporie, soit dans la contradiction ; élire l’objet le plus simple pour soutenir la réflexion — ici, la pierre, qui semble n’entretenir qu’un rapport assez lâche avec la philosophie ménagère.

Admettons. Et poussons alors la porte de la maison, laissons les pierres sur le chemin, ou posons-nous sur l’une d’entre elle, relisons Nietzsche (Aurore, IV, 541) :  Comment il faut se pétrifier. Durcir lentement, lentement, comme une pierre précieuse — et rester finalement là, tranquille, pour la joie de l’éternité.

 

 

Mais que la maison soit d’abord un ensemble de pierres comme le propose Aristote (in de l’Ame, I,1) voilà de quoi relancer notre proposition. La description strictement matérielle suffirait pour principe d’intelligibilité de l’existence des choses, laquelle n’est pas séparée de leur existence concrète. On rappellera avantageusement que le mot matérialisme n’apparaît en français qu’au XVIIème siècle et qu’il faut donc en faire un usage très circonspect pour toute désignation antérieure, à commencer par ce que les Grecs appellent hylé/ ὕλη, assez peu éloigné de ce qu’on nomme de nos jours un matériau ; materia son descendant latin, signifie encore au XIIème siècle un tronc ou même un arbre dont on fait les charpentes ; materia est le bois avec lequel on construit une maison, il en est aux fondements (aux fondations ?), à l’origine, au sens où il la rend possible ; peut-on envisager une maison sans les matériaux de sa construction ? Y compris les pierres, objets inanimés qui ne produisent rien mais dont la matérialité inerte une fois organisée par l’homme constitue une partie du réel, pourtant toujours antérieur à la conscience qu’on en a et même point de départ de toute connaissance. Pour entrer dans la demeure du philosophe, il fallait que cela fût dit, c’est le premier degré de sa lisibilité du monde.

         Distinguerait-on d’abord, sur une table, une coupe de fruits, des raisins par exemple, dont on se demandera s’il y a deux grappes identiques ou même dans une seule grappe, deux grains semblables (Pascal, Pensées II, 114) ? La diversité du monde et des choses — du monde des choses — est à portée de la main autant que la similitude dont l’exemple le plus évident est celui des œufs. C’est Montaigne qui le dit. (III, 13). Mais, pour que l’identité de deux objets apparaisse, il faut que toute dissemblance soit perceptible, il faut qu’elle soit pensable, il faut pouvoir la concevoir comme dissimilitude, il faut donc disposer d’un entendement c’est-à-dire d’un esprit. Que serait la perception d’une disparité hors d’une conscience qui s’en saisit ? rien. Un néant. « L’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table » affirmation sartrienne (in L’Existentialisme est un humanisme) parfaitement compatible avec un athéisme de principe, et même le justifiant. La table dans la maison, pour pierre d’achoppement de l’uniformité du monde. Ou même le lit dont Platon — insusceptible de toute réduction positiviste — montre (Rép. 10) qu’il n’est que l’image sensible d’une connaissance intelligible et théorique (au sens d’idéique). S’il lui fallut le démontrer d’abord par une allégorie (ibid. chap. 7) devenue la plus célèbre et la plus dévoyée de toute l’histoire de la philosophie, l’exemple mobilier lui suffit pour en justifier la pertinence ontologique. Nul artisan menuisier ne peut construire un lit, s’il ignore ce que c’est.

         Un savoir, une connaissance qui ne dispensent pas d’une position sceptique, et même qui l’incluent, du moins pour le philosophe qui ose se mettre à table, se passer à la question, défier le réel censément objectif et familier — ce qui peut se contredire — prendre le risque du soupçon, s’installe, si l’on peut dire, dans l’inconfort initial d’une question redoutablement simple : Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? (Russel, in Problèmes de Philosophie, chap.1). Et pour éprouver la validité de son questionnement, une table, une simple table, une table la plus simple possible, suffit à établir que, nonobstant de possibles accords sur ses apparences, ce que Descartes nomme des qualités sensibles (il lui suffira d’un morceau de cire, tout le monde s’en souvient et Clément Rosset, d’un morceau de fromage), des divergences ont vite fait de se manifester : un peintre par exemple, ne verra pas la même couleur que d’autres. Sa texture, le grain du bois, (différant selon l’œil ou le microscope) sa forme (dé-formée selon l’angle où l’on se place, ce que l’invention de la perspective picturale nous apprit), la dureté, le son si on la frappe (remarque venue directement de Descartes) … Neuf paragraphes plus bas, Russell résume ce que nous avons déjà deviné : la table réelle, s’il y en a une, n’est du tout directement connue par nous (…). et pose en conséquence, deux questions 1) Existe-t-il une table réelle ? 2) Si oui, quelle sorte d’objet peut-elle être ?

         Si pour le sens commun tout ce qui « existe » est réel (voire vrai, mais c’est encore une autre histoire) et surtout, s’il n’est pas nécessaire d’être en présence des choses pour qu’elles soient, postulant une sorte d’autonomie de fait de tout ce qui n’est pas lui, le philosophe, en revanche, n’en a aucune certitude et demande qu’il lui soit fait droit d’interroger le monde qui l’entoure. A commencer par les choses les plus courantes, dont l’indépendance ne va pas de soi. Pour que la table soit, poursuit Russell, il ne faut pas seulement que je la voie ou la touche mais que je le sache, comme si, comme tout objet, elle m’appartient plus qu’à elle-même, si l’on peut dire. Aucune table ne se sait exister, encore moins comme table, premièrement. Mais, secondement, aucune table, ni aucun objet n’est ce qu’il est, puisqu’il n’est rien d’autre que l’ensemble des perceptions et/ou « constructions » que l’on a de ou à propos de lui, bien que l’on voie continuellement cette table (in Idées directrices pour une phénoménologie). Peut-être est-ce en raison de l’importance du temps passé à sa table de travail, que ce meuble est pris si fréquemment par les philosophes pour objet de réflexion. Merleau-Ponty (ma table) ; Hume (la table que nous voyons ; mais aussi cette maison …in Enquête sur l’entendement humain) ; Wittgenstein (Y a-t-il quelqu’un pour jamais vérifier si cette table qui est là y reste lorsque personne ne lui prête attention, in de la Certitude, 158 et sqq. ; si je me contentais de croire à tort qu’il y a là une table devant moi, cela pourrait encore passer pour une erreur ; tout parle pour que la table qui est là y soit encore lorsque personne ne la voit, et rien contre ;  qu’est-ce qui m’empêche de supposer que cette table … ; si je dis : « cette table n’existait pas encore il y a une heure » ; et la table, est-elle encore là lorsque je me détourne ; (in Manifeste du cercle de Vienne – 75/195/237/314 ) – etc.

            L’usage philosophique des choses ménagères est si courant et banal, leur usure si fréquente au limage et frottage de la réflexion, qu’il nous faudra (faudrait ?) aussi convoquer, l’appartement de Merleau-Ponty, les médailles anciennes ou la lanterne de Malebranche, un piano mécanique chez Bergson ; la besace d’Antisthène ; le petit panier de Cratès ; le pot de terre d’Epictète ; le fauteuil de Descartes, sa cheminée ; de nombreuses chaises, sièges, vases, cruches et portes disséminés un peu partout. Et bien entendu, sur sa table à n’en pas douter, le coupe-papier de Sartre, qui mérite un développement à venir et à lui-seul.

*Cf Archives : 26 oct. 2019 ; 8 nov. 2019 ; 30 nov. 2019

Tout est maintenant au point de sa perfection*

13 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Poids-plumes

 

 quand les oiseaux mettent les points à la ligne du monde,

les branches s’efforcer de les tenir tout droits,

seul le regard vacille sous la charge du jour.

 

 

Ce que la pensée voit

 

 

Ces grains d’eau vinrent-il se pendre au croisement des lignes 

 y furent-ils maintenus lors qu'en chutant le long des fils,

ils déformaient un peu l’échiquier du temps, 

y a-t-il une seule et même goutte fendue en bris parfaits 

ou chaque fois une autre ?

*

 

Superbes photographies de V.D (2021) que je remercie.

*Baltasar GracianL’homme de cour (Maxime I) 

Une signature, deux livres, triple bonheur.

10 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Dans la boîte à lettres, le monde était en ordre :  le paquet contenant les deux petits livres commandés quelques jours plus tôt m’attendait. Cette joie première, à nulle autre pareille, ne souffrait pas de différer la suivante : ouvrir, saisir, feuilleter, lire. C’était oublier un peu vite la puissance que l’indécision et même l’embarras allaient m’opposer. Car enfin, de La déploration de Joseph Beuys à Dürer, Le burin du graveur, par lequel commencer* ? Nul ne peut lire simultanément deux livres, même si la lecture de plusieurs dans les mêmes temps est ma pratique d’usage. Cette fois, il eût fallu que je tinsse l’un de la main droite, l’autre de la gauche, car chacun – écrit par Alain Borer – faisait gage d’élégance érudite et de réflexion. Et le demi-millénaire entre les deux artistes n’avait aucune chance de me faire opter pour l’ordre chronologique, quelque chose en moi s’y refusait. Je me trouvai, non point comme l’âne de Buridan, dans l’indifférence du choix, mais à l’inverse, dans l’excès de raisons de choisir, me souvenant que Descartes y voyait la même infécondité pour l’esprit. Le salut se trouvait forcément dans les mots, et dès les titres : de la Déploration du premier au nom du second — peintre de la Déploration Glimm — un fil était bien là, qui tenait les deux bords de ce demi-millénaire agrandi qui les séparait et les lumineuses analyses d’Alain Borer allaient (me) le montrer. J’ouvris alors celui qui ne pouvait plus surseoir, l’autre de cinq cents ans plus âgé, pouvait bien patienter un peu, Albrecht Dürer n’avait-il pas écrit à l’un de ses commanditaires qu’en tenant propre et frais et même en le couvrant d’un vernis particulier, son tableau demeurerait cinq cents et cent ans de plus encore. Tout le monde sait cela, l’éternité peut attendre.1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès la première page, et même la première phrase, l’urinoir de Duchamp (1917) fait heurtoir, ce contre quoi on bute ou ce qui permet d’entrer, c’est selon. Joseph Beuys n’était pas encore dans ce monde – né en 1921 – celui qui vit les artistes renverser, inverser voire profaner, tout ce que le public tenait, avec plus ou moins de constance ou de continuité, pour œuvre d’art. Pourtant, le nom de Dürer apparaît là – comme il apparaîtra six fois encore dans le reste du livre**.

Il faut décider de ne se cogner ni à l’urinoir ni à Duchamp, et entrer de plein gré et de plain-pied, dans un temps dédié à la seule volonté de comprendre, d’expliquer, de proposer une réflexion théorique pour cette œuvre et cet artiste à nuls autres pareils, franchir les cercles concentriques qu’Alain Borer dessine avec des bonheurs d’écriture dont on le remercie ici, une fois pour toutes***. S’il y avait un mot et un seul qui convînt absolument, ce serait : Chapeau ! N’y voyez aucune familiarité – quoi qu’il puisse s’y loger un clin d’œil – vous qui franchirez bientôt le seuil, mieux, qui serez portés par le pouvoir chamanique du pédagogue, parleur, enseignant Beuys, ses ex-posés et ex-positions, le tout sous son fameux chap(it)eau de feutre ; ce qui, note pertinemment Alain Borer, fait quand même de ce couvre-chef un étonnant paradoxe – et même postulat renversant – pour qui ne cessera jamais d’affirmer que « Chaque homme est un artiste », qui ouvre à tous son espace mais  ne cesse de s’en expliquer, cela peut passer pour une difficulté. Le feutre n’est pas seulement chapelier, il habille des colonnes, un piano, il est surtout l’une  des matières parmi tant d'autres, qui, si l’on peut dire, lui collent à la peau ; les autres ?  la cire, le cuivre, la graisse, la poudre d’or (Düsseldorf, 26 novembre 1965) toutes hautement symboliques. Mais comment passer sous silence ce lièvre mort à qui il explique à voix basse, le promenant dans ses bras, ce qu’est une peinture ? A-t-on jamais, dans les bestiaires artistes, été mis en présence réelle d’un cadavre animal avec lequel on se comporte comme avec un enfant ? Le Lièvre de Dürer, (1502) une splendeur de finesse picturale, s’y oppose, rétrospectivement, et contre le cheval chamanique de Joseph, le Rhinocéros (1515) d’Albrecht s’impose, non parce qu’il serait plus vrai, plus rassurant, plus ressemblant – il fut dessiné sans modèle****, mais parce que le figuratif chez lui permet d’atteindre le fantastique, et cela, Dali et d’autres, en seront admiratifs.

Par trois écarts, Dürer ne peut, selon Alain Borer, être mécaniquement un homme de la Renaissance, au sens où l’histoire des idées nous l’a enseigné. Certes, il est homme de sciences, de mathématiques, de géométrie perspectiviste, mais il est aussi l’homme d’une forêt noire intérieure ; aussi celui dans lequel le vocabulaire freudien nommerait la victoire puissante de la sublimation en recouvrement du Ça ; enfin, la très longue maturation (inconsciente) après quoi un tableau toujours édifiant annule les violentes grivoiseries de ses écritures privées. Il s’agit là d’une élaboration infinie qui, pour Alain Borer mérite (alors et seulement en ce sens) le terme de Renaissance. Nous n’avons certainement pas mis de côté le Beuys, puisque comme dans la célèbre Mélancolie de Dürer les outils pour lui sont en bas (p. 29) l’échelle commune (p. 30) et la citrouille (p.33) par son évidence réaliste (« on voit ce qu’on voit » n’est-ce pas ?) interdit toute complexité langagière. Alain Borer a cette trouvaille : Beuys, l’homme au chapeau, parle à mots feutrés, lui qui pourtant parle beaucoup et souvent et à de nombreux auditeurs, dont il n’est cependant pas le maître. Beuys aussi reconquiert par nostalgie une nature oubliée où renaître, et même si elle n’a ontologiquement rien à voir avec celle de Dürer (p. 75), l’opposition est explicitement formulée. Et c’est à Dürer encore (p.86) qu’il revient d’être a contrario garant d’une exigence supérieure de vérité esthétique, laquelle chez Beuys ne se peut que par concentricité des cercles de l’art, de la vie et du corps social. Il y a du Heidegger dans cette recherche pastorale. Il y a aussi, il y a surtout, quelque chose de politique qui contient et représente tout ce qui refuse et s’oppose à la possibilité d’une œuvre individuelle au nom, justement mais étonnamment, de la part de créativité en chaque homme, chacun de tous ceux qui ont participé depuis le geste le plus lointain – extraire le kaolin de la terre – au geste de l’artiste. Alain Borer y voit une austérité.

Les grandes forêts ont préservé la culture allemande de toute latinité. Dans la continuité de Dürer, elles sont aussi présentes chez Beuys (p.102) qui dans un court film – Le Bâton d’Eurasie – tente d’attraper l’énergie cosmique, ce qu’il faisait déjà dans le fameux épisode du Coyote2. Ces remarques et leur développement, appartiennent à l’un des paragraphes du dernier chapitre – inédit3 – dans lequel Alain Borer aborde, le sous-titrant « Épilogue » ce qui n’est pas rien, Nazisme et Beuyscoutisme, l’épineuse question de la contemporanéité de l’Allemand Joseph Beuys avec l’holocauste : tout le monde ne l’a pas fait, c’est un euphémisme. Mais, il n’est pas – plus –possible de faire l’impasse sur ses Trois inquiétantes ambiguïtés, de les taire. On se contentera d’en donner l’expression exacte, la lecture in extenso de ces pages étant indispensable. Beuys adopte, de manière non ambigüe, la posture même du conducteur ; ses relations privilégiées, pour ne pas dire prioritaires, avec la violence et le recours radical à la sauvagerie, dans son « usage » de l’animalité morte, sauvage, des cris et du morbide ; enfin l’adaptation mimétiquement parfaite de sa démarche au pas de l’oie. Alain Borer ne fait pas silence des silences de Beuys, il ne tait pas ses insupportables non-critiques, il formule les inadmissibles allusions. Le chaman en guérisseur Joseph Beuys n’instruit pas le procès de l’holocauste, supprime ce pan de l’histoire allemande de l’Histoire, ignore qu’elle fut d’incommensurable souffrance.

Il reste, mais c’est par là que tout commence – le livre d’Alain Borer et le récit automythologique – la légende de la chute*****, depuis le ciel de Crimée et d’un avion ; Joseph, récupéré par des Tatares, se faisant soigner, enveloppé de feutre, réchauffé de graisse et nourri de miel, aurait, en quelque sorte, ressuscité. Ce qui, vrai ou pas, suffit à légitimer toute une vie de déploration.

 

Quant à Dürer, cinq cents ans plus tôt environ (mais bien présent dans le Beuys) l’auteur de neuf cents dessins, moins de la moitié de gravures sur bois, et environ un quart de tableaux, Dürer ou le rêveur, l’épistolier, l’humaniste, le voyageur en Italie, et par monts et par vaux, l’ami, le parfait lecteur de regards, le grivois, le luthérien mais pas trop, l’homme de cour, l’observateur précis, implacable, le peintre du Lièvre, de l’Ancolie, le premier à avoir dessiné une femme noire, un lion, un rhinocéros sans le voir, le premier autoportraitiste (transgression) et  le premier à en avoir tant fait – ô la vie qui se lit passant dans ses visages – Dürer qui les peint nus – Adam et Eve – drapés – Les quatre Apôtres – Dürer inimitable, osons a-comparable ; Dürer présent dans plusieurs tableaux4 – une variation discrète de l’autoportrait ? Dürer maître en orfèvrerie et héritier orfèvre, élisant la peinture, puis devenu graveur : grave, rêveur dit joliment Alain Borer. Lecteur de Pline, de Vitruve, passionné par la question des proportions, pratique mais peut-être d’abord théorique ; fréquente Bellini, Maximilien 1er, fait le portrait – sublime – d’Érasme, achète ses couleurs – les outremers – fort cher, mais ne grave qu’en noir et blanc. Dürer écrit beaucoup, toujours, sur tout, à tous ; il ne pourrait pas ne pas écrire, des lettres, des ouvrages, parfois inachevés ; Dürer meurt à Nuremberg, en 1528, le sixième jour du mois d’Avril. D’un mot ? Foisonnant5.

 

*parus tous deux en ce mois de Février 2021, aux ֤Éditions l’Atelier contemporain – 6.50 € l’un. (Félicitations et merci !) **dont une fois par le seul nom de son chef d’œuvre Melancolia. *** ainsi p 20 … « admettre l’idée d’initiation (un mot qui appelle quatre points sur les i, bref alignement de soleils typographiques).» **** et l’on pourrait tout aussi bien le croire appartenir aux Machines de l’Île de Nantes, la similitude, pour qui les connaît est frappante – plus d’un demi-millénaire plus tard ! ; ***** comment ne pas y voir aussi, une dimension christico-rédemptrice justifiée a priori ?

1) par ces mots rapportés commence Le Dürer. Convenons que dorénavant par une paresseuse commodité , nous dirons Le Beuys et/ou Le Dürer 2) célèbre et à juste titre repris dans l’ouvrage, qui mérite d’être lu et savouré dans le texte. 3) il existe, en effet, deux autres versions de ce texte : l’une au Centre Georges Pompidou, elle date de 1994, l’autre à la Bibliothèque des Arts, 2001 ; aucune des deux ne contient ce chapitre, les deux ont été revues, corrigées et augmentées pour les Éditions de l’Atelier contemporain. 4) La fête du Rosaire, Le Martyre des dix mille, l’Adoration de la Sainte Trinité ; la Déploration Glimm ; 5) comme pour le Beuys, le Dürer d’Alain Borer (il n’y a que deux lettres d’écart) a déjà paru : en 1974 chez Hubschmidt & Bouret, et 1994 Booking international. Cette nouvelle édition a été revue, corrigée et augmentée.

Nous sommes irréversibles

4 Février 2021 , Rédigé par pascale

 

Jamais la nuit

ne se retourne

sur le chemin de son matin.

 

Sous l’aile bleue d’un papillon,

passent à l’envers

saisies par le néant

jetées loin de tout

les nuées.

 

Ouvrez les montres et les horloges

Délivrez-nous du temps

    

Dans les mots arides

poussent des amandiers

tenus au secret.

 

Par les temps effilés

grossi du vent

le sable,

lapidaire sculpteur de dunes.

       

Qui ne connaît pas le goût du sel

après les larmes

ne se connaît pas

grain à grain

 

Un scrupule est tombé au fond de ma chaussure

Je n’arrive plus à compter mes faux pas.

 

Papiers froissés

dans ma main gantée

font au vent d’acier

sa voix de velours.

 

Le néant,

insaisissablement

Là.

 

Sur la patine du temps,

Je glisse.

 

 

Segesta

 

Dans le pli défroncé des collines

la déesse apâlit le ciel

autour de moi

         posa un grain de lumière

sur un rayon de lune

le fit danser jusqu’à la fin du monde

dans le creux de ma main

et le silence entre les colonnes

 

 

Ce que je regarde,

Mes yeux l’écrivent

Je ne vois qu’avec des mots

Je ne respire que dans leur air.

       

J’entends les mots qui se rapprochent

Au petit poids de l’or qui tombe de mon âme

 

       

Une seule goutte de coquelicot,

Fait un massacre dans le champ,

(La raison pour laquelle le champ de blé frissonne)

 

 

Aujourd’hui il fait un petit temps sale

qui dérange les fleuristes et les rêves

mais pas les escargots.

 

 

" Ce vieux parler de nos ancêtres"

29 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

Charles Birette était manchot de la Manche, et abbé par-dessus le marché, notons qu’il ne lui manqua pas grand-chose pour faire burette, nul n’est parfait, itou chez les curés normands. Il parvint cependant à chevaucher deux siècles (1878-1941) mais comme beaucoup d’autres. Charles avait deux amours, le patois et le français*. Et – on l’espère quand même un peu – le Bon Dieu. Il servit les trois, surtout le premier, dont il dit et montra ce que le deuxième lui doit**, laissant à chacun le soin de prier le troisième.

 

Monsieur l’abbé Charles Birette cédait parfois au péché de colère, l’un des sept péchés capitaux, qui sont, comme le nom des sept nains, si difficiles à aligner de mémoire sur les dix doigts de la main. Le prélat endêvait qu’on traitât le patois de « français défiguré », ça l’endiablait disons-le tout net que tout le monde n’(en ait) pas le culte, on ne peut le dire autrement quand on est curé. Car enfin, le patois vient du latin – le patois normand du Cotentin – qui l’a conservé mieux que d’autres dans l’ensemble des déformations du français né il y a mille ans, environ. Persistance et régularité de ces formes archaïques, primitives, voilà ce qui saute aux yeux et aux oreilles des philologues érudits, attentifs au parler d’ici, écrit Charles Birette dans une de ses causeries, et même dans plusieurs, à la demande de la jeune Société Alfred Rossel et de sa revue Le Bouais-Jan de Cherbourg, [aujourd’hui toujours de ce monde et dont certains articles sont rédigés en normand] ;

 

Aussi, quand ladite Société par l’entremise de son Comité, lui vint demander de bien vouloir rédiger un article pour ladite revue, l’abbé, pour qui le patois fut la langue paternelle*** sauf pour prier le bon Dieu, l’abbé ne se le fit pas dire deux fois. Péché véniel d’orgueil ou réel plaisir de parler de sa passion ? Le ton est enjoué, sémillant, fougueux, tantôt intime, tantôt savant, complice toujours. Barbey d’Aurevilly premier nommé pour caution de la grandeur de cette langue merveilleuse, dont le rejet n’a de raison que l’ignorance ou la fréquentation de patois abâtardis, pauvres, ou entrelardés d’argot ou de mauvais français, même si le patois, le vrai – celui de la presqu’île du Cotentin – ne souffre pas tant d’être mal entouré que d’être galvaudé et rabaissé au rang d’amusement, voire de balivernes grasses ou graveleuses sans aucune parenté avec le normand. Cet irrespect met l’abbé en état peccamineux de fureur, les paysans sont moqués, ils font figure de pitauds, d'imbéciles malpropres et dipsomanes ! Le disant, ou plutôt l’écrivant, notre malin en soutane, cède ensuite au péché de flatterie et même de tartufferie. Jugez-en : ce serait pour rire que les paysans — par ailleurs si attentifs à la langue française qu’ils en sont les philologues sans le savoir — déforment certains mots, juste pour rire, et demandent de la poudre à pioncer (pour opiacée) ou une canicule pour une canule. Ah ! Monsieur l’abbé Birette, il ne faut point trop en faire ! Comme inverser les causes et les effets, ou inventer des causes qui n'en sont pas : du français ou du patois lequel a déformé l’autre ? Citant Guerlin de Guer**** pour autorité indiscutable : « Ce sont les lèvres aristocratiques qui écorchent le parler paysan, le seul phonétique, le seul historiquement pur, le seul conforme à l’instinct de la langue. ». Avec une telle autorité pour référence, on n’a plus besoin de démonstration. N’empêche ! Monsieur l’abbé Birette nous émeut. Son rapport au patois du nord de la Basse-Normandie est sentimental à souhait – Il est plantureux comme la bonne terre, où il vibre – filial pour tout dire, comme le lien qui rattacherait un vieillard de mille ans (le normand) à son descendant de trois cents (le français), et de s’attacher à présenter les traces du latin dans les vocables que les paysans de la province entière s’appliquent à maintenir par des efforts si remarquables qu’ils en facilitent le travail des érudits. A propos de l’élision de la consonne finale des mots en eau (dérivés du latin ellum) par tous les paysans normands, Charles Birette ose ceci qu’il faut recopier sans en ôter un mot : « cependant cette consonne est sous-entendue dans leur pensée. Elle y dort, et se réveille quand il le faut, c'est à dire dans les mots dérivés : une bateléeécoupeler un arbre, haveler un bûerâteler du fourrage (…) ».

 

De tels propos adossés à des apparences de vérité et multipliés par autant d’exemples et d’énumérations, sont truffés de considérations sentimentales, l’abbé est fleur-bleue, l’abbé est un tendre, l’abbé est un indécrottable amitieux qui recouvre ses faiblesses de cœur par des considérations pseudo-savantes. Ainsi, notre vieux langage, dit-il, n’a jamais admis le groupe déplaisant « oi » ou bien aussi, Le patois est infiniment plus régulier dans toutes ses manières d’agir, affirmations où l’on comprend que la supériorité du normand sur le français est de préséance, d’élégance, de pureté, d’harmonie, elle est celle des champs sur celle des villes, en un mot qu’on attendait depuis le début, et bien qu’il fût emprunté à Hugo le fils, est finalement le seul que Monsieur l’abbé Birette se devait d’employer, il est sacré, et de nous … prier de maintenir avec ferveur, le culte du patois ! On lui donnera notre pardon et l’absolution qui va avec, dans cet ordre ou dans l’ordre inverse, on ne sait plus trop, car l’abbé nous a offert des litanies de termes patois et leur traduction française, dont certains sont aussi doux à notre oreille que les ciels de traîne après les pluies d’automne le sont à nos souvenirs.

 

Mais il y au moins deux autres raisons pour lesquelles Charles Birette a toute mon affection, et même ma bénédiction : le paragraphe où, sans s’aventurer dans des descriptions aussi hasardeuses que peu convaincantes, il se range à la simplicité des significations et des usages et nous apprend qu’une banque est « une levée de terre qui clôture les champs », ou qu’une houle « n’est pas l’agitation de la mer mais un trou pour se cacher » ; qu’un rot « se dit d’un bruit quelconque mais continu » ou que dauber « veut dire marcher dans l’eau en se mouillant les pieds » ce qui nous laisse perplexe, y aurait-il, en Normandie, une manière de marcher dans l’eau sans se mouiller les pieds ? L’autre occasion – qui passe par l’hommage à Littré qui a maintenu en son Dictionnaire des termes normands charmants (aumailles, diguer, falle, frelampier, vignot…) ou curieux (péquevécher) – est d’avoir envisagé de concourir pour « un fauteuil sous la Coupole à celle fin de les rapatrier. » Le bon abbé se contentera d’une missive dont j’extirpe quelques élans qui ne sont plus de notre temps. Véritable supplique pour les exilés que sont les mots de patois, ayant subi le bannissement, car enfin, ils étaient français aux siècles passés et ne sont plus que dans les vieux grimoires. Prière pour ces proscrits, qu’ils soient remis au dictionnaire académique et dans vos écrits personnels !

 

A un quidam qui s’inquiétait de savoir à qui précisément il l’allait envoyer, Monsieur l’abbé répondit :

   -- Je pourrais l’adresser au monsieur de l’Académie assis dans le fauteuil de Vaugelas. —

 

Ah ! pour ce Vaugelas-là, Charles Birette, on vous embrasse.

 

*c’est lui qui le dit : « le patois m'a été très utile pour apprendre le français. Aujourd'hui j'aime ces deux langues d'un égal amour. Mais celle de mon berceau me sert encore à mieux saisir les élégances - et aussi les caprices - de cette grande dame qu'est la langue française ». In Le Parler de mon enfance, sa nature et ses caractères généraux : Causerie (1939). ** Le riche vocabulaire du patois de chez nous. Ibidem. *** Sous le toit paternel on ne parlait qu’en patois. Ib. **** (1871-1948) spécialiste de dialectologie normande.

Mélanges, miscellanées, miettes - 8 -

23 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

« Au faîte de la gare d’Enghien, un peintre a été électrocuté. On entendit claquer ses mâchoires, et il s’abattit sur la marquise. » (Félix Fénéon : in Nouvelles en trois lignes – déjà cité et à relire sans discontinuer)

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Il y eut au tout début du 20ème siècle, en Charente et Charente inférieure – selon l’appellation d’époque – une épidémie de suette picarde (à ne pas confondre avec la suette anglaise). Une trentaine d’années plus tôt, l’île d’Oléron fut touchée sans que l’on en sache les causes, il fut dénombré 150 décès pour mille cas dans une population de 20 000 habitants.

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« La poésie vit d’insomnie perpétuelle » (René Char in Dans l’Atelier du poète).

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Dans une lettre à Alain Jouffroy ( 4 Mars 1970), Dusan Matic cite « La réalité est inguérissable » (Stanislav Vinaver) ou tout dire en quatre mots.

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Mais comment peut-on tolérer ce genre de bouillie : « où là il n’y a aucun contrôle sur leur performance qui est réalisé », alors que « Là où il n’y a aucun contrôle » suffirait parfaitement. Et aussi « ce sont des avis qui sont scientifiques et qui ont pour but d’éclairer la prise de décision politique sanitaire », au lieu de « Ces avis scientifiques ont pour but d’éclairer la décision » - sanitaire, non nécessaire, si le contexte est clair et net, ce qui ne semble pas gagné !

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Au 19ème siècle, on appelait ouvrier en conscience, celui qui travaillait et que l’on payait à la journée dans une imprimerie. On ne sait si celle du patron était en paix, mais quelle expression !

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Passer du bourdon à l’euryphallique ou rhopalique, et l’inverse, il y a de quoi s’amuser les soirs sans lune avant de couvrir le feu de braises. Par le premier vous vous appliquerez, en retirant une lettre d’un mot, à en obtenir un nouveau ; par les seconds, vous ferez presque l’inverse, puisqu’il suffit – sans reprendre le même nécessairement – qu’à chaque nouveau terme de votre phrase, vous ajoutiez une lettre de plus : 1, 2, 3, etc. Le bourdon est, de loin, le plus délicat, et le plus stérile, impossible de faire des phrases, exercice de jeu pur. L’effet « boule de neige » du second, est plus prometteur. A vos stylos !

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La science des sots, ou élognostie, est inconnue de l’ordinateur. Soit ! Mais la proposition de remplacement avancée est géognosie, voilà déjà de quoi grimacer ; le pire étant toujours à venir dans les liens discourtois entre l’informatique et le vocabulaire, et jamais en reste – comme tous les sots – pour se faire remarquer, mon écran, mécontent également de ce sot-là, qui ne lui a pourtant rien fait, m’intime de le remplacer par sceaux. La formule devient alors : " la science des sceaux, ou géognosie". Et l’on comprend pourquoi, en s’y fiant, certains sots se croient savants de regarder leur écran !

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Au printemps dernier un spécimen de l’escargot turc, Helix lucorum, fut aperçu dans les Deux-Sèvres. Cette annonce capitale de la presse locale ne fut pourtant accompagnée d’aucun article de fond pour attiser la curiosité du lecteur friand de gastéropodes ou curieux d’héliculture. Avançant à raison d’un millimètre par seconde, le journaliste avisé aurait pu envisager un reportage de longue haleine, le suivre à la trace, savoir où il allait, peut-être rejoindre les mânes de Jules Allix -il serait allé où allait Allix – qui, au milieu du 19ème siècle, fit sienne une histoire de la télégraphie escargotique (qu’il nomma sympathie). Le mystère reste entier.

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      Sonnet de Ronsard (VII, 140) :

Debout donq, allons voir l'herbelette perleuse.

     Ciel que c’est beau : l’herbelette perleuse !

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     « L'animal est pauvre en monde » Heidegger – Soit on saisit d’un seul mouvement, soit on attaque sur le champ, l’œuvre du philosophe et tous ceux, avant et pendant, qui l’ont rendue possible, et après les thèses, essais et appareils critiques. ( et quoi ?)

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       Toujours les pléonasmes inadmissibles (c’est un pléonasme) :  

   « Ils interagissent entre eux ». Et « amerrir sur la mer ». Le second, lu dans un texte se disant « universitaire », sans commentaire ; le premier entendu et lu tout le long des jours et partout, qui chaque fois me fait me manger les joues, car il ne faut pas reprendre les solécismes, il paraît que c’est impoli. Plus que de les pratiquer ?

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     Suite du ramassage des textes ostréicoles :

    “ Le spectacle d’une huître ouverte - et offerte - est une merveille. Figurez-vous au creux du rocher le plus neutre une vasque de nacre irradiant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Au milieu de cette vasque, une masse de chair fraîche, translucide ou grassouillette, dodue à souhait, aguichante d’abandon. » (Charles Daney  in Huîtres, moules, bivalves et Cie)

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Il faut, urgemment, réintroduire le mot et le lieu, exèdre. Qui ne désigne pas un endroit que l’on aurait doté – par réflexe ou nécessité pratique – de bancs ou autres sièges pour attendre ou se reposer, mais une cour organisée, pensée, voulue, pour qu’on s’y assoie en vue de converser. En ignorant le nom, on ignore la chose.

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Nombreux confondent Universalité et Généralité, ce qui engendre de nombreuses incompréhensions, autant d’échanges inutiles, vains et parfois fâcheux, l’imprécision étant le meilleur chemin vers la discorde. La généralité représente, dans un ensemble donné, le plus grand nombre possible d’accords (quel qu’en soit le sujet) ; ainsi se constitue ce qu’on appelle à juste titre, l’opinion commune (ou opinion générale), une addition, souvent fictive et non probante, qui cautionne parfois, hélas, l’adhésion de tous au point de vue de certains. Dans un groupe conséquent, on risque toujours de dégager une opinion générale. Elle ne garantit rien, jamais. L’universalité, en revanche, se dégage absolument de toute généralité pour tenter d’atteindre, non pas ce qui concernerait tout-le-monde-en-particulier (expression dont on ferait bien de mesurer la contradiction interne) mais personne-en-particulier. L’universel est ce qui, échappant à chacun, concerne tout et tous. Cela s’appelle – définitivement – un Concept. Humanité, par exemple, concept transcendant toutes déterminations individuelles et même collectives, ou les vérités mathématiques, sont de cet ordre : que vous le vouliez ou non, que vous pensiez pouvoir opposer votre « droit » au désaccord, et même que vous l’ignoriez ou pas, la somme des trois angles d’un triangle sera toujours égale à 180°, dans le système euclidien, bien sûr.

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Rappelons que le mot « valeur » joue dans la même aire étymologique que « convalescence ». Encore un de ceux dont le surusage a mené au mésusage. Il s’agit en médecine, et particulièrement l’hippocratique, de rendre compte du retour au juste équilibre, à la juste mesure – notion aristotélicienne s’il en est. Entendre à longueur de déclarations publiques et privées qu’il faut être fidèle à ses (nos) « valeurs » peut tout juste procéder de la pensée magique, mais, finalement, ne veut rien dire.

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« Mon enfant lit trop, ça va lui casser quelque chose dans la tête. Que faut-il faire ? » question posée par la mère de Roger Grenier à un médecin spécialiste (mais de quoi donc ?) s’inquiétant pour son rejeton. Propos rapportés par l’écrivain lui-même. Dommage, il n’a pas donné la réponse de l’homme de l’art.

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L’invention de l’iota par les Grecs – sans avoir pour autant puisé dans l’alphabet phénicien auquel ils empruntèrent beaucoup pour les autres voyelles – fut jugé par Etiemble comme un apport décisif à notre civilisation, et l’appelle la « lumière des voyelles ».

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Quelle jolie remarque glanée sans avoir noté où : la lettre (au sens épistolier du terme), exercice solitaire où l’on n’est pas seul.

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La protection régionale pour un mystère normand : sur les falaises de Granville, une population unique de choux sauvages prospère. Énigme botanique qui vaut son pesant de cacahouètes. En effet, ce chou n’est censé pousser qu’en terres maritimes crayeuses et calcaires y compris l’Angleterre, soyons charitables en ces temps de divorce difficile. Alors, en pleine silice, et sur un seul endroit du Massif armoricain, qu’un chou sauvage fasse dissidence heureuse, nous tient tout ébaubis !

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Se faire parèdre de toute poésie.

Scrogneugneux !

18 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Depuis mon ajoupa rudimentaire je contemplai un rare parhélie, quand un tec-tec insolent vint perturber mon repos. Certes ce ne fut pas tant douloureux qu’un courbari ! Mais il était dit que je ne pourrai plus jouir de cet exceptionnel spectacle, une psylle venait, en se posant sur ma tempe, de m’obliger à fermer un œil, m’efforçant alors de bornoyer sans le moindre succès, la courbe de l’horizon faisant obstacle à ce délicat ajustage.

Si vous trôlez dans les rues, les chemins ou partout où vos pieds vous mènent, vous êtes alors une ou un lendore, vous lambinez. D’aucuns disent que le terme est désuet, d’autres – dont l’Académie – qu’il est populaire. Quant à l’ordinateur – dans sa version « traitement de texte » il le refuse évidemment ; je m’empresse donc de l’ajouter à mon dictionnaire personnel, je ne traîne pas, même si, en trôlant, il se peut, dans certaines acceptions que l’on soit pris pour quelqu’un qui court de-ci de-là sans bien savoir où il va. On note aussi que troller peut s’orthographier ainsi.

Mais lendore dans un sens bien plus acéré, peut même s’ajuster à sa syllabe terminale.  Après avoir vécu comme un lent, il ne reste plus qu’à s’assoupir : lent dort, lendore ou veut nous le faire croire, ce qui lui évitera d’être dérangé dans les phléoles des près. A moins que quelques garnements ne cherchent à se désennuyer — un de ces quartidi sans fin — en lochant des brindilles dans la cascatelle en contrebas du champ, pour imiter les bruits et les remous des remoles au pied de la falaise interdite.

         Pour aujourd’hui ne nous aheurtons point plus que de raison, et cessons-là ce nubileux discours, qui nous ferait tomber en forsennerie si nous ne savions qu’il est un simple jeu, un peu butyreux et pénible, il est vrai, mais un jeu. A moins que vous ne préfériez qu’on vous soumette à un exercice pratique de chrie. Il n’y a pas de volontaire ? Pas étonnant ! Décidément, et depuis la première ligne, chacun ici ne songe qu’à s’acagnarder. Tandis que moi, je débagoule.

 

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