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Les petits musées d'Henri.

2 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

   Il vous a un petit côté Zazie qui aurait quand même vu le métro, finalement sans la moindre surprise. Ce qui, avouons-le, en fait un personnage épatant. Épatant, mot lui-même parfaitement épatant, auquel ne peut se substituer aucun de ses nombreux synonymes sans lui ôter ce petit air ficelle qui lui va comme un gant. Pas sûr qu’il en portât, tandis qu’un chapeau à la Fernand Raynaud, si. Un vieil imper — dans ce cas-là, les impers sont toujours vieux, froissés ou fripés, beiges ou fauve et sans âge — les jours de pluie. Il semble qu’Henri visitât son premier petit musée une journée d’été ou de printemps1, mais on n’en n’est pas sûr, il ne parle que de ses souliers, des mocassins qui lui rappellent l’Italie, il ne faudrait pas croire, il n’est pas sédentaire2 ! Il est même saisi, ce jour-là d’un grand besoin de voyage.3  

   Et nous voilà partis à l’assaut des petits musées, ceux dont la douce poussière le ravit et le parfum de poudre le vivifie. En deux expressions, l’ambiance et l’atmosphère sont données ; en quelques mots de plus, tout est dit ; une grappe de lignes plus loin, nous sommes conquis. Pour aller au premier — non pas le premier visité, mais le premier narré4 — Henri parcourt une petite quinzaine de kilomètres, en car. Bien décidé à voir le musée de l’Asperge ! Qu’il place bien au-dessus de celui des Travaux publics ; du musée Marmottan ; de celui des Phares et Balises promis à une visite prochaine ; du musée du Montparnasse… pourtant fort riche. Il y vit, en effet, de vieilles photographies de personnages démodés, et même de modèles, dont la célèbre Kiki récemment décédée. L’expression est nostalgico-chagrine, rattrapée au tournant d’une salle, d’une porte, d’un couloir, par un détail cocasse, hilarant, truculant, drôle. Picasso en caleçon de bain ou un poisson dans un encrier, dessiné par Desnos. D’une écriture calme il passe d’une vitrine à l’autre sans crier gare, sans effusion, sans s’étonner d’être là ou, plutôt, nous le faisant croire. Car enfin, combien de fois n’avais-je pas tournillé avoue Henri, avant de nous mener à des découvertes ordinaires, dont il dit sur le ton placide qu’il prit pour visiter l’Italie : c’est merveilleux.

   Argenteuil. Dont la célébrité ne commence ni ne s’arrête au Musée de l’Asperge, puisqu’on y trouve, excusez du peu, la tunique sans couture de Jésus-Christ… et là Henri s’amuse à se moquer de nous, rapportant, comme le ferait un prospectus, un récit hâtivement bâti par un sous-secrétaire à l’essai d’une section ignorée d’une annexe régionale d’un ministère poussiéreux. Ce n’est pas si facile, croyez-m’en, ni de passer à un faux sérieux désopilant, si m’en croyez : étymologie douteuse mais plausible, nombre d’habitants à un siècle d’écart, numéros de tous les bus empruntés et noms des arrêts, coups d’œil faussement intéressés aux paysages des agglomérations suburbaines, en un mot, aller à Argenteuil ressemble à une équipée, suivie d’une exploration. Qui confine à l’expédition. Tout cela chaussé de neuf. On oubliera à cause du passage trop rapide du 161, qu’il pût y avoir un dolmen à visiter. Même notre ami Henri n’y croit qu’à moitié. Il fallut descendre, après avoir remis ses souliers rouges qu’il avait ôtés pendant le voyage. Parce qu’avec Henri on sait tout, qu’il aligne — adaptation du mot — sans hiérarchie dans des phrases où l’important et le dérisoire se côtoient, ce qui revient à dire que le dérisoire est important (et l’inverse). Ainsi, le prix d’entrée (20 francs) coudoie une hésitation sur la pertinence de trois dates historiques ; les noms de rues sont repris en litanie et en clin d’œil, une rue Calée, la rue de Calais… chacun poursuivra. Si l’on se dit qu’il y a là fouillis, désordre, fatras, on se trompe lourdement. Ce bazar est écrit, voulu, décidé, cet air-de-rien est l’air de tout ce qui se présente. Si l’on nous demandait — mais personne ne nous le demande — de le qualifier d’un mot « philosophiquement » pertinent – horresco referens – ce serait une « phénoménologie » muséale.

   Mais où étaient les asperges ?  La question devient cuisante, au bout d’un moment. Comme notre ami Henri, nous finirions par perdre patience, ne voyant pas venir la raison de ce périple, détournés nous en sommes par tant de brimborions — pensez donc : une huile de Pavil ; une maquette des Halles de Paris ; Héloïse et Abélard réunis en une pièce dédiée ; des objets cultuels que la Révolution n’a pas révolus etc… — quand enfin, quatre asperges, quatre en tout, quatre asperges inoubliables, se présentent. Quatre asperges en chiffres et en lettres : dates de la cueillette, poids ; portraits du récoltant ; des circonstances « offerte par Mme Louët en souvenir de son mari ». Tandis que l’émerveillement d’Henri est rappelé aux plus justes proportions de ses pieds endoloris : Des pantoufles, voilà ce qu’il m’eût fallu, il s’agace que le conservateur (du musée) parlât plus de cathédrales, de portails, de tout autre chose que d’asperges, seul sujet sur lequel, au grand dam de notre visiteur, il n’avait rien à commenter. On me reprochera d’en dire trop. Que nenni ! J’en passe et des meilleures : la vérité sur le dolmen manqué pour cause de vitesse excessive du car 161 ; une jolie liste d’armes de guerres de tous les temps ; des portraits, qui du Général, qui d’un autre, et même d’un maréchal. Un petit musée pouvant être un musée des petites choses, Henri glisse entre deux, un morceau de pain datant du siège de Paris.

   Il n’est pas si facile de faire du Henri Calet… Quel autre moyen en effet ? Écriture, sujets, points de vue (au sens photographique) tout échappe. Humour et dérision, précisions et volontaires généralisations, poncifs et lieux communs, c’est le grand chambardement travaillé à la pointe-sèche, sans gras, sans fioriture, sans jugement. Toujours à hauteur d’émotion fragile, de tremblement discret, d’équilibre instable. Tous les lecteurs attentifs d’Henri Calet savent cela. Aussi, et malgré que j’en aie, chaque fois je me fais avoir, chaque fois je ne résiste pas, chaque fois il me prend par le bout de la phrase, des mots, des expressions, d’un style qui ne dit pas ce qu’il est, chaque fois il me fait écrire à mon tour. Toute honte bue. Le rire festonne les larmes, l’émoi ourle le trouble, l’imperturbabilité frise le désarroi. Rien n’est jamais pour toujours à la place convenue. Convenable n’est pas, en effet, un mot qui le désigne, pourtant rien chez lui n’est scandaleux. Sauf la vie. Celle qu’il écrit, celle qui l’écrit.

   Aussi, au musée de la misère5, il a longtemps manqué d’entrer. Soit il fut fermé pour cause de travaux, soit d’un mot le facétieux Henri tricote les remarques dilatoires qui retardent le passage du seuil, tout en avouant qu’au petit monde des petits musées dont il voudrait faire le tour, celui de l’Assistance publique, lui tenait particulièrement à cœur. Est-ce parce qu’on a toutes les chances d’y cheminer presque toujours seul ? Le ton se fait doucement cafardeux, l’expression oxymorique : il espérait (y trouver) le Tour de l’abandon. Calet sait-il — les calettiens de tous horizons, eux, savent que oui — Calet sait-il quand il initie un alinéa quelques mots plus tard, par le syntagme Depuis mon enfance, qu’il vient de répondre à une question demeurée implicite, ce qui n’a jamais signifié inexistante, bien au contraire. Mais il vous dit cela sans en avoir l’air… c’est toujours chez lui, le grand art du comme-si-de-rien-n’était, on aimerait trouver une expression nouvelle ou moins usée. Le court souvenir rapporté alors d’une promenade avec son père, recouvre un double langage, comme il se doit quand on ne peut se défendre de chercher la signification de certaines de nos obstinations d’adulte. On a la tête pleine de fausse monnaie, dit-il joliment mais tristement. Ce qui le conduit, mais l’empêche aussi d’entrer dans son propre texte, à des souvenirs qu’il chasse d’un coup de Laissons tout cela qui n’est guère sérieux ! et qui ressemble, n’est-ce pas, à un très gros mensonge.

   Une fois entré, Henri reprend ce ton détaché qui lui va si bien, mais qui n’en dit pas moins, pour s’attacher aux objets par des remarques faussement (comme on pourrait le dire d’une voix de fausset) neutres, des descriptions trop haut placées sur le registre illusoire de l’indifférence. Une énumération qui fait amas de tous les ustensiles, pots, outils, instruments de médecine, de chirurgie, des listes. Henri nous donne l’impression — il la travaille dans l’écriture — qu’il ne sait quoi faire de ce fatras, comme de ces ossements contre la caisse desquels il vient de se cogner. Ils sont encore un peu en vrac. Et pourtant ils auraient bien 14 à 15 siècles, croit-on. Son émotion emperle ses phrases progressivement, il y est question d’abandon et d’objets petits et dérisoires qui permettraient de reconnaître les enfants déposés là par leurs mères miséreuses. Il ne fallait pas, cependant, qu’Henri exposât à son tour sa propre désespérance, il achève le paragraphe par un tour de passe-passe qui ne trompera personne, mais lui permet — miracle et thaumaturgie de la maîtrise d’écriture — de reprendre la main et la fin de sa visite. Mais quand on avoue la dissipation de ses pensées moroses, cela signifie très exactement, qu’elles nous habitent encore. Henri est trop fin et Calet trop adroit pour l’ignorer. Sa marche lente dans le jardin du bel édifice dû à Mansart ne trompe personne, ni sa rêverie le menant aux années médianes du 17ème siècle. Furtivement, une jeune miramione s’en vint passer par là.

 

 

1)l’article est écrit en 1953 ; 2) Henri Calet lui-même, dans « l'avertissement » plaisamment polémique de L'Italie à la paresseuse : « Pour qui me prend-on, à la fin ?[...] on se dit probablement que je suis un sédentaire, un personnage falot, pâlot et démodé, un velléitaire même... » ; 3) sauf indication contraire, les expressions en italiques sont extraites indifféremment de Acteur et Témoin (Mercure de France -1959 puis 2006) et De ma lucarne (Gallimard - L’imaginaire 2000) ; 4) dans Acteur et Témoin, 1953, repris et modifié depuis De ma Lucarne ) ; 5) In De ma lucarne, exclusivement, et les expressions en italique de ce paragraphe.

Addenda :

En inscrivant "Calet" dans la case « Recherche » tout en haut, à droite, tous les articles commis en son nom vont s’afficher.

Plaisir de signaler une nouvelle fois, ce lieu de belle écriture et rare :  http://lamechelente.over-blog.com/

 

A la recherche de mots perdus (2)

28 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

   Un chien avise bien un évêque dit-on à Domfront, où décidément le calva est bien bon. Personne ne criera au bisieutre, les paroles glisseraient le long des douces pentes et vertes ; il faut des arêtes vives, sèches, hautes, pour que les mots tombant réverbèrent au sol. Rien de semblable, ici. Aucun boulevari dans le paysage, haies et bocages alignent les saisons, les pluies, les vents. Seule leur couleur passe. Du vert tendre aux verts vifs, aux bruns foncés, aux gris maudits. Selon qu’on les bordille ou qu’on les voit de loin. Toujours, souvent, parfois dorénavant, une boucane arrête un peu le regard. Entendrait-on quelqu’un saccouter si l’on s’approchait encore ? A l’été, sairanges et sérées distendent les heures de nuit à s’yvrer sans cesser. Les hommes bus, comme on dit dans le coin, y trouvent à s’accagnardir jusqu’à l’éternité. Si de beaux Messieurs passaient par là, ils n’y entendraient goutte à ces mots mâchés en bouche au jus des pommes. Peut-être ils devineraient s’accagnarder, qui survivra après qu’il sera couché dans leur grand dictionnaire. Monsieur de la Fresnaye — qui vivait bien avant eux en ces lieux où l’on parle bas, sauf quand il faut rentrer les bêtes — Monsieur Vauquelin de la Fresnaye en disait peut-être beaucoup, et même il en écrivait un peu de ces mots-là en son temps.

 

  Quand Brantôme voulait dire d’une femme qu’elle se conduisait de façon reprochable, il la disait endémenée. Le sieur Villon aussi. Ils écrivaient ce mot tout rempli de son sens, qui se dit à peine aujourd’hui, entre deux prairies, deux clochers, deux pommiers. Qui ne subsistera plus longtemps, peut-être même a-t-il déjà chu. L’encrouette — la petite encrouée — des mots d’avant, des mots d’antan, s’envase, tant le vent annonçant l’orage souffle et l’arase. S’il s’arrête, semblant s’enchevêtrer dans les arbres, il devient sourd, on dit alors et ici qu’il est encarcauché ou encarcauchi, ça dépend des campagnes, ça dépend des villages, ça dépend des accents et des pommes qu’on y mêle encore, si l’on s’en est mis jusqu’au nœud Gabriel, si l’on s’est agosé, qui fleure bon son Rabelais, duquel on se souvient ou croit se souvenir,  qu’à défaut d’être passé un jour ou l’autre à Domfront, il aurait écrit que « le diable, montrant au fils de Dieu tous les royaumes du monde, s'était réservé pour domaine Châtellerault, Chinon, Domfront, et surtout Loudun... ».

La joie du contre-courant,

24 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

                                                                       

                                                                     

                                      m’est un doux honneur et une fierté, auxquels ici je fais écho par ces brefs paralipomènes garrulants. Car je prends pour un compliment ce que le plus grand nombre nomme, juge et condamne comme un défaut, le contre-courant. Regardons-y de près, et soyons acharnés à en montrer les mérites et le tenir pour une qualité.

   Confondu dans la même sanction commune, le contretemps fait avec le contre-courant offense à l’opinion : il ne saurait y avoir de salut qu’en avançant devant soi. Pléonasme volontairement assumé mais aussitôt démenti : on peut, en avançant, se diriger dans le vide, dans le mur, chuter dans un puits, s’enfoncer dans des lises… il n’y a pas de rapport de causalité, ergo de nécessité, entre pro/gresser et progresser. Le premier, qui fait aller en avant, n’a aucune pro/pension à garantir que l’esprit, l’intelligence, l’intellect, la vertu, suivront. Il y a, en revanche, un certain mérite voire une fortitude certaine, à dénoncer cette contre-vérité. Car en suivant le cours, on peut s’y laisser entraîner et traîner avec soi, détritus, faluns et autres effondrilles qui, in fine, s’amassent tout autour. Et nager en eaux troubles.

   Le contre-courant n’a pas l’heur de seoir au plus grand nombre : il contrevient à ce poncif affligeant pour lequel « tout ce qui n’avance pas recule ! ». Cette plaie, cette scie et même cette sciotte, ne dit jamais où, vers quoi, ni quand, ni comment, ne voit pas que ce canard marche sans tête, et que le contretemps, le contre-pied sont à la danse, la musique et l’escrime, ce que le contre-courant est à la vulgate, la chance de sa respiration, ses inattendus et bienvenus aérage et ventilation tout ensemble, un rythme syncopé contrariant la mesure, l’enjambement du temps fort.

   Brefs paralipomènes, annoncé-je. Aussi brisons-là les prolongations. Le contrapunctique contre-courant, ou l’assurance de retrouver son chemin en remontant les cours, les fils et les parcours ; de n’être pas emporté par la foule ; de savoir où l’on met les pieds ; de retrouver l’émerveillement des sources. Aussi, je prends ce contre-courant avec fierté :

avancer à contre-courant avec Certain est une grâce.

 

A la recherche de mots perdus

22 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

   Ce pourrait être une petite chronique de l’été. Un peu tardive, certes, mais le temps, cet an-ci, nous joue des tours en détournant le cours des heures et contournant le coin des mots. Au moins, tentons de ralentir tout à trac les deux aspirations contraires de ces jours alanguis de torpide chaleur (ces sept -7- derniers mots s’allongeant mollement en une alexandrine involontaire posture) : l’appétence pour le silence autant que la garrulité.

   Les ornithologues, les curieux ou les amateurs, savent que le geai garrule. Mais cela ne fait pas texte, encore moins littérature, ni juste joliesse pour le choix d’un mot, laquelle éclot sous l’effet d’un écart volontaire entre un terme et sa signification stricte. Ainsi, si le geai garrule, il ne bavarde pas, puisque son garrulement n’est que caquetage inélaboré. Ils n’ont créé — geai et garrulement tout ensemble — ni dictionnaire, ni grammaire, ni écriture, ni œuvre, œuvrette, ni bluette pour conter fleurette. D’ailleurs bluette nommant parfois la pintade, loin s’en faut que le geai pare sa plume de reflets bleus, serait-elle blanchoyée.

   Mais la garrulité. N’est pas le garrulement — ni le cri strident de l’oiseau-trompette — cette précision juste pour entendre le doux son de l’agami en contredire la stridulation. Mot tombé dans l’oubli selon l’expression paresseuse des lexicographes, dont les jugements — vieilli, désuet, rare — ne laissent aucune chance aux conformistes-qui-se-prennent-pour-des-champions-de-la-modernité de s’enhardir, alors qu’ils émoustillent les aventuriers du vocabulaire. Personne n’a songé, évidemment, à inventer une modulation gazouillante pour dire en joli français que l’on peut s’efforcer d’écrire en quelques mots (140 ou 280) une pensée profonde et ramassée.

   La garrulité, maladie contagieuse entre proches prédisposés, se propage par voie orale ou fréquentation régulière et imprudente de certains supports qui la transmettent très rapidement. Il semblerait que les écrans favorisent les foyers épidémiques. Les spécialistes craignent la pandémie et les imbéciles la pandémie mondiale ! Une forme discrète réside et résiste depuis toujours dans des niches où elle prolifère entre indigènes sans qu’il soit attesté de contamination exogène, fort heureusement pour sa préservation. Cette garrulité-là, fragile, se nourrit de racines, de feuilles, d’encre, de papier et de graphite. Signalée comme une envie irrésistible de bavarder dans ses formes communes les plus répandues, elle devient, dans ses manifestations isolées, murmures, bruissements, frémissements, volettement de quelques mots dansés dans l’infini.

Je viens de lire quelque chose de remarquable

16 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

 

Omaggio a Clémence, con la mia affettuosa ammirazione,

 

L’italien, c’est pour le clin d’œil. Clémence parle et écrit en français, (même s’il lui arrive de rédiger en anglais par obligation) mais elle a cette délicate attention, connaissant l’amour que je porte à cette parlure* et à l’Italie tout entière, de s’adresser à moi, par les courriers électroniques, dans la langue de Pirandello. Qu’elle pratique à la perfection.

Avec la philosophie et l’économie, figurez-vous. L’association est inattendue. Déjà que, séparément, chacune en fait frémir plus d’un, alors pensez donc, les accoquiner, il fallait oser ! Il fallait surtout en connaître un rayon, et même deux. Et avoir cette audace intellectuelle à laquelle on reconnaît les véritables penseurs. Sapere aude ! Depuis Horace, la formule a traversé les siècles, Gassendi s’en saisit pour devise, Kant l’épingle au fronton de ce que le siècle – le 18ème – pouvait avoir de rationalité pour mesure. Grâce à la libido sciendi et de l’aveu des plus grands – d’Augustin, Père de l’Église, à Freud, découvreur sans concession de nos mondes enfouis – l’énergie dépensée au service de la réflexion et des savoirs est un gain pour tous. Mais tous ne le savent pas. Sans exagérer on dira même très peu le savent, nonobstant l’aristotélicienne affirmation générale selon laquelle tous les hommes ont un désir naturel de savoir, première phrase du Livre A de la Métaphysique. Ces précisions pour rappeler d’où nous partons et où nous allons. Mieux, d’où Clémence nous fait partir, où elle nous fait arriver. Tout vient de et tout va à la philosophie, sa formation, y compris l’économie son autre formation, dont elle espère bien convaincre son lecteur attentif que la seconde sans la première n’est rien, alors qu’elle se joue de tout. Alors qu’elle s’en joue, et même alors qu’elle s’en fout ! – cette familiarité et turbulence sémantique réservée à la science économique, est de mon seul fait.

On ne peut disposer de ce travail remarquablement accompli par cette très jeune chercheuse en philosophie, (si la féminisation grammaticale a une vertu ici, c’est par le rapprochement métaphorique avec l’expression tête chercheuse) : d’extraction universitaire, il est voué, contrairement aux pépites, à demeurer dans les saintes et obscures maisons de la cogitation désintéressée . Ce dernier mot n’a pas dit son dernier mot d’ailleurs, tant il est repris dans le développement de ce mémoire, nous y reviendrons. Ou pas. L’intitulé, seul, aux termes un tantinet abstrus, mérite d’être traduit pour le commun. ** : la question traitée est celle du jeu de dupe que la science économique entretient en permanence sans jamais avoir mis à la question justement, ses propres stéréotypes ou a priori. Sans s’être jamais inquiétée – au sens littéral – des présupposés qu’elle inflige, avançant, mine de rien et sans barguigner, dans un univers pré-établi, dont il faudrait lui accorder d’office la validité. Ça n’a peut-être l’air de rien, mais seuls une interrogation, un passage au crible, un tamis, – ceux de la philosophie – pourront dénouer ce malaise, très clairement exprimé dans l’Introduction. Pas question de reprendre, pour le paraphraser, un travail d’une telle densité – 164 notes de bas de page et 77 ouvrages cités en bibliographie – d’autant qu’il a déjà été applaudi et reconnu par ses pairs ; juste exprimer la difficulté posée en termes dialectiques (on devrait dire la « problématique » si le mot n’était à ce point corrompu qu’on n’ose plus s’en servir à bon escient !) ; et surtout, saluer la manière dont Clémence mène sa barque, avec prudence, sagesse, savoirs, fermeté. On a comme une furieuse envie de claquer les adeptes de certitudes universelles à 140 mots, eux-mêmes furieusement indigents de connaissances et grossiers à la fois, ce n’est pas contradictoire, c’est quasi synonyme.

Quelle est la question, quelle est l’interrogation, quel est l’étonnement de Clémence qui refuse d’accepter une proposition pour le monde entier, des schémas universalistes, sans que soient mis en difficulté les présupposés qui les soutiennent. Bâtirait-on une maison sans aller voir si le sol est meuble ou non, les fondations solides, ou se contenterait-on de poser un plancher, une dalle, une surface au sol, estimé ferme a priori c’est-à-dire sans la moindre vérification ? C’est pourtant ainsi que procède l’économie, du moins l’universitaire, la scientifique, autrement appelée théorique, terme dont la valeur, et ce n’est pas un moindre paradoxe, est indépendant des effets qu’elle engendre dans la vie réelle, la vie empirique, la vie des humains, alors même qu’elle déclare la nécessité de produire ses propres effets. Avec une subtilité doucement entêtée et richement instruite, Clémence ne désarme pas : si la garantie de toute scientificité suppose - pose sub, devant et avant – qu’elle s’adosse à une construction rationnellement établie, cela n’induit pas qu’elle doive être aveugle à elle-même, qu’elle ignore ses propres partis pris. Formulons encore une fois : l’implicite contenu dans les principes théoriques de l’économie comme science, n’a jamais été explicité, mis sur la table, par ceux-là même qui non seulement le tiennent pour allant de soi, mais l’imposent pour seule lecture du réel de nos jours. Or, cet implicite est de deux ordres qui loin de s’opposer se nourrissent l’un l’autre, le métaphysique et l’anthropologique.

Qu’est-ce à dire ?

Qu’elles soient radicales, ou seulement concernées par tel ou tel point de doctrine, les critiques portées à l’économie comme théorie, ne tiennent pas leurs promesses : jamais elles ne pointent ni n’attaquent ce double défaut par lequel la science économique ignore ce qu’est l’homme – l’homo œconomicus – dans son être (métaphysique) et dans sa spécificité à nulle autre pareille (anthropologie). Quelles qu’elles soient, les critiques portées n’envisagent qu’un seul type de société, celui qui, justement, peut les supporter puisqu’il les a engendrées, il les rend possibles ; il en serait presque la justification, un peu comme le raisonnement par récurrence en mathématiques, qui suppose vrai pour tout, ce qu’on a établi pour quelques-uns*** – tout va bien, tant que et puisque l’on peut porter le fer sans la moindre conséquence. Mais Clémence reste sur (sa) faim. Et inverse les choses : et si l’économie avait, depuis l’ère industrielle, fait erreur dans son analyse de notre rapport au monde ? Ou peut-être que, ne l’ayant justement pas analysé, elle se fourvoie en raison de cette analyse manquée, comme on dit un acte manqué. Cette façon, en ne faisant pas quelque chose, de ne pouvoir envisager que, le faisant, on se serait trompé.

         Seul le recours à une réflexion philosophique solide permet cette rupture épistémologique. Dans le cas contraire, nous sommes dupes des théories économiques, bien sûr, mais surtout nous n’en prendrons pas conscience, puisqu’elles invitent à organiser le monde selon des postulats tout inventés pour coïncider avec ce qu’elles exposent. Une sorte de cercle vicieux, disons, un système qui se donne à lui-même les moyens de ses propres fins, lesquelles ne sont jamais interrogées, pas plus que ce sur quoi elles reposent. Ce que Clémence appelle – d’un terme qui tient à la philosophie quoiqu’on en croie – un substrat. La seule question qui vaille, la seule qui compte, la seule qui ait quelque légitimité à être posée, analysée, mise en pièce, est celle de la relation humaine au monde, qui va instruire le procès, remettre en cause le projet de la science économique comme lecture unique, ou uniquement possible, de ce monde pour lequel elle a inventé les axiomes qui n’ont aucune chance, aucun risque, de le mettre en échec. Ou alors en incriminant les humains, pas la théorie. Question ou difficulté dont la philosophie ne s’est pas saisie, ce qui ne veut pas dire, bien entendu et même au contraire, qu’elle serait incapable de le faire. Le pari est hic et nunc, ici, circonscrit, posé, exposé par Clémence. Arrimé à deux figures majeures de la philosophie du XXème siècle, celui-là même qui voit l’économie théorique faire main basse sur le monde dont elle serait le médecin, le malade, le remède et la maladie tout ensemble, sans jamais le comprendre, pour ne s’être jamais saisi d’elle-même comme objet. La démarche épistémologique est inconnue en économie théorique. Inexistante.  

         Je ne reprendrai pas l’exposé minutieux, savant, précis, de l’état des lieux de la science économique ni le magnifique développement intellectuel qui a permis sa mise en cause sous l’autorité de Heidegger et de Levinas (mais j’en dirai deux mots quand même), deux penseurs exigeants et complexes dont Clémence possède déjà une belle maîtrise, et dont on sent avec bonheur qu’elle les relira toujours, si toutefois ce verbe suffit pour désigner l’acte de philosopher. Ces lignes se veulent d’abord un hommage à son travail, à la perspicacité arborescente qui le guide, la preuve par l’exception que la valeur intellectuelle n’attend pas le nombre des années d’études supérieures, au contraire. Sans oublier la singularité inédite de sa recherche. Aussi, et pour ne pas terminer par d’apologétiques compliments à laquelle sa modestie sincère – je la connais un peu quand même – ne peut s’accorder, je reprends, pour finir, l’essentiel de son usage des deux philosophes élus, comme on a parlé par ailleurs d’un usage du monde. Le Dasein heideggérien, nécessaire ô combien ! pour prendre conscience de la duperie de l’entreprise économique comme théorie de l’humain, n’est cependant pas suffisant, bien qu’il permette de saisir que jamais le quantitatif – volume, maximisation, calcul ne peut être un ob/jectif ou un pro/jet humain. La duperie apparaît quand on comprend que la science économique fait prendre la quantité comme une qualité propre et le recouvrement de la seconde par la première, le glissement de l’ontologie et sa disparition, dans la mathématisation de l’homme. Et cela, encore une fois, non dans les effets pervers de l’application des techniques économiques aux sociétés humaines, mais dans les propositions théoriques, universitaires, qui (s’auto)justifient autant qu’elles (s’auto)légitiment en amont. Juges et parties pour elles-mêmes. Levinas permettra de boucler le motif, donner à ce fil rouge jamais perdu au long de ces pages minutieuses, une luminosité convaincante, aux fins d’oublier que l’homme n’est pas seulement placé dans un monde d’ob/jets à partir desquels il se rencontre et il se comprend mais vont finalement lui rejouer la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Levinas congédie en l’homme le surusage de sa propre rationalité. Laquelle paradoxalement, l’écarte de lui-même. Le rapport de l’homme au monde (ex-tase) ne peut être d’exclusivité cognitive, a fortiori rationnelle, mais de jouissance première, pourrait-on dire principielle ? antérieure et irréductible. Et Levinas de montrer que cet homme heideggérien, qui fait l’impasse sur la jouissance d’être au monde, ne peut le satisfaire, parce que, selon lui, il se nourrit du monde et dépend de lui, ce qui lui rend impossible toute posture ou position de détachement nécessaire par et pour une rationalité indépendante, une autonomie. Aussi, l’homo œconomicus, s’il ne lui est pas inconnu, lui est incongru. Les raisonnements qui le théorisent sont une duperie. Levinas parachève Heidegger.

         Il y a peu, j’exprimai la satisfaction pleinière éprouvée au plaisir intellectuel du raisonnement philosophique parce qu’il est désintéressé. A l’opposé de friables bien-être – seraient-ils « culturels » – soumis aux temps mauvais des circonstances et au gros temps des usages qui rapportent à nos vies le curieux intérêt de leur avoir échappé momentanément. Quelle illusion ! Avec des textes de hautes volées au baromètre de la réflexion, on ne court aucun risque de dépendre des contingences ni même d’en inventer. On est à l’abri des perturbations mondaines et à couvert des interférences frivoles. Et l’on se dit, une fois les derniers mots lus déposés au cœur épais d’un silence intérieur gagné de haute lutte, qu’il fait si bon connaître ça. Grazie mille, Carissima Clémence.

 

*quelqu’un me dit tout bas que, vraiment, ce terme ne s’emploie plus ! Et pourquoi donc ? ** un terme qui n’a, évidemment, aucune, mais aucune dimension ni intention péjorative et désigne juste – de manière attestée depuis des siècles – ceux qui ne sont pas familiers d’une discipline. Donc, L’homo œconomicus dans le monde. Une analyse du substrat anthropologique de la théorie économique à la lumière de Heidegger et Levinas, est le titre, à savoir : montrer que les théoriciens de l’économie font reposer leurs axiomes sur une ou des visions de l’humanité qu’ils n’interrogent jamais, les philosophies d’Heidegger et de Levinas fournissant les outils de cette analyse. ***j’use d’une comparaison fort relâchée qui n’aura peut-être pas l’approbation de Clémence, (aussi) de formation scientifique au-dessus du lot !

 

Mélanges, miscellanées, miettes, 3

11 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

 

Dans le poème, seule la langue pense, sans s’abstraire de sa propre immanence.

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Le monde, vaste paréidolie de nos rêves.

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Du coulis de groseilles sur le fromage de chèvre !  On dirait un titre de Dominique Noguez. (Œufs de Pâques au poivre vert) ! N’empêche, c’est sacrément bon !

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Nous vivons une période hectique, dont les fièvres sont persistantes et les symptômes varient. En un mot, tout est dans son contraire, la consomption dévorant ses propres excès.

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Il y a des fautes d’orthographe (rarissimes) qu’on aime : embeaumeur

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Dans Le verre d’eau, Ponge liquide son sujet : les déboires d’un vers ex nihil’eau

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A-t-on bien remarqué que le micro, qui amplifie la voix, est étymologiquement « petit » ?

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Rimbaud fait entendre et voir sa rime belle intérieure.

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Avec son chapeau boer, il ne manque ni d’air – ni d’allure. (dédicace personnelle).

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Pratiquer l’oligoépie devrait être la mission de tout écrivain ; la phrase, le paragraphe, le texte, ayant atteint son achèvement propre, réalisé non par encombrement mais par retrait, jusqu’atteindre une pauvreté langagière adossée à la possibilité du silence.

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En 1648, André Mollet est engagé par Christine de Suède – un peu avant Descartes. Il publie à Stockholm en 1651 son Jardin de plaisir. Immense succès dans toute l’Europe que le philosophe, mort l’année précédente, n’aura pas lu. Mollet arrive en Angleterre en 1658. Saint-Evremond n’y est pas encore. Mais il admirera plus tard les plantations du jardinier français le plus célèbre de la cour d’Angleterre, à St James’s Park, où il aimait se promener. Mollet, comme Saint-Evremond mais quarante ans plus tard environ, meurt à Londres en 1665. L’Europe ne parlait pas français seulement au 18ème siècle… (on reconnaît le titre volontairement déformé du savant et bel ouvrage de Marc Fumaroli, disparu il y a peu.)

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On naît toujours avant les mots et pourtant les mots sont toujours déjà-là.

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Les lettres d’un mot enferment l’objet nommé dans l’infinité de ses possibles.

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Mieux qu’une « réflexion critique » dont on ne retient toujours que le second terme le confondant avec une posture d’opposition, il devient urgent de se former à la réflexion pathétique voire la réflexion tragique. (deux expressions souvenues – aux références oubliées –  d’une lecture d’Heidegger.)

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 « J’ai écrit parce que c’était la seule façon de parler en se taisant. » (P. Quignard : in Le nom sur le bout de la langue.) Rien à ajouter.

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On ne peut retenir l’enfance que par les mots qui pendent de la mémoire.

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Si écrire est toujours à portée de main, il y en a pour qui on ferait bien de cacher, et même de casser, tous les crayons. Il faut cependant être beau joueur et reconnaître un certain talent à quelques échotiers  : « Le double meurtre d’un couple » ; « Deux individus volent un sexagénaire » ; « Le gouvernement va augmenter les enseignants du primaire » (face au risque d’excès de mon mauvais esprit avéré, je renonce à commenter, mais pas à en resservir d’autres.)

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Il ne suffit pas d’être le cousin d’un homme célèbre. Gabriel de Lautrec en sait quelque chose. (Pourtant, il aurait inventé la manière d’imperméabiliser le papier buvard.) Mais retenir certaines de ses petites et drolatiques chroniques dont L’anchois de marais est apocryphe et amphibie est une phrase extraite d’un texte minuscule paru dans un journal littéraire du début du 20ème siècle, époque où la presse s’em-pressait de (faire) rire.

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« Oublié au fond d’un tiroir de commode aménagé sommairement en berceau, j’ai fait ma collection d’images ». Henri Calet, La Belle Lurette.

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Double et aveuglante lucidité : « Quel ennui serait la vie sans chefs-d’œuvre. Seuls la plupart des hommes pourraient y vivre. (Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre) ». Et ces hommes-de-la-plupart (nous) seraient parfaitement… invivables.

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Quand on dispose de : andrinople, nacarat, ponceau ou magenta, entre tant d’autres, comment peut-on encore peindre en rouge tous les fruits rouges, pour ne rien dire des fleurs et du reste du monde ?

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On trouve chez André Berry, non pas un pharmacien, ni un apothicaire mais un potard ; une gaupe plutôt qu’une souillon et/ou une putain ; une sabretache pour un sac de hussard ; adonc pour dire à la fois alors et donc (réhabilitons d’urgence cette préposition !) ; et bien sûr un ribaud pour nommer un vaurien, un débauché. Le monde s’en trouve, ipso facto, plus étendu et riche.

*

Noter que l’on dit : cuisine à l’américaine, douche à l’italienne, cuisson à l’anglaise, wc à la turque, téléphone arabe et œil de Moscou… et que cela finit par faire images d’Epinal. Heureusement il existe dorénavant et authentiquement une nouvelle profession : conseiller en opinion (sans rire !) ; aussi, je mettrais bien à son actif cette crucherie lue dans la presse : « selon une étude de grande ampleur, augmenter simplement de 3% son apport en protéines végétales diminue le risque de mortalité. »

*

Relisant la 4ème Méditation métaphysique de Descartes, : je suis, une fois encore, saisie par la netteté du raisonnement qui conduit à affirmer qu’il y a pour la liberté deux limites ou deux extrêmes : l’un(e) serait la parfaite indifférence comme le plus bas degré de la liberté ; l’autre, la présence – pour notre entendement – d’une raison de choisir si certaine, si parfaite, qu’elle exclurait tout suspens – toute suspension – de la volonté et la porterait comme à son plus haut degré, ce qui ne serait pas loin de nous apparenter à Dieu, omniscient et omnipotent. (remarquablement construit et admiration toujours intacte !)

*

Au sens d’Aristote, le spoudaïos (σπóυδαῖος), c'est-à-dire en français un « homme de valeur », celui qui a des valeurs et qui (re)connaît la valeur des choses, cet homme-là a disparu, il a perdu ce sens de la mesure humaine, la médiété. Camus avait compris que ce mésotès (mesothz,) n’était plus, aussi il écrit en1948 ce verdict sans appel : « Il est indécent de proclamer que nous sommes les fils de la Grèce.»

*

Et le bonbon de la fin, pour aujourd’hui, extrait de cet hilarant, cruel, cynique et parfait petit livre de l’Académie Alphonse-Allais, Dictionnaire ouvert jusqu’à 22 heures. Angulaire : adj. Adjectif indiquant que Pierre est dans le coin.

 

Un inépuisable étonnement.

6 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

 

   Parfois les heures sont plus douces à l’ombre de pages difficiles. On s’y sent être. Qui n’a rien à voir avec être bien ou bien être, deux états contingents et solubles dans les perturbations du monde. Heidegger dit mondaines, le mot juste en effet, pour qualifier, ou plutôt disqualifier, ce qui aurait pu nous détourner d’une telle densité intérieure si elle n’était intensément résistante. Et ce n’est pas un effort de concentration qui engendre cet état ; il ne serait pas tenable s’il procédait seulement d’une disposition volontaire et momentanée ; elle cèderait au premier signe d’agitation extérieure, quel que soit l’intérêt de ce qui nous en a détourné mais si vite nous en éloigne à nouveau. Que le monde claque du doigt et nous cessons-là toute lecture. L’intérêt que nous portons à un récit, par exemple, se fait en raison de ce double mouvement : désir d’isolement ou de calme, suffisamment ressenti pour lui céder quelques moments de notre attention, mais capacité de s’en départir à la demande. Ainsi se fait et se défait ce que nous croyons être un rapport privilégié aux livres. L’expression, devenue banale, dément ce qu’elle est censée dire, mais ce n’est pas le plus important. Elle signale, paradoxalement, une attitude de soumission, de passivité, qui nous saisit ou nous porte. Notre disposition au(x) livre(s) passe pour une disposition au recueillement ; elle n’est souvent que la caution inconsciente – bien que sincère à l’aune du principe de réalité mondain – à notre part d’élaboration de la civilisation, ce que Freud appelle sublimation, dont nous serions en quelque sorte le fidéjusseur permanent.

   L’illusion n’en est pas moins réelle et bénéfique, à condition de n’être pas contredite par la plongée dans un travail d’analyse, de réflexion et d’écriture tout ensemble, qui modifie ce rapport habituellement intéressé aux livres. Que le raisonnement, le vocabulaire, les références d’un auteur incontestablement difficile, vous soient proposés sans concession, sans démagogie, sans simplification ; que vous ayez, par la fréquentation tant de l’auteur que de son exégète, été saisi par la fascinante puissance d’une pensée désintéressée  qui ne partage aucune des prescriptions intellectuelles d’usage, hors d’atteinte de la chambre d’écho d’une loquacité incessante et vacante ; loin de toute curiosité qui révèle tout et n’importe quoi  – cette façon d’être hors de soi, à la fois partout et nulle part, attitude pourtant si prisée de nos jours – ;  qu’on exige de vous un effort auquel vous consentez et même vous obligez,  et oppose l’émerveillement véritable à cet appétit du nouveau qui vous dépossède et attire quand l’indétermination collective l’emporte. Ce qui fait dire que, parfois, oui, les heures sont plus douces à l’ombre de pages difficiles.

   Le nom d’Heidegger, quand il est connu, n’est pas compté au nombre de ceux dont les livres encombrent une bibliothèque privée, sauf à être, par l’impénétrabilité des voies du destin, tombé dans la philosophie en couche-culotte ; dans cette hypothèse, il faut encore compter sur d’autres voies tout aussi inexplicables qui vous auraient mis sur le chemin – c’est le cas de le dire – de l’auteur de L’Être et le Temps, Qu’est-ce que la métaphysique ?, Qu’appelle-t-on penser ? ou ses travaux sur Nietzsche, Héraclite, Hölderlin, Schelling, Kant… liste radicalement incomplète, d’autant que l’œuvre n’est pas, à ce jour, intégralement traduite en français. Il faut dire qu’elle donne du fil à retordre. Heidegger, incurable lecteur des présocratiques, inquisiteur étymologique impénitent et inventeur des mots dont il a besoin, fait le désespoir des traducteurs dit justement Georges Steiner*, qui sait de quoi il parle… en anglais, français, allemand, pétri de grec et de latin. Voilà du beau linge aurait dit ma grand-mère !

   On ne peut pas présenter la philosophie de Heidegger. Ni aucune autre d’ailleurs en quelques lignes. Mais surtout Heidegger**. On peut en dire un peu, et grâce aux reformulations fidèles de Steiner, saisir le niveau de complexité d’une construction intellectuelle et conceptuelle hors du commun. Il ne s’agit pas, ni là ni ailleurs, mais surtout là, d’adopter la position externe de celui qui, malheureusement, aborde une pensée élaborée pour chercher avec quels points il pourrait s’accorder, sans avoir (re)fait le parcours dans ses itinéraires multiples, tortueux parfois, pour ne pas dire obscur, ainsi Héraclite était-il d’ailleurs surnommé, dès l’Antiquité. Héraclite à qui nous devons d’avoir posé la seule question qui vaille, mais qui, selon Heidegger, fut oubliée depuis : qu’est-ce qu’Être, ou plus intensément et précisément encore qu’est-ce que L’Être ? Qu’il y ait des choses, ou que des choses soient – un univers tout entier, animé et non animé – est une affirmation que n’épuise pas le seul constat de leur existence ; car être ce n’est pas exister. L’existence est inconstante, manifeste, elle est le fait, la facticité ; elle n’est pas tout, ni le tout. Que « de l’existence est », voilà dit Heidegger qui fit l’étonnement des Grecs, et eux d’abord, et eux seuls, mais fut négligé par la suite. La suite, elle commence avec Socrate et Platon, puis Aristote et les autres… qui tous engagent la métaphysique occidentale jusqu’à Nietzsche, sur les chemins banalisés et même balisés des pensées débitrices de la tradition rationnelle et – de toutes les manières, pendant des siècles – ne remontent ni ne retournent jamais à la seule question qui vaille, posée en grec, la seule langue qui pense en (se) disant. Aussi après Héraclite, les philosophes s’en sont tenus aux interrogations et raisonnements sur ce qui est, sans jamais s’émerveiller qu’il y ait de l’être.

   Il faut bien comprendre – et ce n’est pas si facile – qu’Heidegger n’invite pas au questionnement de type mystique ou religieux. Ce serait sortir, de facto, de la philosophie. Il interroge inlassablement et obstinément la signification de ce verbe être en français, Sein en allemand, pas tout à fait ousia en grec, οσία, ces trois occurrences fondant et/ou confondant leurs rangs de verbe et de substantif, substantivant le verbe – on dit L’Être en français. Tandis que l’ex-istence fait tenir hommes et choses hors d’eux et que la philosophie s’intéresse à, s’interroge sur, ses diverses modalités et ses rapports avec la vérité – aléthéia***, λήθεια – Heidegger reprend pour le remonter jusqu’à la source, le fil de la pensée occidentale, selon lui tout entière contenue dans la seule question irrésolue : qu’est-ce que l’Être, qu’est-ce qui est dans ce qui est ? Ce qu’on appelle l’ontologie. Cela et seulement cela.

   On peut passer son chemin [la métaphore du chemin filée dans toute l’œuvre d’Heidegger] ; on peut convenir qu’il faut une formation certaine et une certaine appétence pour s’occuper de ces choses-là, et même que ça n’a aucun intérêt ! Le philosophe a le cuir épais, bien avant Socrate déjà, il le taillait à la mesure de sa détestation de la doxa, et le tannait et le boucanait en proportion du mépris qu’on lui opposait. Mais le mépris ni le dédain ne sont d’aucun effet sur la pertinence des questions qu’ils n’affaiblissent pas. C’est leur absence ou leur déni qui effraie et inquiète le philosophe. On n’annule pas une question parce qu’on l’écarte. Heidegger, interrogeant la distorsion de l’être et de l’existence (l’exister), dit aussi comment une langue façonne la pensée qu’elle formule pourtant, et le monde qu’elle habite après coup, croyons-nous. Si le français semble recouvrir assez mal, moins bien que l’allemand en tout cas, la puissance de certains termes grecs, n’est-ce pas toute notre manière de penser qui est ainsi touchée ? Steiner dit qu’Heidegger tord et comprime les nervures du vocabulaire et de la grammaire en des nœuds résistants et palpables. Il crée en effet des termes, au plus près du grec, au plus près de l’évidence primordiale que les philosophes ont pris grand soin de tenir à l’écart : que signifie venir à l’être ? étant bien compris qu’il ne s’agit pas d’une question réductible par les discours scientifiques (de l’ordre du « comment ») ni métaphysico-religieux (de l’ordre du « pourquoi »), mais de l’irréductible et impérieux être-là dans lequel nous sommes jetés, terme repris par Sartre ultérieurement mais en effaçant, il me semble, ce que cet « être-là » recèle de la présence complète et enveloppante qu’il contient chez Heidegger à qui il l’emprunte explicitement.

   Ceci est un balayage, moins qu’un effleurement ou qu’un survol, à peine une évocation****. Ou peut-être un prétexte, juste un prétexte, pour s’essayer à dire, à l’occasion de la lecture enthousiaste – qui ne se dit pas béate – d’un essai difficile consacré à un philosophe parfois hermétique, ce qu’est une réflexion désintéressée. Sous le double aspect de celui qui l’exprime et le plaisir, désintéressé lui aussi, qu’elle engendre nécessairement. Sans qu’il soit même question d’en convaincre quiconque. Il se suffit à lui-même. Ce que Spinoza appelle la joie ?

 

*toutes les expressions précédemment en italiques sont de lui (in Heidegger, Flammarion, collection Champs, pour la traduction française, 1981) **on ne touchera mot des violentes polémiques desquels Heidegger est probablement pour toujours le sujet, comme citoyen et universitaire allemand sous le régime nazi. ***terme dont on oublie de voir le « a » privatif devant le nom du fleuve de l’oubli (Léthé), qui fait de la vérité un dévoilement bien plus qu’une certitude…****avec Heidegger sont abordées aussi, toujours soutenues par la question du langage, la quasi impossibilité de toute traduction ; notre rapport au temps ; à la mort ; ce qu’est la technique (une réflexion de très hauts intérêt et tenue)… et bien sûr la poésie !

 

roux-vents

2 Juillet 2020 , Rédigé par pascale

 

Au bord de la falaise longée de lumière tendre,

les carrés bleus du lin et leurs brins blancs du soir

couchés sous les nuages

et courent dans la lande.

 Le rouissage des tiges attendra,

il porte atteinte aux ombres,

au clapot des heures et de la terre

nacarat devenue

et aux herbes incanes.


Le monde va pieds nus.

 

Vêtus des velours sombres de mes pensées pendues

filoselles tissées,

 ailes ajuponnées

brocatelles d’or et noirs diamants,

mes souvenirs brouissent  mes larmes

puis ils s’éteignent.

Portraits minuscules (4)

28 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

 

 

Le Père Pécate

                            était chiffonnier mais point trimardeur, vivant de peaux de lapins entre quelques planches, il s’efforçait de rabonnir les chaises paillées dépaillées, et de raffûter des lames crantées par accident. Naturellement, il faisait peur aux enfants, peut-être même que c’était une partie de sa raison d’être sans la moindre raison. Naturellement aussi, il était ventru, velu, noiraud et rougeaud tout ensemble. Jusqu’à ses godillots, qui, en y pensant bien, étaient les mêmes quiaffes que ceux peints par Van Gogh un jour de grande misère. Pas même bons pour être réparés par le gniaffe du coin de la rue.

     Le coin de la rue, c’est le Père Pécate qui l’occupait. Pas plus de prénom que d’adresse. Le portail tant rouillé qu’il ne se fermait plus. A moins que, plus bousillé que les vantaux eux-mêmes, il ne pouvait ni les tirer des ronces dans lesquelles ils s’enracinaient, ni les pousser dans la cour définitivement envahie de ferrailles et de rebuts pour lesquels la pire des brocantes eût été un très chic Salon des Antiquaires. Les battants ne battaient plus, tenaient fichés dans la caillasse, entre fermés et ouverts, juste de quoi laisser passer la charrette qu’à bout de bras, à bout de tout, Pécate faisait entrer et sortir plusieurs fois par jour. Même ceux de pluies, de froidures et de vents. Même ceux de gros soleils.

     Il devait falloir être grand pour se demander de quoi vivait Pécate. Les enfants ne se posent pas ce genre de questions, ni ce qu’il mangeait et où, ni d’où il ramenait dans une noria lente et sans fin, ce qui, de nos jours fait déchetterie ou déchèterie – cela dépend du préposé aux panneaux – mais rime toujours avec tôlerie ou ferblanterie. Ni claquedent, va-nu-pieds, ni crève-la-faim, il était juste sans-le-sou et traîne-misère, besogneux, impécunieux, ne se sachant pas malheureux s’il l’était, son existence, entre deux sommeils de brute, charroyait un vide pesant.

     Point d’hargnosités, point non plus de méchanceries, point d’animosités sinon contre les ramas trop pesants, trop cassés, trop cassants, trop brisés, les cycles trop voilés, les ébréchés trop coupants, trop pointues les échardes. Une vie de riens qui débordait de tout partout. Une vie jusqu’à la gueule de trop-pleins. Pécate de tout un village déversoir devenu, déchargeoir des autres. Pécate, fléau d’une balance de mauvais équilibre. Pécate un jour mourut. Ses greniers à ras de sol et ses remises en dépotoirs aussi. Nul ne s’en souvient plus. Ni moi.

 

(cf les trois précédents "Portraits minuscules", sont dans les Archives, Juin 2019)

Lettre à Isabelle

23 Juin 2020 , Rédigé par pascale

        

     

          Je voulais te parler de toi.

     D’aucuns l’ont fait, un jour d’absence difficile, chacun portant sa peine qu’il ne voulait pas triste, pour faire comme si tu étais là, parce que – ils avaient tous raison – tu n’aurais pas aimé.  Avec toi ils avaient des bouts de vie, des citations d’instants, des morceaux de temps, et surtout, surtout, des existences tout entières, qui furent les plus belles.

    Je n’ai rien de tout cela. Je veux dire pas de chevauchées fantastiques ou d’épisodes épiques, rocambolesques, prodigieux. Notre histoire a le périmètre de l’âtre, de la table familiale, à deux marches de la cuisine, crevettes et bulots-mayonnaise impatients. Elle n’a pas de date, pas de pierres blanches sur le calendrier des années épuisées, pas d’annales consignées. Une photographie archivée dans l’affection discrète -c’est la plus tenace- a pourtant résisté d’un côté l’autre des lointains qui font à la vie des accrocs, qui lui font des griffures. Je serais bien en peine -je mesure le poids de ce mot que l’on croit à tout dire- de me souvenir du jour où je t’ai rencontrée, enveloppée de tissus défroissés, les yeux ensoleillés de sourires.  Non que ce fût si ancien ou que cela se fît au milieu d’une foule ou d’un évènement qui nous auraient trouvées là sans que nous le sachions, non, non ! Je suis tout simplement arrivée, j’aime à le dire ainsi. J’étais attendue, c’est tellement mieux que d’être invitée.

     Je reviens du Marché. Ah oui ! bousculer la conversation cela nous va bien. Donc, le marché.  Le petit bouquet de rhododendrons offert par la dame aux fromages de chèvre, cueillis pour moi, certaine que je passerai. Et la menthe fraîche du marchand de tisanes, qu’irrésistiblement nous avons achetée n’est-ce pas ? Ensemble. Tu vois bien que je n’y arrive pas. Et les huîtres. Tout le monde avec moi s’y attend. Les huîtres, qui disent la mer grise et normande, les îles aux lumières atlantiques, le parti pris du poète, les improvisations autant que les préméditations. Et de retour, le filet gros et plein posé en vrac, j’ai commencé cette lettre.

       Je voulais te parler de toi.

     Ce n’est pas si facile de tenir le mot qui dirait tout, d’un coup. En évitant le reste. Que l’on garde pour soi, telle une poignée d’heures pour élonger un peu, encore un peu, le temps avant de se quitter. Tu sais, cette tristesse d’arrière-automne, d’arrière-saison, qui poisse et qui pèse, et qui s’impose aussi dans les jours de lumière car elle est en-dedans.

     Je ne sais plus bien ce que nous nous disions, un jour, dans la cour du domaine, un genre de château, de ceux qu’on dit désuets, perdus dans les forêts.  Assises  sur son muret gris de pierres, nous riions, comme nous riions ! tout le monde qui nous a vues le sait et les autres dorénavant.

      Ce qu’il fallait que je t'écrive pour me parler de toi.

      

Pascale

 

        

        

        

Aheurtement, obstination et pertinacité.

19 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

   Que vous soyez horsain, horsin, horsaine ou horsène aussi, vous n’êtes pas le bien venu surtout au début. Mais les choses peuvent s’arranger, il faut y mettre du vôtre, car votre position n’est guère meilleure que celle des Barbares dans la Grèce Antique, accusés et maudits avant tout de ne point parler grec, tout le monde sait cela. La violence barbare est linguistique. Qu’on se le tienne pour dit, c’est le mot !

   Aussi, si vouliez* favoriser puis entretenir des rapports amitieux avec les gens du cru, n’être point accusés d’être « étranger », horsain en Normandie, pour ne point parler son dialecte — conséquence implacable et têtue — il fallait faire un effort. Certes, vous n’auriez pas à savoir tout sur les moulins à foulon, à tan, ou à papier dont l’Orne et le Calvados s’enorgueillissaient encore au début du XIXème siècle (tout droit venus depuis le XIème siècle, des documents l’attestent) mais il fallait rapidement vous familiariser avec ces flexions de la langue d’oïl, ou plutôt leurs traces à ce jour demeurées. Juste rappeler, qu’en ces lieux de langage plus étroits, plus réservés, plus obscurs sous la bruine et les vents du nord, l’affaire est la même qu’en d’autres mieux connus. Le principe, le mécanisme, répondent à la même loi que l’univers tout entier, ne nous payons pas de mots : le plus fort a toujours raison, et le pot de terre et la cruche à l’eau se brisent sous les rudes coups du sort, lequel suit implacablement l’usage le plus répandu, serait-il le plus faux, serait-il le plus sot.

   Il peut paraître anodin, inutile, prétentieux, affecté ou bêcheur, de reprendre la rengaine. Mais, que celui qui s’en lasse se pose bien la question de savoir pourquoi ; pourquoi, plutôt que d’examiner ce qui, en lui, accepte si servilement le grégarisme linguistique, pourquoi préfère-t-il croire que ce n’est pas si grave, qu’il n’y a pas mort d’homme n’est-ce pas ? et que ça suffit de donner des leçons de morale ! Sauf à oublier que morale est justement le mot exact, puisqu’il désigne l’ensemble des comportements qui conviennent à un groupe homogène pour le maintenir dans cette homogénéité. Mores, les mœurs en latin, couvre tellement plus que ce que le terme morale signifie de nos jours. Passons. Et repartons, non sans proposer, avec un certain aplomb, j’y consens, que cette affaire chez moi obstinée et constante, relèverait d’une question de morale linguistique. Cela me va.

   Un âne est un quéton dans le nord de la Manche, un bouri dans le centre et un baudet dans le sud (de la Manche !), même s’il se trouve que certains termes passent les frontières, bouri, par exemple est largement utilisé dans certains coins de l’Orne, j’en atteste. Ça vous donne une idée de la motilité des parlers locaux ! Mais enfin, un âne est un âne me direz-vous. J’acquiesce. Je plussoie. Je confirme. Aussi, ce n’est pas l’animal qu’on modifie quand on dit quéton dans un cas et bouri dans l’autre, c’est un paysage, une géographie, un bestiaire, une mémoire. C’est une uniformité que l’on refuse, avec elle un arasement des subtilités, des nuances, des finesses, une incapacité à la perspicacité au profit d’un télescopage, un écrasement, un écrabouillage. Ce qui pourrait arriver au dernier d’une portée de porcelets — l’écrabouillage — selon qu’il est bedot, bedachon, clos-cul, quiachon, fertin ou chétrin, ah, mais ! par la puissance vertueuse de l’analogie — qui n’est point comparaison — pour les entêtés de la parole molle qui insistent à user non seulement de mots inappropriés, mais de n’importe quel(s) mot(s) prélevé(s)  par les hasards les plus paresseux d’un caméléonisme servile,  voire le reniement, pour certains, de leurs propres savoirs. Toute honte bue. Puisqu’il suffit de décréter qu’il n’y a pas faute pour effacer la faute, ni offense pour ne pas se pardonner, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

   Chacun a saisi que ce n’est évidemment pas l’ignorance de termes depuis longtemps inusités qui me navre, même si cela me navre ô combien ! L’oubli de certains relève parfois de circonstances non linguistiques : l’avaloir — partie du harnais qui permet de reculer un véhicule tiré par un cheval ou de le retenir dans les descentes — a disparu avec lesdits véhicules, tout simplement, si l’on peut dire ; mais, et ce n’est plus anodin, avec eux l’accès gourmand à certains textes déjugés pour cette raison. Qu’on réalise quand même, qu’on se prive ainsi de Colette**, de Sand, de Giono, de Maupassant (le Horla, le mot, probablement extirpé de horlain), de Allais, de Ponge, de Calet, oui, oui, parce qu’il n’y a pas que les mots de terroirs, de régions, d’époques, qui sont rejetés, oubliés, non enseignés, non visités, non appris. On recale les Quignard, Michon, Bergougnoux… Schwob, de Gourmont, Mallarmé, Cingria, Jankélévitch, Montaigne… et surtout on perd l’envie, on laisse tomber, on abandonne cette délicieuse disposition à s’ébaubir d’un mot qui luit, qui brille, qui joue une partition juste, harmonieuse, le solfège, la composition et l’exécution nous en seraient-ils inconnus.

   L’uniformité — qui est le contraire de l’élégance — par l’usage de mots convenus et conformistes pour tout et en toutes circonstances, la réplication systématique des éléments de langages politiques, administratifs, hiérarchiques, commerciaux et, dorénavant, dans un usage stupide et bêlant de syntagmes vaguement anglais dont il serait de bon ton de saupoudrer ses phrases, l’uniformité a gagné par le bas. Plus de liaisons audibles, plus d’accord, plus de synonymes, plus d’usage du passé simple, plus de concordances des temps ni des modes. L’imparfait du subjonctif est signe de mépris, le passé antérieur, inconnu au bataillon.

   J’ignorais, il y a peu, qu’une maison délabrée pût se dire crânière ou mésière, ici, cassine ou boucasse ailleurs, boucane ou calousse ailleurs encore. Mais la joie pure qui est mienne de le savoir dorénavant, de l’avoir noté, souligné, réécrit — peut-être de l’oublier jusqu’à le retrouver pour l’avoir consigné quelque part — cette joie pure demeurera tant que je pourrai en mes mains tenir un livre écrit dans le même plaisir des mots qui, à le lire, est le mien.

 

*non, ce n’est point oubli, mais coquetterie d’antan, "vous voulez" pèse ! 

** Colette, OC XIV (édition du Centenaire, p 56) : « utris », terme entendu un jour par C. dans l’expression « draps utris », elle écrit à ce propos : « Ici se plaçait ce qualificatif étrange dont je n’ai trouvé nulle part la signification ni l’orthographe. Je le suppose patois, je l’accuse d’être un brin méphitique, et même violacé. Son « s » au pluriel, est rigoureusement muet. Je ne sais rien de lui. »

"J'ai vu personne !"

13 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

 

      On peut crier à la faute grammaticale ! Il n’en reste pas moins qu’elle est parfaite : elle contient plus de sens qu’elle n’en soustrait et nous renvoie aux sources tumultueuses qui ont vu, depuis Homère, ce que ce terme — personne — doit à ce qu’il cache autant qu’à ce qu’il montre.

     Proswponprosopon : le mot grec de tous les dangers. Il mène soit à la personne, soit à son absence — « il n’y a personne ». Aristote l’emploie pour désigner la figure humaine, la face — pro — ce qui (nous) fait face, que l’on regarde face à face, que l’on a face à soi, le visage d’une personne, partant, la personne tout entière, par le mystère toujours fertile de la synecdoque. Nous noterons que les Grecs usent du même mot pour parler de ce qui est devant soi s’il s’agit aussi d’un bâtiment — ce que nous appelons une façade n’est-ce pas ? ou de l’astre lunaire, dont la face cachée n’en existe pas moins que l’autre. D’ailleurs, avant même de désigner, — peut-être depuis Démosthène — le masque, le masque de théâtre, le prosopon représentait dans les fêtes dionysiaques, toute forme de barbouillages ou de mascarades. Dans tous les cas, alors qu’il soustrait au public le visage du comédien, le masque scénique révèle celui de son personnage qui représente à l’époque, plutôt un groupe social – vieillard, jeune fille, jeune homme, servante – qu’un individu, une personne privée. Dans tous les cas, le masque de scène offre un autre visage et pour celui qui le porte et pour celui qui le voit. Pour se montrer autre, encore faut-il être à la fois dissimulé comme étant soi-même, et présenté comme ne l’étant pas. Et bien qu’il existe un préfixe grec pour conforter le principe d’une action, idée, signification ne se rapportant qu’à soi-même comme personne — auto — il ne s’agit pas exactement de l’individu et encore moins de l’identité ou la singularité de chacun, ainsi que nous les comprenons et revendiquons de nos jours.  (Remarquons au passage que les qualités intrinsèques des héros mythologiques, sont plutôt dons et cadeaux des dieux ou des déesses que leurs vertus propres.)

         On s’est plu à croire et à propager l’idée que les masques du théâtre grec étaient blancs, ne couvrant que le visage; mais comme les temples de l’époque classique que l’on persiste à croire couleur de leur pierre calcaire, les masques étaient polychromes, ils couvraient toute la tête, faits de chiffons stuqués de plâtre ou de cire, certainement très inconfortables ; on a toujours admis qu’ils renforçaient la voix, qu’ils la faisaient résonner, sonner, retentir, le trou laissant libre la bouche destinée à per sonare « le son, roulé dans la concavité même du masque! en devient plus fort 1». Ainsi, dans un raccourci qui, en réalité, mit plusieurs siècles, passant du grec au latin par le coup de dé heureux d’un accessoire de scène et, en cela, d’une écriture du monde à une autre, on entrevoit que le masque, persona, en latin2figure un personnage qui n’est pas celui qui le porte. Il l’est d’autant moins qu’il devient fréquent, après Eschyle, que le nombre d’acteurs ne dépassant pas trois sur les planches pour incarner plus de trois rôles, chacun chausse alors plusieurs masques, dont certains, portant leur face et leur profil ensemble, voire plusieurs expressions ou mimiques, montrent, de facto, plusieurs états du même… personnage. Peut-on se hasarder à dire que le masque (de théâtre antique) se portait en écho de lui-même, afin de rendre compte du caractère visible de l’invisibilité qu’il mettait pourtant en avant ?

        Mais les spécialistes modernes de ces questions anciennes montrent avec une certaine gourmandise – tant pour eux-mêmes que pour ceux qui les lisent – que l’on ne doit ni ne peut passer outre l’affairisme théologique de la chrétienté débutante ; tant elle a fait, de conciles en hérésies et retour, pour admettre aux alphabet et grammaire d’un monde nouveau monothéiste, les questions d’irréductibilité et singularité de la personne humaine, son unité et son universalité tout ensemble, aux yeux, si l’on peut dire, d’un Dieu omnipotent, lui-même Un en trois Personnes, distinctes mais semblables par Nature3 . Voilà de quoi occuper une vie. Et couvrir plusieurs générations. Et même plusieurs siècles. C’est pourquoi il serait totalement fautif de ne pas envisager – en/visager ? — cet aspect canonique de la question de l’apparence humaine, et même des apparences, en la rapportant non point à la vérité, ce serait lecture strictement platonicienne, mais à la possibilité de l'effacement de l’individu comme entité. Ou comment la persona, le masque, réel, supposé ou symbolique, occulte délibérément ou pas, la personne non en la supprimant mais en la présentant dissimulée. Tout porteur de masque tient à se montrer, car pour soi seul il l’ôte et le dépose.4

          Aurait-on oublié pour autant la double signification du mot personne, dont on a un seul autre exemple dans la langue – rien – qui peut indiquer soit de(s) petite(s) chose(s), ce qui n’est pas rien, soit l’inexistence : il n’y a rien. Il en est, analogiquement, de même avec la personne, qui devient « personne », un néant d’être et d’existence quand elle n’est pas là. Mais rien, n’est pas passé pour désigner son contraire, par un objet occultant, opaque, alors qu’un masque, un simple masque, a suffi pour réaliser, sans le savoir ni le vouloir, la consubstantiation chère au luthéranisme premier. D’aucuns trouveront le rapprochement hasardeux, d’autres le diront tiré par les cheveux, lesquels sont fort malmenés par les liens qui tiennent les masques – en cuir, en liège, aux époques de la tragédie grecque, révérence à Nietzsche au passage.

          On ne s’étonnera pas de retrouver en Sicile l’une des plus exquises légendes, de celle qu’on raconte aux enfants, sans y changer un mot – et pour cause ! – et met en scène la victoire de la ruse contre la force stupide ; la victoire du nom sur la bêtise, celle de la puissance verbale sur la puissance physique qui, serait-elle ogresque, échouera dans la subtilité sémantique d’Ulysse, qui eut le coup de génie de dire qu’il s’appelait « Personne », ce que répètera Polyphème, le Cyclope bête et méchant, de sorte que, tout le monde sait cela… personne ne vint à son secours, ayant déclaré que Personne ne l’avait attaqué, il passait pour être seul chez lui. Ici, point de masque, point de complications théologique, ni sémantique, ni même grammaticale, le grec ancien se passe de la seconde négation dont le français correct est, à juste titre, si friand. Elle permet, on le voit anecdotiquement ici, de résoudre bien des difficultés logiques. Mais, en grec on peut dire « j’ai vu personne » et – pour excuser quelque peu Polyphème dont la postérité est tout entière attachée à cette bévue – sans proférer la moindre faute, ni d’expression, ni d’expérience. Aussi, personnePersonne, (ne) lui creva d’un pieu rougi au feu, son unique œil. Ou comment dire à la fois, le vrai et le faux. Être et ne pas être, ici réalisé. Et bien que dans le texte, le terme ne soit pas prosopon, celui qu’on a face à face devant soi, mais oὖτις / oûtis, le pouvoir de la polysémie est total, le français, par l’ensemble des itinéraires grossièrement évoqués, ne disposant que d’un seul terme pour dire qu’il y a quelqu’un aussi bien que l’absence de quelqu’un. Nous sommes, à l’égal de cet épisode parfait du discours mythologique, dans la réalité et hors d’elle, et à l’instar de tous les discours baroques, pourtant déjà présents chez Aristote, mais on l’a oublié, à la fois au théâtre et dans la vie. C’est tellement même chose qu’on est capable de confondre les rôles, de croire que l’on se cache alors que l’on se montre, ou, à l’inverse, qu’on se révèle tandis que l’on se masque. Dans l’Etre et le Néant merci à Sartre qui sans le vouloir, du moins sur ce registre, dit dans ce titre à double détente, mais surtout dans l’un des célèbres et meilleurs passages du livre, comment nous abandonnons toute liberté, jouant à être tel ou tel, plutôt qu’à être, mettant un masque invisible sur tous nos faits, gestes et paroles, devenant le néant de nous-mêmes. Mais, doit-on s’empresser d’ajouter, tout le monde faisant ainsi, chacun n’est plus personne pour l’autre. Tel Polyphème – plus aveuglé encore que l’Œdipe sophocléen qui recouvrit sa lucidité intérieure – nous nous trompons sans pourtant faire erreur.

       Du prosopon grec –le visage – au masque scénique latin, persona –le rôle et/ou le personnage joué par l’acteur – à la personne, du triple point de vue grammatical, juridique et philosophique, le parcours n’est pas établi définitivement, et les spécialistes les plus savants, restent donc les plus prudents. Il n’y a dit Maurice Nédoncelle, un très grand sur ces questions5, une « ignorance (est) douce à porter pour le commun des hommes. Elle est un lourd fardeau pour les érudits. Aussi ont-ils voulu s'en débarrasser à tout prix et parfois contre toute sagesse. » Invitation à la réserve donc, aux exceptions près des explications qui font sens, seraient-elles incomplètes, qui ne veut pas dire fausses. Nous retiendrons, nous sachant cependant en dette à l’égard des recherches linguistiques, que prosopon confirme par un usage adverbial attesté, la signification « à l’exclusion d’un tiers », ce que nous rendons assez bien par l’expression « en personne », ou si l’on veut encore, « devant les yeux ». Le visage – les familiers de la philosophie de Levinas lèvent le sourcil – étant bel et bien ce qui dit tout et ce avec quoi l’on dit tout de soi. Qu’on le masque ou qu’on le démasque, n’est jamais innocent mais, moins innocent encore, faisant l’un ou l’autre, l’un plutôt que l’autre, il se peut qu’on s’exempte toujours de soi-même.

 

1)Boèce, Contre Eutychès III. Qu’on n’attend pas dans ce genre de « détails ». Cf plus bas. [On trouve des textes, rares et en partie contestés (un travail allemand de la fin du 19ème siècle par ex) qui remettent en cause cette seule interprétation phonique.] ; 2) et grammaticalement féminin ! 3) Boèce donc ; a beaucoup fait pour venir à bout des hérésiarques Nestorius et Eutychès ; nous sommes à la charnière des Vème et VIème siècles de notre ère, la cause est ardue ; 4) ainsi Descartes avançait-il dans le monde et selon sa devise, lavartus. (par excès de scrupule, m’en vais consulter Monsieur Gaffiot, qui (me) donne ensorceler pour larvare ! Tenons-nous en à Descartes pour lire Descartes, tout le monde latiniste sait que Monsieur Gaffiot (nous) joue parfois des tours ; 5) dont un article très précis de 1948 in Revue des Sciences Religieuses.

 

 

 

Sauvage, fleurie,

8 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

- la côte bas-normande-

 

    Les lambeaux landeux, hébergés par la grève, entre des guirlandes de travertin humide à peine visibles sous les tussilages et les grandes prêles joyeuses, s’envasent. La patience des rochers, invisible, énigmatique, silencieusement adoucit le sol épaissi d’embruns, rose vif devenus par brasure des dernières flaques de mortes-eaux et des premières lueurs de lune rousse.

      Petits, des trèfles nombreux, oubliés par les rares promeneurs et solitaires, des trèfles à ras de sable, ou des lotiers que l’on dit annuels, accompagnés d’un occasionnel orpin venu des outres rivages, porté par les vents violents de l’hiver, des trèfles drus endurent avec les joncs décapités et cette étrange goutte-de-sang pourtant couleur de sable, les saisons irascibles. Le genêt velu, au sol couché, modelé dans les courants de l’air toujours vif, écrit des landes modestes à la fin de l’été, en bord de ravins eux aussi minuscules, des landes taillées pour qu’une seule main y puise un peu d’eau verte, marron, argentée, abandonnée là par le mouvement des vagues refluantes, qui, une fois le jour et l’autre la nuit, redescendent jusqu’à l’horizon courbe. Au loin, une ormaie. Il suffisait de se retourner.

     Des dunes simples ou montueuses, d’étroits cordons sableux mènent — évitant les laisses traitresses — aux limites indistinguées de l’eau et de la plage, où se sont, parfois, d’antan, installées des euphorbes péplides, et avec elles entre les galets, le pourpier de mer. Opiniâtrement les fragiles levées de sable luttent pour se fixer, qu’on appelle dune blanche avec l’oyat vert tendre, vert pâle, entouré du chardon bleu, alors que la grise, elle, se couvre de violettes naines. Le soir, les plages irisées empruntent à la terre dont elles ne sont par rien séparées, des orchis, piloselles et quelques renoncules parfois, et le très rare séneçon en ces lieux.  Abrités dans des petits creux que les gens de là-bas appellent des « mielles », des pâturages poudrés de sable coquillier se mussent. Selon que l’humidité l’emporte, qu’elle vienne de la rosée ou de la pluie, la dune — la grise — recouverte de tortules touchées dès la première goutte, se fait brun noir ou vert foncé. Des troènes, ajoncs, sureaux mais aussi argousiers, entremêlés et rabougris par les vents, ont sculpté de bas buissons ici, d’inextricables fourrés là-bas.

       Il faut voir les fleurs blanches du rosier pimprenelle couvrir, au mois de mai, le sol pauvre sur lequel il s’est couché, serré, s’est fait rampant, se protégeant et ce qui l’entoure des souffles puissants des vents portant sables et eaux. Les estuaires, les baies, bordés de granites et de gneiss, ou couronnés de grès, courbes dans les havres entre des flèches sableuses et sinueuses à leur tour, délinéent des courants immobiles, aux algues serpentines. L’eau remplit le moindre pore au sol et l’asphyxie. Parfois, quelques tiges encastrées, tel un bois de pins pongien minuscule, forment un peigne entre les dents desquelles s’arrêtent les débris rapportés par les eaux montantes. Derrière lui, pour qui regarde la mer, commencent les prés au goût de sel qu’une prochaine bruine dessalera un peu. Mais jamais n’ôtera le petit réseau des marigots vaseux qui se reflètent aux ciels de traîne.

Mélanges, miscellanées, miettes – II –

4 Juin 2020 , Rédigé par pascale

Les racines d’un mot le retiennent au sol friable de l’oubli ; le couper au plus court revient, en l’enterrant, à le laisser pourrir.

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« Avoir faim à en creuser l’assiette ». Magnifique !

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Trouvé avec plaisir et satisfaction cet équivalent aux indigestes cookies, l’expression témoins de connexion, qui dit tout de leur fonction espionne, là où les cookies vous font croire à leur immunité et leur douceur sucrée.

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Se rend-on bien compte de ce que représente la survivance et la transmission multiséculaire d’une œuvre d’art, ce qu’il a fallu de chances, de soins, de volontés, de décisions, de travail et de techniques exclusivement voués à sa préservation, si, d’un clic, on se persuade du droit illimité à la posséder, en disposer, la contempler ou autres formes d’appropriation et de jouissances, dans les meilleurs délais et au moindre coût ? Ainsi devrait-on toujours la main tremblante et l’attente religieusement fébrile, aussi lire les grands textes qui ne sont pas de notre siècle et avancer dans les musées ou les lieux que l’on dit — d’un mot si galvaudé — culturels.

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Pour écrire un il faut deux lettres, mais seulement trois pour tracer six — ça fait coup double — comme pour le huit où quatre suffisent.

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Contraire et contradictoire ne se contredisent pas nécessairement, ce peut être contrariant pour qui aime prendre toujours le contre-pied, proposer une contrepartie, juste pour faire contraste, exprimer un a contrario ou présenter un contrepoids, voire un contre-poison. Y a-t-il quelqu’un pour contredire ?

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Connaissez-vous les livres de Jean-Marc Lovay ? Cela vaut la peine d’abandonner les prescripteurs officiels : « Il m’est arrivé de retourner ma table pour avoir l’impression de travailler après un tremblement de terre. J’ai écrit comme ça, sur ma table retournée comme un plafond qui m’écrase. » Tentant non ?

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Petit exercice de destruction à la massue d’un pléonasme courant et pénible : « C’est toujours le cas dans notre monde actuel » !

Soustraction n°1 : C’est toujours le cas dans notre monde actuel, suffirait amplement, puisque s’il est le nôtre, il nous est de facto actuel, terme à supprimer.

Soustraction n° 2. Mais : C’est toujours le cas. dans notre monde, est encore mieux ! puisque dans notre monde et actuel, n’ajoutent rien de plus ou de nouveau à ce que toujours signifie.

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Cette anecdote est fort connue, mais on ne s’en lasse pas :

Caligula allait jusqu'à prier à souper un de ses chevaux, nommé Incitatus, à lui servir de l'orge dorée, et lui donner à boire du vin dans des coupes d’or ; de plus, il jurait par le salut et la fortune de ce cheval, et promettait même de le créer consul, chose qu'il n'aurait pas manqué de faire, s'il avait vécu plus longtemps. Dion Cassius : L’histoire romaine, LIX, 14. (Toujours avoir un Dion Cassius près de soi.)

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La prée a disparu pour qui ne l’a pas cultivée, lui préférant les champs de l’ignorance où jamais non plus il ne vit de fés.

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Huet, évêque d’Avranches (XVIIème siècle) -musicien, philologue, janséniste, érudit, écrit une « longue, cruelle, freudienne autobiographie qu’il eut la volonté de composer en latin » pour « l’interdire à la médisance et au regard de ceux qui n’entendent rien. » (dixit P. Quignard in Le nom sur le bout de la langue). Que n’a-t-on maintenu ces élégantes mœurs !

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« Il y a des phrases qui cognent à la vitre » (A.Breton in 1er Manifeste du Surréalisme - 1924). Il faut être écrivain pour les attendre et entendre.

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Nul ne peut prendre la mer à bras le corps.

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Le 20 juin 451, Attila est battu aux Champs Catalauniques.

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L’expression a minima signifie « qui éloigne à partir (a ou ab en latin) du minimum vers quelque chose de plus grand (ad majorem) », elle est donc toujours employée fautivement.

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La vie, « ce petit mot d’une syllabe, presque un soupir… » Henri Calet.

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Au hasard de et dans la Correspondance de Rimbaud : « il serait préférable que vous m’envoyassiez (par retour du courrier etc…) ; il se pourrait que je les suivisse (les missionnaires)

Je m’encrapule.

(Je vous serais) superbondé de gratitude. (Et nous donc !)

*

 

 

 

Sur la lecture.

31 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

 

     Vous êtes entouré de livres. Mais vraiment entouré. Il n’y a pas chez vous une distance de moins de 2 mètres sans livres, empilés, entassés, détassés, posés, en équilibre, ouverts à l’envers, sur les marches des escaliers,

sur les tables, la grande, la petite, le moindre rebord de fenêtre, la moindre niche, les fauteuils. On ne peut plus s’asseoir. Ils ne sont pas rangés. Ou plutôt si : ils sont là où ils ont été posés au moment où il a fallu les laisser pour vaquer à autre chose. Là, cela veut dire descendus depuis les étages où ils occupent les autres espaces, en vrac ou alphabétiquement, ça dépend. Ou selon leur rang, leur temps, leur fréquentation parfois. Mais pas toujours, ce n’est pas possible. Certains devraient trouver place à deux — trois ? — endroits différents.

     

Parfois, il m’arrive de jalouser les maisons où ils sont bien traités. Où pas un ne dépasse ; où l’on n’aperçoit pas, même vaguement, lequel est en cours de lecture. Lequel, au singulier, bien sûr, car personne — ou si peu — ne vous dira en avoir plusieurs inachevés ou en chantier simultanément ; cet après-midi, j’en ai compté sept. C’est ainsi, après moult tentatives et autant de résolutions, que je pratique la lecture. Plurielle, morcelée, adaptée à l’humeur, au jour, à la saison, à l’intérêt, à la conversation amicale récente, au désir. Et, pour les classiques, philosophiques et littéraires, la relecture impérative. Il y a ceux que j’appelle mes « chouchous » que je peux à peine quitter. Je passe de l’un à l’autre, et, forcément, à un moment, une ligne de l’un vient résonner ou heurter une ligne de l’autre. D’où l’importance, la nécessité d’avoir près de soi les trois outils indispensables — selon moi — au lecteur aguerri : un crayon, pointe feutre et/ou surligneur ; des marque-pages en nombre ; des bouts de papier. Et cela, quelle que soit la qualité de l’édition… c’est rude, mais c’est comme ça !

     Et voilà comment, l’après-midi d’un dimanche pourtant ensoleillé paraît-il, j’ouvre une fois de plus — et après plusieurs autres — j’ouvre Le bruissement de la langue de Roland Barthes (Essais critiques IV).

Ce n’est jamais innocent de laisser traîner un livre qui vous a, un jour même lointain, ébloui par l’intelligence de son analyse, ce qui n’a rien à voir avec les formules éculées du genre « changé la vie » ou « ouvert l’esprit » prononcées sans que la plus petite preuve en soit apportée. Dans ce recueil et comme sémiologue, Roland Barthes réunit là de nombreux écrits dans lesquels, il est vrai, on ne peut entrer facilement sans quelques clefs. Pour autant, de l’intensité de son travail spécialisé, on retiendra ce qui se dégage si l’on est de ceux pour qui la rencontre avec l’écrit fait toujours miracle. Peut-être faudrait-il préférer le terme d’écriture qui suppose d’exclure l’insipide, le plat, la mode, le succès coefficienté au nombre d’ouvrages vendus, les passages à la télévision ou les articles de complaisance. Barthes dit que « la liberté de lecture, c’est aussi la liberté de ne pas lire. » Pas de contre-sens : ne pas lire veut dire ici, selon les lois de groupe, les micro-lois auxquelles on se sentirait tenu d’obéir. Lois des recommandations de votre libraire et autres prescripteurs — bibliothèques ou « clubs de lecture » ; à propos des bibliothèques, il dénonce, avec politesse, leur facticité : toujours le livre désiré n’y est pas, dit-il, toujours un autre (vous) est proposé. Elles opposent le réel au désir, ce qui traduit une frustration inévitable, soit la Bibliothèque est trop grande, soit elle est trop petite. Dans tous les cas, elle est inadéquate. On s’y promène, on la visite, on ne l’habite pas. Bien sûr, bien sûr ! Il faut, évidemment, que les livres habitent chez vous, ceux de bibliothèque faisant l’objet d’une dette puisqu’il faut les rendre, et le livre privé pouvant être saisi, agrippé, attiré, prélevé. Sans médiation. Si l’on ajoute qu’il fut acquis et choisi par vous et pour vous, et non par d’autres et pour n’importe qui, Barthes est trop élégant pour le dire ainsi, on commence à saisir ce qu’être lecteur veut dire.

         L’abolition totale et impérieuse du monde que suppose et exige toute lecture — et tout livre — digne de ce nom, est une violence. Rien à voir avec une aimable et passagère mise à l’écart, aux heures choisies de notre oisiveté. Elle nous désinvestit du monde extérieur. L’expression est forte. Elle ne peut se rapporter à l’idée d’un plaisir qui aurait des équivalents dans la vie ordinaire. La lecture selon Barthes a quelque chose à voir avec l’énigmatique, la fascination, la captation. Un rapport fétichiste avec le texte, avec l’écrit. Plaisir aux mots, à certains mots, à certains arrangements de mots. A aucun moment il ne dit que narration ou récit entrent de facto dans cette catégorie : cela ne signifie pas qu’ils n’y sont pas, mais, s’ils y sont, ce sera en raison d’un plaisir métonymique. Sans négliger que tout grand livre fait aussi promesse à son lecteur, y compris non tenue, mais promesse, d’écriture.

        

 

 

 

 

Il y a, dit-il ailleurs (in Le plaisir du texte) un plaisir intense, succulent, et même érotique aux mots inattendus, aux mots qui brillent, indépendamment de leur difficulté, rareté, voire pédanterie, parce qu’ils cassent les stéréotypes, auxquels il faut opposer un principe absolu de méfiance. On pourrait même ajouter qu’il faut se méfier de qui ne se méfie pas des stéréotypes. Comme il y a du tourisme du masse, il y a de la lecture de masse. Barthes, dès les années 70, la fustige : répétition honteuse des contenus, superficialités des formes, morale de la platitude. Des livres dont les auteurs, bien qu’écrivant ne sont pas écrivains et pour qui jamais l’écriture, son mystère démiurgique, n’a fait l’objet d’une réflexion, d’un inconfort, d’une perte de quiétude ou de confiance. Il est logique que de tels livres, « agréables », « formidables », ne bousculant pas notre rapport aux mots ni le rapport des mots au sens, il est normal qu’ils nous procurent du contentement. Mais cela n’a rien à voir avec le langage tapissé de peau, un texte où l’on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde.

 

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